L'Hydre et l'Académie

    Eugen Weber, L'Action française

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    Johnathan R. Razorback
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    Eugen Weber, L'Action française

    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 17 Juin - 14:10

    "Vers midi, par un jour de printemps de l'année 1908, Maurice Barrès, député de Paris, et Henri Massis, longeant les Halles de Paris, vinrent les murs couverts d'affiches neuves. "L'Action française, proclamaient-elles, organe quotidien du nationalisme intégral". Barrès haussa les épaules: "Entreprise absurde, dit... Elle ne durera pas six mois !" (p.19)

    "De tous les mouvements politiques contemporains, aucun ne fut plus conscient, plus inquiet de son idéologie et de l'importance de celle-ci. L'élaboration d'une doctrine occupe les dix premières années de son existence et font d'elle, dès ses commencements, un mouvement intellectuel et hautement didactique." (p.19)

    "Les premiers à prendre parti dans un débat où principes, documents et témoignages jouaient un tel rôle furent les universitaires et les intellectuels. Non seulement ils étaient enclins par formation et orientation à donner de l'importance à ce genre de choses, mais aussi ils étaient moins disposés à accepter les affirmations gratuites des autorités établies. C'est ainsi qu'un grand nombre des premiers champions de Dreyfus vinrent de l'Université, ou, comme Zola, de milieux intellectuels et artistiques. Il se peut que les intellectuels qui défendaient Dreyfus contre ses accusateurs de l'armée aient eu leur impartialité compromise du fait de leur service (ils y étaient astreints depuis 1889), dont beaucoup étaient sortis avec le souvenir de l'insuffisance, de l'étroitesse d'esprit stupide du corps des officiers dont les préjugés différaient des leurs. [...]
    Quand, au moins de février 1898, se fonda la Ligue des Droits de l'Homme, en réponse à l'appel de Zola, ils coururent gonfler ses rangs.
    " (p.21)

    "Quelques semaines après ces élections, en juillet 1898, le ministre de la Guerre, Eugène Cavaignac, exposa devant la Chambre les preuves de la culpabilité de Dreyfus. Il devait commettre l'erreur d'insister sur le billet, fabriqué par Henry, de Panizzardi à l'attaché militaire allemand. Un autre officier du Deuxième Bureau ayant vérifié les "documents", le faux fut démasqué. Henry, alors colonel, admis qu'il était son œuvre et fut arrêté. Le 31 août suivant, on le trouvait mort dans sa cellule, suicidé peut-être, ou assassiné.
    Après Esterhazy, qui, entre-temps, avait fait preuve de prévoyance en passant en Angleterre, Henry: la révélation de ce faux, et plus encore, peut-être, les circonstances dramatiques qui l'entouraient, renforçait la thèse en faveur de la révision. Ses adversaires étaient désorientés. Un des plus animés de ceux-ci, un royaliste provençal âgé de trente ans, qui venait de prendre un congé d'une semaine pour aller admirer les marbes d'Elgin au British Museum, à Londres, fut rappelé d'urgence par son rédacteur en chef. Huit jours après la mort violente de Henry, la royaliste
    Gazette de France déclarait, sous la signature de Charles Maurras, que le faux commis par le colonel Henry l'avait été par patriotisme, et sa mort le "premier sang" versé au cours de l'Affaire.
    La faute de Henry, sa seule, disait cet article, c'était de s'être laissé prendre
    ." (p.21-22)

    "L'origine des idées de Maurras, de même que celle du nationalisme dans certaines campagnes critiques de Maurice Barrès, fut littéraire et artistique plutôt que politique. C'était le dégoût de la barbarie prédominante, Maurras devait le déclarer par la suite, qui l'avait incité à rechercher les principes d'ordre "d'abord dans l'art, puis dans le reste de la Société"." (p.25-26)

    "Les idées littéraires de Maurras apparaissent de façon très claire dans un essai moins connu que certaines autres de ses œuvres, écrit en 1896, sur les encouragements d'un ami. Pour Maurras, âge alors de vingt-huit ans, la caractéristique essentielle de l'Homme est la Raison, mais la Raison n'est que l'instrument employé par l'Homme afin d'équilibrer ses nombreux éléments constitutifs qui tous doivent pouvoir s'exprimer chez l'être humain complet. [...]
    Le style est d'importance capitale et c'est simplement l'ordre et le mouvement que l'on donne à ses propres pensées. Le
    style -et ici Maurras reprend Buffon- est de l'homme même." (p.26)

    "Chaque homme possède son style propre, et chaque nation aussi, et ce style est leur véritable expression. Maurras souligne ici que les Français, éveillés par le Romantisme au goût des sujets nationaux et entraînés par son courant, ont commis l'erreur d'écrire de façon non française, pour découvrir que ces sujets "français" étaient bien plus étrangers que Le Cid ou Esther, parce que, en insistant sur des thèmes nationaux, le nouveau style acceptait une mentalité étrangère, "gothique", cosmopolite, plus insidieusement corruptrice que n'aurait pu l'être le sujet traité. [...]
    L'écrivain doit donc s'appuyer sur la tradition
    ." (p.27)

    "A part Anatole France, personne dans la génération littéraire antérieure ne s'était soucié de maintenir les valeurs classiques, et rares étaient ceux qui accordaient une pensée aux lettres classiques avant que Maurras, Jean Moréas et quelques autres, eussent fondé l'École Romane en vue de restaurer dans les lettres aveulies la virilité lucide du Passé. Maurras était bien placé pour savoir que l’École Romane n'avait suscité que peu d'échos. Pourtant, la dégénérescence qui leur agaçait les dents devait avoir des conséquences plus graves en France qu'ailleurs, l'esprit classique n'étant pas seulement la plus haute tradition née chez les hommes, mais l'essence même de la nation." (p.28)

    "Il ne fallait pas chercher bien loin pour découvrir que l'art décadent n'était que le reflet de la Société décadente où il fleurissait. Cette décadence, une des affirmations principales de la doctrine maurrassienne, était bien prouvée par la défaite de la France en 1870, par la perte de l'Alsace et de la Lorraine qui avait suivi, par le taux décroissant de la natalité." (p.29)

    "Aussi longtemps qu'on laisserait [d]es étrangers libres de coloniser la France, d'accroître leur influence dans tous les domaines, le pays ne serait pas seulement divisé "mais trahi, occupé, exploité par intérieur". Ainsi donc, avant toute tentative de synthèse ou d'union, ces corps étrangers ou mal assimilés -francs-maçons, protestants, étrangers, et Juifs- devaient être soit soumis, soit expulsés. [...]
    La monarchie avait sauvegardé l'unité nationale en empêchant les factions et les luttes
    ." (p.30)

    "Dans Si le coup de force est possible (1910), Maurras développait ces idées. L'avenir appartenait aux hommes d'action, et ce n'était que par l'action que la vérité politique serait rétablie dans le pays. Le "coup" qui le permettrait pourrait être l’œuvre d'un général, d'un préfet, d'un ministre disposant d'une fraction de la force publique, ou d'un groupe résolu obéissant à un chef énergique. L'occasion, ce serait peut-être une mutinerie militaire, un complot, un soulèvement, ou simplement une émeute de quelque importance, ou bien il y aurait quelqu'un, comme le général Monck en 1660, ou Talleyrand en 1814, pour jeter son poids dans la balance. Mais la condition préalable, essentielle, c'était "un état d'esprit royaliste" qui, n'existant pas, devait être créé. L'opinion, en France, devait être familiarisée avec l'idée qu'un tel "coup" était non seulement possible, mais nécessaire, avec la solution aux problèmes nationaux qu'elle avait négligés jusqu'ici. "Il faut créer une mentalité conspiratrice": il faut persuader le public que les royalistes sont véritablement persuadés de ce qu'ils affirment." (p.32)

    "Entre-temps, la possibilité d'une dictature intermédiaire ne saurait être écartée. Comme l'écrivait Maurras en 1888: "Tous, nous sommes un peu bonapartistes"." (p.32)

