L'Hydre et l'Académie

    Guy Debord, La societé du spectacle + Commentaires sur la société du spectacle

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    Johnathan R. Razorback
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    Guy Debord, La societé du spectacle + Commentaires sur la société du spectacle

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 23 Aoû - 14:39

    http://sami.is.free.fr/Oeuvres/debord_societe_spectacle_1.html

    « Le pouvoir du spectacle, qui est si essentiellement unitaire, centralisateur par la force même des choses, et parfaitement despotique dans son esprit, s’indigne assez souvent de voir se constituer, sous son règne, une politique-spectacle, une justice-spectacle, une médecine-spectacle, ou tant d’aussi surprenants « excès médiatiques ». Ainsi le spectacle ne serait rien d’autre que l’excès du médiatique, dont la nature, indiscutablement bonne puisqu’il sert à communiquer, est parfois portée aux excès. Assez fréquemment, les maîtres de la société se déclarent mal servis par leurs employés médiatiques ; plus souvent ils reprochent à la plèbe des spectateurs sa tendance à s’adonner sans retenue, et presque bestialement, aux plaisirs médiatiques. On dissimulera ainsi, derrière une multitude virtuellement infinie de prétendues divergences médiatiques, ce qui est tout au contraire le résultat d’une convergence spectaculaire voulue avec une remarquable ténacité. De même que la logique de la marchandise prime sur les diverses ambitions concurrentielles de tous les commerçants, ou que la logique de la guerre domine toujours les fréquentes modifications de l’armement, de même la logique sévère du spectacle commande partout la foisonnante diversité des extravagances médiatiques. Le changement qui a le plus d’importance, dans tout ce qui s’est passé depuis vingt ans, réside dans la continuité même du spectacle. Cette importance ne tient pas au perfectionnement de son instrumentation médiatique, qui avait déjà auparavant atteint un stade de développement très avancé : c’est tout simplement que la domination spectaculaire ait pu élever une génération pliée à ses lois.
    Les conditions extraordinairement neuves dans lesquelles cette génération, dans l’ensemble, a effectivement vécu, constituent un résumé exact et suffisant de tout ce que désormais le spectacle empêche ; et aussi de tout ce qu’il permet. »

    « Hormis un héritage encore important, mais destiné à se réduire toujours, de livres et de bâtiments anciens, qui du reste sont de plus en plus souvent sélectionnés et mis en perspective selon les convenances du spectacle, il n’existe plus rien, dans la culture et dans la nature, qui n’ait été transformé, et pollué, selon les moyens et les intérêts de l’industrie moderne. La génétique même est devenue pleinement accessible aux forces dominantes de la société. »

    « Le gouvernement du spectacle, qui à présent détient tous les moyens de falsifier l’ensemble de la production aussi bien que de la perception, est maître absolu des souvenirs comme il est maître incontrôlé des projets qui façonnent le plus lointain avenir. Il règne seul partout ; il exécute ses jugements sommaires. »

    « La société modernisée jusqu’au stade du spectaculaire intégré se caractérise par l’effet combiné de cinq traits principaux, qui sont : le renouvellement technologique incessant ; la fusion économico-étatique ; le secret généralisé ; le faux sans réplique ; un présent perpétuel. »

    « L’alliance défensive et offensive conclue entre ces deux puissances, l’économie et l’État, leur a assuré les plus grands bénéfices communs, dans tous les domaines : on peut dire de chacune qu’elle possède l’autre ; il est absurde de les opposer, ou de distinguer leurs raisons et leurs déraisons. Cette union s’est aussi montrée extrêmement favorable au développement de la domination spectaculaire, qui précisément, dès sa formation, n’était pas autre chose. Les trois derniers traits sont les effets directs de cette domination, à son stade intégré.
    Le secret généralisé se tient derrière le spectacle, comme le complément décisif de ce qu’il montre et, si l’on descend au fond des choses, comme sa plus importante opération.
    Le seul fait d’être désormais sans réplique a donné au faux une qualité toute nouvelle. C’est du même coup le vrai qui a cessé d’exister presque partout, ou dans le meilleur cas s’est vu réduit à l’état d’une hypothèse qui ne peut jamais être démontrée.»

    « VI : La première intention de la domination spectaculaire était de faire disparaître la connaissance historique en général ; et d’abord presque toutes les informations et tous les commentaires raisonnables sur le plus récent passé. Une si flagrante évidence n’a pas besoin d’être expliquée. Le spectacle organise avec maîtrise l’ignorance de ce qui advient et, tout de suite après, l’oubli de ce qui a pu quand même en être connu. Le plus important est le plus caché. Rien, depuis vingt ans, n’a été recouvert de tant de mensonges commandés que l’histoire de mai 1968. D’utiles leçons ont pourtant été tirées de quelques études démystifiées sur ces journées et leurs origines ; mais c’est le secret de l’État.
    En France, il y a déjà une dizaine d’années, un président de la République, oublié depuis mais flottant alors à la surface du spectacle, exprimait naïvement la joie qu’il ressentait, « sachant que nous vivrons désormais dans un monde sans mémoire, où, comme sur la surface de l’eau, l’image chasse indéfiniment l’image ». C’est en effet commode pour qui est aux affaires ; et sait y rester. La fin de l’histoire est un plaisant repos pour tout pouvoir présent. Elle lui garantit absolument le succès de l’ensemble de ses entreprises, ou du moins le bruit du succès.
    Un pouvoir absolu supprime d’autant plus radicalement l’histoire qu’il a pour ce faire des intérêts ou des obligations plus impérieux, et surtout selon qu’il a trouvé de plus ou moins grandes facilités pratiques d’exécution. Ts’in Che-houang-ti a fait brûler les livres, mais il n’a pas réussi à les faire disparaître tous. Staline avait poussé plus loin la réalisation d’un tel projet dans notre siècle mais, malgré les complicités de toutes sortes qu’il a pu trouver hors des frontières de son empire, il restait une vaste zone du monde inaccessible à sa police, où l’on riait de ses impostures. Le spectaculaire intégré a fait mieux, avec de très nouveaux procédés, et en opérant cette fois mondialement. L’ineptie qui se fait respecter partout, il n’est plus permis d’en rire ; en tout cas il est devenu impossible de faire savoir qu’on en rit.
    Le domaine de l’histoire était le mémorable, la totalité des événements dont les conséquences se manifesteraient longtemps. C’était inséparablement la connaissance qui devrait durer, et aiderait à comprendre, au moins partiellement, ce qu’il adviendrait de nouveau : « une acquisition pour toujours », dit Thucydide. Par là l’histoire était la mesure d’une nouveauté véritable ; et qui vend la nouveauté a tout intérêt à faire disparaître le moyen de la mesurer. Quand l’important se fait socialement reconnaître comme ce qui est instantané, et va l’être encore l’instant d’après, autre et même, et que remplacera toujours une autre importance instantanée, on peut aussi bien dire que le moyen employé garantit une sorte d’éternité de cette non-importance, qui parle si haut.
    Le précieux avantage que le spectacle a retiré de cette mise hors la loi de l’histoire, d’avoir déjà condamné toute l’histoire récente à passer à la clandestinité, et d’avoir réussi à faire oublier très généralement l’esprit historique dans la société, c’est d’abord de couvrir sa propre histoire : le mouvement même de sa récente conquête du monde. Son pouvoir apparaît déjà familier, comme s’il avait depuis toujours été là. Tous les usurpateurs ont voulu faire oublier qu’ils viennent d’arriver. »

    « Là où l’individu n’y reconnaît plus rien par lui-même, il sera formellement rassuré par l’expert. »

    « Un aspect de la disparition de toute connaissance historique objective se manifeste à propos de n’importe quelle réputation personnelle, qui est devenue malléable et rectifiable à volonté par ceux qui contrôlent toute l’information, celle que l’on recueille et aussi celle, bien différente, que l’on diffuse ; ils ont donc toute licence pour falsifier. Car une évidence historique dont on ne veut rien savoir dans le spectacle n’est plus une évidence. Là où personne n’a plus que la renommée qui lui a été attribuée comme une faveur par la bienveillance d’une Cour spectaculaire, la disgrâce peut suivre instantanément. Une notoriété anti-spectaculaire est devenue quelque chose d’extrêmement rare. […] La société s’est officiellement proclamée spectaculaire. Être connu en dehors des relations spectaculaires, cela équivaut déjà à être connu comme ennemi de la société. »

    « Le mouvement de la démonstration spectaculaire se prouve simplement en marchant en rond : en revenant, en se répétant, en continuant d’affirmer sur l’unique terrain où réside désormais ce qui peut s’affirmer publiquement, et se faire croire, puisque c’est de cela seulement que tout le monde sera témoin. L’autorité spectaculaire peut également nier n’importe quoi, une fois, trois fois, et dire qu’elle n’en parlera plus, et parler d’autre chose ; sachant bien qu’elle ne risque plus aucune autre riposte sur son propre terrain, ni sur un autre. Car il n’existe plus d’agora, de communauté générale ; ni même de communautés restreintes à des corps intermédiaires ou à des institutions autonomes, à des salons ou des cafés, aux travailleurs d’une seule entreprise ; nulle place où le débat sur les vérités qui concernent ceux qui sont là puisse s’affranchir durablement de l’écrasante présence du discours médiatique, et des différentes forces organisées pour le relayer. »

