L'Hydre et l'Académie

    Spinoza : Oeuvres complètes + Correspondance + articles le concernant

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    Johnathan R. Razorback
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    Spinoza : Oeuvres complètes + Correspondance + articles le concernant

    Message par Johnathan R. Razorback le Mer 12 Nov - 21:21

    http://books.google.fr/books?id=ZloCBAAAQBAJ&pg=PA1219&dq=spinoza&hl=fr&sa=X&ei=-c5jVJ_tIovxaobcgZAI&ved=0CEEQ6AEwBjgU#v=onepage&q=spinoza&f=false

    http://spinoza.fr/

    http://fr.wikisource.org/wiki/Lettres_(Spinoza)

    http://www.earlymoderntexts.com/authors/spinoza.html

    http://www.dmoz.org/World/Fran%C3%A7ais/Sciences/Sciences_humaines_et_sociales/Philosophie/Philosophes/S/Spinoza,_Baruch/Articles

    http://www.iep.utm.edu/spin-pol/#H4

    « Lorsqu’on lit l’Ethique on comprend assez vite que, pour Spinoza, il est impossible de résoudre le problème de la liberté en niant les deux formes de déterminisme qui conditionnent la vie de tout individu. Il apparaît que l’être humain est soumis radicalement à deux genres de lois : celle de la nature et celle de la culture et qu’il ne peut se soustraire à aucune de ces deux législations. En gardant cet enseignement à l’esprit, il se pourrait qu’une des plus grandes falsifications de la réalité qui a marqué l’histoire de la pensée moderne et qui continue à influencer nos existences, est celle de Kant qui nous a proposé comme solution existentielle au déterminisme un nouveau rêve dont on pourrait schématiser le contenu en ces termes : dans la nature, l’homme vit aliéné mais dans la culture, il est libre car, alors que la nature est phénomène objectif déterminant, la culture est un phénomène subjectif entièrement issu d’un sens commun « autonome », « inconditionné ou désintéressé, pour reprendre ses propres termes. Kant a voulu résoudre le problème de la liberté en transcendant le déterminisme, c’est-à-dire en niant la double aliénation dont tout individu est le centre. Or le prix de cette perversion a été, chez Kant, la répudiation de la philosophie rationnelle au profit de la croyance.
    Si le problème de la liberté demeure la question capitale de la pensée moderne, il faut peut-être rappeler ce qu’a été l’entreprise démesurée de Kant pour mieux comprendre la nécessité de retourner vers Spinoza afin de réhabiliter, grâce à lui, cette vérité selon laquelle la liberté est la pensée philosophique de l’Etre, car seule la philosophie est capable d’assumer le déterminisme de la nature comme celui de la culture sans renoncer à la liberté individuelle, liberté incomparable à cette autonomie de la volonté dont, selon Kant, la personne serait dépositaire.
    La liberté selon Spinoza est individuelle, physique et métaphysique alors que celle de Kant personnelle, morale et culturelle. En effet, ce qui distingue radicalement la liberté spinoziste de la liberté kantienne tient au fait que la seconde n’est possible que si un univers se constitue à l’intérieur duquel les lois de la nature sont, sinon réfutées, du moins récusées au profit de certaines finalités sur lesquelles elles n’ont plus prise. Or la réalisation effective, objective, concrète de cet univers dépend d’un jugement esthétique, déterminant et inconditionné, grâce auquel l’être humain s’affranchit du déterminisme de la nature au profit de la détermination culturelle de l’homme.
    » (7-8 )
    -Bertrand Dejardin, Éthique et esthétique chez Spinoza. Liberté philosophique et servitude culturelle, L’Harmattan, coll. Ouverture philosophique, 2012, 441 pages.

    « D’un côté, le philosophe hollandais mérite en effet d’être compté au nombre des pères historiques de la pensée libérale, puisqu’il a été l’un des premiers et l’un des plus audacieux défenseurs de la liberté d’expression et de la démocratie dans l’Europe de l’âge classique. D’un autre côté, il mérite de figurer au rang des critiques les plus radicaux des impensés du libéralisme actuel. Non seulement sa philosophie déconstruit par avance l’individualisme possessif autour duquel s’est cristallisée la doctrine libérale au cours des deux derniers siècles, mais surtout, en sapant le fondement métaphysique sur lequel est censée reposer notre liberté de choix et de préférence, il ne pouvait que remettre drastiquement en question la valeur légitimatrice des procédures électorales et consuméristes dont les sociétés libérales font leurs boussoles pour orienter leur devenir. » (p.16-17)

    « Si l’on spécifie l’usage de l’adjectif « spinozien » pour faire référence à ce qu’a écrit effectivement Spinoza, la plupart des auteurs que nous considérons comme « spinozistes » apparaîtront comme des hérétiques à l’égard de la doctrine spinozienne. […] Qui que ce soit peut s’emparer de ce corpus de propositions et poursuivre le développement de la logique qu’elles ne font qu’esquisser, orienter cette logique vers des domaines insoupçonnés du philosophe hollandais, l’approprier à des fins qui pourraient diverger des siennes. » (p.18-19)

    « Le nécessitarisme, qui semble condamner toute liberté et assujettir l’homme à la condition passive d’un objet purement physique, est simultanément la condition de possibilité du savoir et du pouvoir que l’homme espère acquérir sur la nature. C’est dans la mesure où la philosophie et la science nous permettent de reconnaître (toujours partiellement) les rapports d’enchaînement causal dans lesquels s’inscrivent nos comportements que cette « reconnaissance de la nécessité » peut se transformer en « puissance de libération ». » (p.89)

    « Il est significatif que d’Holbach […] attribue la paternité de cette universalisation du principe de conservation au livre XI de la Cité de Dieu. Dans les chapitres 27 et 28, Saint Augustin unifie lui aussi sous une même tendance à « aimer l’existence » l’amour de soi humain, l’instinct de conservation animal, le principe de croissance qui anime les plantes, et jusqu’aux forces mécaniques qui poussent un objet inanimé à protéger son existence en prenant la position d’équilibre qui convient le mieux à sa nature. Il n’est donc pas étonnant que même un réfutateur du spinozisme comme Pluquet puisse tomber d’accord avec d’Holbach pour autant qu’on lui présente le conatus sous ce jour particulier. » (p.170)

    « La résonance, c’est en premier lieu ce qui permet au son de durer, d’affirmer son existence propre une fois qu’a cessé d’agir la cause qui l’a produit : tant que l’archet frotte la corde, c’est son frottement qui se fait entendre ; l’identité propre au son de la corde elle-même n’apparaît que lorsque l’archet s’est levé. S’esquisse ici une réflexion sur la physique de la pensée : une idée n’est certes que l’effet de rencontres matérielles entre des corps ; elle n’est originellement que le résultat d’impressions imposées (de l’intérieur ou de l’extérieur) au cerveau pensant. Mais elle acquiert une existence propre à partir du moment où elle résonne, soit dès que sa durée s’étend au-delà de la rencontre qui l’a produite. […] Pour que la métaphore harmonique perde ses connotations platoniciennes essentialisantes (et politiquement lénifiante), il suffit d’imaginer que les corps ne soient pas limités à résonner selon des proportions déjà fixées de tout temps par « la Nature » (naturée) mais qu’ils puissent –en tant que parties de cette nature (naturante)- s’élever par palier à des niveaux et à des domaines de résonance inédits et parfaitement « artificiels », « se monter à des tons » jamais atteints préalablement, dont l’harmonie reste à inventer. […] Que l’on vise la beauté en musique ou la démocratie en politique, le défi [du spinozisme résonant] est le même : découvrir (au double sens inséparable de comprendre et d’inventer) des formes de résonances inouïes entre les corps humains. » (p.200 et 203)

    « Comme l’attestera la physique quantique […] l’onde est peut-être bien cet horizon du matérialisme qui lui permet de dépasser les limites de son imaginaire mécaniste, sans pour autant être condamné à fuir dans la transcendance dualiste. » (p.211-212)

    « En faisant de moi un mode, Spinoza affirme que mon être et mes actions ne peuvent s’expliquer à partir de moi-même, mais seulement par référence à une autre chose. En pivotant du mode à la mode, on voit cette « autre chose » apparaître sous sa forme sociologique : je suis mode en ce que mes manières d’être s’expliquent par la réalité transindividuelle des communautés auxquelles j’appartiens ; mon effort d’auto-constitution ne peut se concevoir qu’au sein des mouvements (ondulatoires) par lesquels ces collectivités elles-mêmes s’auto-organisent et s’individuent. » (p.228-229)

    « La plupart des penseurs des Lumières, tous profondément marqués par l’empirisme lockien [sont] passablement sceptiques face au rationalisme que Spinoza hérite de Descartes. » (p.245)

    « On voit mal ce que le spinozisme pourrait opposer à la critique (sceptique) menée par Hume de la notion de causalité, laquelle se voit réduite à une simple probabilité de répétition. » (p.245)

    « L’éloge spinoziste de la raison débouche donc sur la conclusion que l’Homme n’est pas raisonnable. La rationalité fait l’objet non pas d’un être, mais d’un perpétuel devenir. […] Seul les êtres humains [peuvent] prétendre à une intellection rationnelle qui distingue leur nature de celle des autres animaux ; toutefois cette capacité d’intellection ne leur est donné que sous la forme d’un potentiel qui reste sans effet tant qu’il n’est pas actualité. » (p.259)

    « Spinoza parvient à la fois à s’aliéner les partisans de la liberté en s’acharnant contre le libre arbitre et à s’aliéner les tenants de l’absolutisme en affirmant la supériorité de la démocratie. » (p.262)

    « Du vicaire savoyard de Rousseau à l’Etre et le néant de Sartre, les traditions philosophiques dominantes seront d’accord avec le sens commun pour doter la volonté humaine de liberté, c’est-à-dire pour en faire une source originale de mouvement. » (p.266)

    « Affirmer la liberté de la volonté revient […] à soutenir que le vouloir humain ne se réduit pas à l’effet (même complexe) de causes antérieures, mais qu’il a le privilège unique de pouvoir faire surgir (depuis son for intérieur) le chaînon originel d’une nouvelle concaténation de causes et d’effets. » (p.267)

    « Faire croire à la liberté métaphysique peut être un outil d’asservissement. En persuadant les individus qu’ils sont responsables de leurs comportements, qu’il ne tient qu’à eux de bien faire, et qu’ils ne doivent s’en prendre qu’à leur propre volonté lorsque la réussite n’est pas au rendez-vous, le discours de la liberté est très utile pour réprimer les peuples. […] Dans la mesure où ma volonté est toujours le produit de certains conditionnements, on ne peut pas parler sérieusement de liberté sans tenter de prendre la mesure de ces conditionnements, de leurs origines, de leurs orientations, de leurs visées et de leurs effets. […] Une première définition extérieure [et libérale] de la liberté demanderait (légitimement) si le comportement de l’agent est volontaire ou s’il relève d’une contrainte qui fait violence à sa volonté. Le spinoziste rajoute aussitôt une deuxième question qui porte sur l’utilité propre de ce comportement : est-il dans l’intérêt de l’agent de se comporter ainsi (volontairement ou non) ? Et si non, dans l’intérêt de qui agit-il ?[…]
    Les sociétés de contrôle décrites par Deleuze tendent à nous faire épouser de plus en plus étroitement la servitude volontaire de l’esclave de Fontenelle, en ce qu’elle rendent de plus en plus difficile de connaître son maître, de savoir qu’on exécute ses ordres et de distinguer entre ses commandements et de nos inclinations. […]
    Tel est bien ce par quoi le spinozisme se distingue fondamentalement de tout libéralisme naïf : il n’accepte pas la définition hobbesienne de la liberté comme absence d’obstacle extérieur nous empêchant de « faire ce qu’on veut » sans ajouter aussitôt que cette liberté n’est qu’une forme de servitude tant que je ne veux pas ce qui est conforme à mon intérêt. […] La servitude la plus absolue et la plus irrémédiable n’est pas celle qui me force à obéir contre mon gré à un tyran, mais celle à laquelle me condamne ma propre définition du plaisir (voluptas) lorsqu’elle me conduit à être incapable de voir ou de faire ce qui m’est utile. On a ici affaire à une seconde définition de la servitude et de la liberté, qui n’est plus simplement extérieure (définie par l’absence d’obstacles externes à ce que je veux faire), mais qui permet d’instaurer une distance entre l’individu et ses volontés : certaines de ses volontés iront dans le sens de sa libération, tandis que d’autres contribueront à son asservissement
    . » (p.275-280)

    « Tout est réaction, mais tandis que la plupart des réactions ne font que reconduire les lois de fonctionnement préexistantes, d’autres réactions contribuent à infléchir le mode opératoire du système dans son ensemble. » (p.278)

    « Plus un être sera libre, moins on sera sûr de pouvoir prédire son comportement. Il sera (plus) susceptible d’innover, d’imaginer un troisième terme à l’alternative qu’on lui proposait, d’inventer une ligne de fuite dans l’impasse où on l’avait coincé.
    On retrouve ici l’éloge de la flexibilité déjà évoqué […] le degré de liberté se manifeste par le degré d’élasticité.
    » (p.296)

    « Si tous [Spinoza, Diderot, D’Holbach et Sade] affirment l’inanité des définitions traditionnelles de la morale, les leurres d’un antropocentrisme qui biaise nos représentations de la Nature, l’inutilité voire la nocivité du repentir, l’égocentration de tout être individué, l’état de guerre caractérisant les rapports interindividuels, autant de principes que résumé l’identification du droit et de la puissance, il y a toutefois entre eux cette différence qui porte l’un [Sade] à se contenter de la position immoraliste, tandis que les autres pensent tout leur travail d’écriture comme un effort voué à la dépasser à travers la construction d’un nouvel édifice théorique. […] En ce sens, Spinoza (et, avec lui, ceux que nous regroupons sous la catégorie des « spinozistes modernes »), apparaît plutôt comme un anti-Sade. […] Au sein de ce que deviendra la modernité, ces auteurs s’opposent aussi bien à Kant qu’à Sade. […] Contrairement […] à ce que deviendra le kantisme, cette reconstruction [de la morale] doit se faire dans une stricte immanence : ce n’est pas en sortant les êtres humains du règne de la nature corporée, pour en faire a priori des fins-en-soi ou des âmes dotées de libre arbitre, qu’on doit chercher à solidifier la consistance d’une morale ; ce n’est pas en opposant l’éthique à l’intérêt qu’on produira une définition éclairante ; ce n’est pas à partir d’impératifs catégoriques, de respect inflexible de ses « promesses », ou de fétichisation contractualistes, qu’on se mettra le mieux en position d’effectuer un monde possible moins injuste que le monde actuel. » (p.302)

    « L’opposition frontale avec la morale chrétienne (et kantienne) du sacrifice, qui articule toute l’éthique autour d’un choix exclusif entre mon intérêt et celui d’autrui, apparaît bien à travers cette remarque de d’Holbach : « Il seroit inutile et peut-être injuste de demander à un homme d’être vertueux, s’il ne peut l’être sans se rendre malheureux. » (Holbach, Nature, I, 179). » (p.305)

    « L’intellection rationnelle participe d’un processus constituant qui unit les intérêts égocentrés en un intérêt commun. […] C’est le […] processus que décrit d’Holbach, en le présentant sous l’angle du calcul comportemental plutôt que sous celui de la fusion des conatus. » (p.307-308)
    -Yves Citton, L’envers de la liberté. L’invention d’un imaginaire spinoziste dans la France des Lumières, éditions Amsterdam, 2006.


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Lun 21 Aoû - 20:57, édité 8 fois


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    Re: Spinoza : Oeuvres complètes + Correspondance + articles le concernant

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 20 Juin - 18:39

    "1. C’est l’opinion commune des philosophes que les passions dont la vie humaine est tourmentée sont des espèces de vices où nous tombons par notre faute, et voilà pourquoi on en rit, on en pleure, on les censure à l’envi ; quelques-uns même affectent de les haïr, afin de paraître plus saints que les autres. Aussi bien ils croient avoir fait une chose divine et atteint le comble de la sagesse, quand ils ont appris à célébrer en mille façons une prétendue nature humaine qui n’existe nulle part et à dénigrer celle qui existe réellement. Car ils voient les hommes, non tels qu’ils sont, mais tels qu’ils voudraient qu’ils fussent. D’où il est arrivé qu’au lieu d’une morale, le plus souvent ils ont fait une satire, et n’ont jamais conçu une qui pût être réduite en pratique, mais plutôt une chimère bonne à être appliquée au pays d’Utopie ou du temps de cet âge d’or pour qui l’art des politiques était assurément très-superflu. On en est donc venu à croire qu’entre toutes les sciences susceptibles d’application, la politique est celle où la théorie diffère le plus de la pratique, et que nulle sorte d’hommes n’est moins propre au gouvernement de l’État que les théoriciens ou les philosophes.

    2. Tout au contraire, les politiques passent pour plus occupés à tendre aux hommes des embûches qu’à veiller à leurs intérêts, et leur principal titre d’honneur, ce n’est pas la sagesse, mais l’habileté. Ils ont appris à l’école des faits qu’il y aura des vices tant qu’il y aura des hommes. Or, tandis qu’ils s’efforcent de prévenir la malice humaine à l’aide des moyens artificiels depuis longtemps indiqués par l’expérience et dont se servent d’ordinaire les hommes que la crainte gouverne plutôt que la raison, ils ont l’air de rompre en visière à la religion, surtout aux théologiens, lesquels s’imaginent que les souverains doivent traiter les affaires publiques selon les mêmes règles de piété qui obligent un particulier. Mais cela n’empêche pas que cette sorte d’écrivains n’aient mieux réussi que les philosophes à traiter les matières politiques, et la raison en est simple, c’est qu’ayant pris l’expérience pour guide, ils n’ont rien dit qui fût trop éloigné de la pratique.

    3. Et certes, quant à moi, je suis très-convaincu que l’expérience a déjà indiqué toutes les formes d’État capables de faire vivre les hommes en bon accord et tous les moyens propres à diriger la multitude ou à la contenir en certaines limites ; aussi je ne regarde pas comme possible de trouver par la force de la
    pensée une combinaison politique, j’entends quelque chose d’applicable, qui n’ait déjà été trouvée et expérimentée. Les hommes, en effet, sont ainsi organisés qu’ils ne peuvent vivre en dehors d’un certain droit commun ; or la question des droits communs et des affaires publiques a été traitée par des hommes très-rusés, ou très-habiles, comme on voudra, mais à coup sûr très-pénétrants, et par conséquent il est à peine croyable qu’on puisse concevoir quelque combinaison vraiment pratique et utile qui n’ait pas été déjà suggérée par l’occasion ou le hasard, et qui soit restée inconnue à des hommes attentifs aux affaires publiques et à leur propre sécurité
    ." (p.5)

    "4. Lors donc que j’ai résolu d’appliquer mon esprit à la politique, mon dessein n’a pas été de rien découvrir de nouveau ni d’extraordinaire, mais seulement de démontrer par des raisons certaines et indubitables ou, en d’autres termes, de déduire de la condition même du genre humain un certain nombre de principes parfaitement d’accord avec l’expérience ; et pour porter dans cet ordre de recherches la même liberté d’esprit dont on use en mathématiques, je me suis soigneusement abstenu de tourner en dérision les actions humaines, de les prendre en pitié ou en haine ; je n’ai voulu que les comprendre. En face des passions, telles que l’amour, la haine, la colère, l’envie, la vanité, la miséricorde, et autres mouvements de l’âme, j’y ai vu non des vices, mais des propriétés, qui dépendent de la nature humaine, comme dépendent de la nature de l’air le chaud, le froid, les tempêtes, le tonnerre, et autres phénomènes de cette espèce, lesquels sont nécessaires, quoique incommodes, et se produisent en vertu de causes déterminées par lesquelles nous nous efforçons de les comprendre." (p.6)

    "Chacun ne peut s’empêcher de désirer que ses semblables vivent à sa guise, approuvent ce qui lui agrée et repoussent ce qui lui déplaît. D’où il arrive que tous désirant être les premiers, une lutte s’engage, on cherche à s’opprimer réciproquement." (p.6)

    "Les hommes sont nécessairement sujets aux passions, et que leur nature est ainsi faite qu’ils doivent éprouver de la pitié pour les malheureux et de l’envie pour les heureux." (p.6)

    "S’imaginer qu’on amènera la multitude ou ceux qui sont engagés dans les luttes de la vie publique à régler leur conduite sur les seuls préceptes de la raison, c’est rêver l’âge d’or et se payer de chimères." (p.6)

    "Comme les hommes, barbares ou civilisés, s’unissent partout entre eux et forment une certaine société civile, il s’ensuit que ce n’est point aux maximes de la raison qu’il faut demander les principes et les fondements naturels de l’État, mais qu’il faut les déduire de la nature et de la condition commune de l’humanité." (p.7)

    "Toutes les choses de la nature peuvent être également conçues d’une façon adéquate, soit qu’elles existent, soit qu’elles n’existent pas." (p.7)

    "4. Par droit naturel j’entends donc les lois mêmes de la nature ou les règles selon lesquelles se font toutes choses, en d’autres termes, la puissance de la nature elle-même ; d’où il résulte que le droit de toute la nature et partant le droit de chaque individu s’étend jusqu’où s’étend sa puissance ; et par conséquent tout ce que chaque homme fait d’après les lois de la nature, il le fait du droit suprême de la nature, et autant il a de puissance, autant il a de droit.

    5. Si donc la nature humaine était ainsi constituée que les hommes vécussent selon les seules prescriptions de la raison et ne fissent aucun effort pour aller au delà, alors le droit naturel, en tant qu’on le considère comme se rapportant proprement au genre humain, serait déterminé par la seule puissance de la raison. Mais les hommes sont moins conduits par la raison que par l’aveugle désir, et en conséquence la puissance naturelle des hommes, ou, ce qui est la même chose, leur droit naturel, ne doit pas être défini par la raison, mais par tout appétit quelconque qui les détermine à agir et à faire effort pour se conserver. J’en conviens, au surplus : ces désirs qui ne tirent pas leur origine de la raison sont moins des actions de l’homme que des passions. Mais, comme il s’agit ici de la puissance universelle ou, en d’autres termes, du droit universel de la nature, nous ne pouvons présentement reconnaître aucune différence entre les désirs qui proviennent de la raison et ceux qui sont engendrés en nous par d’autres causes, ceux-ci comme ceux-là étant des effets de la nature et des développements de cette énergie naturelle en vertu de laquelle l’homme fait effort pour persévérer
    dans son être
    ." (p. Cool

    "La plupart des philosophes s’imaginent que les ignorants, loin de suivre l’ordre de la nature, le violent au contraire, et ils conçoivent les hommes dans la nature comme un État dans l’État. A les en croire, en effet, l’âme humaine n’est pas produite par des causes naturelles, mais elle est créée immédiatement par Dieu dans un tel état d’indépendance par rapport au reste des choses qu’elle a un pouvoir absolu de se déterminer et d’user parfaitement de la raison. Or l’expérience montre surabondamment qu’il n’est pas plus en notre pouvoir de posséder une âme saine qu’un corps sain. De plus, chaque être faisant effort, autant qu’il est en lui, pour conserver son être, il n’est point douteux que, s’il dépendait aussi bien de nous de vivre selon les préceptes de la raison que d’être conduits par l’aveugle désir, tous les hommes se confieraient à la raison et régleraient sagement leur vie, et c’est ce qui n’arrive pas. Car chacun a son plaisir particulier qui l’entraîne, trahit sua quemque voluptas ; et les théologiens n’ôtent pas cette difficulté en soutenant que la cause de cette impuissance de l’homme, c’est un vice ou un péché de la nature humaine, lequel a son origine dans la chute de
    notre premier père.
    " (p.Cool

    "Mais le diable lui-même, qui donc l’a trompé ? qui a fait de lui, c’est-à-dire de la première de toutes les créatures intelligentes, un être assez insensé pour vouloir s’élever au-dessus de Dieu ?" (p.9)

    "Plus vous concevrez l’homme comme libre, plus vous serez forcé de reconnaître qu’il doit nécessairement se conserver et être maître de son âme, conséquence que chacun m’accordera aisément, pourvu qu’il ne confonde pas la liberté avec la contingence. La liberté, en effet, c’est la vertu ou la perfection. Donc tout ce qui accuse l’homme d’impuissance ne peut être rapporté à sa liberté. C’est pourquoi on ne pourrait pas dire que l’homme est libre en tant qu’il peut ne pas exister ou en tant qu’il peut ne pas user de sa raison ; s’il est libre, c’est en tant qu’il peut exister et agir selon les lois de la nature humaine. Plus donc nous considérons l’homme comme libre, moins il nous est permis de dire qu’il peut ne pas user de sa raison et choisir le mal de préférence au bien." (p.9)

    "Les lois de la raison humaine, lesquelles n’ont rapport qu’à l’utilité vraie et à la conservation des hommes ; mais elle embrasse une infinité d’autres lois qui regardent l’ordre éternel de la nature entière, dont l’homme n’est qu’une parcelle, ordre nécessaire par qui seul tous les individus sont déterminés à exister et à agir d’une manière donnée.." (p.9)

    "9. Il suit encore de là que tout homme appartient de droit à autrui aussi longtemps qu’il tombe sous son pouvoir, et qu’il s’appartient à lui-même dans la mesure où il peut repousser toute violence, réparer à son gré le dommage qui lui a été causé, en un mot, vivre absolument comme il lui plaît.

    10. Je dis qu’un homme en a un autre sous son pouvoir, quand il le tient enchaîné, ou quand il lui a ôté ses armes et les moyens de se défendre ou de
    s’évader, ou encore quand il le maîtrise par la crainte, ou enfin quand il se l’est tellement attaché par ses bienfaits que celui-ci veut obéir aux volontés de son bienfaiteur de préférence aux siennes propres et vivre à son gré plutôt qu’au sien. Dans le premier cas et dans le second, on tient le corps, mais point l’âme ; dans les deux autres, au contraire, on tient l’âme aussi bien que le corps, mais seulement tant que dure la crainte ou l’espérance ; car, ces sentiments disparus, l’esclave redevient son maître.

