L'Hydre et l'Académie

    Georges Guy-Grand, La philosophie nationaliste + La philosophie syndicaliste + Le procès de la démocratie

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
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    Georges Guy-Grand, La philosophie nationaliste + La philosophie syndicaliste + Le procès de la démocratie Empty Georges Guy-Grand, La philosophie nationaliste + La philosophie syndicaliste + Le procès de la démocratie

    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 1 Juin - 20:12

    https://www.nietzsche-en-france.fr/publications-sur-nietzsche/georges-guy-grand/

    https://archive.org/details/laphilosophienat00guyg

    "Un des traits les plus caractéristiques de ce temps, pour l'historien des idées, est certainement l'attaque dirigée de droite et de gauche, avec des arguments divergents dans leur source mais convergents dans leurs effets, par des adversaires également résolus, contre la démocratie. Anti-démocrates de l'Action française ou de l'ancien Mouvement socialiste, ou, pour les appeler par leur nom, théoriciens nationalistes et théoriciens syndicalistes, aujourd'hui alliés presque sur tous les points, font du régime démocratique une critique pressante, incisive, implacable." (p.1)

    "Il n'y a pas eu dans le nationalisme qu'un mouvement politique, éphémère et un peu trouble, qu'on peut croire avorté ; il y a eu et il y a encore sous ce mot toute une philosophie, systématique, claire et bien ordonnée." (p.Cool

    "Tous les nationalistes sont, en effet, au plus haut point des traditionalistes ; ils sont même, pour parler plus précisément avec M. Paul Bourget, des "traditionalistes par positivisme" et c'est sous cet aspect qu'on les a étudiés récemment." (p.9)

    "C'est également au nationalisme que sont venus des écrivains d'une autre génération, qui ne jouent pas un rôle politiquement militant, mais ont tenu à préciser clairement leur position en se faisant les parrains du nouveau mouvement: M. Paul Bourget et M. Jules Lemaître." (p.11)

    "L'histoire des idées ne saura trop insister à l'avenir sur le coup de fouet intellectuel que fut la fameuse Affaire ; elle eut non seulement dans les cœurs, mais aussi dans les cerveaux, une vibration profonde, dont l'effet n'est pas encore épuisé." (p.13)

    "Quelles que soient les divergences politiques qui subsistent encore, un point est commun à tous les nationalistes: la préoccupation exclusive de l'intérêt français, qui prime chez eux tout autre sentiment et discipline la pensée et l'action. "Un vrai nationaliste, dit le manifeste de l'École, place la Patrie avant tout ; il conçoit donc, il traite donc, il résout donc toutes les questions pendantes dans leur rapport avec l'intérêt national".
    L'intérêt national, voilà pour les penseurs qui nous occupent la réalité suprême de ce temps. Il faut le défendre, ils le disent et ils l'ont montré, "par tous les moyens". C'est à l'intérêt national qu'ils élèvent tout, et vers lui qu'ils rabaissent tout. L'individu, la province, le groupement n'ont d'utilité qu'en les situant dans la nation ; et il ne faut avoir de rapports avec les nations étrangères ou les sociétés plus vastes, avec "l'humanité", qu'autant que l'intérêt national ne s'en trouve pas compromis. Les idées elles-mêmes ne doivent pas être accueillies qu'à travers cette optique: si elles contrarient l'intérêt national, quelques généreuses qu'elles paraissent, elles sont fausses: ce sont des "nuées".
    " (p.13-14)

    "Nous entrevoyons maintenant la grande vertu de la méthode: jeter la certitude en pâture à l'intelligence, apaiser la sensibilité en la noyant dans l'inconscient, empêcher l'individu d'être un épave en le rivant fortement dans la série de ses ancêtres et sur un certain coin de terre, en le soutenant par des institutions, en le fixant même autant que possible dans un métier héréditaire, voilà le moyen de réparer le mal qu'a fait la critique, de donner à l'individu une discipline, et de reconstituer des cadres sociaux qui rendront à la société la figure d'un organisme souple et compréhensif, après le papillotement d'idées et la poussière d'atomisme où l'erreur révolutionnaire avait laissé notre pays. Ainsi assurés d'avoir retrouvé l'apaisement intellectuelle, ou au moins de s'être rattachés à une discipline sociale à l'abri de toute atteinte, les nationalistes pouvaient agir, sortir de l'anarchie où ils se débattaient, restaurer en eux-mêmes et dans le monde extérieur un ordre mental et social." (p.23-24)

    "Si paradoxale que puisse paraître une pareille affirmation, après la campagne violente qu'ils ont menée contre ceux qu'ils ont flétris du nom d' "intellectuels", les écrivains nationalistes méritent eux-mêmes, rigoureusement, cette qualification. Il y a, sans doute, intellectuels et intellectuels, comme il y a raison et raison ; eux sont de "bons" intellectuels, qui défendent la "véritable" raison ; mais bon ou mauvais ils sont, à n'en pas douter, d'authentiques adorateurs de l'intelligence et de la raison, et ils tiennent à ce qu'on ne l'ignore pas. Plus précisément, ils sont "intellectualistes", car ils s'opposent notamment, on va voir pourquoi, à certains "pragmatistes" ou "modernistes" contemporains qui leur paraissent, tout simplement, des barbares. M. Pierre Lasserre, en s'appuyant sur Aristote et sur "tous les philosophes classiques", pose en principe qu' "il y a une hiérarchie nécessaire et légitime des facultés psychiques... Cette hiérarchie subordonne la sensibilité à l'intelligence, l'imagination à la raison, les puissances affectives et spontanées à la puissance réflexive." L'intelligence est donc bien la faculté supérieure qui caractérise "l'homme digne de ce nom". C'est pour avoir renversé cette hiérarchie, pour avoir fait prédominer la sensibilité et l'imagination sur la raison que le romantisme est une "maladie", une "désorganisation enthousiaste de la nature humaine"." (p.25-26)

