L'Hydre et l'Académie

    André Lichtenberger, Le Socialisme au XVIIIe siècle. Essai sur les idées socialistes dans les écrivains français du XVIIIe siècle, avant la Révolution

    Johnathan R. Razorback
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    Essai - André Lichtenberger, Le Socialisme au XVIIIe siècle. Essai sur les idées socialistes dans les écrivains français du XVIIIe siècle, avant la Révolution Empty André Lichtenberger, Le Socialisme au XVIIIe siècle. Essai sur les idées socialistes dans les écrivains français du XVIIIe siècle, avant la Révolution

    Message par Johnathan R. Razorback le Mar 22 Jan - 11:57

    https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65766/f25.image

    "Dans ce livre, on se tiendra strictement au sens économique et social du mot socialisme ; c'est d'ailleurs la raison d'être de la doctrine. On appellera socialistes les écrivains du XVIIIe siècle qui, au nom du pouvoir de l'Etat, et dans un sens égalitaire ou communiste, ont entrepris de critiquer, de modifier ou de renverser l'organisation traditionnelle de la propriété et de la richesse, par conséquent de la société ; car cela est l'essence du socialisme." (p.I-II)

    "Il arrive fréquemment, de nos jours, que ces idées soient associées à d'autres: je mentionne, par exemple, celle de l'égalité des deux sexes, la croyance au progrès, le désir de la paix perpétuelle, la foi en une morale naturelle et irréligieuse. Beaucoup de socialistes les regardent comme inséparables de leurs doctrines économiques. Lorsque de telles théories se rencontreront chez des écrivains présentant les caractères du socialisme, tel que je l'ai défini, j'en tiendrai compte. Mais on peut être socialiste sans les avoir, et les avoir sans être socialiste. C'est pourquoi, par exemple, je parlerai longuement de Rétif de la Bretonne, qui a été très catholique, et ne m'arrêterai pas aux idées de l'abbé Dinouart sur l'égalité des deux sexes, à celles de Turgot sur le progrès, à celles de l'abbé de Saint-Pierre sur la paix perpétuelle, aux prêches de Voltaire ou de d'Holbach sur la morale naturelle et la libre pensée. Je les regarde comme tout à fait en dehors de mon sujet, tel que je l'ai circonscrit. On ne sera donc point étonné de ne pas trouver dans cette étude un grand nombre d'écrivains que beaucoup d'historiens du socialisme ont mentionnés avec éloge et revendiqués pour leurs. Ils ont avec les socialistes des idées communes, parfois ont pu contribuer indirectement et inconsciemment à l'avancement de leurs théories ; mais ils leur sont totalement étrangers d'inspiration et de tendances." (p.II)

    "Avant tout -le fait est trop constant pour qu'on y insiste- le XVIIIe siècle est une réaction contre l'époque de Louis XIV, contre l'absolutisme religieux et politique du grand roi. Avant sa mort déjà, les esprits tendent à s'émanciper ; sitôt qu'il a disparu, nous avons la Régence et ses débauches de toute espèce. Les idées qui ont prévalu en Angleterre en 1688 excitent la faveur et l'enthousiasme et c'est sous leur influence que se fait sentir, dès la première moitié du XVIIIe siècle, un double mouvement de réaction. Le nom de Voltaire en matière de religion, celui de Montesquieu dans le domaine de la politique, sont ceux en qui s'affirmèrent le plus brillamment ces tendances. L'un aboutit au déisme, ou au delà ; l'autre a une préférence marquée pour la monarchie constitutionnelle et admire la démocratie. Après 1750, se produit la seconde phase, comme la seconde vague du libre examen. L'athéisme de d'Holbach est au déisme de Voltaire ce que la politique de Rousseau est à celle de Montesquieu. Ces écrivains de la deuxième génération ne font, d'ailleurs, en général, que développer et exprimer sous une forme plus précise les idées qui étaient en germe chez les premiers.
    Tous les grands noms du XVIIIe siècle se groupent autour de ces deux questions de la religion et du gouvernement. Ce sont elles qui, sans contredit, tiennent le premier plan. La lutte de la morale naturelle contre le catholicisme et celle des droits de la liberté contre le despotisme remplissent presque toute l'histoire intellectuelle du XVIIIe siècle. Si donc, dans notre étude, nous avons à parler de bien des écrivains illustres, nous pouvons être assurés, dès maintenant, que les idées que nous aurons à relever ne tiennent chez eux qu'une place restreinte, et dépendent de celles qu'ils émettent sur les questions pour eux importantes et à l'ordre du jour.
    Étant données ces tendances dominantes du XVIIIe siècle, comment du socialisme put-il s'y produire ? Pour le concevoir, il est nécessaire de se rappeler quelle forme prit la réaction politique et religieuse
    ." (p.2)