    "C'est dans cette situation confuse que se situe la fondation de la Ligue de la Patrie française, destinée à s'opposer aux défenseurs de Dreyfus et, en particulier, à la Ligue des Droits de l'Homme.
    Alors que cette dernière organisation, existant déjà, recrutait parmi les membres de la Gauche Universitaire, la nouvelle cherchait à s'accroître parmi la Droite intellectuelle. Elle dressait contre l'Université: l'Institut et l'Académie française, contre les savants ternes et scrupuleux: les critiques et les écrivains à la mode. En trois jours seulement, les premiers du mois de janvier 1899, on rassembla vingt-cinq académiciens ; un peu plus tard seulement, on s'assura le soutien de quelques quatre-vingts autres membres de l'Institut, et d'autres lumières moins prestigieuses par centaines et milliers. Des catholiques, des conservateurs, des nationalistes, des professeurs tels que Louis Dimier, Gabriel Syveton et Henri Vaugeois, des écrivains comme Georges Fonsegrive et Maurras se rapprochèrent de la Ligue. C'est dans ses rangs qu'ils se rencontrèrent, engagèrent le dialogue et, comme nous le verrons plus tard, qu'ils se décidèrent à une action ultérieure.
    Les événements qui avaient marqué le pas jusqu'à 1898, brusquement, se précipitèrent après la mort du président Faure, remplacé par un modéré -mais un modéré révisionniste- Emile Loubet.
    Il est difficile de déterminer exactement ce qui se passe derrière la scène au cours de cette année 1898. Il semble cependant que les nationalistes et les monarchistes aient comploté séparément le renversement du régime avec l'appui éventuel de l'Armée, les officiers étant ulcérés du manque de respect qui leur était témoigné et des injures dont on les abreuvait. La mort soudaine du président vint semer la confusion dans ces projets, puis contribuer à les accélérer. Toujours est-il qu'une tentative brusquée, qui se produisit le jour des funérailles, échoua. Un peu plus tard, au mois de juin, les nationalistes ayant attaqué le nouveau président, après une année entière de violence ininterrompue, suscitaient une réaction vivave de la part des républicains. Le nationaliste Paul Déroulède, les royalistes André Buffet et Eugène de Lur-Saluces, impliqués dans ces complots, puis traduits en Haute Cour au mois de décembre 1899, furent condamnés à l'exil pour une durée variant dans chacun des cas.
    Entre-temps, la Cour de Cassation cassait le premier jugement d'Alfred Dreyfus et ordonnait la réouverture de son procès. Un navire de guerre faisait force vapeur à destination de l'Ile du Diable, et l'espoir d'une grâce montait, cependant que dreyfusards et anti-dreyfusards faisaient le coup de poing ou se battaient en duel. Mais le 9 septembre 1899, un nouveau Conseil de Guerre, siégeant dans la morne ville de Rennes, déclarait encore Dreyfus coupable, bien que deux officiers sur cinq eussent voté l'acquittement. Le verdict contradictoire affirmait la culpabilité de l'accusé mais en lui trouvant des "circonstances atténuantes", sans autre précision, et réduisait la peine à dix ans de prison. C'était trop peu pour le traître, trop pour l'innocent, et de nature à ne satisfaire personne. Dreyfus fut grâcié officiellement un peu plus tard, mais ses partisans poursuivaient la lutte pour la réhabilitation et devaient finir par obtenir celle-ci, mais dans de telles conditions que la nature équivoque du procès n'en subsista pas moins jusqu'au bout.
    L'Affaire approchant ainsi d'un terme destiné à faire du bruit, les conspirateurs traduits en justice, les anti-revisionnistes étaient déjoués et arrêtés à tous les tournants. La grande Affaire, en fin de compte, avait trouvé son issue et ils avaient perdu la partie. Le gouvernement Waldeck-Rousseau se montrait décidé à affermir la République et à dompter les ennemis de celle-ci dans l'Eglise, l'Armée, dans les "ligues" comme dans la rue. La Ligue de la Patrie française, naguère dans tout son éclat, se désintégrait à présent. [...]

    Née dans la confusion de l'Affaire Dreyfus, l'Action Française fut dès le commencement une tentative de mise au point des grandes lignes d'une restauration française. [...]
    C'est au printemps de 1898 que deux de ces hommes de bonne volonté, Maurice Pujo et Henri Vaugeois, affligés par les malheurs de la patrie mais peu désireux pour autant de suivre l'Union pour l'Action Morale dans le camp dreyfusard, fondaient un Comité d'Action française en prévision des élections qui devaient avoir lieu cette même année. Dans l'appel aux électeurs du Comité, on présentait la campagne des dreyfusards comme une reprise du panamisme, une diversion destinée à servir les intérêts des politiciens vénaux et des financiers. Les deux fondateurs étaient inconnus: Vaugeois, à trente-quatre ans, l'aîné, le plus marquant des deux, professeur de philosophie de son métier et quelque peu centre-gauche par inclination, était animé de tout le patriotisme jacobin qu'on pouvait attendre chez un homme qui comptait parmi ses ancêtres un conventionnel régicide. Pujo, de huit ans son cadet, avait fréquenté le lycée d'Orléans au même moment que Charles Péguy, avait été couronné à dix-huit ans pour un essai sur la philosophie morale de Spinoza, puis s'était livré à de vagues recherches intellectuelles dominées par le wagnérisme et une certaine curiosité de la poésie allemande. Depuis l'âge de vingt ans, en 1892, il dirigeait une revue fondée par lui, L'Art et la Vie, l'une des nombreuses publications qui voguait alors sur les courants du narcissisme fin de siècle de la rive gauche. Ils enrôlèrent le cousin de Vaugeois, le capitale Jules Caplain-Cortambert, ainsi que l'ardent colonel comte Georges-Henri de Villebois-Mareuil, qui bientôt mourrait en combattant avec les Boers, en Afrique du Sud. Mais cet appel semble être passé inaperçu. N'ayant pu exercer d'influence sur le scrutin, le Comité languit tout l'été durant, mais ses esprits directeurs ne faisaient que commencer leur travail. Le 19 décembre 1898, L'Eclair, journal nationaliste dirigé par Ernest Judet, publiait une lettre dans laquelle Pujo avertissait les intellectuels prêts à participer à "l'action française" que le moment était venu. Pour Pujo, à ce moment-là, le but d'une telle action devait être "de refaire de la France républicaine et libre, un Etat organisé à l'intérieur, puissant à l'extérieur, comme sous l'Ancien Régime". Et cela "sans recourir aux formes du passé", car, Pujo prenait la peine de l'expliquer, "on ne fait rien avec les morts".
    Entre-temps, un groupe d'hommes qui croyaient sincèrement à l'importance des morts, à qui nous sommes redevables des traditions et de la base solide de toutes les sociétés humaines, avait fondé un mouvement qui devait d'abord noyer dans l'ombre ces timides tâtonnements. Organisée comme on l'a vu, afin de défendre le pays contre la subversion dreyfusarde, la Ligue de la Patrie Française débuta le 31 décembre, en un irrésistible flot d'activité. Pendant les quelques mois suivants, les membres du petit Comité d'Action Française, qui avaient joué un rôle décisif dans sa fondation, travaillèrent à organiser ceux des intellectuels désireux de défendre l'Ordre contre les prêcheurs et théoriciens de la Morale et de la Justice.
    L'article de Pujo dans L'Eclair n'avait pas été du goût de la respectable hiérarchie de la Patrie Française, désireuse d'éviter les violences de langage et les choses qui peuvent mettre en danger les mieux conduites des carrières politiques ou littéraires. Vaugeois et ses partisans ne devaient pas, dans ces conditions, tarder à conclure que la Patrie Française était un véhicule trop peu résistant, trop mou et pusillanime pour le salut de la France. C'est au mois de janvier 1899 que Vaugeois rencontrait pour la première Maurras, alors âgé de trente ans, et tous deux tombaient d'accord que la Patrie Française n'allait pas assez vite et, surtout, qu'elle n'allait vers aucun but défini. Ils entreprirent donc l'étude des possibilités d'une action indépendante, ils tentèrent vainement de rassembler les fonds nécessaires au lancement d'un journal du soir à un sou, et, en fin de compte, en désespoir de cause, ils mirent sur pied leur organisation propre.
    Le 20 juin 1899, au cours d'une conférence publique présentée sous le patronage de la Patrie Française et la présidence d'une des lumières de celle-ci, François de Mahy, Vaugeois présentait l'Action Française au public nationaliste. Un tract, publié à la même époque, mentionnait le chiffre probablement exagéré de six cents adhérents et proclamait le but "de créer un lien plus étroit entre le Peuple et ces hommes de haute culture dont l'action avait eu pour premier résultat la magnifique expansion de la Patrie Française". Une fois ce lien établi, on pourrait travailler ensemble au "retour d'une vie politique plus honnête".
    Enfin, le 10 juillet 1899, paraissait sous une couverture grise et en in-douze, le premier numéro du Bulletin du nouveau mouvement, le Bulletin, ou, comme il devait bientôt s'intituler, la Revue de l'Action Française. La "petite revue grise" allait paraître sous ce même format, tous les quinze jours, jusqu'en 1904, où elle fut publiée en plus grande dimension et sous couverture bleue. Bleu ou gris, ce bimensuel resta le centre des activités de l'Action Française jusqu'à 1908, et dans ses pages se reflètent les orientations, les discussions, les crises qui devaient aboutir à la transformation de ce qui avait été d'abord un mouvement républicain patriotique en un mouvement royaliste, le plus sui generis et le plus victorieux des mouvements néo-royalistes du XXe siècle.
    Ce que cette modification a de paradoxal apparaît si l'on se rappelle que parmi les initiateurs de l'Action Française, le 20 juin 1899, ne figurait qu'un seul monarchiste avoué. Vaugeois, professeur de philosophie du Collège de Coulommiers, ex-socialiste ; Pujo, qui, peu auparavant, flirtait avec l'anarchie, le premier président de la société, président de courte durée, François de Mahy, ex-ministre de la Marine, tous étaient républicains. Il y avait des bonapartistes, des catholiques, des libres penseurs, des positivistes, des démocrates parmi les adhérents. Quant à Maurras, apparemment le seul royaliste dans leurs rangs, des personnalités plus connues et plus actives l'éclipsaient encore et il consacrait une grande part de son énergie aux publications royalistes dont il était le collaborateur régulier. L'évolution de l'Action Française au cours des deux premières années de son existence est la conséquence de la rigueur avec laquelle certains de ses postulats furent suivis jusqu'à ce qui semblait être leurs conclusions les plus logiques. Et l'aspect le plus frappant de ce processus est le détachement manifesté à l'origine par certains de ces hommes qui, une fois qu'ils eurent déterminé leur position et tout ce qu'impliquait celle-ci, devinrent tenacement attachés à leurs convictions.
    Au cours de la conférence publique du 20 juin, reproduite dans le premier numéro de la revue, Vaugeois définissait l'Action Française comme une bande de partisans, tournée vers l'avenir dans son esprit comme dans ses buts. Chose peut-être plus importante encore, il exprimait déjà les conceptions religieuses empiriques qui resteraient une des caractéristiques distinctives du mouvement. "La morale française, déclarait-il, ne dépend pas d'une théorie... Elle peut être athée" (Vifs applaudissement dans la salle).
    L'admirable avec la foi catholique, "cette forme atténuée de christianisme, décantée par l'heureux génie de la France", était son sens pratique. Son discours entier était du même ton: Vaugeois se disait catholique parce que le catholicisme était français, il était républicain pour la même raison. La République n'était pas capable d'une résistance soutenue contre le sentiment général de l'instinct national. Avant longtemps, par conséquent, elle reflèterait cette tendance autoritaire qu'il était heureux de pressentir. Là, une partie de l'assistance s'agita, mal à son aise, mais il y eut quelques applaudissements. François de Mahy protesta: le ton du discours, l'humeur du public, l'un et l'autre étaient trop révolutionnaires et trop autoritaires à son gré. Mais Vaugeois eut vite fait de le rassurer: rien n'était plus loin de sa pensée que le césarisme ou la révolution. Nul ne connaissait mieux que lui les terribles dangers inhérents à l'action illégale, à la force brutale, au pronunciamiento, toutes choses que l'Action Française saurait fuir. [...]
    Ces précautions ne devaient pas durer. Le 1er août, Vaugeois qui, trois semaines auparavant, affirmait que l'Action Française se tournait non pas vers le passé mais vers l'avenir, changeait d'avis: "Réaction d'abord". Avant tout, déclarait-il maintenant, l'Action Française était un retour en arrière, une réaction. Une semaine plus tard, François de Mahy renonçait à la présidence en raison de l'antirépublicanisme trop explicite de Vaugeois [...]
    Le caractère français, les besoins nationaux sont définis de façon plus claire dans un autre des articles préliminaires de 1899: la France est catholique et doit donc se débarrasser des protestants, des francs-maçons et des Juifs ; la France est agricole, elle a donc besoin d'une politique protectionniste et d'un mouvement de retour à la terre ; la France est militaire, partant, sa gloire et la gloire de ses armes sont une condition de son bonheur ; la France est républicaine, elle n'est pas démocrate. Cependant cet empirisme restait éclectique: un mois après cette déclaration du caractère républicain de la France, Maurras rappelait dans ces mêmes pages que, pour sa part, il n'était pas républicain. La doctrine républicaine lui apparaissait comme puérile, et la République comme le dernier degré de la décadence française. Le lecteur sérieux, conséquent dans son patriotisme, persévérant dans la volonté de travailler de son mieux pour la France, devait s'en faire une raison une fois pour toutes: la France ne serait sauvée que par l'abandon du "légalisme" en faveur de la Justice. Rien d'étonnant à ce que de nombreux lecteurs fussent étonnés par de telles affirmations, et la Revue dut rappeler dans son numéro suivant que la discussion restait libre entre patriotes, réaffirmer que l'Action Française en tant que telle n'était pas royaliste et entendait ne lier partie avec aucune famille ayant régné.
    Et d'abord, le cercle de l'Action Française se cherchait une doctrine politique, tâchant à en dégager une par la discussion. On avait commencé par écarter ce qui déplaisait: la démocratie et le parlementarisme. Mais on se refusait à accepter des idées monarchistes ou même bonapartistes. Le groupe avait beau éprouver de la sympathie pour la famille d'Orléans, on estimait, en majorité, que la République serait durable et la Restauration impossible.
    Maurras, cependant, était à l’œuvre. Dans la royaliste Gazette de France du 6 mai 1899, il exposait son point de vue sur ce que devrait être la monarchie restaurée [...]
    Quelques semaines plus tard, comme le gouvernement commençait les poursuites contre les dirigeants royalistes, il décidait de répondre à ce défi des autorités par un défi personnel. Il écrivit un bref manifeste explicitement royaliste: "Dictateur et Roi", où il décrivait le double rôle qu'il envisageait pour le Prince, une fois restauré: "Châtier d'abord ceux qui se sont rendus coupables de crimes contre l'Etat ; puis commencer à reconstruire et à gouverner le pays".
    Cet écrit, sous sa forme manuscrite, aida à la conversion de plusieurs de ceux qui le lurent, à celle de Pujo, notamment. Maurras sollicita alors les idées des deux chefs royalistes proscrits: Buffet et Lur-Saluces, qui vivaient à Bruxelles. "Dictateur et Roi" augmenté grâce à leurs concours, puis annoté avec beaucoup de talent et d'adresse dialectique, devint la bible néo-royaliste, L'Enquête sur la Monarchie (1900). L'ayant lue, Vaugeois dit à Maurras: "Vous êtes le seul royaliste en France". "Joignez-vous à moi, lui répondit Maurras, nous serons deux". Il en fallut davantage pour convaincre Vaugeois. Toujours est-il qu'en 1901 lui aussi avait succombé. Deux articles de l'été de cette année-là expriment le royalisme qu'il vient de découvrir. Vouloir améliorer la République, écrivait-il, c'était poursuivre un espoir fallacieux. Le seul principe soutenable était le monarchique, qui apportait la seule conclusion logique à une recherche sérieuse de l'ordre et de la stabilité.
    Au moins de novembre 1899, Maurras tranquillisait Barrès, inquiet au sujet de l'influence subversive du journaliste monarchiste. Ses amis de la Revue, écrivait-il, ne cessaient d'opposer des objections à ses idées: "Je n'ai aucune influence sur Caplain, ou sur Copin-Albancelli, ou sur Spronck, ou sur Delebet, ou sur le colonel de Villebois-Mareuil... Je ne suis qu'une minuscule minorité, à laquelle s'opposent sans cesse Moreau et Vaugeois, eux-mêmes solidement appuyés par quatorze ou quinze champions prêts à prendre leur place. Il me paraît que la République est bien défendue". Mais ces défenses s'effondraient bientôt au son des trompettes de Maurras. En décembre 1900, l'association primitive était dissoute pour faire place à une autre. Caplain, co-directeur avec Vaugeois de la Revue, abandonnèrent avec Copin-Albancelli, et leurs amis l'entreprise "qui devait être dirigée désormais selon des principes entièrement différents du programme républicain et national sur lequel était fondé l'appel de la première Action Française". En l'espace de quelques mois, Vaugeois, maintenant seul directeur politique, Montesquiou et Moreau déclaraient publiquement leur conversion."(p.34-40)
    -Eugen Weber, L'Action française, Fayard, coll. Pluriel, 1985 (1962 pour la première édition états-unienne), 685 pages.