    « Ce dont le spectacle peut cesser de parler pendant trois jours est comme ce qui n’existe pas. Car il parle alors de quelque chose d’autre, et c’est donc cela qui, dès lors, en somme, existe. Les conséquences pratiques, on le voit, en sont immenses.
    On croyait savoir que l’histoire était apparue, en Grèce, avec la démocratie. On peut vérifier qu’elle disparaît du monde avec elle.
    Il faut pourtant ajouter, à cette liste des triomphes du pouvoir, un résultat pour lui négatif : un État, dans la gestion duquel s’installe durablement un grand déficit de connaissances historiques, ne peut plus être conduit stratégiquement. »

    « La société qui s’annonce démocratique, quand elle est parvenue au stade du spectaculaire intégré, semble être admise partout comme étant la réalisation d’une perfection fragile. De sorte qu’elle ne doit plus être exposée à des attaques, puisqu’elle est fragile ; et du reste n’est plus attaquable, puisque parfaite comme jamais société ne fut. C’est une société fragile parce qu’elle a grand mal à maîtriser sa dangereuse expansion technologique. Mais c’est une société parfaite pour être gouvernée ; et la preuve, c’est que tous ceux qui aspirent à gouverner veulent gouverner celle-là, par les mêmes procédés, et la maintenir presque exactement comme elle est. C’est la première fois, dans l’Europe contemporaine, qu’aucun parti ou fragment de parti n’essaie plus de seulement prétendre qu’il tenterait de changer quelque chose d’important. La marchandise ne peut plus être critiquée par personne : ni en tant que système général, ni même en tant que cette pacotille déterminée qu’il aura convenu aux chefs d’entreprises de mettre pour l’instant sur le marché. »

    « Partout où règne le spectacle, les seules forces organisées sont celles qui veulent le spectacle. Aucune ne peut donc plus être ennemie de ce qui existe, ni transgresser l’omertà qui concerne tout. On en a fini avec cette inquiétante conception, qui avait dominé durant plus de deux cents ans, selon laquelle une société pouvait être critiquable et transformable, réformée ou révolutionnée. Et cela n’a pas été obtenu par l’apparition d’arguments nouveaux, mais tout simplement parce que les arguments sont devenus inutiles. À ce résultat, on mesurera, plutôt que le bonheur général, la force redoutable des réseaux de la tyrannie. »

    « Jamais censure n’a été plus parfaite. Jamais l’opinion de ceux à qui l’on fait croire encore, dans quelques pays, qu’ils sont restés des citoyens libres, n’a été moins autorisée à se faire connaître, chaque fois qu’il s’agit d’un choix qui affectera leur vie réelle. Jamais il n’a été permis de leur mentir avec une si parfaite absence de conséquence. Le spectateur est seulement censé ignorer tout, ne mériter rien. Qui regarde toujours, pour savoir la suite, n’agira jamais : et tel doit bien être le spectateur. On entend citer fréquemment l’exception des États-Unis, où Nixon avait fini par pâtir un jour d’une série de dénégations trop cyniquement maladroites ; mais cette exception toute locale, qui avait quelques vieilles causes historiques, n’est manifestement plus vraie, puisque Reagan a pu faire récemment la même chose avec impunité. Tout ce qui n’est jamais sanctionné est véritablement permis. Il est donc archaïque de parler de scandale. On prête à un homme d’État italien de premier plan, ayant siégé simultanément dans le ministère et dans le gouvernement parallèle appelé P. 2, Potere Due, un mot qui résume le plus profondément la période où, un peu après l’Italie et les États-Unis, est entré le monde entier : « Il y avait des scandales, mais il n’y en a plus. »

    « Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi, le terrorisme. Elle veut, en effet, être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. L’histoire du terrorisme est écrite par l’État ; elle est donc éducative. Les populations spectatrices ne peuvent certes pas tout savoir du terrorisme, mais elles peuvent toujours en savoir assez pour être persuadées que, par rapport à ce terrorisme, tout le reste devra leur sembler plutôt acceptable, en tout cas plus rationnel et plus démocratique. »

    « Tout ennemi de la démocratie spectaculaire en vaut un autre, comme se valent toutes les démocraties spectaculaires. »

    « Tous les délits et les crimes sont effectivement sociaux. Mais de tous les crimes sociaux, aucun ne devra être regardé comme pire que l’impertinente prétention de vouloir encore changer quelque chose dans cette société, qui pense qu’elle n’a été jusqu’ici que trop patiente et trop bonne ; mais qui ne veut plus être blâmée. »

    « Sur le plan des techniques, quand l’image construite et choisie par quelqu’un d’autre est devenue le principal rapport de l’individu au monde qu’auparavant il regardait par lui-même, de chaque endroit où il pouvait aller, on n’ignore évidemment pas que l’image va supporter tout ; parce qu’à l’intérieur d’une même image on peut juxtaposer sans contradiction n’importe quoi. Le flux des images emporte tout, et c’est également quelqu’un d’autre qui gouverne à son gré ce résumé simplifié du monde sensible ; qui choisit où ira ce courant, et aussi le rythme de ce qui devra s’y manifester, comme perpétuelle surprise arbitraire, ne voulant laisser nul temps à la réflexion, et tout à fait indépendamment de ce que le spectateur peut en comprendre ou en penser. Dans cette expérience concrète de la soumission permanente, se trouve la racine psychologique de l’adhésion si générale à ce qui est là ; qui en vient à lui reconnaître ipso facto une valeur suffisante. Le discours spectaculaire tait évidemment, outre ce qui est proprement secret, tout ce qui ne lui convient pas. Il isole toujours, de ce qu’il montre, l’entourage, le passé, les intentions, les conséquences. Il est donc totalement illogique. Puisque personne ne peut plus le contredire, le spectacle a le droit de se contredire lui-même, de rectifier son passé. La hautaine attitude de ses serviteurs quand ils ont à faire savoir une version nouvelle, et peut-être plus mensongère encore, de certains faits, est de rectifier rudement l’ignorance et les mauvaises interprétations attribuées à leur public, alors qu’ils sont ceux-là mêmes qui s’empressaient la veille de répandre cette erreur, avec leur assurance coutumière. Ainsi, l’enseignement du spectacle et l’ignorance des spectateurs passent indûment pour des facteurs antagoniques alors qu’ils naissent l’un de l’autre. »

    « Politique ? Social ? Il faut choisir. Ce qui est l’un ne peut être l’autre. Mon choix s’impose. On nous siffle, et l’on sait pour qui sont ces structures. Il n’est donc pas surprenant que, dès l’enfance, les écoliers aillent facilement commencer, et avec enthousiasme, par le Savoir Absolu de l’informatique : tandis qu’ils ignorent toujours davantage la lecture, qui exige un véritable jugement à toutes les lignes ; et qui seule aussi peu donner accès à la vaste expérience humaine antéspectaculaire. Car la conversation est presque morte, et bientôt le seront beaucoup de ceux qui savaient parler. »

    « Sur le plan des moyens de la pensée des populations contemporaines, la première cause de la décadence tient clairement au fait que tout discours montré dans le spectacle ne laisse aucune place à la réponse ; et la logique ne s’était socialement formée que dans le dialogue. Mais aussi, quand s’est répandu le respect de ce qui parle dans le spectacle, qui est censé être important, riche, prestigieux, qui est l’autorité même, la tendance se répand aussi parmi les spectateurs de vouloir être aussi illogiques que le spectacle, pour afficher un reflet individuel de cette autorité. Enfin, la logique n’est pas facile, et personne n’a souhaité la leur enseigner. Aucun drogué n’étudie la logique ; parce qu’il n’en a plus besoin, et parce qu’il n’en a plus la possibilité. Cette paresse du spectateur est aussi celle de n’importe quel cadre intellectuel, du spécialiste vite formé, qui essaiera dans tous les cas de cacher les étroites limites de ses connaissances par la répétition dogmatique de quelque argument d’autorité illogique. »

    « Le manque de logique, c’est-à-dire la perte de la possibilité de reconnaître instantanément ce qui est important et ce qui est mineur ou hors de la question ; ce qui est incompatible ou inversement pourrait bien être complémentaire ; tout ce qu’implique telle conséquence et ce que, du même coup, elle interdit ; cette maladie a été volontairement injectée à haute dose dans la population par les anesthésistes-réanimateurs du spectacle. Les contestataires n’ont été d’aucune manière plus irrationnels que les gens soumis. C’est seulement que, chez eux, cette irrationalité générale se voit plus intensément, parce qu’en affichant leur projet, ils ont essayé de mener une opération pratique ; ne serait-ce que lire certains textes en montrant qu’ils en comprennent le sens. »

