L'Hydre et l'Académie

    La guerre de l'euro a commencé

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    Johnathan R. Razorback
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    La guerre de l'euro a commencé

    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 14 Nov - 15:40

    Qui peut bien croire à l'euro ? Y a-t-il encore des esprits indépendants, sérieux, réfléchis pour parier sur l’avenir de la monnaie unique ? On peut en douter à la lecture du petit opuscule que vient de publier Jean-Jacques Rosa sous le titre explicite "L'euro : comment s'en débarrasser" [1]. Le professeur Rosa n'est pas à proprement parler un gauchiste et ceux de nos lecteurs qui reprochent à cette revue de faire la part trop belle à Emmanuel Todd, à Jacques Sapir, à Paul Jorion ou à Joseph Stiglitz devraient trouver son pédigrée plutôt présentable. Economiste libéral, professeur à l'Institut d'études politiques de Paris, ancien membre du Conseil d'analyse économique, il n'a pas l’habitude de hasarder sa plume dans les feuilles progressistes ni de battre l’estrade pour Attac ou pour le Front de gauche.

    Et pourtant M. Rosa est un opposant irréductible à l'euro et cela depuis toujours. Il a même publié en 1998, sous le titre l'Erreur européenne [2], un des tous premiers plaidoyers sérieux contre la monnaie unique. L'auteur y pointait l'une après l'autre les causes de cet échec annoncé et les conséquences qu’il aurait sur les économies européennes: redémarrage du chômage, déséquilibres commerciaux abyssaux, endettement massif des classes populaires et des Etats, perte de compétitivité de l'Europe... Tout y était parfaitement expliqué, exposé jusqu’au moindre détail. Et pourtant, le livre se heurta à une hostilité quasi générale. Pensez donc, un économiste sérieux qui ne prenait pas l'euro au sérieux ! Au moment même où Romano Prodi prophétisait, après Jacques Delors, que la mise en circulation de l’euro créerait « mécaniquement » un point de croissance supplémentaire et des millions d’emplois en Europe. Nous nagions alors en plein mirage et, pour tout dire, en pleine escroquerie.

    L’époque a changé. Les faits ont donné raison aux eurosceptiques. Le piège de l’euro s’est refermé : « La monnaie unique s’est révélée être, comme prévu, un fiasco nocif pour les économies nationales qu’elle a privées d’un amortisseur de crise essentiel dans les remous de la « grande dépression ». Pouvait-il en être autrement ? Aucune chance, répond Jean-Jacques Rosa. Adopter une monnaie unique suppose que l’on fasse partie d’une zone monétaire homogène. Or tel n’est pas le cas des pays européens : « leurs conjonctures ne sont pas synchronisées, leurs inflations sont différentes, voire divergentes, les mobilités internationales du facteur travail sont très limitées : le chômeur de Naples ne va qu’exceptionnellement chercher du travail à Madrid, Strasbourg ou Berlin ». Tous les discours du monde ne peuvent rien changer à cela.

    Ce constat est-il susceptible d’évoluer dans l’avenir et l’intensification des échanges au sein de la zone euro conduira-t-elle à une convergence des économies nationales ? Pas plus, rétorque Jean-Jacques Rosa. La théorie économique, encore récemment étayée par les travaux du prix Nobel Paul Krugman, montre au contraire que l’ouverture des marchés ne conduit pas à une homogénéisation mais à une spécialisation régionale des zones qui composent le territoire européen. L’euro n’aura donc pas plus de sens demain qu’aujourd’hui. A court terme, la monnaie unique est une mesure inappropriée qui affaiblit les Etats dans une conjoncture internationale difficile. A long terme, elle impose à chacun des pays d’Europe un modèle de développement uniforme et centralisé, alors que le monde de demain privilégiera les entités souples et mobiles. Au final, on ne trouve que faiblesse et vulnérabilité, là où l’on nous avait promis de la force et de la robustesse.

    Tout cela était connu, et même archi-connu des économistes.  Mais les élites dirigeantes de la politique, de l’administration et des affaires n’ont voulu en faire qu’à leur tête. Depuis 60 ans, elles poursuivent la même chimère absurde : faire de l’Europe des nations le pendant des Etats Unis d’Amérique. Chaque tentative – serpent monétaire européen, création du marché unique, traité de Maastricht – s’est pourtant soldée par un échec mais chaque fois la réponse a été la même : « s’il y a échec, c’est que nous ne sommes pas assez intégrés, allons plus loin et plus vite vers l’intégration ». On a allègrement franchi le pas de l’intégration monétaire et on en mesure aujourd’hui les résultats: l’Allemagne, compte tenu de sa faible inflation et de sa politique de modération salariale, en tire largement profit. En revanche, les pays européens les plus fragiles, privés de toute marge monétaire, n’ont plus d’autre moyen pour soutenir leur activité que d’accroitre leur demande intérieure et de multiplier les déficits. On met alors en place de soi-disant fonds de sauvetage, assortis de mesures de récession, qui ne font qu’asphyxier davantage la situation de ces pays. En réalité, comme on le voit bien dans les crises grecque et portugaise, l’unique objectif de ces aides est d’éviter la faillite des grandes banques, françaises ou allemandes, qui ont prêté sans discernement, en aucune façon d’aider les pays du sud à s’en sortir.

