L'Hydre et l'Académie

    Charles Seignobos, La méthode historique appliquée aux sciences sociales + Histoire sincère de la nation française + Charles-Victor Langlois & Charles Seignobos, Introduction aux études historiques

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    Johnathan R. Razorback
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    Charles Seignobos, La méthode historique appliquée aux sciences sociales + Histoire sincère de la nation française + Charles-Victor Langlois & Charles Seignobos, Introduction aux études historiques

    Message par Johnathan R. Razorback le Mer 25 Fév - 17:23

    http://books.openedition.org/enseditions/487

    http://classiques.uqac.ca/classiques/seignobos_charles/hist_sincere_nation_fr_t1/hist_sincere_nation_fr_t1.html

    http://books.openedition.org/enseditions/273

    "Les réformes universitaires mises en œuvre par les fondateurs de la IIIe République dans les dernières décennies du xixe siècle ont eu des effets décisifs sur la discipline historique. Les mesures visant à renforcer l’autonomie de l’Université face au pouvoir politique et religieux et la spécialisation des cursus dès la licence rendent désormais improbables les carrières à la Guizot qui fut historien, journaliste et homme d’État. Ces bouleversements institutionnels imposent une division du travail qui brise le moule d’où étaient sortis les Michelet, Taine ou Renan, à la fois historiens, écrivains et philosophes. Pour passer l’agrégation, il faut désormais avoir soutenu un mémoire de recherches (le Diplôme d’études supérieures). Dans le même temps, les exigences de la thèse de doctorat sont considérablement renforcées. L’augmentation du nombre des postes universitaires et des bourses pour étudiants peu fortunés permettent l’émergence d’une petite communauté professionnelle d’enseignants-chercheurs tout en stimulant la compétition entre ceux qui aspirent à y entrer.

    Agrégés d’histoire, Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos font tous les deux partie de l’élite universitaire ; l’un est passé par l’École des chartes, l’autre par l’École normale. Mais bien qu’ils aient atteint l’âge de la maturité (au moment de la publication de ce livre, Seignobos a un peu plus de 40 ans et Langlois un peu moins), sur le plan professionnel, en tant que « maîtres de conférences », ils sont encore dans une position d’attente. Les postes de professeur étant extrêmement rares à la Sorbonne, ce livre a aussi une visée stratégique : inciter les pouvoirs publics à créer un (ou plusieurs) poste(s) de méthodologie historique. L’entreprise sera couronnée de succès, puisque Seignobos deviendra, en 1907, professeur de « méthode historique » sur une chaire créée spécialement pour lui. Langlois sera nommé, pour sa part, directeur des Archives nationale en 1913. Ces enjeux académiques expliquent que les deux auteurs aient tenu à préciser quelle était leur contribution propre dans la rédaction du livre.


    L’Introduction aux études historiques veut également légitimer la « méthode historique » en se démarquant des autres discours sur l’histoire. D’un côté, Langlois et Seignobos ferraillent contre les philosophes durkheimiens qui sont en train de construire une « science sociale » prétendant englober l’histoire. D’un autre côté, ils prennent leurs distances à l’égard des « généralistes » (les littérateurs, les essayistes et autres amateurs d’histoire) qui avaient tenu jusque-là le haut du pavé. À l’époque (c’est encore le cas aujourd’hui), la majorité des ouvrages historiques étaient écrits par des auteurs qui n’étaient pas des historiens « professionnels », mais par des journalistes, des médecins, des écrivains, des militants politiques, traitant de problèmes d’actualité en phase avec les attentes du grand public. La professionnalisation de l’histoire nécessite de défendre le travail spécialisé, en rompant aussi avec les écrits des historiens universitaires de la génération précédente (comme Michelet, Taine ou Renan).

    L’importance extrême accordée dans ce livre à la construction des faits et à la critique documentaire s’explique par ce contexte particulier. Une discipline scientifique ne peut en effet s’imposer dans le champ du savoir que si ses partisans sont capables de mettre en évidence ce qui constitue son « principe propre ». Langlois et Seignobos affirment dans ce livre que le principe propre de la science historique, c’est le travail sur archives. Leur ouvrage peut être lu comme un immense effort visant à transposer dans le champ des études historiques les manières de travailler et de raisonner qui ont fait leurs preuves dans le domaine des sciences physiques. Le laboratoire de l’historien, ce sont ses sources. Toutes les réflexions développées sur la construction des « faits » sont calquées sur les descriptions que les physiologistes (comme Claude Bernard) ou les chimistes (comme Marcellin Berthelot) ont données de leurs travaux scientifiques.

    Le culte du « fait », qui leur sera abondamment reproché par la suite, s’explique par les contraintes de justification dans lesquelles ces deux historiens sont pris pour se démarquer à la fois des disciplines plus théoriques (comme la sociologie) et des récits à caractère historique destinés au « grand public ».
    "

    "L’Introduction aux études historiques peut donc être considérée comme un moment essentiel dans l’histoire de l’histoire non seulement parce que l’ouvrage fixe les principes élémentaires de la « méthode historique », mais aussi parce qu’il explicite les normes professionnelles d’une communauté savante."

    "Langlois et Seignobos n’ont pas « inventé » les règles de la méthode historique. Comme l’a souligné Marc Bloch, les principes de base de la critique documentaire étaient connus en France depuis le xviie siècle. Ces principes ont été systématisés et codifiés par les historiens allemands au début du xixe siècle. L’impact de l’Introduction aux études historiques tient au fait que l’ouvrage a été conçu comme un manuel qui rassemble et synthétise ces règles. Aucun historien n’a jamais été aux archives avec ce livre en main. Néanmoins, comme beaucoup d’autres manuels, celui-ci a contribué à la diffusion des savoir-faire propres à la discipline, par le biais notamment des exercices imposés aux étudiants dans l’apprentissage du commentaire de documents."
    -Gérard Noiriel, introduction à Charles-Victor Langlois & Charles Seignobos, Introduction aux études historiques, ENS Éditions, Bibliothèque idéale des sciences sociales, Publication sur OpenEdition Books : 14 février 2014 (1898 pour la première édition).

    "Nous nous proposons ici d’examiner les conditions et les procédés, et d’indiquer le caractère et les limites de la connaissance en histoire. Comment arrive-t-on à savoir, du passé, ce qu’il est possible et ce qu’il importe d’en savoir ? Qu’est-ce qu’un document ? Comment traiter les documents en vue de l’œuvre historique ? Qu’est-ce que les faits historiques ? Et comment les grouper pour construire l’œuvre historique ? – Quiconque s’occupe d’histoire pratique, plus ou moins inconsciemment, des opérations compliquées de critique et de construction, d’analyse et de synthèse. Mais les débutants et la plupart des personnes qui n’ont jamais réfléchi sur les principes de la méthode des sciences historiques, emploient, pour effectuer ces opérations, des procédés instinctifs qui, n’étant pas, en général, des procédés rationnels, ne conduisent pas d’ordinaire à une vérité scientifique. Il est donc utile de faire connaître et de justifier logiquement la théorie des procédés vraiment rationnels, assurée dès à présent en quelques-unes de ses parties, encore inachevée sur des points d’une importance capitale."

    "Les procédés rationnels pour atteindre la connaissance historique diffèrent si fortement des procédés de toutes les autres sciences, qu’il est nécessaire d’en apercevoir les caractères exceptionnels pour se défendre de la tentation d’appliquer à l’histoire les méthodes des sciences déjà constituées."

    "La plupart de ceux qui s’engagent dans la carrière de l’histoire, en effet, le font sans savoir pourquoi, sans s’être jamais demandé s’ils sont propres aux travaux historiques, dont ils ignorent souvent jusqu’à la nature. D’ordinaire, on se décide à choisir la carrière de l’histoire pour les motifs les plus futiles : parce que l’on a obtenu des succès, en histoire, au collège20 ; parce que l’on éprouve pour les choses du passé l’espèce d’attrait romantique qui jadis décida, dit-on, la vocation d’Augustin Thierry ; parfois aussi parce que l’on a l’illusion que l’histoire est une discipline relativement facile. Il importe assurément que ces vocations irraisonnées soient au plus tôt éclairées et mises à l’épreuve."

