L'Hydre et l'Académie

    Ernest Seillière

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    Johnathan R. Razorback
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    Ernest Seillière

    Message par Johnathan R. Razorback le Mer 30 Mai - 15:09

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Ernest_Seilli%C3%A8re

    https://www.cairn.info/revue-recherches-sur-diderot-et-sur-l-encyclopedie-2015-1-page-141.htm

    http://rousseaustudies.free.fr/Dictionnairereception.html

    SEILLIERE, Ernest

    (Paris, janvier 1866 – mars 1955)

    Issu par son père d’une illustre famille, Ernest Seillière poursuit des études à l’école polytechnique, en vue d’une carrière militaire, avant de se diriger vers l’étude de la philosophie qu’il entreprend en Allemagne à l’université de Heidelberg. Rentré en France en 1896, il se lance vers le journalisme et rentre au Journal des Débats et à la Revue des deux mondes. Il publie alors plusieurs articles et essais sur la littérature française et la culture allemande où il fustige inlassablement le romantisme. Ses travaux sur R. s’inscrivent pleinement dans cette critique de l’esthétique romantique qu’il rattache au choc de la rupture de 1789. Son premier essai sur R., Le Péril mystique dans l’inspiration des démocraties contemporaines, Rousseau visionnaire et révélateur, paraît en 1918. Durant les cinquante premières pages de son ouvrage, il s’oppose aux analyses de Taine qui proclament « l’œuvre de R. classique sur la seule inspection de son style » et continuent « d’envisager Voltaire, Montesquieu et R. comme ayant travaillé de concert à préparer les événements de la fin du XVIIIème siècle, alors qu’il faudrait montrer R. travaillant le plus souvent contre les suggestions politiques et sociales d’un Voltaire ou d’un Montesquieu ». Les 178 pages de son essai poursuivent un seul objectif, démontrer que « l’esprit jacobin est issu presque uniquement de la prédication de J.-J. » Mais Seillière veut bien accorder au dangereux prédicateur des circonstances atténuantes puisque le philosophe hérite d’une tradition de mysticisme passionnel qui prend sa source chez Fénelon et se perpétue chez les Jésuites missionnaires, dans les romans de l’abbé Prévost avant d’atteindre son paroxysme chez Diderot, l’ami du citoyen de Genève. Le mysticisme et les extravagances psychologiques des deux auteurs s’expliquent « par un accès d’excitation érotique » provoqué chez Diderot par les « belles Vénus océaniennes » et chez le genevois par le souvenir « des jeunes savoyardes qui avaient charmé sa jeunesse ». Seillière mentionne assez longuement l’influence néfaste de Mme de Warens sur son jeune protégé auquel elle prodigua non seulement ses charmes mais également une foi piétiste libre à l’égard de l’orthodoxie doctrinale. Seillière opère une césure dans la vie et l’œuvre de R. qu’il situe lors de la crise de Vincennes. Il rapproche les œuvres de jeunesse, l’article Economie politique pour l’Encyclopédie, l’Essai sur l’origine des langues et la Profession de foi du vicaire savoyard du Contrat social dont la genèse remonte à son séjour à Venise. Dans ces premiers écrits, « l’hypothèse de la bonté naturelle ne joue pour ainsi dire aucun rôle ». Le Contrat social n’est pas très éloigné de la pensée de Hobbes « dont la psychologie est à l’antipode de la bonté naturelle ». (p. 129.) Cette « estimable utopie stoïcienne » serait restée inoffensive sans « la façon prématurée dont l’application en fut tentée trente ans après sa publication ». Contradiction entre contenu et interprétation qu’il faut rechercher dans R. lui-même car, nous dit inlassablement Seillière, Rousseau, « cet homme étrange a presque toujours présenté l’antidote après le poison ». (p. 134.) Mais « par malheur, son temps n’a recueilli que ses suggestions mystiques ». La « rêverie mystique se développe après la crise de Vincennes pour trouver son apogée « dans ses