    11. La faculté qu’a l’âme de porter des jugements peut aussi tomber sous le droit d’autrui, en tant qu’un homme peut être trompé par un autre homme. D’où il suit que l’âme n’est entièrement sa maîtresse que lorsqu’elle est capable d’user de la droite raison. Il y a plus, comme la puissance humaine ne doit pas tant se mesurer à la vigueur du corps qu’à la force de l’âme, il en résulte que ceux-là s’appartiennent le plus à eux-mêmes qui possèdent au plus haut degré la raison et sont le plus conduits par elle. Et par conséquent je dis que l’homme est parfaitement libre en tant qu’il est conduit par la raison ; car alors il est déterminé à agir en vertu de causes qui s’expliquent d’une façon adéquate par sa seule nature, bien que d’ailleurs ces causes le déterminent nécessairement. La liberté, en effet, (comme je l’ai montré à l’article 7 du présent chapitre), la liberté n’ôte pas la nécessité d’agir, elle la pose
    ." (p.10)

    "Les hommes sont presque toujours conduits par l’appétit sans raison, ce qui n’empêche pas qu’ils ne suivent nécessairement l’ordre de la nature, loin de le troubler ; et c’est pourquoi l’ignorant, dont l’âme est impuissante, n’est pas plus obligé par le droit naturel de gouverner sa vie avec sagesse que le malade n’est tenu d’avoir un corps sain." (p.12)

    "La liberté humaine est d’autant plus grande que l’homme est plus capable d’être conduit par la raison et de modérer ses appétits." (p.12)

    "Pour ce qui regarde la religion, il est également certain que l’homme est d’autant plus libre et d’autant plus soumis à lui-même qu’il a plus d’amour pour Dieu et l’honore d’un cœur plus pur." (p.12)

    "Dans l’état de société, du moment que le droit commun établit ce qui est à celui-ci et ce qui est à celui-là, l’homme juste est celui dont la constante volonté est de rendre à chacun ce qui lui est dû ; l’homme injuste celui qui, au contraire, s’efforce de faire sien ce qui est à autrui." (p.13)

    "Tout État, quel qu’il soit, forme un ordre civil, le corps entier de l’État s’appelle cité et les affaires communes de l’État, celles qui dépendent du chef du gouvernement, constituent la république. Nous appelons les membres de l’État citoyens en tant qu’ils jouissent de tous les avantages de la cité, et sujets en tant qu’ils sont tenus d’obéir aux institutions et aux lois. Enfin il y a trois sortes d’ordres civils, la démocratie, l’aristocratie et la monarchie." (p.13)

    "Chaque citoyen ou sujet a d’autant moins de droit que l’État tout entier a plus de puissance que lui." (p.13)

    "L’homme, en effet, dans l’ordre social comme dans l’ordre naturel, agit d’après les lois de sa nature et cherche son intérêt ; la principale différence, c’est que dans l’ordre social tous craignent les mêmes maux et il y a pour tous un seul et même principe de sécurité, une seule et même manière de vivre, ce qui n’enlève certainement pas à chaque individu la faculté de juger." (p.14)

    "Chaque citoyen, loin d’être son maître, relève de l’État, dont il est obligé d’exécuter tous les ordres, et qu’il n’a aucun droit de décider ce qui est juste ou injuste, pieux ou impie ; mais au contraire le corps de l’État devant agir comme par une seule âme, et en conséquence la volonté de l’État devant être tenue pour la volonté de tous, ce que l’État déclare juste et bon on le doit considérer comme déclaré tel par chacun. D’où il suit qu’alors même qu’un sujet estimerait iniques les décrets de l’État, il n’en serait pas moins tenu de les exécuter.

    6. Mais, dira-t-on, n’est-il pas contre la raison qu’un homme se soumette absolument au jugement d’autrui ? et à ce compte l’ordre social répugnerait à la raison, d’où il faudrait conclure que l’ordre social est déraisonnable, et qu’il ne peut être institué que par des hommes dépourvus de raison. Je réponds que la raison n’est jamais contraire à la nature, et par conséquent que la saine raison ne peut ordonner que chaque individu reste son maître, tant qu’il est sujet aux passions (par l’article 15 du précédent chapitre) : ce qui revient à dire (par l’article 5 du chapitre I) que, selon la saine raison, cela est absolument impossible. Ajoutez que la raison nous prescrit impérieusement de chercher la paix, laquelle n’est possible que si les droits de l’État sont préservés de toute atteinte, et en conséquence plus un homme est conduit par la raison, c’est-à-dire (par l’article 11 du précédent chapitre), plus il est libre, plus constamment il maintiendra les droits de l’État et se conformera aux ordres du souverain dont il est le sujet. Ajoutez à cela que l’ordre social est naturellement institué pour écarter la crainte commune et se délivrer des communes misères, et par conséquent qu’il tend surtout à assurer à ses membres les biens que tout homme, conduit par sa raison, se serait efforcé de se procurer dans l’ordre naturel, mais bien vainement (par l’article 15 du chapitre précédent). C’est pourquoi, si un homme conduit par la raison est forcé quelquefois de faire par le décret de l’État ce qu’il sait contraire à la raison, ce dommage est compensé avec avantage par le bien qu’il retire de l’ordre social lui-même. Car c’est aussi une loi de la raison qu’entre deux maux il faut choisir le moindre, et par conséquent nous pouvons conclure qu’en aucune rencontre un citoyen qui agit selon l’ordre de l’État ne fait rien qui soit contraire aux prescriptions de sa raison
    ." (p.14-15)

    "L’État le plus puissant et le plus maître de soi, c’est l’État qui est fondé selon la raison et dirigé par elle. Car le droit de l’État est déterminé par la puissance de la multitude en tant qu’elle est conduite comme par une seule âme. Or cette union des âmes ne pourrait en aucune manière se concevoir, si l’État ne se proposait pour principale fin ce qui est reconnu utile à tous par la saine raison." (p.15)

    "Tous les actes auxquels personne ne peut être déterminé par des promesses ou des menaces ne tombent point sous le droit de l’État. Personne, par exemple, ne peut se dessaisir de la faculté de juger. Par quelles récompenses, en effet, ou par quelles promesses amènerez-vous un homme à croire que le tout n’est pas plus grand que sa partie, ou que Dieu n’existe pas, ou que le corps qu’il voit fini est l’être infini, et généralement à croire le contraire de ce qu’il sent et de ce qu’il pense ? Et de même, par quelles récompenses ou par quelles menaces le déciderez-vous à aimer ce qu’il hait ou à haïr ce qu’il aime ? J’en dis autant de ces actes pour lesquels la nature humaine ressent une répugnance si vive qu’elle les regarde comme les plus grands des maux, par exemple, qu’un homme rend témoignage contre lui-même, qu’il se torture, qu’il tue ses parents, qu’il ne s’efforce pas d’éviter la mort, et autres choses semblables où la récompense et la menace ne peuvent rien. Que si nous voulions dire toutefois que l’État a le droit ou le pouvoir de commander de tels actes, ce ne pourrait être que dans le même sens où l’on dit que l’homme a le droit de tomber en démence et de délirer. Un droit, en effet, auquel nul ne peut être astreint, qu’est-ce autre chose qu’un délire ? Et je parle ici expressément de ces actes qui ne peuvent tomber sous le droit de l’État et auxquels la nature humaine répugne généralement. Car qu’un sot ou un fou ne puisse être amené par aucune promesse, ni par aucune menace, à exécuter les ordres de l’État, que tel ou tel individu, par cela seul qu’il est attaché à telle ou telle religion, se persuade que les droits de l’État sont les plus grands des maux, les droits de l’État ne sont pas pour cela frappés de nullité, puisque le plus grand nombre des citoyens continue à en reconnaître l’empire ; et par conséquent, comme ceux qui ne craignent ni n’espèrent rien à ce titre ne relèvent plus que d’eux-mêmes (par l’article 10 du précédent chapitre), il s’ensuit que ce sont des ennemis de l’État (par l’article 14 du même chapitre) et qu’on a le droit de les contraindre." (p.15)

    "Des décrets capables de jeter l’indignation dans le cœur du plus grand nombre des citoyens ne sont plus dès lors dans le droit de l’État. Car il est certain que les hommes tendent naturellement à s’associer, dès qu’ils ont une crainte commune ou le désir de venger un dommage commun ; or le droit de l’État ayant pour définition et pour mesure la puissance commune de la multitude, il s’ensuit que la puissance et le droit de l’État diminuent d’autant plus que l’État lui-même fournit à un plus grand nombre de citoyens des raisons de s’associer dans un grief commun." (p.15-16)

    "Si j’ai promis à quelqu’un de lui garder une somme d’argent, je suis dégagé de ma promesse du moment que j’apprends ou que je crois savoir que cet argent est le produit d’un vol ; j’agirai beaucoup mieux en m’occupant de le restituer au légitime propriétaire." (p.18)

    "Au souverain seul il appartient de décider ce qui est bon ou mauvais, ce qui est juste ou injuste, en d’autres termes, ce qu’il convient à tous et à chacun de faire ou de ne pas faire. C’est donc au souverain seul de faire les lois, et, quand il s’élève une difficulté à leur sujet, de les interpréter pour chaque cas particulier et de décider si le cas donné est conforme ou non conforme à la loi (voyez les articles 3, 4, 5 du précédent chapitre) ; c’est encore à lui de faire la guerre ou de poser les conditions de la paix, de les offrir ou d’accepter celles qui sont offertes." (p.18)

    "On ne peut pas dire d’une manière absolue que l’État ne soit astreint à aucune loi et qu’il ne puisse pas pécher. Si, en effet, l’État n’était astreint à aucune loi, à aucune règle, pas même à celles sans lesquelles l’État cesserait d’être l’État, alors l’État dont nous parlons ne serait plus une réalité, mais une chimère. L’État pèche donc quand il fait ou quand il souffre des actes qui peuvent être cause de sa ruine, et, dans ce cas, en disant qu’il pèche, nous parlons dans le même sens où les philosophes et les médecins disent que la nature pèche ; d’où il suit qu’on peut dire à ce point de vue que l’État pèche quand il agit contre les règles de la raison." (p.19)

    "Faire mourir, spolier les citoyens, ravir les vierges et autres actions semblables, tout cela change la crainte en
    indignation et par conséquent l’état social en état d’hostilité
    ." (p.20)

    "Quant aux contrats ou aux lois par lesquelles la multitude transfère son droit propre aux mains d’une assemblée ou d’un homme, il n’est pas douteux qu’on ne doive les violer, quand il y va du salut commun ; mais dans quel cas le salut commun demande-t-il qu’on viole les lois ou qu’on les observe ? c’est une question que nul particulier n’a le droit de résoudre (par l’article 3 du présent chapitre) ; ce droit n’appartient qu’à celui qui tient le pouvoir et qui seul est l’interprète des lois. Ajoutez que nul particulier ne peut à bon droit revendiquer ces lois, d’où il suit qu’elles n’obligent pas celui qui tient le pouvoir. Que si, toutefois, elles sont d’une telle nature qu’on ne puisse les violer sans énerver du même coup la force de l’État, c’est-à-dire sans substituer l’indignation à la crainte dans le cœur de la plupart des citoyens, dès lors par le fait de leur violation l’État est dissous, le contrat cesse et le droit de la guerre remplace le droit civil." (p.20)

    "Le meilleur État, c’est celui où les hommes passent leur vie dans la concorde et où leurs droits ne reçoivent aucune atteinte. Aussi bien c’est un point certain que les séditions, les guerres, le mépris ou la violation des lois doivent être imputés moins à la méchanceté des sujets qu’à la mauvaise organisation du gouvernement. Les hommes ne naissent pas propres ou impropres à la condition sociale, ils le deviennent. Remarquez d’ailleurs que les passions naturelles des hommes sont les mêmes partout. Si donc le mal a plus d’empire dans tel État, s’il s’y commet plus d’actions coupables que dans un autre, cela tient très certainement à ce que cet État n’a pas suffisamment pourvu à la concorde, à ce qu’il n’a pas institué des lois sages, et par suite à ce qu’il n’est pas entré en pleine possession du droit absolu de l’État." (p.21)

    "Un État où les sujets ne prennent pas les armes par ce seul motif que la crainte les paralyse, tout ce qu’on en peut dire, c’est qu’il n’a pas la guerre, mais non pas qu’il ait la paix. Car la paix, ce n’est pas l’absence de guerre ; c’est la vertu qui naît de la vigueur de l’âme, et la véritable obéissance est une volonté constante d’exécuter tout ce qui doit être fait d’après la loi commune de l’État. Aussi bien une société où la paix n’a d’autre base que l’inertie des sujets, lesquels se laissent conduire comme un troupeau et ne sont exercés qu’à l’esclavage, ce n’est plus une société, c’est une solitude.

    5. Lors donc que je dis que le meilleur gouvernement est celui où les hommes passent leur vie dans la concorde, j’entends par là une vie humaine, une vie qui ne se définit point par la circulation du sang et autres fonctions communes à tous les animaux, mais avant tout par la véritable vie de l’âme, par la raison et la vertu.

    6. Mais il faut remarquer qu’en parlant du gouvernement institué pour une telle fin, j’entends celui qu’une multitude libre a établi, et non celui qui a été imposé à une multitude par le droit de la guerre. Une multitude libre, en effet, est conduite par l’espérance plus que par la crainte ; une multitude subjuguée, au contraire, est conduite par la crainte plus que par l’espérance. Celle-là s’efforce de cultiver la vie, celle-ci ne cherche qu’à éviter la mort ; la première veut vivre pour elle-même, la seconde est contrainte de vivre pour le vainqueur ; c’est pourquoi nous disons de l’une qu’elle est libre et de l’autre qu’elle est esclave.
    " (p.22)

    "Quels sont, pour un prince animé de la seule passion de dominer, les moyens de conserver et d’affermir son gouvernement ? c’est ce qu’a montré fort au long le très-pénétrant Machiavel ; mais à quelle fin a-t-il écrit son livre ? voilà ce qui ne se montre pas assez clairement ; s’il a eu un but honnête, comme on doit le croire d’un homme sage, il a voulu apparemment faire voir quelle est l’imprudence de ceux qui s’efforcent de supprimer un tyran, alors qu’il est impossible de supprimer les causes qui ont fait le tyran, ces causes elles-mêmes devenant d’autant plus puissantes qu’on donne au tyran de plus grands motifs d’avoir peur. C’est là ce qui arrive quand une multitude prétend faire un exemple et se réjouit d’un régicide comme d’une bonne action. Machiavel a peut-être voulu montrer combien une multitude libre doit se donner de garde de confier exclusivement son salut à un seul homme, lequel, à moins d’être plein de vanité et de se croire capable de plaire à tout le monde, doit redouter chaque jour des embûches, ce qui l’oblige de veiller sans cesse à sa propre sécurité et d’être plus occupé à tendre des pièges à la multitude qu’à prendre soin de ses intérêts.
    J’incline d’autant plus à interpréter ainsi la pensée de cet habile homme qu’il a toujours été pour la liberté et a donné sur les moyens de la défendre des conseils très-salutaires
    ." (p.22)

    "Les hommes étant conduits par la passion plus que par la raison, comme on l’a dit plus haut, il s’ensuit que si une multitude vient à s’assembler naturellement et à ne former qu’une seule âme, ce n’est point par l’inspiration de la raison, mais par l’effet de quelque passion commune, telle que l’espérance, la crainte ou le désir de se venger de quelque dommage (ainsi qu’il a été expliqué à l’article 9 du chapitre III). Or comme la crainte de la solitude est inhérente à tous les hommes, parce que nul, dans la solitude, n’a de forces suffisantes pour se défendre, ni pour se procurer les choses indispensables à la vie, c’est une conséquence nécessaire que les hommes désirent naturellement l’état de société, et il ne peut se faire qu’ils le brisent jamais entièrement." (p.23)

    "Si la nature humaine était ainsi faite que les hommes désirassent par-dessus tout ce qui leur est par-dessus tout utile, il n’y aurait besoin d’aucun art pour établir la concorde et la bonne foi. Mais comme les choses ne vont pas de la sorte, il faut constituer l’État de telle façon que tous, gouvernants et gouvernés, fassent, bon gré, mal gré, ce qui importe au salut commun, c’est-à-dire que tous, soit spontanément, soit par force et par nécessité, soient forcés de vivre selon les prescriptions de la raison, et il en arrivera ainsi, quand les choses seront organisées de telle façon que rien de ce qui intéresse le salut commun ne soit exclusivement confié à la bonne foi d’aucun individu. Nul individu en effet n’est tellement vigilant qu’il ne lui arrive pas une fois de sommeiller, et jamais homme ne posséda une âme assez puissante et assez entière pour ne se laisser entamer et vaincre dans aucune occasion, dans celle-là surtout où il faut déployer une force d’âme extraordinaire. Et certes il y a de la sottise à exiger d’autrui ce que nul ne peut obtenir de soi et à demander à un homme qu’il songe aux autres plutôt qu’à lui-même, qu’il ne soit ni avare, ni envieux, ni ambitieux, etc., quand cet homme est justement exposé tous les jours aux excitations les plus fortes de la passion. (p.23)

    "Si l’on donne le nom de paix à l’esclavage, à la barbarie et à la solitude, rien alors de plus malheureux pour les hommes que la paix. Assurément les discordes entre parents et enfants sont plus nombreuses et plus acerbes qu’entre maîtres et esclaves ; et cependant il n’est pas d’une bonne économie sociale que le droit paternel soit changé en droit de propriété et que les enfants soient traités en esclaves. C’est donc en vue de la servitude et non de la paix qu’il importe de concentrer tout le pouvoir aux mains d’un seul." (p.23)

    "On ne doit bâtir aucun temple aux frais des villes, et il n’y a pas lieu de faire des lois sur les opinions, à moins qu’elles ne soient séditieuses et subversives. Que ceux donc à qui l’on accorde l’exercice public de leur religion, s’ils veulent un temple, le bâtissent à leurs frais." (p.30)

    "Il n’y a aucune contradiction dans la pratique à ce que les lois soient constituées d’une manière si ferme que le Roi lui-même ne puisse les abolir. [...] Les fondements de l’État doivent être considérés comme les décrets éternels du Roi, de sorte que si le Roi vient à donner un ordre contraire aux bases de l’État, ses ministres lui obéissent encore en refusant d’exécuter ses volontés." (p. 30-31)

    "Les hommes, soit que la passion, soit que la raison les conduise, auront toujours des droits fixes et constants. Admettez un instant que les droits de l’État ou la liberté publique n’aient plus d’autre appui que la base débile des lois, non-seulement il n’y a plus pour les citoyens aucune sécurité, comme on l’a montré à l’article 3 du chapitre précédent, mais l’État est sur le penchant de sa ruine." (p.31)

    "La nature humaine [est] ainsi faite que chaque individu recherche avec la plus grande passion son bien particulier, regarde comme les lois les plus équitables celles qui lui sont nécessaires pour conserver et accroître sa chose, et ne défend l’intérêt d’autrui qu’autant qu’il croit par là même assurer son propre intérêt." (p.32)

    "Chacun aime mieux gouverner qu’être gouverné." (p.32)

    "Il est impossible de donner à la vertu un aiguillon plus vif que cette espérance commune d’atteindre le plus grand honneur ; car l’amour de la gloire est un des principaux mobiles de la vie humaine, comme je l’ai amplement fait voir dans mon Éthique." (p.33)

    "Outre que les rois sont exposés à périr aussitôt que leur armée ne les défend plus, il est certain que leur plus grand péril vient toujours de ceux qui leur tiennent de plus près." (p.35)

    "L’usage du pouvoir absolu est fort périlleux au prince, fort odieux aux sujets, et contraire à toutes les institutions divines et humaines." (p.35)

    "Les hommes veillent naturellement à leur sécurité avec d’autant plus de soin qu’ils sont plus puissants par leurs richesses." (p.36)

    "La puissance de l’avarice, principal mobile de la plupart des hommes." (p.36)

    "Il est nécessaire, pour que les citoyens soient égaux autant que possible, et c’est là un des premiers besoins de l’État, que nuls ne soient considérés comme nobles que les enfants du Roi ; mais si tous ces enfants étaient autorisés à se marier et à devenir pères de famille, le nombre des nobles prendrait peu à peu de grands accroissements, et non-seulement ils seraient un fardeau pour le Roi et pour les citoyens, mais ils deviendraient extrêmement redoutables. Car les hommes qui vivent dans l’oisiveté pensent généralement au mal. Et c’est pourquoi les nobles sont très-souvent cause que les rois inclinent à la guerre, le repos et la sécurité du roi parmi un grand nombre de nobles étant mieux assurés pendant la guerre que pendant la paix." (p.37)

    "Dans l’état de nature, c’est uniquement en vue de la liberté que chacun s’efforce autant qu’il le peut de se défendre soi-même, et il n’attend pas d’autre récompense de sa vertu guerrière que l’avantage d’être son maître. Or tous les citoyens ensemble dans l’état de société sont comme l’homme dans l’état de nature, de sorte qu’en portant les armes pour maintenir la société, c’est pour eux-mêmes qu’ils travaillent et pour l’intérêt particulier de chacun." (p.37)

    "Des hommes doués de raison ne renoncent jamais à leur droit au point de perdre le caractère d’hommes et d’être traités comme des troupeaux." (p.39)

    "Ces vues seront peut-être accueillies avec un sourire de dédain par ceux qui restreignent à la plèbe les vices qui se rencontrent chez tous les hommes. On m’opposera ces adages anciens : que le vulgaire est incapable de modération, qu’il devient terrible dès qu’il cesse de craindre, que la plèbe ne sait que servir avec bassesse ou dominer avec insolence, qu’elle est étrangère à la vérité, qu’elle manque de jugement, etc. Je réponds que tous les hommes ont une seule et même nature. Ce qui nous trompe à ce sujet, c’est la puissance et le degré de culture. Aussi arrive-t-il que lorsque deux individus font la même action, nous disons souvent : il est permis à celui-ci et défendu à celui-là d’agir de la sorte impunément ; la différence n’est pas dans l’action, mais dans ceux qui l’accomplissent. La superbe est le propre des dominateurs. Les hommes s’enorgueillissent d’une distinction accordée pour un an ; quel doit être l’orgueil des nobles qui visent à des honneurs éternels ! Mais leur arrogance est revêtue de faste, de luxe, de prodigalité, de vices qui forment un certain accord ; elle se pare d’une sorte d’ignorance savante et d’élégante turpitude, si bien que des vices qui sont honteux et laids, quand on les regarde en particulier, deviennent chez eux bienséants et honorables au jugement des ignorants et des sots. Que le vulgaire soit incapable de modération, qu’il devienne terrible dès qu’il cesse d’avoir peur, j’en conviens ; car il n’est pas facile de mêler ensemble la servitude et la liberté. Et enfin ce n’est pas une chose surprenante que le vulgaire reste étranger à la vérité et qu’il manque de jugement, puisque les principales affaires de l’État se font à son insu, et qu’il est réduit à des conjectures sur le petit nombre de celles qu’on ne peut lui cacher entièrement. Aussi bien suspendre son jugement est une vertu rare. Vouloir donc faire toutes choses à l’insu des citoyens, et ne vouloir pas qu’ils en portent de faux jugements et qu’ils interprètent tout en mal, c’est le comble de la sottise. Si la plèbe, en effet, pouvait se modérer, si elle était capable de suspendre son jugement sur ce qu’elle connaît peu et d’apprécier sainement une affaire sur un petit nombre d’éléments connus, la plèbe alors serait faite pour gouverner et non pour être gouvernée. Mais, comme nous l’avons dit, la nature est la même chez tous les hommes, tous s’enorgueillissent par la domination ; tous deviennent terribles, dès qu’ils cessent d’avoir peur, et partout la vérité vient se briser contre des cœurs rebelles ou timides, là surtout où le pouvoir étant entre les mains d’un seul ou d’un petit nombre, on ne vise qu’à entasser de grandes richesses au lieu de se proposer pour but la vérité et le droit." (p.39-40)

    "Quand les gouvernants sont en mesure d’envelopper dans le secret les affaires de l’État, c’est que le pouvoir absolu est dans leurs mains, et alors ils ne se bornent pas à tendre des embûches à l’ennemi en temps de guerre ; ils en dressent aussi aux citoyens en temps de paix. [...] Mais voilà bien l’éternelle chanson de ceux qui convoitent le pouvoir absolu : qu’il importe hautement à l’État que ses affaires se fassent dans le secret, et autres beaux discours qui, sous le voile de l’utilité publique, mènent tout droit à la servitude." (p.40)

    "N’est-il pas certain, en effet, que ceux-là combattent avec une vertu singulière qui combattent pour leurs autels et pour leurs foyers ?" (p.45)

    "Celui qui ne peut se gouverner lui-même et conduire ses affaires privées est incapable, à plus forte raison, de diriger les affaires publiques." (p.58)

    "Ceux qui sont obligés par la loi de prêter serment seront plus en garde contre le parjure." (p.58)

    "Chercher l’égalité entre des éléments inégaux, c’est chercher l’absurde." (p.59)

    "Les esprits des hommes sont en général trop émoussés pour pénétrer au fond des choses du premier coup, mais ils s’aiguisent en délibérant, en écoutant et en disputant ; et pendant qu’ils cherchent tous les moyens d’agir à leur gré, ils trouvent un parti qui a pour lui l’approbation générale et auquel personne n’aurait songé auparavant." (p.62)

    "Quand règne la paix, les hommes dépouillent toute crainte ; ils deviennent insensiblement, de féroces et de barbares qu’ils étaient, humains et civils ; d’humains, ils deviennent mous et paresseux, et chacun met alors son ambition à surpasser les autres, non pas en vertu, mais en faste et en mollesse. Ils en viennent ainsi à dédaigner les mœurs de leur pays, à imiter les mœurs des nations étrangères, et, pour tout dire, ils se préparent à être esclaves.

