L'Hydre et l'Académie

    Michel Lacroix, Éloge du Patriotisme

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    Johnathan R. Razorback
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    Michel Lacroix, Éloge du Patriotisme

    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 25 Mai - 15:54

    https://books.google.fr/books?id=80tY3VddL4YC&pg=PT46&lpg=PT46&dq=%C3%A9loge+de+la+hi%C3%A9rarchie&source=bl&ots=V2uOh7uUew&sig=D1oxDigy1OYgolcaUUItA7BQGS8&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwiusIabnKHbAhVBbhQKHQNHDA0Q6AEIVzAN#v=onepage&q=%C3%A9loge%20de%20la%20hi%C3%A9rarchie&f=false

    "En tant que phénomène psychologique, le patriotisme reste très méconnu. Ses détracteurs, qui le confondent avec le nationalisme, l'ont jeté dans les oubliettes du politiquement incorrect. Les chercheurs en sciences humaines évitent prudemment cet objet sulfureux. Les sociologues, qui sont intarissables sur le sentiment social, semblent bizarrement n'avoir pas grand-chose à dire sur le sentiment national. Quant aux psychologues, ils ont exploré toute la gamme des sentiments humains, toutes les émotions collectives et personnelles, toutes les nuances de la vie affective, l'amour, l'amitié, l'attachement, le besoin identitaire, le besoin d'appartenance, l'altruisme, l'estime de soi, le sens du sacré, etc., mais parmi les innombrables livres de psychologie qui s'accumulent dans les librairies, je n'en vois pas un seul qui traite du sentiment patriotique.
    Les intellectuels du XIXe siècle étaient plus hardis. Jules Michelet, Émile Littré, Paul Bert, Ferdinand Buisson ont beaucoup écrit sur le patriotisme. Seulement leur approche était, le plus souvent, normative et non pas descriptive. Leur but (surtout après la défaite de 1870) était de rappeler aux citoyens et aux écoliers les "devoirs envers la patrie". Ils étaient plus soucieux de dire
    pourquoi il faut aimer sa patrie que d'expliquer en quoi consiste l'amour de la patrie.
    C'est cette lacune que j'ai voulu combler.
    " (p.11)

    "Le patriotisme relève du domaine de l'affectivité. Il est un sentiment. Un sentiment d'amour." (p.13)

    "Le patriotisme est souvent silencieux. Il est silencieux lorsqu'on a la chance de vivre une période historique où son pays n'est pas exposé à un danger menaçant son indépendance. Il l'est également parce que, ordinairement, par une sorte de pudeur, la plupart de nos attachements ne se disent pas. Enfin, force est de constater que, dans la majorité des cas, notre amour de la patrie relève moins de la passion fervente que de la simple habitude.
    Nous aimons notre pays dans une sorte de demi-conscience, parce qu'il nous procure le sentiment d'être "chez nous", parce qu'il est le cadre habituel où notre existence se déroule. Dans son étiage normal, l'amour patriotique ne dépasse pas cette sensation de familiarité et de bien-être
    ." (p.14)

    "Sur quoi se porte cet amour ? Il se porte en premier lieu sur un territoire, un territoire constitué de fleuves, de lacs, de plaines, de montagnes de forêt, de champs, de villes, de villages, de sites touristiques. Fait significatif, les Allemands désignent la patrie par le mot Vaterland, dont le suffixe -land signifie "terre". Le patriotisme s'incarne dans une géographie, une géographie bordée par une frontière, c'est-à-dire une limite séparant le dedans et le dehors, l'intérieur et l'extérieur. Toute "conscience nationale" est, qu'on le veuille ou non, "conscience d'une frontière".
    L'attachement patriotique se porte aussi des traditions, des coutumes, par exemple les manières de se vêtir, de faire la cuisine, de recevoir ses amis, de converser, de fabriquer les objets d'artisanat, de jouer de la musique populaire, de décorer sa maison, de célébrer les grandes dates de l'année, de fêter les événements familiaux. Il s'exprime également à travers l'intérêt pour l'histoire nationale, c'est-à-dire l'épopée vécue par nos ancêtres, une épopée faite de gloire, de souffrance, de travail, de progrès. Il s'exprime enfin à travers la langue, qui, nous aurons l'occasion de le constater, est un élément essentiel du sentiment national
    ." (p.15)

    "La géographie, l'histoire, les traditions, les usages, la langue présentent un trait commun. Ils rendent mon pays différent des autres. Ils le font apparaître  singulier, unique. A travers chacun de ces éléments, je ressens de façon aiguë qu'être français n'est pas la même chose qu'être allemand, italien, suédois, russe. [...] Le territoire, le passé historique, le patrimoine architectural, les traditions, les modes de vie, la langue constituent autant d'aspects qui fondent l'originalité de mon pays. Et c'est justement pour cela qu'ils me sont chers. [...] Le patriote aime savoir que son pays est différent, irréductible aux autres, en un mot incomparable." (p.17-18)

