L'Hydre et l'Académie

    Thierry Ménissier, Machiavel ou la politique du centaure

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    Johnathan R. Razorback
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    Thierry Ménissier, Machiavel ou la politique du centaure

    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 23 Nov - 21:21

    « [La réinscription du geste politique dans la contingence du devenir historique] confère à la pensée machiavélienne une dimension tragique.
    […] Dans cette perspective, l’expression « politique du Centaure » désigne ce qui nous semble être la réponse suggérée par Machiavel afin d’assumer le caractère tragique de l’histoire, tout en combattant certaines de ses conséquences dont l’impact serait le plus négatif sur l’intelligence de l’action et sur l’expression de la liberté. Cette tentative peut à certains égards passer pour désespérée ou surhumaine, en tout cas elle nous éloigne considérablement de ce qui paraît humainement normal, ou politiquement raisonnable. Telle que nous l’entendons, elle coordonne la tentative d’ériger les conditions d’une nouvelle compréhension de la politique, une théologie politique originale et la revendication d’un ethos de la férocité d’une portée probablement inouïe dans l’histoire des idées morales et politiques, et dont on reconnaîtra sans peine qu’elle a peu d’équivalents dans notre tradition culturelle.
    » (p.13-14)

    « Une autre légende rapporte que Chiron était né des amours de la nymphe Phylire et de Chronos métamorphosé en cheval pour échapper à la vigilance de sa femme Rhéa, d’où sa forme mi-homme mi-cheval. Il avait de solides connaissances en botanique, en astronomie, et connaissait les vertus des plantes médicinales, la chirurgie et l’art de la chasse. Des précepteurs divins, Apollon et Artémis, lui avaient transmis son savoir. Il vivait dans une grotte du mont Pélion en Thessalie. A la différence des autres centaures, violents et licencieux, c’était un être pacifique et cultivé. Il aurait eu des élèves célèbres : Esculape, Nestor, Héraclès, Thésée, Ulysse, Castor et Pollux, Jason, et Achille dont il prit un soin tout particulier. Lors de la guerre entre les centaures et Héraclès, il fut atteint accidentellement par une flèche empoisonnée tirée par ce dernier. Comme Chiron était immortel, il aurait dû souffrir éternellement, et demanda l’intercession de Zeus ; ce dernier lui permit de donner son immortalité à Prométhée. Le centaure put alors mourir en paix.
    S’il se montre lui-même bienveillant envers les hommes, Chiron est donc le descendant d’une race féroce qui leur était hostile ; son enseignement inscrit quelque chose d’inhumain dans le cursus des jeunes princes appelés à devenir les héros de leur peuple. En évoquant la figure de Chiron dans un texte à vocation prescriptive, Machiavel reprend les éléments caractéristiques d’un esprit ancien, que la modernité, moralement pacifique et politiquement soucieuse de la gestion du bien-être des populations, a oublié ou occulté.
    » (p.16-17)

    « Sa théologie politique, de même que l’ethos de la férocité, peuvent légitimement être qualifiés de païens. » (p.18)

    « Ce livre défend l’idée qu’une interprétation de niveau philosophique du machiavélisme apparaît pertinente et nécessaire, car cette notion possède une dimension métaphysique dont la compréhension non seulement renouvellement notre intelligence de la pensée de Machiavel, mais encore sensibilise à une tonalité originale d’appréhension de la condition humaine. » (p.20)

    « Ce qui, pour notre part, a contribué à nous faire nuancer, et à certains égards rejeter le dogme instituant le Secrétaire comme "père fondateur" de la philosophie politique moderne, c'est en premier lieu la recherche menée sur le type de rapport qu'il entretient intellectuellement à l'histoire, recherche qui avait débouché sur la qualification de sa méthode comme une historiographie politique. Parce qu’il œuvre à même de la contingence des faits, Machiavel ne procède jamais aux opérations de fondation si caractéristique de la philosophie politique moderne, tout à fait visibles chez Hobbes, mais aussi, à sa suite, chez Spinoza, Locke et Rousseau.
    Pourtant, l’œuvre machiavélienne a bel et bien joué un rôle considérable vis-à-vis des transformations subies, en Europe à partir de la Renaissance, tant dans la compréhension de l'action politique que dans la rationalisation des pratiques publiques
    » (p.23-24)

    "S'il serait évidemment absurde de nier l'influence du Florentin dans la constitution des doctrines modernes de théorie politique, en particulier dans celle du libéralisme et du républicanisme, la manière dont sa pensée a travaillé ces thématiques majeures doit être considérée avec toute l'étrangeté qui est la sienne: elle ressemble à un héritage contrarié." (p.26)

    « Il n’y a pas eu qu’un seul « moment machiavélien », mais plusieurs, et fort différents les uns des autres. » (p.28)

