L'Hydre et l'Académie

    Édouard Jourdain, Examen critique de la Théorie du partisan de Carl Schmitt à l’aune de la "makhnovchtchina‟

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    Johnathan R. Razorback
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    Édouard Jourdain, Examen critique de la Théorie du partisan de Carl Schmitt à l’aune de la "makhnovchtchina‟

    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 5 Fév - 8:54

    http://www.diffusiontheses.fr/68266-these-de-jourdain--edouard-.html

    http://resmilitaris.net/ressources/10138/99/res_militaris_classiques_carl_schmitt_th_orie_du_partisan.pdf

    "L'expérience de la makhnovchtchina rend compte de cette différence à la fois en validant et en invalidant les théories de Schmitt, permettant par là-même d'entrevoir la nouvelle figure d'un partisan dépassant les dichotomies mises en exergue par ce dernier."

    "La makhnovchtchina, du nom de celui qui en fut en grande partie l'instigateur, Nestor Makhno, est un mouvement politique et social d'inspiration libertaire qui a mené une guerre de partisans à la fois contre les armées blanches et rouges durant la guerre civile en Ukraine (1917-1921). Sa zone d'influence s'étire sur plusieurs milliers de kilomètres, d'Odessa à Rostov, de Kharkov à la mer d'Azov. Le 3 mars 1918, par l'accord de Brest-Litovsk, Lénine accepte de démanteler une partie de l'Empire russe, notamment en faisant passer l'Ukraine sous protectorat austro-allemand. Les troupes allemandes reviennent alors avec les propriétaires terriens rétablir l'ordre qui prévalait avant que les ouvriers et paysans d'Ukraine ne donnent l'impulsion d'une véritable révolution sociale. C'est contre ces troupes que le mouvement makhnoviste va lancer une guerre de partisans avant de combattre les armées blanches, permettant ainsi à la révolution russe de perdurer. En effet, alors que celles-ci, dirigées par Dénikine,3 se trouvent à 200 kilomètres de Moscou et que Lénine et les dirigeants bolcheviks se préparent à fuir en Finlande en se félicitant d'avoir duré plus longtemps que la commune de Paris, Makhno et ses hommes lancent une offensive qui stoppent net leur avancée. La bataille décisive a lieu à Pérégonovka le 26 septembre 1919, entraînant la rapide reconquête de toute l'Ukraine méridionale et notamment le contrôle des ports de Marioupol et de Berdiansk où les Franco-Anglais débarquent le matériel destiné à l'armée de Dénikine. Très vite, cependant, les makhnovistes vont se rendre compte qu'ils font le jeu d'un pouvoir non moins réactionnaire : celui des bolcheviks. Malgré leurs deux alliances tactiques, les deux mouvements ne vont cesser d'entretenir une méfiance réciproque, leurs visions de la révolution s'opposant systématiquement, l'un entendant la mener grâce à la dictature du parti, l'autre par l'instauration de soviets libres. De cette incompatibilité ne pouvait résulter qu'un conflit ouvert. Les makhnovistes vont notamment lutter contre les bolcheviks qui pillent systématiquement les campagnes et persécutent les paysans abusivement qualifiés de koulaks alors que ceux-ci ont presque tous fui dès 1918. C'est une nouvelle guerre civile dans la guerre civile qui a lieu.

    Dès sa naissance, l'armée makhnoviste a une manière de combattre qui n'est pas classique, ce qui n'est pas sans décontenancer en premier lieu les armées blanches. L'infanterie, en grande partie montée sur des tatchankis, a la capacité de parcourir 60 à 100 kilomètres par jour, ce qui leur confère une mobilité inégalée. D'autre part, les fusils ont le canon scié afin de faciliter le combat rapproché et le corps à corps – les makhnovistes excellent dans les batailles au sabre. Les effectifs de l'armée makhnoviste sont loin d'égaler ceux des armées blanches ou rouges, atteignant cependant par moments les
    250 000 hommes, ce qui suffit pour qu'elle soit suffisamment prise au sérieux."

    "L'une des caractéristiques les plus remarquables du partisan est sans doute son caractère irrégulier dans le sens où il n'est pas intégré à l'armée d'un État régulier (bien qu'il puisse vouloir rétablir la légitimité d'un État défait ou en créer un nouveau)."

    "Le partisan de l'hostilité réelle ne se bat pas pour des idées mais pour l'existence de son peuple, c'est pourquoi il demeure fondamentalement lié à un territoire qui limite le degré voire modifie la nature de l'hostilité [...] Cependant, à partir de la rupture révolutionnaire avec le droit classique du jus publicum europaeum (fondé en 1648 avec le Traité de Westphalie), le partisan inaugure une nouvelle ère post-conventionnelle qui va conduire de l‟hostilité réelle à l‟hostilité absolue [...] La makhnovchtchina participe certes de l‟irrégularité propre au partisan puisque son combat armé ne s‟inscrit dans aucun système d‟État, et qui plus est ne veut en défendre ni en fonder aucun. On verra qu‟elle brise cependant cette supposée téléologie qui va du partisan à l‟hostilité limitée au partisan à l‟hostilité absolue. Le passage à l‟hostilité absolue résulte en grande partie selon Schmitt de l‟intensité de l‟engagement politique du partisan."