    "L’histoire se fait avec des documents. Les documents sont les traces qu’ont laissées les pensées et les actes des hommes d’autrefois. Parmi les pensées et les actes des hommes, il en est très peu qui laissent des traces visibles, et ces traces, lorsqu’il s’en produit, sont rarement durables : il suffit d’un accident pour les effacer. Or, toute pensée et tout acte qui n’a pas laissé de traces, directes ou indirectes, ou dont les traces visibles ont disparu, est perdu pour l’histoire : c’est comme s’il n’avait jamais existé. Faute de documents, l’histoire d’immenses périodes du passé de l’humanité est à jamais inconnaissable. Car rien ne supplée aux documents : pas de documents, pas d’histoire.

    Pour conclure légitimement d’un document au fait dont il est la trace, il faut prendre de nombreuses précautions.
    "

    "Chercher, recueillir les documents est donc une des parties, logiquement la première, et une des parties principales, du métier d’historien. En Allemagne, on lui a donné le nom d’Heuristique (Heuristik), commode parce qu’il est bref."

    "À l’époque de la Renaissance, les documents de l’histoire ancienne et de l’histoire du Moyen Âge étaient dispersés dans d’innombrables bibliothèques privées et dans d’innombrables dépôts d’archives, presque tous inaccessibles, sans parler de ceux que le sol recélait encore et dont personne ne soupçonnait l’existence. Il était alors matériellement impossible de se procurer la liste de tous les documents utiles pour élucider une question (par exemple, la liste de tous les manuscrits conservés d’un ouvrage ancien) ; impossible encore, si, par miracle, on avait eu pareille liste, de consulter tous ces documents sans des voyages, des dépenses et des démarches interminables. D’où des conséquences, faciles à prévoir, qui se sont, en effet, produites : 1° l’Heuristique offrant pour eux des difficultés insurmontables, les premiers érudits et les premiers historiens, qui se sont servis, non de tous les documents, ni des meilleurs documents, mais des documents qu’ils avaient à leur portée, ont été presque toujours mal renseignés, et leurs œuvres ne sont plus intéressantes que dans la mesure où ils ont utilisé des documents aujourd’hui perdus ; 2° les premiers érudits et les premiers historiens qui aient été relativement bien renseignés sont ceux qui, à cause de leur profession, avaient accès dans de riches dépôts de documents : bibliothécaires, archivistes, religieux, magistrats, dont l’Ordre ou la Compagnie possédait des bibliothèques ou des archives considérables."

    "Tendance générale contre laquelle il faut toujours être en garde : on s’exagère aisément l’importance des documents que l’on possède, des documents que l’on a découverts, des textes que l’on a publiés, des personnages et des questions que l’on a étudiés."

    "Les érudits et les historiens ont souvent besoin d’avoir, au sujet des documents, des renseignements que les inventaires et les catalogues descriptifs ne leur fournissent pas d’ordinaire ; de savoir, par exemple, si tel document est connu ou non, s’il a déjà été critiqué, commenté, utilisé20. Ces renseignements, ils ne les trouveront que dans les ouvrages des érudits et des historiens antérieurs. Pour avoir connaissance de ces ouvrages, il faut recourir aux « répertoires bibliographiques » proprement dits, de toutes formes, composés à des points de vue très divers, qui en ont été publiés. Les répertoires bibliographiques de la littérature historique doivent donc être considérés, aussi bien que les répertoires d’inventaires de documents originaux, comme des instruments indispensables de l’Heuristique."

    "Les erreurs historiques sont innombrables dont la cause est un contresens ou une interprétation par à peu près de textes formels, commis par des travailleurs qui connaissaient mal la grammaire, le vocabulaire ou les finesses des langues anciennes. De solides études philologiques doivent précéder logiquement les recherches historiques, toutes les fois que les documents à mettre en œuvre ne sont pas rédigés en langue moderne, et intelligibles sans difficulté."

    "Soit un document intelligible. Il serait illégitime de le prendre en considération avant d’en avoir vérifié l’authenticité, si l’authenticité n’en a pas été déjà établie d’une manière définitive. Or, pour vérifier l’authenticité et la provenance d’un document, deux conditions sont requises : raisonner et savoir. Autrement dit, on raisonne à partir de certaines données positives, qui représentent les résultats condensés des recherches antérieures, qu’il est impossible d’improviser et qu’il faut, par conséquent, apprendre. Distinguer une charte authentique d’une charte fausse serait souvent impraticable, en fait, pour le logicien le plus exercé, qui ne connaîtrait pas les habitudes de telle chancellerie, à telle date, ou les caractères communs à toutes les chartes d’une certaine espèce dont l’authenticité est certaine. Il serait tenu d’établir lui-même, comme l’ont fait les premiers érudits, par la comparaison d’un très grand nombre de documents similaires, les traits qui différencient ceux qui sont certainement authentiques des autres, avant de se prononcer sur un cas particulier. Combien sa besogne ne sera-t-elle pas facilitée s’il existe un corps de doctrines, un trésor d’observations accumulées, un système de résultats acquis par les travailleurs qui ont jadis fait, refait, contrôlé, les comparaisons minutieuses auxquelles il aurait été obligé de se livrer lui-même ! Ce corps de doctrines, d’observations et de résultats, propre à faciliter la critique des diplômes et des chartes, existe : c’est la Diplomatique. Nous dirons donc que la Diplomatique, comme l’Épigraphie, comme la Paléographie, comme la Philologie (Sprachkunde), est une discipline auxiliaire des recherches historiques."

    "Substituer, comme apprentissage de l’historien, l’étude des connaissances positives, vraiment auxiliaires des recherches historiques, à celle des « grands modèles », littéraires et philosophiques, est un progrès de date récente. En France, pendant la plus grande partie du siècle, les étudiants en histoire n’ont reçu qu’une éducation littéraire, à la Daunou ; presque tous s’en sont contentés, et n’ont rien vu au-delà ; quelques-uns ont constaté, avec regret, l’insuffisance de leur préparation première, quand il était trop tard pour y remédier ; à part d’illustres exceptions, les meilleurs d’entre eux sont restés des littérateurs distingués, impuissants à faire œuvre de science. L’enseignement des « sciences auxiliaires » et des moyens techniques d’investigation n’était alors organisé que pour l’histoire (française) du Moyen Âge, et dans une école spéciale, l’École des chartes. Cette simple circonstance assura du reste à cette École, durant cinquante ans, une supériorité marquée sur tous les autres établissements français (et même étrangers) d’enseignement supérieur : d’excellents ouvriers s’y formèrent, qui fournirent beaucoup de données nouvelles, tandis qu’ailleurs on bavardait sur les problèmes."

    "Les faits ne peuvent être empiriquement connus que de deux manières : ou bien directement si on les observe pendant qu’ils se passent, ou bien indirectement, en étudiant les traces qu’ils ont laissées. Soit un événement tel qu’un tremblement de terre, par exemple : j’en ai directement connaissance si j’assiste au phénomène, indirectement si, n’y ayant pas assisté, j’en constate les effets matériels (crevasses, murs écroulés), ou si, ces effets ayant été effacés, j’en lis la description écrite par quelqu’un qui a vu soit le phénomène lui-même, soit ses effets. – Or le propre des « faits historiques » est de n’être connus qu’indirectement, d’après des traces. La connaissance historique est, par essence, une connaissance indirecte. La méthode de la science historique doit donc différer radicalement de celle des sciences directes, c’est-à-dire de toutes les autres sciences, sauf la géologie, qui sont fondées sur l’observation directe. La science historique n’est pas du tout, quoi qu’on en ait dit, une science d’observation.