    _________________
    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Johnathan R. Razorback
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    Re: Eugen Weber, L'Action française

    Message par Johnathan R. Razorback le Mer 19 Sep - 15:04

    « Dès les débuts du siècle, les grandes familles d’affaires et de finance avaient transféré sinon leur allégeance du moins leur intérêt à la République, et les sources de revenus ouvertes à l’activité royaliste s’étaient mises à tarir. Les cotisants de la veille abandonnèrent une cause déjà perdue quand les chefs royalistes furent traduits devant la haute cour en 1899, pour rallier un républicanisme opportuniste plus prometteur en matière de pots de vin et, aussi, qui donnait des assurances d’ordre et de stabilité. Jusqu’à l’Eglise, la plus importante des chasses gardées du royalisme, qui passait à l’ordre établi, supprimant ainsi l’ultime excuse de ceux qui hésitaient encore à se rallier. Après 1892, le royalisme qui, depuis Sedan, manquait toutes les occasions, devint vraiment une cause perdue. Les premiers à s’en apercevoir, à en tenir compte, devaient être ceux dont c’était le métier de ne placer qu’à fonds gagnés.
    Ce n’étaient pas les seuls journaux monarchistes qui souffraient du manque de fonds, la presse nationaliste populaire, notamment
    La Libre Parole d’Edouard Drumont, et L’Intransigeant d’Henri Rochefort, qui faisaient appel aux sentiments chauvins et avancés que le boulangisme avait révélés, se plaignaient également de manquer de lecteurs, partant de trésorerie. Le public qui achetait les journaux préférait la niaiserie des grands quotidiens comme Le Matin aux opinions définies et parfois troublantes des feuilles d’opinion. Les personnes sérieuses lisaient Le Temps, bien sûr ; celles qui ne l’étaient pas, les journaux à un sou. Quant à la « bonne société », elle recherchait le carnet mondain de quelques gazettes à la mode (Le Gaulois, L’Echo de Paris), ou encore cette fraîcheur que les anciennes feuilles d’opinion avaient perdue depuis longtemps.
    En général, on achetait des journaux plus discrets pour ne recourir aux feuilles d’opinion qu’en période de crise, quand la trivialité des grands quotidiens ne suffisait plus. De ce point de vue, la crise et le scandale étaient le sang vital des journaux politiques. Ce n’est pas un hasard si les grands scandales qui ébranlèrent la Troisième République furent, tous, révélés, montés en épingle, déclenchés par des publications telles que
    La Libre Parole ou l’Action française. La Libre Parole avait fait ses débuts en révélant les pots-de-vin et la corruption parlementaire dans l’Affaire de Panama. L’Affaire Dreyfus –également attisée d’abord par Drumont- permit, elle aussi, de lancer de nouvelles feuilles. Après le compromis du procès de Rennes, l’intérêt de l’opinion pour l’Affaire Dreyfus faiblit et quand le ministre Waldeck-Rousseau, faisant preuve de poigne, dissipa tout espoir d’agitation effective, les feuilles politiques qui avaient connu une brève prospérité durent se disputer les suffrages d’un public qui diminuait tous les jours.
    Telle fut la toile de fond sur laquelle l’Action Française se détacha à son entrée en scène : trop insignifiante pour profiter des possibilités qui existaient en 1898 et 1899, elle se développa dans une période d’indifférence de l’opinion
    . » (p.40-42)

