L'Hydre et l'Académie

    François Huguenin, L'Action française

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    Johnathan R. Razorback
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    François Huguenin, L'Action française

    Message par Johnathan R. Razorback le Mer 20 Juin - 16:47

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_Huguenin

    "Jusqu'en 1914, la formation de l'école de pensée, le foisonnement de la découverte, l'élaboration d'une critique globale du modèle dominant, contre-révolutionnaire, antilibérale et antiromantique caractérisent un âge de conquête intellectuelle." (p.13-14)

    "Le 13 janvier 1898, l'article de Zola dans L'Aurore, intitulé "J'accuse", met l'Affaire sur la place publique." (p.25)

    "Le 20 juin 1899, au cours d'une réunion publique patronnée par la Ligue de la Patrie française, Vaugeois annonce le lancement de l'Action française. Le 10 juillet, enfin, paraît le premier numéro d'une petite revue grise qui grandira de format et virera au bleu en 1903, publiée tous les quinze jours." (p.29)

    "Pour "rendre la République", c'est à une rupture avec l'idéal kantien qu'en appelle Vaugeois. Ce que le premier numéro de la revue n'avait pas entièrement réalisé, cette seconde livraison le fait: incontestablement, un autre mouvement politique est né." (p.30)

    "Pour Vaugeois [...] "le Juif n'est jamais aussi dangereux que lorsqu'il est nettoyé, adapté, civilisé" [Action Française (revue), "Notre antisémitisme", 15 août 1900]." (p.33)

    "En 1898, le très radical Clemenceau, publiant Au pied du Sinaï, fustige le "Juif crasseux" au "nez crochu"." (p.38)

    "[Bourget] fut, au tournant du siècle, l'écrivain majeur du moment avec Barrès. Ses Essais de psychologie contemporaine, imprégnés de déterminisme tainien, livrés au Parlement puis au Journal des débats, et ensuite à La Nouvelle revue de Juliette Adam, rassemblés en volume en 1883 et 1885, avaient révolutionné la critique [...] Son influence sur la jeunesse fut immense entre 1890 et 1914." (p.56-57)

    "L'Action française ne perd pas une occasion de rendre hommage à l'auteur du Culte du moi. [...] Le 11 juillet 1900, se déroule le premier dîner de L'Appel au soldat (titre de l'ouvrage de Barrès) qui réunit, outre la rédaction de L'Action française, des personnalités comme Paul Bourget ou Hugues Rebell. Cette affection, Barrès la rend sans compter à la jeune équipe: le 28 mars 1900, il donne une conférence, dans le cadre des soirées d'étude de L'Action française, sur l'histoire du nationalisme. Il livre plusieurs articles à la revue [...] Barrès, enfin, préside la séance publique du 12 juin 1901, fêtant le deuxième anniversaire de L'Action française aux côtés d'Auguste Longnon, l'historien, et de Jules Soury, et prononce un discours chaleureux, le jour même où Vaugeois bascule publiquement vers la monarchie. On ne saurait mieux qualifier cette relation que du nom du complicité, Barrès jouant aux côtés de L'Action française un rôle de grand frère qui ne se démentira pas." (p.64-65)

    "L'étude de la première revue de L'Action française, la revue grise (1899-1902), met en relief, suivant le rythme bimensuel, la progressive maturation des idées royalistes. Très vite, la jeune génération s'émancipe du passé et ne vénère les anciens maîtres de la contre-révolution que pour l'appui qu'ils apportent, de manière posthume, à ses propres idées." (p.66)

    "Mettre l'insolence et la violence au service de la raison et de la mesure." (p.70)

    "En 1899, [Léon Daudet] s'engage à la Patrie française et croit ferme à une "bonne République"." (p.72)

    "La revue annonce le 15 janvier 1905 la création d'une Ligue d'Action française, présidée par Vaugeois. Avec le passage à la revue de couleur bleue et d'un format plus grand, L'Action française entérine l'évolution des années 1901-1902 et prétend convertir l'élite sociale. La conversion à la monarchie désormais accomplie en interne, L'Action française devient le principal organe de combat royaliste et la revue d'idées prônant le rétablissement de la monarchie. Un espace est donc libéré pour la propagande extérieure et pour la prise de position sur des questions d'actualité immédiate, où la voix de L'Action française résonne avec singularité comme le prouve l'affaire des congrégations." (p.76)