    « L’individu que cette pensée spectaculaire appauvrie a marqué en profondeur, et plus que tout autre élément de sa formation, se place ainsi d’entrée de jeu au service de l’ordre établi, alors que son intention subjective a pu être complètement contraire à ce résultat. Il suivra pour l’essentiel le langage du spectacle, car c’est le seul qui lui est familier : celui dans lequel on lui a appris à parler. Il voudra sans doute se montrer ennemi de sa rhétorique ; mais il emploiera sa syntaxe. C’est un des points les plus importants de la réussite obtenue par la domination spectaculaire.
    La disparition si rapide du vocabulaire préexistant n’est qu’un moment de cette opération. Elle la sert. »

    « XII : L’effacement de la personnalité accompagne fatalement les conditions de l’existence concrètement soumise aux normes spectaculaires, et ainsi toujours plus séparée des possibilités de connaître des expériences qui soient authentiques, et par là de découvrir ses préférences individuelles. L’individu, paradoxalement, devra se renier en permanence, s’il tient à être un peu considéré dans une telle société. Cette existence postule en effet une fidélité toujours changeante, une suite d’adhésions constamment décevantes à des produits fallacieux. Il s’agit de courir vite derrière l’inflation des signes dépréciés de la vie. La drogue aide à se conformer à cette organisation des choses ; la folie aide à la fuir. »

    « XIII : Le spectacle ne cache pas que quelques dangers environnent l’ordre merveilleux qu’il a établi. La pollution des océans et la destruction des forêts équatoriales menacent le renouvellement de l’oxygène de la Terre ; sa couche d’ozone résiste mal au progrès industriel ; les radiations d’origine nucléaire s’accumulent irréversiblement. Le spectacle conclut seulement que c’est sans importance. Il ne veut discuter que sur les dates et les doses. Et en ceci seulement, il parvient à rassurer ; ce qu’un esprit pré-spectaculaire aurait tenu pour impossible. »

    « Les pratiques nucléaires, militaires ou civiles, nécessitent une dose de secret plus forte que partout ailleurs ; où comme on sait il en faut déjà beaucoup. Pour faciliter la vie, c’est-à-dire les mensonges, des savants élus par les maîtres de ce système, on a découvert l’utilité de changer aussi les mesures, de les varier selon un plus grand nombre de points de vue, les raffiner, afin de pouvoir jongler, selon les cas, avec plusieurs de ces chiffres difficilement convertibles. C’est ainsi que l’on peut disposer, pour évaluer la radioactivité, des unités de mesure suivantes : le curie, le becquerel, le röntgen, le rad, alias centigray, le rem, sans oublier le facile millirad et le sivert, qui n’est autre qu’une pièce de 100 rems. Cela évoque le souvenir des subdivisions de la monnaie anglaise, dont les étrangers ne maîtrisaient pas vite la complexité, au temps où Sellafield s’appelait encore Windscale. »

    « On ne demande plus à la science de comprendre le monde, ou d’y améliorer quelque chose. On lui demande de justifier instantanément tout ce qui se fait. Aussi stupide sur ce terrain que sur tous les autres, qu’elle exploite avec la plus ruineuse irréflexion, la domination spectaculaire a fait abattre l’arbre gigantesque de la connaissance scientifique à seule fin de s’y faire tailler une matraque. »

    « Quand la science officielle en vient à être conduite de la sorte, comme tout le reste du spectacle social qui, sous une présentation matériellement modernisée et enrichie, n’a fait que reprendre les très anciennes techniques des tréteaux forains — illusionnistes, aboyeurs et barons —, on ne peut être surpris de voir quelle grande autorité reprennent parallèlement, un peu partout, les mages et les sectes, le zen emballé sous vide ou la théologie des Mormons. L’ignorance, qui a bien servi les puissances établies, a été en surplus toujours exploitée par d’ingénieuses entreprises qui se tenaient en marge des lois. Quel moment plus favorable que celui où l’analphabétisme a tant progressé ? »

    « […] quand la décadence de l’explication accompagne d’un pas égal la décadence de la pratique. »

    « Le destin du spectacle n’est certainement pas de finir en despotisme éclairé. »

    « La cohérence de la société du spectacle a, d’une certaine manière, donné raison aux révolutionnaires, puisqu’il est devenu clair que l’on ne peut y réformer le plus pauvre détail sans défaire l’ensemble. »

    « On apprend toujours quelque chose de son adversaire. »

    « C’est justement en ce point que réside la profonde vérité de cette formule, si bien comprise dans l’Italie entière, qu’emploie la Mafia sicilienne : « Quand on a de l’argent et des amis, on se rit de la Justice. » Dans le spectaculaire intégré, les lois dorment ; parce qu’elles n’avaient pas été faites pour les nouvelles techniques de production, et parce qu’elles sont tournées dans la distribution par des ententes d’un type nouveau. Ce que pense, ou ce que préfère, le public, n’a plus d’importance. Voilà ce qui est caché par le spectacle de tant de sondages d’opinions, d’élections, de restructurations modernisantes. Quels que soient les gagnants, le moins bon sera enlevé par l’aimable clientèle : puisque ce sera exactement ce qui aura été produit pour elle.
    On ne parle à tout instant d’« État de droit » que depuis le moment où l’État moderne dit démocratique a généralement cessé d’en être un : ce n’est point par hasard que l’expression n’a été popularisée que peu après 1970, et d’abord justement en Italie. En plusieurs domaines, on fait même des lois précisément afin qu’elles soient tournées, par ceux-là qui justement en auront tous les moyens. »

    « Le jugement de Feuerbach, sur le fait que son temps préférait « l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité », a été entièrement confirmé par le siècle du spectacle, et cela dans plusieurs domaines où le XIXe siècle avait voulu rester à l’écart de ce qui était déjà sa nature profonde : la production industrielle capitaliste. C’est ainsi que la bourgeoisie avait beaucoup répandu l’esprit rigoureux du musée, de l’objet original, de la critique historique exacte, du document authentique. »

    « Notre société est bâtie sur le secret, depuis les « sociétés-écrans » qui mettent à l’abri de toute lumière les biens concentrés des possédants jusqu’au « secret-défense » qui couvre aujourd’hui un immense domaine de pleine liberté extrajudiciaire de l’État ; depuis les secrets, souvent effrayants, de la fabrication pauvre, qui sont cachés derrière la publicité, jusqu’aux projections des variantes de l’avenir extrapolé, sur lesquelles la domination lit seule le cheminement le plus probable de ce qu’elle affirme n’avoir aucune sorte d’existence, tout en calculant les réponses qu’elle y apportera mystérieusement. »

    « Comment les spectateurs acceptent-ils l’existence du secret qui, à lui seul, garantit qu’ils ne pourraient gérer un monde dont ils ignorent les principales réalités, si par extraordinaire on leur demandait vraiment leur avis sur la manière de s’y prendre ? »

    « La domination est lucide au moins en ceci qu’elle attend de sa propre gestion, libre et sans entraves, un assez grand nombre de catastrophes de première grandeur pour très bientôt ; et cela tant sur les terrains écologiques, chimique par exemple, que sur les terrains économiques, bancaire par exemple. Elle s’est mise, depuis quelque temps déjà, en situation de traiter ces malheurs exceptionnels autrement que par le maniement habituel de la douce désinformation. »

    « Si l’histoire doit nous revenir après cette éclipse, ce qui dépend de facteurs encore en lutte et donc d’un aboutissement que nul ne saurait exclure avec certitude, ces Commentaires pourront servir à écrire un jour l’histoire du spectacle ; sans doute le plus important événement qui se soit produit dans ce siècle ; et aussi celui que l’on s’est le moins aventuré à expliquer. En des circonstances différentes, je crois que j’aurais pu me considérer comme grandement satisfait de mon premier travail sur ce sujet, et laisser à d’autres le soin de regarder la suite. Mais, dans le moment où nous sommes, il m’a semblé que personne d’autre ne le ferait. »
    -Guy Debord, Commentaires sur la Société du Spectacle, 1988.
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    Re: Guy Debord, La societé du spectacle + Commentaires sur la société du spectacle

    Message par Johnathan R. Razorback le Mar 9 Mai - 13:27

    https://fr.scribd.com/document/44496986/Guy-Debord-RAPPORT-SUR-LA-CONSTRUCTION-DES-SITUATIONS-ET-SUR-LES-CONDITIONS-DE-L-ORGANISATION-ET-DE-L-ACTION-DE-LA-TENDANCE-SITUATIONNISTE-INTERNATI

    Guy Ernest Debord Rapport sur la construction des situations et sur les conditions de l’organisation et de l’action de la tendance situationniste internationale Paris, 1957. Plaquette in-12Texte fondateur de l’Internationale Situationniste