    5. Pour éviter ces maux, beaucoup de législateurs se sont efforcés d’établir des lois somptuaires ; mais c’est en vain. On se fait un jeu de violer toutes les lois qu’il est possible d’enfreindre sans faire injustice à personne en particulier, et qui ont pour effet d’exciter les désirs et les passions des hommes, loin de les réprimer ; car nous recherchons toujours ce qui nous est défendu, et n’aimons que ce qu’on nous refuse. Il ne manque jamais d’hommes oisifs qui savent éluder les lois établies contre certaines choses qu’il est impossible de défendre absolument, comme les festins, les jeux, les ornements, et autres usages du même genre dont tout le mal est dans un excès qui ne peut se mesurer que d’après la condition de chacun, et qui n’est pas susceptible dès lors d’être déterminé par une loi universelle.

    6. Je conclus donc à ce que tous ces vices, communs aux époques de paix dont nous venons de parler, soient réprimés, non pas directement, mais par des voies détournées, c’est-à-dire par l’établissement de principes de gouvernement tels, que la plupart des citoyens, s’ils ne s’appliquent pas à vivre selon les règles de la sagesse (ce qui est impossible), se laissent du moins conduire par les passions qui peuvent être le plus utiles à la république. Ainsi on peut s’ingénier à inspirer aux riches, sinon l’économie, au moins un certain amour de l’argent. Car il n’est pas douteux que si l’amour de l’argent, ce sentiment universel et perpétuel, est excité par un désir de gloire, la plupart des citoyens ne s’étudient à augmenter honorablement leur fortune, afin d’échapper à une situation honteuse et d’arriver aux honneurs
    ." (p.65)

    "Il faut gouverner les hommes de telle sorte qu’ils ne se sentent pas menés, mais qu’ils se croient libres de vivre à leur gré et d’après leur propre volonté, et qu’ils n’aient alors d’autres règles de conduite que l’amour de la liberté, le désir d’augmenter leur fortune et d’arriver aux honneurs.

    Quant aux images, aux triomphes, et aux autres encouragements à la vertu, ce sont les signes de l’esclavage plutôt que de la liberté. Car c’est chez les esclaves et non chez les hommes libres que l’on récompense la vertu. Je conviens que ce sont là pour les hommes des aiguillons très-puissants. Mais si, dans le principe, on décerne ces récompenses aux grands hommes, plus tard, lorsque l’envie s’est fait jour, on les donne à des hommes lâches et enflés de la grandeur de leur fortune, à la grande indignation des gens de bien. Ensuite ceux qui peuvent mettre en avant les images et les triomphes de leurs pères croient qu’on leur fait injure quand on ne les préfère pas aux autres. Enfin, pour me taire sur le reste, il est certain que l’égalité, sans laquelle la liberté commune tombe en ruine, ne peut subsister en aucune façon, dès que le droit public de l’État veut que l’on attribue des honneurs extraordinaires à un homme illustre par sa vertu
    ." (p.66)

    "Les lois ne règneront en maîtresses qu’autant qu’elles seront défendues par la raison et les passions communes du genre humain. Sans cela, et, par exemple, si elles n’ont d’appui que la seule raison, elles seront impuissantes et facilement violées." (p.66)

    "Mais, me demandera peut-être quelqu’un, est-ce par une loi naturelle ou par une institution que les femmes sont sous la puissance des hommes ? Car si ce n’est que par une institution humaine, assurément aucune raison ne nous oblige à exclure les femmes du gouvernement. Mais si nous consultons l’expérience, nous verrons que l’exclusion des femmes est une suite de leur faiblesse. En effet, on n’a vu nulle part régner ensemble les hommes et les femmes ; au contraire, partout où l’on rencontre des hommes et des femmes, les femmes sont gouvernées et les hommes gouvernent, et de cette façon la concorde existe entre les deux sexes. Tout au contraire les amazones, qui régnèrent jadis, suivant la tradition, ne permettaient pas aux hommes de demeurer dans leur pays ; elles n’élevaient que leurs filles et tuaient leurs enfants mâles. Or, s’il était naturel que les femmes fussent égales aux hommes et pussent rivaliser avec eux tant par la grandeur d’âme que par l’intelligence qui constitue avant tout la puissance de l’homme et partant son droit, à coup sûr, parmi tant de nations différentes, on en verrait quelques-unes où les deux sexes gouverneraient également, et d’autres où les hommes seraient gouvernés par les femmes et élevés de manière à être moins forts par l’intelligence. Comme pareille chose n’arrive nulle part, on peut affirmer sans restriction que la nature n’a pas donné aux femmes un droit égal à celui des hommes, mais qu’elles sont obligées de leur céder ; donc il ne peut pas arriver
    que les deux sexes gouvernent également, encore moins que les hommes soient gouvernés par les femmes. Considérons en outre les passions humaines : n’est-il pas vrai que le plus souvent les hommes n’aiment les femmes que par l’effet d’un désir sensuel et n’estiment leur intelligence et leur sagesse qu’autant qu’elles ont de la beauté ? Ajoutez que les hommes ne peuvent souffrir que la femme qu’ils aiment accorde aux autres la moindre faveur, sans parler d’autres considérations pareilles qui démontrent facilement qu’il ne se peut faire, sans grand dommage pour la concorde, que les hommes et les femmes gouvernent également. Mais en voilà assez sur cet objet…

    Le reste manque.
    " (p.68-69)
    -Baruch Spinoza, Traité politique.


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Mer 1 Juil - 16:40, édité 16 fois


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    Re: Spinoza : Oeuvres complètes + Correspondance + articles le concernant

    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 22 Juin - 14:01

    "On pourrait supposer que dans la composition du premier dialogue [du Court traité], Spinoza s'est inspiré de Léon Abarbanel, juif espagnol converti au christianisme, auteur au XVIème siècle (la première édition est de 1535) d'un livre écrit en italien et intitulé: Dialogi di Amore. Zimmels, dans un ouvrage publié en 1886 (Leo Hebraeus, ein jüdischer Philosoph der Renaissance), a tenté de prouver que Spinoza avait dû lire ces dialogues, et, de fait, quand le catalogue des livres formant sa bibliothèque a été publié en 1889, on a pu s'assurer qu'il en possédait une traduction espagnole.
    -Charles Appuhn, présentation des Œuvres de Spinoza, tome I, GF Flammarion, p. 26.

    "Spinoza paraît surtout avoir connu les scolastiques les plus récents (il lui arrive cependant de citer saint Thomas), ceux du XVIème et XVIIème siècle. Les ouvrages du jésuite espagnol Suarez ont directement ou indirectement, à travers d'autres auteurs, contribué à la formation de son esprit et de son vocabulaire."
    -Charles Appuhn, Notice sur Les Principes de la philosophie de Descartes et Les Pensées Métaphysiques, in Œuvres I, GF Flammarion, 443 pages, p.226.

    "Il est bien vrai que qui est d'abord venu à nous d'une chose et a ensuite été généralisée par nous in abstracto, nous pouvons former dans notre esprit beaucoup d'idées de choses particulières auxquelles nous pouvons joindre des qualités abstraites par nous d'autres choses. Mais cela est impossible à faire si nous n'avons pas connu la chose d'où sont tirées ces idées abstraites." (p.46)

    "Ce que nous appelons créer toutefois, on ne peut dire proprement que cela ait jamais eu lieu." (p.50-51)

    "Du néant ne peut sortir quelque chose." (p.51)

    "Il suit que de la Nature tout est affirmé du tout et qu'ainsi la Nature se compose d'attributs infinis dont chacun en son genre est parfait. Ce qui correspond parfaitement avec la définition qu'on donne de Dieu." (p.52)

    "Qu'en dépit de ce qu'une substance ne peut, nous l'avons vu, en produire une autre, et de ce qu'il est impossible à une substance, qui n'est pas, de commencer d'être, nous voyons cependant qu'en aucun substance conçue comme existant à part (et que nous sommes certains cependant qui existe dans la Nature), il n'y a de nécessité d'exister attendu qu'à son essence particulière aucune existence n'appartient. Il suit de là nécessairement que la Nature, qui ne provient d'aucune cause, et que nous savons néanmoins qui existe, doit être nécessairement un être parfait auquel appartient l'existence." (p.54)

    "Quand je veux diviser de l'eau, je ne divise jamais que le mode de la substance, non la substance elle-même ; cette substance, si diversement qu'elle soit modifiée, étant toujours la même." (p.56)

    "La division donc ou le pâtir n'ont lieu que dans le mode ; ainsi, quand nous disons que l'homme périt ou est anéanti, cela s'entend seulement de l'homme en tant qu'il est telle combinaison déterminée et tel mode de la substance et non de la substance même dont il dépend." (p.56)

    "Rien n'existe en dehors de Dieu [...] il est une cause immanente." (p.56)

    "La Nature est un être duquel tous les attributs sont affirmés." (p.56)

    "(28) Après avoir parlé jusqu'ici de ce que Dieu est, nous dirons, d'un mot seulement, de ses attributs, que ceux qui nous sont consiste dans ces deux, la Pensée et l'Étendue ; car nous ne parlons ici que d'attributs que l'on puisse vraiment nommer des attributs de Dieu, par lesquels nous le puissions connaître en lui-même et non comme agissant en dehors de lui-même.
    (29) Tout ce que les hommes affirment de lui en dehors de ces deux attributs, et qui lui convient réellement, doit donc être ou bien une dénomination extrinsèque: ainsi quand on affirme qu'il
    subsiste par lui-même, qu'il est Unique, Éternel, Immuable, etc., ou bien se rapporter à ses actions: ainsi quand on dit qu'il est cause de toutes choses, prédétermine et dirige toutes choses. Ce sont à les propres de Dieu mais ils ne font pas connaître ce qu'il est." (p.57)

    "Nous nions [...] que Dieu puisse omettre de faire ce qu'il fait.
    (5) Quelques-uns tiennent cela pour une diffamation et une diminution de Dieu ; mais un pareil langage vient de ce qu'on ne conçoit pas bien en quoi la vraie liberté consiste, car elle n'est en aucune façon ce qu'ils s'imaginent, à savoir: un pouvoir de faire ou de ne pas faire n'importe quoi de bon ou de mauvais ; mais la vraie liberté consiste uniquement en ce que la cause première, sans être contrainte ni nécessité par aucune autre chose, par sa perfection seulement produit toute perfection ; que si, par suite, Dieu pouvait omettre de le faire, il ne serait pas parfait ; car pouvoir s'abstenir de bien faire ou de mettre de la perfection dans ce qu'il produit, cela ne peut avoir place en lui que par un défaut.
    Que Dieu seul donc est l'unique cause libre, cela n'est pas seulement évident par ce que nous avons dit, mais aussi parce qu'en dehors de lui n'existe aucun cause extérieure qui le contraigne ou le nécessite ; ce qui n'a pas lieu dans les choses crées
    ." (p.68)

    "Qu'il n'y a pas de choses contingentes nous le démontrerons ainsi.
    Si quelque chose n'a point de cause de son existence il est impossible que ce quelque chose soit ; quelque chose qui est contingent n'a point de cause
    ." (p.72. Rien n'arrive sans raison. Le déterminisme ne s'oppose pas à la liberté, mais au hasard, à la contingence)

    "(7) Il sera temps aussi que nous considérions une fois les choses qu'ils [les théologiens] attribuent à Dieu et qui ne lui appartiennent pas ; comme d'être omniscient, miséricordieux, sage, etc. ; parce que ces choses ne peuvent en aucune façon exister ni être conçues sans la substance dont elles sont les modes ; c'est pourquoi aussi elles ne peuvent être attribuées à Dieu qui est un être n'ayant pas besoin pour exister d'aucune autre chose que lui-même." (p.77)

    "Avant de passer à quelque autre sujet, nous diviserons maintenant brièvement la Nature totale, savoir: en Nature naturante et Nature naturée.
    Par Nature naturante nous entendons un être que par lui-même, sans avoir besoin d'aucune autre chose que lui-même (tels les attributs que nous avons jusqu'ici signalés), nous concevons clairement et distinctement, lequel être est Dieu. De même aussi les Thomistes ont entendu Dieu par là ; toutefois leur Nature naturante était un être (ainsi l'appelaient-il) extérieur à toutes substances.
    Quant à la
    Nature naturée, nous la diviserons en deux, une universelle et l'autre particulière. L'universelle se compose de tous les modes qui dépendent immédiatement de Dieu ; nous en traiterons dans le chapitre suivant. La particulière se compose de toutes les choses particulières qui sont causées par les modes universels. De sorte que la Nature naturée, pour être bien conçue, a besoin de quelque substance." (p.80)

    "Le bien et le mal ne sont autre chose que des relations [...] jamais on ne dit qu'une chose est bonne sinon par rapport à quelque autre qui n'est pas si bonne ou ne nous est pas si utile qu'une autre ; ainsi on ne dit qu'un homme est mauvais que par rapport à un autre qui est meilleur ; ou encore qu'une pomme est mauvaise que par rapport à une autre qui est bonne ou meilleure.
    Et il serait impossible que tout cela pût être dit si le bon et le meilleur n'existait pas, par comparaison avec lequel une chose est appelée mauvaise.
    (3) Si donc l'on dit qu'une chose est bonne, cela ne signifie rien sinon qu'elle s'accorde avec l'idée générale que nous avons des choses de cette sorte.
    [...] Tous les objets qui sont dans la Nature sont ou des choses ou des effets. Or le bien et le mal ne sont ni des choses ni des effets. Donc aussi le bien et le mal n'existent pas dans la Nature
    ." (p.83-84)

    "Chaque chose particulière qui vient à exister réellement devient telle par le mouvement et le repos, et ainsi sont tous les modes, dans l'étendue substantielle, que nous nommons des corps." (p.86)

    "Ce changement qui résulte en nous de ce que d'autres corps agissent sur le nôtre ne peut avoir lieu sans que l'âme, qui change aussi constamment, le perçoive et ce changement est proprement ce que nous appelons sensation." (p.87)

    "La haine enfin vient aussi du ouï-dire seul, comme nous le voyons enfin chez les Turcs contre les Juifs et les Chrétiens, chez les Juifs contre les Tucs et les Chrétiens et chez les Chrétiens contre les Juifs et les Turcs ; combien ignorante en effet est la masse d'entre eux en ce qui touche le culte et les mœurs des autres !" (p.94)

    "Tout ce que nous voulons de l'homme doit appartenir à son genre, lequel n'est pas autre chose qu'un être de Raison." (p.96)

    "La fin dernière que nous cherchons à atteindre et la plus noble que nous connaissions est la connaissance claire." (p.97)

    "Celui-là est l'homme le plus parfait qui s'unit à Dieu." (p.97)

    "L'Amour [...] n'est autre chose que la jouissance d'une chose et l'union avec elle. [...]
    (3) L'amour naît [...] de la représentation et de la connaissance que nous avons d'une chose et, suivant que la chose se montre plus grande et magnifique, plus aussi l'amour est grand en nous.
    (4) Nous avons le pouvoir de nous affranchir de l'amour de deux façons: ou bien par la connaissance d'une chose meilleure, ou par l'expérience que la chose aimée, que nous tenions pour quelque chose de grand et de magnifique, apporte avec elle beaucoup de suites funestes.
    (5) C'est aussi un caractère de l'amour que jamais nous ne nous efforçons d'en être délivrés (comme de l'étonnement et des autres passions) et cela pour deux raisons: I° parce que cela est impossible, et 2° parce qu'il est nécessaire que nous n'en soyons pas délivrés.
    Cela est
    impossible parce que cela ne dépend aucunement de nous, mais seulement de ce que nous observons de bon et d'utile dans l'objet et, si nous ne voulions pas l'aimer, il serait nécessaire d'abord que cet objet ne nous fût pas connu, ce qui n'est pas en autre pouvoir ou ne dépend pas de nous, attendu que, si nous ne connaissions rien, certainement nous ne serions pas.
    Il est
    nécessaire que nous n'en soyons pas délivrés parce qu'en raison de la faiblesse de notre nature, sans quelque chose dont nous jouissions, à quoi nous soyons unis et par quoi nous soyons fortifiés, nous ne pourrions exister." (p.99-100)

    "Pour les choses périssables (puisqu'il est nécessaire, avons-nous dit, à cause de la faiblesse de notre nature, que nous aimions quelque objet et que nous nous unissions à lui pour exister), il est certain que, par l'amour des choses périssables et notre union avec elles, nous ne serons aucunement fortifiés dans notre nature, considérant qu'elles sont faibles elles-mêmes et qu'un invalide ne peut en porter un autre. Et non seulement elles ne sont salutaires, elles nous sont même nuisibles ; car nous avons dit de l'amour qu'il est une union avec l'objet que notre entendement juge être magnifique et bon ; et nous entendons par là une union telle que l'aimant et l'aimé deviennent une seule et même chose et forment ensemble un tout. Il est donc très certainement très misérable celui qui est uni à des choses quelconques périssables ; car, puisqu'elles sont en dehors de son pouvoir et sujettes à beaucoup d'accidents, il est impossible que, si elles sont atteintes de souffrances, lui-même en demeure affranchi. Et nous concluons par suite que, si ceux qui aiment les choses périssables ayant encore un certain degré d'essence sont misérables, quelle ne sera pas la misère de ceux qui aiment les honneurs, les richesses et la volupté qui n'ont absolument pas d'essence !
    (7) Voilà qui suffit pour montrer comme la raison nous avertit de nous séparer de telles choses périssables, car, par ce que nous venons de dire, est clairement démontré le poison et le mal qui est contenu et caché dans l'amour de ces choses. Nous le voyons cependant d'une façon incomparablement plus claire, si nous considérons de quel bien magnifique et excellent nous sommes privés par la jouissance de ces choses.
    [...] (9) Pour continuer, nous en venons maintenant à la deuxième espèce d'objets qui, bien qu'éternels et immuables, ne le sont pas par leur propre force. Si cependant nous en entreprenons quelque peu l'examen, nous percevrons aussitôt que ce sont seulement des modes qui dépendent immédiatement de Dieu. Et, telle étant leur nature, ces objets ne peuvent être connus par nous, à moins que nous n'ayons en même temps un concept de Dieu, en qui, parce qu'il est parfait, notre Amour doit nécessairement se reposer ; et, pour le dire en un mot, il nous sera impossible, si nous usons bien de notre entendement, de nous abstenir d'aimer Dieu.
    Les raisons qui font qu'il en est ainsi sont claires.
    (10)
    Premièrement, parce que nous éprouvons que Dieu seul à l'existence, et que toutes autres choses ne sont pas des êtres mais des modes ; et puisque les modes ne peuvent pas être bien conçus sans l'être duquel ils dépendent immédiatement, et que nous avons précédemment montré que si, alors que nous aimons quelque chose, nous venons à connaître une chose meilleure que celle que nous aimons, nous nous jetterons aussitôt sur elle et abandonnerons la première, il s'ensuit sans contredit que, si nous venons à connaître Dieu qui a en lui seul toutes les perfections, nous devons nécessairement l'aimer.
    (11)
    Deuxièmement -Si nous usons bien de notre entendement dans la connaissance des choses, nous devons les connaître dans leurs causes ; et puisque de toutes les autres choses Dieu est la première cause, la connaissance de Dieu va donc, selon la nature des choses, avant celle de toutes autres choses ; car la connaissance de ces dernières découle de la première cause. Comme maintenant l'amour vrai naît toujours de la connaissance de la magnificence et de la bonté de l'objet, que peut-il donc suivre sinon que l'amour se porte avec plus de force, que sur personne, sur le Seigneur notre Dieu ? puisqu'il est seul magnifique et un bien parfait.
    (12) Nous voyons ainsi comment nous rendons l'amour fort et aussi comment il doit se reposer en Dieu seul
    ." (p.100-102)

    "[L'Amour] produit toujours amélioration, renforcement, et accroissement, ce qui est perfection, tandis que la haine au contraire tend toujours à la dévastation, à l'affaiblissement, à l'anéantissement, ce qui est l'imperfection même." (p.105)

    "Quelqu'un qui use bien de son entendement ne peut tomber dans aucune tristesse. Comment non ? Il repose dans le bien qui est tout bien et en quoi il y a plénitude de toute joie et de toute satisfaction." (p.106-107)

    "C'est l'Humilité vicieuse qui nous empêche de faire ce qu'autrement nous devrions faire pour devenir parfaits ; comme nous le voyons chez les sceptiques qui, niant que l'homme puisse posséder aucune vérité, se privent par là eux-mêmes de la vérité." (p.109)

    "Il est évident que la Raison et l'Amour de la vérité nous ramènent toujours mieux au droit chemin que le Remords et le Repentir." (p.113)

    "Un homme parfait sera mû par la nécessité seule, sans autre cause, à aider ses prochains, et, par suite, il se trouve obligé à aider les plus abandonnés de Dieu. D'autant plus qu'il voit en eux un plus grand besoin et une plus grande misère.
    (3) L'Ingratitude est un mépris de la Reconnaissance comme l'Imprudence de la Honte, et cela sans qu'on ait égard le moins du monde à la raison ; elle naît seulement ou de l'avidité ou d'un égoïsme excessif ; c'est pourquoi elle ne peut trouver place dans un homme parfait
    ." (p.117)

    "Il n'appartient qu'à la Croyance Droite ou à la Raison de nous conduire à la connaissance du bien et du mal." (p.118)

    "Le fondement de tout bien et de tout mal est l'Amour en tant qu'il tombe sur un certain objet ; car, si nous n'aimons pas l'objet qui, comme nous l'avons dit précédemment, mérite seul d'être aimé, à savoir Dieu, mais les choses qui par leur propre caractère ou nature sont périssables, il s'ensuit nécessairement (l'objet étant sujet à tant d'accidents et même à la destruction) de la Haine, de la Tristesse, etc., après qu'un changement est survenu dans l'objet aimé. De la Haine si quelqu'un ravit à un autre la chose aimé ; de la Tristesse si l'on vient à la perdre ; de l'Honneur si l'on s'appuie sur l'Égoïsme ; de la Faveur et de la Reconnaissance si l'on n'aime pas son prochain pour l'amour de Dieu. Si, au contraire, l'homme parvient à aimer Dieu qui est et demeure toujours immuable, alors il lui est impossible de tomber dans ce bourbier des passions ; à cause de quoi nous posons comme règle fixe et inébranlable que Dieu est la première cause de tout notre bien et un libérateur de tout notre mal." (p.119)

    "(2) Le Désir, avons-nous dit, est l'inclination qu'à l'âme pour quelque chose qu'elle choisit comme bon ; d'où suit qu'avant que notre désir tende extérieurement vers quelque objet, une décision a dû déjà être prise en nous, prononçant que cet objet est bon ; cette affirmation donc, ou, pris en général, le pouvoir d'affirmer et de nier, est appelé Volonté.
    (3) Il s'agit de voir maintenant si cette affirmation a lieu par notre libre volonté ou par nécessité, c'est-à-dire si nous pouvons affirmer ou nier quelque chose d'une chose sans y être contraints par aucune cause extérieure. Comme cependant il a été précédemment démontré par nous qu'une chose qui ne s'explique point par elle-même, ou dont l'existence n'appartient pas à l'essence, doit avoir nécessairement une cause extérieure, et qu'une cause qui doit produire quelque chose ne peut manquer de la produire nécessairement, il s'ensuit aussi que vouloir particulièrement ceci ou cela, affirmer ou nier particulièrement d'une chose ceci ou cela, que ces opérations, dis-je, doivent provenir de quelque cause extérieure, comme aussi que, d'après la définition que nous avons donnée de la cause, cette cause ne peut être libre
    ." (p.122-124)

    "Supposer un enfant qui, pour la première fois, vient à percevoir une chose : je lui présente, par exemple, une sonnette qui produit à son oreille un son agréable et il acquiert ainsi le désir de cet objet ; voyez maintenant s'il pouvait omettre d'acquérir cette convoitise ou ce désir. Si vous répondez oui, je demande par quelle cause. Ce n'est certainement pas parce qu'il connaîtrait quelque chose de meilleur, puisque cet objet est le seul qu'il connaisse. Ce n'est pas non plus parce qu'il lui semble mauvais, puisqu'il n'en connaît aucun autre et que l'agrément qu'il y prend est le plus grand qu'il ait jamais éprouvé. Peut-être aura-t-il la liberté de mettre hors de lui-même l'appétit qu'il a ? D'où suivrait que l'appétit peut bien commencer en nous sans liberté pour nous, mais que nous n'en avons pas moins en même temps en nous une liberté de le mettre hors de nous ; cette liberté toutefois ne résiste pas à l'épreuve. Qu'est-ce donc qui pourrait détruire cet appétit ? L'appétit lui-même ? Non, assurément ; car il n'existe rien qui cherche par sa propre nature sa propre destruction. Qu'est-ce donc en vérité qui pourrait retirer l'enfant de cet appétit ? Aucune chose certes, sinon que, suivant l'ordre et le cours de la nature, il soit affecté par quelque chose qui lui soit plus agréable que le premier objet." (p.128)

    "L'homme [...] doit suivre les lois de la Nature, ce qui est le véritable service divin ; et, aussi longtemps qu'il agit ainsi, il se maintient dans sa santé." (p.130)

    "L'âme, en qualité d'Idée du corps, lui est unie en sorte qu'elle et ce corps forment de cette façon un tout." (p.133)

    "Le premier objet dont l'âme acquiert ainsi la connaissance étant le corps, il en résulte que l'âme a pour lui de l'amour et est ainsi unie à lui. Mais comme, ainsi que nous l'avons précédemment montré, la cause de l'Amour, de la Haine et de la Tristesse ne doit pas être cherchée dans le corps, mais seulement dans l'âme, attendu que tous les effets du corps doivent provenir uniquement du mouvement et du repos, et comme nous voyons clairement qu'un amour est détruit par l'idée que nous pouvons acquérir d'une chose meilleure, il suit de là clairement que, si nous commençons une fois à connaître Dieu, du moins d'une connaissance aussi claire que celle que nous avons de notre corps, nous lui serons unis aussi plus étroitement qu'avec notre corps et seront détachés de ce dernier." (p.135)

    "Les lois de Dieu ne sont pas d'une nature telle qu'elles puissent être transgressées. [...] Quand les lois de la Nature sont plus puissantes, les lois des hommes sont détruites." (p.149)

    "Les causes (ou pour mieux dire ce que nous appelons péchés) qui nous empêchent de parvenir à notre perfection sont en nous-mêmes. [...] Pour saisir la vérité de ce que nous affirmons touchant notre bien et notre repos, nul autre principe n'est nécessaire, sinon celui de rechercher ce qui nous est utile à nous-mêmes, comme il est naturel à tous les êtres. Éprouvant maintenant qu'en nous efforçant vers les plaisirs des sens et la volupté et les choses du monde, nous n'y trouvons point notre salut mais notre perte, nous préférons donc la souveraineté de notre entendement." (p.153-154)

    "Plus une chose à d'essence, plus aussi elle a d'activité et moins elle a de passivité. Car il est certain que l'agent agit par ce qu'il a et que le patient pâtit par ce qu'il n'a pas." (p.154)

    "4. Tous les effets que nous produisons hors de nous sont d'autant plus parfaits qu'ils sont plus capables de s'unir à nous pour former avec nous une seule et même nature, car c'est ainsi qu'ils se rapprochent le plus des effets intérieurs. Si, par exemple, j'enseigne à mon prochain à aimer le plaisir, la gloire, l'avarice, je suis, que je les aime moi aussi ou ne les aime pas, quoi qu'il en puise être, frappé, battu, cela est clair ; mais non si ma seule fin, que je m'efforce d'atteindre, est de pouvoir goûter l'union avec Dieu et de produire en moi des idées vraies et de faire connaître ces choses à mes prochains. Car nous pouvons tous avoir part également à ce salut, comme il arrive quand il excite en eux le même désir qu'en moi et fait ainsi que leur volonté se confonde avec la mienne, et que nous formions une seule et même nature s'accordant toujours en tout.
    (9) Par tout ce qui a été dit, on peut bien aisément concevoir ce qu'est la liberté humaine ; je la définis en disant qu'elle est une solide réalité qu'obtient notre entendement par son union immédiate avec Dieu pour produire en lui-même des idées et tirer de lui-même des effets qui s'accordent avec sa nature, sans que ces effets soient soumis à aucunes causes extérieures par lesquelles ils puissent être altérés ou transformés
    ." (p.156)

    "Une chose ne cesse pas d'être vraie parce qu'elle n'est pas acceptée par beaucoup d'hommes." (p.157)

    "Si, à la lecture de cet ouvrage, vous vous trouviez arrêtés par quelque difficulté contre ce que je pose comme certain, je vous demande de ne pas vous empresser de le réfuter, avant de l'avoir médité assez longtemps." (p.157)
    -Spinoza, Court Traité, in Œuvres I, GF Flammarion, 443 pages.