    "L'engagement politique constitue un critère essentiel du partisan pour Carl Schmitt, dans le sens où il prend parti contre un ennemi. Seulement la notion de politique, en ce qui concerne le partisan, est susceptible de varier selon qu'on se place du point de vue d'une hostilité réelle ou d'une hostilité absolue : si l'hostilité est réelle, l'engagement politique se fera en faveur de l'existence d'un peuple vivant sur son territoire ; si l'hostilité est absolue, il se fera au nom d'idées."

    "Il est vrai que les partisans makhnovistes restent attachés à leur terre, préférant combattre sur un front qui ne leur est pas étranger. Au contraire, la tactique bolchévique consiste toujours à envoyer des troupes vers des pays dans lesquels elles n'ont aucune attache. Les paysans, et plus particulièrement les paysans makhnovistes, se sont toujours méfié des citadins, la ville étant propice à la concentration des pouvoirs et au maintien du dourak, c'est-à-dire du gouvernement."

    "Les partisans makhnovistes ne sont pas telluriques au sens étroit où l'entend Schmitt : leur défense du territoire n'est pas liée à la défense d'une clôture garante de l'existence d'un peuple. Ce rapport qu'ils entretiennent au territoire se comprend d'autant mieux lorsque l'on constate que le paysan makhnoviste ne fait souvent qu'un avec le cavalier. La figure typique du combattant makhnoviste est en effet celle du cavalier, qui dépasse la dichotomie de l'espace lisse de la mer et l'espace strié de la terre. Le cavalier se distingue à la fois du marin qui vit sur un vaisseau au sein d'une communauté fermée, et dont l'itinéraire est délié de toute référence à une limite, mais aussi du fantassin, figure type des guerres de masse souvent réduit à une simple unité interchangeable. Le cavalier, en plus de sa capacité mobile lui permettant de franchir des distances et des frontières pour mieux apprécier son territoire, revêt toujours une certaine dimension aristocratique. Le cavalier se détache de la masse ne serait-ce qu'en raison de sa monture qui lui procure l'avantage d'avoir l'horizon du regard plus élevé, et donc plus lointain, que celui du fantassin, mais aussi parce qu'il possède un certain ethos de l'autonomie qui lui permet de combattre seul ou en groupe sans qu'il perde pour autant sa singularité."

    "Les tatchankis constituent sans doute l'innovation la plus célèbre des makhnovistes : ces calèches à la puissance de feu dévastatrice permettent aux makhnovistes un déplacement très rapide qui leur confère un avantage tactique certain. Cet avantage leur donne la capacité de reconfigurer l'espace et de s'approprier le champ de bataille, car comme l'a bien vu Schmitt : “Indépendamment de la bonne ou de la mauvaise volonté des hommes et de tous buts et objectifs pacifiques ou belliqueux, tout progrès de la technique humaine produit des espaces nouveaux et des modifications incalculables des structures traditionnelles de l’espace” (p.276). Cependant la technique est problématique chez Carl Schmitt dans le sens où elle contribue à la déterritorialisation progressive du partisan, qui perd le sens de l'espace et des limites (d'où le passage d'une hostilité réelle à une hostilité absolue), l'homme de la terre étant peu à peu supplanté par l'homme de la mer (et plus tard du ciel et de l'espace) : “L’homme terrien pense à partir de la maison. L’homme maritime se construit un bateau, ne serait-ce qu’en cela, il est entièrement déterminé par la technique”."

    "Non seulement le partisan s'est libéré de l'uniforme, se démarquant ainsi de la régularité en échappant à toute identification, mais il lui arrive en plus d'endosser celui de l'ennemi pour mieux pouvoir le tromper, chose qu'avaient l'habitude de faire les makhnovistes. Aussi, la mobilité du partisan consiste en sa capacité à se fondre dans le paysage du „quelconque‟, ce que fait admirablement l'armée makhnoviste qui frappe où et quand elle veut, grâce notamment au soutien de la population et à son service de renseignement."

    "L'unité politique est la cristallisation d'un conflit extrême. Comme nous l'avons vu, elle devient le secteur dominant et obtient de fait, comme disait Weber, le monopole de la violence légitime. Si donc elle lutte contre la dissociation des groupements sociaux qu'elle domine et qui pourrait dégénérer en conflit, c'est avant tout pour protéger son existence, puisqu'en effet tout conflit est politique et donc que de tout conflit peut sortir une unité qui se substituera à la précédente. Tous les secteurs de la vie sont susceptibles de devenir politiques dès lors que le litige entre des parties d‟un même domaine en vient, par une montée aux extrêmes, à aboutir à un conflit ouvert, souvent armé, qui va mettre en question l'existence de ces parties. Aussi, pour Schmitt, l'économie est susceptible de devenir politique lorsque l'antagonisme donne lieu à un conflit ami-ennemi entre classes : l'économie n'est donc pas un domaine permettant la pacification des rapports sociaux comme l'ont cru les libéraux."

