L'Hydre et l'Académie

    Roger Chartier, Les origines culturelles de la Révolution française

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    Johnathan R. Razorback
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    Roger Chartier, Les origines culturelles de la Révolution française

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 17 Mar - 14:17

    "L'histoire est devenue plus circonspecte dans la désignation des causalités. La difficulté à apprivoiser la brutale émergence de l'événement dans des catégories aptes à en rendre raison et l'impossibilité de penser désormais le développement historique comme nécessaire et commandé par une fin assignable, ont enseigné aux historiens la prudence et le doute." (p.9)

    "Même les innovations conceptuelles les plus puissantes et les plus singulières s'inscrivent dans des déterminations collectives qui, en deçà des pensées claies, règlent et commandent les constructions intellectuelles." (p.10)

    "Pour [Daniel] Mornet, trois lois gouvernent la pénétration des pensées inédites, identifiées aux Lumières, dans ce qu'il désigne comme l' "opinion publique générale": elle descend l'échelle sociale, allant des "classes très cultivées vers les bourgeois, les petits bourgeois, le peuple", elle rayonne du centre (c'est-à-dire Paris) vers les périphéries (les provinces), elle s'accélère au cours du siècle, faisant succéder aux anticipations minoritaires d'avant 1750 les conflits décisifs et mobilisateurs de la mi-siècle puis, après 1770, la diffusion généralisée des principes nouveaux. [...] Mornet postulait donc comme nécessaire la relation entre les Lumières et la Révolution." (p.14)

    "On sait la critique dévastatrice faite par Foucault, appuyé sur Nietzsche, de la notion d'origine ainsi entendue. En postulant linéarité du cours de l'histoire, en justifiant la quête sans fin des commencements, en annulant l'originalité de l'événement déjà présent avant même son avènement, le maniement d'une telle catégorie oblitère à la fois la discontinuité radicale des surgissements et les discordances irréductibles qui séparent les différentes séries de discours et de pratiques. Lorsqu'elle succombe à "la chimère de l'origine", l'histoire charrie, sans toujours en avoir claire conscience, plusieurs présupposés: que chaque moment historique est une totalité homogène, dotée d'une signification idéale et unique présente en chacune des réalités qui la composent et l'expriment ; que le devenir historique est organisé comme une continuité nécessaire ; que les faits s'enchaînent et s'engendrent en un flux ininterrompu, ce qui permet de décider que l'un est la "cause" de l'autre. Or, pour Foucault, c'est justement de ces notions classiques (totalité, continuité, causalité) que l'analyse "généalogique" ou "archéologique" doit se déprendre si elle veut adéquatement rendre compte des ruptures et des écarts." (p.16)

    "L'interprétation classique n'inverse-t-elle pas l'ordre des raisons et ne faudrait-il pas plutôt considérer que c'est la Révolution qui a inventé les Lumières en voulant enraciner sa légitimité dans un corpus de textes et d'auteurs dondateurs, réconciliés par-delà leurs différences vives, unis dans la préparation de la rupture d'avec l'ancien monde ?" (p.17)

    "Il n'y a pas d'approche possible d'un problème historique en dehors du discours historiographique qui l'a construit." (p.19)

    "La diffusion des idées ne peut pas être tenue pour une simple imposition: les réceptions sont toujours des appropriations qui transforment, reformulent, excèdent ce qu'elles reçoivent. L'opinion n'est aucunement un réceptacle, ou une cire molle, et la circulation des pensées ou des modèles culturels est toujours un processus dynamique et créateur. Inversement, les textes n'ont pas en eux-mêmes de signification stable et univoque, et leurs migrations dans une société donnée produit des interprétations mobiles, plurielles, contradictoires." (p.35)

    "Avec la nouvelle sphère publique politique s'efface la partition instituée par Descartes entre, d'une part, les croyances et obéissances obligées, d'autre part, les opinions qui peuvent légitimement être révoquées en doute. La première des maximes de la "morale par provision" dont il se dote consiste à "obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être instruit dès mon enfance". De là, la distinction fondamentale: "...mises à part [...] les vérités de la foi, qui ont toujours été les premières en ma créance, je jugeai que pour tout le reste de mes opinions, je pouvais librement entreprendre de m'en défaire". Dans l'espace public construit un siècle plus tard, c'est ce "reste" même qui disparaît puisque aucun domaine de la pensée ou de l'action ne saurait être "mis à part" et soustrait au jugement critique." (p.39)