    « Dès le mois d’août 1899, pour répondre à l’arrestation par le gouvernement Waldeck-Rousseau des principaux chefs royalistes, Maurras et Vaugeois avaient appelé aux représailles effectives, et notamment à l’attaque de certains témoins au procès de Rennes, ainsi que d’autres ennemis de la nation. Mais ils s’étaient trouvé en minorité devant un Conseil de rédaction de l’Action Française, partisan d’une action plus modérée. Les deux hommes en avaient tiré leurs propres conclusions : « Ils ne veulent rien faire », disait Vaugeois, « ils ont peut-être raison de penser que le temps de l’action est passé. Cela signifie peut-être qu’il faut nous atteler sans délai à instruire et à enseigner ». « Et aussi, disait Maurras, à établir la matière de cet enseignement ! ». Si non e vero, e ben trovato : d’abord la Revue, les groupes d’étudiants fondés peu après, l’Institut projeté en 1905, ouvert en 1906, et enfin le journal, en 1908, étaient des entreprises pédagogiques prévues d’abord pour définir la doctrine, ensuite pour l’expliquer et l’inculquer aussi efficacement que possible.
    En janvier 1899, un rapport de police sur les Jeunesses Royalistes (qui avaient entrepris depuis 1895 la réorganisation des groupes dissous après le Ralliement et les élections de 1893) affirmait que celles-ci étaient le seul groupement royaliste sérieusement organisé et présentait un intérêt véritable. Près de cinq ans plus tard, un nouveau rapport de police consacré à l’activité des monarchistes ne contient toujours pas un mot sur l’Action Française. Quand l’Action Française apparaît enfin dans un rapport de police, il n’y est fait que brièvement allusion (mars 1905). Huit mois plus tard, toutefois, le ton change : l’Action Française est active dans le milieu étudiant, sa propagande a obtenu de nombreuses conversions ; la violence qu’elle prône, l’activité qu’elle inspire font qu’il faut la surveiller. Mais le mouvement nouveau dont « le ton philosophique et scientifique attire beaucoup de monde », n’est ni seul ni indiscuté : la ligue des Etudiants Patriotes, ainsi qu’un mouvement monarchiste, le Rayon, témoignent d’autant de vitalité au moins. Il n’empêche. En mai 1906, les indicateurs de police concluent que désormais les autres groupements réactionnaires ne pourront plus que suivre dans le sillage de l’Action Française.
    Que s’est-il passé entre 1899 et 1906 ? Comment le groupe infime qui se réunissait au Café de Flore en est-il venu à se faire reconnaître en tant que dirigeant la réaction en France ? La persévérance explique en partie son succès, et les capacités, la chance aussi, et le don de saisir le moment opportun.
    Ceux qui se rassemblaient au Flore en 1899 étaient jeunes : Vaugeois, à trente-cinq ans, était l’aîné. Maurras avait trente et un ans, Moreau vingt-quatre, Pujo vingt-sept ; Bainville, à vingt ans seulement, avait tout de l’écolier. Comparés aux hommes célèbres de la Ligue de la Patrie Française, ni leurs noms ni leur activité ne revêtaient une grande importance. Ce qui leur déplaisait dans la grande ligue qu’on venait de fonder, était que, visant au nombre, elle était devenue foule ; que, parce qu’elle voulait attirer le plus grand nombre, elle avait adopté les mots d’ordre qui feraient plaisir à tout le monde. En des discours balancés selon la meilleure tradition démagogique, afin d’atteindre le plus de suffrages et d’en écarter le moins possible, les orateurs de la Ligue –Jules Lemaître, François Coppée, Gabriel Syveton, Louis Dausset- se gardaient bien de formuler un programme concret pouvant porter ombrage à quiconque, se gardaient en fait de formuler une doctrine quelconque. Partant, déclaraient Vaugeois et ses amis, l’action publique de la Ligue s’en trouvait nécessairement divisé, affaiblie.
    Pis encore, la Ligue, bien qu’elle eût été fondée pour répondre à l’attaque idéologique des institutions de l’ordre, de la hiérarchie et de la discipline sociale, ne s’avisait pas que celles-ci ne pouvaient se défendre ou s’affirmer sans refus préliminaire de l’idéologie libérale qui avait rendu possible qu’on en fût arrivé là. Dreyfus avait été jugé, avait été trouvé coupable. Les têtes de l’Armée et de l’Etat l’affirmaient coupable. Mettre en doute l’autorité du tribunal qui l’avait condamné, de ceux qui le soutenaient, c’était mettre en cause le principe d’autorité lui-même, et, en même temps, l’existence de la Société qui ne pouvait s’en passer.
    Par rapport au bien de l’Etat, la culpabilité ou l’innocence de l’officier condamné était un problème accessoire, et ceux qui pensaient autrement là-dessus ne pouvaient le faire que conformément à un système de valeurs qui, appliquées, entraîneraient nécessairement la ruine de l’Etat et de la société. Insouciants ou conséquents, les dreyfusards étaient les ennemis de la France du fait qu’ils proclamaient des principes destinés à mener le pays à sa perte. […] Quand l’ordre, la structure même et la survie de la nation sont en jeu, le sort d’un seul doit être considéré comme sans conséquences, la question du juste ou de l’injuste comme en dehors du problème. Paul Bourget ne disait-il pas à Maurice Paléologue, peu avant la décision de la Cour de Cassation sur l’Affaire Dreyfus, en 1899 : « La Justice ? Eh bien, je m’en moque, de la Justice ! ».
    » (p.43-45)

    « [La] déclaration [de l’Action française] du 15 novembre 1899 était, en réalité, une critique générale de la liberté comme base de l’ordre social. Depuis un siècle, la déclaration des Droits de l’Homme avait dominé la pensée politique, les dreyfusards la brandissaient pour justifier leur opposition à l’Etat. Contre ceux-ci, contre la tradition dont ils se réclamaient, l’Action Française partait en guerre contre l’individualisme, la démocratie et toute la conception protestante du libre arbitre. Écartant tout absolu, elle fondait son argumentation sur un principe unique : l’existence de la nation, représentée par l’Etat. […]
    Une société ne pouvait espérer survivre que si elle était capable d’unité, de discipline ; à défaut de celles-ci, elle était nécessairement défaite par le jeu discordant des différents éléments qui la composaient. Les individus et les partis représentant les intérêts divers ne pouvaient se concilier, leur énergie ne pouvait être mise au service d’un bien commun que s’ils étaient arbitrés par une autorité supérieure, dégagée de tout intérêt particulier mais totalement dévouée cependant à l’intérêt général, investie de la puissance et du prestige lui permettant de rendre sa volonté efficace et de faire respecter ses décisions. […]
    En détruisant [l]es corps intermédiaires, en donnant à l’homme une liberté anarchique et illusoire, la Révolution de 1789 avait arraché la France à sa vraie ligne, à la ligne de son vrai développement. Elle avait mené les Français à agir selon des principes qui ne pouvaient que leur nuire. Elle avait mis en train un processus de désintégration morale et physique dont les résultats étaient partout visibles et devaient convaincre quand on les comparait à la prospérité, à la stabilité de jadis. La conclusion nécessaire de tout cela, déclarait Maurras, c’était que, si l’on partait patriote, on devait arriver royaliste. De plus, étant donné que la survie de la nation dépendait de la restauration rapide de la monarchie, tous les moyens étaient justifiés pour atteindre cette fin essentielle.
    Cette dernière prise de position paraissait en même temps séduisante et scandaleuse : c’était une vue toute nouvelle à faire entendre à une droite dominée depuis plus d’un siècle par son souci de l’ordre et de la sécurité publics. La plupart des conservateurs n’avaient jamais envisagé sérieusement que la violence pût s’avérer nécessaire, et plus spécialement la violence illégale, pour établir cet ordre et cette sécurité, pas même ceux qui avaient acclamé Thiers réprimant dans le sang la Commune de 1871. Mais pour les jeunes rationalistes en colère de l’Action Française, la violence, la force et l’astuce apparaissaient comme plus propres à procurer la victoire que l’indolence et le laisser-aller des mesures légales qui, jusque-là, n’avaient rapporté à l’opposition qu’impuissante et scandaleuse : c’était une vue toute nouvelle à faire entendre les années de stérile activité électorale à ne jouer la partie que selon la règle posée par l’adversaire. Les élections n’offraient d’intérêt que pour fournir de bonnes occasions de propagande ; un siège de député ne valait que comme plate-forme pour faire entendre ses idées. L’ultime recours de la restauration nationale résidait dans le coup d’Etat qui, seul, permettait d’espérer la victoire sur les puissants intérêts dont le sort était lié à la situation actuelle.
    En d’autres termes, à mesure qu’elle allait de l’avant, la doctrine de Vaugeois et de Maurras se développait en théorie de guerre civile. L’un et l’autre, ils étaient décidés à renverser le régime par tous les moyens, « y compris les moyens légaux », et ils déclaraient ouvertement cette intention. Si c’était une nouveauté que ces idées subversives apparaissant à droite, c’en était une bien plus grande encore de les exprimer en public avec toutes les intentions qu’on vous prît au sérieux. Maurras déclarait que pour arriver à ses fins il n’hésiterait ni devant l’assassinat ni devant l’emploi d’explosifs, ni à agir comme les anarchistes qu’il détestait, et cette conception toute nouvelle d’une conspiration en mouvement faisait frissonner délicieusement ses admirateurs nationalistes quand ils lisaient ses articles sanguinaires. Comme Louis Dimier le ferait remarquer bien plus tard, ni Maurras ni ses amis ne prenaient tout à fait au sérieux ces appels au sang, mais ils en tiraient la conviction rassurante « d’une volonté absolue d’aboutir ».
    » (p.46-48)