    "Le politique est susceptible de surgir de partout du moment que le conflit arrive à une intensité telle qu'il ne peut être résolu."

    "Les makhnovistes, eux, ne systématisent pas la désignation et la destruction de l'ennemi, d'une part parce qu'ils ne cherchent pas à s'emparer de l'État, et d'autre part parce qu'ils ne se réfugient pas derrière une nécessité historique. En d'autres termes, l'autonomie politique et économique qu'ils prônent s'accompagne naturellement d'une autonomie morale. Makhno rend compte de leur rapport à l'hostilité (qui n'est ni réelle ni absolue dans le sens que donne Schmitt à ces termes) de la façon suivante :

    La mort était une mesure extrême, que les insurgés makhnovistes réservaient à certains individus et se gardaient de généraliser. C'est pourquoi, alors qu'à la faveur de notre marche les exécutions auraient pu prendre un caractère massif, les hommes se limitèrent aux tâches indiquées dans mon instruction, à savoir la confiscation du nécessaire. N'étaient éliminés que les membres des détachements punitifs, les bourreaux avérés des paysans et paysannes.

    Les combattants makhnovistes rompent ainsi le clivage schmittien entre la guerre juste et la guerre en forme de duel. Leur conception de la guerre intègre à la fois la notion de cause juste qui suppose une certaine universalité et un rapport égalitaire à l'ennemi qui se retrouve sur le champ de bataille dans l'honneur du corps à corps."

    "En ce sens, la conception makhnoviste de la guerre dépasse donc le clivage schmittien entre la guerre juste et idéologique, qui criminaliserait l'adversaire tout en annonçant la fin du courage, et la guerre en forme de duel qui serait cantonnée aux frontières garantissant l'existence politique de l'État, rompant par la même occasion la différence entre l'hostilité réelle et l'hostilité absolue. En menant une guerre juste sous la forme du duel, les partisans makhnovistes discriminent l'ennemi avec parcimonie, dans une perspective qui n'est ni celle de l'existence d'un État, ni celle d'une idéologie dogmatique, mais celle d'une autonomie politique indissociable de l'autonomie morale. Au contraire les bolcheviks, suivant en ceci Carl Schmitt, supposent que l'État "ouvrier‟, comme tout État, est appelé pour assurer la pacification intra-étatique à désigner l'ennemi public, ce qui passe par les mesures suivantes : “bannissement, ostracisme, proscription, mise hors-la-loi”. Ici ce n'est pas l'armée qui constitue l'outil privilégié de la lutte contre l'ennemi : c‟est la police. Contrairement à ce que supposent Carl Schmitt et les bolcheviks, non seulement l'armée et la police sont bien distinctes, mais dans une certaine mesure, originairement tout du moins, s'opposent. L'expérience makhnoviste est particulièrement révélatrice de ce découplage radical entre la machine de guerre et l'appareil d'État, chose que Deleuze développera bien plus tard dans son fameux Mille plateaux."

    "Le partisan, dans la perspective d'une dialectique ami-ennemi qui suppose une montée aux extrêmes et une politisation à mesure de l'intensité du combat qu'il mène, aboutit inéluctablement, selon Schmitt, à la constitution d'une unité politique. Cette unité, radicalement anti-pluraliste, va pouvoir mener à bien la pacification au sein de l'État ; par conséquent l'État prolétarien est comme tous les autres États."

    "Le makhnoviste dépasse le clivage des espaces lisse et strié pour créer un espace où la polis s'inscrit dans une pluralité de lieux aux limites non-discriminantes (concevant ainsi une relation entre le local et l'universel qui se démarque des souverainismes et des universalismes exclusivistes)."

    "L'expérience du mouvement makhnoviste justifie en partie les caractéristiques que Carl Schmitt attribue au partisan, en les nuançant : il est certes irrégulier, mobile sans que la technique ne le détermine au point de passer d'une hostilité réelle à une hostilité absolue, engagé politiquement sans que cela n'implique une montée aux extrêmes aboutissant à un monisme étatique, enfin son rapport au territoire dépasse le clivage terre/ mer en tant que paysan et cavalier. L‟originalité du partisan makhnoviste résulte du fait qu'en tant qu'anarchiste, il se détache des analyses schmittiennes qui correspondent davantage à l'idéologie marxiste-léniniste. Partisan de l'autonomie politique et morale, il bouscule ainsi les dichotomies développées par Carl Schmitt. Il dépasse les schémas de la guerre en forme de duel entre États et de la guerre juste qui s'inscrit dans l'hétéronomie d'une loi de l'Histoire. Il fait apparaître la dimension an-étatique de la machine de guerre et la discrimination policière ami-ennemi par l'État. Enfin, il transcende les espaces lisses et striés pour créer un nouvel espace politique où les limites ne sont pas des frontières. Autant de dimensions qui nous montrent la possibilité d'une théorie du partisan originale, et lucide quant aux tragédies du 20e siècle."


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