L'Hydre et l'Académie

    Denis Jeffrey, Ritualisation et régulation des émotions

    Johnathan R. Razorback
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    Message par Johnathan R. Razorback le Mar 18 Déc - 16:06

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Denis_Jeffrey

    https://www.cairn.info/revue-societes-2011-4-page-23.htm

    Les études sur les rites jouissent présentement d’une attention inédite. Les mots rite et rituel ont enfin perdu la mauvaise réputation acquise au moins depuis Voltaire. Nombre de chercheurs des sciences humaines et sociales ne les considèrent plus comme des comportements figés et aliénants, ou comme des obligations qui réduisent l’autonomie des individus. Il n’y a pas si longtemps, c’est un truisme de le dire, on les classait parmi les conduites stéréotypées, non authentiques, limitant les possibilités de penser et d’agir. On convient aujourd’hui qu’ils n’entravent pas la liberté individuelle et on redécouvre leur efficace sociale, pour utiliser cette expression chère à Michel Maffesoli. L’existence collective repose sur un enchevêtrement de rituels dont la fonction est de réguler les relations et les rapports à soi, aux autres, au monde, à la mort, à la souffrance, au pouvoir. Avec son style propre, chaque individu ajuste ses conduites à partir de modèles de ritualisation qui se transmettent tant bien que mal de génération en génération. Nous habitons les rituels comme ils nous habitent. Ils sont la part sensible de notre identité. Ils matérialisent les sentiments et tissent nos liens sociaux. On a toujours reconnu qu’ils revêtent une signification symbolique reconnue du collectif. En fait, ils constituent la trame de sens sur laquelle se jouent les actions sociales. Les rituels se répètent, particulièrement dans des situations à forte charge émotive, dans le respect de leur arrangement et de leur mise en scène. C’est dans une perspective ouverte que nous discutons ici de leur signification, puis de leur fonction de régulation des émotions.

    Définir le rituel

    Il n’existe pas, à ce jour, une définition canonique du rituel. On comprend le défi d’en présenter une conception générale tellement ils sont variés et nombreux. Quelle signification serait commune à tous les rituels sous toutes les latitudes, et cela depuis des millénaires ? Des archéologues ont trouvé des traces de sépultures sur le site de Skül qui ont plus de 100 000 ans. Acceptons d’emblée que les rites se caractérisent par leur malléabilité, leur polysémie et leur élasticité. Néanmoins, les raisons pour lesquelles nous pratiquons des rites aujourd’hui ne sont pas si différentes de celles d’autrefois. Le petit de l’homme devient humain parce qu’il pratique des rituels. Son humanité est rituellement déterminée. Les rites l’initient au caractère rassurant des règles par lesquelles l’homme ordonne sa vie pulsionnelle, sa vie émotive. Il n’y aurait pas d’ordre social possible sans la régulation des énergies corporelles des individus. En fait, le corps propre de chacun doit se conformer avec plus ou moins d’amplitude et de liberté au corps social. Les rituels éduquent et déterminent les comportements en fixant les manières de sentir, de nommer et d’exprimer les énergies du corps. Le corps humain est façonné en fonction de ressentir, vivre et partager des émotions. Tous les mouvements émotifs du corps s’expriment à travers des rituels. Dans le sens de Norbert Élias, ils contribuent au raffinement des mœurs par la maîtrise du corps qu’ils imposent. De plus, ils instituent le désir de vivre et sont vecteurs de sens. Des rituels sont répétés dans les contextes sociaux les plus divers, et on les observe en grand nombre dans l’orgiasme dionysiaque . Les institutions existent à travers des rites qui formalisent les expressions vitales afin d’assurer la perdurance du social. Ils proposent des manières de se conduire qui, malgré leur stabilité et leur permanence, contiennent pourtant un potentiel de variabilité important. Ils ne contrarient pas l’inventivité et l’originalité des individus puisque chacun les interprète et les pratique selon son style propre. À cet égard, les rituels évoluent au rythme des sociétés et des individus qui les performent.