    Les faits passés ne nous sont connus que par les traces qui en ont été conservées. Ces traces, que l’on appelle documents, l’historien les observe directement, il est vrai ; mais, après cela, il n’a plus rien à observer ; il procède désormais par voie de raisonnement, pour essayer de conclure, aussi correctement que possible, des traces aux faits. Le document, c’est le point de départ ; le fait passé, c’est le point d’arrivée. Entre ce point de départ et ce point d’arrivée, il faut traverser une série complexe de raisonnements, enchaînés les uns aux autres, où les chances d’erreur sont innombrables ; la moindre erreur, qu’elle soit commise au début, au milieu ou à la fin du travail, peut vicier toutes les conclusions. La méthode « historique », ou indirecte, est par là visiblement inférieure à la méthode d’observation directe ; mais les historiens n’ont pas le choix : elle est la seule pour atteindre les faits passés, et l’on verra plus loin comment elle peut, malgré ces conditions défectueuses, conduire à une connaissance scientifique.
    "

    "Il n’y a pas de faits historiques, comme il y a des faits chimiques. Le même fait est ou n’est pas historique suivant la façon dont on le connaît. Il n’y a que des procédés de connaissance historiques. Une séance du Sénat est un fait d’observation directe pour celui qui y assiste ; elle devient historique pour celui qui l’étudie dans un compte rendu. L’éruption du Vésuve au temps de Pline est un fait géologique connu historiquement. Le caractère historique n’est pas dans les faits ; il n’est que dans le mode de connaissance."

    "Pour conclure d’un document écrit au fait qui en a été la cause lointaine, c’est-à-dire pour savoir la relation qui relie ce document à ce fait, il faut reconstituer toute la série des causes intermédiaires qui ont produit le document. Il faut se représenter toute la chaîne des actes effectués par l’auteur du document à partir du fait observé par lui jusqu’au manuscrit (ou à l’imprimé) que nous avons aujourd’hui sous les yeux. Cette chaîne, on la reprend en sens inverse, en commençant par l’inspection du manuscrit (ou de l’imprimé) pour aboutir au fait ancien. Tels sont le but et la marche de l’analyse critique.

    D’abord, on observe le document. Est-il tel qu’il était lorsqu’il a été produit ? N’a-t-il pas été détérioré depuis ? On recherche comment il a été fabriqué afin de le restituer au besoin dans sa teneur originelle et d’en déterminer la provenance. Ce premier groupe de recherches préalables, qui porte sur l’écriture, la langue, les formes, les sources, etc., constitue le domaine particulier de la critique externe ou critique d’érudition. – Ensuite intervient la critique interne : elle travaille, au moyen de raisonnements par analogie dont les majeures sont empruntées à la psychologie générale, à se représenter les états psychologiques que l’auteur du document a traversés. Sachant ce que l’auteur du document a dit, on se demande : 1° qu’est-ce qu’il a voulu dire ; 2° s’il a cru ce qu’il a dit ; 3° s’il a été fondé à croire ce qu’il a cru. À ce dernier terme le document se trouve ramené à un point où il ressemble à l’une des opérations scientifiques par lesquelles se constitue toute science objective : il devient une observation ; il ne reste plus qu’à le traiter suivant la méthode des sciences objectives. Tout document a une valeur exactement dans la mesure où, après en avoir étudié la genèse, on l’a réduit à une observation bien faite
    ."

    "La Critique est contraire à l’allure normale de l’intelligence. La tendance spontanée de l’homme est d’ajouter foi aux affirmations et de les reproduire, sans même les distinguer nettement de ses propres observations. Dans la vie de tous les jours, n’acceptons-nous pas indifféremment, sans vérification d’aucune sorte, des on-dit, des renseignements anonymes et sans garantie, toutes sortes de « documents » de médiocre ou de mauvais aloi ? Il faut une raison spéciale pour prendre la peine d’examiner la provenance et la valeur d’un document sur l’histoire d’hier ; autrement, s’il n’est pas invraisemblable jusqu’au scandale, et tant qu’il n’est pas contredit, nous l’absorbons, nous nous y tenons, nous le colportons, en l’embellissant au besoin. Tout homme sincère reconnaîtra qu’un violent effort est nécessaire pour secouer l’ignavia critica, cette forme si répandue de la lâcheté intellectuelle ; que cet effort doit être constamment répété, et qu’il s’accompagne souvent d’une véritable souffrance."

    "La raison profonde de la crédulité naturelle, c’est la paresse. Il est plus commode de croire que de discuter, d’admettre que de critiquer, d’accumuler les documents que de les peser. Et c’est aussi plus agréable : qui critique les documents en sacrifie ; sacrifier un document est aisément considéré comme une perte sèche par celui qui l’a recueilli."

    "Les altérations de l’original, dans une copie, les « variantes de tradition », comme on dit, sont imputables soit à la fraude, soit à l’erreur. Certains copistes ont fait sciemment des modifications ou pratiqué des suppressions. Presque tous les copistes ont commis des erreurs, soit de jugement, soit accidentelles. Erreurs de jugement si, étant à demi instruits et à demi intelligents, ils ont cru devoir corriger des passages ou des mots de l’original qu’ils n’entendaient pas."

    "Un document dont l’auteur, la date, le lieu d’origine, la provenance, en un mot, sont totalement inconnaissables, n’est bon à rien."

    "Les indications les plus formelles de provenance ne sont jamais suffisantes par elles-mêmes. Ce ne sont que des présomptions, fortes ou faibles : très fortes, en général, quand il s’agit de documents modernes, souvent très faibles quand il s’agit de documents anciens. Il en est de postiches, collées sur des œuvres insignifiantes pour en rehausser la valeur, ou sur des œuvres considérables pour glorifier quelqu’un, ou bien avec l’intention de mystifier la postérité, ou pour cent autres motifs, qu’il est aisé d’imaginer et dont on a dressé la liste3 : la littérature « pseudépigraphe » de l’Antiquité et du Moyen Âge est énorme. Il y a en outre des documents entièrement « faux » ; les faussaires qui les ont fabriqués les ont, naturellement, munis d’indications très précises de leur provenance supposée. – Donc il faut contrôler."

    "Le principal instrument de la critique de provenance est l’analyse interne du document considéré, faite en vue d’y relever tous les indices propres à renseigner sur l’auteur, sur le temps et sur le pays où il a vécu.

    On examine d’abord l’écriture du document : saint Bonaventure est né en 1221 ; si des poèmes attribués à saint Bonaventure se lisent dans des manuscrits exécutés au XIe siècle, ce sera une excellente preuve que l’attribution n’est pas fondée tout document dont il existe une copie en écriture du XIe siècle ne peut pas être postérieur au Xie siècle. – On examine la langue : certaines formes n’ont été employées qu’en certains lieux et à certaines dates. La plupart des faussaires sont trahis par leur ignorance à cet égard : des mots, des tournures modernes leur échappent ; on a pu établir que des inscriptions phéniciennes, trouvées dans l’Amérique du Sud, étaient antérieures à telle dissertation allemande sur un point de syntaxe phénicienne. – On examine les formules, s’il s’agit d’actes publics. Un document qui se présente comme un diplôme mérovingien et qui n’offre pas les formules ordinaires des diplômes mérovingiens authentiques est faux. – On note enfin toutes les données positives qui se trouvent dans le document : faits mentionnés, allusions à des faits. Lorsque ces faits sont connus d’ailleurs, par des sources qui n’ont pas pu être à la disposition d’un faussaire, la sincérité du document est établie, et la date en est approximativement fixée entre le fait le plus récent dont l’auteur a eu connaissance et le fait le plus voisin de celui-là qu’il aurait sans doute mentionné s’il l’avait connu
    ."