    "Par réaction contre l'artificiel, le convenu, la gêne des villes et des sociétés policées, le goût de la nature fut à la mode dans la littérature. On louait la campagne, la tranquillité des champs, la solitude des forêts, la vie simple et innocente. La ville et le voisinage de la société disposent au mal, la nature est bonne et la vertu s'est réfugiée dans les déserts. Ce sentiment s'ajoutant aux regrets de l'état de nature, l'idée du bon sauvage naquit. On en trouva les germes dans les écrits de quelques voyageurs enthousiastes. Les relations de ceux qui suivirent, imbues de ces dispositions nouvelles, furent pleines d'éloges attendris du sauvage et le représentèrent volontiers comme un être exceptionnellement innocent, bon et heureux: bref comme l'homme de la nature. Alors on acheva tout à fait d'oublier que l'état de nature n'était qu'une abstraction logique, on en fit un modèle de société et on en montra avec enthousiasme la supériorité sur celui où la propriété et les lois ont tout corrompu." (p.6)

    "Il parut que la République de Platon, au lieu d'un traité de morale, était le modèle du plus parfait des gouvernements, et on jugea que le gouvernement de Sparte et celui des Lois étaient peut-être les meilleurs qui pussent exister." (p.7)

    "Depuis Richelieu et Louis XIV, la centralisation est établie et chacun a l'habitude de recourir en toute occurrence à l'Etat. Rien n'est plus opposé aux tendances des gens du XVIIIe siècle que l'initiative individuelle. Continuellement, on voit invoquer l'appui du pouvoir central. Les habitudes sont si bien prises, que les philosophes eux-mêmes n'ont confiance que dans les rois pour établir le bonheur des peuples. Diderot est en adoration devant Catherine II, les économistes n'ont pas d'autre idéal de gouvernement que le despotisme légal. L'idée d'un pouvoir central, fort et tout-puissant, intervenant et dirigeant en toutes circonstances, est profondément gravée dans les esprits. Au point de vue socialiste, la forme qu'on prête à ce pouvoir n'importe guère. Rousseau transportera au peuple tous les droits dont jouissait la royauté absolue. Mais avant lui existait déjà l'idée du rôle prépondérant de l'Etat et, en grande partie, l'idée de sa toute-puissance dans les questions relatives à la propriété.
    Les idées courants sur les rapports du souverain et de la propriété sont, en effet, éminemment favorables au socialisme.
    La doctrine du droit romain de l'époque classique, celle qui déduit la propriété du travail et de la liberté personnelle, et fait ainsi d'elle et de ses conséquences un droit antérieur à toute société, sacré et imprescriptible, n'est guère en vogue, quoiqu'elle ait quelques adhérents.
    A la fin du XVIIe siècle, elle avait été reprise avec énergie, en Angleterre, par Locke."
    ." (p.8-9)

