L'Hydre et l'Académie

    Sébastien Laurent, Daniel Halévy et le mouvement ouvrier. Libéralisme, christianisme social et socialisme + Daniel Halévy

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    Johnathan R. Razorback
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    Sébastien Laurent, Daniel Halévy et le mouvement ouvrier. Libéralisme, christianisme social et socialisme + Daniel Halévy

    Message par Johnathan R. Razorback le Mar 30 Oct - 22:18



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Johnathan R. Razorback
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    Re: Sébastien Laurent, Daniel Halévy et le mouvement ouvrier. Libéralisme, christianisme social et socialisme + Daniel Halévy

    Message par Johnathan R. Razorback le Mar 27 Nov - 17:37

    "Issu d'un milieu de grande bourgeoisie libérale de nuance orléaniste, admirateur de la monarchie constitutionnelle, convaincu que le seul gouvernement qui vaille est celui exercé par les élites compétentes et cultivées, Halévy va se trouver en porte-à-faux par rapport à l'évolution sociale et politique de son temps. Il se trouve que, comme nombre de jeunes intellectuels libéraux, Daniel Halévy est dreyfusard. Sans doute par mimétisme familial (après tout, les origines juives de la famille la désignent aux attaques des antisémites), mais aussi par réaction contre le déchaînement populiste des antidreyfusards et refus de se laisser emporter par les haines irrationnelles d'une populace pour laquelle il n'éprouve que mépris. Son idéal est ailleurs. Il est dans l'attachement sentimental à un socialisme humaniste, dans le devoir d'éducation populaire qui incombe aux élites et qui le conduit à fréquenter les milieux du christianisme social, à militer à la Ligue des Droits de l'Homme et à l'Union pour l'action morale, à tâter du socialisme à Versailles, à prononcer des conférences dans les Universités populaires, à collaborer aux Cahiers de la Quinzaine de Charles Péguy. Comme nombre d'intellectuels, en particulier Sorel, avec lequel il est lié, Halévy fait partie des déçus du dreyfusisme qui considèrent que les raisons morales qui les ont conduits à s'engager dans l'Affaire sont déviées par l'utilisation politique qui est faite de la victoire des dreyfusards. Le tournant démocratique pris par la vie politique française au début du XXe siècle heurte profondément ce libéral élitiste, méfiant envers le suffrage universel, et conservateur de tempérament. La brouille avec Péguy, consécutive à leurs différences de lecture sur l'Affaire, achève de le couper de ses anciens amis. C'est désormais, et de plus en plus, vers les adversaires de la République parlementaire et de l'évolution démocratique que se sent attiré Halévy. Dès avant la guerre de 1914, il se rapproche de Maurras, tout en pointant ses désaccords avec lui et en subissant de plein fouet l'antisémitisme des tenants du nationalisme intégral. Toutefois les critiques adressées aux dreyfusards par Halévy, instrumentalisées par l'Action Française, provoquent un rapprochement de fait, accentué par l'analyse très favorable que les fondateurs du Cercle Proudhon font des thèses de Daniel Halévy sur la décadence démocratique. Désormais, ce dernier, profondément convaincu que l'évolution politique de la France conduit celle-ci au désastre passe du dilettantisme qui a marqué sa jeunesse à un engagement qui lui fait considérer comme novice l'évolution de la société française au cours du XXe siècle. Le libéral est devenu traditionaliste pour retrouver le monde enfui de sa jeunesse dorée et l'amertume marque son œuvre, qu'il s'agisse du regret de la perte des racines rurales dans sa Visite aux paysans du Centre, de la description de l'âge d'or que fut à ses yeux la République des ducs ou de l'exécration du radicalisme et du parlementarisme qui sourd de la République des comités. L'écrivain encore modéré de Décadence de la liberté, paru en 1931, devient un pamphlétaire parfois violent après 1934, s'adaptant à la tonalité d'une vie politique où le manichéisme l'emporte sur la sérénité des analyses. Désormais identifié à la droite maurrassienne, il va en suivre l'évolution comme les dérapages. Coupé des milieux libéraux eux-mêmes qui le considèrent comme un "réactionnaire", isolé de ses anciens amis, il va pousser jusqu'au bout la logique de l'engrenage dans lequel il s'est piégé. Ce libéral, et qui se considère toujours comme tel, partage la "divine surprise" de Maurras devant l'effondrement de la "gueuse" en 1940, se montre pétainiste idolâtre, collabore à la propagande de l'Etat français et, comme ses nouveaux amis, trouve dans la défaite la justification de ses diagnostics pessimistes sur la décadence française. Comme eux encore, il juge qu'il faut accepter la loi du vainqueur. Suspect à la Libération, marqué par sa sympathie pour Vichy, même si aucun acte de collaboration ne peut lui être reproché, Daniel Halévy n'est plus au lendemain de la guerre qu'un marginal par rapport aux courants politiques et littéraires dominants. Il trouve refuge dans les milieux néo-maurrassiens, nouant des amitiés avec de jeunes écrivains issus des milieux d'Action Française comme Pierre Boutang, Pierre Andreu ou Philippe Ariès, collaborant à l'hebdomadaire Paroles Françaises, ouvrant son salon du quai de l'Horloge à d'anciens pétainistes et fréquentant la boutique des Amitiés françaises où se retrouvent autour d'Henri Massis des écrivains marginalisés à la Libération."
    -Serge Berstein, préface à Sébastien Laurent, Daniel Halévy. Du libéralisme au traditionalisme, Éditions Grasset & Fasquelle, Paris, 2001, 601 pages, p.14-16.

    "A l'été 1948, Charles Maurras, emprisonné à Clairvaux affirmait à son codétenu Xavier Vallat, ancien commissaire général aux questions juives, que Daniel Halévy -qui quelques mois plus tôt avait participé à un numéro d'Aspects de la France demandant "justice pour Maurras"- avait "toujours incliné vers les solutions nationalistes". Dès les années 1930, l'appartenance de Daniel Halévy à la droite littéraire était une évidence pour ses contemporains. Cependant quoi qu'en ait pensé le fondateur de l'Action Française, il n'en fut pas toujours ainsi, le même Maurras écrivant d'ailleurs en 1914 dans les colonnes du quotidien d'extrême droite qu'Halévy était un "critique adverse". La longue vie de Daniel Halévy (1872-1962), né quelques mois après la reddition de Napoléon III à Sedan, décédé peu de temps avant la fin de la guerre d'Algérie, offre la possibilité assez rare de suivre dans la longue durée un itinéraire intellectuel et une évolution qui l'ont mené du dreyfusisme à un nationalisme proche de celui de l'Action Française. Cette évolution ne serait pas exceptionnelle si le personnage ne présentait pas d'autres particularités qui rendent cette mutation plus curieuse encore. En effet, Daniel Halévy est issu d'une famille de juifs bavarois installée en France au moment de la Révolution française qui s'agrégea par le biais de mariages mixtes à la bourgeoisie protestante. Or, la situation minoritaire du judaïsme et du protestantisme dans la société française fut à l'origine du soutien durable porté par ces confessions aux idées et aux forces politiques démocratiques." (p.17)
    -Sébastien Laurent, Daniel Halévy. Du libéralisme au traditionalisme, Éditions Grasset & Fasquelle, Paris, 2001, 601 pages.



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.


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