    Même si les conceptions du rituel divergent d’une discipline à une autre, d’un auteur à un autre, d’une approche à une autre, nous observons cinq constantes dans les définitions proposées : 1. La répétition d’une performance corporelle pratiquée individuellement ou collectivement. 2. Une référence à des représentations symboliques porteuses de significations conscientes et inconscientes. 3. Une scénarisation, une théâtralisation ou une mise en scène plus ou moins formalisée des représentations symboliques. 4. La régulation de charges émotives ou de violence. 5. Son efficacité. D’autres éléments définitoires peuvent être ajoutés selon les intentions du chercheur et la perspective de recherche. Claude Rivière  a fait état de diverses catégories, fonctions et invariants dans les rites. Pour notre part, nous insistons sur les visées de régulation et de codification des conduites individuelles et collectives par les rituels. La logique de régulation des rites ne se substituent pas aux autres modes de régulation des conduites humaines, comme la morale, la pression sociale et le droit. Les règles des rites diffèrent de celles de la morale et de celles du droit : ce sont les interdits. Ils ne sont jamais nommés directement. Ils sont véhiculés à travers les images, les symboles et leur scénarisation. Autrefois, les interdits étaient mis en intrigue dans les mythes. Aujourd’hui, ils nous parviennent par la littérature, le téléroman, le cinéma, le conte, les jeux vidéo, en fait, par toutes les dimensions de l’imaginaire. Les règles contraignantes de la morale et du droit ne sont pas des interdits, ce sont plutôt des énoncés normatifs explicites.

    Ce qui est régulé par les rites sont les énergies émotives et affectives, les puissantes pulsions corporelles et les élans de vie . Le rite vise la régulation des énergies du corps, des énergies de vie, de ce vitalisme ou de ce vouloir vivre hors du commun analysé par Maffesoli. On dira que la morale et le droit également cherchent à réguler les puissantes énergies de vie. Toutefois, ces régulations opèrent d’une manière différente des rituels. La régulation morale compte sur la volonté individuelle ou sur les forces rationnelles de l’individu. On considère que la personne morale trouve suffisamment de motivation en elle-même pour bien se conduire. Les régulations du droit agissent par l’imposition de lois : c’est l’obéissance ou la sanction. Le droit s’appuie sur la force de l’autorité pour s’imposer.

    Les régulations rituelles fonctionnent d’une tout autre façon. Elles ne visent pas le « devoir-être », la vertu morale, ni l’obéissance à la loi. Elles s’imposent par des images, des symboles, des médiations symboliques qui s’incarnent dans des mises en scène qui engagent pleinement le corps. L’image symbolique capte l’émotion pour la représenter. Elle la met à distance, freine son expression corporelle trop vive, trop brutale. Le rituel agit sur l’émotion en la symbolisant, en la jouant, en lui fournissant une voie d’expression, ce qui est préférable au fait de ravaler sa colère ou de refouler sa frustration. Le rite s’empare de l’émotion pour lui donner un mode d’expression favorable à la vie en commun. Les élans de vie ne s’éteignent pas dans le rituel, elles se vivent d’une manière régulée. Une émotion, c’est de l’énergie corporelle. Un rituel efficace symbolise cette émotion et la canalise dans une forme sociale convenue. Voilà, en quelques mots, l’enjeu primordial lié à la fonction de régulation des rituels. Nous avons besoin des rituels pour traiter, organiser, socialiser et symboliser la puissance de la vie, les émotions, les affects, soient-ils négatifs ou positifs. Cette régulation de l’émotif ne s’oppose aux autres modes de régulation des conduites humaines, elle a plutôt un rôle complémentaire d’adjuvent, d’aide au processus de socialisation et d’éducation de l’être humain.

    Les spécialistes ont observé que la religiosité, la sexualité et la mortalité font l’objet de grands soins rituels. Ce sont des activités qui comportent des charges émotives puissantes, parfois excessives, qui induisent des comportements débridés. Ce sont donc des activités fortement régularisées par des interdits et des rituels. Les expériences subjectives de possession par une émotion forte ou par une pulsion envahissante, qui se vivent dans le carrefour de la folie, de la mystique et de la violence tragique, ne sont pas dépourvues d’intérêt pour nous. Elles indiquent des limites à ne pas franchir. La sagesse des philosophes ne fait pas le contrepoids à la puissance d’une émotion. Le rituel est un mode de régulation incontournable parce qu’il prend en charge les émotions pour leur donner une voie d’expression acceptable. Freud, qui avait horreur des rituels, n’avait pas pensé que la psychanalyse est un rituel qui permet à juste titre une catharsis contrôlée des énergies corporelles.