    "Deux doctrines surtout se partagent les esprits: d'abord, celle qui dérive du droit féodal. Le roi est seigneur et propriétaire de toute terre. Il a la directe de tous les domaines de son royaume. Nul ne possède que de son consentement et tant qu'il consent. Cette théorie, d'origine ancienne, n'a fait que se fortifier au dernier siècle. Le Vayer de Boutigny établit, dans son Traité de l'autorité des rois touchant l'administration de l'Eglise, que le roi a "la seigneurie directe et souveraine de toutes les terres du royaume". Le principe avait été posé dans le code Marillac en 1629 et Louis XIV le formula plus énergiquement dans l'édit d’août 1692. Ce n'étaient pas des idées purement théoriques. Voici comment Louis XIV les commentait dans ses instructions au dauphin: "Tout ce qui se trouve dans l'étendue de mes Etats, de quelque nature qu'il soit, nous appartient au même titre et nous doit être également cher... Vous devez être bien persuadé que les rois sont siegneurs absolus et ont naturellement la disposition pleine et entière de tous les biens qui sont possédés, aussi bien par les gens d’Église que par les séculiers, pour en user en tout comme de sages économes."
    Le
    Testament politique du marquis de Louvois proclame avec énergie le droit absolu du souverain et, d'après Saint-Simon, une consultation des docteurs de Sorbonne, que le père le Tellier rapporta au roi, "décidait nettement que tous les biens de ses sujets étaient à lui en propre et que, quand il les prenait, il ne prenait que ce qui lui appartenait".
    D'après cette théorie, la propriété est complètement dans les mains du souverain, ou plutôt, à vrai dire, l'Etat seul est propriétaire, puisque personne ne possède que par une concession révocable. En pratique, la théorie était appliquée: le roi confisquait les biens des protestants et empiétait continuellement sur les droits des particuliers. Les mesures fiscales de tout genre respectaient peu la propriété ; les lois arbitraires sur le commerce des grains y portèrent des atteintes fréquentes. Cette doctrine ne cessa pas d'avoir cours au XVIIIe siècle où, d'ailleurs, elle rencontra d'ardents adversaires. Il n'est pas besoin de faire remarquer qu'elle est la pure théorie socialiste et que la doctrine de la directe du roi absolu n'est autre chose que celle de l'Etat propriétaire
    ." (p.10-11)

    "La deuxième doctrine sur la propriété, qui fut en vogue au XVIIIe siècle et qui s'y épanouit librement, est celle que nous trouvons déjà indiquée dans Grotius et dans Puffendorf. Les hommes vivaient primitivement dans une complète communauté de tous les biens de la terre. Ils s'en sont écartés volontairement, en créant l'état de société et la propriété particulière. Il est de toute évidence que celle-ci n'a pris sa naissance que par les lois civiles et que, par conséquent, ces dernières ont tout pouvoir pour la réglementer et la modifier. Donc, celui qui fait la loi, le souverain, qu'il soit le peuple lui-même ou qu'un monarque le représente, a droit de légiférer sur elle et d'en transformer les conditions. Les déclarations de nos auteurs sont catégoriques, encore qu'ils ne dégagent pas toutes les conséquences que l'on peut en tirer." (p.11-12)

    "Cette cette théorie qui eut le plus de succès au XVIIIe siècle ; et elle fut adoptée d'une manière presque général. Depuis Montesquieu jusqu'à Mirabeau, nombreux sont les écrivains qui admettent que la loi civile a pu régler à son gré l'organisation de la propriété et ne doit consulter que l'intérêt général. Ils déclarent, pour la plupart, que l'intérêt général est de conserver intactes les propriétés ; mais le jour où la volonté générale, étant souveraine, juge que le remaniement des propriétés serait désirable, rien dans cette théorie n'est opposé à la constitution d'une société nouvelle avec un nouveau régime de la propriété. Nous avons, là encore, un puissant germe de socialisme.
    Si le socialisme trouvait quelque appui dans les anciennes doctrines sur la propriété, il faut aussi mentionner, parmi les causes qui parfois l'ont favorisé, la persistance, consciente ou non, de l'esprit chrétien. Le souvenir des premières communautés est vivace, de même celui des violentes maximes des pères contre la propriété particulière
    ." (p.13)

    "La grande raison de l'infériorité du socialisme du XVIIIe siècle est que, pour légitimer ses critiques, il ne s'appuie pas sur l'observation de la réalité et sur l'examen attentif sur sort de la classe inférieure.
    Une introduction naturelle et indispensable de l'histoire du socialisme au XIXe siècle est l'étude de la condition des travailleurs. Celui-ci sert, à la fois de raison d'être aux théories socialistes et d'argument à leurs revendications. Le
    Capital de Marx est une étude de l'histoire ouvrière en Angleterre, en même temps que la Bible du socialisme. La théorie s'inspire continuellement de la réalité.
    Au XVIIIe siècle, il n'en est pas ainsi.
    " (p.18)