    "Laboratoire d'idées, la revue le restera jusqu'en 1914, malgré la "concurrence" du journal et celle de la Revue critique." (p.76)

    "Toute la pensée de La Tour du Pin est chez Le Play, comme l'essentiel de la doctrine de décentralisation du royalisme provient de lui." (p.89)

    "Pour Bonald, la liberté politique n'existe pas. Il n'existe qu'une liberté, métaphysique, celle de faire le bien, et l'homme ne peut le faire que sous l'impulsion extérieure de la société. Dès lors, l'individu n'est plus rien: "L'homme n'existe que pour la société et la société ne le forme que pour elle". On décèle chez Bonald une confusion entre la nature sociale de l'homme et le fait que cette sociabilité épuise tout son être. A ce titre, Bonald est en total désaccord avec la pensée traditionnelle, pour laquelle la fin de l'homme est la vertu, ou la contemplation de Dieu, s'inscrivant dans une destinée singulière, propre à chaque être. Réagissant fortement face au postulat individualiste, Bonald pèche par excès inverse. La société ne saurait former l'homme pour elle, sans que l'homme fût réduit au rang de moyen. [...] Nous sommes confrontés ici à un jacobinisme blanc tout à fait inédit. La société est pour Bonald, comme pour Rousseau, un être animé par une volonté qu'il appelle aussi "volonté générale". [...] Pire encore, Bonald divinise la société en la comparant à Dieu." (p.101)

    "Maistre a à peu près la même attitude en considérant l'homme comme le rouage d'une machine [...] Si la société est tout, la loi est un absolu. Maistre n'hésite d'ailleurs pas à défendre l'indéfendable. La loi a toujours raison: si la loi punit de mort le vol d'un domestique, "il est coupable suivant la loi ; il est jugé suivant la loi ; il est envoyé à la mort selon la loi ; on ne lui fait aucun tort". La loi est absolutisée. Qu'elle puisse être bonne ou mauvaise n'intéresse pas Maistre. Aucun critère du bien ou du mal ne peut venir modifier la perception que l'on en a ou l'obéissance qu'on lui doit. Les réactionnaires se comportent bel et bien comme des modernes. Maurras ni aucun membre de l'Action française ne s'en est offusqué, ni même ne l'a relevé." (p.102)

    "Les contes du Chemin de Paradis, La Consolation de Trophime et Les Deux Serviteurs, ou encore Le Second Nasica ou les affranchis misérables, inédit sous-titré "conte antichrétien" [...] sont effectivement des dénonciations de la révolution chrétienne de la charité et de l'égale dignité des êtres humains. [...] Non seulement Maurras vit sur le culte des vertus païennes dont la compassion ou la miséricorde, la patience ou l'humilité, sont absentes, mais il marque son dégoût pour les vertus chrétiennes, celles-là mêmes qui, pour Augustin, se démarquent des vertus païennes pour les dépasser. [...]
    Anthinéa [Félix Juven, première édition, 1901] livrera la clef de cette réaction épidermique face à la possibilité de l'insurrection. Devant un buste de jeune homme, contemplé au musée d'Athènes, et ressemblant au Christ: "Je sentis pourtant le besoin de courir au grand air pour dissiper le trouble où me jetait ce brusque retour du Nouveau Monde et du Nazaréen par qui tout l'Ancien s'écroula [...] il me semblait qu'ainsi, sous la croix de ce Dieu souffrant, la nuit s'était répandue sur l'âge moderne"." (p.121)

    "Un ou deux ans plus tard, L'Action française n'aurait jamais publié un tel texte." (p.127)