    Les ritualisations

    En continuité avec nombre de spécialistes des rituels, au lieu de chercher à savoir ce qui est rituel et ce qui ne l’est pas, nous essayons plutôt de comprendre pourquoi une activité est plus ou moins ritualisée. Ainsi, nous ne cherchons pas à savoir si la poignée de main du matin entre deux collègues est ritualisée ou non, si un repas vite expédié est un rituel, ou si prendre une douche avant d’aller au lit fait partie d’une séquence rituelle. Nous considérons plutôt que tous les comportements humains se structurent et se performent à travers des rituels plus ou moins élaborés, et que leur niveau d’élaboration varie selon les circonstances, les contextes et les motivations personnelles et collectives Par conséquent, nous nous intéressons au niveau de sophistication d’une ritualisation.

    Selon notre hypothèse, les rituels fournissent des modèles de comportement, des modes d’emploi, pour se livrer à une activité, quelle que soit cette activité, sans risquer la dérive émotive. C’est le sens que Goffman attribue aux rites d’interaction lorsqu’il souligne qu’ils visent à préserver la sacralité de la face. Les formules de civilité et de politesse sont employées pour éviter les maladresses émotives et les provocations inutiles dans les rapports à autrui. On ne pourrait soutenir, avec cette hypothèse, que certaines interactions sociales sont ritualisées alors que d’autres interactions ne le sont pas. Tous nos comportements en situations d’interactions sociales sont ritualisés, mais leur niveau de ritualisation est fort variable. L’absence de ritualisation, dans une interaction sociale, serait vectrice d’insécurité, de méfiance, d’incertitude quant aux intentions d’un l’interlocuteur, et pourrait par conséquent briser l’interaction.

    Le niveau d’élaboration de la ritualisation ne dépend pas comme tel de l’activité, mais de la charge émotive engagée dans une activité. Un repas qui souligne un événement marquant pourra être plus formalisé, c’est-à-dire ritualisé avec un degré supérieur d’organisation parce qu’on s’attend à des expressions émotives plus grandes. Plus les énergies de vie engagées dans une activité sont fortes, plus le niveau de sophistication de sa ritualisation pourra être élevé. Le repas commun de la vie de tous les jours est également ritualisé, mais avec moins de soin. Les rites de table permettent aux convives de satisfaire leur besoin essentiel de s’alimenter et peut-être aussi de socialiser dans une perspective du partage d’un plaisir commun. Les séquences de repas dans une journée, l’heure des repas, la mise en place de la table, la présentation des plats dans l’ordre prévu, les manières de se tenir à table, le choix des mets, l’usage des ustensiles, etc., ont tous une visée de protéger les convives contre des sentiments désagréables qui pourraient pourrir le repas. Ainsi, on ne mange pas n’importe comment, n’importe quoi, n’importe où. Pour les rites de table, il y a des usages, des coutumes, des traditions appris dès la tendre enfance. À cet égard, les manières de se comporter à la table, même si elles sont extrêmement variables selon les individus et les cultures, sont extrêmement régulées. On peut observer des formes de déritualisation chez les personnes en perte d’autonomie ou affectées par des troubles psychiatriques. On observe également des formes de déritualisation dans certaines conduites régressives. Sinon, même dans l’improvisation d’un repas pris sur le pouce comme on dit, il reste quelque chose de la ritualité. Ainsi, un repas ritualisé n’est pas en rupture avec un autre repas quotidien qui ne le serait pas. On observe plutôt des niveaux d’organisation et d’élaboration très variables selon les situations. On ne peut préjuger du niveau de ritualisation dans une activité. Comme spécialiste, il est important d’analyser une activité minutieusement pour découvrir son degré de ritualisation.

    Dans les études classiques sur les rituels, les spécialistes avaient l’habitude de porter leur attention uniquement sur les activités individuelles et collectives qui contiennent une charge émotive très forte : religiosité, identité, pouvoir, mort, passage, marqueurs identitaires, souffrance, guérison, vieillissement, départ, première fois, etc. Ils croyaient voir dans ces domaines une véritable ritualité qu’ils n’observaient pas dans des activités moins chargées d’émotion. Ils n’avaient certes pas tort puisque les activités à charge émotive forte ont un niveau de ritualisation plus élevé que d’autres activités. Toutefois, on doit élargir notre regard et considérer le niveau de ritualisation dans tous les comportements humains. Nous ne savons pas a priori pourquoi un individu, ou un groupe d’individus, va intensifier la ritualisation d’une activité comme un dîner entre amis. La complexité de la ritualisation devra être évaluée en fonction des motivations personnelles et sociales, mais aussi selon la valeur du moment. Il y a lieu de mener une enquête auprès des participants pour savoir exactement ce qui s’y passe. Notre projet de compréhension des ritualisations n’exclut pas les rites religieux, les rituels des animaux, ou le ritualisme des psychopathes ou des fanatiques de toutes sortes. Ce sont des formes de ritualisation qui méritent d’être analysées avec la même attention que les autres. L’hypothèse que nous retenons permet de considérer toutes les activités humaines sous l’angle de la ritualisation. C’est un choix épistémologique et méthodologique qui vise principalement à voir autrement comment les normes sociales et culturelles agissent sur nous.