    "L'Encyclopédie manifeste la prégnance d'une représentation qui tient pour incompatibles les dures exigences de la condition populaire et la participation à la conduite raisonnée du gouvernement.
    Lorsque émerge la puissance de l'opinion publique, définie comme l'autorité supérieure devant laquelle doivent comparaître toutes les opinions particulières -soient-elles celles du roi et de son administration-, la distinction d'avec l'opinion populaire devient essentielle. Comme l'a indiqué Keith M. Baker, le concept naît des discussions qui s'ouvrent à partir de la mi-siècle et qui ont pour objets la querelle sur le refus des sacrements aux jansénistes, puis la libéralisation du commerce des grains, enfin l'administration financière du royaume. Impuissante à l'interdire, la monarchie elle-même doit entrer à son tour dans le débat public et expliquer, persuader, gagner approbations et soutiens. Une nouvelle culture politique est ainsi dessinée, reconnue comme inédite par les contemporains dans la mesure où elle transfère le siège de l'autorité du seul vouloir du roi, décidant sans appel et en secret, au jugement d'une entité qui ne s'incarne en aucune institution, qui débat publiquement et qui est plus souveraine que le souverain.
    " (p.50-51)

    "Malesherbes fait allusion au conflit né entre le Parlement et le roi à propos de l'ouvrage d'Helvétius De l'Esprit. Celui-ci approuvé par les deux censeurs auxquels il avait été soumis (sous réserve de quelques coupures), avait reçu un privilège en mai 1758 et était sorti des presses deux mois plus tard. C'est alors que le scandale éclate, du fait de l' "irréligion" du livre, qui traite la morale comme une science expérimentale, réglée par les exigences variables du bien public, et non pas par les commandements universels de l'Église. Un arrêt du Conseil du roi, en date du 10 août 1758, révoque le privilège, et Helvétius doit se rétracter publiquement tout comme le premier censeur, Tercier, qui n'avait rien vu de condamnable dans le manuscrit. Nonobstant l'arrêt du Conseil, le Parlement décide le 23 janvier 1759 de juger l'ouvrage ainsi que quelques autres, tenus pour suspects. Le 6 février, le livre d'Helvétius est condamné à être brûlé -et la sentence est exécutée quatre jours plus tard." (p.64)

    "Une mentalité économique d'Ancien Régime qui pense qu'entreprendre est toujours entreprendre aux dépens d'autrui." (p.71)

    "De l'émergence de la "professionnalisation" des auteurs, ainsi diagnostiquée par Diderot, il est deux signes manifestes. D'une part, le nombre de ceux qui sont dépourvus de tout état ou de tout emploi dans les sources qui les recensent va croissant avec le siècle: c'est le cas de 101 des 434 écrivains croqués par d'Hémery entre 1748 et 1753 (soit 23%), mais c'est celui de 1426 des 2819 auteurs dénombrés par la France littéraire en 1784 (soit 50%). Il y a fort à parier qu'un grand nombre de ces auteurs sans profession ni sinécure tentent de vivre, plutôt mal que bien, de leur plume. C'est dans leurs rangs que se recrutent les collaborateurs nécessaires aux grandes entreprises de librairie qui se multiplient après la mi-siècle (encyclopédies, dictionnaires, "bibliothèques", "cabinets", extraits, traductions, etc.), et aussi les libellistes qui alimentent les presses étrangères en brûlots contre le gouvernement, les grands, la cour, la famille royale ou le souverain lui-même." (p.87)