    "Parce que l'enseignement universitaire français, en général, ne consacre pas cette théorie scolastique de l'entendement, M. Lasserre et les nationalistes s'élèvent souvent contre "la doctrine officielle de l'Université". Les plus hautes autorités ne sont pas épargnées. M. Boutroux, M. Lachelier, M. Bergson sont des "primaires" au même titre que les plus modestes instituteurs. M. Bergson surtout tombe sous la critique de M. Lasserre, qui lui a consacré une série d'articles utiles et souvent convaincants, où les droits de l'intelligence et de la raison sont maintenus en face du néo-vitalisme dissolvant où se laisse entraîner l'auteur de l'Évolution créatrice. M. Bergson, suivant M. Lasserre, commet le même crime que les Germains: il donne la prépondérance aux parties obscures et intuitives de l'être sur sa lumineuse supériorité rationnelle." (p.27-28)

    "Voyez avec quel mépris les idéologues de l'Action française traitent les créateurs d'imagination ou de passion, un Michelet ou un Hugo, dont "l'intellect était de la dernière espèce", et comme ils exaltent Taine ou Comte, ces grands savants et ces purs philosophes ! Remarquez avec quel air d'imperturbable assurance, avec quelle sérénité dédaigneuse, quel mépris ou quelle pitié pour leurs adversaires, les nationalistes émettent leurs aphorismes. "Barbarie", "sauvagerie", "niaiserie", "pauvreté d'esprit", sont des mots qui reviennent sans cesse sous leur plume ; ils les prodiguent avec la plus aimable facilité." (p.29)

    "On éliminera d'abord le christianisme pur, d'essence juive, le christianisme des prophètes, des esclaves, des pauvres pêcheurs, de tous les opprimés et de tous les illuminés, le christianisme de l'Evangile non rectifié par la raison. Celui-là, dit M. Maurras, "est odieux. C'est le parti des pires ennemis de l'Espèce... C'est la philosophie de la sensibilité pure et barbare"." (p.32-33)

    "La violence de M. Maurras contre les protestants n'a d'égale que sa violence contre les juifs. Par ricochet, c'est toute la philosophie universitaire qui se trouve atteinte, car on l'accuse d'emprunter au protestantisme et au judaïsme sa morale et sa métaphysique." (p.33)

    "Pour les incroyants, dont quelques-uns s'avouent franchement athées, [le catholicisme] reste, d'un point de vue humain, la plus merveilleuse discipline qui ait jamais contenu les instincts de l'homme débridé." (p.34)

    "Aussi faut-il s'attendre à trouver l'Action française du côté du catholicisme le plus intransigeant, le plus romain, le plus vigoureusement dressé contre le siècle. Elle est sans pitié pour les abbés modernistes et les démocrates chrétiens, vers rongeurs qui ruinent l'admirable charpente de l'Église, qui brouillent dans un confusionnisme mortel la sensibilité chrétienne et la raison catholique, l'Église et le Siècle. En revanche, de quelle admiration profonde n'entoure-t-elle pas Pie X, "gardien de l'ordre", défenseur immuable et hiératique non seulement de la traditionnelle foi catholique, mais de la civilisation tout entière." (p.37)

    "Pour les nationalistes, le classicisme est donc la certitude et l'objectivité dans le goût, l'art, l'ordre mental et social, et tout ce qui n'est pas inspiré de la tradition gréco-latine est romantisme et sauvagerie." (p.43)

    "Ce qui est un bien, c'est l'unité, l'unité intellectuelle, morale et politique, et il faut essayer de la réaliser par tous les moyens compatibles avec la paix nationale." (p.49)

    "Non parce que les juifs sont une race -les nationalistes, sauf M. Bourget, se défendent énergiquement d'être des disciplines de Gobineau- mais parce qu'ils sont un peuple, un Etat dans l'Etat, une nation qui campe dans la nation française, qui la vole, qui la corrompt, et qui vit de son épuisement. Le juif, selon les nationalistes, est essentiellement insociable et inassimilable ; il ne peut se fondre dans la nation française parce que la nature essentiellement mobile de son activité économique -le commerce de l'argent- ne peut le fixer sur notre sol et l'enraciner dans nos traditions. Il échappe ainsi à notre déterminisme. L'histoire nous apprend en outre qu'il a, depuis des siècles, en tout temps et partout, une ambition persistante, celle de reconstituer sa nationalité, et de la rendre maîtresse des Etats sur le territoire desquels elle s'établit en parasite. L'Etat juif est souverain en terre française ; il commande à l'Etat français, il vit sur notre sol aux dépens des Français authentiques." (p.52-53)

    "Les historiens qui cherchent les conditions économiques de la Révolution sont des sages, répond M. Criton-Maurras, ceux qui appellent ces conditions une cause sont des fous. La cause est tout intellectuelle et morale." (p.58)