    "Quant à la seconde catégorie des travailleurs des champs, unie à celle-là par des gradations insensibles, elle comprend ce qu'on appelait à proprement parler les manouvriers, les travailleurs libres ; c'est-à-dire ceux qui, n'étant pas attachés à un sol et à un genre de travail particulier, n'avaient, pour soutenir leur vie, que le salaire chanceux qu'ils trouvaient en louant leur bras à l'époque de la moisson ou des travaux des champs. Ceux-là étaient exposés à toutes les rigueurs de la concurrence, à toutes les vicissitudes des prix et des saisons et ils se trouvaient véritablement dans une situation analogue à celle de nos ouvriers modernes. C'étaient eux qui alimentaient les armées, les dépôts de mendicité, les hôpitaux et les prisons et c'est à eux que pensaient ceux qui, au XVIIIe siècle, se sont apitoyés sur la condition du travailleur. C'est à eux que songeaient les écrivains qui, au lieu de demander avec les économistes dans l'intérêt général de l'agriculture le partage des biens communaux mal administrés, réclamaient au contraire qu'on les conservât, puisqu'ils formaient la dernière ressource de ces misérables. C'est la vue de leur sort qui inspira à Linguet et à Necker, à tous les adversaires des physiocrates en général, leurs amers sarcasmes sur la libre concurrence et le libre contrat, conclu entre le propriétaire et le travailleur." (p.23)

    "Ni le Discours de l'inégalité, ni le livre de Morelly, ni celui de Brissot n'ont fait inquiéter leurs auteurs. Au contraire, on condamnait impitoyablement ceux où la religion et le système politique se trouvaient en jeu. C'est que la question sociale proprement dite, celle de l'inégalité, était en dehors des préoccupations des gouvernants et que les changements que proposaient, ou qu'avaient l'air de proposer les écrivains, semblaient trop éloignés de toute application à la réalité ; on y voyait des dissertations paradoxales qui méritaient à peine d'être réfutées, non des dangers que l'Etat dût prévenir. On parle volontiers des attaques contre la propriété et l'inégalité, on reconnaît qu'elles s'associent souvent avec une certaine philosophie, on en plaisante au théâtre, elles sont dans l'air, peut-on dire, mais l'idée n'existe pas, qu'elles puissent avoir une portée pratique. On les ridicule comme des maximes téméraires dont les auteurs ne voient pas les conséquences, on ne les punit pas comme des délits publics. Palissot, au fond, n'accuse pas Diderot d'être un voleur, mais lui reproche plutôt de tenir des discours incohérents. L'Esprit des lois n'est pas condamné parce qu'il juge légitimes et bonnes des sociétés communistes, mais parce qu'il pêche contre l'Église." (p.26)

    "D'Holbach, qui professe le plus matérialisme et le plus pur culte de la raison, n'est pas communiste." (p.28)