    "Il y a deux sortes d’additions : l’interpolation et la continuation. – Interpoler, c’est insérer dans un texte des mots ou des phrases qui n’étaient pas dans le manuscrit de l’auteur6. Les interpolations sont d’ordinaire accidentelles, dues à la négligence des copistes et s’expliquent par l’introduction dans le texte de gloses interlinéaires ou d’annotations marginales ; mais, parfois, c’est volontairement que quelqu’un a ajouté (ou substitué) aux phrases de l’auteur des phrases de son cru, avec le dessein de compléter, d’embellir ou d’accentuer. Si nous avions le manuscrit où l’interpolation volontaire a été faite, les surcharges et les grattages la décèleraient tout de suite. Mais, presque toujours, le premier exemplaire interpolé est perdu ; et, dans les copies qui en dérivent, toute trace matérielle d’addition (ou de substitution) a disparu. – Il est inutile de définir les « continuations ». On sait que beaucoup de chroniques du Moyen Âge ont été « continuées » par diverses mains sans qu’aucun des continuateurs successifs n’ait pris soin de déclarer où commence, où finit son travail propre.

    Les interpolations et les continuations se distinguent sans effort, au cours des opérations nécessaires pour restituer la teneur d’un document dont il existe plusieurs exemplaires, lorsque quelques-uns de ces exemplaires reproduisent le texte primitif, antérieur à toute addition. Mais si tous les exemplaires remontent à des copies déjà interpolées ou continuées, il faut recourir à l’analyse interne. Le style de toutes les parties du document est-il uniforme ? le même esprit y règne-t-il d’un bout à l’autre ? n’y a-t-il pas des contradictions, des hiatus dans la suite des idées ? – En pratique, lorsque les continuateurs et les interpolateurs ont eu une personnalité et des intentions tranchées, on réussit, au moyen de l’analyse, à isoler le document primitif comme avec des ciseaux. Mais, lorsque tout est flou, on n’aperçoit pas bien les points de suture ; en ce cas il est plus sage de l’avouer que de multiplier les hypothèses.
    "

    "Quelle que soit la partie de l’histoire que l’on se propose d’étudier, trois cas seulement peuvent se présenter. Ou bien les sources ont déjà été purifiées et classées ; ou bien l’élaboration préalable des sources, qui n’a jamais été faite ou qui ne l’a été qu’en partie, ne présente pas de grandes difficultés ; ou bien les sources à employer sont très troubles, et des travaux considérables d’appropriation sont indiqués."

    "Les sciences historiques en sont arrivées maintenant à ce point de leur évolution où, les grandes lignes étant tracées, les découvertes capitales ayant été faites, il ne reste plus qu’à préciser des détails ; on a le sentiment que la connaissance du passé ne peut plus progresser que grâce à des enquêtes extrêmement étendues et à des analyses extrêmement approfondies dont, seuls, des spécialistes sont capables."

    "Le véritable érudit est de sang-froid, réservé, circonspect ; au milieu du torrent de la vie contemporaine qui s’écoule autour de lui, il ne se hâte jamais. À quoi bon se hâter ? L’important est que ce que l’on fait soit solide, définitif, incorruptible."

    "L’hypercritique est à la critique ce que la finasserie est à la finesse. Certaines gens flairent des rébus partout, même là où il n’y en a pas. Ils subtilisent sur des textes clairs au point de les rendre douteux, sous prétexte de les purger d’altérations imaginaires. Ils distinguent des traces de truquage dans des documents authentiques. État d’esprit singulier ! à force de se méfier de l’instinct de crédulité, on se prend à tout soupçonner19. – Il est à remarquer que plus la critique des textes et des sources réalise de progrès positifs, plus le péril d’hypercritique augmente. En effet, lorsque la critique de toutes les sources historiques aura été correctement opérée (pour certaines périodes de l’histoire ancienne, c’est une éventualité prochaine), le bon sens commandera de s’arrêter. Mais on ne s’y résignera pas : on raffinera, comme on raffine déjà sur les textes les mieux établis, et ceux qui raffineront tomberont fatalement dans l’hypercritique."

    "La critique est destinée à discerner dans le document ce qui peut être accepté comme vrai. Or le document n’est que le résultat dernier d’une longue série d’opérations dont l’auteur ne nous fait pas connaître le détail. Observer ou recueillir les faits, concevoir les phrases, écrire les mots, toutes ces opérations, distinctes les unes des autres, peuvent n’avoir pas été faites avec la même correction. Il faut donc analyser le produit de ce travail de l’auteur pour distinguer quelles opérations ont été incorrectes, afin de n’en pas accepter les résultats."

    "L’étude de tout document doit commencer par une analyse du contenu sans autre but que de déterminer la pensée réelle de l’auteur."

    "On doit au contraire s’attendre à des sens détournés quand l’auteur a eu d’autres préoccupations que d’être compris, ou qu’il a écrit pour un public qui pouvait comprendre ses allusions et ses sous-entendus, ou pour des initiés (religieux ou littéraires) qui devaient comprendre ses symboles et ses figures de langage. C’est le cas des textes religieux, des lettres privées et de toutes les œuvres littéraires, qui forment une forte part des documents sur l’antiquité. Aussi l’art de reconnaître et de déterminer le sens caché des textes a-t-il toujours tenu une large place dans la théorie de l’herméneutique15 (c’est le nom grec de la critique d’interprétation), et dans l’exégèse des textes sacrés et des auteurs classiques.

    Les différentes façons d’introduire un sens détourné sous le sens littéral sont trop variées et dépendent de trop de conditions individuelles pour que l’art de les déterminer puisse être ramené à des règles générales. On ne peut guère formuler qu’un principe universel : quand le sens littéral est absurde, incohérent ou obscur, ou contraire aux idées de l’auteur ou aux faits connus de lui, on doit présumer un sens détourné
    ."

    "Ce qu’un auteur exprime n’est pas forcément ce qu’il croyait, car il peut avoir menti ; ce qu’il a cru n’est pas forcément ce qui existait, car il peut s’être trompé. Ces propositions sont évidentes. Cependant un premier mouvement naturel nous porte à accepter comme vraie toute affirmation contenue dans un document, ce qui est admettre implicitement qu’aucun auteur n’a menti ou ne s’est trompé ; et il faut que cette crédulité spontanée soit bien puissante, puisqu’elle persiste malgré l’expérience quotidienne qui nous montre des cas innombrables d’erreur et de mensonge. [...]
    En toute science, le point de départ doit être le doute méthodique. Tout ce qui n’est pas prouvé doit rester provisoirement douteux ; pour affirmer une proposition il faut apporter des raisons de la croire exacte.
    "

    "Descartes, venu en un temps où l’histoire ne consistait encore qu’à reproduire des récits antérieurs, n’a pas trouvé le moyen de lui appliquer le doute méthodique ; aussi a-t-il refusé de lui reconnaître le caractère de science."

    "Un document (à plus forte raison l’œuvre d’un auteur) ne forme pas un bloc ; il se compose d’un très grand nombre d’affirmations indépendantes, dont chacune peut être mensongère ou fausse tandis que les autres sont sincères ou exactes (et inversement), puisque chacune est le produit d’une opération qui peut avoir été incorrecte tandis que les autres étaient correctes. Il ne suffit donc pas d’examiner en bloc tout un document, il faut examiner séparément chacune des affirmations qu’il contient ; la critique ne peut se faire que par une analyse.

    Ainsi la critique interne aboutit à deux règles générales :

    Une vérité scientifique ne s’établit pas par témoignage. Pour affirmer une proposition il faut des raisons spéciales de la croire vraie. Il se peut que l’affirmation d’un auteur soit, dans certains cas, une raison suffisante ; mais on ne le sait pas d’avance. La règle sera donc d’examiner toute affirmation pour s’assurer si elle est de nature à constituer une raison suffisante de croire.

    La critique d’un document ne peut pas se faire en bloc. La règle sera d’analyser le document en ses éléments, pour dégager toutes les affirmations indépendantes dont il se compose et examiner chacune séparément. Souvent une seule phrase contient plusieurs affirmations, il faut les isoler pour les critiquer à part. Dans une vente, par exemple, on doit distinguer la date, le lieu, le vendeur, l’acheteur, l’objet, le prix, chacune des stipulations.
    "

    "On sait dans quel cas l’homme en général est enclin à altérer volontairement ou à déformer les faits. Il s’agit d’examiner pour chaque affirmation si elle s’est produite dans un des cas où l’on peut s’attendre, suivant les habitudes normales de l’humanité, à ce que l’opération ait été incorrecte."