    "La critique de M. Barrès porte vis-à-vis de tous les systèmes philosophiques qui se réclament de la raison, car la raison, aussi bien chez un Platon, un Aristote, un Descartes que chez un Kant, est la contemplatrice et la créatrice des vérités universelles et éternelles.
    C'est donc à l'esprit même de la philosophie traditionnelle, intellectualiste et rationaliste, sans racines et comme exsangue, que s'attaque M. Barrès. Son relativisme est épouvanté des systèmes ; il ne veut pas se perdre dans l'infini, il se raccroche à ce qu'il sent en lui de tangible, de concret, de précis
    ." (p.65)

    "M. Maurras sacrifiait tout à l'unité rationnelle, M. Barrès dresse dresse des autels à la diversité." (p.68)

    "Il est vrai que d'une part on exalte l'intelligence et que d'autre part on la rabaisse ; mais cette antinomie se résout si l'on considère l'individu dans son développement, et la société dans sa constitution organique. Tout enfant est par nature un petit romantique, au sens que M. Lasserre donne à ce mot ; la sensibilité et l'imagination prédominent en lui, la raison ne vient que plus tard.
    "Les enfants, dit en termes adorables M. Barrès, sont des petits Davids qui dansent et chantent devant l'arche avant de savoir pourquoi leur arche est vénérable. Le problème de l'instruction primaire, c'est de leur donner de la beauté ou, plus exactement, de favoriser leur faculté innée d'expansion, de les aider pour qu'ils dégagent ce qu'ils possèdent de naissance: un continuel enchantement, le sens épique et lyrique, un hymne, un cantique ininterrompu". Conclusion: cultivons d'abord l'imagination et la sensibilité, et l'intellectualiste de l'Ecole, M. Lasserre, est de cet avis: "Comment parler à la sensibilité de l'enfant, sinon par ce qui a vie, émotion, chant et couleur pour elle ? Il ne s'agit pas ici de la raison appliquée aux mathématiques, ou à la métaphysique, mais de la raison appliquée à la formation du cœur de l'homme... C'est un très haut élan de l'âme, c'est un des sommets du désintéressement personnel que d'aimer la vérité pour elle-même, plus que tout. Et certes, l'apprentissage de cet désintéressement n'est pas abstrait. N'étant pas abstrait, il est concret, c'est-à-dire religieux, poétique, familial ; il est le legs indispensable, vital, d'un foyer, d'une terre, d'une histoire, à une intelligence supérieure". Et d'ailleurs: "Ce que l'on appelle l'anti-intellectualisme de Barrès exprime, à vrai dire, les conditions psychologiques et vitales hors desquelles la fleur du désintéressement ne saurait s'épanouir".
    Il faut donc d'abord fortifier chez l'enfant des habitudes, des sentiments, des croyances, et pour cette culture pratique, il n'est pas, selon les nationalistes, de meilleure discipline que "l'enseignement par les corps religieux", car il est "ménager de ces forces frustres, par définition même".
    Voilà pourquoi, selon M. Bourget, "élever des enfants religieusement c'est les élever scientifiquement". Ce n'est que chez l'adulte qu'il convient vraiment d'éveiller la réflexion. On a vu comment M. Barrès conçoit le rôle du professeur de philosophie. M. Bourget est plus net encore, il le supprime. C'est que M. Bourget donne au mot philosophie son sens traditionnel de discipline de l'entendement. Cet exercice n'a pas de place dans l'éducation des enfants ni même des adolescents. Si l'on écoutait l'auteur de Sociologie et Littérature il faudrait "retirer la philosophie du domaine de l'enseignement secondaire, où elle sera toujours funeste, parce que des cerveaux de dix-huits ans ne sont pas mûrs pour la recevoir, et la transporter dans le domaine de l'enseignement supérieur, où elle sera toujours bienfaisante". Il n'y a donc pas contradiction à faire chaque chose en son temps, à développer normalement les facultés selon l'ordre même de leur apparition et de leur hiérarchie.
    L'antinomie tombe tout à fait si l'on considère -je m'excuse de parler comme un kantien- la catégorie de l'espace après celle du temps. La culture de l'intelligence doit être tardive, et de plus, pour ne pas devenir dans la cité un élément de désorganisation, elle ne doit pas être universalisée ; il faut qu'elle demeure le privilège d'une élite. M. Bourget s'élève avec la gravité d'un hygiéniste contre le "dogme primaire" de l'égalité de culture. "Un peuple doit avoir des organisations d'acquisition et des organes de dépense, des familles où s'amassent les réserves de sa vitalité, et des familles où ces réserves accumulées se consomment. Vouloir que tous les membres qui le composent aient la même culture ou une culture seulement analogue, c'est gaspiller, c'est tarir les latentes énergies de l'avenir".
    On retrouve ici le vocabulaire et la pensée organiciste dont nous avons noté ailleurs l'obsession constante. Aux fonctions de l'organisme, exercées par des organes spéciaux, correspondent les fonctions sociales, qui doivent être aussi le monopole d'organes différenciés. Ces organes sont les classes. De même que, pour Aristote, il y avait des citoyens dont la fonction naturelle était de parler grec et de discuter politique l'agora, et des esclaves dont la fonction naturelle était de tourner la meule, de même, pour M. Bourget, il est scientifique qu'il y ait dans une société des "castes distinctes", dont les unes assimilent et dont les autres désassimilent. "C'est l'application de la grande loi du "prendre et rendre" qui est la définition même de la vie".
    Comment s'applique cette loi dans le corps social ? Avec la plus grande simplicité. Le peuple assimile, et pour cette besogne il est nécessaire qu'il conserve son instinct. Il ne pourra mieux y parvenir qu'en se constituant en corporations, où l'artisan recevra une culture uniquement professionnelle, qui lui permettra de "penser métier au lieu de penser idées", et l'empêchera de s'évader, sinon par exceptions rares et lentes, du métier héréditaire. La fixité du métier, voilà encore "une très importante vérité psychologique" ; naturellement encore elle s'appuie sur une vérité biologique: "C'est l'analogue social de la loi biologique de constance découverte par M. Quinton". Quant à l'élite, apparemment, elle désassimile, c'est-à-dire qu'elle pense idées, car chez elle seule "la race est arrivée au point de maturité où l'éducation fait culture". Elle seule en conséquence peut s'élever, par l'enseignement secondaire et supérieur, au-dessus des métiers, ou plutôt son métier propre, à elle seule, est de diriger, de coordonner, de philosopher.