    Révolution et contre-révolution dans la culture moderne

    Nous pensons d'abord qu'il faut changer le monde. Nous voulons le changement le plus libérateur de la société et de la vie où nous nous trouvons enfermés. Nous savons que ce changement est possible par des actions appropriées. Notre affaire est précisément l'emploi de certains moyens d'action, et la découverte de nouveaux, plus facilement reconnaissables dans le domaine de la culture et des mœurs, mais appliqués dans la perspective d'une interaction de tous les changements révolutionnaires. Ce que l'on appelle la culture reflète, mais aussi préfigure, dans une société donnée, les possibilités d'organisation de la vie. Notre époque est caractérisée fondamentalement par le retard de l'action politique révolutionnaire sur le développement des possibilités modernes de production, qui exigent une organisation supérieure du monde. Nous vivons une crise essentielle de l'Histoire, où chaque année pose plus nettement le problème de la domination rationnelle des nouvelles forces productives, et de la formation d'une civilisation, à l'échelle mondiale. Cependant l'action du mouvement ouvrier international, dont dépend le renversement préalable de l'infrastructure économique d'exploitation, n'est parvenue qu'à des demi-succès locaux. Le capitalisme invente de nouvelles formes de lutte -dirigisme du marché, accroissement du secteur de la distribution, gouvernements fascistes - ; s'appuie sur les dégénérescences des directions ouvrières ; maquille, au moyen des diverses tactiques réformistes, les oppositions de classes. Ainsi il a pu maintenir jusqu'à présent les anciens rapports sociaux dans la grande majorité des pays hautement industrialisés, donc priver une société socialiste de sa base matérielle indispensable. Au contraire, les pays sous-développés ou colonisés, engagés massivement depuis une dizaine d'années dans un combat plussommaire contre l'impérialisme, viennent d'obtenir de très importants succès. Leurs succès aggravent lescontradictions de l'économie capitaliste et, principalement dans le cas de la révolution chinoise, favorisent unrenouveau de l'ensemble du mouvement révolutionnaire. Ce renouveau ne peut se borner à des réformes dans les pays capitalistes ou anticapitalistes, mais au contraire, partout, développera des conflits posant la question du pouvoir. L'éclatement de la culture moderne est le produit, sur le plan de lu lune idéologique, du paroxysme chaotique deces antagonismes. Les désirs nouveaux qui se définissent se trouvent formulés en porte-à-faux : les ressources del'époque en permettent la réalisation, mais la structure économique retardataire est incapable de mettre en valeur ces ressources. En même temps l'idéologie de la classe dominante a perdu toute cohérence, par la dépréciation de ses successives conceptions du monde, qui l'incline à l'indéterminisme historique ; par la coexistence de penséesréactionnaires échelonnées chronologiquement, et en principe ennemies, comme le christianisme et la social-démocratie ; par le mélange aussi des apports de plusieurs civilisations étrangères à l'Occident contemporain, etdont on reconnaît depuis peu les valeurs. Le but principal de l'idéologie de la classe dominante est donc lacontusion.Dans la culture - en employant le mot culture nous laissons constamment de côté les aspects scientifiques ou pédagogiques de la culture, même si la confusion s'y fait évidemment sentir au niveau des grandes théoriesscientifiques ou des conceptions générales de renseignement ; nous désignons ainsi un complexe de l'esthétique,des sentiments et des mœurs : la réaction d'une époque sur la vie quotidienne -, les procédés contre-révolutionnaires confusionnistes sont, parallèlement, l'annexion partielle des valeurs nouvelles et une productiondélibérément anticulturelle avec les moyens de la grande industrie (roman, cinéma), suite naturelle à l'abêtissementde la jeunesse dans les écoles et les familles. L'idéologie dominante organise la banalisation des découvertessubversives, et les diffuse largement après stérilisation. Elle réussit même à se servir des individus subversifs :morts, par le truquage de leurs œuvres ; vivants, grâce à la confusion idéologique d'ensemble, en les droguant avecune des mystiques dont elle tient commerce.Une des contradictions de la bourgeoisie, dans sa phase de liquidation, se trouve être ainsi de respecter le principede la création intellectuelle et artistique, de s'opposer d'emblée à ces créations, puis d'en faire usage. C'est qu'il luifaut maintenir dans une minorité le sens de la critique et de la recherche, mais sous condition d'orienter cetteactivité vers des disciplines utilitaires strictement fragmentées, et d'écarter la critique et la recherche d'ensemble.Dans le domaine de la culture, la bourgeoisie s'efforce de détourner le goût du nouveau, dangereux pour elle ànotre époque, vers certaines formes dégradées de nouveauté, inoffensives et confuses.Par les mécanismes commerciaux qui commandent l'activité culturelle, les tendances d'avant-garde sont coupéesdes fractions qui peuvent les soutenir, fractions déjà restreintes par l'ensemble des conditions sociales. Les gens quise sont fait remarquer dans ces tendances sont admis généralement à titre individuel, au prix des reniements quis'imposent : le point capital du débat est toujours le renoncement à une revendication d'ensemble, et l'acceptationd'un travail fragmentaire, susceptible de diverses interprétations. C'est ce qui donne à ce terme même d'« avant-garde », toujours manié en fin de compte par la bourgeoisie, quelque chose de suspect et de ridicule.La notion même d'avant-garde collective, avec l'aspect militant qu'elle implique, est un produit récent desconditions historiques qui entraînent en même temps la nécessité d'un programme révolutionnaire cohérent dans laculture, et la nécessité de lutter contre les forces qui empêchent le développement de ce programme. De telsgroupements sont conduits à transposer dans leur sphère d'activité quelques méthodes d'organisation créées par la politique révolutionnaire, et leur action ne peut plus désormais se concevoir sans liaison avec une critique de la politique. A cet égard, la progression est notable entre le futurisme, le dadaïsme, le surréalisme, et les mouvementsformés après 1945. On découvre pourtant à chacun de ces stades la même volonté universaliste de changement ; etle même émiettement rapide, quand l'incapacité de changer assez profondément le monde réel entraîne un replidéfensif sur les positions doctrinales mêmes dont l'insuffisance vient d'être révélée.Le futurisme, dont l'influence se propagea à partir de l'Italie dans la période qui précéda la Première Guerremondiale, adopta une attitude de bouleversement de la littérature et des arts, qui ne laissait pas d'apporter un grandnombre de nouveautés formelles, mais qui se trouvait seulement fondée sur une application extrêmementschématique de la notion de progrès machiniste. La puérilité de l'optimisme technique futuriste disparut avec la période d'euphorie bourgeoise qui l'avait porté. Le futurisme italien s'effondra, du nationalisme au fascisme, sans jamais parvenir à une vision théorique plus complète de son temps.Le dadaïsme, constitué par des réfugiés et des déserteurs de la Première Guerre mondiale à Zurich et à New York,voulut être le refus de toutes les valeurs de la société bourgeoise, dont la faillite venait d'apparaître avec éclat. Ses violentes manifestations, dans l'Allemagne et la France de l'après-guerre, portèrent principalement sur ladestruction de l'art et de l'écriture, et, dans une moindre mesure, sur certaines formes de comportement (spectacle,discours, promenade délibérément imbéciles).Son rôle historique est d'avoir porté un coup mortel à la conception traditionnelle de la culture. La dissolution presque immédiate du dadaïsme était nécessitée par sa définition entièrement négative. Mais il est certain quel'esprit dadaïste a déterminé une part de tous les mouvements qui lui ont succédé ; et qu'un aspect de négation,historiquement dadaïste, devra se retrouver dans toute position constructive ultérieure tant que n'auront pas été balayées par la force les conditions sociales qui imposent la réédition de superstructures pourries, dont le procèsintellectuel est bien fini.Les créateurs du surréalisme, qui avaient participé en France au mouvement dada, s'efforcèrent de définir le terraind'une action constructive, à partir de la révolte morale et de l'usure extrême des moyens traditionnels decommunication marquées par le dadaïsme. Le surréalisme, parti d'une application poétique de la psychologiefreudienne, étendit les méthodes qu'il avait découvertes à la peinture, au cinéma, à quelques aspects de la viequotidienne. Puis, sous une forme diffuse, très au-delà. En effet, il ne s'agit pas, pour une entreprise de cette nature,d'avoir absolument ou relativement raison, mais de parvenir à catalyser, pour un certain temps, les désirs d'uneépoque. La période de progrès du surréalisme, marquée par la liquidation de l'idéalisme et un moment de ralliementau matérialisme dialectique, s'arrêta peu après 1930, mais sa décadence ne fut manifeste qu'à la fin de la DeuxièmeGuerre mondiale. Le surréalisme s'était dès lors étendu à un assez grand nombre de nations. Il avait en outreinauguré une discipline dont il ne faut pas surestimer la rigueur, tempérée souvent par des considérationscommerciales, mais qui était une efficace mesure de lutte contre les mécanismes confusionnistes de la bourgeoisie.Le programme surréaliste, affirmant la souveraineté du désir et de la surprise, proposant un nouvel usage de la vie,est beaucoup plus riche de possibilités constructives qu'on ne le pense généralement. Il est certain que le manquede moyens matériels de réalisation a gravement limité l'ampleur du surréalisme. Mais l'aboutissement spirite de ses premiers meneurs, et surtout la médiocrité des épigones, obligent à chercher la négation du développement de lathéorie surréaliste à l'origine de cette théorie.L'erreur qui est à la racine du surréalisme est l'idée de la richesse infinie de l'imagination inconsciente. La cause del'échec idéologique du surréalisme, c'est d'avoir parié que l'inconscient était la grande force, enfin découverte, de lavie.C'est d'avoir révisé l'histoire des idées en conséquence, et de l'avoir arrêtée là. Nous savons finalement quel'imagination inconsciente est pauvre, que l'écriture automatique est monotone, et que tout un genre d'« insolite »qui affiche de loin l'immuable allure surréaliste est extrêmement peu surprenant. La fidélité formelle à ce styled'imagination finit par ramener aux antipodes des conditions modernes de l'imaginaire : à l'occultisme traditionnel.À quel point le surréalisme est resté dans la dépendance de son hypothèse de l'inconscient, on le mesure dans letravail d'approfondissement théorique tenté parla deuxième génération surréaliste : Calas et Mabille rattachent toutaux deux aspects successifs de la pratique surréaliste de l'inconscient-pour le premier, la psychanalyse ; lesinfluences cosmiques pour le second. En fait, la découverte du rôle de l'inconscient a été une surprise, unenouveauté, et non la loi des surprises et des nouveautés futures. Freud avait fini par découvrir cela aussi quand ilécrivait : « Tout ce qui est conscient s'use. Ce qui est inconscient reste inaltérable. Mais une fois délivré, ne tombe-t-il pas en ruines à son tour ? »