pathologiques Dialogues de vieillesse » et l’évocation de « nos habitants », paradis rousseauiste par excellence dans lequel Seillière voit un danger pour l’ordre social car « la morale sociale s’accommode mal des pleins pouvoirs accordés à l’affectivité dans le Moi humain ». (140.) Quant aux Rêveries, « elles furent peu saines en dépit de leur innocence apparence, car elles nourrissaient l’orgueil et l’insolence pathologique du rêveur ». Seillière s’en prend vivement à la conception rousseauiste de la bonté naturelle du second discours, contraire à toute l’expérience humaine, et considère que l’ambition du gouverneur d’Emile, retrouver la bonté naturelle de l’individu par le biais de l’éducation, constitue « la racine même de l’esprit jacobin ». (152.) Seillière conclut son essai par l’affirmation de « la conception immaculée de J.-J. » car « seul ici-bas, J.-J. a gardé les vrais mouvements de la Nature primitivement bonne avant sa chute vers l’état social civilisé ». (p. 175.) J.-J., c’est l’homme de la nature primitive, c’est « le plus efficace artisan de ce mouvement mystique qu’on pourrait appeler la seconde Réforme […] qui est bien la négation directe du péché d’origine ». R., c’est le « nouveau Messie ». Seillière pour suit ses réflexions sur R. par la publication d’un long essai sur le philosophe paru chez Garnier en 1921, d’une introduction aux Confessions et de quatre articles publiés dans le Journal des débats politiques et littéraires. Le gros ouvrage de Seillière sur J.-J. pourrait se résumer à un réquisitoire contre les idées politiques et esthétiques du philosophe. Il divise son essai en quatre parties dont la plus longue s’intitule, Le malade, ce qui donne une idée assez juste du ton général de l’ouvrage. Dès l’avant-propos, Seillière annonce la couleur en présentant son travail comme « une biographie psychologique avant-tout. » Dans la prolongation de son premier essai, il présente R. comme « le propagateur souverainement efficace d’une hérésie chrétienne de caractère mystique ». Seillière n’épargne rien à son lecteur, des commentaires sur la vie dissolue des parents de R. à sa maladie mentale en passant par l’abandon de ses cinq enfants, etc. Il part du principe que les êtres humains sont naturellement impérialistes et impérialistes irrationnels, ce qui dément l’idée de bonté naturelle chez R. Il dénonce « la diversion démagogique qui fera le thème du second discours, l’insinuation que le peuple est le seul héritier de l’innocence primitive ». (p. 73.) Pour lui, R., dans le second discours, mélange deux significations de l’adjectif naturel, d’une part, est naturel ce qui se développe avec le temps – ainsi l’oranger est amené, dans de bonnes conditions, à produire des oranges – mais est naturellement également ce qui est originel et primitif. C’est cette ambiguïté de vocabulaire qui a produit « une sociologie mystique » puis une psychologie de la compassion – la répugnance à voir souffrir son semblable – contraire à « saine psychologie « impérialiste » de l’antiquité classique, du Christianisme rationnel et de toute science expérimentale ». (p. 84) Il est étrange que Seillière ne se réfère pas, en cet endroit à l’Emile qui réalise, d’une certaine façon, la synthèse de ses deux notions de naturel. Comprenne qui pourra. Ce qui importe à Seillière, c’est de démontrer le caractère anti-historique du second discours et le caractère naturel de l’inégalité sociale. Le troisième chapitre de l’essai de Seillière est entièrement consacré aux dérèglements psychiques de R. Il s’appuie sur les travaux d’un certaine Pierre Janet, professeur de psychologie, qui s’est intéressé de près aux « psychasténiques intelligents », ceux qui se dénigrent perpétuellement auprès de leurs proches alors qu’ils n’en attendent que flatteries et compliments. La « rêverie » est, selon Janet, « un symptôme de dépression et un procédé de tonification psychique par ce qu’elle facilite