    Nous sommes donc, à peu de chose près, en pleine sociologie hindoue, ou plus près de nous, en pleine politique renanienne ou comtiste. M. Bourget, d'ailleurs, met une certaine coquetterie à comprendre et à exalter "la beauté du type plébéien, quand il se développe sur place, normalement, simplement et dans des données plébéiennes". Mais qu'on ne demande pas à ce type plébéien de gouverner l'Etat ; il y est incompétent. Qu'on ne lui demande pas non plus d'avoir des idées générales: l'éducation chez lui "fait blessure" ; essayer de lui inoculer son virus, c'est proprement "l'erreur démocratique". Le résultat de cette formidable erreur est que le producteur manuel, et qui doit rester manuel, une fois qu'il a quelque teinture d'une instruction abstraite, forcément mal comprise et mal digérée, ne veut plus obéir à son directeur intellectuel. Telle est l'explication des luttes sociales. "La guerre actuelle des classes, c'est proprement la révolte du muscle contre le nerf". "Elle est en fonction de cette demi-instruction, de ce demi-éveil de facultés critiques dont notre civilisation s'enorgueillit".
    Comment mettre fin à cette guerre, et rétablir la paix sociale indispensable à la grandeur nationale ? Car la division des classes, la lutte des classes, c'est un terrible obstacle à l'unité de la nation. Les classes existent, c'est un fait, et un fait bienfaisant, disent les nationalistes à l'encontre des démocrates qu'ils accusent de méconnaître la réalité. Mais si ces classes se déchirent et doivent se déchirer éternellement, c'est un perpétuel élément de faiblesse installé au cœur de la nation. Comment remédier aux luttes sociales ?
    Il y a d'abord un moyen sur lequel tous les nationalistes sont d'accord. Persuadés de la prédominance du politique sur tous les autres facteurs sociaux, et particulièrement sur l'économique, les nationalistes croient peu à la spontanéité des luttes sociales. Dans toutes les grèves, dans toutes les jacqueries, dans toutes les révoltes ouvrières ou paysannes, ils cherchent d'abord la main de l'étranger. [...] C'est ainsi qu'ils répètent couramment comme un axiome, dont ils ont puisé l'idée dans l'histoire et dont ils voient l'application dans les luttes sociales actuelles qui, surtout aux heures de crise, déchirent la France et ses alliés, que "la révolution vient d'Allemagne". A des manœuvres de ce genre il faut répondre par des mesures de défense et des manœuvres analogues, notamment par l'organisation d'un bon service de renseignements et d'espionnage, et par une diplomatie sachant diviser l'étranger. Politique d'abord.
    Mais les nationalistes sentent tout de même que cette explication est insuffisante. Il y a dans les luttes sociales un élément proprement économique et moral, qui tient à la nature des choses. Comment en adoucir l'intensité et les prévenir s'il se peut ? Par une bonne politique encore ; mais quelle politique sociale est la meilleure ?
    A vrai dire, ici encore, il n'y a pas harmonie parfaite parmi les nationalistes. Les uns, comme M. Bourget, voudraient que le "nerf" réagit avec vigueur contre le "muscle", c'est-à-dire que les classes possédantes et dirigeantes fissent un effort énergique pour s'organiser, afin d'affirmer leur force et leur droit et de briser la force ouvrière, notamment en dispersant ses syndicats. C'est la thèse de
    La Barricade. Les autres, comme M. de Mun ou M. Maurras, disciples de M. de la Tour du Pin et du comte de Chambord, voudraient voir au contraire une entente entre l’élément ouvrier et l'élément patronal, tous deux organisés, mais réconciliés, fondus dans la corporation. Les protestations royalistes et religieuses contre la thèse qui se dégage de La Barricade ont été fort vives ; elles se comprennent même après les explications de M. Bourget. M. de Mun a pu dire que le patron Breschard, qui veut bien de la solidarité des autres patrons, condamne les ouvriers à l'individualisme pour en avoir plus vite raison. Et M. Maurras a pu ajouter qu'il n'y a pas qu'un mal, le prolétariat, comme le croit M. Bourget ; il y en a aussi un autre, le capitalisme, car le capitaliste n'a pas seulement le devoir d'être fort à tout prix, il a aussi celui d'être humain. Retenons ces critiques que nous utiliserons tout à l'heure dans un autre domaine.
    Mais, là comme ailleurs, l'antagonisme pourrait bien n'être pas au fond aussi grave qu'il le paraît. M. Bourget ne serait sans doute pas ennemi de l'organisation ouvrière, à condition que ses membres ne soient pas des "conscients", c'est-à-dire à condition qu'elle ne soit pas autonome, qu'elle soit docilement subordonnée à l'organisation capitaliste, qu'elle ne fasse qu'un avec elle. C'est bien l'idéal des corporativistes. Pour eux la corporation seule, réorganisée et soumise à la tutelle royale, apporterait la solution du problème social. Dans la corporation, dit M. Maurras, "patrons et ouvriers concevraient, régleraient les intérêts communs". La lutte des classes serait donc étouffée, car le roi, arbitre suprême de l'intérêt national, protégerait d'une part les salariés contre les "abus possibles du capital", et d'autre part protégerait le capital contre l'étranger et les ambitions excessives du travail. L'harmonie régnerait, à condition que les "humbles" soient bien persuadés que "leurs plus sérieuses garanties... sont liées au salut et au bien des puissants". Ainsi, conclut M. Maurras, "sans nier les classes, nous les subordonnons aux corps de métier qui réunissent toutes les classes et rassemblent les membres de la nation, au lieu de les parquer et de les diviser".
    Mais comment les classes dirigées seront-elles persuadées de l'excellence de la discipline et de la nécessité de la soumission ? C'est le devoir social, pressant et indispensable, des classes dirigeantes de leur inculquer cette persuasion. Elles le peuvent par une méthode intelligente et elles en ont le devoir strict. On aperçoit donc le rôle éminent qui incombe aux classes dirigeantes, et ce rôle leur incombe parce qu'elles sont ou doivent être les plus intelligentes, les plus cultivées, et les seules qui faille vraiment cultiver. Très logiquement, elles sont le pivot de toute cette construction sociale, la clef de voûte de la régénération nationale.
    Parce qu'elles sont la pensée, le cerveau de la nation, les classes supérieures ont tous les devoirs et toutes les responsabilités. "A l'origine de tous les maux dont souffre la France, dit M. Bourget, il y a une erreur de pensée". Et M. Léon Daudet commente. "Semblable au poisson du proverbe, les nations se gâtent par la tête"
    ." (p.-72-82)