    Il faut entreprendre maintenant un travail collectif organisé, tendant à un emploi unitaire de tous les moyens de bouleversement de la vie quotidienne. C'est-à-dire que nous devons d'abord reconnaître l'interdépendance de cesmoyens, dans la perspective d'une plus grande domination de la nature, d'une plus grande liberté.: - Nous devonsconstruire des ambiances nouvelles qui soient à la fois le produit et l'instrument de comportements nouveaux. Pour ce faire, il faut utiliser empiriquement, au départ, les démarches quotidiennes et:les formes culturelles qui existentactuellement, en leur contestant toute valeur propre. Le critère même de nouveauté, d'invention formelle, a perduson sens dans le cadre traditionnel d'un art, c'est-à-dire d'un moyen fragmentaire insuffisant, dont les rénovations partielles sont périmées d'avance - donc impossibles. Nous ne devons pas refuser la culture moderne, mais nous en emparer, pour la nier. Il ne peut y avoir d'intellectuelrévolutionnaire s'il ne reconnaît la révolution culturelle devant laquelle nous nous trouvons. Un intellectuel créateur ne peut être révolutionnaire en soutenant simplement la politique d'un parti, serait-ce par des moyens originaux,mais bien en travaillant, au côté des partis, au changement nécessaire de toutes les superstructures culturelles. Demême, ce qui détermine en dernier ressort la qualité d'intellectuel bourgeois, ce n'est ni l'origine sociale, ni laconnaissance d'une culture - point de départ commun de la critique et de la création -, c'est un rôle dans la production des formes historiquement bourgeoises de la culture. Les: auteurs à Opinions politiquesrévolutionnaires, quand la critique littéraire bourgeoise les félicite, devraient chercher quelles fautes ils ontcommises.L'union de plusieurs tendances expérimentales pour un front révolutionnaire dans la culture, commencée aucongrès tenu à Alba, en Italie, à la fin de 1956, suppose que nous ne négligions pas trois facteurs importants.Tout d'abord, il faut exiger un accord complet des personnes et des groupes qui participent à cette action unie, et ne pas faciliter cet accord en permettant qu'ils s'en dissimulent certaines conséquences. On doit tenir à l'écart les plaisantins, ou les arrivistes qui ont l'inconscience de vouloir arriver par une telle voie.Ensuite, il faut rappeler que si toute attitude réellement expérimentale est utilisable, l'emploi abusif de ce mot a trèssouvent tenté de justifier une action artistique dans une structure actuelle, c'est-à-dire trouvée auparavant par d'autres. La seule démarche expérimentale valable se fonde sur la critique exacte des conditions existantes, et leur dépassement délibéré. Il faut signifier une fois pour toutes que l'on ne saurait appeler création ce qui n'estqu'expression personnelle dans le cadre de moyens créés par d'autres. La création n'est pas l'arrangement des objetset des formes, c'est ['invention de nouvelles lois sur cet arrangement.Enfin, il faut liquider parmi nous le sectarisme, qui s'oppose à l'unité d'action avec des alliés possibles, pour des buts définis, qui empêche le noyautage d'organisations parallèles. L'internationale lettriste, entre 1952 et 1955,après quelques épurations nécessaires, s'est orientée continuellement vers une sorte de rigueur absolue menant à unisolement et une inefficacité également absolus, et favorisant à la longue un certain immobilisme, unedégénérescence de l'esprit de critique et de découverte. Il faut dépasser définitivement cette conduite sectaire enfaveur d'actions réelles. Sur ce seul critère nous devons rejoindre ou quitter des camarades. Naturellement ceci neveut pas dire que nous devons renoncer aux ruptures, comme tout le monde nous y invite. Nous pensons aucontraire qu'il faut aller encore plus loin dans la rupture avec les habitudes et les personnes. Nous devons définir collectivement notre programme et le réaliser d'une manière disciplinée, par tous les moyens,même artistiques. 

    Vers une Internationale situationniste

    Notre idée centrale est celle de la construction de situations, c'est-à-dire la construction concrète d'ambiances momentanées de la vie, et leur transformation en une qualité passionnelle supérieure. Nous devons mettre au pointune intervention ordonnée sur les facteurs complexes de deux grandes composantes en perpétuelle interaction : ledécor matériel de la vie ; les comportements qu'il entraîne et qui le bouleversent. Nos perspectives d'action sur le décor aboutissent, dans leur dernier développement, à la conception d'unurbanisme unitaire. L'urbanisme unitaire se définit premièrement par l'emploi de l'ensemble des arts et destechniques, comme moyens concourant à une composition intégrale du milieu. Il faut envisager cet ensemblecomme infiniment plus étendu que l'ancien empire de l'architecture sur les arts traditionnels,ou que l'actuelle application occasionnelle à l'urbanisme anarchique de techniques spécialisées, ou d'investigationsscientifiques comme l'écologie.L'urbanisme unitaire devra dominer aussi bien, par exemple, le milieu sonore que la distribution des différentesvariétés de boisson ou de nourriture. Il devra embrasser la création de formes nouvelles et le détournement desformes connues de l'architecture et de l'urbanisme - également le détournement de la poésie ou du cinéma anciens.L'art intégral, dont on a tant parlé, ne pouvait se réaliser qu'au niveau de l'urbanisme. Mais il ne saurait pluscorrespondre à aucune des définitions traditionnelles de l'esthétique. Dans chacune de ses villes expérimentales,l'urbanisme unitaire agira par un certain nombre de champs de forces, que nous pouvons momentanément désigner  par le terme classique de quartier. Chaque quartier pourra tendre à une harmonie précise, et en rupture avec lesharmonies voisines ; ou bien pourra jouer sur un maximum de rupture d'harmonie interne.Deuxièmement, l'urbanisme unitaire est dynamique, c'est-à-dire en rapport étroit avec des styles de comportement.L'élément le plus réduit de l'urbanisme unitaire n'est pas la maison, mais le complexe architectural, qui est laréunion de tous les facteurs conditionnant une ambiance, ou une série d'ambiances heurtées, à l'échelle de lasituation construite. Le développement spatial doit tenir compte des réalités affectives que la ville expérimentale vadéterminer. Un de nos camarades a avancé une théorie des quartiers états d'âme, suivant laquelle chaque quartier d'une ville devrait tendre à provoquer un sentiment simple, auquel le sujet s'exposerait en connaissance de cause. Ilsemble qu'un tel projet tire d'opportunes conclusions d'un mouvement de dépréciation des sentiments primairesaccidentels, et que sa réalisation puisse contribuer à accélérer ce mouvement. Les camarades qui réclament unenouvelle architecture, une architecture libre, doivent comprendre que cette nouvelle architecture ne jouera pasd'abord sur des lignes et des formes libres, poétiques - au sens de ces mots dont se réclame aujourd'hui une peintured'« abstraction lyrique » -, mais plutôt sur les effets d'atmosphère des pièces, des couloirs, des rues, atmosphère liéeaux gestes qu'elle contient.L'architecture doit avancer en prenant comme matière des situations émouvantes, plus que des formes émouvantes.Et les expériences menées à partir de cette matière conduiront à des formes inconnues. La recherche psychogéographique, « étude des lois exactes et des effets précis du milieu géographique, consciemment aménagéou non, agissant directement sur le comportement affectif des individus », prend donc ainsi son double sensd'observation active des agglomérations urbaines d'aujourd'hui, et d'établissement des hypothèses sur la structured'une ville situationniste.
     