    "On peut distinguer trois grandes périodes, de longueur et d'importance fort inégales. La première va depuis les origines jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, vers 1730-1733, à une date qui est marquée par l'apparition du Discours de l'inégalité, du Code de la nature, et des premiers ouvrages des économistes. La deuxième commence à cette époque et se prolonge jusque vers 1783. C'est la grande période, la plus importante de beaucoup, celle où ont paru les ouvrages les plus considérables. La troisième comprend les années qui précèdent la Révolution. Nous y relèverons les brochures qui parurent à cette époque troublée. Elles nous font voir quelle place avaient dans les esprits les idées socialistes à la veille de 1789.
    Le caractère général de la première période est l'extrême dispersion et le peu de développement des théories nouvelles. Il n'y a rien qui ressemble à un mouvement, à une tendance générale. On touche accidentellement à nos matières, à propos de questions diverses, mais on passe légèrement sans insister. Il n'y a pas de livres spéciaux consacrés à notre sujet. Il n'y a que des opinions éparses et qu'il est difficile de réunir par un lien quelconque.
    La forme dominante sous laquelle se présente en premier quelque chose qui ressemble au socialisme est la forme de romans. C'est ici que nous voyons commencer l'innombrable littérature utopique du XVIIIe siècle. [...] Les premières années du XVIIIe siècle virent paraître le
    Télémaque. Mentionnons, dès la même époque, le livre de Gilbert, antérieur même au Télémaque, la robinsonnade de Tyssot de Patot, le Séthos de Terrasson, qu'on a appelé le Télémaque de l'Académie des sciences, le Nouveau Gulliver de l'abbé Desfontaines, les Voyages de Cyrus de Ramsay. Dans tous ces ouvrages on trouve disséminées quelques phrases sur la communauté des biens et l'inégalité des conditions. L'abbé Coyer, l'auteur des Bagatelles morales, apporte quelques épigrammes et, sur le théâtre, on voit apparaître, dans la bouche d'Arlequin, des tirades singulières qui, si elles n'ont pas grande portée dans l'esprit de l'auteur, prouvent au moins que les idées qu'elles développent avaient cours dans la société. Elles se manifestent également avec plus de sérieux chez plusieurs écrivains qui nous font des portraits flatteurs des peuples sauvages. Le premier en date est Gueudeville, chez qui nous trouvons le germe des idées de Rousseau sur le bon sauvage et les vices de la propriété. Mais les documents les plus considérables en cette matière sont les lettres des missionnaires jésuites. Ils opposent avec une grande complaisance les rudes et simples vertus de leurs catéchumènes aux vices corrompus et aux vertus malsaines des pays civilisés." (p.31-32)

    "Il n'y a à vrai dire que trois grands noms à citer, ceux du curé Meslier, de Montesquieu et de d'Argenson. Le premier est peut-être pour nous la physionomie la plus originale de tout le XVIIIe siècle. Son attaque contre la société a une violence que nous ne retrouverons pas jusqu'à Babeuf. Son livre n'est pas une théorie dans l'abstrait, mais un appel à la révolte." (p.33)

    "Vers 1750, l'idée d'égalité s'imprime dans les esprits, la sensibilité arrive à l'ordre du jour, la morale utilitaire et irréligieuse ou du moins aréligieuse, se constitue définitivement. On commence à se préoccuper de la situation matérielle des hommes et le socialisme se précise, en même temps que s'accuse la tendance générale du siècle. Trois hommes se présentent au premier plan et leurs œuvres inspirèrent beaucoup de leurs contemporains.
    Le premier en date est Morelly. Dès 1753, sa
    Basiliade avait indiqué les principales idées qu'il développa ensuite dans le Code de la Nature. Assez peu lu et généralement dédaigné des contemporains, ce dernier est revendiqué comme un grand livre par socialistes d'aujourd'hui. Il est assurément pour nous l'une des œuvres capitales de l'époque.
    Des trois noms, le plus célèbre est celui de Rousseau. Son
    Discours sur l'inégalité fut le point de départ de toute une littérature. Quoique ses théories, réduites à leur juste valeur, ne soient pas révolutionnaires, elles prêtent à des interprétations violentes et il est, parfois involontaires, le maître d'une grande partie de nos socialistes. Au XVIIIe siècle, tous les admirateurs de l'état de nature, de l'âge d'or, un grand nombre d'historiens de la société, les adorateurs du bon sauvage, etc., dérivent de lui. Ceux qu'il a marqués de son empreinte sont très nombreux et presque tous les socialistes ultérieurs du temps relèvent, par quelque point, du Discours sur l'inégalité. Je ne veux citer ici que trois de ses disciples directs: Raynal, dont l'Histoire philosophique eut, en dépit ou à cause de ses déclamations et de ses incohérents, un si grand succès ; Mercier, le plus modéré, le critique moralisateur des vices du temps, et Rétif de la Bretonne, le Rousseau du ruisseau, qui rêve dans de nombreuses utopies la suppression de la propriété individuelle.
    Postérieur de quelques années à Morelly et à Rousseau, Mably subit certainement leur influence. Moraliste avant tout comme eux, c'est surtout dans l'étude de l'antiquité qu'il puise ses arguments, pour critiquer l'inégalité des sociétés modernes et lui opposer les avantages de la communauté et de l'égalité des biens. Il est l'exemple le plus illustre du socialisme renouvelé des anciens
    ." (p.33-34)