    "Le besoin primordial des nationalistes, leur seul besoin pour ainsi dire, est un besoin d'organisation et d'ordre." (p.92)

    "Trêve à l'esprit de discussion ; qu'on ne laisse cette arme dangereuse qu'entre les mains d'une élite, et encore que cette élite ne s'attaque pas à certains principes, qui ont pu être utilement jadis mis en question, mais sur lesquels il faut maintenant faire le silence à jamais, murés qu'ils sont dans le tombeau sacré des choses jugées." (p.92-93)

    "Les idées vraies se reconnaissent en ce qu'elles marquent objectivement leur vérité par un accroissement de force. [...]
    Argumentation spécieuse, mais qui n'est que spécieuse. [...] Ce qui se traduit par un plus ou par un moins, ce sont des éléments purement matériels: les accroissements territoriaux, l'agrandissement de la métropole ou des colonies, obtenu généralement par la guerre. Le premier mot de ces "réalistes" est en effet que le patriotisme doit être territorial. Et certes il n'est pas question de nier l'importance de cet élément, mais il est permis de faire remarquer qu'il n'entre pas seul en ligne de compte, que d'autres viennent le balancer et parfois même le primer. Si un accroissement de territoire ne peut s'opérer que par une violation monstrueuse du droit des gens et des individus, si un plus matériel a pour contre-partie un moins moral, où se trouvera ce principe unique qui sera prince et primera ?
    " (p.131)

    "Le croyant véritable objectera toujours qu'il y a dans cette argumentation [pragmatique-nationaliste] un renversement de la preuve: ce n'est pas parce que ses fruits sont bons que la religion est vraie, c'est parce qu'elle est vraie que ses fruits sont bons." (p.147)

    "C'est de lui [Renan] qu'on a pu dire à juste titre qu'il voulait garder une religion pour le peuple." (p.149)

    "Il ne faut donc pas s'étonner si l'on constate, de façon presque chronique, des protestations catholiques contre la façon dont les incroyants de l'Action française interprètent et défendent le catholicisme [voir surtout le livre du P. Laberthonnière: Catholicisme et Positivisme, Paris, Bloud, 1911]. Il n'est pas besoin de chercher à ces protestations des raisons intéressés ou plus basses encore, elles s'expliquent par la nature des choses. On conçoit qu'un chrétien catholique, épris d'amour aussi bien que de règle, ne puisse supporter de voir opposer la sagesse de l'Église à l'anarchisme de l'Évangile, le Christ politique de la tradition catholique au Nazaréen "frénétique" du livre des "quatre Juifs obscurs", la musique du Magnificat au "venin" de son texte." (p.151-152)

    "Le philosophe, lui aussi, tout en sachant se cantonner dans le relatif, a l'amour de l'universel, du toujours plus haut. Il peut aimer passionnément son pays, il ne l'aime pas exclusivement." (p.153)

    "[Le philosophe] ne croit pas que l'intérêt national puisse absoudre toutes les violations du droit et tous les coups de force, et il est persuadé au contraire que pratiquement, réalistement, ces abus de pouvoirs affaiblissent un pays, par les divisions, les haines, les désirs de revanche qu'ils provoquent." (p.161-162)
    -Georges Guy-Grand, La philosophie nationaliste, Paris, Bernard Grasset Éditeur, 1911, 227 pages.