    Le progrès de la psychogéographie dépend assez largement de l'extension statistique de ses méthodesd'observation, mais principalement de l'expérimentation par des interventions concrètes dans l'urbanisme. Jusqu'àce stade on ne peut être assuré de la vérité objective des premières données psychogéographiques. Mais quand bienmême ces données seraient fausses, elles seraient assurément les fausses solutions d'un vrai problème. Notre action sur le comportement, en liaison avec les autres aspects souhaitables d'une révolution dans les mœurs, peut se définir sommairement par l'invention de jeux d'une essence nouvelle. Le but le plus général doit êtred'élargir la part non médiocre de la vie, d'en diminuer, autant qu'il est possible, les moments nuls. On peut donc en parler comme d'une entreprise d'augmentation quantitative de la vie humaine, plus sérieuse que les procédés biologiques étudiés actuellement. Par là même, elle implique une augmentation qualitative dont lesdéveloppements sont imprévisibles. Le jeu situationniste se distingue de la conception classique du jeu par lanégation radicale des caractères ludiques de compétition, et de séparation de la vie courante. Par contre, le jeusituationniste n'apparaît pas distinct d'un choix moral, qui est la prise de parti pour ce qui assure le règne futur de laliberté et du jeu. Ceci est évidemment lié à la certitude de l'augmentation continuelle et rapide des loisirs, au niveaude forces productives où parvient notre époque. C'est également lié à la reconnaissance du fait que se livre sous nosyeux une bataille des loisirs, dont l'importance dans la lutte de classes n'a pas été suffisamment analysée.À ce jour, la classe dominante réussit à se servir des loisirs que le prolétariat révolutionnaire lui a arrachés, endéveloppant un vaste secteur industriel des loisirs qui est un incomparable instrument d'abrutissement du prolétariat par des sous-produits de l'idéologie mystificatrice et des goûts de la bourgeoisie. Il faut probablementchercher du côté de cène abondance de bassesses télévisées une des raisons de l'incapacité de la classe ouvrièreaméricaine à se politiser. En obtenant, par la pression collective, une légère élévation du prix de son travail au-dessus du minimum nécessaire à la production de ce travail, le prolétariat n'élargit pas seulement son pouvoir delutte, il élargit aussi le terrain de la lutte. De nouvelles formes de cette lutte se produisent alors, parallèlement auxconflits directement économiques et politiques. On peut dire que la propagande révolutionnaire a été, jusqu'àmaintenant, constamment dominée dans ces formes de lutte, dans tous les pays où le développement industrielavancé les introduit.Que le changement nécessaire de l'infrastructure puisse être retardé par des erreurs et des faiblesses au niveau dessuperstructures, c'est ce que quelques expériences du XXe siècle ont malheureusement démontré. Il faut jeter denouvelles forces dans la bataille des loisirs, et nous y tiendrons notre place.Un essai primitif d'un nouveau mode de comportement a déjà été obtenu avec ce que nous avons nommé la dérive,qui est la pratique d'un dépaysement passionnel par le changement hâtif d'ambiances, en même temps qu'un moyend'étude de la psychogéographie et de la psychologie situationniste. Mais l'application de cette volonté de créationludique doit s'étendre à toutes les formes connues des rapports humains, et par exemple influencer révolutionhistorique de sentiments comme l'amitié et l'amour. Tout porte à croire que c'est autour de l'hypothèse desconstructions de situations que se joue l'essentiel de notre recherche.La vie d'un homme est une suite de situations fortuites, et si aucune d'elles n'est exactement similaire à une autre,du moins ces situations sont-elles, dans leur immense majorité, si indifférenciées et si ternes qu'elles donnent parfaitement l'impression de la similitude. Le corollaire de cet état de choses est que les rares situations prenantesconnues dans une vie retiennent et limitent rigoureusement cette vie. Nous devons tenter de construire dessituations, c'est-à-dire des ambiances collectives, un ensemble d'impressions déterminant la qualité d'un moment.Si nous prenons l'exemple simple d'une réunion d'un groupe d'individus pour un temps donné, il faudrait étudier, entenant compte des connaissances et des moyens matériels dont nous disposons, quelle organisation du lieu, quelchoix des participants, et quelle provocation des événements conviennent à l'ambiance désirée. Il est certain que les pouvoirs d'une situation s'élargiront considérablement dans le temps et dans l'espace avec les réalisations del'urbanisme unitaire ou l'éducation d'une génération situationniste. La construction de situations commence au-delàde l'écroulement moderne de la notion de spectacle. Il est facile de voir à quel point est attaché à l'aliénation du vieux monde le principe même du spectacle : la non-intervention. On voit, à l'inverse, comme les plus valables desrecherches révolutionnaires dans la culture ont cherché à briser l'identification psychologique du spectateur auhéros, pour entraîner ce spectateur à l'activité, en provoquant ses capacités de bouleverser sa propre vie. Lasituation est ainsi faite pour être vécue par ses constructeurs. Le rôle du « public », sinon passif du moinsseulement figurant, doit y diminuer toujours, tandis qu'augmentera la part de ceux qui ne peuvent être appelés desacteurs mais, dans un sens nouveau de ce terme, des viveurs.II faut multiplier, disons, les objets et les sujets poétiques, malheureusement si rares actuellement que les plusminimes prennent une importance affective exagérée ; et organiser les jeux de ces sujets poétiques parmi ces objets poétiques. Voilà tout notre programme, qui est essentiellement transitoire. Nos situations seront sans avenir, serontdes lieux de passage. Le caractère immuable de l'art, ou de toute autre chose, n'entre pas dans nos considérations,qui sont sérieuses. L'idée d'éternité est la plus grossière qu'un homme puisse concevoir à propos de ses actes.Les techniques situationnistes sont encore à inventer. Mais nous savons qu'une tâche ne se présente que là où lesconditions matérielles nécessaires à sa réalisation existent déjà, ou du moins sont en voie de formation. Nousdevons commencer par une phase expérimentale réduite. Il faut sans doute préparer des plans de situations, commedes scénari, malgré leur inévitable insuffisance au début. Il faudra donc faire progresser un système de notations,dont la précision augmentera à mesure que des expériences de construction nous apprendront davantage. Il faudratrouver ou vérifier des lois, comme celle qui fait dépendre l'émotion situationniste d'une extrême concentration oud'une extrême dispersion des gestes (la tragédie classique donnant une image approximative du premier cas, et ladérive du second). En plus des moyens directs qui seront employés à ses fins précises, la construction de situationscommandera, dans sa phase d'affirmation, une nouvelle application des techniques de reproduction. On peutconcevoir, par exemple, la télévision projetant, en direct, quelques aspects d'une situation dans une autre, entraînantde la sorte des modifications et des interférences. Mais plus simplement le cinéma dit d'actualités pourraitcommencer à mériter son nom en formant une nouvelle école du documentaire, attachée à fixer, pour des archivessituationnistes, les instants les plus significatifs d'une situation, avant que révolution de ses éléments n'ait entraînéune situation différente. La construction systématique de situations devant produire des sentiments inexistantsauparavant, le cinéma trouverait son plus grand rôle pédagogique dans la diffusion de ces nouvelles passions.La théorie situationniste soutient résolument une conception non continue de la vie. La notion d'unité doit êtredéplacée depuis la perspective de toute une vie - où elle est une mystification réactionnaire fondée sur la croyanceen une âme immortelle, et, en dernière analyse, sur la division du travail:- à la perspective d'instants isolés de lavie, et de la construction de chaque instant par un emploi unitaire des moyens situationnistes.Dans une société sans classes, peut-on dire, il n'y aura plus de peintres, mais des situationnistes qui, entre autreschoses, feront de la peinture.Le principal drame affectif de la vie, après le conflit perpétuel entre le désir et la réalité hostile au désir, semble bien être la sensation de l'écoulement du temps. L'attitude situationniste consiste à miser sur la fuite du temps,contrairement aux procédés esthétiques qui tendaient à la fixation de l'émotion. Le défi situationniste au passagedes émotions et du temps serait le pari de gagner toujours sur le changement, en allant toujours plus loin dans le jeuet la multiplication des périodes émouvantes. Il n'est évidemment pas facile pour nous, en ce moment, de faire untel pari. Cependant, dussions-nous mille fois le perdre, nous n'avons pas le choix d'une autre attitude progressive.
     