    "La mort de Syveton contribua à imposer un réalignement. Avec lui disparaissait le dernier dirigeant actif et intelligent d'extrême-droite, et son mouvement discrédité ne pouvait plus que se désintégrer. Ceux qui restaient étaient vieux et fatigués. Une autre grande organisation de la droite, la Ligue des Patriotes de Déroulède, elle aussi, était en train de s'effondrer et, peu après la mort de Syveton, elle disparaissait. Lentement, comme à contrecœur, l'opinion nationaliste se tourna vers la seule organisation restante qui fût unie et qui disposât d'une voix. Au début de 1906, les candidats royalistes, soutenus par l'Action Française, remplaçaient les candidats nationalistes." (p.49-50)

    "Les désordres suscités par les inventaires devaient fournir à l'Action Française sa première grande chance, et elle sauta dessus. Le groupe qui se levait pour défendre l'Eglise n'était pas un groupement catholique: plusieurs de ses chefs, comme on l'a vu, nourrissaient des opinions absolument opposées à l'orthodoxie. Maurras lui-même paraît avoir respecté le catholicisme essentiellement parce qu'il avait épargné à l'humanité un christianisme oriental, corrupteur et anarchique par nature, mais il avait le tact de ne pas le déclarer aussi brutalement, de crainte de choquer ses amis croyants. Quelles que fussent ses vues sur le catholicisme, il savait le prix de l'alliance des catholiques. Tant que durerait cette alliance, trêve à l'analyse. Et il insistait sur le fait que les questions religieuses n'intéressaient pas l'Action Française: "Nous ne voulons traiter que de politique. Nous ne voyons les questions de religion qu'en termes de politique. Et, politiquement, un Français patriote ne connaît d'autre intérêt religieux que celui du catholicisme". Comme un prêtre, membre du mouvement, le faisait remarquer:
    "On n'entre pas chez nous si l'on n'est, politiquement, catholique ; métaphysiquement, soyez ce que vous voulez"
    ." (p.52-53)

    "Au cours des premières années du siècle, Maurras et ses amis déployèrent, en outre, une intense activité dans un autre domaine qui leur convenait mieux, celui de l'Université au service de leur cause. Les origines en remontent aux dîners de quinzaine des sympathisants du Boeuf à la Mode [6-8 rue de Valois], le restaurant du Palais-Royal. Paul Bourget y participait. Y venaient également Furcy-Raynaud, directeur de la Bibliothèque de l'Arsenal ; le chef royaliste Lur-Saluces, rentré de son exil à Bruxelles après l'amnistie de 1900 ; le député breton Jules Delahaye ; l'historien Gustave Fagniez, fondateur avec Gabriel Monod de la Revue historique ; Camille Bellaigue, musicologue et chambellan du pape ; et aussi, pour rétablir l'équilibre, Antoine Baumann, positiviste, exécuteur testamentaire d'Auguste Comte. Il y avait encore plusieurs officiers, quelques prêtres, et, naturellement, l'équipe de la Revue de l'Action française. Ces dîners étaient suivis de débats et, à l'occasion, de conférences sur tel ou tel aspect littéraire, historique ou politique des doctrines d'Action Française. Enhardi par le succès de ces réunions improvisées, Vaugeois, qui présidait, et ses amis organisèrent bientôt des conférences et des réunions publiques. Le médiévaliste Auguste Longnon, favorable à leurs idées, participa à la première de celles-ci, consacrée à Jeanne d'Arc. Léon de Montesquiou suivit, puis ce fut le tour des deux professeurs du mouvement, Vaugeois et l'historien d'art Louis Dimier." (p.54)

    "Bien que Fustel, mort en 1889, n'eût été ni monarchiste ni catholique pratiquant, il plaisait aux nouveaux royalistes en raison de son "patriotisme historique et de son refus d'accepter les théories qui attribuaient des origines germaniques aux institutions françaises". Il avait un autre grand avantage: celui d'être peu lu et peu apprécié par les maîtres qui faisaient loi dans l'Université. Sa mémoire n'était donc pas teintée de républicanisme, et son culte n'était chasse gardée de personne. Sans doute, la célébration de ce soixante-quinzième anniversaire, alors que les précédents étaient passé inaperçus, pouvait sembler étrange. Sans doute, l'Action Française ne possédait apparemment aucun titre à la commémoration de cette gloire négligée même par les élèves de Fustel. D'un autre côté, personne de mieux qualifié pour le faire n'avait manifesté le moindre intérêt.
    S'étant donc assuré l'autorisation de la veuve de l'historien, Dimier rassembla un comité d'où il exclut soigneusement quiconque se trouvait le moins du monde en relation avec le parti dreyfusard, et prit les dispositions nécessaires. Ce comité comprenait Barrès et Bourget, Jules Lemaître et Auguste Longnon, Fagniez, Louis Léger du Collège de France, Gustave Schlumberger de l'Académie des inscriptions, le caricaturiste Jean-Louis Forain, Alfred Rambaud, ancien ministre de l'Instruction publique (brouillé avec Ernest Lavisse à propos de l'Affaire Dreyfus), et beaucoup d'autres dignitaires ; mais ce choix brillait surtout par les absences. [...]
    Fatalement, on en parla. Les anciens élèves de Fustel se fâchèrent. Les revues savantes firent écho à leurs protestations. Les éleves de l'Ecole Normale où Fustel avait enseigné entrèrent en lice. Jean Jaurès, Albert Petit et Paul Guiraud dénonçaient la conspiration des royalistes qui consistait à voler un cadavre, à priver l'historiographie républicaine d'une de ses gloires indiscutables jusque-là. Le
    Journal des Débats, conservateur influent, insistait. Les membres du comité se mirent à présenter leur démission. Mme Fustel de Coulanges retira son autorisation. Emile Gebhart, de l'Académie française, qui avait accepté de présider les cérémonies, se déroba. [...] Les orateurs hésitants n'en persistèrent pas moins, et la réunion du 18 mars 1905 remporta un vif succès." (p.54-55)

    "L'année 1905, à beaucoup d'égards, fut celle des commencements. Au mois de janvier, faisant suite aux conférences publiques et née d'elles, une Ligue d'Action Française se fondait, pour des raisons financières surtout, afin de solliciter des fonds et des abonnements à la Revue. Au mois de décembre, Lucien Moreau organisait les sympathisants étudiants en ce qui devait devenir le premier groupe d'étudiants d'Action Française, qui commença par se réunir deux fois par mois pendant l'année scolaire. Mais l'Institut, qui n'ouvrit ses portes qu'en février 1906, fut la plus vivace de ces créations.
    Comme la Ligue, l'Institut devait naître de la campagne Fustel de Coulanges. Les conférences avaient été un succès, il importait à présent de ne pas perdre la force vive d'un aussi heureux départ. Une campagne intense et rapide avait attiré l'attention du public sur Fustel de Coulanges et sur l'Action Française en même temps. Puisque l'on pouvait persuader aussi rapidement un public qui, jusque-là, ignorait tout de l'historien, de s'intéresser à celui-ci, et même de lire ses oeuvres, il devait être possible, sans doute, d'en faire autant pour d'autres penseurs, dans d'autres domaines chers à l'Action Française. Il fallait des maîtres, une salle où ils se feraient entendre, un programme d'études. Mais avant tout, il fallait de l'argent pour que tout cela fût possible. On en trouva avec l'aide du colonel Fernand de Parseval, hôte habituel des dîners-débats du
    Boeuf à la Mode et directeur d'un groupe royaliste appelé "Tradition et Progrès". Les fonds une fois rassemblés, on mit au point les plans au domicile d'un autre habitué du Boeuf à la Mode, le comte de Courville, directeur des usines Schneider au Creusot, ou, pour être plus précis, dans le salon de la femme de celui-ci.
    Mme de Courville, grande amie de Maurras, grande amie de Barrès, et plus encore de Mme Barrès, devait s'affirmer avec le temps l'une des amies les plus loyales et efficaces de l'Action Française. Son charme, son énergie, sa finesse de mondaine, elle les plaça au service de celle-ci, usant aussi de ses relations dans le monde catholique. Son fils Xavier, ses deux gendres, Jean Rivain et Pierre Gilbert, brillèrent parmi les premiers militants de l'Action Française. Elle-même présida personnellement aux entretiens d'où devait sortir l'Institut d'Action Française.
    L'Institut fut créé pour dispenser un enseignement sur tous les aspects de la doctrine néo-royaliste. Des cours y étaient donnés sur la politique, les sciences sociales, les affaires internationales, le nationalisme et le régionalisme -c'est-à-dire l'histoire nationale et régionale. Selon les préceptes pédagogiques d'Auguste Comte, dont Maurras admirait les ancêtres royalistes, les tendances catholiques et l'autoritarisme systématique, chacun des cours, partant chacune des chaires, reçut un nom symbolique: le nationalisme fut représenté par Maurice Barrès, l'histoire provinciale par Louis XI, la politique par Sainte-Beuve. Cette dernière chaire eut pour détenteur Maurras, qui consacrait un cours à l' "empirisme organisateur", sa fameuse formule, défini comme moyen terme où se rencontrent expérience et raison pour donner la politique pratique, débarrassée des systèmes vides ou simplistes et de la routine à courte vue. Un cours spécial de "positivisme", professé par Léon de Montesquiou, était placé sous l'invocation de Comte en personne, dont la philosophie subordonne l'individu d'abord à la famille, puis à la Société, puis à l'Etat, et qui tend vers un absolutisme quasi hégélien. Un autre cours spécial de politique catholique, baptisé d'après le
    Syllabus de Pie IX, devait être donné par un prêtre, exclusivement et inauguré par l'abbé Appert, vicaire d'Attigny, près de Châlons-sur-Marne. Lucien Moreau, qui avait été l'un des premiers à féliciter Maurras de son apologie du colonel Henry, fut le premier titulaire de la chaire Barrès du nationalisme. Un autre habitué du Boeuf à la Mode, l'imposant jésuite Georges de Pascal, philosophe, historien, économiste, sociologue, collaborateur et ami La Tour du Pin, enseigna d'abord les sciences sociales, avant de reprendre la chaire de politique catholique.
    Dimier avait accepté la fonction de directeur de l'Institut. Aidé de Vaugeois, il réussit à attirer quelques-unes de leurs relations universitaires, parmi lesquelles Pierre Lasserre et Franz Funck-Brentano, déjà mentionné. Les conférences se firent chapitres, les cours devinrent livres. Mais ces livres réclamaient un éditeur: pour répondre à ce besoin, Rivain, qui disposait des revenus appréciables d'une grande affaire d'objets religieux à l'ombre de Saint-Sulpice, fonda la Librairie Jean Rivain pour publier les écrits des membres de l'Action Française et de leurs amis. L'Institut, la Revue, la Librairie: l'appareil d'action intellectuelle était mis en place. Les responsables prenaient plaisir à comparer leur entreprise et celle des Encyclopédistes, contre l'influence desquels ils s'élevaient, contre l'héritage desquels ils n'allaient pas cesser de lutter
    ." (p.55-57)