    "Enfin, vers 1778-1780, sous l'influence de cette tendance général des esprits, la question de la propriété se trouve vivement agitée, à propos de celle de la réforme des lois criminelles. Les lois pénales ne sont-elles pas trop sévères pour les délits concernant la propriété ? pour en décider, on examine la nature de celle-ci. Parmi ceux qui précédèrent dans cet examen avec le plus de violence, il faut citer le nom de Brissot de Warville, dont les Recherches philosophiques sur le droit de propriété contiennent une critique virulente de la propriété."(p.35)

    "Ce fut naturellement sous le voile de la fiction que parurent les premières attaques contre la propriété et l'inégalité des biens. S'il eût été imprudent sous le règne du grand roi de fronder ouvertement les opinions reçues, il était moins dangereux de critiquer indirectement la société en décrivant des peuples imaginaires, jouissant d'un bonheur inconnu à nos contrées, grâce à des lois meilleures que les nôtres." (p.37)

    "[Si Meslier] hait la religion et l'idée de Dieu, ce n'est pas seulement par amour pour la vérité scientifique, mais surtout, parce que ces opinions fausses et mensongères rendent l'homme malheureux, en l'empêchant de s'affranchir des superstitions et des liens dont ses maîtres l'ont accablé. S'il faut détruire la religion, c'est pour détruire ce qui s'appuie sur elle, la propriété et l'inégalité, afin que les hommes soient enfin également heureux ainsi qu'ils ont droit de l'être." (p.77)

    "Que faire ? Il n'y a qu'un remède. Meslier n'hésite pas à l'indiquer: il faut un bouleversement complet de la société et une révolution qui détruise tout ce qui existe. [...] Son œuvre, incomplètement connue au XVIIIe siècle, est certainement une de ses productions les plus remarquables." (p.81-83)

    "Avec ses contemporains, [Montesquieu] ne conçoit pas la démocratie autrement que comme une république égalitaire, en matière de propriété comme en matière de droits civils. Déjà, dans les Lettres persanes, il avait loué l'égalité des fortunes. Dans une démocratie, le principe qui doit dominer est la vertu, c'est-à-dire la vertu politique, celle qui attachement fortement l'homme à sa patrie et qui constitue le bon citoyen. L'éducation doit la mettre dans les cœurs et l'Etat doit tout faire pour l'affermir. L'auteur nous décrit avec complaisance les mesures parfois singulières qui furent prises à cette fin. Lycurgue, par exemple, donna à ses concitoyens des institutions qui ressemblent à celles des Sévarambes et la république de Platon ne semble pas plus idéale que la sienne. Il est visible d'ailleurs, que Montesquieu lui-même subit l'influence de Platon dans l'idée qu'il a de la république. [...]
    Le Paraguay fut administré dans le même esprit et son organisation excite l'admiration de Montesquieu. Ceux qui voudront établir leurs institutions sur ces principes établiront la communauté de biens de la république de Platon et le respect qu'il demandait pour les dieux. Ils sépareront les citoyens des étrangers pour conserver les mœurs et feront faire le commerce par la cité elle-même. [...] La démocratie est pour lui une forme de gouvernement qui peut être bonne. Elle repose sur la vertu politique. Montesquieu estime cette vertu et indique les moyens qui peuvent la maintenir. Il approuve ceux du communisme, sans même avoir l'idée de les critiquer et de voir s'ils ne violent pas des droits primitifs de l'homme
    ." (p.86-87)

    "Pour établir l'égalité, le législateur établira le partage égal des terres. Pour le maintenir, on règlera les dots, les donations, les successions." (p.88)