    "Je voyais qu'aucune des choses, qui étaient pour moi cause et objet de crainte, ne contient rien en soi de bon ni de mauvais, si ce n'est à proportion du mouvement qu'elle excite dans l'âme: je résolus enfin de chercher s'il existait quelque objet qui fût un bien véritable, capable de se communiquer, et par quoi l'âme, renonçant à tout autre, pût être affecté uniquement, un bien dont la découverte et la possession eussent pour fruit une éternité de joie continue et souveraine." (p.181)

    "Très nombreux en effet sont les exemples d'hommes qui ont souffert la persécution et la mort à cause de leur richesse, et aussi d'hommes qui, pour s'enrichir, se sont exposés à tant de périls qu'ils ont fini par payer leur déraison de leur vie. Il n'y a pas moins d'exemples d'hommes qui, pour conquérir ou conserver l'honneur, ont pâti très misérablement. Innombrables enfin sont ceux dont l'amour excessif du plaisir a hâté la mort. Ces maux d'ailleurs semblaient provenir de ce que toute notre félicité et notre misère ne résident qu'en un seul point: à quelle sorte d'objet sommes-nous attachés par l'amour ? Pour un objet qui n'est pas aimé, il ne naîtra point de querelle ; nous serrons sans tristesse s'il vient à périr, sans envie s'il tombe en la possession d'un autre ; sans crainte, sans haine et, pour le dire d'un mot, sans trouble de l'âme ; toutes ces passions sont, au contraire, notre partage quand nous aimons des choses périssables, comme toutes celles dont nous venons de parler. Mais l'amour allant à une chose éternelle et infinie repaît l'âme d'une joie pure, d'une joie exempte de toute tristesse ; bien grandement désirable et méritant qu'on le cherche de toutes ses forces." (p.183)

    "Le plaisir et la gloire ne sont nuisibles qu'autant qu'on les recherche pour eux-mêmes et non comme des moyens en vue d'une autre fin." (p.184)

    "(7) II. Des jouissances de la vie prendre tout juste ce qu'il faut pour le maintien de la santé.
    ( 8 ) III. Rechercher enfin l'argent ou tout autre bien matériel, autant seulement qu'il est besoin pour la conservation de la vie et de la santé et pour nous conformer aux usages de la cité
    ." (p.185)

    "Je sais par ouï-dire seulement quel a été mon jour de naissance ; que j'ai eu tels parents et autres choses semblables, dont je n'ai jamais douté. Je sais par expérience vague que je pourrai ; si je l'affirme, en effet, c'est que j'ai vu d'autres êtres semblables à moi rencontrer la mort, bien que tous n'aient pas vécu le même espace de temps et ne soient pas morts de la même maladie. C'est par expérience vague encore que je sais que l'huile est pour la flamme un aliment propre à l'entretenir, et que l'eau est propre à l'éteindre, que le chien est un animal aboyant et l'homme un animal raisonnable ; et ainsi ai-je appris presque tout ce qui se fait pour l'usage de la vie. Voici maintenant comment nous concluons une chose d'une autre chose. Quand nous percevons clairement que nous sentons tel corps et n'en sentons aucun autre, nous concluons clairement de là que l'âme est unie au corps et que cette union la cause de cette sensation ; mais en quoi cette sensation, ou cette union, consiste, c'est ce que nous ne pouvons connaître absolument par là ; de même quand je connais la nature de la vision et aussi cette propriété à elle appartenant, qu'un même objet vu à grande distance paraît plus petit que si nous le regardons de près, j'en conclus que le soleil est plus grand qu'il ne m'apparaît et autres propositions semblables. Une chose enfin est perçue par sa seule essence quand, par cela même que je sais quelque chose, je sais ce que c'est que de savoir quelque chose ou quand, par la connaissance que j'ai de l'essence de l'âme, je sais qu'elle est unie au corps. C'est de cette sorte de connaissance que nous savons que deux et trois font cinq et que deux lignes parallèles à une troisième sont parallèles entre elles, etc. Très peu nombreuses toutefois sont les choses que j'ai pu jusqu'ici connaître d'une connaissance de cette sorte." (p.186-187)

    "Toute perception a pour objet une chose considérée comme existante [...]
    J'appelle impossible une chose dont la nature implique qu'il y a contradiction à en poser l'existence ; nécessaire une chose dont la nature implique qu'il y a contradiction à n'en pas poser l'existence ; possible une chose dont l'existence, par sa nature même, n'implique pas qu'il y ait contradiction à en poser l'existence ou la non-existence. [...]
    Sitôt que je sais que j'existe, je ne puis me forger de fiction touchant mon existence ou ma non-existence
    ." (p.196-197)

    "Jamais que je sache, on n'a conçu, comme nous ici, l'âme agissant selon des lois déterminées et telle qu'un automate spirituel." (p.210)

    "Pour qu'une définition soit dite parfaite elle devra exprimer l'essence intime de la chose et nous prendrons garde qu'à la place de cette essence, nous ne mettions certaines propriétés de la chose. [...]
    Le concept d'une chose, ou sa définition, doit être tel que toutes les propriétés de la chose puissent en être conclues, alors qu'on le considère seul, sans y joindre d'autres concepts
    ." (p.213)
    -Spinoza, Traité de la Réforme de l'Entendement et de la meilleure voie à suivre pour parvenir à la connaissance vraie des choses, in Œuvres I, GF Flammarion, 443 pages.

    "De prémisses incertaines [...] il ne se peut rien conclure de certain." (p.243)

    "Chacun aperçoit avec la plus grande certitude qu'il affirme, nie, doute, connaît, imagine, etc. ; c'est-à-dire qu'il existe en tant que doutant, connaissant, affirmant, etc. ; soit en un mot que pensant et il ne peut le révoquer en doute. C'est pourquoi ce jugement je pense, ou je suis pensant, est le fondement unique [...] et le plus assuré de toute la Philosophie." (p.250)

    "Rien de ce qui peut être enlevé d'une chose sans porter atteinte à son intégrité ne constitue son essence ; mais ce qui, s'il est enlevé, supprime la chose constitue son essence." (p.281)

    "Proposition V
    Il n'existe point d'Atomes.

    Démonstration
    Les Atomes sont des parties indivisibles de leur nature (par la Définition 3). Mais, comme la nature de la matière consiste dans l'étendue (par la proposition 2, partie II) qui, de sa nature est divisible, si petite qu'elle soit (par l'Axiome 9 et la Définition 7), une partie de la matière, si petite qu'elle soit, sera donc divisible de sa nature, c'est-à-dire qu'il n'existe point d'Atomes ou de parties de la matière indivisibles de leur nature. CQFD." (p.288)

    "Une même partie de la matière ne peut occuper en même temps deux espaces." (p.293)

    "Nul corps ne peut prendre la place d'un autre que cet autre ne prenne lui-même la place d'un autre." (p.295)

    "Il n'existe pas de mouvement d'un lieu à un autre qui ne requière un temps, lequel ne sera jamais si petit qu'il n'en puisse exister de plus petit." (p.296)

    "Un corps qui se meut une fois continue toujours à se mouvoir s'il n'est pas ralenti par des causes extérieures." (p.301)
    -Spinoza, Les Principes de la philosophie de Descartes, in Œuvres I, GF Flammarion, 443 pages.

    "Définition de l'Etre - Commençons donc par l'Etre par où j'entends: Tout ce que, quand nous en avons une perception claire et distincte, nous trouvons qui existe nécessairement ou au moins peut exister." (p.337)

    "Platon, quand il a dit que l'homme était un animal bipède sans plumes, n'a pas commis une erreur plus grande que ceux qui ont dit que l'homme était un animal raisonnable. Car Platon a connu que l'homme était un animal raisonnable, tout autant que les autres ; mais il a rangé l'homme dans une certaine classe afin que, par la suite, quand il voudrait penser à l'homme, il rencontrât aussitôt la pensée de l'homme en recourant à cette classe qu'il pouvait se rappeler aisément.
    Bien plus, Aristote est tombé dans l'erreur la plus grande s'il a cru avoir expliqué adéquatement l'essence de l'homme par sa propre définition ; quand à savoir si Platon a bien fait, on peut se le demander
    ." (p.339-340)

    "L'essence dépend des seules lois éternelles de la Nature, l'existence de la succession et de l'ordre des causes." (p.346)

    "La possibilité et la contingence ne sont rien que des défauts de notre entendement. [...] Il [n'y a] dans les choses rien de contingent." (p.347)

    "Ce qu'est la durée - Elle est l'attribut sous lequel nous concevons l'existence des choses crées en tant qu'elles persévèrent dans leur existence actuelle. D'où il suit clairement qu'entre la durée et l'existence totale d'une chose quelconque il n'y a qu'une distinction de Raison. Autant l'on retranche à la durée d'une chose, autant on retranche nécessairement à son existence." (p.349)

    "Comment se distinguent les choses et la tendance en vertu de laquelle elles tendent à persévérer dans leur état - Pour le faire clairement entendre nous mettrons ici sous les yeux l'exemple de quelque chose très simple. Le mouvement a la force de persévérer dans son état ; or cette force n'est pas autre chose que le mouvement lui-même, c'est-à-dire que telle est la nature du mouvement.
    Si je dis en effet: voici un corps A dans lequel il n'y a pas autre chose qu'une certaine quantité de mouvement, il suit de là clairement qu'aussi longtemps que j'aurai en vue ce corps A, je dois dire qu'il se meut. Si je disais, en effet, que ce corps a perdu de lui-même sa force de se mouvoir, je lui attribuerais nécessairement quelque chose de plus que ce que j'ai admis dans mon hypothèse, et par là il perdrait sa nature
    ." (p.354)

    "Des philosophes entendent par vie la persistance de l'âme nutritive avec la chaleur (voir Aristote, Traité de la respiration, livre I, chap. VIII). Et, comme ils ont forgé trois âmes, savoir la végétative, la sensitive et la pensante, qu'ils attribuent seulement aux plantes, aux animaux et aux hommes, il s'ensuit, comme eux-mêmes l'avouent, que les autres êtres sont privés de vie. Et cependant ils n'osaient pas dire que les esprits et Dieu étaient sans vie. Ils craignaient peut-être de tomber dans ce qui est le contraire de la vie et que, si les esprits et Dieu étaient sans vie, ils fussent morts. C'est pourquoi Aristote dans la Métaphysique (livre XI, chapitre VII) donne encore une autre définition de la vie, particulière aux esprits, savoir: la vie est l'acte de l'entendement ; et en ce sens il attribue la vie à Dieu qui perçoit par l'entendement et est acte pur. Nous ne nous fatiguerons guère à réfuter ces opinions ; car, pour ce qui concerne les trois âmes attribuées aux plantes, aux animaux et aux hommes, nous avons assez démontré qu'elles ne sont que des fictions, puisque nous avons fait voir qu'il n'y a rien dans la matière sinon des assemblages et des opérations mécaniques. Quand à la vie de Dieu, j'ignore pourquoi elle est dans Aristote plutôt l'acte de l'entendement que l'acte de la volonté et d'autres semblables. N'attendant toutefois aucune réponse je passe à l'explication que j'ai promise, savoir: ce qu'est la vie. [...]

    Ce qu'est la vie et ce qu'elle est en Dieu - Nous entendons donc par vie
    la force par laquelle les choses persévèrent dans leur être ; et, comme cette force est distinctes des choses en elles-mêmes nous disons proprement que les choses elles-mêmes ont de la vie. Mais la force par laquelle Dieu persévère dans son être n'est pas autre chose que son essence ; ceux-là parlent donc très bien qui disent que Dieu est la vie." (p.368-369)

    "L'Écriture n'enseigne rien qui répugne à la Lumière Naturelle - Enfin s'il se rencontre d'autres choses dans l'Écriture Sainte qui font pénétrer le doute en nous, ce n'est pas ici le lieu de les expliquer ; car nous cherchons ici celles seulement que nous pouvons atteindre de la façon la plus certaine par la Raison naturelle, et il nous suffit de les déterminer avec évidence pour savoir que l'Écriture Sainte doit enseigner les mêmes ; car la vérité ne contredit pas à la vérité, et l'Écriture ne peut enseigner des niaiseries comme celle qu'on imagine communément. Car si nous trouvions en elle quelque chose qui fût contraire à la Lumière Naturelle nous pourrions la réfuter avec la même liberté que l'Alcoran et le Talmud. Mais loin de nous la pensée qu'il se puisse trouver dans les Livres Saints quelque chose qui répugne à la Lumière de la Nature." (p.374)

    "L'homme est une partie de la Nature qui doit être cohérente avec le reste." (p.376)

    "Il n'a point existé de temps ou de durée avant la création [...] Avant la création nous ne pouvons imaginer aucun temps et aucun durée, mais le temps et la durée ont commencé avec les choses." (p.378)

    "Nous n'avons rien dit du temps de la création de l'âme humaine, parce qu'on ne peut établir en quel temps Dieu la crée, puisqu'elle peut exister sans le corps." (p.385)

    "Démonstration de l'immortalité de l'âme - Puis donc qu'il suit de ces lois qu'une substance ne peut être détruite ni par elle-même ni par aucune autre substance crée, ainsi que nous l'avons, si je ne m'abuse, abondamment démontré précédemment, nous devons d'après les lois de la Nature tenir l'âme pour immortelle." (p.386)
    -Spinoza, Pensées métaphysiques, in Œuvres I, GF Flammarion, 443 pages.


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    Johnathan R. Razorback
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    Re: Spinoza : Oeuvres complètes + Correspondance + articles le concernant

    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 3 Juil - 11:59

    "On voit par là que les hommes les plus attachés à toute espèce de superstition, ce sont ceux qui désirent sans mesure des biens incertains ; aussitôt qu’un danger les menace, ne pouvant se secourir eux-mêmes, ils implorent le secours divin par des prières et des larmes ; la raison (qui ne peut en effet leur tracer une route sûre vers les vains objets de leurs désirs), ils l’appellent aveugle, la sagesse humaine, chose inutile ; mais les délires de l’imagination, les songes et toutes sortes d’inepties et de puérilités sont à leurs yeux les réponses que Dieu fait à nos vœux.

    [...] La véritable cause de la superstition, ce qui la conserve et l’entretient, c’est donc la crainte
    ." (p.5)

    "Si le grand secret du régime monarchique et son intérêt principal, c’est de tromper les hommes et de colorer du beau nom de religion la crainte où il
    faut les tenir asservis, de telle façon qu’ils croient combattre pour leur salut en combattant pour leur esclavage, et que la chose du monde la plus glorieuse soit à leurs yeux de donner leur sang et leur vie pour servir l’orgueil d’un seul homme, comment concevoir rien de semblable dans un État libre, et quelle plus déplorable entreprise que d’y répandre de telles idées, puisque rien n’est plus contraire à la liberté générale que d’entraver par des préjugés ou de quelque façon que ce soit le libre exercice de la raison de chacun !
    ." (p.6)

    "Ce rare bonheur m’étant tombé en partage de vivre dans une république où chacun dispose d’une liberté parfaite de penser et d’adorer Dieu à son gré, et où rien n’est plus cher à tous et plus doux que la liberté, j’ai cru faire une bonne chose et de quelque utilité peut-être en montrant que la liberté de penser, non-seulement peut se concilier avec le maintien de la paix et le salut de l’État, mais même qu’on ne pourrait la détruire sans détruire du même coup et la paix de l’État et la piété elle-même. Voilà le principe que j’ai dessein d’établir dans ce Traité." (p.7)

    "Je me suis souvent étonné de voir des hommes qui professent la religion chrétienne, religion d’amour, de bonheur, de paix, de continence, de bonne foi, se combattre les uns les autres avec une telle violence et se poursuivre d’une haine si farouche, que c’est bien plutôt par ces traits qu’on distingue leur religion que par les caractères que je disais tout à l’heure. Car les choses en sont venues au point que personne ne peut guère plus distinguer un chrétien d’un Turc, d’un juif, d’un païen que par 1a forme extérieure et le vêtement, ou bien en sachant quelle église il fréquente, ou enfin qu’il est attaché à tel ou tel sentiment, et jure sur la parole de tel ou tel maître. Mais quant à la pratique de la vie, je ne vois entre eux aucune différence.

    En cherchant la cause de ce mal, j’ai trouvé qu’il vient surtout de ce qu’on met les fonctions du sacerdoce, les dignités, les devoirs de l’Église au rang des
    avantages matériels, et que le peuple s’imagine que toute la religion est dans les honneurs qu’il rend à ses ministres. C’est ainsi que les abus sont entrés dans l’Église, et qu’on a vu les derniers des hommes animés d’une prodigieuse ambition de s’emparer du sacerdoce, le zèle de la propagation de la foi se tourner en ambition et en avarice sordide, le temple devenir un théâtre où l’on entend non pas des docteurs ecclésiastiques, mais des orateurs dont aucun ne se soucie d’instruire le peuple, mais seulement de s’en faire admirer, de le captiver en s’écartant de la doctrine commune, de lui enseigner des nouveautés et des choses extraordinaires qui le frappent d’admiration. De là les disputes, les jalousies ; et ces haines implacables que le temps ne peut effacer.

    Il ne faut point s’étonner, après cela, qu’il ne soit resté de l’ancienne religion que le culte extérieur (qui en vérité est moins un hommage à Dieu qu’une adulation), et que la foi ne soit plus aujourd’hui que préjugés et crédulités. Et quels préjugés, grand Dieu ? des préjugés qui changent les hommes d’êtres raisonnables en brutes, en leur ôtant le libre usage de leur jugement, le discernement du vrai et du faux, et qui semblent avoir été forgés tout exprès
    pour éteindre, pour étouffer le flambeau de la raison humaine. La piété, la religion, sont devenues un amas d’absurdes mystères, et il se trouve que ceux qui méprisent le plus la raison, qui rejettent, qui repoussent l’entendement humain comme corrompu dans sa nature, sont justement, chose prodigieuse, ceux qu’on croit éclairés de la lumière divine. Mais en vérité, s’ils en avaient seulement une étincelle ils ne s’enfleraient pas de cet orgueil insensé ; ils apprendraient à honorer Dieu avec plus de prudence, et ils se feraient distinguer par des sentiments non de haine, mais d’amour ; enfin, ils ne poursuivraient pas avec tant d’animosité ceux qui ne partagent pas leurs opinions, et si en effet ce n’est pas de leur fortune, mais du salut de leurs adversaires qu’ils sont en peine, ils n’auraient pour eux que de la pitié. J’ajoute qu’on reconnaîtrait à leur doctrine qu’ils sont véritablement éclairés de la lumière divine. Il est vrai, je l’avoue, qu’ils ont pour les profonds mystères de l’Écriture une extrême admiration ; mais je ne vois pas qu’ils aient jamais enseigné autre chose que les spéculations de Platon ou d’Aristote, et ils y ont accommodé l’Écriture, de peur sans doute de passer pour disciples des païens. Il ne leur a pas suffi de donner dans les rêveries insensées des Grecs, ils ont voulu les mettre dans la bouche des prophètes ; ce qui prouve bien qu’ils ne voient la divinité de l’Écriture qu’à la façon des gens qui rêvent ; et plus ils s’extasient sur les profondeurs de l’Écriture, plus ils témoignent que ce
    n’est pas de la foi qu’ils ont pour elle, mais une aveugle complaisance. Une preuve nouvelle, c’est qu’ils partent de ce principe (quand ils commencent
    l’explication de l’Écriture et la recherche de son vrai sens) que l’Écriture est toujours véridique et divine. Or, c’est là ce qui devrait résulter de l’examen sévère de l’Écriture bien comprise ; de façon qu’ils prennent tout d’abord pour règle de l’interprétation des livres sacrés ce que ces livres eux-mêmes nous enseigneraient beaucoup mieux que tous leurs inutiles commentaires
    ." (p.7-8 )

    "Je suis arrivé à cette conclusion que l’Écriture laisse la raison absolument libre, qu’elle n’a rien de commun avec la philosophie, et que l’une et l’autre doivent se soutenir par les moyens qui leur sont propres. [...] Je conclus que la révélation divine n’a d’autre objet que l’obéissance, qu’elle est par conséquent distincte de la connaissance naturelle tant par son objet que par ses bases et ses moyens, qu’ainsi donc elles n’ont rien de commun, que chacune d’elles peut reconnaître sans difficulté les droits de l’autre, sans qu’il y ait ni maîtresse, ni servante." (p.9)

    "Je pars du droit naturel de chacun, lequel n’a d’autres limites que celles de ses désirs et de sa puissance, et je démontre que nul n’est tenu, selon le droit de nature, de vivre au gré d’un autre, mais que chacun est le protecteur né de sa propre liberté. Je fais voir ensuite que nul ne cède ce droit primitif qu’à condition de transférer à un autre le pouvoir qu’il a de se défendre, d’où il résulte que ce droit passe tout entier entre les mains de celui à qui chacun confie son droit particulier de vivre à son gré et de se défendre soi-même. Par conséquent, ceux qui occupent le pouvoir ont un droit absolu sur toutes choses ; eux seuls sont les dépositaires du droit et de la liberté, et les autres hommes ne doivent agir que selon leurs volontés. Mais comme personne ne peut se priver du pouvoir de se défendre soi-même au point de cesser d’être homme, j’en conclus que personne ne peut se dépouiller absolument de son droit naturel, et que les sujets, par conséquent, retiennent toujours certains droits qui ne peuvent leur être enlevés sans un grand péril pour l’État, et leur sont toujours accordés par les souverains, soit en vertu d’une concession tacite, soit en vertu d’une stipulation expresse." (p.10)

    "Je prouve enfin que les souverains sont les dépositaires et les interprètes, non-seulement du droit civil, mais aussi du droit sacré, qu’à eux seuls appartient le droit de décider ce qui est justice et injustice, piété ou impiété, et je conclus que pour garder ce droit le mieux possible et conserver la tranquillité de l’État, ils doivent permettre à chacun de penser ce qu’il veut et de dire ce qu’il pense." (p.10)

    "Il semble [...] bien plus conforme au sens de l’Écriture de penser que Dieu créa une voix corporelle par l’entremise de laquelle il révéla le Décalogue." (p.13)

    "L’Écriture représentant d’ordinaire Dieu à l’image de l’homme, et lui attribuant une âme un esprit, des passions, et en même temps un corps et un souffle tout cela pour se proportionner à la grossièreté du vulgaire." (p.19)

    "Dieu se sert des bons comme d’instruments de sa bonté, et des méchants comme de moyens et d’instruments de sa colère." (p.23)

    "Les objets que nous pouvons désirer honnêtement se rapportent à ces trois fondamentaux : connaître les choses par leurs causes premières, dompter nos passions ou acquérir l’habitude de la vertu, vivre en sécurité et en bonne santé." (p.33)

    "Il ne faut pas peu de génie et de vigilance pour former et maintenir une société. C’est pourquoi elle offrira d’autant plus de sécurité et sera d’autant plus durable et d’autant moins sujette aux coups de la fortune qu’elle sera fondée et dirigée par des hommes plus sages et plus vigilants, tandis qu’une société établie par des hommes d’un grossier génie dépend de la fortune par tous les endroits et n’a aucune solidité." (p.34)

    "Celui-là seul qui ne rend à chacun son droit que par crainte de la potence, obéit à une autorité étrangère et sous la contrainte du mal qu’il redoute ; le nom de juste n’est pas fait pour lui. Au contraire, celui qui rend à chacun son droit parce qu’il connaît la véritable raison des lois et leur nécessité, celui-là agit d’une âme ferme, non par une volonté étrangère, mais par sa volonté propre, et il mérite véritablement le nom d’homme juste." (p.42)

    "Plus en effet nous observons, et mieux nous connaissons les mœurs des hommes, que rien ne nous dévoile plus sûrement que leurs actions, plus il nous est facile de vivre en sûreté dans leur commerce, et d’accommoder notre vie et notre conduite à leur génie, autant qu’il est raisonnable de le faire." (p.44)