    Barrès est également (avec Paul Bourget), le seul auteur non-membre d'Action française sur lequel Guy-Grand juge bon de s'attarder dans son étude de la philosophie nationaliste.

    http://archive.org/stream/laphilosophiesy00guyg#page/n7/mode/2up

    "Il y en en ce moment, à Paris, un penseur, à la fois philosophe, historien, économiste, mathématicien, à peine connu du "grand public", malgré l'éclat qu'ont un instant projeté sur son nom les représentations de la Barricade, qui risque de ne jamais l'être beaucoup parce que ses écrits lui seraient difficilement accessibles, qui le sait et s'en réjouit, mais qui n'en exerce pas moins une influence considérable sur un petit noyau de jeunes philosophes qui suivent avec intelligence ses directions. Ce philosophe ignoré et célèbre est M. Georges Sorel." (p.7)

    "Tous peuvent dire avec M. Charles Péguy, dans un accès de ferveur lyrique: "Combien, et de combien n'est-il pas notre maître, ingénieur, dans toutes ces questions qui touchent à la technique, à l'industrie, à la relation de l'industrie moderne à la science moderne"." (p.9)

    "Tout universitaire, selon M. Sorel, qu'il soit un simple primaire ou un professeur de faculté, est par définition un "intellectuel" idéaliste, rationaliste, démocrate, quand il n'est pas en outre jouisseur et sceptique ; et il partage cette mentalité avec les avocats, les parlementaires et les marchands. [...]
    Quel est donc leur crime commun ? C'est que tous ne sont que des parasites ; ils ne s'occupent que de l'échange des idées ou des denrées ; ils ne voient de l'esprit que sa partie superficielle, ce qui est vulgarisation, enseignement, ou au mieux clarté, précision, concept nettement défini et exprimé par le langage, mathématique et science pure. Les producteurs, au contraire, les saints, les héros, les vrais artistes et les vrais philosophes, vivent par l'invention et l'intuition dans la partie profonde de l'âme, d'une vie strictement incommunicable par le langage et par suite compréhensible pour la raison discursive. On a déjà reconnu la philosophie de M. Bergson, dont les philosophes syndicalistes tirent un si grand profit
    ." (p.14-15)

    "Mais ces philosophes syndicalistes, dira-t-on sans plus tarder, ne sont-ce pas eux-mêmes des intellectuels ? Sans doute ils en sont, de par leur origine, leur éducation et le plus souvent leur profession, mais ils tiennent essentiellement à ne pas être confondus avec ceux qu'ils flétrissent de ce nom... Ils réservent le nom d'intellectuels à ceux qui veulent être des "professionnels de la pensée", c'est-à-dire qui veulent faire profession de penser pour le prolétariat, tandis que le prolétariat lui-même restait éternellement, suivant le mot de Renan, une classe composée des "goujats de la création", incapables de dégager eux-mêmes leur propre philosophie, et condamnés par suite à changer de maîtres suivant les régimes politiques, sans jamais pouvoir réaliser un ordre qui leur serait propre." (p.15)

    "Ils veulent révéler au monde ouvrier sa valeur propre et sa conscience de classe, le documenter, lui fournir des munitions pour la lutte au lieu de le diriger, conserver et fortifier son instinct au lieu de le dissoudre par la critique. Et par contre-coup ils veulent "ruiner le prestige de la culture bourgeoise", en montrant que "la science dont la bourgeoisie vante avant tant de conscience les merveilleux résultats, n'est pas aussi certaine que l'assurent ceux qui vivent de son exploitation", et en révélant l'immoralité foncière de l'optimisme sans grandeur qu'engendre le dogmatisme rationaliste." (p.17)

    "La thèse essentielle de M. Bergson, celle qu'il a développé dans l'Essai sur les données immédiates de la conscience, et qu'il a reprise à travers tous ses livres, est la différence fondamentale qu'il établit entre deux façons de connaître, qui correspondent elles-mêmes à deux manières de vivre. Nous vivons d'abord d'une manière toute sociale ; nous avons besoin de dominer et d'utiliser la nature, de nous adapter au milieu dans lequel nous sommes plongés. C'est essentiellement la fonction de l'intelligence, qui crée le langage et la science pour répondre d'abord à des besoins pratiques, et qui ne peut vraiment connaître que ce milieu artificiel dont elle a besoin pour son action. Cette sphère naturaliste et sociale est donc celle de notre moi superficiel ; le langage abstrait, la science discursive, le déterminisme rigoureux y règnent en maître ; le temps même n'y apparaît que comme une forme de l'espace. C'est encore le domaine de l'atomisme, de l'association mécanique des idées, de la psychologie analytique telle que l'ont comprise les psychologues anglais contemporains et leurs disciples.
    Mais plus profondément que ce moi spatial, il y a le moi véritable, le moi individuel, mobile et vivant, que l'on ne peut pas connaître par les procédés valables pour le moi superficiel, et qui est la réalité incommunicable de chacun de nous. C'est le moi véritablement libre, qui ne vit que dans la pure durée, où les états ne se juxtaposent pas les uns aux autres, mais se fondent sans cesse les uns dans les autres, et qui est tendance, écoulement, perpétuelle inquiétude de vie, au lieu d'être une agglomération d'états stables. Ce moi, qui échappe à l'étreinte des catégories kantiennes, n'est pas connaissable par l'intelligence et ses méthodes discursives ; on n'y peut pénétrer que très rarement et par un très grand effort, en brisant pour ainsi dire toutes les formes sociales du langage et de la science et exerçant une sorte de torsion de la pensée sur elle-même. Cette connaissance sui generis, particulière à la métaphysique et qui en fonde la possibilité, est l’intuition, qui est essentiellement sympathie et qui se rapproche bien plus de l'instinct des animaux que de l'intelligence de l'homme ; car l'instinct et l'intelligence, loin de se continuer l'une l'autre, apparaissent plutôt à M. Bergson comme deux manifestations irréductibles de l'Évolution créatrice, deux directions divergentes de l' "élan vital", deux éclats de la même fusée.
    Ainsi au progrès linéaire, mécanique, rigoureusement prévisible grâce au déterminisme scientifique, qu'imaginent les philosophes anglais, s'oppose l' "Évolution créatrice", souple et vivante, dont on peut connaître le passé parce qu'il est figé et mort, susceptible par conséquent d'être approprié à la connaissance scientifique, mais dont il est rigoureusement impossible de prévoir l'avenir, parce que cette évolution n'est pas du domaine de l'étendue et de la quantité, donc du calcul et de la mesure
    ." (p.34-36)