    "Il est donc certain qu'on peut légitimement le ranger parmi les partisans d'un régime socialiste, sans que d'ailleurs il le juge toujours praticable." (p.90)

    "Dans le chapitre 29 du livre XXIII, intitulé: Des hôpitaux, il établit le droit de tous à la subsistance." (p.91)

    "Dans ses écrits intimes, [D'Argenson] attaque franchement l'inégalité des richesses." (p.95)

    "D'Argenson, analysant les causes de l'inégalité et en recherchant l'origine, est allé jusqu'au bout et il a découvert qu'elle découlait de la propriété individuelle: de là son enthousiasme pour le Code de la Nature de Morelly. [...] Il rappelle avec sympathie les idées communistes de Lycurgue." (p.99)

    "D'Argenson aime l'ordre et la régularité et se montre admirateur d'une organisation où "toute une ville aurait l'air de règle qu'a un couvent...". [...] Enfin, naturellement, il est partisan de l'éducation publique" (p.102-103)

    "Le livre intitulé: Code de la Nature [...] 1755 [...] parut sans nom d'auteur. [...] La paternité en échut à Diderot. [...] Babeuf se réclame énergiquement du nom de Diderot, en citant de longs passages du Code de la Nature. Puis, d'après une note du Code de la Nature, qui prouve évidemment qu'il est du même auteur que la Basiliade, on reconnut qu'il fallait en accorder la paternité à Morelly, auteur de ce dernier poème." (p.104)

    "Parmi les socialistes, les uns le réclament [Rousseau] hautement comme ancêtre, d'autres le repoussent avec dédain. Leroux en fait un éloge enthousiaste [Revue sociale, 1845]. [...] Pour Louis Blanc, avec le Discours sur l'inégalité, "un nouvel ordre de citoyens se présentait, demandant sa place dans le monde... Il [Rousseau] devait être le précurseur du socialisme moderne: ce fut son malheur et sa gloire"." (p.128-129)

    "Malon pense que Rousseau est, avant tout, l'ancêtre des Jacobins." (p.130)

    "Partout [Rousseau] voit la société divisée en deux parties, les riches et les pauvres, et faite pour les premiers contre les seconds. Il remarque chez lui-même dans l'Émile "une orgueilleuse misanthropie, une certaine aigreur contre les riches et les heureux du monde, comme s'ils eussent été à mes dépens et que leur prétendu bonheur eût été usurpé sur le mien". Il semble que ce sentiment se réveille en lui chaque fois qu'il parle de la richesse et des riches. Les riches sont mauvais et inhumains. Il choisit son élève, Émile, dans cette classe, car, en l'élevant bien, "nous serons sûrs au moins d'avoir fait un homme de plus ; au lieu qu'un pauvre peut devenir homme de lui-même". Les fonctions du riche dans la société sont déplorables. A quelqu'un qui lui dit: "Je veux m'enrichir pour secourir les malheureux", il répond: "Comment si le premier bien n'était pas de ne point faire de mal ! Comment est-il possible de s'enrichir sans contribuer à appauvrir autrui, et que dirait-on d'un homme charitable qui commencerait par dépouiller tous ses voisins, pour avoir ensuite le plaisir de leur faire l'aumône ?" (p.148)

    "Dans sa Lettre à d'Alembert, est célébrée "cette Sparte que je n'aurai jamais assez citée pour l'exemple que nous devrions en tirer". La République de Platon en est la seule émule: il trouve même parfois que Platon épure le cœur de l'homme que Lycurgue a dénaturé ; mais c'est cependant ce dernier qui a ses préférences." (p.153)

    "Il semble, d'après une lettre de Mme d'Houdetot de l'hiver de 1758, qu'il s'intéressa au roman de Morelly, la Basiliade. [...] Plus tard, il écrit de Motiers à Duschene pour lui réclamer des livres, entre autres: "l'Utopie de Th. Morus et l'Histoire des Sévarambes"." (p.154)

    "Il semble que vers 1764, ils aient eu quelques rapports plus amicaux. Au livre IX des Confessions, Rousseau raconte que c'est sur l'avis de Mably qu'il entreprit de résumer les idées de l'abbé de Saint-Pierre." (p.155)