    "La lumière naturelle n’exige rien de nous qu’elle ne soit capable de nous faire comprendre et qu’elle ne nous montre clairement comme bon en soi ou comme moyen d’atteindre à la béatitude." (p.44)

    "Dieu agit et dirige toutes choses par la seule nécessité de sa nature et de sa perfection ; ses décrets et ses volontés sont des vérités éternelles, et enveloppent toujours l’absolue nécessité." (p.47)

    "Ce n’est qu’après avoir connu la nature des choses et déjà goûté l’excellence de la science qu’il est possible de poser les bases de la morale et de comprendre la véritable vertu." (p.48)

    "Après la destruction de Jérusalem, Dieu n’exige plus des Juifs aucun culte particulier, et ne leur demande que de pratiquer la loi naturelle imposée à tous les humains. Le Nouveau Testament confirme pleinement cette interprétation, et il ne contient que des préceptes de morale et la promesse du royaume céleste pour quiconque s’y conformera." (p.52)

    "La société n’est pas seulement utile aux hommes pour la sécurité de la vie ; elle a pour eux beaucoup d’autres avantages, elle leur est nécessaire à beaucoup d’autres titres. Car si les hommes ne se prêtaient mutuellement secours, l’art et le temps leur manqueraient à la fois pour sustenter et conserver leur existence. Tous, en effet, ne sont pas également propres à toutes choses, et aucun homme n’est capable de suffire à tous les besoins auxquels un seul homme est asservi. La force et le temps manqueraient donc, je le répète, à chaque individu, s’il était seul pour labourer la terre, pour semer le blé, le moissonner, le moudre, le cuire, pour tisser son vêtement, fabriquer sa chaussure, sans parler d’une foule d’arts et de sciences essentiellement nécessaires à la perfection et au bonheur de la nature humaine. Aussi voyons-nous les hommes qui vivent dans la barbarie traîner une existence misérable et presque brutale ; et encore, le peu de ressources dont ils disposent, si grossières qu’elles soient, ils ne les auraient pas s’ils ne se prêtaient pas mutuellement le secours de leur industrie. Maintenant il est clair que si les hommes avaient été ainsi organisés par la nature que leurs désirs fussent toujours réglés par la raison, la société n’aurait pas besoin de lois ; il suffirait d’enseigner aux hommes les vrais préceptes de la morale pour qu’ils fissent spontanément, sans contrainte et sans effort, tout ce qu’il serait véritablement utile de faire. Maisla nature humaine n’est pas ainsi constituée. Chacun sans doute cherche son intérêt, mais ce n’est point la raison qui règle nos désirs ; ce n’est point elle qui prononce sur l’utilité des choses, c’est le plus souvent la passion et les affections aveugles de l’âme, lesquelles nous attachent au présent et à leur objet propre, sans souci des autres objets et de l’avenir. Que résulte-t-il de là ? qu’aucune société ne peut subsister sans une autorité, sans une force, et par conséquent sans des lois qui gouvernent et contiennent l’emportement effréné des passions humaines. Toutefois, la nature humaine ne se laisse pas entièrement contraindre, comme dit Sénèque le tragique ; il n’est donné à personne de faire durer un gouvernement violent, et la modération seule donne la stabilité. En effet, qui n’agit que par crainte ne fait rien que contre son gré, et sans plus songer si ce qu’on lui commande est utile ou nécessaire, il ne cherche qu’à sauver sa tête et à échapper au supplice dont il est menacé. J’ajoute qu’il est impossible aux sujets en pareil cas de ne pas se réjouir du mal qui arrive au maître, bien que ce mal
    rejaillisse sur eux-mêmes, de ne pas lui souhaiter toutes sortes d’infortunes, de ne pas lui en causer enfin dès qu’ils le peuvent. On sait aussi que rien ne nous est plus insupportable que d’être asservis à nos semblables et de vivre sous leur loi.
    Je remarque enfin que la liberté une fois donnée aux hommes, il est extrêmement difficile de la leur reprendre. Voici maintenant la conclusion où j’en veux venir. Premièrement, le pouvoir doit être, autant que possible, entre les mains de la société tout entière, pour que chacun n’obéisse qu’à soi-même et non
    à son égal ; ou si l’on donne le pouvoir à un petit nombre, ou même à un seul, ce dépositaire unique de l’autorité doit avoir en lui quelque chose qui l’élève au-dessus de la nature humaine, ou du moins il doit s’efforcer de le faire croire au vulgaire. En second lieu, les lois doivent être, dans un État quelconque, instituées de telle sorte que les hommes y soient contenus moins par la crainte du châtiment que par l’espérance des biens qu’ils désirent avec le plus d’ardeur ; car de cette façon le devoir est pour chacun d’accord avec ses désirs. Enfin, puisque l’obéissance consiste à se conformer à un certain ordre en vertu du seul pouvoir de celui qui le donne, il s’ensuit que dans une société où le pouvoir est entre les mains de tous et où les lois se font du consentement de tout le monde, personne n’est sujet à l’obéissance ; et soit que la rigueur des lois augmente ou diminue, le peuple est toujours également libre, puisqu’il agit de son propre gré, et non par la crainte d’une autorité étrangère. C’est justement le contraire qui arrive dans un gouvernement absolu : tous les citoyens y agissent en effet par l’autorité d’un seul ; et s’ils n’ont pas pris dès l’enfance l’habitude de cette dépendance, il sera difficile au souverain d’introduire de nouvelles lois et de reprendre au peuple la part de liberté qu’il lui aura une fois accordée
    ." (p.53-54)

    "Quiconque aspire à persuader les hommes et prétend leur faire embrasser une doctrine qui n’est pas évidente d’elle-même est tenu de s’appuyer sur une autorité incontestée, comme l’expérience ou la raison ; il doit invoquer le témoignage des faits que les hommes ont constatés par les sens, ou bien partir de principes intellectuels, d’axiomes immédiatement évidents. Mais il faut observer, quand on se sert de preuves fondées sur l’expérience, que si elles ne sont point accompagnées d’une intelligence claire et distincte des faits, on pourra bien alors convaincre les esprits, mais il sera impossible, surtout en matière de choses spirituelles et qui ne tombent pas sous les sens, de porter dans l’entendement cette lumière parfaite qui entoure les axiomes, lumière qui dissipe tous les nuages, parce qu’elle a sa source dans la force même de l’entendement et dans l’ordre de ses perceptions. D’un autre côté, comme il faut le plus souvent, pour déduire les choses des seules notions intellectuelles, un long enchaînement de perceptions, et en outre une prudence, une pénétration d’esprit et une sagesse fort rares, les hommes aiment mieux s’instruire par l’expérience que déduire toutes leurs perceptions, en les enchaînant l’une à l’autre, d’un petit nombre de principes. Que résulte-t-il de là ? c’est que quiconque veut persuader une doctrine aux hommes et la faire comprendre, je ne dis pas du genre humain, mais d’une nation entière, doit l’établir par la seule expérience, et mettre ses raisons et ses définitions à la portée du peuple, qui fait la plus grande partie de l’espèce humaine ; autrement, s’il s’attache à enchaîner ses raisonnements et à disposer ses définitions dans l’ordre le plus convenable à la liaison rigoureuse des idées, il n’écrit plus que pour les doctes, et ne peut plus être compris que d’un nombre d’individus très-petit par rapport à la masse ignorante de l’humanité." (p.55-56)

    "Celui qui nie les récits de l’Écriture parce qu’il ne croit pas en Dieu ni en sa providence est un impie ; mais pour celui qui sans connaître ces récits ne laisse pas de savoir par la lumière naturelle qu’il existe un Dieu, et d’être éclairé sur les autres vérités que nous rappelions tout à l’heure, s’il mène d’ailleurs une vie réglée par la raison, je dis qu’il est parfaitement heureux ; et j’ajoute même qu’il est plus heureux que le vulgaire, puisqu’il possède non-seulement une croyance vraie, mais une conception claire et distincte de cette croyance." (p.56)

    "Le peuple a besoin non-seulement de la connaissance de l’Écriture, mais de pasteurs, de ministres de l’Église, qui lui donnent un enseignement proportionné à la faiblesse de son intelligence." (p.57)

    "Si donc quelqu’un se met à lire l’Écriture et ajoute foi à tous ses récits sans faire attention à la doctrine qui en découle et sans s’appliquer à devenir meilleur, c’est exactement comme s’il lisait l’Alcoran, ou des poèmes dramatiques, ou du moins ces histoires ordinaires que tout le monde lit avec distraction ; tandis qu’au contraire celui qui ne connaît l’Écriture en aucune façon, mais dont l’âme est pleine de croyances salutaires et la conduite réglée par la raison, celui-là, dis-je, est véritablement heureux, et l’esprit du Christ est en lui. C’est là justement le contraire du sentiment des Juifs : ils prétendent que les croyances vraies et la vraie règle de conduite ne servent de rien à la béatitude, tant que les hommes ne sont éclairés que de la lumière
    naturelle et ne connaissent pas la loi révélée à Moïse. Voici les propres paroles de Maimonides, qui ose professer ouvertement cette doctrine
    (Rois, chap. VIII, loi 11) : « Quiconque reçoit les sept commandements et les exécute avec zèle doit être compté parmi les pieux des nations et les héritiers du monde à venir ; à condition toutefois qu’il reçoive et pratique ces commandements, parce que Dieu les a donnés dans sa loi et nous les a révélés par l’organe de Moïse, après les avoir déjà prescrits aux fils de Noé ; mais s’il ne pratique les commandements de Dieu que par l’inspiration de la raison, ce n’est plus un habitant du céleste royaume, ce n’est plus un des pieux ni un des savants des nations. » À ces paroles de Maimonides, R. Joseph, fils de Shem Tob, dans son livre intitulé Kelod Elohim, c’est-à-dire Gloire de Dieu, ajoute qu’Aristote (le premier des auteurs à ses yeux, et qui dans sa morale est arrivé à la perfection), Aristote lui-même, bien qu’il ait embrassé tout ce qui se rapporte à la méthode véritable et n’ait rien oublié d’essentiel, n’a pourtant pas pu faire son salut, parce qu’il n’a pas connu les principes qu’il enseigne comme des enseignements divins révélés par la voix des prophètes, mais comme des données de la raison. Mais j’espère bien que tout lecteur attentif reconnaîtra que ce sont là de pures imaginations, qui n’ont de fondement ni dans la raison ni dans l’Écriture ; de sorte qu’il suffit, pour réfuter de semblables doctrines, de les exposer. Je ne veux pas non plus discuter l’opinion de ceux qui prétendent que la lumière naturelle n’a rien de bon à nous apprendre touchant le salut. Ces personnes ne s’accordant pas à elles-mêmes une droite raison, il est tout simple qu’elles ne donnent aucune raison de leurs sentiments ; et si elles se targuent d’une connaissance supérieure à la raison, ce n’est là qu’une chimère parfaitement déraisonnable, comme le montre assez leur manière ordinaire de vivre. Mais il est inutile de m’expliquer ici plus ouvertement. Je me bornerai à dire en terminant qu’on ne peut connaître personne que par ses œuvres. Celui donc qui est riche en fruits de cette espèce, c’est-à-dire qui possède la charité, la joie, la paix, la patience, la douceur, la bonté, la foi, la mansuétude, la continence, je dis de lui avec Paul (aux Galates, chap. V, vers. 22) que la loi de Dieu n’est pas écrite contre lui ; et soit que la seule raison l’instruise ou la seule Écriture, je dis aussi que c’est Dieu qui véritablement l’instruit et lui donne le parfait bonheur." (p.57-58)

    "Si l’on y rencontre quelque événement qui soit évidemment contraire aux lois naturelles, ou ne puisse absolument pas s’en déduire, il faut croire alors qu’il a été ajouté aux saintes Écritures par une main sacrilège. Car ce qui est contre la nature est contre la raison ; et ce qui est contre la raison, étant absurde, doit être immédiatement rejeté." (p.66)

    "Les événements miraculeux ne sont miraculeux et nouveaux qu’au regard de l’ignorance des hommes." (p.69)

    "ç’a été de tout temps le grand objet des théologiens d’extorquer aux livres saints la confirmation de leurs rêveries et de leurs systèmes, afin de les couvrir de l’autorité de Dieu." (p.70)

    "Nous n’avons pas le droit, je le répète, d’altérer l’Écriture pour l’accommoder aux principes de notre raison [...] c’est à l’Écriture elle-même qu’il faut demander sa doctrine tout entière." (p.73)

    "Il est d’autant plus facile d’interpréter les paroles d’un auteur que l’on connaît mieux son tour d’esprit et son caractère." (p.73)

    "Ce n’est point en effet l’empire des lois, ce n’est point la force publique, qui donnent aux cœurs cette droiture et cette pureté ; et personne ne peut être contraint par la force à suivre les voies de la béatitude. Des conseils fraternels et pieux, une bonne éducation, et avant tout la libre possession de ses jugements, voilà les seuls moyens d’y conduire." (p.83)

    "Chacun a pleinement le droit de penser avec liberté, même en matière de religion, [...] on ne peut concevoir que personne renonce à l’exercice de ce droit." (p.84)

    "Puisque chacun a le droit d’interpréter l’Écriture, il en résulte que la seule règle dont il faille se servir, c’est la lumière naturelle commune à tous les hommes, et par suite que toute lumière surnaturelle, toute autorité étrangère, n’y sont nullement nécessaires." (p.84)

    "La raison ne peut plus faire valoir ses droits qu’auprès d’un très-petit nombre ; tant les préjugés ont étendu leur empire sur la masse des hommes. Voilà de grands obstacles au dessein que je me propose ; mais je persiste à tenter l’épreuve, convaincu qu’il ne faut point désespérer d’un heureux succès." (p.85)

    "Et certes notre siècle serait bien heureux, s’il était libre aussi de toute superstition." (p.116)

    "De tout temps la vertu a été extrêmement rare." (p.117)

    "La sagesse, pas plus que la vie et l’existence, ne se donne à personne par un mandat." (p.124)

    "Il nous reste à faire voir enfin qu’entre la foi ou la théologie et la philosophie il n’y a aucun commerce ni aucune affinité ; et c’est un point que ne peut ignorer quiconque connaît le but et le fondement de ces deux puissances, qui certainement sont d’une nature absolument opposée. Car la philosophie n’a pour but que la vérité, tandis que la foi, comme nous l’avons surabondamment démontré, n’a en vue que l’obéissance et la piété." (p.130)

    "Et certes, je ne puis assez m’étonner que l’on veuille soumettre la raison, ce don sublime, cette lumière divine, à une lettre morte qui a pu être corrompue par la malice des hommes, et qu’on ne regarde nullement comme un crime de parler indignement contre la raison, véritable original de la parole de Dieu, de l’accuser de corruption, d’aveuglement et d’impiété, tandis qu’on tiendrait pour un très-grand sacrilège celui qui aurait de pareils sentiments sur la lettre de l’Écriture qui n’est, après tout, que l’image et le simulacre de la parole de Dieu. On pense que c’est une chose sainte que de n’avoir aucune confiance dans la raison et dans son propre jugement, et qu’il y a de l’impiété à douter de la fidélité de ceux qui nous ont transmis les livres sacrés ; mais ce n’est pas là de la piété, c’est de la folie." (p.132)

    "Il s’en faut beaucoup que la religion et la piété exigent l’esclavage de la raison, ou que la raison veuille celui de la religion et que l’une et l’autre ne puissent régner en paix chacune dans son domaine." (p.133)

    "Qui voudrait, à moins de désespoir et de folie, dire adieu témérairement à la raison, mépriser les arts et les sciences, et nier la certitude rationnelle ?" (p.136)

    "Par droit naturel et institution de la nature, nous n’entendons pas autre chose que les lois de la nature de chaque individu, selon lesquelles nous concevons que chacun d’eux est déterminé naturellement à exister et à agir d’une manière déterminée. Ainsi, par exemple, les poissons sont naturellement faits pour nager ; les plus grands d’entre eux sont faits pour manger les petits ; et conséquemment, en vertu du droit naturel, tous les poissons jouissent de l’eau et les plus grands mangent les petits. Car il est certain que la nature, considérée d’un point de vue général, a un droit souverain sur tout ce qui est en sa puissance, c’est-à-dire que le droit de la nature s’étend jusqu’où s’étend sa puissance. La puissance de la nature, c’est, en effet, la puissance même de Dieu, qui possède un droit souverain sur toutes choses ; mais comme la puissance universelle de toute la nature n’est autre chose que la puissance de tous les individus réunis, il en résulte que chaque individu a un droit sur tout ce qu’il peut embrasser, ou, en d’autres termes, que le droit de chacun s’étend jusqu’où s’étend sa puissance. Et comme c’est une loi générale de la nature que chaque chose s’efforce de se conserver en son état autant qu’il est en elle, et cela en ne tenant compte que d’elle-même et en n’ayant égard qu’à sa propre conservation, il s’ensuit que chaque individu a le droit absolu de se conserver, c’est-à-dire de vivre et d’agir selon qu’il y est déterminé par sa nature. Et ici nous ne reconnaissons aucune différence entre les hommes et les autres individus de la nature, ni entre les hommes doués de raison et ceux qui en sont privés, ni entre les extravagants, les fous et les gens sensés. Car tout ce qu’un être fait d’après les lois de sa nature, il le fait à bon droit, puisqu’il agit comme il est déterminé à agir par sa nature, et qu’il ne peut agir autrement. C’est pourquoi, tant que les hommes ne sont censés vivre que sous l’empire de la nature, celui qui ne connaît pas encore la raison, ou qui n’a pas encore contracté l’habitude de la vertu, qui vit d’après les seules lois de son appétit, a aussi bon
    droit que celui qui règle sa vie sur les lois de la raison ; en d’autres termes, de même que le sage a le droit absolu de faire tout ce que la raison lui dicte ou le droit de vivre d’après les lois de la raison, de même aussi l’ignorant et l’insensé ont droit de faire tout ce que l’appétit leur conseille, ou le droit de vivre d’après les lois de l’appétit.

    Ainsi ce n’est pas la saine raison qui détermine pour chacun le droit naturel, mais le degré de sa puissance et la force de ses appétits. Tous les hommes, en
    effet, ne sont pas déterminés par la nature à agir selon les règles et les lois de la raison ; tous, au contraire, naissent dans l’ignorance de toutes choses, et, quelque bonne éducation qu’ils aient reçue, ils passent une grande partie de leur vie avant de pouvoir connaître la vraie manière de vivre et acquérir l’habitude de la vertu. Ils sont cependant obligés de vivre et de se conserver autant qu’il est en eux, et cela en se conformant aux seuls instincts de l’appétit, puisque la nature ne leur a pas donné d’autre guide, qu’elle leur a refusé le moyen de vivre d’après la saine raison, et que conséquemment ils ne sont pas plus obligés de vivre suivant les lois du bon sens qu’un chat selon les lois de la nature du lion. Ainsi, quiconque est censé vivre sous le seul empire de la nature a le droit absolu de convoiter ce qu’il juge utile, qu’il soit porté à ce désir par la saine raison ou par la violence des passions ; il a le droit de se l’approprier de toutes manières, soit par force, soit par ruse, soit par prières, soit par tous les moyens qu’il jugera les plus faciles, et conséquemment de tenir pour ennemi celui qui veut l’empêcher de satisfaire ses désirs.
    (p.137-138)

    "Cependant personne ne peut douter qu’il ne soit extrêmement utile aux hommes de vivre selon les lois et les prescriptions de la raison, lesquelles, comme nous l’avons dit, n’ont d’autre objet que la véritable utilité des hommes. D’ailleurs il n’est personne qui ne désire vivre en sécurité et à l’abri de la crainte, autant qu’il est possible ; or cette situation est impossible tant que chacun peut tout faire à son gré, et qu’il n’accorde pas plus d’empire à la raison qu’à la haine et à la colère ; car chacun vit avec anxiété au sein des inimitiés, des haines, des ruses et des fureurs de ses semblables, et fait tous ses efforts pour les éviter. Que si nous remarquons ensuite que les hommes privés de secours mutuels et ne cultivant pas la raison mènent nécessairement une vie très-malheureuse, comme nous l’avons prouvé dans le chapitre V, nous verrons clairement que, pour mener une vie heureuse et remplie de sécurité, les hommes ont dû s’entendre mutuellement et faire en sorte de posséder en commun ce droit sur toutes choses que chacun avait reçu de la nature ; ils ont dû renoncer à suivre la violence de leurs appétits individuels, et se conformer de préférence à la volonté et au pouvoir de tous les hommes réunis. Ils auraient vainement essayé ce nouveau genre de vie, s’ils n’étaient obstinés à suivre les seuls instincts de l’appétit (car chacun est entraîné diversement par les lois de l’appétit) ; ils ont donc dû par conséquent convenir ensemble de ne prendre conseil que de la raison (à laquelle personne n’ose ouvertement résister, pour ne pas sembler insensé), de dompter l’appétit, en tant qu’il conseille quelque chose de funeste au prochain, de ne faire à personne ce qu’ils ne voudraient pas qu’on leur fît, et de défendre les droits d’autrui comme leurs propres droits. Mais comment devait être conclu ce pacte pour qu’il fût solide et valable ? Voilà le point qu’il faut maintenant éclaircir. C’est une loi universelle de la nature humaine de ne négliger ce qu’elle juge être un bien que dans l’espoir d’un bien plus grand, ou dans la crainte d’un mal plus grand que la privation du bien dédaigné, et de ne souffrir un mal que pour en éviter un plus grand, ou dans l’espoir d’un bien supérieur à la privation du mal éprouvé : en d’autres termes, de deux biens nous choisissons celui qui nous semble le plus grand, et de deux maux celui qui nous semble le plus petit. Je dis qui nous semble, car ce n’est pas une nécessité que la chose soit telle que nous la jugeons. Or cette loi est si profondément gravée dans la nature humaine qu’il faut la placer au nombre des vérités éternelles que personne ne peut ignorer. Mais de cette loi il résulte nécessairement que personne ne promettra sincèrement de renoncer au droit naturel qu’il a sur toutes choses, et ne restera inviolablement ferme en ses promesses, à moins qu’il n’y soit déterminé par la crainte d’un plus grand mal ou l’espoir d’un bien plus grand." (p.139)

    "Voici donc de quelle manière peut s’établir une société et se maintenir l’inviolabilité du pacte commun, sans blesser aucunement le droit naturel : c’est que chacun transfère tout le pouvoir qu’il a à la société, laquelle par cela même aura seule sur toutes choses le droit absolu de la nature, c’est-à-dire la souveraineté, de sorte que chacun sera obligé de lui obéir, soit librement, soit dans la crainte du dernier supplice. La société où domine ce droit s’appelle
    démocratie, laquelle est pour cette raison définie : une assemblée générale qui possède en commun un droit souverain sur tout ce qui tombe en sa puissance. Il s’ensuit que le souverain n’est limité par aucune loi, et que tous sont tenus de lui obéir en toutes choses ; car c’est ce dont ils ont tous dû demeurer d’accord, soit tacitement, soit expressément, lorsqu’ils lui ont transféré tout leur pouvoir de se défendre, c’est-à-dire tout leur droit. Car s’ils avaient voulu se réserver quelque droit, ils auraient dû prendre leurs précautions pour pouvoir le défendre et le garantir ; mais comme ils ne l’ont pas fait, et que d’ailleurs ils n’auraient pu le faire sans diviser l’État, et conséquemment sans le ruiner, ils se sont par cela même soumis absolument à la volonté du souverain ; puisqu’ils l’ont fait absolument, et cela, comme nous l’avons déjà prouvé, aussi bien par la force de la nécessité que par les conseils de la raison, il s’ensuit qu’à moins de vouloir être ennemis de l’État et d’agir contre la raison, qui nous engage à le défendre de toutes nos forces, nous sommes obligés absolument d’exécuter tous les ordres du souverain, même les plus absurdes ; car la raison nous prescrit entre deux maux de choisir le moindre. Ajoutez que si l’on agissait autrement, chacun ne serait pas moins facilement exposé au péril de se soumettre absolument au pouvoir arbitraire d’un autre ; car, ainsi que nous l’avons prouvé, ce droit de commander tout ce qui leur plaît n’appartient aux souverains que pendant qu’ils ont un absolu pouvoir : s’ils perdent ce pouvoir, ils perdent en même temps le droit de commander, et ce droit tombe entre les mains de ceux qui l’ont acquis ou qui peuvent le garder. C’est pourquoi on ne voit que fort rarement les souverains donner des ordres absurdes ; car il leur importe surtout, dans leur intérêt à venir et pour garder le pouvoir, de veiller au bien public et de ne se diriger dans leur commandement que par les conseils de la raison. Les pouvoirs violents, comme le dit Sénèque, n’ont jamais duré. Ajoutez à cela que dans la démocratie les ordres absurdes sont moins à craindre que dans les autres
    gouvernements. Il est, en effet, presque impossible que la majorité d’une grande assemblée donne ses voix à une absurdité. D’ailleurs, le fondement et l’objet de ce gouvernement, c’est, comme nous l’avons aussi démontré, d’arrêter les dérèglements de l’appétit et de tenir les hommes, autant que possible, dans les limites de la raison, afin qu’ils vivent ensemble dans la paix et dans la concorde ; que si ce fondement est enlevé, l’édifice tout entier ne peut manquer de s’écrouler. Ainsi donc le soin de veiller aux intérêts de l’État ne regarde que le souverain ; il appartient aux sujets d’exécuter ses ordres et de ne reconnaître d’autre droit que celui qui est marqué par le souverain. Mais on pensera peut-être que nous voulons par ce moyen rendre les sujets esclaves, parce qu’on s’imagine que c’est être esclave que d’obéir et qu’on n’est libre que lorsqu’on vit à sa fantaisie. Il n’en est rien ; car celui-là est réellement esclave qui est asservi à ses passions et qui est incapable de voir et de faire ce qui lui est utile, et il n’y a de libre que celui dont l’âme est saine et qui ne prend d’autre guide que la raison. Sans doute l’action qui résulte d’un ordre, c’est-à-dire l’obéissance, enlève en quelque sorte la liberté ; mais elle ne produit pas pour cela l’esclavage, qui est tout entier dans la manière d’agir. Si ce n’est pas l’intérêt du sujet, mais celui du maître qui est la fin de l’action, il est vrai que le sujet est esclave et inutile à lui-même ; mais dans une république et en général dans un État où le salut de tout le peuple et non de l’individu qui commande est la suprême loi, celui qui obéit en tout au souverain pouvoir ne doit pas être regardé comme un esclave inutile à soi-même, mais comme un sujet ; aussi la république la plus libre est-elle celle dont les lois sont fondées sur la saine raison ; car chacun y peut, quand il le veut, être libre, c’est-à-dire suivre dans sa conduite les lois de la raison et de l’équité
    ." (p.140-141)