    "L'opposition du moi superficiel et du moi profond, du mécanique et du vivant, M. Sorel et ses disciples la trouvent, en économie, dans le contraste entre l'échange et la production ; en science sociale dans l'opposition entre l'utopie et le mythe ; en politique dans l'antagonisme entre le réformisme légal et la révolution totale, entre la démocratie et le socialisme." (p.37)

    "M. Sorel, nourri de Marx et de ses doctrines de fer, avait été très frappé de la décomposition que l'affaire Dreyfus et la soumission à la politique démocratique avaient révélée dans la bourgeoisie. D'une part il avait vu des bourgeois, des hommes d'ordre, tendre la main aux anarchistes, les défenseurs des institutions actuelles se déchirer entre eux (les partisans de la légalité s'attaquant à la procédure de l'armée et les partisans de l'armée déchiquetant la magistrature) [...] Il avait vu les écrivains favoris de la bourgeoisie dissoudre de gaité de cœur, avec un sourire ironique ou amusé, toutes les croyances sur lesquelles repose le régime, et les bourgeois, comme les nobles du XVIIIe siècle, applaudir en se pâmant.
    D'une part l'inertie des industriels acceptant sans broncher, après un semblant de protestation, les lois de "réformes sociales" qui limitaient leurs bénéfices ou désorganisaient leurs industries, lui avait fait toucher du doigt toute l'étendue de la "lâcheté bourgeoise". Où sont les chefs d'industrie du début de l'ère capitaliste, ces véritables capitaines de la production qui traitaient durement leurs ouvriers, mais qui ont fondé la prodigieuse puissance du capitalisme moderne ?
    " (p.46-47)

    "Il n'y a, selon M. Sorel, qu'un moyen d'éviter cette dégénérescence ; c'est de contraindre les capitalistes à se réveiller, à reprendre conscience de leurs intérêts, à activer par conséquent le progrès industriel dont ils sont les artisans en attendant qu'ils en soient les victimes. L'intransigeance patronale réveillera à son tour les ouvriers qui se laissaient prendre au mirage de la démocratie, et par le heurt sans merci de ces deux forces la vie économique retrouvera sa vigueur. Le capitalisme progressera et préparera d'autant mieux le lit du socialisme. Mais comme la bourgeoisie paraît s'endormir dans les délices de Capoue, c'est au prolétariat de commencer, à secouer la torpeur bourgeoise, à rendre son adversaire vertueux malgré lui. Tel est le but de la lutte de classes, et, plus spécialement, le rôle de la "violence"." (p.49)

    "Le psychologue américain William James n'hésite pas à revenir, par-delà le rationalisme du XIXe siècle, à la conception la plusp opulaire de la religion, à la croyance au miracle." (p.68)

    "Peu importe, par exemple, à Nietzsche qu'un jugement soit vrai ou faux ; c'est là une considération secondaire ; il faut seulement connaître l'utilité de ce jugement, se demander s'il conserve ou s'il affaiblit la vie d'une espèce. De même M. Sorel refuse de soumettre les mythes à une analyse critique ; ce sont, dit-il, des images vitales qui ne sauraient être appréciées d'après un autre critérium que celui de la vie collective d'une classe." (p.80-81)

    "[Dans toutes guerres], il y a toujours un agresseur et un opprimé, un qui a tort et un qui a raison, un qui devrait ne pas attaquer et un qui a le devoir de se défendre." (p.106)

    "Les mouvements intellectuels et sociaux oscillent comme des outres vides [...] l'homme ne se relève d'une chute que pour en faire une opposée." (p.158)
    -Georges Guy-Grand, La philosophie syndicaliste, Paris, Bernard Grasset Éditeur, 1911, 239 pages.