    "Du côté des lecteurs, le fait essentiel est sans doute moins la progression globale du pourcentage des alphabétisés (qui passe de 29 à 47% pour les hommes et de 14 à 27% pour les femmes entre 1686-1690 et 1786-1790) que la plus forte présence de l'imprimé dans des milieux sociaux qui, auparavant, n'étaient guère possesseurs de livres. Au cours du siècle, s’accroissent, en effet, et le pourcentage des propriétaires de livres -en particulier dans le monde de l'artisanat et du petit commerce citadin-, et la taille des "bibliothèques" possédées. A Paris, alors que seulement 30% des inventaires après décès des domestiques et 13% de ceux des compagnons mentionnent des livres au début du XVIIIe siècle, c'est le cas, respectivement, de 40 à 35% en 1780." (p.101)

    "Cabinets de lecture ouverts par les libraires après 1760 [...] Dans les cabinets de lecture, contre un droit annuel d'une dizaine ou d'une vingtaine de livres, les abonnés trouvent, pour lire sur place ou emprunter, ce qu'ils ne peuvent acquérir en propre: les gazettes et journaux, dont l'abonnement est fort coûteux, les gros ouvrages de référence (dictionnaires, encyclopédies, almanachs, etc.), les nouveautés littéraires et philosophiques. Permettant de lire beaucoup sans trop dépenser, proposant discrètement les titres prohibés, la formule a du succès, à Paris et en province, et attire une clientèle nombreuse de membres des professions libérales et de négociants, d'étudiants et d'enseignants, voire d'artisans bien établis." (p.102-103)

    "La plus spectaculaire des mutations enregistrées par les demandes de permissions publiques (privilèges ou permissions simples) est donnée par le recul, puis l'effondrement du livre de religion. Alors que les titres religieux, toutes catégories confondues, constituaient la moitié de la production imprimée parisienne à la fin du XVIIe siècle, et encore un tiers dans la décennie 1720, ils ne comptent plus que pour un quart aux débuts des années 1750 et seulement un dixième dans la décennie 1780. Comme la part des autres grandes classes bibliographiques (droit, histoire, belles-lettres) demeure à peu près stable tout au long du siècle, ce sont les sciences et arts, dont le pourcentage double entre 1720 et 1780, qui sont les grandes bénéficiaires du retrait du livre de liturgie et de dévotion." (p.104)

    "Les livres publiés sous le couvert d'une permission, publique ou tacite, ne constituent toutefois qu'une part des lectures proposées aux Français du XVIIIe siècle. Dans le royaume circulent, en effet, à très large échelle les livres que les professionnels du livre désignent comme "philosophiques". Imprimés par des sociétés typographiques installés sur le pourtour du royaume (en Suisse ou dans les principautés allemandes), introduits clandestinement et vendus sous le manteau, interdits et pourchassés par les autorités royales, les ouvrages que les correspondances commerciales et les catalogues secrets qualifient de "philosophiques" portent une marchandise mêlée. Trois répertoires la constituent: d'une part, les textes proprement philosophiques -au sens où nous entendons le terme- qui soumettent à critique la morale et la politique, les croyances et les autorités ; d'autre part, la littérature pornographique, forte de ses classiques mais aussi de nouveaux titres ; enfin tout un ensemble de satires, de libelles, de chroniques scandaleuses dont les récits à sensation dénoncent l'arbitraire et la corruption des puissants. Ces "livres philosophiques", que la police connaît comme les "mauvais livres", sont d'un commerce dangereux. Tous ceux qui les portent, les stockent ou les distribuent courent de gros risques: la confiscation, l'embastillement, les galères. Et même s'ils sont hors d'atteinte des officiers du souverain français, les éditeurs sis hors le royaume peuvent parfois déchaîner les foudres des pouvoirs protestants qui les gouvernent. De là, les discrétions nécessaires pour déjouer les surveillances (ou corrompre les autorités) ; de là, aussi, le prix plus élevé des "livres de philosophie", généralement deux fois plus chers que les autres." (p.105)

    "Si un lien existe entre la diffusion massive d'une littérature pamphlétaire agressivement irrespectueuse et la destruction de l'image monarchique, il n'est sans doute ni direct ni obligé.