    L’échec de l’euro était donc prévisible. Mais alors pourquoi s’être embarqué dans cette aventure ? Qui sont les responsables de cet immense cafouillage ? Sur ce point, le livre de M. Rosa apporte des éclairages nouveaux et substantiels. L’aveuglement des politiques et de la haute fonction publique européenne y a, bien sûr, sa part. Certains politiques, moins aveugles que d’autres, ont joué sciemment la carte de l’euro pour précipiter le mouvement vers le fédéralisme. C’est clairement le dessein des Trichet, des Juncker, des Barnier qui profitent aujourd’hui de la crise grecque pour exiger la mise en place d’un gouvernement économique européen et la nomination d’un super ministre des finances. Peine perdue, nous dit Jean-Jacques Rosa, leur agitation restera lette morte. Pour que leur projet prenne forme, il faudrait que les nations européennes acceptent de mettre en place des mécanismes de solidarité de très grande envergure. Or on voit bien que ces mécanismes n’ont aucune chance d’émerger tant que les opinions publiques allemandes et nord-européennes sont ce qu’elles sont. Les eurosceptiques peuvent dormir sur leurs deux oreilles, le gouvernement économique européen n’est pas pour demain.

    Si l’euro ne fait pas le bonheur des peuples, ni celui des politiques, il fait en revanche la fortune des banquiers et des grands groupes de l’industrie et du commerce. L’argent attire l’argent, les capitaux affluent là où l’inflation et les risques de change sont les plus faibles. L’euro présente à cet égard le double avantage d’être une monnaie unique et une monnaie forte. Avantage appréciable pour « les emprunteurs permanents (ou « structurels ») que sont les Etats et les grandes entreprises. Avec une monnaie forte, obtenir de l’argent leur coûte moins cher » et on se doute que cette avantage fait surtout l’affaire des créanciers – banques, fonds de pension et autres brasseurs d’argent – qui prêtent ici dans les meilleurs conditions de sécurité. Cette euphorie débitrice aura couté cher à la Grèce, à l’Espagne et au Portugal, victimes des mirages de la finance internationale.

    Mais il n’y a pas que les banquiers que l’euro aura enrichis. C’est également une aubaine pour les grands groupes. Ils trouvent dans la zone euro l’espace idéal pour agir de façon concertée. « Tout devient plus simple pour les cartels lorsque les prix sont établis partout en une seule monnaie, sans aucune variation de change ». Signe de cette « cartellisation » de l’Europe : le nombre d’affaires d’ententes illicites se multiplie et dans chacun des cas les marges indues se chiffrent en dizaines de milliards d’euros. Voilà comment on cherche à organiser le racket des consommateurs européens.

    L’heure n’est plus aux tergiversations, nous dit Jean-Jacques Rosa. Il faut sortir de l’euro. Et le plus vite possible, car ceux qui en sortiront les derniers seront pris dans le naufrage final de la monnaie unique et ils payeront le prix fort. Certes, le retour aux monnaies nationales pourrait avoir un coût élevé puisque la dévaluation qui s’ensuivra majorera d’autant le montant de la dette extérieure des candidats à la sortie. Mais cet inconvénient peut être évité, si l’on procède préventivement à une dévaluation de l’euro. Il est peu probable que l’Allemagne accepte spontanément cette dévaluation, mais elle peut y être contrainte par des pays du sud comme la Grèce s’ils décident de ne plus rembourser ou d’imposer unilatéralement une restructuration de leur dette.

    C’est en France que la sortie de l’euro risque de susciter  le plus de difficultés : la classe politique et la haute administration, imprégnées depuis des décennies par les chimères européistes, feront tout pour retarder un choix qui signifie leur faillite politique. Les grands groupes, dont on connait le poids sur les décideurs politiques et sur les médias, s’y opposeront également de toutes les forces.  « Le clivage politique le plus significatif de ce début de siècle n’est plus dans l’opposition traditionnelle d’une gauche et d’une droite qui appliquent, une fois au pouvoir, des recettes presque identiques, « globalisation oblige », disent-elles. Il commence à émerger d’un affrontement profond, bien qu’encore mal formulé, entre un populisme de la grande masse des citoyens ordinaires dont l’horizon est essentiellement national, et des élites coalisées, celles de l’Etat comme des grandes entreprises, dont le cadre de référence se veut cosmopolite et global. ». Dans cette bataille de grande ampleur, les élites technocratiques et oligarchiques n’incarnent plus l’avant-garde de la modernité, comme elles tentent de le faire croire. Elles sont, tout au contraire, les héritières du monde qui vient de finir, celui des empires, des conglomérats, des cartels et de la centralisation. Celui de la lourdeur alors que les peuples aspirent à nouveau à l’autonomie et à la légèreté. « Le cartel multinational de l’euro ne durera pas », pronostique Jean-Jacques Rosa, « la guerre de sécession a déjà commencé ». Les insurgés d’Athènes, de Lisbonne, de Madrid et de Rome ont commencé à lui donner raison.

    Paul Gilbert.

    [1] . Jean-Jacques Rosa, L’euro : comment s’en débarrasser.  (Grasset, 2011)
    [2].  Jean-Jacques Rosa, L’erreur européenne.  (Grasset, 1998)


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