    "L'agitation et les violences des Camelots au cours de ces années d'avant 1914, inquiétèrent plus les conservateurs, et même les conservateurs royalistes, que choquaient et indisposaient l'action illégale et l'emploi voyant de la force, que les ouvriers, qui restaient les spectateurs indifférents en général ou amusés de ces dissensions entre bourgeois." (p.61)

    "Léon Daudet était le fils de l'une des gloires des lettres républicaines. Son père, Alphonse, le créateur de Tartarin et de Numa Roumestan, était natif de Nîmes et grand ami de Mistral. [...]
    Léon avait grandi dans la bonne société républicaine, fréquentant les Hugo et les Berthelot, ami de Zola et connaissant tous les écrivains de quelques notoriété. Après avoir commencé sa médecine, et l'avoir abandonné en raison d'une injustice, réelle ou fausse, au concours de l'internat, il s'était mis à écrire, et s'était vengé de la médecine dont il avait ridiculisé les pompeux mandarins dans
    Les Morticoles (1894). A vingt-deux ans, au moment de la crise boulangiste, il avait pris parti pour la République avec le même zèle que plus tard contre elle. Les étudiants de 1899 n'étaient pas nationalistes et, en général, ils n'admiraient pas Boulanger. Mais Daudet avait déjà une façon de donner une expression à ses sentiments qui pouvaient lui occasionner des ennuis. Des années plus tard, il assura avoir été arrêté pour avoir crié "A bas Boulanger", longtemps avant d'avoir crié "Vive le Roi". [...]
    En 1891, Léon épousait Jeanne Hugo, soeur de son meilleur ami, Georges Hugo, et petit-fille du poète. Le mariage, mariage civil seulement, ne fut pas une réussite. Le couple eut un fils et divorça en 1895. Il semble que Daudet ait contracté à la suite de cette expérience malheureuse une rancune durable à l'endroit de ses ex-amis. Ses souvenirs, mordants toujours, mais généralement de bonne humeur, paraissent se rembrunir dès qu'apparaît la famille Hugo, et il n'est pas impossible que ce ressentiment personnel ait influencé son attitude publique ultérieure.
    En 1903, âgé de trente-six ans, Daudet se remariait, cette fois moins loin de chez lui. Sa seconde femme, Marthe Allard, était doublement sa cousine germaine puisqu'elle était fille de la sœur de son père, qui avait épousé le frère de sa mère. C'est Marthe qui le ramena au catholicisme. C'est elle également qui l'influença en vue d'une autre conversion, non moins importante que la première, en l'inclinant vers la cause royaliste à laquelle il allait désormais dévouer sa vie. Comme tant d'autres, il devait désormais passer de l'anti-sémitisme à l'antidreyfusisme, et, de là, à l'Action Française
    ."(p.62-63)

    "Là où Maurras expliquait froidement, logiquement, Daudet séduisait par sa verve, son feu, donnant un corps à ce qui, jusque-là, n'était qu'une doctrine." (p.65)

    "De 1908 à 1915, l'appel aux souscripteurs en vue de la lutte "contre l'or juif" rapporta 283 000 francs, versés en majorité par de petits souscripteurs, dont beaucoup appartenaient à la noblesse provinciale qui, loyalement, prenait sur ses maigres avoirs pour permettre au drapeau royaliste de continuer à flotter.
    Une des ressources prévues ne devait fournir que très médiocrement: le riche prétendant en personne, Philippe, duc d'Orléans. Le Duc, qui s'intéressait plus aux voyages et aux maîtresses qu'à ses droits sur un trône plutôt précaire, s'efforçait de remplir les obligations que le sort lui avait imparties. Mais à part le fait que, vers 1907, la politique antidreyfusarde de l'Action Française ne lui inspirait que de l'antipathie, les fonds royaux devaient pourvoir à nombre d'entreprises politiques, parmi lesquelles l'Action Française, pour n'être pas la moins exigeante, n'en était pas moins la plus jeune. D'autres journaux anciens et bien établis -le
    Soleil, le Gaulois, la Gazette de France- arboraient la bannière royale et sollicitaient les francs du roi." (p.67)

    "L'Action française prit des lecteurs non seulement au Soleil et au Gaulois, mais encore aux autres journaux nationalistes. Les royalistes qui s'étaient abonnés à La Libre Parole parce qu'elle était antisémite, ou à l'Autorité bonapartiste en raison de son ton décidé et de son antidreyfusisme, se rallièrent à un journal qui avait tout cela et qui, de plus, était monarchiste. Des républicains, d'autre part, enchantés par son autoritarisme, l'achetaient malgré ses idées royalistes. Les dons affluaient de Paris et de province et ces ressources, si insuffisantes qu'elles fussent, c'était cela de moins pour la concurrence. Le premier résultat positif de l'apparition de l'Action française à l'étal des marchands de journaux de Paris fut donc la gêne apportée aux publications et mouvements qui lui étaient les plus proches." (p.68)

    "Le premier numéro parut le 21 mars 1908. L'article de tête signé des principaux collaborateurs appelait tous les Français à s'élever contre la République. Le quotidien affirmait, non pour la dernière fois, que rares étaient ceux qui croyaient au régime et que, de toute façon, ils se faisaient de plus en plus rares. Quelques minutes de réflexion devaient suffire à convaincre quiconque de ce qu'un roi était nécessaire à la France si on voulait la détourner du chemin en pente qu'elle suivait depuis la Révolution. A part les articles signés de Léon Daudet et d'Henri Vaugeois, co-directeurs, et de Maurras, Léon de Montesquiou, Lucien Moreau, Jacques Bainville, Louis Dimier, Bernard de Vésins, Robert de Boisfleury, Paul Robain, Frédéric Delebecque et Maurice Pujo, une interview triomphale de Jules Lemaître paraissait, où l'écrivain expliquait sur deux colonnes comment il "avait trouvé le port, enfin, en devenant royaliste"." (p.69)

    "Un éminent professeur d'allemand à la Faculté des Lettres, Charles Andler, avait emmené un groupe d'étudiants visiter l'Allemagne, au cours des vacances de Pâques. Le voyage pour but d'améliorer les relations entre les deux pays, et, en réalité, les étudiants eurent droit à un accueil presque officiel de la part de ceux qui les recevaient en Allemagne. L'idée de ces déplacements, officiellement ou semi-officiellement sanctionnés, sous la conduite d'un professeur d'Université qui se trouvait être le disciple connu de Jean Jaurès et l'ami intime de l'éminence grise du socialisme, Lucien Herr, exaspérait les nationalistes, opposés à toute sorte de mesures de modération de nature à faire fléchi, en France, la volonté de revanche. A la rentrée, les bagarres organisées éclatèrent à la Sorbonne et autour de celle-ci. Le voyage en Allemagne avait été critiqué par l'Action française du 24 avril [1908]. Le 4 mai, une réunion était annoncée "Contre l'oubli de 71", en avant-propos à des démonstrations à la Sorbonne et au Quartier Latin, ayant pour but de faire suspendre les cours d'Andler. Dans une lettre au Temps, du 10 mai, le professeur expliquait que le voyage avait eu lieu principalement afin de permettre aux étudiants de bénéficier du demi-tarif en tant que membres d'un groupe conduit par un professeur, comme prévu par les règlements. Les manifestations n'en furent que plus violentes. De sordides raisons matérielles n'excusaient pas cette corruption de la jeunesse française, qui avait mieux à faire et des choses moins dangereuses que d'aller apprendre l'allemand à la source. Le 16 mai, Vaugeois se félicitait du réveil nationaliste obtenu par sa campagne: "Le nationalisme, notre sentiment de 1898, notre mouvement initial. Voilà ce qu'on redécouvre, identique, intact, chez ces jeunes gens"." (p.70-71)