    A preuve, d'ailleurs, la présence des mêmes lectures philosophiques (à tous les sens des mots) chez des lecteurs qui feront des choix fort contradictoires face à l'événement révolutionnaire
    ." (p.121)

    "L'ardent rousseauisme de la sans-culotterie parisienne, nourri par les discours jacobins, les journaux radicaux et la panthéonisation de l'écrivain, trouve ses racines dans les préférences des plus populaires des lecteurs de l'Ancien Régime.
    Mais, à l'autre extrémité du monde social, les lecteurs aristocratiques sont également des fervents de Jean-Jacques. Il en est plusieurs indices: le poids des nobles (de cour, de service ou de province) parmi ses corresponds dont ils constituent 36%, à parité avec les membres du tiers, le culte rendu à sa mémoire dans les jardins d'Ermenonville où, à l'invitation du marquis de Girardin, viennent faire pèlerinage les lus grands noms de l'aristocratie, ou encore l'attachement durable, résistant à l'événement, manifesté à son égard par les émigrés contre-révolutionnaires (le
    Contrat social mis à part).
    Lecture plébéienne, lecture aristocratique, Rousseau est aussi l'auteur préféré de bourgeois négociants, qui l'érigent en maître à penser et à vivre
    ." (p.122)

    "En un sens, c'est donc bien la Révolution qui a "fait" les livres, et non l'inverse, puisque c'est elle qui a donné une signification prémonitoire et programmatique à certaines œuvres, constituées comme son origine." (p.130)

    "De part et d'autre des frontières du royaume, même entre des régions guère éloignées les unes des autres, les gestes semblent donc fort différents, invitant à reconnaître la singularité de la déchristianisation française." (p.142)

    "Dès avant la Révolution, dans les trois dernières décennies de l'Ancien Régime, une contraception d'arrêt (et non d'espacement des naissances) s'est mise en place au moins dans la partie Nord-Ouest du pays. Ce comportement démographique nouveau, qui paraît toucher les villes avant les campagnes et les notables avant les marchands ou les artisans, constitue à l'évidence une rupture essentielle avec l'éthique sexuelle chrétienne qui ne dissocie pas acte de chair et intention de procréation." (p.143)

    "Géographie du serment à la Constitution civile du clergé, exigé de tous les prêtres au printemps de 1791 et prêté par 54% des curés, vicaires et desservants en exercice. Le contraste est net entre la France des prêtres constitutionnels, qui acceptent de devenir des "fonctionnaires publics ecclésiastiques", et celle des réfractaires, qui refusent de jurer allégeance à la nouvelle Constitution. La première est forte de deux bastions: d'une part, un Bassin parisien très largement découpé, incluant la Picardie, la Champagne, le Berry, le Bourbonnais et jusqu'à une partie de la Guyenne ; d'autre part, sur la rive gauche de la Saône et du Rhône, un ensemble qui comprend la Bresse, le Bugey, le Dauphiné et la Provence. La seconde enserre le vaste triangle parisien de trois côtés, à l'ouest (dans la partie occidentale de la Normandie, en Bretagne, en Anjou, dans le Bas-Poitou), au nord (en Flandre, Artois et Hainaut) et à l'est, de l'Alsace à la Franche-Comté, et elle pénètre en coin entre les deux môles de constitutionnels puisque le coeur du Massif central et le Languedoc refusent massivement le serment." (p.155-156)

    "La déchristianisation radicale de l'an II, particulièrement intense entre septembre 1793 et août 1794, menée par les représentants en mission, les armées révolutionnaires et les sociétés populaires, retrouve à peu près les mêmes clivages." (p.157)

    "Faire l'économie du recours à la force pour assurer la domination du souverain suppose, en effet, que puissent être captées la croyance et l'adhésion des sujets. [...] La moindre nécessité du gouvernement par usage de la violence d'Etat s'enracinent dans la soumission des imaginations capturées." (p.189)