    "Cité à peine de nos jours comme utopiste ou, en termes dédaigneux, comme historiens, [Mably] fut, au XVIIIe siècle, au rang des écrivains les plus illustres." (p.221)

    "Les réformes qu'il [d'Holbach] conseille [dans Éthocratie] ne vont guère au-delà de l'égalité civile et reproduisent à peu près celles du Système Social.
    Il se plaint de la partialité des lois envers les riches." (p.267)

    "Les déclarations contre la Sparte de Lycurgue, en faveur de la propriété individuelle qui est un droit primitif, en faveur de l'inégalité, contre l'égalité, en faveur de la richesse, contre l'état de nature, sont multipliées dans tous ses ouvrages et en attestent, du point de vue social, l'esprit très conservateur." (p.267-268)

    "Les années qui précédèrent 1789 furent d'une fécondité littéraire exceptionnelle. Toutes les questions qui préoccupèrent les hommes de la Révolution furent traitées. Avec les Cahiers des Etats généraux, ces productions nous font connaître l'état des esprits à la veille de la Révolution. De même qu'un examen rapide de ceux-là nous fait voir qu'en somme il n'y avait dans les intentions de ceux qui les rédigèrent nulle velléité de bouleversement dans le principe de propriété, de même la lecture de ces ouvrages nous montre la place singulièrement restreinte qu'eurent dans les esprits les questions relatives à la propriété et à l'inégalité. C'est, avant tout, de la suppression des privilèges, de l'égalité devant la loi que l'on attend les meilleurs effets. Rares sont les écrivains qui ont fait contre l'inégalité autre chose que des déclamations ; plus rares encore, ceux qui ont proposé une solution égalitaire ou communiste." (p.425)

    "Sous la Révolution, le socialisme prit un autre aspect. Dans la conjuration des Égaux, il apparaît, non plus comme un rêve de philosophe, mais comme une doctrine agissante. Les hommes qui en firent partie ne puisèrent pas dans la Révolution l'origine de leurs idées." (p.439)

    "Chez deux d'entre eux au moins, Maréchal et Babeuf, on les voit apparaître avant l'ouverture des Etats-généraux. [...]
    L'
    Almanach des honnêtes gens contient les noms de Campanella, de Rousseau et de Morus." (p.440)

    "Babeuf aussi n'attendit pas la Révolution pour développer ses idées communistes et voir par elles la régénération de la société. Dans la correspondance qu'il entretint avec Dubois de Fosseux, secrétaire perpétuel de l'Académie d'Arras, on voit combien, dès les années qui la précédèrent, Rousseau, Mably et le pseudo-Diderot agissaient fortement sur son esprit." (p.442)

    "Il fallait l'apparition d'un ordre de choses qui n'existait pas encore au XVIIIe siècle. Le vrai socialisme ne pouvait naître qu'avec la grande industrie et après la Révolution française. C'est la réalité, non l'érudition ou la spéculation, qui suscite les mouvements de réforme." (p.458)

    "Les discours de Mirabeau, de Tronchet, de Robespierre admettent que la propriété est une convention. L'Etat jacobin, tout en prétendant respecter la propriété, agit vis-à-vis d'elle comme l'ancien régime, au nom des maximes de Rousseau: l'organisation du travail, de l'assistance publique, le maximum, des mesures de tout genre côtoient le socialisme d'Etat." (p.459)
    -André Lichtenberger (agrégé d'histoire), Le Socialisme au XVIIIe siècle. Essai sur les idées socialistes dans les écrivains français du XVIIIe siècle, avant la Révolution, Thèse de doctorat présentée à la faculté des lettres de Paris, Biblio Verlag - Osnabrûck, 1970 (1895 pour la première édition), 471 pages.



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "La vraie volupté est remportée comme une victoire sur la tristesse [...] Il n’y a pas de grands voluptueux sans une certaine mélancolie, pas de mélancoliques qui ne soient des voluptueux trahis." -Albert Thibaudet, La vie de Maurice Barrès, in Trente ans de vie française, volume 2, Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1919, 312 pages, p.40.


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