    « Un des postulats de cet ouvrage consiste [...] à soutenir que l'antimachiavélisme est parfaitement fondé: non seulement il y a dans l'oeuvre du Secrétaire amplement de quoi prendre à partie ce dernier, mais il nous semble même tout à fait légitime que l'on décide d'investir toutes ses forces intellectuelles dans l'espoir de le réfuter. Nier le fait que Machiavel délivre un message plus que préoccupant, car moralement scandaleux et métaphysiquement angoissant, serait aller contre le bon sens. » (p.31)

    "Machiavel et Montaigne adoptent une manière de se positionner vis-à-vis de la tradition classique qu'on retrouve certes chez d'autres auteurs au XVIe siècle, mais d'une manière moins claire et surtout bien moins profonde que dans leurs œuvres: ils remettent en question la magistralité des classiques, tout en laissant planer un doute aussi inquiétant que stimulant quand à la possibilité de constituer leur propre œuvre comme la source indiscutable d'une nouvelle autorité." (p.36)

    "La question politique dans les œuvres de Machiavel et de Montaigne est motivée par un contexte historique spécial. Ce contexte est pour Machiavel celui d'une invasion de l'Italie qui révèle l'inexistence de la nation italienne (doublée d'un cuisant échec pour Florence et son modèle civique), et, pour Montaigne, celui de la suite des guerres civiles en France qu'on a nommées "guerres de religion". Le caractère dramatique de ce contexte conduit les deux auteurs à se tourner vers les sources anciennes dans un double but: (1) y puiser des modes d'intelligence de la politique, (2) y découvrir un modèle pour une vie commune renouvelée, en interrogeant la possibilité de la concorde ou de la vie commune harmonieuse souvent vantées par les Anciens." (p.36-37)

    "A l'idéal savant d'un perfectionnement de la nature par l'étude, Montaigne oppose le caractère bienheureux de l'innocence première." (p.46)

    "Machiavel construit [...] une version hétérodoxe de la doctrine républicaine: comme la concorde civile est impossible du fait de la nature "tumultueuse" des cités libres, le Secrétaire recommande aux leaders républicains d'engendrer une communauté affective, polarisée par l'attachement passionné à la défense de la patrie." (p.54)

    "La haute culture moderne repose [...] sur un principe si fragile qu'il fut fatalement appelé à destituer l'idéal ancien tout en croyant le reconduire. En effet, tandis que l'esprit à proprement parler classique se définissait par la subordination de la matière à la forme ou à la règle, on peut déceler dans la reprise du même idéal une tendance qui, dès le XVIe siècle, a progressivement déréglé l'idéal de haute culture. Dans l'esprit rigoureusement classique, la subjectivité se subordonne elle-même à la règle et à la recherche des formes ; dans le cadre des oeuvres de l'esprit, l'auteur et le "récepteur" de l'oeuvre (le lecteur, le spectacteur, l'auditeur) acceptent temporairement la rude discipline que leur impose le travail de l'oeuvre. En revanche, l'esprit moderne a subordonné cette discipline à la "culture de soi", les oeuvres de l'esprit étant supposées révéler ou nourrir la subjectivité de leur auteur ou de leurs récepteurs. Paradoxalement, l'émergence de la subjectivité dans le processus du travail culturel peut apparaître à la fois comme un principe par lesquels l'idéal ancien de haute culture s'est acclimaté au monde moderne, et une des causes de sa destruction. On le voit avec l'oeuvre de Rousseau, qu'il est intéressant d'ajouter à celle de Machiavel et de Montaigne pour saisir la relation entre classicisme et anticlassicisme qui se trouve au coeur de la culture européenne.
    Le penseur genevois a en effet infléchi la culture des classiques dans le sens de l'éveil de la subjectivité à sa propre sensibilité, ainsi qu'on le voit nettement dans
    Émile: le traité de pédagogie repose sur une anthropologie qui subordonne l'acquisition des règles et la discipline imposée par les oeuvres aux poussées de la nature et au "développement personnel". Il a donc tourné vers quelque chose de purement subjectif ce qui ne se concevait pas auparavant de cette manière ; à ce titre, Rousseau est un des précurseurs de la "culture de soi", typique de la Modernité, qui a en quelque sorte attaqué de l'intérieur l'idéal de la culture classique." (p.62-63)

    "L’œuvre de Plutarque n'a pas été composée dans le but d'éveiller Émile à sa propre subjectivité, ni pour qu'il réussisse à vivre heureux en fonction de sa sensibilité, mais en vue de donner à comprendre ce qu'est une idéal de grandeur civique et éthique. Or c'est bien dans une telle perspective que Rousseau en recommande la lecture à Émile." (p.64-65)
    -Thierry Ménissier, Machiavel ou la politique du centaure, Hermann Éditeurs, coll. Hermann Philosophie, 2010, 547 pages.



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.


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