    "La Bourgogne est un bon exemple de cette contestation tenace et têtue qui emprunte les voies judiciaires pour atteindre ses fins. Après 1750, les communautés rurales y multiplient les procès contre les seigneurs, portant devant les cours royales (les baillages locaux et, s'il le faut, en appel le Parlement de Dijon) les causes engagées pour obtenir la suppression des droits considérés comme injustes. Le "guet et garde" levé pour la réparation du château seigneurial, le droit de triage qui permet au seigneur de réserver un tiers des bois communaux à son propre usage, le droit de "four banal" qui oblige les paysans à cuire leur pain dans le four seigneurial et, pour ce, à verser une redevance sont les cibles majeures de la ténacité procédurière des communautés. Bien que souvent déboutées, elles n'abandonnent pas pour autant le recours judiciaire, riches des ressources que leur fournissent la vente du bois des forêts communales et la location des paturages communaux, fortes du soutien de l'intendant qui, pour battre en brèche l'arrogance seigneuriale, les autorise libéralement à engager de nouveaux procès. Limitées dans leurs objets, les causes se trouvent transformées par la rhétorique des avocats qui les plaident et qui font de chaque cas singulier une occasion pour attaquer les fondements mêmes des prétentions seigneuriales. Tenant les redevances comme la contrepartie contractuelle d'une protection qui n'est plus assurée, plaidant la prescriptibilité des droits qui ne sont pas identiques dans toute la province, affirmant la supériorité de la législation monarchique sur les clauses des terriers qui la contredisent, les défenseurs des communautés brisent l'autorité de la coutume et de la tradition, exprimant et façonnant tout ensemble la protestation paysanne. [...]
    C'est, en effet, contre les redevances mais aussi contre l'accaparement des communaux, la clôture des prairies, la constitution de grandes fermes, que se dresse la protestation antiseigneuriale. Menée par une paysannerie mieux alphabétisée et ouverte sur la ville par les échanges et les migrations, mise en forme par une rhétorique judiciaire et réformatrice, cette contestation aux enjeux limités sape, plus que les flambées de violence antérieures, les fondements mêmes de l'exercice du pouvoir. Paradoxalement peut-être, c'est au temps où se sont effacées les rébellions brutales contre les détenteurs de la puissance publique et les conflits qui avaient pour objet le gouvernement même du royaume, qu'une politisation discrète, quotidienne, ordinaire, à l'échelle du village, habitue les Français à percevoir d'une manière nouvelle leur rapport aux autorités. Que la monarchie n'ait pas été avant 89 victime de cette remise en cause de l'ordre établi et que, au contraire, elle l'ait même encouragée en donnant appui aux revendications des communautés rurales, importe moins que l'effet à terme d'une telle attitude, peu encline à accepter sans examen les dépendances anciennes, soucieuse de soumettre à révision et critique ce qui, longtemps, avait paru appartenir à l'ordre immuable des choses
    ." (p.205-207)

    "Desserant les liens obligés qui soumettaient les plus faibles à l'autorité de leurs protecteurs immédiats, instituant des formes réglées pour trancher les conflits, réduisant la sauvagerie du monde social, l'affermissement de l'Etat moderne a créé les conditions mêmes qui, à terme, ont fait percevoir comme intolérables les dépendances auparavant acceptés comme évidentes. Là est sans doute le socle de la mentalité largement partagée qui comprendra comme souhaitable et nécessaire la profonde refonte du corps social et politique opérée, dans l'urgence, en 1789." (p.215)

    "Tout comme les communautés rurales, les compagnons urbains utilisent les conventions et les procédures judiciaires pour faire reconnaître leurs droits. Tout au long du XVIIIe siècle, ils multiplient les appels devant le Parlement pour obtenir l'abolition des réglementations nouvelles décidées à leur défaveur par les corporations et homologuées par le lieutenant-général de police, les corps de ville ou le Parlement lui-même." (p.217)