    La minorité situationniste s'est constituée d'abord comme tendance dans la gauche lettriste, puis dansl'Internationale lettriste qu'elle a fini par contrôler. Le même mouvement objectif amène à des conclusions de cetordre plusieurs groupes avant-gardistes de la période récente. Nous devons éliminer ensemble toutes lessurvivances du passé proche. Nous estimons aujourd'hui qu'un accord pour une action unie de l'avant-garderévolutionnaire dans la culture doit s'opérer sur un tel programme. Nous n'avons pas de recettes, ni de résultatsdéfinitifs. Nous proposons seulement une recherche expérimentale à mener collectivement dans quelquesdirections que nous définissons en ce moment, et dans d'autres qui doivent être encore définies. La difficulté mêmede parvenir aux premières réalisations situationnistes est une preuve de la nouveauté du domaine où nous pénétrons. Ce qui change notre manière de voir les rues est plus important que ce qui change noire manière de voir la peinture. Nos hypothèses de travail seront réexaminées à chaque bouleversement futur, d'où qu'il vienne.On nous dira, principalement du côté des intellectuels et des artistes révolutionnaires qui, pour des questions degoût, s'accommodent d'une certaine impuissance, que ce « situationnisme » est bien déplaisant ; que nous n'avonsrien fait de beau ; que l'on peut mieux parler de Gide ; et que personne ne voit clairement des raisons de s'intéresser à nous. On se dérobera en nous reprochant de rééditer plusieurs attitudes qui n'ont déjà que trop fait scandale, et quiexpriment le simple désir de se faire remarquer. On s'indignera des procédés que nous avons cru devoir adopter, enquelques occasions, pour garder ou reprendre nos distances. Nous répondons : il ne s'agit pas de savoir si ceci vousintéresse, mais si vous pouvez vous-mêmes vous rendre intéressants dans les nouvelles conditions de la créationculturelle.Votre rôle, intellectuels et artistes révolutionnaires, n'est pas de crier que la liberté est insultée quand nous refusonsde marcher avec les ennemis de la liberté. Vous n'avez pas à imiter les esthètes bourgeois, qui essaient de toutramener au déjà fait, parce que le déjà fait ne les gêne pas. Vous savez qu'une création n'est jamais pure. Votre rôleest de chercher ce que fait l'avant-garde internationale, de participer à la critique constructive de son programme, etd'appeler à la soutenir.

    Nos tâches immédiates

    Nous devons soutenir, auprès des partis ouvriers ou des tendances extrémistes existant dans ces partis, la nécessitéd'envisager une action idéologique conséquente pour combattre, sur le plan passionnel, l'influence des méthodes de propagande du capitalisme évolué : opposer concrètement, en toute occasion, aux reflets du mode de viecapitaliste, d'autres modes de vie désirables ; détruire, par tous les moyens hyper-politiques, l'idée bourgeoise du bonheur. En même temps, tenant compte de l'existence, dans la classe dominante des sociétés, d'éléments qui onttoujours concouru, par ennui et besoin de nouveauté, à ce qui entraîne finalement la disparition de ces sociétés,nous devons inciter les personnes qui détiennent certaines des vastes ressources qui nous font défaut à nous donner les moyens de réaliser nos expériences, par un crédit analogue à celui qui peut être engagé dans la recherchescientifique, et tout aussi rentable. Nous devons présenter partout une alternative révolutionnaire à la culture dominante ; coordonner toutes lesrecherches qui se font en ce moment sans perspective d'ensemble ; amener, par la critique et la propagande, les plusavancés des artistes et des intellectuels de tous les pays à prendre contact avec nous en vue d'une action commune.

    Nous devons nous déclarer prêts à reprendre la discussion, sur la base de ce programme, avec tous ceux qui, ayant pris part à une phase antérieure de notre action, se trouveraient encore capables de nous rejoindre. Nous devons mettre en avant les mots d'ordre d'urbanisme unitaire, de comportement expérimental, de propagande hyper-politique, de construction d'ambiances. On a assez interprété les passions : il s'agit maintenant d'en trouver d'autres.


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Ven 19 Mai - 9:19, édité 2 fois


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Re: Guy Debord, La societé du spectacle + Commentaires sur la société du spectacle

    Message par Johnathan R. Razorback le Mar 9 Mai - 13:29

    Préliminaires pour une définition de l’unité du programme révolutionnaire

    I. Le capitalisme, société sans culture

    1 — On peut définir la culture comme l’ensemble des instruments par lesquels une société se pense et se montre à elle-même ; et donc choisit tous les aspects de l’emploi de sa plus-value disponible, c’est-à-dire l’organisation de tout ce qui dépasse les nécessités immédiates de sa reproduction.

    Toutes les formes de société capitaliste, aujourd’hui, apparaissent en dernière analyse fondées sur la division stable — à l’échelle des masses — et généralisée entre les dirigeants et les exécutants. Transposée sur le plan de la culture, cette caractérisation signifie la séparation entre le « comprendre » et le « faire », l’incapacité d’organiser (sur la base de l’exploitation permanente) à quelque fin que ce soit le mouvement toujours accéléré de la domination de la nature.

    En effet, dominer la production, pour la classe capitaliste, c’est obligatoirement monopoliser la compréhension de l’activité productrice, du travail. Pour y parvenir, le travail est, d’un côté, parcellarisé de plus en plus, c’est-à-dire rendu incompréhensible à celui qui le fait ; de l’autre côté, reconstitué comme unité par un organe spécialisé. Mais cet organe est lui-même subordonné à la direction proprement dite, qui est seule à détenir théoriquement la compréhension d’ensemble puisque c’est elle qui impose à la production son sens, sous forme d’objectifs généraux. Cependant cette compréhension et ces objectifs sont eux-mêmes envahis par l’arbitraire, puisque coupés de la pratique et même de toutes les connaissances réalistes, que personne n’a intérêt à transmettre.

    L’activité sociale globale est ainsi scindée en trois niveaux : l’atelier, le bureau, la direction. La culture, au sens de compréhension active et pratique de la société, est également découpée en ces trois moments. L’unité n’en est reconstituée en fait que par une transgression permanente des hommes hors de la sphère où les cantonne l’organigramme social, c’est-à-dire d’une manière clandestine et parcellaire.

    *

    2 — Le mécanisme de constitution de la culture se ramène ainsi à une réification des activités humaines, qui assure la fixation du vivant et sa transmission sur le modèle de la transmission des marchandises ; qui s’efforce de garantir une domination du passé sur le futur.

    Un tel fonctionnement culturel entre en contradiction avec l’impératif constant du capitalisme, qui est d’obtenir l’adhésion des hommes et de solliciter à tout instant leur activité créatrice, dans le cadre étroit où il les emprisonne. En somme, l’ordre capitaliste ne vit qu’à condition de projeter sans cesse devant lui un nouveau passé. Ceci est particulièrement vérifiable dans le secteur proprement culturel, dont toute la publicité périodique est fondée sur le lancement de fausses nouveautés.

    *

    3 — Le travail tend ainsi à être ramené à l’exécution pure, donc rendu absurde. Au fur et à mesure que la technique poursuit son évolution, elle se dilue, le travail se simplifie, son absurdité s’approfondit.

    Mais cette absurdité s’étend aux bureaux et aux laboratoires : les déterminations finales de leur activité se trouvent en dehors d’eux, dans la sphère politique de la direction d’ensemble de la société.

    D’autre part, au fur et à mesure que l’activité des bureaux et des laboratoires est intégrée au fonctionnement d’ensemble du capitalisme, l’impératif d’une récupération de cette activité lui impose d’y introduire la division capitaliste du travail, c’est-à-dire la parcellarisation et la hiérarchisation. Le problème logique de la synthèse scientifique est alors télescopé avec le problème social de la centralisation. Le résultat de ces transformations est, contrairement aux apparences, une inculture généralisée à tous les niveaux de la connaissance : la synthèse scientifique ne s’effectue plus, la science ne se comprend plus elle-même. La science n’est plus pour les hommes d’aujourd’hui une clarification véritable et en actes de leur rapport avec le monde ; elle a détruit les anciennes représentations, sans être capable d’en fournir de nouvelles. Le monde devient illisible comme unité ; seuls des spécialistes détiennent quelques fragments de rationalité, mais ils s’avouent incapables de se les transmettre.

    *

    4 — Cet état de fait engendre un certain nombre de conflits. Il existe un conflit entre d’une part la technique, la logique propre du développement des procédés matériels (et même largement la logique propre du développement des sciences) ; et d’autre part la technologie qui en est une application rigoureusement sélectionnée par les nécessités de l’exploitation des travailleurs, et pour déjouer leurs résistances. Il existe un conflit entre les impératifs capitalistes et les besoins élémentaires des hommes. Ainsi la contradiction entre les actuelles pratiques nucléaires et un goût de vivre encore assez généralement répandu trouve-t-elle un écho jusque dans les protestations moralisantes de certains physiciens. Les modifications que l’homme peut désormais exercer sur sa propre nature (allant de la chirurgie esthétique aux mutations génétiques dirigées) exigent aussi une société contrôlée par elle-même, l’abolition de tous les dirigeants spécialisés.

    Partout, l’énormité des possiblités nouvelles pose l’alternative pressante : solution révolutionnaire ou barbarie de science-fiction. Le compromis représenté par la société actuelle ne peut vivre que d’un statu quo qui lui échappe de toutes parts, incessamment.

    *

    5 — L’ensemble de la culture actuelle peut être qualifiée d’aliénée en ce sens que toute activité, tout instant de la vie, toute idée, tout comportement n’a de sens qu’en dehors de soi, dans un ailleurs qui, pour n’être plus le ciel, n’en est que plus affolant à localiser : une utopie, au sens propre du mot, domine en fait la vie du monde moderne.

    *

    6 — Le capitalisme ayant, de l’atelier au laboratoire, vidé l’activité productrice de toute signification pour elle-même, s’est efforcé de placer le sens de la vie dans les loisirs et de réorienter à partir de là l’activité productrice. Pour la morale qui prévaut, la production étant l’enfer, la vraie vie serait la consommation, l’usage des biens.