    "Tous deux, on l'a vu, lui accordent [à la guerre] la même et suprême vertu, celle d'entretenir chez des peuples corrompus par la "modernité" et les raffinements de l' "esprit apollinien", chez des nations dégradées par le malthusianisme et l'égoïsme sordide de l'homo oeconomicus, ce qui peut rester du sentiment de l'honneur, de passion pour le désintéressement, le dévouement et le sacrifice. [...] On sait que les actuels adversaires du rationalisme et de la dégénérescence "démocratique" unissent dans la même admiration et saluent comme des précurseurs Frédéric Nietzsche et Pierre-Joseph Proudhon." (p.210-211)

    "Chez ces deux philosophes de la force, on peut s'attendre à trouver mêmes sympathies et mêmes antipathies. Ils ont tous deux le goût classique, la noble pudeur virile, et par conséquent la haine de ce qu'on est convenu d'appeler le romantisme: une sensiblerie fade ou niaise, un dévergondage d'imagination, un étalage impudique des aventures ou des sentiments personnels. Tous deux aiment le XVIIe siècle, son style "propre, exact et libre", comme dit Nietzsche en français -et c'est parfaitement définir le style de Proudhon. Tous deux en revanche abominent Rousseau, et, avec le romantisme dont il est le père, le pessimisme chrétien, le féminisme, la démocratie rationaliste, l'art pour l'art [!], et tous les autres vices de l'esprit moderne qui trahissent un affaiblissement de l'espèce." (p.212-213)
    -Georges Guy-Grand, "Nietzsche et Proudhon", 1909, appendice à La philosophie syndicaliste, Paris, Bernard Grasset Éditeur, 1911, 239 pages.

    https://archive.org/details/leprocsdelad00guyg

    "Le gouvernement démocratique, tel qu'il fonctionne actuellement, a servi et sert encore de préférence des intérêts très précis, les intérêts de la classe bourgeoise." (p.2)

    "Ce qui fait l'extrême gravité de la crise actuelle, c'est que ce sont les éléments les plus profondément, les plus traditionnellement républicains, les soutiens les plus énergiques et les plus constants du gouvernement démocratique et ses réservoirs d'enthousiasme, les groupements ouvriers, qui se détachent du régime et qui renient leur idole." (p.7)

    "Il ne semble pas que jusqu'ici la démocratie ait été suffisamment défendue en raison ; elle a plutôt joui de sa victoire sans trop se préoccuper de l'hostilité des penseurs." (p.31)

    "La philosophie seule donne un sens à la vie." (p.41)

    "N['as-t-il] pas montré, vers la fin de sa vie, [des] velléités d'indépendance, vite réprimées par le Souverain Pontife ? Sur quoi donc s'appuyait Brunetière pour être démocrate ? Il ne pouvait s'empêcher d'établir certains rapprochements entre l'Évangile et la Déclaration des Droits, et il ne trouvait pas entre ces deux monuments d'essentielles contradictions." (p.58)

    "Gambetta n'a-t-il pas soudé la cause de la République et celle du positivisme, et n'a-t-on pas trouvé, "feuilleté jusqu'à l'usure", le Système de Politique positive au chevet d'agonie de Jules Ferry ?" (p.60)

    "Les tendances de [M. Pedro Descoqs] sont nettement sympathiques à M. Maurras, bien qu'il fasse ses réserves de croyant, réserves de M. Maurras trouve toutes naturelles." (p.69)

    "M. Sorel a même eu, ainsi que M. Édouard Berth, l'intention de fonder, avec deux des meilleurs rédacteurs de l'Action française, MM. Georges Valois et Pierre Gilbert, une nouvelle revue, la Cité française." (p.86)

    "Le maître de M. Maurras en économie sociale -il aime à le répéter- est M. le marquis de la Tour du Pin La Charce." (p.96)

    "On devine surtout, chez M. Maurras et chez M. Sorel, des antipathies et des haines communes [...] on ne voit pas le terrain sur lequel ces démolisseurs pourraient construire de concert." (p.121-122)

    "L'élection en soi n'est peut-être pas un mauvais moyen de sélection, accorde "un sceptique, mais non pas aucunement un ennemi" de la démocratie, M. Faguet ; mais il faut pour cela que les électeurs soient "très informés, très intelligents et sans passion" [La démocratie devant la science, Revue latine, 23 mars 1906, p.160-161], et ce n'est pas le cas des électeurs populaires." (p.181)

    "On ne voit pas ce que la compétence, vertu technique, peut avoir à faire avec telle ou telle forme de gouvernement ; on comprend seulement que la compétence ne peut être qu'un moyen par rapport à une fin, et cette fin est politique." (p.218)

    "C'est un lieu commun sociologique que l'intérêt général d'une société n'est pas la somme mathématique des intérêts particuliers de ses membres. Nous n'y contredirons pas. Qu'il y ait un intérêt général distinct des intérêts particuliers de tel ou tel individu ou de telle ou telle collectivité, cela est évident. Il est trop clair que l'intérêt d'une ville ou d'un port de mer est d'avoir une garnison ou un arsenal, pour "faire marcher le commerce" ; mais l'intérêt de la défense nationale peut exiger que cette garnison ou cet arsenal soit ailleurs, et dans ce cas un gouvernement ne doit pas hésiter." (p.230)

    "Le devoir n'est que l'autre face du droit: tout droit véritable a pour contre-partie le devoir, pour l'individu qui le réclame, de le faire valoir, et le devoir pour d'autres de le respecter." (p.314)
    -Georges Guy-Grand, Le procès de la démocratie, Paris, Librairie Armand Colin, 1911, 337 pages.



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "La vraie volupté est remportée comme une victoire sur la tristesse [...] Il n’y a pas de grands voluptueux sans une certaine mélancolie, pas de mélancoliques qui ne soient des voluptueux trahis." -Albert Thibaudet, La vie de Maurice Barrès, in Trente ans de vie française, volume 2, Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1919, 312 pages, p.40.


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