L'Hydre et l'Académie

    Otto Rühle

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    Johnathan R. Razorback
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    Otto Rühle

    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 24 Fév - 15:56

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Otto_R%C3%BChle

    "Il faut placer la Russie au premier rang des nouveaux États totalitaires. Elle a été la première à adopter le nouveau principe d’État. C’est elle qui a poussé le plus loin son application. Elle a été la première à établir une dictature constitutionnelle, avec le système de terreur politique et administrative qui l’accompagne. Adoptant toutes les caractéristiques de l’État totalitaire, elle devint ainsi le modèle pour tous les pays contraints de renoncer au système démocratique pour se tourner vers la dictature. La Russie a servi d’exemple au fascisme.
    Il ne s’agit là nullement d’un accident ni d’une mauvaise plaisanterie de l’histoire. La similitude des systèmes, loin de n’être qu’apparente, est ici réelle. Tout montre que nous avons affaire à des expressions et des conséquences de principes identiques appliqués à des niveaux différents de développements historique et politique. Que cela plaise ou non aux partis « communistes », le fait est que l’État, comme la manière de gouverner en Russie, ne diffère en rien de ceux de l’Italie et de l’Allemagne. Ils sont fondamentalement similaires. On peut parler d’un « État soviétique » rouge, noir ou brun, aussi bien que d’un fascisme rouge, noir ou brun. Même s’il existe entre ces pays certaines différences idéologiques, l’idéologie ne joue jamais un rôle déterminant. De plus, les idéologies sont changeantes et de tels changements ne revêtent pas forcément le caractère et les fonctions de l’appareil d’État. En outre, le maintien de la propriété privée en Allemagne et en Italie n’est qu’une modification secondaire. L’abolition de la propriété privée à elle seule ne garantit pas le socialisme. La propriété privée peut aussi être abolie dans le cadre du capitalisme. Ce qui détermine en fait une société socialiste c’est, outre l’abolition de la propriété privée des moyens de production, la gestion par les ouvriers des produits de leur travail et la fin du salariat. Pas plus en Russie qu’en Italie ou en Allemagne ces deux conditions ne sont remplies. Bien que, selon certains, la Russie soit plus proche du socialisme que les autres pays, il ne s’ensuit pas que son « État soviétique » ait aidé le prolétariat international à se rapprocher de ses objectifs de classe. Au contraire, parce que la Russie se présente comme un État socialiste, elle trompe les travailleurs du monde entier. L’ouvrier conscient sait ce qu’est le fascisme, et il le combat ; mais en ce qui concerne la Russie, il est trop souvent enclin à accepter le mythe de sa nature socialiste. Cette illusion retarde la rupture complète et résolue avec le fascisme, parce qu’elle entrave la lutte principale contre les causes, les conditions et les circonstances qui – en Russie comme en Allemagne ou en Italie – ont conduit au même système d’État et de gouvernement. Ainsi le mythe russe se transforme en arme idéologique de la contre-révolution.

    Personne ne peut servir deux maîtres. Un État totalitaire non plus. Si le fascisme sert les intérêts du capitalisme et de l’impérialisme, il ne peut pas satisfaire les besoins des travailleurs. Si, en dépit de cela, deux classes opposées en apparence soutiennent le même système d’État, il est é-
    vident que quelque chose ne va pas et qu’une des deux classes se trompe. Personne ne peut, en réduisant le problème à une simple question de forme, prétendre qu’il est sans importance et que, quoique les formes politiques soient identiques, leurs contenus puissent varier considérablement. Ceci reviendrait à une auto-mystification. Pour un marxiste, les choses ne se passent pas ainsi, la forme et le contenu sont indissociables. Donc, si l’État soviétique sert de modèle au fascisme, il doit avoir avec lui des caractéristiques structurelles et fonctionnelles communes. Pour déterminer lesquelles, il nous faut revenir à l’analyse du « système soviétique », tel qu’il fut instauré par le léninisme, qui est l’application des principes bolcheviques aux conditions russes. Et si l’on peut établir une identité entre le bolchevisme et le fascisme, alors le prolétariat ne peut pas à la fois combattre le fascisme et soutenir le « système soviétique » russe. Au contraire, le combat contre le fascisme doit commencer par le combat contre le bolchevisme
    ."

    "En contribuant à renvoyer les ouvriers allemands dans les partis, les syndicats, le parlement, et à détruire le mouvement des conseils allemands, les bolcheviks prêtèrent main-forte à l’écrasement de la révolution européenne naissante. [...] Quoique les soviets, développés par les mencheviks, soient étrangers au schéma bolchevique, c’est pourtant grâce à eux que les bolcheviks arrivèrent au pouvoir. Une fois la stabilisation du pouvoir assurée et le processus de reconstruction économique entamé, le parti bolchevique ne savait plus comment coordonner le système des soviets, qui n’était pas le sien, avec ses propres activités et ses décisions."