    Mais ces biens, pour la plupart, ne sont d’aucun usage, sinon pour satisfaire quelques besoins privés, hypertrophiés afin de répondre aux exigences du marché. La consommation capitaliste impose un mouvement de réduction des désirs par la régularité de la satisfaction de besoins artificiels, qui restent besoins sans avoir jamais été désirs ; les désirs authentiques étant contraints de rester au stade de leur non-réalisation (ou compensés sous forme de spectacles). Moralement et psychologiquement, le consommateur est en réalité consommé par le marché. Ensuite et surtout, ces biens n’ont pas d’usage social, parce que l’horizon social est entièrement bouché par l’usine ; hors l’usine, tout est aménagé en désert (la cité-dortoir, l’autoroute, le parking…). Le lieu de la consommation est le désert.

    Cependant, la société constituée dans l’usine domine sans partage ce désert. Le véritable usage des biens est simplement de parure sociale, tous les signes de prestige et de différenciation achetés devenant d’ailleurs en même temps obligatoires pour tous, comme tendance fatale de la marchandise industrielle. L’usine se répète dans les loisirs sur le mode des signes, avec toutefois une marge de transposition possible, suffisante pour permettre de compenser quelques frustrations. Le monde de la consommation est en réalité celui de la mise en spectacle de tous pour tous, c’est-à-dire de la division, de l’étrangeté et de la non-participation entre tous. La sphère directoriale est le metteur en scène sévère de ce spectacle, composé automatiquement et pauvrement en fonction d’impératifs extérieurs à la société, signifiés en valeurs absurdes (et les directeurs eux-mêmes, en tant qu’hommes vivants, peuvent être considérés comme victimes de ce robot metteur en scène).

    *

    7 — En dehors du travail, le spectacle est le mode dominant de mise en rapport des hommes entre eux. C’est seulement à travers le spectacle que les hommes prennent une connaissance — falsifiée — de certains aspects d’ensemble de la vie sociale, depuis les exploits scientifiques ou techniques jusqu’aux types de conduite régnants, en passant par les rencontres des Grands. Le rapport entre auteurs et spectateurs n’est qu’une transposition du rapport fondamental entre dirigeants et exécutants. Il répond parfaitement aux besoins d’une culture réifiée et aliénée : le rapport qui est établi à l’occasion du spectacle est, par lui-même, le porteur irréductible de l’ordre capitaliste. L’ambiguïté de tout « art révolutionnaire » est ainsi que le caractère révolutionnaire d’un spectacle est enveloppé toujours par ce qu’il y a de réactionnaire dans tout spectacle.

    C’est pourquoi le perfectionnement de la société capitaliste signifie, pour une bonne part, le perfectionnement du mécanisme de mise en spectacle. Mécanisme complexe, évidemment, car s’il doit être au premier chef le diffuseur de l’ordre capitaliste, il doit aussi ne pas apparaître au public comme le délire du capitalisme ; il doit concerner le public en s’intégrant des éléments de représentation qui correspondent — par fragments — à la rationalité sociale. Il doit détourner les désirs dont l’ordre dominant interdit la satisfaction. Par exemple, le tourisme moderne de masse fait voir des villes ou des paysages non pour satisfaire le désir authentique de vivre dans tel milieu (humain et géographique) mais en les donnant comme pur spectacle rapide de surface (et finalement pour permettre de faire état du souvenir de ces spectacles, comme valorisation sociale). Le strip-tease est la forme la plus nette de l’érotisme dégradé en simple spectacle.

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    8 — L’évolution, et la conservation, de l’art ont été commandées par ces lignes de force. À un pôle, il est purement et simplement récupéré par le capitalisme comme moyen de conditionnement de la population. À l’autre pôle, il a bénéficié de l’octroi par le capitalisme d’une concession perpétuelle privilégiée : celle de l’activité créatrice pure, alibi à l’aliénation de toutes les autres activités (ce qui en fait la plus chère des parures sociales). Mais en même temps, la sphère réservée à l’« activité créatrice libre » est la seule où sont posées pratiquement, et dans toute leur ampleur, la question de l’emploi profond de la vie, la question de la communication. Ici sont fondés, dans l’art, les antagonismes entre partisans et adversaires des raisons de vivre officiellement dictées. Au non-sens et à la séparation établis correspond la crise générale des moyens artistiques traditionnels, crise qui est liée à l’expérience ou à la revendication d’expérimenter d’autres usages de la vie. Les artistes révolutionnaires sont ceux qui appellent à l’intervention ; et qui sont intervenus eux-mêmes dans le spectacle pour le troubler et le détruire.

    II. La politique révolutionnaire et la culture

    1 — Le mouvement révolutionnaire ne peut être rien de moins que la lutte du prolétariat pour la domination effective, et la transformation délibérée, de tous les aspects de la vie sociale ; et d’abord pour la gestion de la production et la direction du travail par les travailleurs décidant directement de tout. Un tel changement implique, immédiatement, la transformation radicale de la nature du travail, et la constitution d’une technologie nouvelle tendant à assurer la domination des ouvriers sur les machines.

    Il s’agit d’un véritable renversement de signe du travail qui entraînera nombre de conséquences, dont la principale est sans doute le déplacement du centre d’intérêt de la vie, depuis les loisirs passifs jusqu’à l’activité productive du type nouveau. Ceci ne signifie pas que, du jour au lendemain, toutes les activités productives deviendront en elles-mêmes passionnantes. Mais travailler à les rendre passionnantes, par une reconversion générale et permanente des buts aussi bien que des moyens du travail industriel, sera en tout cas la passion minimum d’une société libre.

    Toutes les activités tendront à fondre en un cours unique, mais infiniment diversifié, l’existence jusqu’alors séparée entre les loisirs et le travail. La production et la consommation s’annuleront dans l’usage créatif des biens de la société.

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    2 — Un tel programme ne propose aux hommes aucune autre raison de vivre que la construction par eux-mêmes de leur propre vie. Cela suppose, non seulement que les hommes soient objectivement libérés des besoins réels (faim, etc.), mais surtout qu’ils commencent à projeter devant eux des désirs — au lieu des compensations actuelles — ; qu’ils refusent toutes les conduites dictées par d’autres pour réinventer toujours leur accomplissement unique ; qu’ils ne considèrent plus que la vie est le maintien d’un certain équilibre, mais qu’ils prétendent à un enrichissement sans limite de leurs actes.

    *

    3 — La base de telles revendications aujourd’hui n’est pas une utopie quelconque. C’est d’abord la lutte du prolétariat, à tous les niveaux ; et toutes les formes de refus explicite ou d’indifférence profonde que doit combattre en permanence, par tous les moyens, l’instable société dominante. C’est aussi la leçon de l’échec essentiel de toutes les tentatives de changements moins radicaux. C’est enfin l’exigence qui se fait jour dans certains comportements extrêmes de la jeunesse (dont le dressage s’avère moins efficace) et de quelques milieux d’artistes, maintenant.

    Mais cette base contient aussi l’utopie, comme invention et expérimentation de solutions aux problèmes actuels sans qu’on se préoccupe de savoir si les conditions de leur réalisation sont immédiatement données (il faut noter que la science moderne fait d’ores et déjà un usage central de cette expérimentation utopique). Cette utopie momentanée, historique, est légitime ; et elle est nécessaire car c’est en elle que s’amorce la projection de désirs sans laquelle la vie libre serait vide de contenu. Elle est inséparable de la nécessité de dissoudre la présente idéologie de la vie quotidienne, donc les liens de l’oppression quotidienne, pour que la classe révolutionnaire découvre, d’un regard désabusé, les usages existants et les libertés possibles.

    La pratique de l’utopie ne peut cependant avoir de sens que si elle est reliée étroitement à la pratique de la lutte révolutionnaire. Celle-ci, à son tour, ne peut se passer d’une telle utopie sous peine de stérilité. Les chercheurs d’une culture expérimentale ne peuvent espérer la réaliser sans le triomphe du mouvement révolutionnaire, qui ne pourra lui-même instaurer des conditions révolutionnaires authentiques sans reprendre les efforts de l’avant-garde culturelle pour la critique de la vie quotidienne et sa reconstruction libre.

    *

    4 — La politique révolutionnaire a donc pour contenu la totalité des problèmes de la société. Elle a pour forme une pratique expérimentale de la vie libre à travers la lutte organisée contre l’ordre capitaliste. Le mouvement révolutionnaire doit ainsi devenir lui-même un mouvement expérimental. Dès à présent, là où il existe, il doit développer et résoudre aussi profondément que possible les problèmes d’une micro-société révolutionnaire. Cette politique complète culmine dans le moment de l’action révolutionnaire, quand les masses interviennent brusquement pour faire l’histoire, et découvrent aussi leur action comme expérience directe et comme fête. Elles entreprennent alors une construction consciente et collective de la vie quotidienne qui, un jour, ne sera plus arrêtée par rien.

    Le 20 juillet 1960
    P[IERRE] CANJUERS (Daniel Blanchard), G[UY]-E[RNEST] DEBORD


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.


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