    "Le 16 novembre 1908, pour la première fois, les jeunes royalistes se joignaient au groupe d'étudiants de Lucien Moreau, pour vendre des numéros de l'Action française dans les rues de Paris. Les Camelots du Roy étaient nés. Munis du permis de colportage délivré par la Préfecture de Police, recrutés partie dans le groupe royaliste du XVIIe arrondissement organisés par Henry des Lyons pour la vente des journaux à la porte des églises le dimanche matin, partie parmi les ouvriers et les employés royalistes de l'Accord Social, de Firmin Braconnier, il comprenait des étudiants des classes supérieures comme les trois frères Réal del Sarte, Théodore de Fallois, et Armand du Tertre, aussi bien que des recrues de situation plus humble, tels Marius Plateau, garçon de course à la Bourse, Lucien Lacour, menuisier, et Louis Fageau, commis-boucher. Certains des Camelots gagnaient leur vie en vendant le journal, d'autres le faisaient bénévolement. Pour la plupart, ils devaient être, comme Georges Bernanos, assez peu préoccupés par la théorie, les idées "maurrassiennes" qu'ils étaient censés défendre." (p.72)

    "Cette politique réussit. Au cours de cette même année [1909], il y eut soixante-cinq sections de Camelots établies à travers la France entière, et quelque six cents membres pour Paris seulement. Mais les obligations des Camelots étaient lourdes, -il leur fallait vendre les journaux le dimanche matin et se tenir toujours disponibles pour les défilés et manifestations- et il semble qu'un tiers seulement des effectifs parisiens ait été réellement actif. En théorie, un tel manque au devoir devait se traduire par l'expulsion ou, au moins, la suspension. En pratique, comme l'Action française tenait au nombre d'adhérents, un compromis s'établit dès 1910: on créa une sorte d'élite de l'élite: les commissaires, sur qui on pouvait compter dans toutes les circonstances. Armés de cannes plombées et de gourdins, les commissaires maintenaient l'ordre dans les réunions, servaient de serre-file au cœurs des défilés d'Action Française, de gardes du corpus des dirigeants, surveillaient les bureaux et formaient une sorte de corps de troupe pour entreprise de tous genres.
    Les manifestations des Camelots au cours des cérémonies républicaines, les impertinences et les farces dont ils se rendaient coupables mettaient la police et la presse sur les dents. Aux environs de 1909, la police considérait qu'ils constituaient la plus turbulente des organisations de droite. Ils parlaient de coup d'Etat dans la demeure de sympathisants, comme chez la duchesse de Rohan, par exemple, et les milieux officiels en frémissaient. Lors du voyage du président Fallières, à Nice, un des tous premiers soucis des autorités fut de le protéger des violences éventuelles de l'Action française. A Paris et en province, on surveillait les mouvements des Camelots, et, visiblement, la police s'inquiétait plus de leurs intentions que des menaces venant de la gauche. [...]
    La sorte d'activité que les nationalistes intégraux préféraient n'était pas pour les faire considérer d'un bon œil par un certain nombre de personnes de leur propre bord, royalistes comme eux. Plus révolutionnaire que conservatrice, l'Action Française poussait sa campagne antidémocratique et antirépublicaine sans regarder de trop près au genre d'appui sollicité. Et les sympathies qu'elle manifestait à l'égard des revendications économiques des postiers, des inscrits maritimes et des travailleurs du rail, dont l'agitation devait remplir l'année 1909 tout entière, faisaient enrager de nombreux conservateurs royalistes, dont la défiance pour leurs nouveaux alliés se trouvait accrue par le sentiment que la nouvelle formation n'était pas beaucoup plus en faveur de l'ordre établi, pas beaucoup plus prête à soutenir celui-ci que ne l'étaient les travailleurs syndiqués. En effet, comme le faisait remarquer un journal de gauche, l'Action Française se trouvait à l'extrême gauche du royalisme ; et les monarchistes ancien style n'avaient jamais soupçonné même que le royalisme pût avoir une gauche. Au mois d'avril 1909, le Bureau politique du Prétendant ordonna l'arrêt de toute participation aux activités ouvrières, et, pour une courte période, l'Action Française s'inclina.
    S'il entrait un certain opportunisme dans le doigt de cour que l'Action Française faisait aux travailleurs, il y entrait également, comme nous le verrons, un sincère effort pour gagner les ouvriers à un programme de réconciliation sociale. Les vieux orléanistes répugnaient aux deux. Ils se méfiaient autant des préoccupations sociales que de la violence. De tels hommes étaient sûrement d'accord avec l'observateur qui, au cours de l'été 1909, se déclarait convaincu que l'Action Française n'hésiterait pas à s'associer avec ses ennemis de la veille, "fussent-ils anarchistes, collectivistes et ainsi de suite, à condition que ce soient des révolutionnaires". Ces mêmes tendances étaient confirmées par leurs façons de briser les statues, de distribuer des coups de canne, d'interrompre les cérémonies, d'attaquer les hommes publics, leurs façons de voyous, en général
    ." (p.74-75)

    "Cette opposition entre les deux parties éclata au début de 1910, lors de l'inauguration officielle de la statue de Jules Ferry, quand un Camelot, Lucien Lacour, sortit de la foule pour gifler le président du Conseil, Aristide Briand. Ferry était le père de l'Ecole laïque, contre laquelle l'Eglise venait une fois de plus de s'élever. Briand était le plus connu des hommes politiques à qui l'on devait la séparation de l'Eglise et de l'Etat. La gifle de Lacour prenait donc une signification qui dépassait la simple voie de fait ; mais c'était la voie de fait, et commise sur la personne du président du Conseil, qui choquait les personnes respectueuses de tous les partis. Il était mal de briser les statues, pis encore de brutaliser les professeurs dans les amphithéâtres de la Sorbonne, mais qui pouvait être sûr que les hommes capables de malmener des premiers ministres, même des premiers ministres républicains, se retiendraient de malmener les bien pensants eux-mêmes.
    L'offensive des
    bien pensants fut déclenchée le 20 mars 1910, par Le Gaulois d'Arthur Meyer, le journal préféré des milieux élégants, avec l'interview du duc d'Orléans, à Séville, dans laquelle le Prétendant exprimait sa désapprobation des violences exercées par les Camelots et laissait entendre qu'au cas où celles-ci se poursuivraient, il se verrait peut-être dans l'obligation de désavouer et les Camelots et l'Ancien Française. [...] Cette dispute s'aigrissait encore d'une autre affaire: l'Action française s'était faite l'écho de plaintes selon lesquelles Maxime Réal del Sarte, alors au service, était l'objet d'un traitement défavorable de la part de ses supérieurs. L'Action française attaquait là les représentants de l'ordre établi. Elle n'hésitait pas à critiquer l'armée, bien qu'en majorité les officiers fussent conservateurs et catholiques. [...] Cette interview, reproduite dans la plupart des journaux de Paris et de province, jeta la consternation parmi les dirigeants de l'Action Française. [...]
    Ils avaient promis de renoncer à l'emploi de la force ; il n'y aurait plus de violences dans les rues: "La politique des barricades est abandonnée"."
    (p.76-77)
    -Eugen Weber, L'Action française, Fayard, coll. Pluriel, 1985 (1962 pour la première édition états-unienne), 685 pages.



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Johnathan R. Razorback
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    Re: Eugen Weber, L'Action française

    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 5 Oct - 19:50

    "En octobre [1910] les cheminots appuyèrent leurs revendications, auxquelles on avait fait la sourde oreille, d'une grève de courte durée qui immobilisa l'activité ferroviaire dans la France entière. Briand, alors président du Conseil, riposta en mobilisant les grévistes, ce qui brisa la résistance des syndicats. L'Action Française, qui détestait Briand et les compagnies de chemins de fer plus que les grèves, témoigna de la sympathie aux syndicalistes. Indigné, le Bureau Politique fit savoir au Duc d'Orléans qu'une telle attitude compromettait sérieusement sa cause dans les régions fermement conservatrices, en province. Ainsi menacés à nouveau par la droite, les chefs de l'Action Française durent s'expliquer dans une série d'articles, soulignant que, s'ils se déclaraient du même côté de la barricade que les ouvriers révolutionnaires, ce n'était que dans certaines conditions, comme, par exemple, contre "le sabre juif" des généraux chargés de réprimer les grèves.
    Mais, cette fois, ils ne pouvaient esquiver. Le crime de gauchisme se compliquait "de la faute impardonnable consistant à attaquer l'armée de la nation". Le 30 novembre, la
    Correspondance Nationale, l'organe officiel du Bureau politique royaliste, publiait un article qui, pour tout initié, était la condamnation directe de l'Action Française. Pour couper court à tout malentendu, l'article était suivi d'une déclaration du Duc en personne, sous forme de lettre à Larègle, par laquelle le Prince désavouait l'Action Française, critiquait les attaques contre Larègle [...] Le Duc, selon la presse, ne connaissait plus ceux qui s'étaient révoltés contre lui. Les dirigeants de l'Action Française ne rentreraient au parti royaliste qu' "après leur complète soumission et ayant founi les preuves et les garanties formelles de sincérité de cette soumission."
    Comme devait l'expliquer Dimier, par la suite [...] deux réactions sont possibles en cas d'excommunication catégorique et non équivoque: ou bien déclarer que l'on servira la cause sans tenir compte du chef, ou bien affirmer que ce chef a été trompé. "Ni l'une ni l'autre ni vaut rien. Cependant nous ne pouvions nous taire, car nous ne voulions pas nous dissoudre. Nous choisîmes la seconde excuse, comme moins insoutenable, comme réservant en quelque manière l'obéissance, enfin comme laissant place aux accommodements".
    Si bien que le journal était rempli de la dénonciation passionnée de Larègle et de sa coterie, néfastes conseillers de leur prince, semeurs de discorde et de dissension. Les royalistes de l'ancienne école répondaient de la même encre. Après deux ans de feintes et d'esquives, c'était la lutte ouverte à qui aurait la haute main sur le parti royaliste et les finances de celui-ci, à qui aurait l'oreille du Duc. [...]
    La lutte entre les vieux royalistes et leurs rivaux se poursuivit tout au long de l'hiver 1910 et du printemps de l'année suivante.
    Le Gaulois et la Correspondance Nationale perdraient des "abonnées dégoûtés", l'Action française semblait avoir le vent en poupe. De part et d'autre, on recrutait des bouchers et autres "durs" pour se défendre et, des deux côtés, il arrivait parfois qu'on fit appel à des amis des milieux anarchistes ou socio-révolutionnaires pour troubler les réunions publiques du camp d'en face. Le conflit revêtait un aspect paradoxal du fait que l'Action Française s'était assurée l'appui de familles légitimistes, aux yeux de qui les Orléans étaient des parvenus. Répugnant à accepter la succession des Orléans lors de la mort du Comte de Chambord, certains avaient abandonné la cause jusqu'au moment où Maurras avait ranimé leur foi de leur résolution par son Enquête sur la monarchie. Pour ces vieux chouans, héritiers des légitimistes ultras, l'Action Française était le seul mouvement à témoigner de quelque intelligence et de quelque caractère. La rupture avec le descendant de Philippe Égalité les comblait d'aise." (p.78-80)