    La fonction de régulation des émotions

    Ritualiser, c’est accepter des règles qui modélisent les conduites humaines. Michel Maffesoli insiste sur la logique passionnelle qui anime le corps social. En même temps, souligne-t-il, cette dimension dionysiaque de la vie sociale n’échappe pas aux régulations rituelles. On emploie encore communément le verbe « ritualiser » pour dire réguler, ordonner, arranger. Durkheim met en évidence la ritualisation de l’exubérance sous ses diverses modulations individuelles et collectives. Dans l’ivresse de l’effervescence, des rites retiennent un individu ou une foule de dériver dans la violence. L’excès émotif et la violence doivent être continuellement négociés, amadoués, domestiqués, détournés, canalisés et socialisés par des rituels. Michel de Certeau, dans L’Écriture de l’histoire, résume cette idée : « Toute ritualisation est immunisation, neutralisation des conduites spontanées. Tout ce qui est culturel relève d’une règle et ce qui relève de la règle est inoffensif au regard de la force démonique et imprévisible des conduites originelles. Éliminer la mort sauvage, le rituel est une mise en forme de l’action humaine, structuration des mœurs chaotiques . » L’efficacité d’un rituel tient au fait qu’il remplace la pulsion corporelle spontanée par une conduite régulée, codifiée, médiatisée, canalisée, civilisée. Autrement dit, l’expression spontanée des affects est interdite par le rite. Boris Cyrulnik souligne que « l’intensité émotive, dès qu’elle n’est plus gérée par le rituel, laisse exploser la violence » . Le relâchement des rituels sociaux aussi triviaux que la politesse, la civilité et les salutations entraîne une hausse de conduites agressives. Si l’être humain était capable de mesure en toutes situations, il n’aurait pas besoin de régulations rituelles. Un individu peut devenir violent pour se surpasser, pour sauver sa nation, redorer son image ou pour obtenir un plaisir éphémère. L’homme est un être d’excès comme Freud, Bataille, Lacan, Maffesoli et bien d’autres auteurs l’ont montré. Il est capable de bonté, mais aussi de cruauté, de cupidité et de bien des plaisirs coupables, sinon dégoûtants. Or c’est une réalité difficile à accepter, l’homme ne trouve pas toujours la limite de ses excès dans sa force morale. Les rituels sont ses meilleurs alliés à cet égard.

    L’homme peut s’excéder, selon la célèbre formule de Gilbert Durand , en hypo ou en hyper, c’est-à-dire par la retenue ou par la dépense. C’est l’une des particularités de l’excès de dériver dans le contrôle absolu de soi ou dans le déchaînement total des pulsions de vie. L’énergie individuelle, comme l’énergie de la foule, peut s’emballer et s’excéder jusque dans la mort, comme l’a suggéré George Bataille. La violence débridée doit être contenue, mais parfois elle doit être libérée. Une société sans fête, sans possibilité de catharsis devient mortifère. Roger Caillois a longuement analysé ces rituels qui visent à intensifier la vie. En revanche, il avait également entrevu que ce ne peut être la fête tous les jours. Des rites de respect sont également prévus pour ramener l’ordre dans le social. En fait, l’équilibre tensionnel entre respect et transgression, ordre et désordre, différenciation et indifférenciation semble être une constance et une nécessité sociale. Maffesoli, dans ses nombreux ouvrages, insiste également sur cette idée d’une tension entre les opposés. Il fait de cette coïncidentia oppositorum – aussi nommée harmonie des contraires, harmonie conflictuelle et tension paradoxale –, une dynamique essentielle à la vie. Apprécier à la fois les rites qui maintiennent l’ordre et les rites qui effacent l’ordre permet de rendre compte de la vie dans toutes ses modulations. Comme le montre bien Maffesoli, on ne peut dénier cette tension contradictorielle entre une violence destructive et une violence créatrice. Il est préférable de ritualiser pour négocier avec elle, pour l’apprivoiser, pour canaliser sa puissance vers des effets désirés. Aucune collectivité n’échappe à la violence. Elle est une structure constante des phénomènes sociaux ; structure jouant d’une manière paradoxale le rôle, dans la vie sociale, d’un désordre fécond. Sa ritualisation est un affrontement lucide pour amoindrir ses effets pernicieux. La sagesse du rituel consiste à assumer la violence plutôt qu’à la refouler.