    "Pour se défendre, Lénine écrivit son pamphlet Le gauchisme, maladie infantile du communisme, dicté par la peur de perdre le pouvoir et par l’indignation devant le succès des hérétiques [...] Cette bulle papale agressive, grossière et odieuse était une véritable aubaine pour tout contre-révolutionnaire. De toutes les déclarations programmatiques du bolchevisme, c’est celle qui révèle le mieux son caractère réel. C’est le bolchevisme mis à nu. Lorsqu’en 1933 Hitler supprima en Allemagne toute littérature communiste et socialiste, la publication et la diffusion du pamphlet de Lénine restèrent autorisées.."

    "Le parti bolchevique, originellement section sociale-démocrate russe de la IIème Internationale, se constitua non en Russie, mais dans l’émigration. Après la scission de Londres en 1903, l’aile bolchevique de la social-démocratie russe se réduisait à une secte confidentielle. Les « masses » qui l’appuyaient n’existaient que dans le cerveau de ses chefs. Toutefois, cette petite avant-garde était une organisation strictement disciplinée, toujours prête pour les luttes militantes et soumise à des purges continuelles pour maintenir son intégrité. Le parti était considéré comme l’académie militaire des révolutionnaires professionnels. Ses principes pédagogiques marquants étaient l’autorité indiscutée du chef, un centralisme rigide, une discipline de fer, le conformisme, le militarisme et le sacrifice de la personnalité aux intérêts du parti. Ce que Lénine développait en réalité, c’était une élite d’intellectuels, un noyau qui, jeté dans la révolution, s’emparerait de la direction et se chargerait du pouvoir."

    "Selon la méthode révolutionnaire de Lénine, les chefs sont le cerveau des masses. Possédant l’éducation révolutionnaire appropriée, ils sont à même d’apprécier les situations et de commander les forces combattantes. Ils sont des révolutionnaires professionnels, les généraux de la grande armée civile. Cette distinction entre le cerveau et le corps, entre les intellectuels et les masses, les officiers et les simples soldats, correspond à la dualité de la société, de classe, à l’ordre social bourgeois. Une classe est dressée à commander, l’autre à obéir. C’est de cette vieille formule de classe que sortit la conception léniniste du Parti. Son organisation n’est qu’une simple réplique de la réalité bourgeoise."

    "Quiconque cherche à établir un régime bourgeois trouvera dans le principe de la séparation entre le chef et les masses, entre l’avant-garde et la classe ouvrière, la préparation stratégique à une telle révolution. Plus la direction est intelligente, instruite et supérieure, et les masses disciplinées et obéissantes, plus une telle révolution a de chances de réussir. En cherchant à accomplir la révolution bourgeoise en Russie, le parti de Lénine était donc tout à fait adapté à son objectif."

    "Avec Lénine, c’était l’avènement du machinisme en politique : il était le « technicien », « l’inventeur » de la révolution, le représentant de la volonté toute-puissante du chef. Toutes les caractéristiques fondamentales du fascisme existaient dans sa doctrine, sa stratégie, sa « planification sociale » et son art de manier les hommes. Il ne pouvait pas saisir la profonde signification révolutionnaire du rejet par la gauche de la politique traditionnelle de parti. Il ne pouvait pas comprendre la véritable importance du mouvement des soviets pour l’orientation socialiste de la société. Il ignorait les conditions requises pour la libération des ouvriers. Autorité, direction, force, exercées d’un côté, organisation, encadrement, subordination de l’autre – telle était sa manière de raisonner. Discipline et dictature sont les mots qui reviennent le plus souvent dans ses écrits."

    "Dans les organisations d’usine, il n’y a pas de place pour les professionnels de la direction ; il n’y a plus de séparation entre chefs et subordonnés, de distinction entre intellectuels et simples militants. C’est un cadre qui décourage les manifestations d’égoïsme, l’esprit de rivalité, la corruption et le philistinisme. Là, les ouvriers doivent prendre en main leurs propres affaires.
    Mais pour Lénine, il en allait autrement. Il voulait maintenir les syndicats ; les transformer de l’intérieur, remplacer les permanents sociaux-démocrates par des permanents bolcheviques, substituer une bonne à une mauvaise bureaucratie. La mauvaise s’épanouit dans la social-démocratie, la bonne dans le bolchevisme. Entre-temps, vingt ans d’expérience ont démontré l’inanité d’une telle conception. Suivant les conseils de Lénine, les communistes ont essayé toutes les méthodes possibles pour réformer les syndicats. Le résultat fut nul. [...] La victoire du fascisme fut d’autant plus facile que les dirigeants ouvriers dans les syndicats et les partis avaient déjà modelé pour lui le matériau humain capable de se couler dans son moule.
    "