    "On commence par réunir les renseignements généraux sur le document et sur l’auteur, avec la préoccupation de chercher les conditions qui ont pu agir sur la production du document : l’époque, le lieu, le but, les péripéties de la composition, – la condition sociale, la patrie, le parti, la secte ou la famille, les intérêts, les passions, les préjugés, les habitudes de langue, les procédés de travail, les moyens d’information, la culture, les facultés ou les défauts d’esprit de l’auteur, – la nature et la forme de la transmission des faits."

    "La critique ne peut prouver aucun fait, elle ne fournit que des probabilités. Elle n’aboutit qu’à décomposer les documents en affirmations munies chacune d’une étiquette sur sa valeur probable : affirmation sans valeur, affirmation suspecte (fortement ou faiblement), affirmation probable ou très probable, affirmation de valeur inconnue."

    "Pour arriver à un résultat définitif il faut une dernière opération. Au sortir de la critique les affirmations se présentent comme probables ou improbables. Mais les plus probables même, prises isolément, resteraient de simples probabilités : le pas décisif qui doit les transformer en une proposition scientifique, on n’a pas le droit de le faire ; une proposition scientifique est une affirmation indiscutable, et celles-ci ne le sont pas. – En toute science d’observation c’est un principe universel qu’on n’arrive pas à une conclusion scientifique par une observation unique : on attend, pour affirmer une proposition, d’avoir constaté le fait par plusieurs observations indépendantes. L’histoire, avec ses procédés si imparfaits d’information, a moins que toute autre science le droit de se soustraire à ce principe. Une affirmation historique n’est, dans le cas le plus favorable, qu’une observation médiocrement faite ; elle a besoin d’être confirmée par d’autres observations."

    "Livrés sans frein scientifique à la crédulité naturelle, les historiens en arrivent à admettre, sur la présomption insuffisante d’un document unique, toute affirmation qui se trouve n’être pas contredite par un autre document. De là cette conséquence absurde que l’histoire est plus affirmative et semble mieux constituée dans les périodes inconnues dont il ne reste qu’un seul écrivain que pour les faits connus par des milliers de documents contradictoires. Les guerres médiques connues par le seul Hérodote, les aventures de Frédégonde racontées par le seul Grégoire de Tours sont moins sujettes à discussion que les événements de la Révolution, décrits par des centaines de contemporains. – Pour tirer l’histoire de cette condition honteuse, il faut une révolution dans l’esprit des historiens."

    "Tant que l’indépendance des affirmations n’est pas prouvée, on n’a pas le droit d’admettre que leur concordance soit concluante.

    C’est seulement après avoir établi le rapport entre les affirmations qu’on peut compter les affirmations vraiment différentes et examiner si elles concordent. Ici encore il faut se défier du premier mouvement : la concordance vraiment concluante n’est pas, comme on l’imaginerait naturellement, une ressemblance complète entre deux récits, c’est un croisement entre deux récits différents qui ne se ressemblent qu’en quelques points. La tendance naturelle est de regarder la concordance comme une confirmation d’autant plus probante qu’elle est plus complète ; il faut au contraire adopter la règle paradoxale que la concordance prouve davantage quand elle est limitée à un petit nombre de points. Ce sont les points de concordance de ces affirmations divergentes qui constituent les faits historiques scientifiquement établis
    ."

    "Les faits qu’il est possible d’établir sont surtout des faits étendus et durables (appelés parfois faits généraux), usages, doctrines, institutions, grands événements ; ils ont été plus faciles à observer et sont plus faciles à prouver. Pourtant la méthode historique n’est pas par elle-même impuissante à établir des faits courts et limités (ce qu’on appelle faits particuliers), une parole, un acte d’un moment. Il suffit que plusieurs personnages aient assisté au fait, l’aient noté et que leurs écrits nous soient parvenus. On sait la phrase que Luther a prononcée à la Diète de Worms ; on sait qu’il n’a pas dit ce que lui attribue la tradition. Ce concours de conditions favorables devient de plus en plus fréquent avec l’organisation des journaux, des sténographes et des dépôts de documents.

    Pour l’Antiquité et le Moyen Âge la connaissance historique est restreinte aux faits généraux par la pénurie de documents. Dans la période contemporaine elle peut s’étendre de plus en plus aux faits particuliers. – Le public s’imagine le contraire ; il se défie des faits contemporains sur lesquels il voit circuler des récits contradictoires et croit sans hésiter aux faits anciens qu’il ne voit pas contredire. Sa confiance est au maximum pour l’histoire qu’on n’a pas les moyens de savoir, son scepticisme croît à mesure que les moyens de savoir augmentent
    ."

    "Les faits historiques se présentent à des degrés de généralité très différents, depuis les faits très généraux communs à tout un peuple et qui ont duré des siècles (institutions, coutumes, croyances) jusqu’aux actes les plus fugitifs d’un homme (une parole ou un mouvement). C’est encore une différence avec les sciences d’observation directe qui partent régulièrement de faits particuliers et travaillent méthodiquement à les condenser en faits généraux."

    "La construction historique doit être faite avec une masse incohérente de menus faits, une poussière de connaissances de détail. Ce sont des matériaux hétérogènes, qui diffèrent par leur objet, leur situation, leur degré de généralité, leur degré de certitude. Pour les classer, la pratique des historiens ne fournit pas de méthode ; l’histoire, étant issue d’un genre littéraire, est restée la moins méthodique des sciences."

    "Il serait illégitime d’étendre à cette analyse intellectuelle d’impressions subjectives les règles de l’analyse réelle d’objets réels.

    L’histoire doit donc se défendre de la tentation d’imiter la méthode des sciences biologiques. Les faits historiques sont si différents de ceux des autres sciences qu’il faut pour les étudier une méthode différente de toutes les autres.
    "

    "Faits matériels, actes humains individuels et collectifs, faits psychiques, voilà tous les objets de la connaissance historique ; ils ne sont pas observés directement, ils sont tous imaginés. Les historiens – presque tous sans en avoir conscience et en croyant observer des réalités – n’opèrent jamais que sur des images.

    Comment donc imaginer des faits qui ne soient pas entièrement imaginaires ? Les faits imaginés par l’historien sont forcément subjectifs ; c’est une des raisons qu’on donne pour refuser à l’histoire le caractère de science. Mais subjectif n’est pas synonyme d’irréel. Un souvenir n’est qu’une image et n’est pourtant pas une chimère, il est la représentation d’une réalité passée. Il est vrai que l’historien, en travaillant sur les documents, n’a pas à son service des souvenirs personnels ; mais il se fait des images sur le modèle de ses souvenirs. Il suppose que les faits disparus (objets, actes, motifs), observés autrefois par les auteurs de documents, étaient semblables aux faits contemporains qu’il a vus lui-même et dont il a gardé le souvenir. C’est le postulat de toutes les sciences documentaires. Si l’humanité de jadis n’était pas semblable à l’humanité actuelle, on ne comprendrait rien aux documents
    ."

    "La réalité passée nous ne l’observons pas, nous ne la connaissons que par sa ressemblance avec la réalité actuelle. Pour se représenter dans quelles conditions se sont produits les faits passés, il faut donc chercher, par l’observation de l’humanité présente, dans quelles conditions se produisent les faits analogues du présent. L’histoire serait ainsi une application des sciences descriptives de l’humanité (psychologie descriptive, sociologie ou science sociale) ; mais toutes sont encore des sciences mal constituées et leur infirmité retarde la constitution d’une science de l’histoire.