    Le rite a une fonction de régulation qui atténue les risques inhérents aux surcharges émotives. Freud n’était pas le premier à souligner qu’une surcharge émotive peut déposséder l’homme de lui-même. Des rituels sont prévus pour réguler des surplus d’affect, d’émotion ou de sentiment. La socialisation et l’éducation cherchent à canaliser les pulsions de vie et de mort pour assurer un vivre-ensemble sécuritaire. Toutefois, on doit envisager que le rite travaille dans les deux sens, comme réducteur ou inducteur d’énergie de vie. Le rite vise à contenir un trop plein d’énergie, et quelquefois à libérer ce trop plein. On doit aussi dire qu’un rituel peut réduire ou induire tous ces sentis que l’on nomme par convention angoisse, peur, anxiété, panique, souffrance, plaisir, affect, émotion, sentiment et passion. Le rite adoucit les mœurs, mais peut éveiller des affects destructeurs au besoin. Il épure le mal et peut servir à l’appeler. Il contribue au respect des interdits, mais quelquefois à leur transgression. En fait, il réduit ou induit une décharge émotive forte, nommément violente, selon les besoins et les circonstances. Un rituel avive des émotions pour une fête ou pour gagner une compétition sportive, mais il cherche à apaiser la souffrance lors d’un décès. Il peut mettre en scène des moyens pour provoquer des étourdissements, des hallucinations, des extases, des peurs, comme il peut favoriser la méditation, le silence et le repos de l’âme. Sur un autre registre, il y a des rituels pour la guerre et des rituels pour la paix. Le rituel favorise l’émotion jusqu’à son peak violent ou vise à la dissoudre pour retrouver une paix d’esprit et une paix sociale. Pour atteindre des idéaux, le rituel peut susciter ou domestiquer la violence. Un rituel n’a pas en soi une visée morale, il est un moyen pour parvenir à des fins.

    Une position naïve consisterait à défendre uniquement le côté lumineux et favorable des rituels. À l’instar de tous les actes de communication, on peut les utiliser à bon escient ou à mauvais escient. Le rituel, par fonctionnement, ne vise ni le bien ni le mal, ni la justice ou l’injustice. Mais il peut contribuer à tout cela par la régulation des affects, des pulsions et des énergies de vie, en les induisant ou en les réduisant. À cet égard, il peut avoir une visée civilisatrice, comme l’évoquait Norbert Élias, en éduquant la sensibilité et en favorisant la maîtrise de soi. Mais il peut également contribuer à alimenter la haine raciste, le sexisme, l’homophobie et la xénophobie. À cet égard, Hitler et bien des tyrans n’ont pas hésité à se servir des rituels pour parvenir à leurs fins.

    En somme, le rituel peut faire naître l’amour et l’amitié comme il peut susciter la haine et provoquer la violence. Lors d’une fête, un rituel peut aviver des émotions de bonheur et de joie parce que c’est ce qui est attendu. Le festif est aussi associé à la transgression, à l’érotisme, à la licence, à l’expression débridée des affects parce que c’est exactement cela qui est permis à un autre moment. Le rite prescrit lors d’une fête ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire sans considérations morales immédiates. Cela qui se joue dans la fête se répète de génération en génération. Une fête est un jaillissement de vitalité qui échappe à la logique de l’utilité. Elle n’a un but que pour elle-même : être réussie. C’est tout dire du rituel, il vise uniquement à permettre de faire ce qui doit être fait selon ses règles. Dans l’espace pour les funérailles, il propose des conduites pour soulager la souffrance, exprimer d’une manière réglée, les larmes et les cris de souffrance. Une prestation rituelle ne permet jamais l’expression non réglée d’émotions. Si un rituel nous arrache à l’ennui des jours, il le fera d’une manière réglée. Lorsqu’ils offrent l’occasion d’une extase, d’un ravissement, d’une jonction mystique, le rituel inaugure l’expérience et la conclut. Une fête peut subvertir l’ordre contraignant des lois, mais se déroule selon un protocole et une convention. Il n’y a pas de fête dans l’anomie. Sans règles assumées, les hommes ne vont nulle part : ni à la fête, ni au boulot, ni à l’opéra.