    "Si en vogue que fût devenu le nationalisme intégral sur la Rive Gauche vers 1911, les étudiants restaient en minorité dans la bande de durs commandée par Pujo et Réal del Sartre. Au nombre des cinquante Camelots arrêtés à l'occasion des manifestations du 14 juillet 1911, on dénombrait vingt-quatre employés, cinq artisans et six étudiants seulement (dont un professeur)." (p.84)

    "Si le recrutement d'Action Française était socialement hétérogène, il était presque uniformément catholique." (p.84)

    "La lettre du pape fut interprétée comme une victoire pour l'Action française et le parti intégriste. Sillonistes et partisans du nationalisme intégral s'étaient un moment disputé l'autorité sur les milieux catholiques. Actifs en province, le Sillon attirait les curés de village, membres des organisations de jeunesses catholiques, ainsi que ceux de la plus conservatrice Action libérale. Le Sillon avait organisé des cercles ouvriers que l'Action Française couvrait de regards chargés de convoitise et, à présent, il faisait son entrée dans le domaine déjà encombré du journalisme politique. L'artillerie lourde du nationalisme intégral avait été mise en batterie contre ces dangereux adversaires, et leur condamnation par le Saint-Siège fut une cause de réjouissance, Chaussée d'Antin [domicile de l'AF en 1910]. Les démocrates chrétiens étaient momentanément vaincus, mais l'Action Française s'était fait des ennemis mortels, puissants, et, seules, les interventions les plus persuasives devaient empêcher qu'une condamnation du même genre ne vînt la frapper à son tour, dans les années de l'avant-guerre." (p.86)

    "La Tour du Pin restait royaliste et, en 1905, adhérait à l'Action Française." (p.87)

    "Les monarchistes soutenaient les grévistes de Draveil contre la police de Clemenceau ; Emile Janvion, qui avait été un des fondateurs de la C.G.T. et qui était devenu royaliste, fut un des quatre syndicalistes poursuivis pour avoir pendu le buste de Marianne à l'extérieur de la Bourse du Travail de Paris ; de jeunes nobles incitaient les bien pensants de province à tendre une main fraternelle aux ouvriers, et les moins jeunes déclaraient à qui voulait les entendre qu'une patrie socialiste serait la patrie quand même. "Même sous le drapeau rouge, nous servirions la France !" affirmait Etienne de Resnes à son auditoire ouvrier de Béthune, aux applaudissements conjoints des nationalistes et des socialistes. De grandes réunions avaient lieu au cours desquelles Daudet disait sa sympathie pour la C. G. T., et Pujo louait les syndicalistes mis en prison -exactement comme les Camelots- en raison de leurs convictions politiques. Les travailleurs témoignaient de la curiosité, ils n'étaient pas mécontents de l'opposition violente de l'Action Française au gouvernement et ils applaudissaient aux attaques de Lacour contre Briand." (p.90)

    "Né en 1878, et donc de dix ans plus jeune que Maurras, Valois avait fait le tour du monde en gagnant sa vie, au cours de sa jeunesse, vécu quelque temps aux Indes et en Russie où il avait été précepteur dans une famille noble. De retour à Paris en 1904, il avait trouvé du travail dans l'édition. C'était un autodidacte insatiable et, en 1907, il publiait un livre exposant sa "philosophie de l'autorité", mélange capiteux de syndicalisme révolutionnaire et d'autoritarisme, intitulé L'Homme qui vient. Maurras aima le livre et l'auteur, à qui il trouva une place dans la maison d'édition de Jean Rivain, devenue entre-temps la Nouvelle Librairie Nationale. Mais si Maurras se réjouissait de cet apport d'une recrue prolétarienne à la cause monarchiste, la philosophie de base de Valois, inspirée principalement de Proudhon, Sorel et Nietzsche, ne lui plaisait pas. Nietzsche, si fort que l'aimassent certains de ses amis, pour Maurras, personnellement, n'était qu'anathème. Proudhon, patriote antiploutocrate aux idées raisonnables sur la famille et l'intérêt constitutif, était acceptable. Mais Sorel ne l'était qu'à petites doses en forte dilution. Sorel, cependant, seul vivant de ce trio, se trouvait favorablement disposé à l'égard de Maurras et, bientôt même, influencé par Valois, de mieux en mieux disposé. C'était par lui qu'on tenterait d'associer les efforts des nationalistes et des syndicalistes. On sait qu'aux environs de 1907 Sorel s'éloignait du mouvement syndical, dont il avait attendu tant de choses. A mesure que les syndicats accusaient une volonté sans cesse croissante de coopérer avec les partis politiques, Sorel les trouvait aussi "gourmands", aussi "avides" que la bourgeoisie haïssable. Quelques années avaient suffi au théoricien vieilli pour tomber d'accord avec Croce que le socialisme était mort et en venir à apprécier ce public en puissance que représentaient les cercles d'Action Française. Dans son essai publié pendant l'été 1909, et qui a pour titre "La Déroule des Mufles", Sorel attaquait les politiciens corrompus et les rhéteurs socialistes qui, comme Jaurès, jouaient le jeu perdant du parlementarisme. Il faisait l'éloge des royalistes de l'Action Française, seuls capables d'animer un mouvement protestataire contre la décadence qui menaçait. Nul autre groupe social ne possédait intelligence, foi et courage nécessaires pour déclencher la grande offensive contre les "mufles qui corrompaient la France". "Leur mérite sera grand aux yeux de l'historien, car l'on peut espérer que, grâce à eux, le règne de la bêtise et de la goujaterie sera promptement terminé."
    Puis, le 14 avril 1910,
    l'Action française publiait un article "du plus puissant, du plus pénétrant des sociologues français" sur "L'Eveil du Coeur Français", suivi le 29 septembre d'une interview où Sorel déclarait soutenir la "Réaction"." (p.93-94)

    "Quand parut le premier numéro du quotidien, Lasserre en était son critique littéraire. Il continua d'être en même temps rédacteur en chef à la Revue. [...] La crise éclata quand Maurras voulut revoir les articles de Lasserre, et en 1914, Lasserre quittait l'Action française." (p.98)

    "Peu après la révolution de 1830, Stendhal écrivait: "Je pense que la Chambre actuelle nous conduit à la méchante condition de république, condition affreuse partout ailleurs qu'en Amérique"." (p.100)

    "Mars 1913 marquait la publication d'un numéro spécial [de la RCIL] consacré à Stendhal. [...] Dans le Figaro, Alfred Capus s'émerveillait qu'au milieu de l'activité politique et diplomatique, entre les discussions sur la réforme électorale et le service de trois ans, sous la menace de l'étranger, on pût fixer son attention même un instant sur Stendhal. Ce phénomène littéraire, de signification plus que littéraire, n'aurait pas été possible vingt ans plus tôt, affirmait Capus, étant donné que vingt ans plus tôt, Ibsen et Nietzsche régnaient sur les milieux cultivés, et leurs admirateurs n'auraient pas apprécié les modèles "d'énergie réglée et d'intelligente exaltation de la vie" [Capus, cité dans Revue critique, avril 1913, pp.87]. Et pourquoi Stendhal importait-il tellement aux nationalistes ? Parce que, disait Capus, Stendhal s'opposait à Rousseau et à Tolstoï, aux exigences de la sensibilité dérivant d'eux. Et tout ce qu'il y avait de vraiment fort dans Nietzsche et Ibsen, tout ce que les Français pouvaient en assimiler avec profit, se trouvait déjà dans Stendhal. Mais alors que les principes de Nietzsche menaient à l'anarchie, et Ibsen à l'individualisme extrême, ceux de Stendhal étaient les principes de la plus haute civilisation." (p.101)

    "Paul Déroulède, poète médiocre et politicien don-quichottesque qui, de défaite en défaite, s'était haussé jusqu'au rang d'incarnation du patriotisme revanchard, mourait à Nice le 30 janvier 1914. Cent mille personnes suivirent sa dépouille mortelle, le 3 février suivant, de la gare de Lyon jusqu'à Saint-Augustin, et quand, sur la place de la Concorde, le cortège fit halte devant la statue de Strasbourg drapée de deuil, il ne fut pas besoin d'un Camelot pour diriger le cri spontané de "Vive la France" qui déferla sur la place et les grandes avenues." (p.107)
    -Eugen Weber, L'Action française, Fayard, coll. Pluriel, 1985 (1962 pour la première édition états-unienne), 685 pages.



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.


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    Re: Eugen Weber, L'Action française

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