    "Dans Pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens, Pierre-André Taguieff écrit avec une exagération que contredit la précision de ses notes: "Nietzsche est un maître à penser, pour la frange royaliste de la droite radicale, en ce qu'il détruit la séduction exercée par les mystiques politiques modernes, en ce qu'il dissipe notamment les illusions imposées par la mystique démocratique". Non seulement seulement la jeunesse d'Action française n'eut pas vraiment besoin de Nietzsche pour réaliser ce cheminement, ainsi que nous l'avons vu plus haut, mais en outre, Nietzsche lui demeurera suspect, parce qu'Allemand. Certes Hugues Rebell est nietzschéen ; mais l'auteur de l'Union des trois aristocraties meurt en 1905, sans avoir eu d'influence véritable sur la politique d'Action française. Plus significativement, Pierre Lasserre, dans son étude sur la morale de Nietzsche, met en lueur l'aristocratisme de la pensée nietzschéenne (Taguieff souligne d'ailleurs que la préface à la réédition de 1917 sera beaucoup plus critique). Valois, quand à lui, dira qu'il doit à Nietzsche sa libération du "marécage démocratique et humanitaire", dans l'introduction de L'Homme qui vient, en 1906. Toutefois, dire "la démocratie est un fait ; mais c'est un fait de décomposition" n'a rien de spécifiquement nietzschéen. [...]
    En fait, dans l'ensemble, les penseurs d'Action française sont très hostiles à Nietzsche: Maurras lui-même pouvait-il être proche de celui qui vilipenda Socrate et le triomphe de la raison ? La Grèce de l'un n'est pas celle de l'autre. Lucien Moreau, dans un long article sur Nietzsche, précisera cette position commune. Si l'Action française applaudit à la critique des "systèmes prétendus libérateurs" et au "devenez durs" de
    Zarathoustra, elle trouve Nietzsche "assez puérilement barbare". [...] Bainville, très circonspect, à la lecture d'Aurore, en dépit de la qualité critique reconnue au texte, quant aux "affirmations [de cet] Allemand brutal".
    Rebell, Bertrand-Mistral (jeune maurrassien auquel Taguieff donne trop d'importance): le nietzschéisme d'Action française est réduit à presque rien. Ce qui n'exclut pas des rencontres, des éloges partiels -nous avons vu que l'Action française prend son bien où bon lui semble. Mais concevoir le nietzschéisme comme un "contre-chant doctrinal au sein même du nationalisme de l'Action française" est indubitablement abusif. Sauf pour Édouard Berth, que nous retrouverons lié à l'aventure du cercle Proudhon, mais que l'on ne peut strictement considérer d'Action française
    ." (p.128-129)

    "Henri Clouard, né en 1885 à Constantine, de parents breton et poitevin, ayant grandi dans les montagnes d'Auvergne, a débouté en littérature comme un trois-quart aile fonçant à l'essai. Doctrinaire et polémiste de la revue Les Guêpes, auteur de savantes études pour Le Mercure de France, se brouillant avec la terre entière par ses conclusions tirées d'une enquête sur la littérature moderne pour La Phalange, Clouard incarnait la santé et l'ironie d'une jeunesse dont la vitalité étonne aujourd'hui. Tombé très jeune dans les vieux feuillets de la Revue encyclopédique, il admirait par-dessus tout Nerval, Maurras et Maurice de Guérin. Moins "bourgeois" que ses amis de la Revue critique, volontiers "déclassé", il arpentera la nuit parisienne en compagnie de Toulet de Willy. Selon son ami Gilbert Maire, bergsonien royaliste de la revue, il fut "l'âme" du groupe. Tout au moins le chef et le théoricien.
    Publiées en 1913, sous le patronage de Georges Sorel,
    Les Disciplines de Clouard constituent le bréviaire enflammé et intransigeant de la Revue critique. Avec méthode, Clouard enterre en préambule le culte moribond de l'art pour l'art: il est "impossible de séparer l'histoire des lettres et l'histoire des idées et, par suite, du mouvement politique et social". Les lettres ne sont pas de l'ordre du pur esprit, "elles ont des conditions de vie". Elles réclament une société qui n'existe plus, la "poussière des gens de goût" n'en constituant plus une. Le relais ne se fait plus entre les lettrés et le corps social. Il y a anarchie, clame Clouard, "dès que la littérature, ayant perdu sa destination, qui est de ranger un public autour d'elle, rejette tout le solide, tout le permanent, tout l'irréductible de son objet, qui est intellectuel et social". On voit tout ce que cette analyse exclut, du narcissisme à l'élitisme. Le constat est net: de chapelles en cénacles, la littérature s'épuise. La critique doit redevenir "une puissance sociale".
    Dès lors, Clouard peut développer sa thèse que l'on qualifiera volontiers de classique quand lui-même met en garde contre une mode néo-classique, répandue de la revue
    Occident à la NRF, et qu'il juge illusoire sans une réforme politique qui instaurerait les conditions d'une renaissance, ou encore dangereuse lorsqu'un Mithouart, à la tête d'Occident, se réclame d'une tradition française excluant la latinité.
    Classique, Clouard veut bien l'être, à condition toutefois de n'y pas voir seulement "quelques manies alexandrines" ou "l'art parfait du verbe et du sujet". De ce classicisme-là, étriqué comme un costume de petit-bourgeois, Clouard ne veut pas.
    " (p.168-169)