    Cependant il y a des conditions de la vie humaine si nécessaires et si évidentes que la plus grossière observation suffit pour les établir.
    "

    "Il faut lire les travaux des historiens avec les mêmes précautions critiques qu’on lit les documents. L’instinct naturel pousse à y chercher surtout les conclusions et à les adopter comme vérité établie ; il faut, au contraire, par une analyse continuelle, y chercher les faits, les preuves, les fragments de documents, bref les matériaux. On refera le travail de l’auteur, mais on le fera beaucoup plus vite, car ce qui perd du temps, c’est de réunir les matériaux ; et on n’acceptera de ses conclusions que celles qu’on trouvera démontrées."

    "Tout acte humain est par nature un fait individuel, passager, qui ne se produit qu’à un seul moment et en un seul endroit. Au sens réel tout fait est unique. Mais tout acte d’un homme ressemble à d’autres actes de lui-même ou des autres hommes du même groupe, et souvent à tel point qu’on les confond sous le même nom ; ces actes semblables qui se groupent irrésistiblement dans l’esprit humain, on les appelle habitudes, usages, institutions. Ce ne sont que des constructions de l’esprit, mais elles s’imposent avec tant de force aux intelligences des hommes que beaucoup deviennent des règles obligatoires ; ces habitudes sont des faits collectifs, durables dans le temps, étendus dans l’espace. – On peut donc considérer les faits historiques sous deux aspects opposés : ou dans ce qu’ils ont d’individuel, de particulier, de passager, ou dans ce qu’ils ont de collectif, de général et de durable. Dans la première conception l’histoire est le récit continu des accidents arrivés aux hommes du passé ; dans la seconde elle est le tableau des habitudes successives de l’humanité.

    Sur ce terrain s’est livrée, en Allemagne surtout, la bataille entre les partisans de l’histoire de la civilisation (Culturgeschichte), et les historiens de profession restés fidèles à la tradition de l’antiquité ; en France on a eu la lutte entre l’histoire des institutions, des mœurs et des idées et l’histoire politique, dédaigneusement surnommée par ses adversaires « l’histoire-bataille »
    ."

    "Il n’y a pas à prendre parti dans cette controverse. La construction historique complète suppose l’étude des faits sous les deux aspects."

    "Il n’y a pas de groupe dont les membres aient les mêmes habitudes sur tous les points. Le même homme est à la fois membre de plusieurs groupes et dans chaque groupe se trouve avec des compagnons différents."

    "Pour les institutions économiques et sociales, il faut chercher comment se faisait la division du travail et la division en classes, quelles étaient les professions et les classes, comment elles se recrutaient, dans quels rapports vivaient les membres des différentes professions et classes. – Pour les institutions politiques, consacrées par des règles obligatoires et une autorité matérielle, il se pose deux séries nouvelles de questions : 1° Quel était le personnel chargé de l’autorité ? Quand l’autorité est partagée il faut étudier la division des fonctions, analyser le personnel en ses différents groupes (souverain et subordonné, central et local), et distinguer chacun des corps spéciaux. Pour chaque espèce de gouvernants on doit se demander : comment se recrutaient-ils ? quelle était leur autorité officielle ? et leurs moyens d’action réels ? — 2° Quelles étaient les règles officielles ? Leur forme (coutume, ordres, loi, précédents) ? Leur contenu (règles du droit) ? La façon de les appliquer (procédure) ? Et surtout en quoi les règles différaient-elles de la pratique (abus de pouvoir, exploitation, conflits entre les agents, règles non observées) ?"

    "Les périodes construites ainsi d’après les événements sont de durée inégale. Il ne faut pas s’inquiéter de ce défaut de symétrie ; une période ne doit pas être un nombre fixe d’années, mais le temps employé à une partie distincte de l’évolution. Or l’évolution n’est pas un mouvement régulier ; il s’écoule une longue série d’années sans changement notable, puis viennent des moments de transformation rapide."

    "Dans les sciences d’observation directe, lorsqu’un fait manque dans une série, on le cherche par une nouvelle observation. En histoire, où cette ressource manque, on cherche à étendre la connaissance en employant le raisonnement. On part des faits connus par les documents pour inférer des faits nouveaux. Si le raisonnement est correct, ce procédé de connaissance est légitime."

    "L’expérience montre que de tous les procédés de connaissance historique le raisonnement est le plus difficile à manier correctement et celui qui a introduit les erreurs les plus graves."

    "Si le raisonnement laisse le moindre doute, il ne faut pas essayer de conclure ; l’opération doit rester sous forme de conjecture, nettement distinguée des résultats définitivement acquis.
    "

    "Le raisonnement positif part d’un fait (ou de l’absence d’un fait) établi par les documents pour en inférer un autre fait (ou l’absence d’un autre fait) que les documents n’indiquaient pas. Il est une application du principe fondamental de l’histoire, l’analogie de l’humanité présente avec l’humanité passée."

    "Toute science doit tenir compte des conditions pratiques de la vie au moins dans la mesure où on la destine à devenir une science réelle, une science qu’on peut arriver à savoir. Toute conception qui aboutit à empêcher de savoir empêche la science de se constituer."

    "Pour atteindre des faits aussi fuyants que les faits sociaux, une langue ferme et précise est un instrument indispensable ; il n’y a pas d’historien complet sans une bonne langue."

    "On se demandera quelles sont les lacunes laissées par les documents. Il est facile, en suivant le questionnaire général de groupement, de constater sur quelles espèces de faits nous ne sommes pas renseignés. Pour les évolutions nous apercevons quels anneaux manquent à la chaîne des changements successifs ; pour les événements quels épisodes, quels groupes d’acteurs, quels motifs nous restent inconnus ; quels faits nous voyons apparaître sans en savoir le commencement ou disparaître sans en connaître la fin. Nous devons dresser, au moins mentalement, le tableau de nos ignorances pour nous rappeler la distance entre notre connaissance réelle et une connaissance complète."

    "On sent confusément que les différentes habitudes séparées par abstraction et classées en catégories distinctes (art, religion, institutions politiques), ne sont pas isolées dans la réalité, qu’elles ont des caractères communs et qu’elles sont liées assez pour qu’un changement, de l’une amène un changement dans l’autre. C’est l’idée fondamentale de l’Esprit des lois de Montesquieu. Ce lien, appelé parfois consensus, l’école allemande (Savigny, Niebuhr) l’a appelé Zusammenhang. De cette conception est née la théorie du Volksgeist (esprit du peuple), dont une contrefaçon a pénétré depuis quelques années en France sous le nom d’« âme nationale ». Elle est aussi au fond de la théorie de l’âme sociale exposée par Lamprecht.

    En écartant ces conceptions mystiques il reste un fait très confus, mais incontestable, c’est la « solidarité » entre les différentes habitudes d’un même peuple. Pour l’étudier avec précision, il faudrait l’analyser, et un lien ne s’analyse pas. Il est donc naturel que cette partie des sciences sociales soit restée le refuge du mystère et de l’obscurité.
    "

    "Le besoin de s’élever au-dessus de la simple constatation des faits, pour les expliquer par leurs causes, ce besoin constitutif de toutes les sciences, a fini par se faire sentir même dans l’étude de l’histoire. De là sont nés les systèmes de philosophie de l’histoire et les essais en vue de déterminer des lois ou des causes historiques. Nous devons renoncer à faire ici un examen critique de ces tentatives, si nombreuses au XIXe siècle ; nous essaierons du moins d’indiquer par quelles voies on a abordé le problème et ce qui a empêché d’atteindre une solution scientifique.

    Le procédé le plus naturel d’explication consiste à admettre qu’une cause transcendante, la Providence, dirige tous les faits de l’histoire vers un but connu de Dieu. Cette explication ne peut être que le couronnement métaphysique d’une construction scientifique, car le propre de la science est de n’étudier que les causes déterminantes. L’historien, pas plus que le chimiste ou le naturaliste, n’a à rechercher la cause première ou les causes finales. En fait on ne s’arrête plus guère aujourd’hui à discuter, sous sa forme théologique, la théorie de la Providence dans l’histoire.