    "Le souverain, à qui seul il appartient, tant au nom du droit divin qu’au nom du droit naturel, de conserver et de protéger les droits de l’État, a aussi le droit absolu de statuer en matière de religion tout ce qu’il juge convenable, et que tout le monde est tenu d’obéir à ses ordres et à ses décrets." (p.145)

    "Si les hommes pouvaient perdre leurs droits naturels au point d’être désormais dans une impuissance absolue de s’opposer à la volonté du souverain 1, ne serait-il pas permis au gouvernement d’opprimer impunément et d’accabler de violences des sujets désarmés ? or, c’est un droit que personne n’a jamais pensé, j’imagine, à lui accorder." (p.146)

    "La puissance du gouvernement [...] consiste dans l’obéissance des sujets, quels qu’en soient les motifs." (p.146)

    "Tous en effet, gouvernants et gouvernés, sont des hommes, et partant naturellement enclins aux mauvaises passions." (p.147)

    "La nature ne crée pas des nations, elle crée des individus qui ne se distinguent en différentes nations que par la diversité de la langue, des lois et des mœurs. C’est de ces deux choses seules, les lois et les mœurs, que dérivent pour chaque nation un caractère particulier, une manière d’être particulière, tels ou tels préjugés particuliers." (p.158)

    "Cette funeste passion de régner, qui ensanglanta plus d’une fois les marches du trône." (p.163)

    "Il n’y a rien de plus funeste à la fois à la religion et à l’État que de confier aux ministres du culte le droit de porter des décrets ou d’administrer les affaires publiques." (p.163)

    "Le culte et l’exercice de la piété doivent être d’accord avec la tranquillité et l’utilité publique, et par conséquent déterminés par le souverain qui doit de plus être l’interprète des choses sacrées." (p.166)

    "Il est hors de doute que la piété envers la patrie est le plus haut degré de piété auquel l’homme puisse atteindre. En effet, le gouvernement renversé, c’en est fait de toute justice et de tout bien ; tout est compromis ; la fureur et l’impiété règnent au milieu du deuil universel. D’où il résulte qu’il n’est pas d’acte pieux envers le prochain qui ne devienne impie, s’il mène à sa suite la perte de l’État, et qu’au contraire il n’est pas d’acte impie envers le prochain qui ne soit réputé pieux, s’il a pour but le salut de l’État. Par exemple, si à celui qui lutte contre moi et s’efforce de m’arracher ma tunique, j’abandonne encore mon manteau, voilà un acte de piété ; mais est-il reconnu que cela est funeste au salut de l’État, il est pieux au contraire de l’appeler en jugement, bien qu’il doive encourir la peine de mort." (p.169)

    "Le salut du peuple est la loi suprême à laquelle doivent se rapporter toutes les lois divines et humaines. [...] C’est au souverain seul qu’il appartient de déterminer ce qui est nécessaire au salut du peuple et à la tranquillité de l’État." (p.169)

    "Si une puissance sans restriction pouvait se concevoir en quelque façon, ce serait à coup sûr dans un gouvernement monarchique, et non pas dans un gouvernement démocratique, où tous les citoyens, ou du moins la plus grande partie, administrent collectivement les affaires." (p.174)

    "Si donc personne ne peut abdiquer le libre droit qu’il a de juger et de sentir par lui-même, si chacun par un droit imprescriptible de la nature est le maître de ses pensées, n’en résulte-t-il pas qu’on ne pourra jamais dans un État essayer, sans les suites les plus déplorables, d’obliger les hommes, dont les pensées et les sentiments sont si divers et même si opposés, à ne parler que conformément aux prescriptions du pouvoir suprême ? [...] Ce sera
    donc un gouvernement violent que celui qui refusera aux citoyens la liberté d’exprimer et d’enseigner leurs opinions ; ce sera au contraire un gouvernement modéré que celui qui leur accordera cette liberté. Nous ne pouvons nier toutefois que le pouvoir ne puisse être blessé aussi bien par des paroles que par des actions, de sorte que s’il est impossible d’enlever aux citoyens toute liberté de parole, il y aurait un danger extrême à leur laisser cette liberté entière et sans réserve. Nous devons donc déterminer maintenant dans quelles limites cette liberté, sans compromettre ni la tranquillité de l’État ni le droit du souverain, peut et doit être accordée à chaque citoyen
    ." (p.175)

    "La fin dernière de l’État n’est pas de dominer les hommes, de les retenir par la crainte, de les soumettre à la volonté d’autrui, mais tout au contraire de permettre à chacun, autant que possible, de vivre en sécurité, c’est-à-dire de conserver intact le droit naturel qu’il a de vivre, sans dommage ni pour lui ni pour autrui. Non, dis-je, l’État n’a pas pour fin de transformer les hommes d’êtres raisonnables en animaux ou en automates, mais bien de faire en sorte que les citoyens développent en sécurité leur corps et leur esprit, fassent librement usage de leur raison, ne rivalisent point entre eux de haine, de fureur et de ruse, et ne se considèrent point d’un œil jaloux et injuste. La fin de l’État, c’est donc véritablement la liberté." (p.175)

    "Quelles sortes d’opinions sont séditieuses dans l’État : ce sont celles qui, en s’énonçant, détruisent le pacte par lequel chaque citoyen a abandonné le droit d’agir selon sa seule volonté. Par exemple, quelqu’un pense-t-il que le pouvoir du souverain n’est pas fondé en droit, ou que personne n’est obligé de tenir ses promesses, ou que chacun doit vivre selon sa seule volonté, et autres choses du même genre qui sont en contradiction flagrante avec le pacte dont nous parlions tout à l’heure, celui-là est un citoyen séditieux, non pas tant à cause de son opinion, qu’à cause de l’acte enveloppé dans de tels jugements. Par là en effet, par cette manière de voir, ne rompt-il pas la foi donnée, tacitement ou expressément, au souverain pouvoir ? Mais quant aux autres opinions qui n’enveloppent pas quelque acte en elles-mêmes, qui ne poussent pas à la rupture du pacte social, à la vengeance, à la colère, etc., elles ne sont pas séditieuses." (p.176)

    "Vouloir tout soumettre à l’action des lois, c’est irriter le vice plutôt que le corriger. Ce qu’on ne saurait empêcher, il faut le permettre, malgré les abus qui en sont souvent la suite. Que de maux ont leur origine dans le luxe, la jalousie, l’avarice, l’ivrognerie et autres mauvaises passions ! On les supporte, cependant, parce que les lois n’ont pas de moyen de les réprimer, bien que ce soient des vices réels ; à plus forte raison faut-il permettre la liberté de la pensée qui est une vertu et qu’on ne saurait étouffer." (p.177)

    "Tant s’en faut qu’il soit possible d’amener les hommes à conformer leurs paroles à une injonction déterminée ; au contraire, plus on fait d’efforts pour leur ravir la liberté de parler, plus ils s’obstinent et résistent. Bien entendu que je ne parle pas des avares, des flatteurs et autres gens sans vertu et sans énergie, qui font consister tout leur bonheur à contempler leur coffre-fort et à remplir leur estomac, mais de ces citoyens qui doivent à une bonne éducation, à l’intégrité et à la pureté de leurs mœurs, un esprit plus libéral et plus élevé." (p.177)

    "Il faut de toute nécessité permettre la liberté de la pensée, et gouverner les hommes de telle façon que, tout en étant ouvertement divisés de sentiments, ils vivent cependant dans une concorde parfaite. On ne saurait douter que ce mode de gouvernement ne soit excellent et n’ait que de légers inconvénients, attendu qu’il est parfaitement approprié à la nature humaine." (p.178)
    -Spinoza, Traité théologico-politique, 1670.


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Lun 17 Avr - 12:55, édité 1 fois


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    Re: Spinoza : Oeuvres complètes + Correspondance + articles le concernant

    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 11 Oct - 19:06

    « Cette chose sera dite libre, qui existe d’après la seule nécessité de sa nature et est déterminée par soi seule à agir. D’autre part, cette chose sera dite nécessaire, ou plutôt contrainte, qui est déterminée par une autre à exister et à produire un effet selon une raison certaine et déterminée. »
    « Ce qui ne peut être conçu par autre chose, doit être conçu par soi. »
    « La connaissance de l’effet dépend de la connaissance de la cause et l’enveloppe. »
    « Une idée vraie doit convenir avec l’objet qu’elle représente. »
    « La substance est antérieure par nature à ses affections. »
    « Des choses qui n’ont rien de commun entre elles, l’une ne peut être la cause de l’autre. »
    « Deux ou plusieurs choses distinctes se distinguent entre elles ou d’après la diversité des substances, ou d’après la diversité des affections de ces substances. »
    « Dans la Nature des choses, ne peuvent être données deux substances de même attribut, c’est-à-dire qui aient entre elles quelque chose de commun. Par conséquent, l’une ne peut être la cause de l’autre, autrement dit l’une ne peut être produite par l’autre. »
    « Ils ignorent encore comment les sentiments se produisent dans l’esprit. »
    « Si quelqu’un estime qu’une substance est créée, il estime par là même qu’une idée fausse est devenue vraie, et certes rien de plus absurde ne peut être conçu ; et par conséquent, il faut nécessairement convenir que l’existence d’une substance, de même que son essence, est une vérité éternelle. Et de là nous pouvons conclure d’une autre façon qu’il ne peut être donné qu’une substance unique de même nature. »
    « De chaque chose existante, il est nécessairement donné quelque cause déterminée, par laquelle elle existe. »
    « Chacun des attributs d’une substance doit être conçu par soi. »
    « Bien que deux attributs soient conçus comme réellement distincts, c’est-à-dire l’un sans le secours de l’autre, nous n’en pouvons cependant pas conclure qu’ils constituent deux êtres, autrement dit deux substances différentes ; car il est de la nature de la substance que chacun de ses attributs soit conçu par soi, puisque tous les attributs qu’elle possède ont toujours été en même temps en elle, et que l’un n’a pu être produit par l’autre, mais que chacun exprime la réalité ou l’être de la substance. Il s’en faut donc beaucoup qu’il soit absurde d’attribuer plusieurs attributs à une seule substance. Il n’est rien, au contraire, de plus clair dans la Nature, que chaque être doive être conçu sous quelque attribut, et que, plus il possède de réalité ou d’être, plus il possède d’attributs. »
    « Ne pouvoir exister, c’est impuissance, et au contraire pouvoir exister, c’est puissance. »
    « Ce qui se fait vite, périt vite. »
    « Tout ce qui est, est en Dieu. »
    « Il en est qui se figurent Dieu consistant, à l’imitation de l’homme, en un corps et en un esprit, et sujet aux passions ; mais combien ils s’éloignent de la vraie connaissance de Dieu. […] Tous ceux qui ont considéré en quelque façon la nature divine, nient que Dieu soit corporel. Ce qu’ils prouvent d’ailleurs au mieux par le fait que, par corps, nous entendons n’importe quelle quantité longue, large et profonde, limitée par une certaine figure, et que rien de plus absurde que cela ne peut être dit de Dieu, c’est-à-dire de l’Être absolument infini. »
    « Des choses qui réellement sont distinctes l’une de l’autre, l’une peut sans l’autre exister et persister dans son état. »
    « Je ne sais pourquoi la matière serait indigne de la nature divine. »
    « Tout est en Dieu ; aussi rien ne peut être en dehors de lui. »
    « L’essence des choses produites par Dieu n’enveloppe pas l’existence. »
    « Ce dont la nature (considérée en soi) enveloppe l’existence, est cause de soi et existe d’après la seule nécessité de sa nature. »
    « Soit que les choses existent, soit qu’elles n’existent pas, toutes les fois que nous portons notre attention sur leur essence, nous trouvons qu’elle n’enveloppe ni l’existence ni la durée ; par conséquent leur essence ne peut être cause ni de leur existence ni de leur durée. »
    « Ce par quoi les choses sont dites déterminées à produire quelque effet est nécessairement quelque chose de positif. »
    « Toute chose particulière, autrement dit toute chose qui est finie et possède une existence déterminée, ne peut exister ni être déterminée à produire un effet, si elle n’est déterminée à exister et à produire un effet par une autre cause, qui est finie aussi et possède une existence déterminée ; et à son tour cette cause ne peut de même exister ni être déterminée à produire un effet, si elle n’est déterminée à exister et à produire un effet par une autre, qui est finie aussi et possède une existence déterminée, et ainsi à l’infini. »
    « Dans la Nature des choses, il n’est rien donné de contingent. »
    « Avant de poursuivre, je veux expliquer ici, ou plutôt faire observer ce qu’il nous faut entendre par Nature Naturante et par Nature Naturée. Car déjà par ce qui précède j’estime qu’il est établi que, par Nature Naturante, il nous faut entendre ce qui est en soi et est conçu par soi, autrement dit tels attributs de la substance qui expriment une essence éternelle et infinie, c’est-à-dire (selon le corollaire 1 de la proposition 14 et le corollaire 2 de la proposition 17) Dieu, en tant qu’il est considéré comme cause libre.
    D’autre part, par Nature Naturée, j’entends tout ce qui suit de la nécessité de la nature de Dieu, autrement dit de la nécessité de chacun des attributs de Dieu, c’est-à-dire tous les modes des attributs de Dieu, en tant qu’ils sont considérés comme des choses qui sont en Dieu, et qui ne peuvent ni être ni être conçues sans Dieu. »
    « L’entendement en acte, qu’il soit fini ou infini, et de même la volonté, le désir, l’amour, etc., doivent être rapportés à la Nature Naturée, mais non à la Naturante. »
    « Par entendement, en effet (comme il est connu de soi), nous n’entendons pas la pensée absolue, mais seulement un certain mode de penser qui diffère des autres tels que le désir, l’amour, etc., et par conséquent (selon la définition 5) doit être conçu par la pensée absolue ; autrement dit (selon la proposition 15 et la définition 6) il doit être conçu par quelque attribut de Dieu qui exprime l’essence éternelle et infinie de la pensée, de telle sorte que, sans cet attribut, il ne puisse ni être ni être conçu ; et c’est pourquoi (selon le scolie de la proposition 29) il doit être rapporté à la Nature Naturée, mais non à la Naturante, de même aussi que les autres modes de penser. »
    « La volonté ne peut être appelée cause libre, mais seulement cause nécessaire. »
    « De quelque façon donc que soit conçue la volonté, soit finie, soit infinie, elle requiert une cause par laquelle elle soit déterminée à exister et à produire un effet ; par conséquent (selon la définition 7), elle ne peut être dite cause libre, mais seulement nécessaire ou contrainte. »
    « Les choses n’ont pu être produites par Dieu de nulle autre façon ni dans un autre ordre qu’elles ont été produites. »
    « Une chose est dite nécessaire, soit en raison de son essence, soit en raison de sa cause. Car l’existence d’une chose suit nécessairement ou de son essence et de sa définition, ou d’une cause efficiente donnée.
    D’autre part, c’est pour les mêmes raisons aussi qu’une chose est dite impossible : car c’est ou bien parce que son essence ou définition enveloppe contradiction, ou bien parce que nulle cause extérieure n’est donnée qui soit déterminée à produire cette chose.
    Mais une chose n’est dite contingente pour nulle autre raison que par rapport à un défaut de notre connaissance. »
    « Rien n’existe de la nature de quoi quelque effet ne suive. »
    « Les hommes se croient libres, parce qu’ils ont conscience de leurs volitions et de leur appétit, et qu’ils ne pensent pas, même en rêve, aux causes par lesquelles ils sont disposés à appéter et à vouloir, parce qu’ils les ignorent. »
    « Les hommes agissent toujours en vue d’une fin, à savoir en vue de l’utile qu’ils appètent. »
    « Pour montrer maintenant que la Nature n’a aucune fin à elle prescrite, et que toutes les causes finales ne sont rien que des fictions humaines, je n’aurai pas besoin de beaucoup de peine. […] Cette doctrine finaliste renverse totalement la Nature. Car ce qui, en réalité, est cause, elle le considère comme effet, et inversement. Ensuite, ce qui par nature est antérieur, elle le fait postérieur. »
    « Ils disent que la nature d’une chose est bonne ou mauvaise, saine ou gâtée et corrompue, selon qu’ils en sont affectés. »
    « Les Modes de penser, comme l’Amour, le Désir ou tout ce qui peut être désigné du nom de sentiments de l’âme, ne sont données, si n’est donnée dans le même individu l’idée de la chose aimée, désirée, etc. Mais une idée ne peut être donnée sans que soit donné aucun autre mode de penser. »
    « Ici sans doute les lecteurs hésiteront, et beaucoup de choses leur viendront à l’esprit qui les arrêteront ; c’est pourquoi je les prie d’avancer à pas lents avec moi et de ne point formuler de jugement qu’ils n’aient tout lu. »
    « L’objet de l’idée constituant l’Esprit humain est le Corps. »
    « Un corps en mouvement ou en repos a dû être déterminé au mouvement ou au repos par un autre corps, qui a été aussi déterminé au mouvement ou au repos par un autre, et cet autre à son tour par un autre, et ainsi à l’infini. »
    « L’esprit humain est apte à percevoir un très grand nombre de choses, et d’autant plus apte que son corps peut être disposé d’un plus grand nombre de façons. »
    « Les corps extérieurs par lesquels le corps humain a été une fois affecté, quoiqu’ils n’existent pas et ne soient pas présents, l’esprit pourra cependant les considérer comme s’ils étaient présents. »
    « Si le corps humain a été une fois affecté par deux ou plusieurs corps en même temps, lorsque l’esprit, dans la suite, imaginera l’un d’eux, aussitôt il se souviendra aussi des autres. »
    « L’esprit humain perçoit non seulement les affections du corps, mais encore les idées de ces affections. »
    « Dans la mesure où l’esprit humain imagine un corps extérieur, il n’en a pas une connaissance adéquate. »
    « L’esprit ne se connaît lui-même, sinon en tant qu’il perçoit les idées des affections du corps. »
    « La fausseté consiste en une privation de connaissance, qu’enveloppent les idées inadéquates, autrement dit tronquées et confuses. »
    « Les hommes, donc, se trompent en ce qu’ils pensent être libres ; et cette opinion consiste en cela seul qu’ils sont conscients de leurs actions, et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés. Donc cette idée de leur liberté, c’est qu’ils ne connaissent aucune cause de leurs actions. Car ce qu’ils disent : que les actions humaines dépendent de la volonté, ce sont des mots, dont ils n’ont aucune idée. Ce qu’est, en effet, la volonté, et comment elle meut le corps, tous l’ignorent ; et ceux qui parlent avec emphase et se figurent des sièges et des demeures de l’âme, ont coutume d’exciter le rire ou le dégoût. »
    « De même que la lumière manifeste elle-même et les ténèbres, de même la vérité est règle d’elle-même et du faux. »
    « Il n’est pas de la nature de la Raison de considérer les choses comme contingentes, mais comme nécessaires. »
    « Certes la plupart des erreurs consistent en cela seul, que nous n’appliquons pas correctement des noms aux choses. »
    « C’est de là que naissent la plupart des controverses, à savoir de ce que les hommes n’expliquent pas correctement leur pensée ou qu’ils interprètent mal la pensée d’autrui. »
    « Il n’y a dans l’esprit aucune volonté absolue ou libre ; mais l’esprit est déterminé à vouloir ceci ou cela par une cause, qui est aussi déterminée par une autre, et celle-ci à son tour par une autre, et ainsi à l’infini. »
    « Quant à la raison pourquoi l’on pense que la volonté s’étend plus loin que l’entendement, c’est que l’on dit savoir par expérience que l’on n’a pas besoin d’une faculté de donner son assentiment, autrement dit d’affirmer et de nier, plus grande que celle que nous avons déjà, pour donner son assentiment sur une infinité d’autres choses que nous ne percevons pas, tandis qu’on aurait besoin d’une plus grande faculté de comprendre. Donc la volonté se distingue de l’entendement, en ce que celui-ci est fini, tandis que celle-là est infinie. » (p.116)
    « Nous trompons facilement quand nous confondons les choses universelles avec les particulières, et les êtres de raison et les abstractions avec les réalités. » (p.119)
    « Nous participons de la nature divine, et cela d’autant plus que nous accomplissons des actions plus parfaites et que nous comprenons Dieu de plus en plus. » (p.120-121)
    « La plupart de ceux qui ont écrit sur les sentiments et sur la manière de vivre des hommes paraissent traiter, non de choses naturelles qui suivent les lois communes de la Nature, mais de choses qui sont en dehors de la Nature. Bien plus, ils paraissent concevoir l’homme dans la Nature comme un empire dans un empire. Car ils croient que l’homme trouble l’ordre de la Nature plutôt qu’il ne le suit, qu’il a sur ses actions une puissance absolue et qu’il ne se détermine d’autre part que de lui-même. Ensuite la cause de l’impuissance et de l’inconstance humaines, ils l’attribuent, non à la puissance commune de la Nature, mais à je ne sais quel vice de la nature humaine : aussi pleurent-ils, rient-ils à son sujet, la méprisent-ils ou, comme il advient le plus souvent, la détestent-ils ; et celui qui sait avec le plus d’éloquence ou de subtilité blâmer l’impuissance de l’esprit humain, est regardé comme divin. Il n’a cependant pas manqué d’hommes éminents (au labeur et à l’industrie desquels nous avouons devoir beaucoup), qui ont écrit sur la droite conduite de la vie beaucoup de choses excellentes et ont donné aux mortels des conseils pleins de prudence ; mais la nature et les forces des sentiments et ce que peut au contraire l’esprit pour les régler, personne, que je sache, ne l’a déterminé. » (p.123)