    "Laclos où le plaisir sensuel devient intellectuel." (p.170)

    " "Ce qui rend le socialisme anarchique et révolutionnaire, ce n'est point ce qu'il a de socialiste, c'est le poison démocratique qui s'y mêle toujours" disait Maurras dès l'Enquête." (p.194)

    "En 1905-1906, Georges Gressent dit Valois travaille à un gros livre, L'Homme qui vient, dont l'élaboration fiévreuse le pousse tout à la fois vers la monarchie et vers le catholicisme. Valois a réalisé seul son évolution politique, ignorant jusqu'à l'existence de l'Action française. C'est Bourget qui le reçoit à bras ouverts et lui lance: "Voyez Maurras, voyez Maurras, votre place est à l'Action française". Dès lors, tout s'enchaîne. Durant l'été 1906, Valois rencontre Maurras, puis Philippe d'Orléans, à Ostende. Il est prêt pour l'action. Et en novembre, l'Action française publie son livre en lançant la Librairie Nationale. Maurras lui apprend La Tour du Pin et Valois développe les thèses soreliennes: une conception dynamique, voire conflictuelle des rapports sociaux qu'il sublime par la monarchie. La synthèse improbable est en termes.
    Travailleur, volontaire, éloquent, "d'une intelligence subtile" conjuguée à "l'orgueil, l'émulation et la méfiance" populaires, déclare de lui Dimier, Valois entre à L'Action française en publiant à la fin de l'année 1907 une série d'articles, réunis sous le titre de
    La Révolution sociale ou le roi, qui donnent une impulsion nouvelle à la pensée sociale royaliste." (p.199)

    "En 1908, alors que Sorel vient de publier ses deux ouvrages majeurs, Les Illusions du progrès et les Réflexions sur la violence, l'Action française, par l'intermédiaire de la Revue critique, dirigée par René de Marans, mais émanant de la Nouvelle Librairie Nationale de Jean Rivain, passe à la vitesse supérieure. Dès le premier numéro, Valois lance une grande "Enquête sur la monarchie et la classe ouvrière" qui se déroule sur un an. Une série de six question, axée sur le problème institutionnel, reprend la thématique de La Révolution sociale ou le roi: la République est-elle un bien pour la classe ouvrière et pour le syndicalisme ?" (p.206)