    Mais la tendance à expliquer les faits historiques par des causes transcendantes persiste dans des théories plus modernes où la métaphysique se déguise sous des formes scientifiques. Les historiens au XIXe siècle ont subi si fortement l’action de l’éducation philosophique que la plupart introduisent, parfois même à leur insu, des formules métaphysiques dans la construction de l’histoire. Il suffira d’énumérer ces systèmes et d’en montrer le caractère métaphysique pour que les historiens réfléchis soient avertis de s’en défier.

    La théorie du caractère rationnel de l’histoire repose sur l’idée que tout fait historique réel est en même temps « rationnel », c’est-à-dire conforme à un plan d’ensemble intelligible ; d’ordinaire on admet comme sous-entendu que tout fait social a sa raison d’être dans le développement de la société, c’est-à-dire qu’il finit par tourner à l’avantage de la société ; ce qui conduit à chercher pour cause à toute institution le besoin social auquel elle a dû répondre à l’origine8. C’est l’idée fondamentale de l’Hégélianisme, sinon chez Hegel, du moins chez ses disciples historiens (Ranke, Mommsen, Droysen, en France Cousin, Taine et Michelet). C’est sous un déguisement laïque la vieille théorie théologique des causes finales qui suppose une Providence occupée à diriger l’humanité au mieux de ses intérêts. Et c’est un a priori consolant, mais non scientifique ; car l’observation des faits historiques ne montre pas que les choses se soient toujours passées de la façon la plus avantageuse aux hommes ou la plus rationnelle, ni que les institutions aient eu d’autre cause que les intérêts de ceux qui les établissaient ; elle donnerait plutôt l’impression inverse.

    De la même source métaphysique sort aussi la théorie hégélienne des idées qui se réalisent successivement dans l’histoire par l’intermédiaire des peuples successifs. Popularisée en France par Cousin et Michelet, cette théorie a fini son temps, même en Allemagne ; mais elle s’est prolongée, surtout en Allemagne, sous la forme de la mission historique (Beruf) attribuée à des peuples ou à des personnages. Il suffira ici de constater que les métaphores même d’« idée » et de « mission » impliquent une cause transcendante anthropomorphique.

    De la même conception optimiste d’une direction rationnelle du monde découle la théorie du progrès continu et nécessaire de l’humanité. Bien qu’adoptée par les positivistes, elle n’est qu’une hypothèse métaphysique. Au sens vulgaire, le « progrès » n’est qu’une expression subjective pour désigner les changements qui vont dans le sens de nos préférences. Mais – même en prenant le mol au sens objectif que Spencer lui a donné (un accroissement de variété et de coordination des phénomènes sociaux) – l’étude des faits historiques ne montre pas un progrès universel et continu de l’humanité, elle montre des progrès partiels et intermittents, et elle ne fournit aucune raison de les attribuer à une cause permanente inhérente à l’ensemble de l’humanité plutôt qu’à une série d’accidents locaux.
    "

    "La recherche méthodique des causes d’un fait exige une analyse des conditions où se produit le fait, de façon à isoler la condition nécessaire qui est la cause ; elle suppose donc la connaissance complète de ces conditions. C’est précisément ce qui manque en histoire. Il faut donc renoncer à atteindre les causes par une méthode directe, comme dans les autres sciences."

    "L’histoire a été conçue d’abord comme la narration des événements mémorables. Garder le souvenir et propager la connaissance des faits glorieux ou importants pour un homme, ou une famille, ou un peuple, tel était le but de l’histoire au temps de Thucydide et de Tite Live. – Parallèlement, l’histoire fut considérée de bonne heure comme un recueil de précédents, et la connaissance de l’histoire comme une préparation pratique à la vie, surtout à la vie politique (militaire et civile). Polybe et Plutarque ont écrit pour instruire ; ils ont eu la prétention de donner des recettes pour agir. – La matière de l’histoire dans l’antiquité classique, c’étaient donc surtout les accidents politiques, faits de guerre et révolutions."

    "Une seconde période s’ouvre au XVIIIe siècle. Les « philosophes » conçurent alors l’histoire comme l’étude, non plus des événements pour eux-mêmes, mais des habitudes des hommes. Ils furent amenés par là à s’intéresser, non seulement aux faits d’ordre politique, mais à l’évolution des sciences, des arts, de l’industrie, etc., et aux mœurs. Montesquieu et Voltaire personnifièrent ces tendances. L’Essai sur les mœurs est la première esquisse, et, à quelques égards, le chef-d’œuvre de l’histoire ainsi comprise. On continua de regarder le récit détaillé des événements politiques et militaires comme le fond de l’histoire, mais on prit l’habitude d’y joindre, le plus souvent sous la forme de complément ou d’appendice, une esquisse des « progrès de l’esprit humain ». L’expression « histoire de la civilisation » apparaît avant la fin du XVIIIe siècle."

    "On peut dire en résumé que, jusque vers 1850, l’histoire est restée, pour les historiens et pour le public, un genre littéraire. Une preuve excellente en est que les historiens avaient alors l’habitude de rééditer leurs ouvrages, à plusieurs années de distance, sans y rien changer, et que le public tolérait cette pratique. Or toute œuvre scientifique doit être sans cesse refondue, revisée, mise au courant. Les savants proprement dits n’ont pas la prétention de donner à leurs œuvres une forme ne varietur ni d’être lus par la postérité ; ils ne prétendent pas à l’immortalité personnelle : il leur suffit que les résultats de leurs recherches, rectifiés ou même transformés par des recherches ultérieures, soient incorporés à l’ensemble des connaissances qui constituent le patrimoine scientifique de l’humanité. Personne ne lit Newton ou Lavoisier ; il suffit à la gloire de Newton et de Lavoisier que leur œuvre ait contribué à déterminer la masse énorme des travaux qui ont remplacé les leurs et qui, tôt ou tard, seront remplacés eux-mêmes. Il n’y a que les œuvres d’art dont la jeunesse soit éternelle. Et le public s’en rend bien compte : il ne viendrait à l’esprit de personne d’étudier l’histoire naturelle dans Buffon, quels que soient les mérites de ce styliste. Mais le même public étudie volontiers l’histoire dans Augustin Thierry, dans Macaulay, dans Carlyle et dans Michelet, et les livres des grands écrivains qui ont écrit sur des sujets historiques se réimpriment tels quels, cinquante ans après leur mort, quoiqu’ils ne soient plus, visiblement, au courant des connaissances acquises. Il est clair que, pour bien des gens la forme, en histoire, emporte le fond, et que l’œuvre historique est toujours, non exclusivement, mais surtout, une œuvre d’art.

    C’est depuis cinquante ans que se sont dégagées et constituées les formes scientifiques d’exposition historique, en harmonie avec cette conception générale que le but de l’histoire est, non pas de plaire, ni de donner des recettes pratiques pour se conduire, ni d’émouvoir, mais simplement de savoir
    ."

    "Des hommes dont l’information ne laisse rien à désirer, et dont les monographies destinées aux spécialistes sont très méritoires, se montrent capables, quand ils écrivent pour le public, d’atteintes graves à la méthode scientifique. Les Allemands sont coutumiers du fait : voyez Mommsen, Droysen, Curtius et Lamprecht. C’est que ces auteurs, s’adressant au public, ont l’intention d’agir sur lui. Leur désir de produire une impression forte les conduit à relâcher quelque chose de la rigueur scientifique et à revenir aux habitudes condamnées de l’ancienne historiographie. Eux, si scrupuleux et si minutieux lorsqu’il s’agit d’établir des détails, ils s’abandonnent dans l’exposé des questions générales à leurs penchants naturels, comme le commun des hommes. Ils prennent parti, ils blâment, ils célèbrent ; ils colorent, ils embellissent ; ils se permettent des considérations personnelles, patriotiques, morales ou métaphysiques."