    « Il ne se produit rien dans la Nature qui puisse être attribué à un vice de celle-ci ; car la Nature est toujours la même, et partout sa vertu et sa puissance d’agir est une et la même, c’est-à-dire que les lois et les règles de la Nature, suivant lesquelles toutes choses se produisent et changent d’une forme à une autre, sont partout et toujours les mêmes, et par conséquent il ne doit y avoir aussi qu’une seule et même manière de comprendre la nature des choses, quelles qu’elles soient, à savoir au moyen des lois et des règles universelles de la Nature.
    C’est pourquoi les sentiments de la haine, de la colère, de l’envie, etc., considérés en soi, suivent de la même nécessité et de la même vertu de la Nature que les autres choses particulières ; et par suite ils reconnaissent des causes certaines par lesquelles on les comprend, et ils ont des propriétés certaines, également dignes de notre connaissance que les propriétés de toute autre chose par la seule considération de laquelle nous sommes charmés. » (p.123-124)
    « I. – J’appelle cause adéquate celle dont on peut clairement et distinctement percevoir l’effet par elle-même. Je nomme, au contraire, cause inadéquate, ou partielle, celle dont on ne peut comprendre l’effet par elle seule.
    II. – Je dis que nous sommes actifs, lorsque, en nous ou hors de nous, il se produit quelque chose dont nous sommes la cause adéquate, c’est-à-dire (selon la définition précédente) lorsque de notre nature il suit en nous ou hors de nous quelque chose que l’on peut comprendre clairement et distinctement par elle seule. Mais je dis, au contraire, que nous sommes passifs, lorsqu’il se produit en nous quelque chose, ou que de notre nature suit quelque chose dont nous ne sommes que la cause partielle.
    III. – Par sentiments, j’entends les affections des corps, par lesquelles la puissance d’agir de ce corps est augmentée ou diminuée, aidée ou empêchée, et en même temps les idées de ces affections.
    Si donc nous pouvons être cause adéquate de quelqu’une de ces affections, j’entends alors par sentiment une action ; dans les autres cas, une passion. » (p.124-125)
    « Le corps humain peut être affecté de beaucoup de façons, par lesquelles sa puissance d’agir est augmentée ou diminuée, et d’autres façons aussi qui ne rendent sa puissance d’agir ni plus grande ni plus petite. » (p.125)
    « Le corps humain peut subir beaucoup de changements, et néanmoins retenir les impressions ou traces des objets et conséquemment les images mêmes des choses. »
    « Notre esprit est actif en certaines choses, mais passif en d’autres. » (p.126)
    « De toute idée donnée doit suivre nécessairement quelque effet. » (p.126)
    « Il suit de là que l’esprit est sujet à d’autant plus de passions qu’il a plus d’idées inadéquates, et au contraire qu’il est d’autant plus actif qu’il a plus d’idées adéquates. » (p.127)
    « L’expérience enseigne suffisamment et au-delà que les hommes n’ont rien moins en leur pouvoir que leur langue, et qu’ils ne peuvent rien moins que de régler leurs appétits ; d’où il provient que la plupart croient que nous n’agissons librement qu’à l’égard des choses auxquelles nous aspirons légèrement, parce que l’appétit de ces choses peut être facilement comprimé par la mémoire d’une autre chose dont nous nous souvenons fréquemment ; mais que nous ne sommes pas du tout libres à l’égard des choses auxquelles nous aspirons avec un sentiment vif et qui ne peut être apaisé par la mémoire d’une autre chose. » (p.129)
    « L’expérience elle-même n’enseigne pas moins clairement que la Raison que les hommes se croient libres par cette seule cause qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés ; et, en outre, que les décisions de l’esprit ne sont rien à part les appétits eux-mêmes, et sont par conséquent variables selon la disposition variable du corps. » (p.130)
    « L’essence de l’esprit n’est rien d’autre que l’idée du corps existant en acte et cette idée est composée de beaucoup d’autres, dont certaines sont adéquates et certaines inadéquates. » (p.131)
    « Nulle chose ne peut être détruite, sinon par une cause extérieure. » (p.132)
    « Des choses sont de nature contraire, c’est-à-dire ne peuvent être dans le même sujet, dans la mesure où l’une peut détruire l’autre. » (p.132)
    « Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être.
    DÉMONSTRATION
    Les choses particulières, en effet, sont des modes, par lesquels les attributs de Dieu sont exprimés d’une façon certaine et déterminée (selon le corollaire de la proposition 25, partie I) ; c’est-à-dire (selon la proposition 34, partie I) des choses qui expriment d’une façon certaine et déterminée la puissance de Dieu, par laquelle Dieu est et agit ; et nulle chose n’a rien en soi par quoi elle puisse être détruite, autrement dit qui lui enlève l’existence (selon la proposition 4) ; mais, au contraire, elle s’oppose à tout ce qui peut lui enlever l’existence (selon la proposition précédente) ; par conséquent, autant qu’elle peut et qu’il est en elle, elle s’efforce de persévérer dans son être. C.Q.F.D. » (Éthique III, proposition VI, p.133)
    « L’effort par lequel chaque chose s’efforce de persévérer dans son être n’est rien à part l’essence actuelle de cette chose. » (p.133)
    « L’effort par lequel chaque chose s’efforce de persévérer dans son être n’enveloppe aucun temps fini, mais un temps indéfini. » (p.134)
    « Nous ne faisons effort vers aucune chose, […] nous ne la voulons, ne l’appétons ni ne la désirons, parce que nous jugeons qu’elle est bonne ; mais, au contraire, […] nous jugeons qu’une chose est bonne, parce que nous faisons effort vers elle, que nous la voulons, l’appétons et la désirons. » (p.135)
    « Par Joie, j’entendrai donc dans la suite la passion par laquelle l’esprit passe à une perfection plus grande ; par Tristesse, au contraire, la passion par laquelle il passe à une perfection moindre. En outre, le sentiment de la joie rapporté à la fois à l’esprit et au corps, je le nomme Chatouillement ou Gaîté, et celui de la tristesse, Douleur ou Mélancolie. Mais il faut remarquer que le chatouillement et la douleur se rapportent à l’homme, quand une de ses parties est plus affectée que les autres ; la gaîté, au contraire, et la mélancolie, quand toutes ses parties sont pareillement affectées. » (p.136)
    « L’esprit répugne à imaginer ce qui diminue ou empêche sa puissance et celle du corps. […] Par là nous comprenons clairement ce que c’est que l’Amour et ce que c’est que la Haine. L’Amour, en effet, n’est rien d’autre que la Joie accompagnée de l’idée d’une cause extérieure ; et la Haine, rien d’autre que la Tristesse accompagnée de l’idée d’une cause extérieure.
    Nous voyons de plus que celui qui aime s’efforce nécessairement d’avoir et de conserver présente la chose qu’il aime, et, au contraire, celui qui hait s’efforce d’écarter et de détruire la chose qu’il a en haine. » (p.138)
    « Si l’esprit a été une fois affecté de deux sentiments en même temps, lorsque, dans la suite, il sera affecté de l’un d’eux, il sera affecté aussi de l’autre. » (p.139)
    « Une chose quelconque peut être, par accident, cause de joie, de tristesse ou de désir. » (p.139)
    « Par cela seul que nous imaginons qu’une chose a quelque chose de semblable à un objet qui a coutume d’affecter l’esprit de joie ou de tristesse, bien que ce en quoi la chose est semblable à l’objet ne soit pas la cause efficiente de ces sentiments, nous aimerons cependant cette chose ou l’aurons en haine. » (p.141)
    « Si nous imaginons qu’une chose, qui a coutume de nous affecter d’un sentiment de tristesse, a quelque chose de semblable à une autre, qui a coutume de nous affecter d’un sentiment de joie également grand, nous aurons cette chose en haine et l’aimerons en même temps. » (p.141)
    « Cet état de l’esprit, qui naît ainsi de deux sentiments contraires, s’appelle Flottement de l’âme. » (p.142)
    « Le sentiment de joie et de tristesse est le même, que l’image soit celle d’une chose passée ou future, ou bien celle d’une chose présente. » (p.143)
    « Par ce qui vient d’être dit, nous comprenons ce que c’est que l’Espoir, la Crainte, la Sécurité, le Désespoir, le Contentement et le Remords de conscience. L’Espoir, en effet, n’est rien d’autre qu’une Joie inconstante, née de l’image d’une chose future ou passée dont nous doutons de l’issue. La Crainte, au contraire, est une Tristesse inconstante, née aussi de l’image d’une chose douteuse. Si maintenant de ces sentiments on enlève le doute, l’Espoir devient la Sécurité, et la Crainte le Désespoir, à savoir : la Joie, ou la Tristesse, née de l’image d’une chose que nous avons crainte, ou que nous avons espérée. Le Contentement, d’autre part, est la Joie née de l’image d’une chose passée dont nous avons douté de l’issue. Le Remords de conscience enfin est la Tristesse opposée au Contentement. » (p.144)
    « Celui qui imagine ce qu’il aime comme affecté de joie ou de tristesse, sera affecté aussi de joie ou de tristesse. » (p.145)
    « Si nous imaginons que quelqu’un affecte de joie une chose que nous aimons, nous serons affectés d’amour envers lui. Si, au contraire, nous imaginons qu’il l’affecte de tristesse, nous serons, au contraire aussi, affectés de haine contre lui. » (p.146)
    « C’est que la Pitié, que nous pouvons définir comme étant la Tristesse née du dommage d’autrui. Quant à la joie qui naît du bien d’autrui, je ne sais de quel nom il faut l’appeler. En outre, l’Amour envers celui qui a fait du bien à autrui, nous l’appellerons Disposition favorable, et au contraire, Indignation, la Haine envers celui qui a fait du mal à autrui. » (p.146)
    « Il faut remarquer enfin que nous n’avons pas seulement pitié d’une chose que nous avons aimée […] mais aussi d’une chose pour laquelle nous n’avons éprouvé auparavant aucun sentiment, pourvu que nous la jugions semblable à nous […] et par conséquent nous sommes favorablement disposés aussi envers celui qui a fait du bien à notre semblable, et au contraire nous nous indignons contre celui qui lui a porté dommage. » (p.146-147)
    « Cette imagination, lorsqu’elle regarde l’homme lui-même qui a de soi une meilleure opinion qu’il n’est juste, s’appelle Orgueil, et c’est une espèce de Délire, parce que l’homme rêve les yeux ouverts qu’il peut tout ce qu’il saisit par sa seule imagination, le considère par suite comme réel, et en est transporté, aussi longtemps qu’il ne peut imaginer ce qui en exclut l’existence et détermine sa propre puissance d’agir.
    L’Orgueil est donc la Joie née de ce qu’un homme a de soi une meilleure opinion qu’il n’est juste. D’autre part, la Joie qui naît de ce qu’un homme a d’un autre une meilleure opinion qu’il n’est juste, s’appelle Surestime ; et enfin Mésestime, celle qui naît de ce qu’il a d’un autre une moindre opinion qu’il n’est juste. » (p.149)
    « [L’]Émulation […] n’est rien d’autre que le Désir d’une chose qui est engendré en nous de ce que nous imaginons que d’autres êtres semblables à nous ont le même Désir. » (p.150)
    « Une chose dont nous avons pitié, nous nous efforcerons autant que nous le pouvons, de la délivrer de sa misère. […]
    Cette volonté, autrement dit cet appétit de faire du bien, qui naît de ce que nous avons pitié de la chose à laquelle nous voulons faire du bien, s’appelle la Bienveillance, qui par suite n’est rien d’autre que le Désir né de la pitié. » (p.151)
    « Tout ce que nous imaginons qui conduit à la joie, nous nous efforçons de le provoquer à se produire ; mais ce que nous imaginons qui lui répugne, autrement dit qui conduit à la tristesse, nous nous efforçons de l’écarter ou de le détruire. » (p.152)
    « Cet effort pour faire quelque chose, et aussi pour y renoncer, pour la seule cause de plaire aux hommes, s’appelle Ambition, surtout quand nous nous efforçons de plaire au vulgaire au point que nous faisons certaines choses ou que nous y renonçons à notre dommage ou à celui d’autrui ; autrement, on a coutume de l’appeler Humanité. D’autre part, la Joie avec laquelle nous imaginons une action par laquelle autrui s’est efforcé de nous être agréable, je la nomme Louange ; mais la Tristesse avec laquelle au contraire nous avons en aversion l’action d’autrui, je la nomme Blâme. » (p.153)
    « La Joie qu’accompagne l’idée d’une cause intérieure, nous l’appellerons Gloire, et la Tristesse qui lui est contraire, Honte : entendez quand la joie ou la tristesse naissent de ce que l’homme se croit loué ou blâmé ; autrement, la Joie qu’accompagne l’idée d’une cause intérieure, je la nommerai Satisfaction intime, et la Tristesse qui lui est contraire, Repentir. » (p.154)
    « Si nous imaginons que quelqu’un aime, ou désire, ou a en haine quelque chose que nous-même aimons, désirons, ou avons en haine, par là même nous aimerons, etc. cette chose avec plus de constance. Mais si nous imaginons qu’il a en aversion ce que nous aimons, ou inversement, alors nous subirons le flottement de l’âme. » (p.155)
    « Chacun appète naturellement que les autres vivent d’après ses propres dispositions et comme tous appètent pareillement, ils se font pareillement obstacle. » (p.155-156)
    « Si quelqu’un imagine qu’un autre s’attache la chose aimée par le même lien d’amitié, ou par un plus étroit, que celui par lequel il l’avait seul en possession, il sera affecté de haine envers la chose aimée elle-même, et portera envie à cet autre. » (p.158)

    « Cette Haine envers la chose aimée, jointe à l’Envie, s’appelle la Jalousie, qui par suite n’est rien d’autre que le Flottement de l’âme né de l’Amour et de la Haine en même temps, accompagnés de l’idée d’un autre auquel on porte envie. » (p.159)
    « [La] Tristesse, en tant qu’elle se rapporte à l’absence de ce que nous aimons, s’appelle Regret. » (p.160)
    « Si quelqu’un commence d’avoir en haine la chose aimée, de sorte que l’amour soit complètement anéanti, il éprouvera pour elle, à motif égal, une haine plus grande que s’il ne l’eût jamais aimée, et d’autant plus grande que l’amour avait été auparavant plus grand. » (p.161)
    « Celui qui a quelqu’un en haine, s’efforcera de lui faire du mal, à moins qu’il n’appréhende que de là ne naisse un mal plus grand pour lui-même ; et inversement, celui qui aime quelqu’un, s’efforcera, selon la même loi, de lui faire du bien. » (p.162)
    « Chacun, d’après son propre sentiment, juge ou estime ce qui est bon, ce qui est mauvais, ce qui est meilleur, ce qui est pire, et enfin ce qui est le meilleur ou ce qui est le pire. Ainsi l’avare juge que l’abondance d’argent est le meilleur, et que le fait d’en être privé est le pire. L’ambitieux, de son côté, ne désire rien à l’égal de la gloire, et au contraire ne redoute rien à l’égal de la honte. A l’envieux, à son tour, rien n’est plus agréable que le malheur d’autrui, et rien n’est plus importun que le bonheur des autres. Et ainsi chacun, d’après son propre sentiment, juge qu’une chose est bonne ou mauvaise, utile ou inutile.
    Ce sentiment d’ailleurs par lequel l’homme est disposé à ne pas vouloir ce qu’il veut, ou à vouloir ce qu’il ne veut pas, s’appelle l’Appréhension, qui par suite n’est rien d’autre que la Crainte, en tant qu’elle dispose l’homme à éviter par un mal moindre celui qu’il juge devoir se produire […]. Mais si le mal qu’il appréhende est la Honte, alors l’Appréhension s’appelle Pudeur. Enfin si le Désir d’éviter un mal futur est empêché par l’Appréhension d’un autre mal, de sorte qu’on ne sache pas ce que l’on veut de préférence, alors la Crainte s’appelle Consternation, principalement si l’un et l’autre mal que l’on appréhende sont des plus grands. » (p.163)
    « L’effort pour faire du mal à celui que nous haïssons se nomme Colère ; et l’effort pour rendre le mal qui nous a été fait s’appelle Vengeance. » (p.165)
    « L’effort pour faire du bien à celui qui nous aime et qui […] s’efforce de nous faire du bien à nous-même, se nomme Reconnaissance ou Gratitude. » (p.165)
    « Celui qui imagine qu’il est aimé de celui qu’il a en haine, sera en lutte entre la haine et l’amour en même temps. […]
    Si la haine prévaut, il s’efforcera de faire du mal à celui dont il est aimé. Et ce sentiment s’appelle Cruauté, principalement si l’on croit que celui qui aime n’a offert aucune cause ordinaire de haine. » (p.165-166)
    « La haine est augmentée par une haine réciproque, et peut, au contraire, être détruite par l’amour. » (p.166)
    « La haine qui est complètement vaincue par l’amour se change en amour ; et l’amour, par suite, est plus grand, que si la haine n’eût pas précédé. » (p.167)
    « Chacun s’efforcera toujours de conserver son être et d’écarter, autant qu’il peut, la tristesse. » (p.168)
    « Si quelqu’un a été affecté par un autre, appartenant à quelque classe ou nation différente de la sienne, d’une joie ou d’une tristesse qu’accompagne l’idée de cet autre, considéré comme cause sous le nom universel de la classe ou de la nation, il aimera ou aura en haine non seulement cet autre, mais tous ceux de la même classe ou de la même nation. » (p.169)
    « L’amour et la haine envers une chose que nous imaginons être libre doivent être l’un et l’autre, à cause égale, plus grands qu’envers une chose nécessaire. […] Il suit de là que les hommes, parce qu’ils estiment qu’ils sont libres, éprouvent plus d’amour ou de haine les uns à l’égard des autres, qu’à l’égard des autres choses. » (p.171)
    « Des hommes divers peuvent être affectés de diverses façons par un seul et même objet, et un seul et même homme peut être affecté par un seul et même objet de diverses façons en divers temps. » (p.172)
    « Je nommerai intrépide celui qui méprise le mal que j’ai coutume d’appréhender ; et si en outre je fais attention que son désir de faire du mal à celui qu’il hait, et de faire du bien à celui qu’il aime, n’est pas empêché par l’appréhension du mal par lequel j’ai coutume d’être retenu, je l’appellerai audacieux. D’autre part, celui-là me paraîtra timide, qui appréhende un mal que j’ai coutume de mépriser ; et si de plus je fais attention que son désir est empêché par l’appréhension d’un mal qui ne peut me retenir, je dirai qu’il est pusillanime ; et ainsi jugera chacun. » (p.173)
    « Le Repentir est une tristesse qu’accompagne l’idée de soi-même en tant que cause, et la Satisfaction intime est une joie qu’accompagne l’idée de soi-même en tant que cause ; et ces sentiments sont très violents, parce que les hommes se croient libres. » (p.174)
    « Cette affection de l’esprit, autrement dit cette imagination d’une chose particulière, en tant qu’elle se trouve seule dans l’esprit, se nomme Admiration ; et si elle est provoquée par un objet que nous appréhendons, elle est dite Consternation, parce que l’admiration du mal tient l’homme en suspens dans la seule considération de ce mal, au point qu’il n’est pas capable de penser à autre chose par quoi il pourrait éviter le mal en question. Mais si ce que nous admirons est la prudence d’un homme, son industrie ou quelque chose de ce genre, comme par là même nous considérons que cet homme l’emporte beaucoup sur nous, alors l’admiration se nomme Vénération ; autrement, elle s’appelle Horreur, si nous admirons la colère, l’envie, etc. d’un homme. De plus, si nous admirons la prudence, l’industrie, etc. d’un homme que nous aimons notre Amour par là même […] sera plus grand, et cet Amour joint à l’Admiration ou à la Vénération, nous le nommons Dévotion. Et de cette façon nous pouvons aussi concevoir la Haine, l’Espoir, la Sécurité et d’autres sentiments joints à l’Admiration ; et par conséquent nous pourrons déduire plus de sentiments qu’on n’a coutume d’en désigner par les dénominations reçues. D’où il apparaît que les noms des sentiments ont été inventés plutôt d’après leur usage vulgaire que d’après leur connaissance attentive.
    À l’Admiration s’oppose le Mépris, dont la cause cependant est généralement la suivante, à savoir que, du fait que nous voyons quelqu’un admirer, aimer, craindre, etc. une chose, ou du fait qu’une chose paraît au premier aspect semblable aux choses que nous admirons, aimons, craignons, etc., nous sommes déterminés […] à admirer, à aimer, à craindre, etc. cette chose. Mais si, par la présence de cette même chose ou par une considération plus attentive, nous sommes forcés de nier d’elle tout ce qui peut être cause d’admiration, d’amour, de crainte, etc., alors l’esprit demeure déterminé, par la présence même de la chose, à penser plutôt à ce qui n’est pas dans l’objet qu’à ce qui y est, alors que pourtant, en présence d’un objet, on a coutume de penser principalement à ce qui est dans cet objet. De même donc que la Dévotion naît de l’Admiration d’une chose que nous aimons, de même la Dérision naît du Mépris d’une chose que nous haïssons ou craignons, et le Dédain naît du Mépris de la sottise, comme la Vénération naît de l’Admiration de la prudence. Nous pouvons enfin concevoir l’Amour, l’Espoir, la Gloire et d’autres sentiments joints au Mépris, et déduire de là encore d’autres sentiments, que nous n’avons coutume non plus de distinguer des autres par aucune dénomination particulière. » (p.174-176)
    « [La] Tristesse qu’accompagne l’idée de notre faiblesse s’appelle Humilité ; la Joie au contraire qui naît de la considération de nous-mêmes se nomme Amour-propre ou Satisfaction intime. » (p.177)
    « Parmi les espèces de sentiments, qui (selon la proposition précédente) doivent être en très grand nombre, les remarquables sont la Gourmandise, l’Ivrognerie, la Lubricité, l’Avarice et l’Ambition, qui ne sont que des notions de l’Amour ou du Désir, qui expliquent la nature de l’un et de l’autre de ces deux sentiments par les objets auxquels ils se rapportent. Car par Gourmandise, Ivrognerie, Lubricité, Avarice et Ambition, nous n’entendons rien d’autre que l’Amour ou le Désir immodéré de la bonne chère, de la boisson, de l’union charnelle, des richesses et de la gloire. En outre, ces sentiments, en tant que nous les distinguons des autres par le seul objet auquel ils se rapportent, n’ont pas de contraires. Car la Tempérance, la Sobriété et enfin la Chasteté, que nous avons coutume d’opposer à la Gourmandise, à l’Ivrognerie et à la Lubricité, ne sont pas des sentiments ou des passions, mais indiquent la puissance de l’âme qui règle ces sentiments. » (p.180-181)
    « Par effort à persévérer dans son être, en tant qu’il se rapporte à l’esprit et au corps en même temps, nous entendons l’appétit et le désir. » (p.182)
    « Le contentement de l’un diffère par nature du contentement d’un autre autant que l’essence de l’un diffère de l’essence de l’autre. » (p.182)
    « Voilà au sujet des sentiments qui se rapportent à l’homme en tant qu’il est passif. Il me reste à ajouter peu de chose au sujet de ceux qui se rapportent à lui en tant qu’il est actif. » (p.183)
    « Toutes les actions qui suivent des sentiments qui se rapportent à l’esprit en tant qu’il comprend, je les rapporte à la Force d’âme, que je distingue en Fermeté et en Générosité. Car par Fermeté, j’entends le Désir par lequel chacun s’efforce de conserver son être d’après le seul commandement de la Raison. Et par Générosité, j’entends le Désir par lequel chacun, d’après le seul commandement de la Raison, s’efforce d’aider les autres hommes et de se les attacher par l’amitié. Aussi ces actions qui se proposent la seule utilité de l’agent, je les rapporte à la Fermeté, et celles qui se proposent aussi l’utilité d’autrui, je les rapporte à la Générosité. La Tempérance donc, la Sobriété et la Présence d’esprit dans les dangers, etc. sont des espèces de la Fermeté, tandis que la Modestie, la Clémence, etc. sont des espèces de la Générosité. » (p.184)
    « Il reste cependant à remarquer au sujet de l’Amour, qu’il arrive très souvent que, tandis que nous jouissons de la chose que nous appétions, le corps acquiert par cette jouissance une constitution nouvelle par laquelle il est autrement déterminé, et que d’autres images de choses sont éveillées en lui, et qu’en même temps l’esprit commence à imaginer autre chose et à désirer autre chose. Par exemple, quand nous imaginons quelque chose dont la saveur a coutume de nous être agréable, nous désirons en jouir, à savoir d’en manger. Or, tandis que nous en jouissons ainsi, l’estomac se remplit et le corps se constitue autrement. Si donc, le corps étant ainsi autrement disposé, l’image de cet aliment, parce qu’il est présent, est favorisée, et aussi en conséquence l’effort ou le désir d’en manger, à ce désir ou à cet effort répugnera cette constitution nouvelle, et conséquemment la présence de l’aliment que nous appétions sera odieuse : et c’est ce que nous appelons Dégoût et Ennui. » (p.185)
    « Le Désir est l’essence même de l’homme, en tant qu’elle est conçue comme déterminée, par quelque sienne affection donnée, à faire quelque chose. » (p.186)
    « J’entends donc ici par le nom de Désir tous les efforts, impulsions, appétits et volitions de l’homme, lesquels sont variables suivant la constitution variable d’un même homme, et souvent opposés les uns aux autres, au point que l’homme est entraîné de diverses façons et ne sait où se tourner. » (p.187)
    « La Joie est le passage de l’homme d’une moindre à une plus grande perfection. » (p.187)
    « La Tristesse est le passage de l’homme d’une plus grande à une moindre perfection. » (p.187)
    « C’est une propriété chez celui qui aime d’avoir la volonté de se joindre à la chose aimée. » (p.189)
    « L’Inclination est la Joie accompagnée de l’idée d’une chose qui est cause de joie par accident. » (p.190)
    « L’Aversion est la Tristesse accompagnée de l’idée d’une chose qui est cause de tristesse par accident. » (p.190)
    « La Dévotion est l’Amour envers celui que nous admirons. » (p.190)
    « La Dérision est la Joie née de ce que nous imaginons qu’il y a quelque chose que nous méprisons dans une chose que nous haïssons. » (p.191)
    « Le Désespoir est la Tristesse née de l’idée d’une chose future ou passée au sujet de laquelle toute raison de douter est enlevée. » (p.192)
    « Le Contentement est la Joie accompagnée de l’idée d’une chose passée qui est arrivée en dehors de tout espoir. » (p.192)
    « L’Envie est la Haine en tant qu’elle affecte l’homme de sorte qu’il soit contristé du bonheur d’autrui, et au contraire qu’il se réjouisse du mal d’autrui. » (p.194)
    « La Miséricorde est l’Amour en tant qu’il affecte l’homme de sorte qu’il se réjouisse du bien d’autrui, et au contraire qu’il soit contristé du mal d’autrui. » (p.194)
    « L’Orgueil consiste à avoir de soi, par Amour, une meilleure opinion qu’il n’est juste. » (p.196)
    « L’Effacement consiste à avoir de soi, par Tristesse, une moindre opinion qu’il n’est juste. » (p.197)
    « Ces sentiments, à savoir l’humilité et l’effacement, sont très rares. Car la nature humaine, considérée en soi, leur résiste autant qu’elle peut. » (p.198)



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    Johnathan R. Razorback
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    Re: Spinoza : Oeuvres complètes + Correspondance + articles le concernant