    "Sur la question du parlementarisme également, Lénine apparaît comme le défenseur d’une illusion politique dépassée, devenue un obstacle à l’évolution politique et un danger pour l’émancipation prolétarienne. L’ultra-gauche combattait le parlementarisme sous toutes ses formes. Il refusait de participer aux élections et ne respectait pas les décisions parlementaires. Lénine, toutefois, consacrait beaucoup d’énergie aux activités parlementaires et y accordait une grande importance. L’ultra-gauche déclarait le parlementarisme historiquement dépassé, même comme simple tribune d’agitation, et n’y voyait qu’une perpétuelle source de corruption tant pour les parlementaires que pour les ouvriers. Le parlementarisme endormait la conscience révolutionnaire et la détermination des masses, en entretenant l’illusion de réformes légales. Dans les moments critiques, le parlement se transformait en arme de la contre-révolution. Il fallait le détruire ou bien, au pire, le saboter. Il fallait combattre la tradition parlementaire dans la mesure où elle jouait encore un rôle dans la prise de conscience prolétarienne."

    "Il n’y a aucun doute que le parlementarisme est entièrement dégénéré et corrompu. Mais pourquoi le prolétariat n’a-t-il pas mis un terme à la détérioration d’un instrument politique qu’il avait autrefois utilisé à ses fins ? Supprimer le parlementarisme par un acte d’héroïsme révolutionnaire aurait été beaucoup plus utile et instructif pour la prise de conscience prolétarienne que ne l’est la misérable comédie à laquelle a abouti le parlementarisme dans la société fasciste. Mais une telle attitude était foncièrement étrangère à Lénine comme elle l’est aujourd’hui à Staline. Le souci de Lénine n’était pas de libérer les ouvriers de leur esclavage mental et physique. Il n’était pas préoccupé par la fausse conscience des masses ni par leur auto-aliénation en tant qu’êtres humains. Le problème, pour lui, se ramenait à un problème de pouvoir. Comme un bourgeois, il pensait en termes de gains et de pertes, de plus et de moins, de crédit et de débit ; et toutes ses évaluations d’homme d’affaires ne concernent que des phénomènes externes : nombre d’adhérents, nombre de votes, sièges au parlement, postes de direction. Son matérialisme est un matérialisme bourgeois, raisonnant sur des mécanismes et non sur des êtres humains. Lénine n’est pas capable de penser réellement en termes socio-historiques. Pour lui, le parlement est le parlement : un concept abstrait dans le vide, revêtant la même signification dans tous les pays, à toutes les époques."

    "Le bolchevisme est un système autoritaire. Le sommet de la pyramide sociale est le centre de décision déterminant. L’autorité est incarnée dans la personne toute-puissante. Dans le mythe du leader, l’idéal bourgeois de la personnalité trouve sa plus parfaite expression. [...] Organisationnellement, le bolchevisme est hautement centralisé. Le comité central détient la responsabilité de toute initiative, instruction ou ordre. Les dirigeants de l’organisation jouent le rôle de la bourgeoisie ; l’unique rôle des ouvriers est d’obéir aux ordres. [...] Le bolchevisme est une dictature. Utilisant la force brutale et des méthodes terroristes, il oriente toutes ses fonctions vers l’élimination des institutions et des courants d’opinion non bolcheviques. Sa « dictature du prolétariat » est la dictature d’une bureaucratie ou d’une seule personne. [...] Le bolchevisme est une méthode mécaniste. L’ordre social qu’il vise est fondé sur la coordination automatique, la conformité obtenue par la technique et le totalitarisme le plus efficace. L’économie centralement « planifiée » réduit sciemment les questions socio-économiques à des problèmes technico-organisationnels. [...] La structure sociale du bolchevisme est de nature bourgeoise. Il n’abolit nullement le système du salariat et il refuse l’appropriation par le prolétariat des produits de son travail. Ce faisant, il reste fondamentalement dans le cadre des relations de classes bourgeoises, et perpétue le capitalisme. [...] Ces [...] points fondent une opposition irréconciliable entre le bolchevisme et le socialisme. Ils illustrent avec toute la clarté nécessaire le caractère bourgeois du mouvement bolchevique et sa proche parenté avec le fascisme. Nationalisme, autoritarisme, centralisme, direction du chef, politique de pouvoir, règne de la terreur, dynamiques mécanistes, incapacité à socialiser – tous ces traits fondamentaux du fascisme existaient et existent dans le bolchevisme. Le fascisme n’est qu’une simple copie du bolchevisme. Pour cette raison, la lutte contre le fascisme doit commencer par la lutte contre le bolchevisme. "
    -Otto Rühle, La lutte contre le fascisme doit commencer par le combat contre le bolchevisme (1939).



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    "Aucune grandeur n'est possible où l'on refuse d'être ce qu'on est et fût-on l'ombre de soi-même, il faut partir de là."
    -Albert Caraco, La France baroque, Edition L'Age d'Homme, 1975, 255 pages, p.64.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point."
    -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.


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