    "De tous les disciples de Sorel, le plus conséquent sera aussi celui qui ira le plus loin dans le compagnonnage avec l'Action française: Édouard Berth. Son maître ouvrage, Les Méfaits des intellectuels, paru en 1914, mais reprenant des articles donnés, pour la plupart au Mouvement socialiste entre 1905 et 1908, traduit les influences de Nietzsche, Proudhon et Sorel, mais aussi une pensée originale, dégagée de tout conformisme, et qui, déjà, rencontre celle de l'Action française. En 1905, sous le titre "Tradition et Révolution", Berth fait l'éloge de Maurras: "L'Etat dont Maurras et l'Action française poursuivent la restauration ne ressemble pas plus à l'Etat démocratique moderne que le chien, constellation, ne ressemble au chien, animal aboyant". L'Etat maurrassien présente pour Berth l'avantage d'être concret, à l'opposé de "cette monstrueuse abstraction bureaucratique, qu'est l'Etat démocratique moderne". Opposition déjà relevée par Proudhon, dans Du Principe fédératif, et que Berth perpétue en revendiquant une "grandeur de la patrie française" et un "Etat guerrier", expressément "non intellectuel". Influence de Proudhon, certes, mais aussi de Maurras directement, principalement de L'Avenir de l'intelligence, contemporain de cet article mais paru deux ans auparavant dans la revue Minerva. Les pages de Berth sur l'avilissement de l'intelligence, sur la corruption d'un régime où la place des intellectuels est excessive, sont largement héritées de Maurras, dont on mesure ainsi l'influence sur des milieux a priori étrangers au royalisme. Berth est donc, dès 1905, tombé sous le charme du "réalisme" maurrassien qu'il dénomme "rationalisme classique" en opposition au "rationalisme démocratique". Curieuse pensée que celle de Berth: elle mêle Maurras à Sorel et Proudhon, mais se réclame aussi de l'intuition bergsonienne et de Nietzsche. C'est par Nietzsche, d'ailleurs, que Berth veut concilier Maurras et Sorel, le premier s'attachant davantage au beau, le second au "sublime", incarnant l'un la tendance apollinienne et l'autre la tendance dionysiaque qui se sont réunies, une fois, dans la tragédie grecque. Comme Nietzsche d'ailleurs, Berth considère que l'ennemi est Socrate, "l'initiateur de la culture théorique et le prototype de nos Intellectuels"[Berth, Les Méfaits des intellectuels, Marcel Rivière, 1914, 2e édition, 1926, p.83-88), dans une critique aussi partiale que celle de son grand aîné allemand, et qui marque bien, en dépit du désir de Berth, tout le fossé qui sépare Maurras d'une pensée non seulement hostile à l'intellectualisme mais aussi méfiante envers la raison.. Néanmoins, entre nationalistes et syndicalistes, l'accord est bien réel sur la lutte contre la démocratie, "aussi impuissante à sauvegarder les intérêts supérieurs de l'Etat qu'à former de vrais producteurs". Ce travail commun, Berth va s'y atteler sans tarder.
    A la
    Revue critique, Berth livrera deux textes importants: une réponse à l'enquête sur le protestantisme, d'abord, très proudhonienne et aussi très maurrassienne dans ce qu'elle condamne, en un seul mouvement, la Réforme et la Révolution, isolant l'individu "d'une part, en face de l'Absolu et de l'infini, d'autre part, en face de l'Etat omnipotent". Puis, vient, "le procès de la démocratie" que Berth dresse dans la revue maurrassienne, en réponse aux thèses de Georges Guy-Grand dans la Revue de métaphysique et de morale. Au "sentimentalisme" démocratique, Berth répond qu' "il est impossible de retrouver le social, en partant de l'individuel". En maurrassien, il distingue individu et personne: "L'individu n'a jamais été grand, fort, n'a jamais été une personnalité que par l'effet de forces qui, dépassant l'individu, le haussaient jusqu'à des réalités". Si la Revue critique publie ce texte en précisant qu'il n'engage que son auteur, c'est certainement parce que Berth s'y montre antisocratique et volontiers nietzschéen. Mais l'alliance entre royalistes et syndicalistes est dès lors fondée dans les faits. Autour du groupe de la Revue critique, un courant commence à prendre corps, animé par Valois, Gilbert, Berth et René de Marans, enrichi d'une toute jeune génération maurrassienne, celle de Henri Lagrange, Octave de Barral et Henry de Bruchard et d'une nouvelle vague de syndicalistes ou d'anarchistes repentis, Marius Riquier, Albert Vincent et Joseph Boissier. Quand en 1910, la Revue critique devient de plus en plus exclusivement littéraire -René de Marans, malade, n'en assume plus vraiment la direction- cette équipe-là songe à fonder un autre organe, principalement dédié à la réflexion sociale. Ce sera le cercle Proudhon que ne fera que perpétuer le travail de la Revue critique." (p.209)