    "Rue Saint-Honoré, le petit groupe de fidèles qui constituent la coterie d'Holbach rassemble des nobles d'anciennes familles (le chevalier de Chastellux et le marquis de Saint-Lambert), des descendants d'anoblis récents (d'Holbach lui-même, le médecin et chimiste Darcet, Le Roy, qui a la charge de lieutenant des chasses, ou Helvétius, le fermier général), des étrangers établis à Paris (l'abbé Galiani et Melchior Grimm), des fils de bonnes bourgeoisies citadines et provinciales (Diderot, l'abbé Raynal, Morellet, Suard), et aussi des intellectuels issus de plus humbles origines (Naigeon, Marmontel et le Dr Roux). Ce noyau de fidèles, liés par l'amitié gourmande et la connivence philosophique, sinon par l'athéisme, qui n'est pas le fait de tous, croise chez le baron un cercle plus large d'invités occassionnels, où se mêlent voyageurs et diplomates, littérateurs et aristocrates." (p.222-223)

    "Déchristianisation ne signifie pas désacralisation. [...] La référence antique, romaine et grecque, substituée à la citation biblique, fournit, tout à la fois, un lexique et une esthétique à ce transfert de sacralité. Par exemple, le nouveau paradigme de la peinture -tel qu'il s'affirme dans les oeuvres maitresses de David, présentées au Salon, le Bélisaire de 1781, le Serment des Horaces de 1784, la Mort de Socrate de 1787 et le Brutus de 1789- témoigne pour une conception de la représentation, inspirée de Diderot [...] mise au service de la célébration de la vertu civique. Par le choix des sujets antiques, patriotiques et politiques, mais plus encore par une manière qui bouscule les règles et les conventions académiques, la peinture de David en cette dernière décennie de l'Ancien Régime vise à produire sur le spectateur une motion, un enthousiasme, une perte de soi, qui transportent sur l'expérience esthétique quelque chose de l'expérience religieuse. La réception chaleureuse du public des Salons, qui fait contraste avec les réticences des critiques académiques, attachés à relever les fautes du peintre, indique que pour beaucoup le sacré est désormais éprouvé hors de ses formalités ecclésiales." (p.245)

    "Dans les cahiers, la présentation et le vocabulaire juridiques se trouvent mis au service de la formulation de doléances concrètes et ne font que peu de place aux demandes les plus directement inspirées par la littérature philosophique." (p.251)

    "La France du XVIIIe siècle a donc, elle aussi, ses "intellectuels aliénés". Avocats sans causes et écrivains sans position ont organisé leur existence sociale à partir d'une représentation périmée de la valeur des titres universitaires ou de l'évidence du talent. Saturées ou confisquées, les places qu'ils espéraient sont devenus hors de leur portée, les contraignant à accepter des emplois moins prestigieux et moins rémunérateurs, voire même, parfois, pour les seconds, des tâches sans honneur. Les uns et les autres ont joué un rôle décisif dans le processus prérévolutionnaire: les écrivains en multipliant pamphlets et libelles, les avocats en encadrant la campagne du parti patriote et la consultation préparant les Etats généraux." (p.272)

    "Second paradoxe: c'est au terme du long processus qui invente de la sphère privée que s'instaure la toute-puissance de la chose publique. En entrant en Révolution, le royaume semble tout entier entrer en politique et ne plus concéder aucune place aux plaisirs et aux passions du particulier. Tout un ensemble de pratiques qui, avant 89, relevaient de la préférence personnelle, du retrait hors l'autorité monarchique, se trouve envahi, dévoré, par les décrets étatiques: par exemple les manières de se vêtir, les décors et les objets du quotidien, les conventions de la vie familiale, ou le langage lui-même. Dans sa volonté d'établir une transparence absolue et une unanimité enthousiaste, la Révolution entend soumettre au public la totalité des existences. Ainsi, elle pense conjurer les dangers du privé, domaine des intérêts contradictoires, des jouissances égoïstes, des entreprises secrètes. La publicité des conduites devient la condition et le gage du nouvel ordre." (p.278)

    "Pour Baker, comme pour le Furet de Penser la Révolution, l'inéluctabilité de la Terreur est virtuellement présente dans les décisions constitutionnelles de l'automne 89 et, par-delà, dans la théorie de la volonté générale élaborée par Rousseau, Mably et les plus radicaux des propagandistes parlementaires." (p.293)
    -Roger Chartier, Les origines culturelles de la Révolution française, Éditions du Seuil, coll. Points, 2000 (1990 pour la première édition), 307 pages.



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.


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