L'Hydre et l'Académie

    Marc Pierrot, Le progrès moral

    Johnathan R. Razorback
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    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 5 Oct - 15:17

    http://www.la-presse-anarchiste.net/spip.php?article2445

    "Je me hâte de traiter rapidement la question du progrès moral, comme j’ai traité celle du progrès technique.

    Dans la société moderne, encore terriblement arriérée, avec ses vestiges de cruauté, avec ses soubresauts de sauvagerie, avec ses pratiques d’injustice sociale, se manifeste pourtant une amélioration des rapports sociaux quand on la compare avec les sociétés du passé. Il y a moins de brutalité, un plus grand souci de la souffrance humaine un plus grand respect de la vie, du moins dans les conditions courantes de l’existence. Ces constatations apparaissent clairement quand on lit les mémoires ou la correspondance privée, les documents officiels, les relations historiques où l’écrivain d’autrefois note sèchement les faits de la vie ordinaire, sans y attacher d’importance. Je rappelle, en passant, la « question » appliquée aux accusés, les supplices et les tortures infligés aux coupables, les punitions corporelles exercées sur les enfants, etc. [...]

    Que des cas de brutalité se voient en Europe occidentale, cela ne fait pas de doute. Mais ils sont isolés et ils apparaissent comme des monstruosités.

    On dira qu’autrefois on ne faisait pas attention à la brutalité. Tout le monde était brutal, et telle était la règle de vie. Oui, mais les faibles en pâtissaient. La faiblesse physique est-elle toujours dégénérescence ? Les femmes et les enfants sont des faibles. Ils souffraient dans une société où la force musculaire primait tout.

    Actuellement, où le machinisme a fait disparaître la supériorité de la force musculaire, l’intelligence et la sensibilité ont pu s’épanouir plus facilement. Ce n’est pas au détriment de la force physique ; car la culture physique et les sports ont reconquis la vogue qu’ils avaient perdue depuis la civilisation grecque. On recherche un développement harmonieux du corps, tandis que, dans les sociétés barbares, la gaucherie allait souvent de pair avec la brutalité.

    Ce sont ces conditions de la civilisation moderne qui ont rendu possible l’émancipation féminine. N’est-ce pas un progrès que la condition actuelle de la femme, comparée à ce qu’elle était, il y a seulement cinquante ans ?

    En même temps, l’éducation s’est transformée. L’enfant n’a plus la terreur de l’école. Il n’a plus peur du maître, ni de ses camarades. Les féroces brimades de jadis se sont changées en farces.

    * * * *

    Comment s’est fait cet adoucissement des mœurs ? Sans doute avec l’apparition d’un certain degré de bien-être matériel. Le bien-être général comporte l’atténuation de toutes les souffrances, soit physiques, soit morales.

    Aux époques de famine, au contraire, l’égoïsme brutal prédomine. Les rapports d’entr’aide disparaissent. Les préoccupations amoureuses s’effacent. Les liens affectifs se dissolvent. Des parents abandonnent leurs enfants. La conservation de l’individu prime la conservation de l’espèce.

    Dans toute société où la lutte pour l’existence est âpre et dure, les mœurs sont dures aussi. Un certain bien-être moral accompagne le bien-être matériel. Un mufle lui-même est porté à la bienveillance après un bon dîner, tandis que celui qui est fatigué et affamé n’est plus maître de ses impulsions brutales, il devient méchant.

    Dans une société prospère on a davantage de loisirs (et c’est là une question que je traiterai plus tard à propos du progrès social). On s’occupe davantage des enfants et de leur éducation. On leur inculque la politesse, c’est-à-dire qu’on leur apprend à ne pas heurter, ni incommoder autrui. On leur dit qu’ils ne doivent pas faire aux autres ce qu’ils ne voudraient pas qu’on leur fît. On leur enseigne à réfréner leurs impulsions, à acquérir la maîtrise de soi-même.

    Cette éducation amène des relations plus agréables entre les hommes, tout au moins dans les conditions ordinaires de la vie courante. On le voit par l’exemple des parvenus, de ceux qu’on appelle aujourd’hui les nouveaux riches. N’ayant pas appris à masquer le cynisme de leurs appétits ou la satisfaction de leur vanité, ils font figure de malotrus.

    Notons que la politesse ne s’exerce qu’à l’intérieur d’une classe ou d’une caste. Chaque classe a ses mœurs et son genre de politesse. Si la politesse est la partie principale de l’éducation pour l’enfant de la classe aisée, elle s’exerce vis-à-vis des individus de la même classe et n’empêche pas un mépris non dissimulé pour les pauvres mal habillés.

    On a vanté la douceur de vivre en France au XVIIIe siècle. Cette douceur de vivre ne s’applique qu’aux aristocrates qui habitaient Paris et surtout Versailles. Ces gens de cour ne faisaient aucune attention à la misère terrible du paysan, taillable et corvéable à merci.
    "
    -Marc Pierrot, "Le progrès moral", Plus Loin, n°3, 15 mai 1925.



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "La vraie volupté est remportée comme une victoire sur la tristesse [...] Il n’y a pas de grands voluptueux sans une certaine mélancolie, pas de mélancoliques qui ne soient des voluptueux trahis." -Albert Thibaudet, La vie de Maurice Barrès, in Trente ans de vie française, volume 2, Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1919, 312 pages, p.40.


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