    "Anticapitaliste, le cercle l'est cependant bel et bien: le jeune Lagrange, reprenant la terminologie de L'Avenir de l'intelligence, conclut à l'alliance des vertus nationales, "Filles du Sang" contre "l'invasion des puissances de l'or". Mais le cercle Proudhon rejette aussi toute pensée niant l'existence des classes, non sans avoir refusé l'antipatriotisme. A cet égard, Berth se réfère à Labriola énonçant que "si la patrie est là où l'on est bien, la classe est celle qui nous fait vivre le mieux". Comme l'homme est à la fois producteur, animal politique et animal religieux, il est bon qu'il ait un sentiment d'appartenance sociale -celui de l'indépendance nationale-, une foi. Et il est souhaitable que ces communautés vivent ; avec, en préalable, la résolution du problème institutionnel, souligne Valois. Ce n'est pas à une abolition de la lutte des classes que rêvent les jeunes gens du cercle Proudhon mais à sa sublimation, non pas à une éradication du conflit mais à son dépassement. "Dans une monarchie pure, écrit Valois, avec le concours d'un syndicalisme ouvrier pur de toute influence parlementaire ou juive et dirigeant l'action de ses corps spécialisés contre toutes les classes bourgeoises, les antagonismes utiles à la vie d'une nation se produiront heureusement, dans la paix civile, et la bourgeoisie française se reformera, ardente et forte, pour remplir, dans la production et la conservation des richesses nationales, sa fonction historique, interrompue pendant un siècle".
    "Politique d'abord" maurrassien, conception d'un Etat minimal garantissant une société libre et corporée -héritage de La Tour du Pin-, culte nietzschéen de la violence chez ses membres les plus "gauchistes", dynamique hégélienne dans la conception de l'histoire sociale, esprit proudhonien: le cercle Proudhon ne livre aucune idéologie toute faite.
    " (p.213-214)

    "C'est en 1911, date que l'on peut choisir comme celle de l'apogée de l'Action française, en tant que mouvement d'idées et de combat, qu'éclate au grand jour la reconnaissance de sa puissance. Lors de l’emprisonnement [du Camelot du Roi] Henri Lagrange, la Revue critique organise une pétition pour que lui soit assuré le régime de prisonnier politique. La liste des signataires en dit long de l'aura de l'Action française ainsi que de la force d'attraction de son turbulent benjamin: Apollinaire, Barrès, Bourget, Carco, Berth, Henry Bordeaux, René Boylesve, Drumont, Francis Jammes, Edmont Jaloux, Henri Massis, les frères Martineau, Francus de Miomandre, La Tour du Pin, Paul Fort, Mistral, Curnonsky, Léautaud, Pierre Loti, Jules Lemaître, Émile Faguet, entre autres, sont du nombre." (p.221)

    "Le 25 septembre 1915, le lieutenant Léon de Montesquiou-Fezensac, du 2e de marche du 2e étranger, tombe "glorieusement" au champ d'honneur alors que sa compagnie vient d'enlever un point de résistance de l'ennemi. Réconcilié avec Dieu, sa mort sur le terrain même de la fameuse bataille des Champs Catalauniques clôt une destinée placée sous le signe de la fidélité. La même année, c'est la jeunesse d'Action française qui perd deux de ses meilleurs éléments: Henri Lagrange et Octave de Barral. Par leur mort, toute la dynamique du mouvement est atteinte. Comment saisir l'ampleur d'un tel désastre ? Arrêtons-nous seulement sur le sort réservé à l'équipe de la Revue critique. Vingt-cinq morts, dont, outre Lagrange, Pierre Gilbert, à la bataille de la Marne, en 1914, Lionel des Rieux, en 1915, monté à l'assaut sur sa propre demande, Jean-Marc Bernard, la même année, engagé volontaire en dépit de sa réforme, André du Fresnois, Henry Cellerier, en septembre 1914." (p.232)

    "La guerre, on le pressent déjà, a brisé l'Action française, atteinte, qui plus est, en 1916, par la mort d'Henri Vaugeois. Mettant entre parenthèses la lutte contre la République quatre ans durant, pratiquant une "Union sacrée" de chaque instant, perdant au feu la plupart de ses éléments moteurs, l'Action française se vide alors d'une bonne part de son instinct insurrectionnel, comme l'après-guerre le prouvera. La guerre gommant les idéologies, les origines raciales, culturelles ou religieuses, change beaucoup de données. L'Action française est devenue durant la guerre un rempart contre l'Allemagne, protégeant par la même démarche la France et la République. La jeune Juif Pierre David pourra ainsi, dans les tranchées, venir à Maurras et écrire à son "maître" sa reconnaissance pour l'avoir amené au patriotisme." (p.233-234)

    "
    (p.438-439)

    "
    (p.464-467)
    -François Huguenin, L'Action française. Une histoire intellectuelle, Perrin, coll. Tempus, 2011 (1998 pour la première édition), 686 pages.



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.


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