    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 11 Oct - 19:11

    « À la cruauté s’oppose la Clémence, qui n’est pas une passion, mais une puissance de l’âme par laquelle l’homme règle la colère et la vengeance. » (p.200)
    « L’Audace est le Désir qui incite quelqu’un à faire quelque chose au risque d’un danger auquel ses pareils craignent de s’exposer. » (p.200)
    « L’Ambition est le Désir immodéré de la gloire. » (p.202)
    « Un Sentiment, qu’on appelle Passion de l’âme, est une idée confuse, par laquelle l’esprit affirme une force d’exister de son corps ou de quelque partie de celui-ci, plus grande ou plus petite qu’auparavant, et qui, étant donnée, fait que l’esprit lui-même est déterminé à penser à telle chose plutôt qu’à telle autre. » (p.204)
    « L’impuissance de l’homme à régler et à réprimer ses sentiments, je l’appelle Servitude. En effet, l’homme soumis aux sentiments ne dépend pas de lui-même, mais de la fortune, au pouvoir de laquelle il se trouve, au point qu’il est souvent contraint, encore qu’il voie ce qui est meilleur pour lui, de faire cependant le pire. » (p.207)
    « Par bon, j’entendrai ce que nous savons avec certitude nous être utile. » (p.210)
    « La force par laquelle l’homme persévère dans l’existence est limitée, et elle est surpassée infiniment par la puissance des causes extérieures. » (p.214)
    « L’image d’une chose future ou passée, c’est-à-dire d’une chose que nous considérons en relation avec le temps futur ou passé, le présent étant exclu, est plus faible, toutes circonstances égales d’ailleurs, que l’image d’une chose présente ; et conséquemment un sentiment envers une chose future ou passée, toutes circonstances égales d’ailleurs, sera plus rassis qu’un sentiment envers une chose présente. » (p.219. Spinoza anticipe ici sur la préférence temporelle pour le présent exposée par l’École Autrichienne d’Économie.)
    « La connaissance vraie du bon et du mauvais ne peut, en tant que vraie, empêcher aucun sentiment, mais seulement en tant qu’elle est considérée comme un sentiment. » (p.223)
    « La Raison ne demande rien contre la Nature, elle demande donc que chacun s’aime soi-même, qu’il cherche ce qui lui est utile en propre, c’est-à-dire ce qui lui est réellement utile, et qu’il appète tout ce qui conduit réellement l’homme à une plus grande perfection : soit, d’une façon absolue, que chacun s’efforce, autant qu’il est en lui, de conserver son être. […]il suit de là :
    1° Que le fondement de la vertu est l’effort même pour conserver son être propre, et que le bonheur consiste en ce que l’homme peut conserver son être ;
    2° Que la vertu doit être appétée pour elle-même, et que rien n’est donné qui l’emporte sur elle ou qui nous soit plus utile, ce pourquoi on devrait l’appéter ;
    3° Enfin que ceux qui se donnent la mort sont impuissants quant à l’âme, et sont entièrement vaincus par des causes extérieures qui répugnent à leur propre nature. » (p.226-227)
    « Agir par vertu absolument n’est rien d’autre en nous que d’agir, de vivre, de conserver son être (ces trois mots signifient la même chose) sous la conduite de la Raison, d’après le principe qu’il faut chercher ce qui est utile en propre. » (p.231)
    « Personne ne s’efforce de conserver son être à cause d’une autre chose. » (p.231)
    « Nous ne savons avec certitude rien qui soit bon ou mauvais, sinon ce qui conduit réellement à comprendre, ou qui peut empêcher que nous ne comprenions. » (p.232)
    « Le souverain bien de l’esprit est la connaissance de Dieu, et la souveraine vertu de l’esprit est de connaître Dieu.
    DÉMONSTRATION
    Ce que l’esprit peut comprendre de plus élevé, c’est Dieu, c’est-à-dire (selon la définition 6, partie I) l’Être absolument infini, et sans lequel (selon la proposition 15, partie I) rien ne peut ni être, ni être conçu ; et par conséquent (selon les propositions 26 et 27) ce qui est souverainement utile à l’esprit, autrement dit (selon la définition 1) son souverain bien, c’est la connaissance de Dieu.
    En outre, l’esprit agit seulement dans la mesure où il comprend (selon les propositions 1 et 3, partie III), et dans cette mesure seule-ment (selon la proposition 23) on peut dire absolument qu’il agit par vertu. Donc la vertu absolue de l’esprit, c’est de comprendre. Or ce que l’esprit peut comprendre de plus élevé, c’est Dieu (comme nous venons de le démontrer). Donc la souveraine vertu de [261] l’esprit, c’est de comprendre ou de connaître Dieu. C.Q.F.D. » (p.233)
    « Dans la mesure seulement où les hommes vivent sous la conduite de la Raison, ils conviennent nécessairement toujours par nature. » (p.239)
    « Lorsque chaque homme cherche le plus ce qui lui est utile en propre, alors les hommes sont le plus utiles les uns aux autres. Car d’autant plus chacun cherche ce qui lui est utile en propre et s’efforce de se conserver, d’autant plus il est doué de vertu (selon la proposition 20), autrement dit, ce qui revient au même (selon la définition Cool, d’autant plus grande est la puissance dont il est doué pour agir d’après les lois de sa nature, c’est-à-dire (selon la proposition 3, partie III) pour vivre sous la conduite de la Raison. Or c’est lorsque les hommes vivent sous la conduite de la Raison qu’ils conviennent le plus par nature (selon la proposition précédente). Donc (selon le corollaire précédent) les hommes seront le plus utiles les uns aux autres, lorsque chacun cherche le plus ce qui lui est utile en propre. C.Q.F.D. » (p.240)
    « Ce que nous venons de montrer, l’expérience même l’atteste aussi chaque jour par tant et de si clairs témoignages, que presque tout le monde dit que l’homme est un Dieu pour l’homme. Pourtant il arrive rarement que les hommes vivent sous la conduite de la Raison ; mais il en a été disposé avec eux de telle sorte que la plupart sont envieux, et importuns les uns aux autres. Néanmoins ils ne peuvent guère mener une vie solitaire, de sorte que cette définition agrée tout à fait à la plupart, que l’homme est un animal sociable ; et, de fait, il en va de telle sorte que, de la société commune des hommes, naissent beaucoup plus d’avantages que de dommages. Que les satiriques rient donc autant qu’ils veulent des choses humaines, que les théologiens les détestent, et que les mélancoliques louent, tant qu’ils peuvent, la vie grossière et rustique, et qu’ils méprisent les hommes et admirent les bêtes : les hommes cependant feront l’expérience qu’ils peuvent beaucoup plus aisément se procurer par un mutuel secours ce dont ils ont besoin, et qu’ils ne peuvent éviter qu’en joignant leurs forces les dangers qui les menacent de partout ; pour ne pas dire d’ailleurs qu’il est beaucoup plus préférable, et plus digne de notre connaissance, de considérer les actions des hommes que celles des bêtes. » (p.240)
    « Le souverain bien de ceux qui s’appliquent à la vertu est commun à tous, et tous peuvent également en jouir. » (p.241. Remarquons ici une affirmation de l’égalité et de la rationalité des hommes typiquement moderne, que l’on retrouve chez Thomas Hobbes. Mais là où l’égalité d’un Hobbes est celle d’une égale capacité des hommes dans le meurtre, et d’une rationalité qui institue le Léviathan en vue de la survie, l’égalité humaine dont parle Spinoza concerne la compréhension raisonnée de Dieu)
    « Le bien que quiconque s’applique à la vertu appète pour lui-même, il le désirera aussi pour les autres hommes, et d’autant plus qu’il a une plus grande connaissance de Dieu. » (p.241. Toujours dans cette fondation de la modernité intellectuelle et politique, on retrouve ici l’idéal libéral du perfectionnement, accessible à tous. On est bien loin de la République platonicienne et de la philosophie comme signe distinctif de l’élite dirigeante)
    « Celui qui, par sentiment seul, fait effort pour que les autres aiment ce qu’il aime lui-même, et pour que les autres vivent d’après sa propre disposition, agit par impulsion seule, et par suite il est odieux, surtout à ceux auxquels plaisent d’autres choses, et qui, pour cette raison, s’étudient aussi et font effort, par une même impulsion, pour que les autres vivent, au contraire, d’après leur propre disposition. Ensuite, comme le souverain bien que les hommes appètent par sentiment est souvent tel qu’un seul puisse seulement le posséder, il arrive de là que ceux qui aiment ne sont pas intimement d’accord avec eux-mêmes et que, tandis qu’ils éprouvent du plaisir à chanter les louanges de la chose qu’ils aiment, ils appréhendent d’être crus. Mais celui qui s’efforce de conduire les autres par la Raison, agit, non par impulsion, mais avec humanité et bienveillance, et reste au plus haut degré intimement d’accord avec lui-même. » (242-243. On ne saurait mieux montrer que l’émergence de l’individualisme et de l’Aufklärung vont de pair)
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Aufkl%C3%A4rung
    « Tout ce que nous désirons et faisons, dont nous sommes cause en tant que nous avons l’idée de Dieu, autrement dit en tant que nous connaissons Dieu, je le rapporte à la Religion. D’autre part, le désir de bien faire, qui provient de ce que nous vivons sous la conduite de la Raison, je l’appelle Moralité. Ensuite, le désir par lequel un homme qui vit sous la conduite de la Raison est tenu de s’attacher les autres par amitié, je l’appelle Honnêteté, et j’appelle honnête ce que louent les hommes qui vivent sous la conduite de la Raison, et au contraire honteux ce qui répugne à concilier l’amitié. » (p. 243. A ce stade, on aura compris pourquoi Spinoza fut ostracisé par la communauté juive hollandaise et traité par à peu près tout le monde d’athée, puisqu’en séparant, à la suite de Machiavel, le domaine de la moralité de celui de la religion, il reconnaissait explicitement la possibilité d’une vie vertueuse non-religieuse)
    « Je ne nie pas que les bêtes sentent ; mais je nie qu’il ne soit pas permis pour cela de pourvoir à notre utilité, et de nous servir des bêtes à notre volonté et de les traiter selon qu’il nous convient le mieux, puisqu’elles ne conviennent pas avec nous par nature et que leurs sentiments sont, par nature, différents des sentiments humains. » (p.244)
    « Chacun existe par le droit souverain de la Nature, et conséquemment chacun, par le droit souverain de la Nature, fait ce qui suit de la nécessité de sa nature ; et par conséquent, par le droit souverain de la Nature, chacun juge de ce qui est bon, de ce qui est mauvais, et pourvoit à son utilité d’après sa disposition (voir les propositions 19 et 20), et se venge (voir le corollaire 2 de la proposition 40, partie III), et s’efforce de conserver ce qu’il aime et de détruire ce qu’il a en haine (voir la proposition 28, partie III). Que si les hommes vivaient sous la conduite de la Raison, chacun (selon le corollaire 1 de la proposition 35) posséderait son propre droit sans aucun dommage pour autrui. Mais comme ils sont soumis (selon le corollaire de la proposition 4) à des sentiments qui surpassent de beaucoup la puissance ou la vertu humaine (selon la proposition 6), ils sont donc diversement entraînés (selon la proposition 33), et sont contraires les uns aux autres (selon la proposition 34), alors qu’ils ont besoin d’un mutuel secours (selon le scolie de la proposition 35). Donc pour que les hommes puissent vivre dans la [274] concorde et se venir en aide, il est nécessaire qu’ils renoncent à leur droit naturel et s’assurent réciproquement qu’ils ne feront rien qui puisse porter dommage à autrui. Or, par quelle raison il peut se faire que les hommes, qui sont nécessairement soumis aux sentiments (selon le corollaire de la proposition 4) et inconstants et variables (selon la proposition 33), puissent se donner cette assurance réciproque et avoir foi les uns aux autres, cela est évident d’après la proposition 7 de cette partie et la proposition 39 de la troisième partie : c’est, en effet, parce que nul sentiment ne peut être empêché, sinon par un sentiment plus fort et contraire au sentiment à empêcher, et que chacun s’abstient de porter dommage par appréhension d’un dommage plus grand. Par cette loi donc, la Société pourra s’établir, pourvu qu’elle revendique pour elle-même le droit que chacun a de se venger et de juger du bon et du mauvais, et qu’elle ait par conséquent le pouvoir de prescrire une commune manière de vivre, de faire des lois et de les garantir, non par la Raison qui ne peut réprimer les sentiments (selon le scolie de la proposition 17), mais par des menaces. Or cette Société, garantie par des lois et par le pouvoir de se conserver, s’appelle État, et ceux qui sont protégés par son droit s’appellent Citoyens. D’où nous comprenons aisément que, dans l’état naturel, il n’est rien donné qui soit bon ou mauvais du consentement de tous, puisque chacun qui est dans cet état naturel pourvoit seulement à son utilité, et décide, d’après sa propre disposition et en tant qu’il a seulement son utilité pour règle, de ce qui est bon ou de ce qui est mauvais, et n’est tenu par aucune loi d’obéir à personne, sinon à lui seul. Par conséquent, dans l’état naturel, la faute ne peut se concevoir, mais bien dans l’état social, où il est décidé, du consentement commun, de ce qui est bon ou de ce qui est mauvais, et où chacun est tenu d’obéir à l’État. Aussi la faute n’est-elle rien d’autre que la désobéissance, laquelle, pour cette raison, est punie en vertu du seul droit de l’État ; et au contraire l’obéissance est comptée au Citoyen comme un mérite, parce qu’il est par cela même jugé digne de jouir des avantages de l’État.
    En outre, dans l’état naturel, personne, du consentement commun, n’est Seigneur d’aucune chose, et il n’est rien donné dans la Nature dont on puisse dire que cela appartient à cet homme-ci et non à celui-là ; mais tout est à tous ; et par suite, dans l’état naturel, on ne peut concevoir aucune volonté d’attribuer à chacun le sien, ou d’arracher à quelqu’un ce qui lui appartient ; c’est-à-dire que, dans l’état naturel, il n’arrive rien qui puisse être dit juste ou injuste, mais bien dans l’état social où, du consentement commun, il est décidé quelle chose appartient à celui-ci, ou quelle à celui-là. » (p.244-246. Ces idées sont, à peu de choses près, celles qu’exposent Hobbes dans Le Léviathan. Elles ont les forces et les faiblesses de la fiction contractualiste. http://fr.wikipedia.org/wiki/L%C3%A9viathan_(Thomas_Hobbes) )
    « Ce qui conduit à la société commune des hommes, autrement dit ce qui fait que les hommes vivent dans la concorde, est utile ; et au contraire est mauvais ce qui introduit la discorde dans l’État. » (p.248)
    « La haine ne peut jamais être bonne. » (p.251)
    « Qui vit sous la conduite de la Raison s’efforce, autant qu’il peut, de compenser par l’amour, autrement dit par la générosité, la haine, la colère, le mépris, etc., d’un autre envers lui. » (p.253)
    « Qui veut venger les injures par une haine en retour, vit à coup sûr misérablement. Mais qui, au contraire, s’étudie à vaincre la haine par l’amour, celui-là certes combat joyeux et en sécurité, résiste aussi facilement à un seul homme qu’à plusieurs et a besoin le moins possible du secours de la fortune. » (p.254)
    « La pitié chez l’homme qui vit sous la conduite de la Raison est par elle-même mauvaise et inutile.
    DÉMONSTRATION
    La pitié, en effet (selon le paragraphe 18 des définitions des sentiments), est une tristesse ; et par suite (selon la proposition 41) elle est mauvaise par elle-même. Quant au bien qui en suit, à savoir que nous nous efforçons de délivrer de sa misère l’homme dont nous avons pitié (selon le corollaire 3 de la proposition 27, partie III), c’est par le seul commandement de la Raison que nous désirons le faire (selon la proposition 37), et ce n’est que par le seul commandement de la Raison que nous pouvons faire quelque chose que nous savons avec certitude être bon (selon la proposition 27). Et par conséquent la pitié chez l’homme qui vit sous la conduite de la Raison est par elle-même mauvaise et inutile. C.Q.F.D.
    COROLLAIRE
    Il suit de là que l’homme qui vit d’après le commandement de la Raison s’efforce, autant qu’il peut, de faire qu’il ne soit pas touché de pitié.
    SCOLIE
    Celui qui sait bien que toutes choses suivent de la nécessité de la nature divine et se font selon les lois et les règles éternelles de la Nature, celui-là certes ne trouvera rien qui soit digne de haine, de risée ou de mépris, et il n’aura pitié de qui que ce soit ; mais, autant que le permet la vertu humaine, il s’efforcera d’agir bien, comme on dit, et de se réjouir. A cela s’ajoute que celui qui est facilement touché d’un sentiment de pitié et qui est mû par la misère ou les larmes d’autrui, fait souvent quelque chose dont ensuite il se repent : tant parce que nous ne faisons par sentiment rien que nous sachions avec certitude être bon, que parce que nous sommes facilement trompés par de fausses larmes. Et je parle expressément ici de l’homme qui vit sous la conduite de la Raison. Celui, en effet, qui n’est mû ni par la Raison ni par la pitié à être secourable aux autres, on l’appelle justement inhumain, car (selon la proposition 27, partie III) il paraît être dissemblable de l’homme. » (p.255-256. Nietzsche, grand lecteur de Spinoza, développera lui-aussi une critique de la pitié, dans une perspective plus ouvertement hostile au christianisme)
    « La satisfaction intime peut naître de la Raison, et seule cette satisfaction qui naît de la Raison est la plus grande qui puisse être donnée. » (p.258. Là où Mises pouvait reconnaître que la découverte de la réalité est pénible en cela qu’elle brise parfois des illusions agréable, le rationalisme spinoziste est intrinsèquement joyeux, d’une joie moins belliqueuse que celle qui attaque les idoles à coups de marteaux)
    « L’humilité n’est pas une vertu, autrement dit ne naît pas de la Raison. » (p.259. A comparer avec l’antihumanisme du contre-révolutionnaire antilibéral et ultramontain Joseph de Maistre, disant : « Dès que l'homme a reconnu sa nullité, il a fait un grand pas. » http://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph_de_Maistre )
    « Les orgueilleux et ceux qui s’effacent sont le plus soumis aux sentiments. » (p.261)
    « L’orgueilleux aime la présence des parasites ou des flatteurs, mais il hait celle des natures généreuses. » (p.261)
    « La gloire ne répugne pas à la Raison, mais peut en naître. » (p.263)
    « Qui est conduit par la crainte et fait le bien pour éviter le mal, n’est pas conduit par la Raison. » (p.269. Inutile de dire qu’ici encore, l’anthropologie de Spinoza diffère de celle de Hobbes)
    « Sous la conduite de la Raison, nous appéterons un plus grand bien futur de préférence à un moindre présent, et un moindre mal présent de préférence à un plus grand futur. » (p.271. Le spinozisme se révèle ici un eudémonisme rationnel, et non un hédonisme de court-terme, puisque le plaisir n’est pas recherché à tout prix dans l’immédiateté, au mépris des conséquences)
    « Sous la conduite de la Raison, nous appéterons un moindre mal présent qui est cause d’un plus grand bien futur, et nous négligerons un moindre bien présent qui est cause d’un plus grand mal futur. » (p.272)
    « L’homme libre ne pense à aucune chose moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie.
    DÉMONSTRATION
    L’homme libre, c’est-à-dire celui qui vit d’après le seul commandement de la Raison, n’est pas conduit par la crainte de la mort {selon la proposition 63), mais désire le bien directement (selon le corollaire de la même proposition), c’est-à-dire (selon la proposition 24) qu’il désire agir, vivre, conserver son être d’après le principe qu’il faut chercher ce qui est utile en propre. Et par conséquent il ne pense à rien moins qu’à la mort ; mais sa sagesse est une méditation de la vie. C.Q.F.D. » (p.272)
    « La vertu de l’homme libre se montre également grande à éviter les dangers qu’à les surmonter. » (p.274)
    « Seuls les hommes libres sont très reconnaissants les uns envers les autres. »
    « Dans la vie, il est utile en premier lieu de perfectionner l’entendement, autrement dit la Raison, autant que nous le pouvons, et en cela seul consiste la souveraine félicité ou la béatitude de l’homme. Car la béatitude n’est rien d’autre que la satisfaction même de l’âme, laquelle naît de la connaissance intuitive de Dieu. Or perfectionner l’entendement n’est rien d’autre aussi que de comprendre Dieu, et les attributs de Dieu, et les actions qui suivent de la nécessité de sa nature. C’est pourquoi la fin suprême de l’homme qui est conduit par la Raison, c’est-à-dire le souverain désir, par lequel il s’étudie à régler tous les autres, est celui qui le porte à se concevoir de façon adéquate, lui-même et toutes les choses qui peuvent tomber sous son intelligence. » (p.279. On aurait tort de voir dans ce passage une apologie de l’activité philosophique au détriment de toutes les autres, puisque Spinoza parle de la « fin suprême » de l’homme éclairé, et non de sa seule fin)
    « Ceux qui […] savent blâmer les hommes et reprocher les vices plutôt qu’enseigner les vertus, et non pas fortifier mais briser les âmes des hommes, ceux-là sont importuns à eux-mêmes et aux autres. » (p.282)
    « En ce qui concerne le mariage, il est certain qu’il convient avec la Raison, si le désir de la conjonction des corps n’est pas engendré par la seule beauté extérieure, mais aussi par l’amour de procréer des enfants et de les élever sagement, et si, en outre, l’amour de l’un et de l’autre, c’est-à-dire de l’homme et de la femme, a pour cause non la seule beauté extérieure, mais surtout la liberté de l’âme. » (p.284)
    « Nuls ne sont mieux conquis par la flatterie que les orgueilleux, qui veulent être les premiers et ne le sont pas. » (p.284)
    « Celui qui désire aider les autres par un conseil ou en fait, afin qu’ils jouissent ensemble du souverain bien, celui-là s’étudiera avant tout à se concilier leur amour, et non à les amener à l’admirer pour qu’une doctrine soit appelée de son nom, ni, d’une façon absolue, à leur donner aucunes causes d’envie. D’autre part, dans les conversations en commun, il prendra garde de rappeler les vices des hommes et aura soin de ne parler qu’avec ménagement de l’impuissance humaine, mais amplement de la vertu ou de la puissance de l’homme, et par quelle voie elle peut être perfectionnée : de façon que les hommes, non par crainte ou aversion, mais poussés par un seul sentiment de joie, s’efforcent, autant qu’il est en eux, de vivre selon le précepte de la Raison. » (p.285)
    « Ceux qui savent le vrai usage de la monnaie et qui règlent le mode de leurs richesses d’après la seule nécessité, ils vivent contents de peu. » (p.286)
    « Jamais ne peut être mauvaise la joie que règle la vraie raison de notre utilité. » (p.287)
    « Je passe enfin à cette autre partie de l’Éthique où il s’agit de la façon, autrement dit de la voie qui conduit à la Liberté. J’y traiterai donc de la puissance de la Raison, montrant ce que peut la Raison elle-même sur les sentiments, et ensuite ce qu’est la Liberté de l’Esprit, autrement dit la Béatitude. Et par là nous verrons combien le sage est plus puissant que l’ignorant. » (p.290)
    « Les Stoïciens ont pensé que les sentiments dépendent absolument de notre volonté et que nous pouvons leur commander absolument. Toutefois par les protestations de l’expérience, mais non par leurs propres principes, ils ont été forcés d’avouer qu’un usage et une application non médiocres sont requis pour les réprimer et les régler. »
    « Je laisse de côté tout ce que Descartes affirme de la volonté et de sa liberté, puisque j’en ai suffisamment et au-delà montré la fausseté. » (p.293)
    « I. – Si, dans le même sujet, deux actions contraires sont provoquées, un changement devra nécessairement se produire ou dans l’une et l’autre, ou dans une seule, jusqu’à ce qu’elles cessent d’être contraires.
    II. – La puissance d’un effet se définit par la puissance de sa cause, en tant que son essence s’explique ou se définit par l’essence de sa cause. » (p.293)
    « Un sentiment est [...] d’autant plus en notre pouvoir, et l’esprit en pâtit d’autant moins, qu’il nous est plus connu. » (p.295)
    « D’autant un sentiment est provoqué par plus de causes concourant ensemble, d’autant il est plus grand. » (p.299)
    « Le mieux donc que nous puissions faire, aussi longtemps que nous n’avons pas une connaissance parfaite de nos sentiments, c’est de concevoir une droite manière de vivre, autrement dit des principes certains de la vie, et de les graver dans notre mémoire, et de continuellement les appliquer aux choses particulières qui se rencontrent fréquemment dans la vie, de façon que notre imagination en soit amplement affectée et qu’ils nous soient toujours présents. » (p.301)
    « Celui qui s’étudie à régler ses sentiments et ses appétits d’après le seul amour de la Liberté, il s’efforcera, autant qu’il peut, de connaître les vertus et leurs causes, et de remplir son âme du contentement qui naît de leur connaissance vraie. » (p.303)
    « Celui qui se comprend, soi et ses sentiments, clairement et distinctement, aime Dieu, et d’autant plus qu’il se comprend davantage, soi et ses sentiments. » (p.304. Le fameux « Dieu des philosophes »…)
    « Les chagrins et l’infortune de l’âme tinrent principalement leur origine d’un trop grand amour envers une chose qui est soumise à beaucoup de changements et dont nous ne pouvons jamais être maîtres. » (p.309)
    « D’autant plus de choses comprend l’esprit par le deuxième et le troisième genre de connaissance, d’autant moins il pâtit des sentiments qui sont mauvais, et moins il appréhende la mort. » (p.321)
    « Nous vivons dans un continuel changement et que, selon que nous changeons en mieux ou en pire, on nous dit heureux ou malheureux. » (p.323)
    « La plupart semblent croire qu’ils sont libres dans la mesure où il leur est permis d’obéir à leurs penchants, et qu’ils cèdent de leur droit dans la mesure où ils sont tenus de vivre d’après la prescription de la loi divine. La moralité donc, et la religion, et, d’une façon absolue, tout ce qui se rapporte à la force d’âme, ils croient que ce sont des fardeaux, qu’ils espèrent déposer après la mort, pour recevoir le prix de la servitude, à savoir de la moralité et de la religion ; et ce n’est pas par cet espoir seul, mais aussi et principalement par la crainte d’être punis de cruels supplices après la mort, qu’ils sont induits à vivre d’après la prescription de la loi divine, autant que le permettent leur petitesse et leur âme impuissante. Et si les hommes n’avaient pas cet espoir et cette crainte, mais s’ils croyaient au contraire que les esprits périssent avec le corps, et qu’il ne reste aux malheureux épuisés par le fardeau de la moralité aucune vie au-delà, ils reviendraient à leurs dispositions et voudraient tout régler d’après leurs penchants et obéir à la fortune plutôt qu’à eux-mêmes. Ce qui ne me paraît pas moins absurde que si quelqu’un, parce qu’il ne croit pas pouvoir nourrir éternellement son corps de bons aliments, préférait se saturer de poisons et de substances mortifères ; ou bien, parce qu’il voit que l’esprit n’est pas éternel ou immortel, aime mieux, à cause de cela, être dément et vivre sans Raison : ce qui est absurde au point de mériter à peine d’être relevé. » (p.335-336)
    « La Béatitude n’est pas la récompense de la vertu, mais la vertu elle-même ; et nous n’en jouissons pas parce que nous réprimons nos penchants, mais c’est au contraire parce que nous en jouissons, que nous pouvons réprimer nos penchants. » (p.326)
    « J’en ai ainsi terminé avec tout ce que je voulais montrer au sujet de la puissance de l’esprit sur les sentiments et au sujet de la liberté de l’esprit. D’où il apparaît combien le Sage est supérieur, et combien il est plus puissant que l’ignorant qui est poussé par ses seuls penchants. L’ignorant, en effet, outre qu’il est poussé de beaucoup de façons par les causes extérieures et ne possède jamais la vraie satisfaction de l’âme, vit en outre presque inconscient de soi-même, et de Dieu et des choses, et sitôt qu’il cesse de pâtir, il cesse en même temps aussi d’être. Le sage au contraire, en tant qu’il est considéré comme tel, comme son âme s’émeut à peine, mais que, par une certaine nécessité éternelle, il est conscient de soi-même, et de Dieu et des choses, ne cesse jamais d’être, mais possède toujours la vraie satisfaction de l’âme. Si maintenant la voie que j’ai montrée qui conduit à cela, paraît très ardue, elle peut cependant être trouvée. Et cela certes doit être ardu, qui se trouve si rarement. Car comment pourrait-il se faire, si le salut était facile et qu’il pût être trouvé sans grande peine, qu’il fût négligé par presque tous ? Mais tout ce qui est excellent est aussi difficile que rare. » (p.327)
    -Baruch Spinoza, L’Éthique (1677).


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