le développement de certaines représentations flatteuses à l’appétit du pouvoir ». D’autre part les névropathes ne veulent pas payer de retour l’affection de ceux qui les soutiennent et les réconfortent. Les grandes lignes du portrait psychologique de R. sont dessinées. Seillière y ajoute quelques considérations sur la névropathie du philosophe « exaspérée par les agitations érotiques ». Afin d’illustrer les analyses du professeur Janet, il s’arrête longuement sur la crise de l’Ermitage, sa rupture avec David Hume. Il s’attarde dans son dernier chapitre sur le romantisme de R. et certains de ces commentaires ne manquent pas de piquant, tel cette appréciation sur la Nouvelle Héloïse, « platonisme et détournement de mineure » et sur Julie, « la plus folle et l’on pourrait dire la plus effrontée des tentatrices à la débauche ». (p. 340.) Seillière qui reste très sévère à l’égard de R. apprécie pourtant les Lettres à Malherbes, « un charme pour l’oreille et souvent un régal pour l’esprit » et certains passages des Rêveries d’où se détachent « quelques-unes des plus belles pages de la poésie romantique ». L’ouvrage de Seillière, parfois intéressant, fourmille malheureusement de considérations sur la supériorité intellectuelle des aristocrates, « l’expérience des races les plus douées ». Il accuse R. d’être devenu « sans le vouloir, le porte-bannière des convulsions révolutionnaires ». (p. 274.) En 1929, dans une introduction aux Confessions, s’il reconnaît aux mémoires de R. leur « génie poétique » et les classe parmi les « grands livres de la littérature universelle », il s’épanche à nouveau sur la névrose de J.-J. et « sa déviation morbide » qu’il décèle dans son « attitude adoratrice de la femme ». Commentant les appétits sexuels de Mme de Warens, il dénonce les dangers de « l’anarchie passionnelle mère de l’anarchie sociale ». Il revient encore sur R. dans deux articles du Journal des débats politiques et littéraires qui attaquent une fois de plus le philosophe de Genève dans sa dimension philosophique et biographique. Dans le n° du 14 août 1932, il donne un compte-rendu de l’essai de Fusil, auteur de La Contagion sacrée ou J.-J. R de 1778 à 1820, qui s’en prend violemment à la « littérature rousseauiste » et aux « dévots du saint, névropathes, frénétiques, convulsionnaires et thaumaturges, tartuffes de vertu, politiques, hypocrites, faux grands hommes et petites femmes impressionnables ». R. nous dit Seillière, « n’eut pas d’admirateurs mais des sectateurs. […] Il vint fournir à un groupe social avide de conquête la conviction de posséder l’alliance divine dans la lutte qui allait s’engager dans notre pays pour le pouvoir politique ». Autrement dit, les classes possédantes représentantes de Dieu sur terre doivent laisser place aux classes dangereuses qui s’approprient leurs prérogatives en suivant la voie du nouveau Messie. Le 21 janvier 1939, Seillière s’intéresse à la rupture entre Hume et R. pour dénigrer une fois de plus le philosophe. Durant l’Occupation, en décembre 1941, ce même Seillière signait un appel condamnant vigoureusement les lâches attentats et les crimes odieux contre les membres de l’armée d’occupation. Son essai sur Diderot paraît en 1944 dans une maison d’édition collaborationniste. Neuf ans avant sa mort en mars 1955, il est élu à une très faible majorité à l’Académie française. Pour ceux qui s’interrogent légitimement sur le patronyme de ce Seillière ardent défenseur des « aristocrates que l’expérience façonne au commandement intelligent des hommes, tels qu’ils sont », il faut ajouter que son petit-fils, Antoine-Ernest Seillière, comme ancien responsable du Medef, fut sans aucun doute plus célèbre que son grand-père mais pas moins respectueux des classes dirigeantes."




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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.


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