    Toutefois, que serait une fête sans un brin de folie, sans quelques prises de risque, sans ivresse ou sans quelques excès ? Le rite ordonnance et régule pour amenuiser l’effet d’imprévisible, d’indéterminé, de surprise, de risque, d’inédit. Néanmoins, par fonctionnement, le rituel accepte cela même qu’il cherche à réguler : l’imprévisible, l’indéterminé, la surprise, le risque, l’inédit. Un rituel qui ne laisse aucune place à l’irrégularité, à l’anomalie, à l’altérité, à l’instituant se sclérose, s’atrophie et devient inefficace. La notion de ritualisme convient pour nommer ces rituels fermés à toute nouveauté.

    Nous disions que la fonction de régulation est l’une des plus importantes des rituels. Or, comment agit la règle du rituel sur les affects et les passions humaines ? On peut répondre en disant qu’une règle détermine les conduites, par conséquent, elle les rend prévisible. C’est là le but de toutes règles, comme de toutes lois, de déterminer des comportements afin de les rendre prévisibles pour tous. La fonction de régulation des rituels cherche à rendre prévisible un comportement, mais ce n’est pas tout. La fonction de régulation des rituels comporte un autre élément encore plus décisif. Le rituel pose des règles qui obligent à performer, c’est-à-dire à jouer son univers affectifs plutôt que de le subir. En fait, les règles du rituel obligent au jeu, à la performance théâtrale, à la représentation. Le rituel régule les affects et négocie la violence parce qu’il permet de les jouer. En quoi le jeu réduit-il l’intensité d’une émotion ? L’ordre de la représentation ouvre une distance à l’égard du vécu. Une distance de jeu où se met en scène un sentiment attendu. Par exemple, on mesure la différence entre le fait de jouer une colère, et de vivre une colère sans la jouer. Le jeu désamorce le sentiment de colère, le délivre de sa puissance première, spontanée, non réglée. Il ne s’agit pas d’une maîtrise par la raison, par la culpabilité ou par la conscience morale, mais par le fait de jouer une émotion au lieu de se laisser emporter par elle. En fait, est-ce que le rite ne serait pas un coup de théâtre ! Dans nos sociétés postmodernes qui permettent que la scène du théâtre se déplace dans la vie quotidienne, nous devons mieux comprendre le fonctionnement des rites afin de montrer leur efficace sociale et leur incontournable nécessité.

    Conclusion

    Que retenir ? Bien sûr que les rites donnent à vivre des émotions régulées, sous le mode de la retenue ou de la dépense, qui fédèrent ou dissocient, selon les besoins individuels et les tensions sociales. Ce vécu émotif est éprouvé comme une révélation de sens. Comme si le fait d’être touché, de vivre en émotion un événement, faisait naître du sens qui permet de mieux supporter les conditions de vie, la mort, la souffrance, les petites et grandes frustrations, les blessures intérieures et les insatisfactions existentielles. Les lecteurs de Durkheim ont bien compris que les émotions vécues en commun créent et cimentent l’être ensemble. Le senti fait sens parce qu’il fait lien. Il y a un réconfort dans le partage des émotions, dans le sentiment d’être compris par les autres. Nombre de rites cherchent à créer ce senti commun. Ils obligent des personnes à vivre en même temps les mêmes sentiments. Cela contribue au sentiment d’exister, d’appartenir à quelque chose de plus grand que soi, à quelque chose qui rend puissant, qui donne des raisons de vivre. Par la ritualisation, les individus attestent de leur participation à une entité collective qui les dépasse. Les rites inscrivent les individus dans une identité collective. En fait, les rites, par les sentiments qu’ils avivent, mettent en jeu le rapport entre la singularité d’un sujet et l’universel du collectif. Ils donnent à vivre ce qu’il y a de commun entre nous, et faut-il le souligner, ce qui nous différencie des autres.
    -Jeffrey Denis, « Ritualisation et régulation des émotions », Sociétés, 2011/4 (n°114), p. 23-32.



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "La vraie volupté est remportée comme une victoire sur la tristesse [...] Il n’y a pas de grands voluptueux sans une certaine mélancolie, pas de mélancoliques qui ne soient des voluptueux trahis." -Albert Thibaudet, La vie de Maurice Barrès, in Trente ans de vie française, volume 2, Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1919, 312 pages, p.40.


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