    "La connaissance ne s’obtient pas, en histoire, par des procédés directs, comme dans les autres sciences : elle est indirecte. L’histoire est, non pas, comme on l’a dit, une science d’observation, mais une science de raisonnement."
    -Charles-Victor Langlois & Charles Seignobos, Introduction aux études historiques, ENS Éditions, Bibliothèque idéale des sciences sociales, Publication sur OpenEdition Books : 14 février 2014 (1898 pour la première édition).
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    Johnathan R. Razorback
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    Re: Charles Seignobos, La méthode historique appliquée aux sciences sociales + Histoire sincère de la nation française + Charles-Victor Langlois & Charles Seignobos, Introduction aux études historiques

    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 13 Aoû - 21:53

    "L’histoire fait comprendre le présent, en tant qu’elle explique les origines de l’état de choses actuel. À cet égard, reconnaissons qu’elle n’offre pas, d’un bout à l’autre de sa durée, un intérêt égal : il y a des générations lointaines dont les traces ne sont plus visibles dans le monde tel qu’il est ; pour rendre compte de la constitution politique de l’Angleterre contemporaine, par exemple, l’étude des witangemot anglo-saxons est sans valeur, celle des événements du XVIIIe et du XIXe siècle est capitale. L’évolution des sociétés civilisées s’est accélérée à tel point depuis cent ans, que, pour l’intelligence de leur forme actuelle, l’histoire de ces cent ans importe plus que celle des dix siècles antérieurs. Comme explication du présent, l’histoire se réduirait presque à l’étude de la période contemporaine.

    L’histoire est aussi un élément indispensable pour l’achèvement des sciences politiques et sociales, qui sont encore en voie de formation ; car l’observation directe des phénomènes sociaux (à l’état statique) ne suffit pas à constituer ces sciences, il faut y joindre l’étude du développement de ces phénomènes dans le temps, c’est-à-dire leur histoire3. Voilà pourquoi toutes les sciences de l’homme (linguistique, droit, science des religions, économie politique, etc.) ont pris en ce siècle la forme de sciences historiques.

    Mais le principal mérite de l’histoire est d’être un instrument de culture intellectuelle ; et elle l’est par plusieurs moyens. – D’abord, la pratique de la méthode historique d’investigation, dont les principes sont esquissés dans le présent ouvrage, est très hygiénique pour l’esprit, qu’elle guérit de la crédulité. – En second lieu, l’histoire, parce qu’elle montre un grand nombre de sociétés différentes, prépare à comprendre et à accepter des usages variés ; en faisant voir que les sociétés se sont souvent transformées, elle habitue à la variation des formes sociales et guérit de la crainte des transformations. – Enfin, l’expérience des évolutions passées, en faisant comprendre le processus des transformations humaines par les changements d’habitudes et le renouvellement des générations, préserve de la tentation d’expliquer par des analogies biologiques (sélection, lutte pour l’existence, hérédité des habitudes, etc.) l’évolution des sociétés, qui ne se produit pas sous l’action des mêmes causes que l’évolution animale.
    "

    "L’enseignement de l’histoire est nouveau venu dans l’instruction secondaire. On enseignait jadis l’histoire aux fils des rois et des grands personnages, pour les préparer à l’art du gouvernement, suivant la tradition antique ; mais c’était une science sacrée, réservée aux futurs maîtres des États, une science de princes, non une science de sujets. Les écoles secondaires organisées depuis le xvie siècle, ecclésiastiques ou laïques, catholiques ou protestantes, ne firent pas entrer l’histoire dans leur plan d’études ou ne l’y admirent que comme annexe de l’étude des langues anciennes. C’était en France la tradition des Jésuites ; elle fut reprise par l’Université de Napoléon.

    L’histoire n’a été introduite dans l’enseignement secondaire qu’au xixe siècle, sous la pression de l’opinion ; et bien qu’elle ait conquis dans le plan d’études une plus large place en France qu’en pays anglais et même en Allemagne, elle est restée une matière accessoire, à laquelle on n’a pas attribué une classe spéciale (comme à la philosophie), parfois même pas un professeur spécial, et qui ne compte presque pas dans les examens.

    L’enseignement historique s’est ressenti longtemps de cette origine. Imposé par ordre supérieur à un personnel élevé exclusivement dans l’étude de la littérature, il ne pouvait trouver sa place dans le système de l’enseignement classique, fondé sur l’étude des formes, indifférent à la connaissance des faits sociaux. On enseigna l’histoire parce que le programme l’ordonnait ; mais ce programme, raison d’être unique et maître absolu de l’enseignement, resta toujours un accident, variable suivant le hasard des préférences ou même des études personnelles des rédacteurs
    ."

    "Dans ces dernières années le mouvement général de réforme de l’enseignement, parti du Ministère et des Facultés, a fini par se communiquer à l’instruction secondaire. Les professeurs d’histoire ont été affranchis de la surveillance soupçonneuse que le gouvernement de l’Empire avait fait peser sur leur enseignement, et en ont profité pour expérimenter des méthodes nouvelles. Une pédagogie historique est née. Elle s’est révélée avec l’approbation du Ministère dans les discussions de la Société pour l’étude des questions d’enseignement secondaire, dans la Revue de renseignement secondaire et la Revue universitaire. Elle a reçu la consécration officielle dans les Instructions jointes au programme de 1890 ; le rapport sur l’histoire, œuvre de M. Lavisse, est devenu la charte qui protège les professeurs partisans de la réforme dans la lutte contre la tradition."

    "L’étude des événements et des évolutions le familiarise avec l’idée de la transformation continuelle des choses humaines, elle le garantit de la frayeur irraisonnée des changements sociaux ; elle rectifie sa notion du progrès. – Toutes ces acquisitions rendent l’élève plus apte à participer à la vie publique ; l’histoire paraît ainsi renseignement indispensable dans une société démocratique."

    "Le Collège de France était un vestige des institutions de l’Ancien Régime. Dressé au xvie siècle contre la Sorbonne scolastique pour être l’asile des sciences nouvelles, il avait ce glorieux privilège de représenter historiquement les hautes études spéculatives, l’esprit de libre recherche, et les intérêts de la science pure. Malheureusement, dans le domaine des sciences historiques, le Collège de France avait laissé, jusqu’à un certain point, s’oblitérer sa tradition. Les grands hommes qui enseignaient l’histoire dans cette illustre maison (J. Michelet, par exemple) n’étaient pas des techniciens, ni, à proprement parler, des savants. Leur éloquence agissait sur des auditoires qui n’étaient pas composés d’étudiants en histoire."

    "M. V. Duruy, ministre de l’instruction publique, appuyait les partisans d’une renaissance des hautes études. Mais il considéra comme impraticable de toucher, soit pour les remodeler, soit pour les fusionner, soit pour les supprimer, aux établissements existants : Collège de France, Facultés des Lettres, École normale supérieure, École des chartes, tous consacrés par des services rendus, par l’illustration personnelle d’hommes qui leur avaient appartenu ou qui leur appartenaient. Il ne modifia rien, il ajouta. Il couronna l’édifice un peu disparate qui existait en créant une « École pratique des hautes études », qui fut établie en Sorbonne (1868).

    L’École pratique des hautes études (section d’histoire et de philologie) avait pour raison d’être, dans la pensée de ceux qui la créèrent, de préparer des jeunes gens à faire des recherches originales d’un caractère scientifique. Pas de préoccupations professionnelles, pas de vulgarisation. On n’y viendrait pas pour s’informer des résultats de la science, mais, comme l’étudiant en chimie vient dans un laboratoire, pour se rompre aux procédés techniques qui permettent d’obtenir des résultats nouveaux. Ainsi l’esprit du nouvel institut n’était pas sans analogie avec celui de la tradition primitive du Collège de France.
    "
    -Charles-Victor Langlois & Charles Seignobos, Introduction aux études historiques, ENS Éditions, Bibliothèque idéale des sciences sociales, Publication sur OpenEdition Books : 14 février 2014 (1898 pour la première édition).

    http://books.openedition.org/enseditions/301


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