    "Le patriotisme comporte un deuxième volet. Je n'aime pas mon pays seulement en raison des traits qui le rendent original, unique, incomparable. Je l'aime aussi dans la mesure où il applique les principes de justice et de liberté. Je tiens à lui parce que l'Etat qui le représente est un Etat démocratique. Je suis attaché à cette terre où le hasard m'a fait naître parce que les droits de l'homme y sont respectés. Ma patrie mérite mon affection parce qu'elle incarne des idéaux politiques qui sont valables pour l'humanité entière. En vertu d'une espèce de clause de conditionnalité, je me sens lié à mon pays pour autant qu'il participe de cet universel. [...]
    Il me serait impossible d'aimer ma patrie, en tout cas je ne pourrais pas l'aimer d'une affection sereine, sans mélange, sans ambivalence, si cette patrie foulait les droits de l'homme. Si tel était le cas, je vivrais dans le déchirement, partagé entre la fidélité à mon pays et la douleur de le voir trahir l'idéal démocratique.
    " (p.22-23)

    "Le sentiment patriotique se nourrit de cette singularité et de cette généralité. Il s'appuie à la fois sur le particularisme et sur l'universalisme." (p.25)

    "Le patriotisme est enfoncé dans la concrétude et, en même temps, aspiré vers l'abstraction. Il est charnel et idéaliste, terrestre et céleste." (p.26)

    "J'aime ce pays à qui nos plus grands intellectuels, de Jules Michelet à Charles Péguy, de Victor Hugo à Albert Camus, ont donné pour mission de rayonner sur la terre, d'être un défenseur du droit, un émancipateur des peuples, un messager de liberté." (p.28)

    "[Le patriotisme] est aussi un sentiment d'appartenance." (p.29)

    "Je peux la vivre non pas comme un déterminisme s'imposant à moi mais comme le fruit d'une adhésion. Je ne la ressens plus alors comme l'effet d'une dépendance que je subis, mais comme le résultat d'un consentement que je donne librement. Dans cette deuxième manière d'appréhender le lien national, j'éprouve le sentiment d'appartenir à ma patrie non pas simplement parce que j'y suis né, non pas parce qu'un sort aveugle m'y a jeté, mais parce qu'un élan spontané, issu de mon libre-arbitre, m'a porté vers elle. Ce n'est plus le hasard qui m'a lié à mon pays, c'est une quête personnelle qui m'a conduit vers lui. Mon appartenance ne relève plus de l'involontaire mais du volontaire. Ce pays est mien, je lui appartiens, je fais corps avec lui parce que je l'ai choisi. Je l'ai élu. Ma patrie est l'élue de mon cœur et de ma raison. Ma patrie est élective. Je n'éprouve plus, comme Barrès aimait à le répéter, le fait d'être français comme le décret d'on ne sait quel aveugle destin. Ma patrie n'est plus ce "vertige où l'on s'abîme", qui fascinait le chantre de "la Terre et les Morts". Au contraire, je me veux français. Et je ne cesse de confirmer mon choix en restant français. Je ne cesse de réitérer ma décision en conservant ma nationalité. C'est cette appartenance choisie, voulue, délibérée, lucide, raisonnée que Renan exprimait par sa fameuse métaphorique du plébiscite." (p.30-31)

    "Le culte de la patrie trouve son sens véritable [...] dans l'horizontalité des relations humaines. Sa fonction est d'inciter l'amitié à sortir des cercles restreints où elle a naturellement tendance à se réfugier." (p.50)

    "L'amitié compatriotique n'a rien à voir avec les filiations réelles, biologiques, génétiques. Elle se moque de savoir s'il y a ou non entre nous ces fameux "liens du sang" auxquels les nationalistes attachent tant d'importance. Ce qui compte, ce sont les filiations symboliques, ce sont les généalogies voulues, les liens désirés, adoptés. [...] L'immigré et moi, nous nous considérons mutuellement comme des compatriotes non pas parce que nous sommes tout deux "de souche", ce qui est à tout à fait secondaires, mais parce que nous nous revendiquons des mêmes ancêtres symboliques. Etre français, que ce soit par naissance ou par naturalisation, c'est épouser l'histoire de France." (p.54)

    "[Le patriotisme] est aussi impératif moral. Il ne suffit pas d'aimer son pays: il faut aussi agir pour lui, le protéger, le défendre, au besoin donner sa vie pour lui." (p.56-57)

    "Il n'est pas exagéré de dire que l'on doit la victoire de 1918 aux instituteurs, ces "hussards noirs de la République" célébrés par Péguy.
    Mais la mainmise de la morale sur le patriotisme a entraîné aussi un inconvénient: elle a empêché toute réflexion scientifique sérieuse sur le sentiment patriotique
    ." (p.60)

    "J'ai cherché à savoir non pas ce que le patriotisme doit être, mais ce qu'il est." (p.62)

    "Contrairement à ce que laissait entendre le discours moralisateur des pédagogues républicains, l'expérience du sentiment patriotique est bien, bien souvent, une expérience du dilemme, une expérience du cas de conscience. Elle est bordée de questions dérangeantes. Parcourons-en quelques-unes.
    Première question: en temps de guerre, est-il légitime, au nom de la défense de la patrie, de tuer d'autres êtres humains ? Deuxième question: si une injustice est commise par les plus hautes instances de mon pays, dois-je la dénoncer, au risque de porter atteinte à l'autorité de ces instances, et par suite d'affaiblir mon pays ? Si, par exemple, un tribunal militaire rend un verdict inique, ai-je le droit de m'élever contre ce dernier, bien que, ce faisant, j'ébranle la confiance dans l'armée, à un moment où celle-ci est nécessaire à la survie de mon pays ? On reconnaît le dilemme soulevé par l'affaire Dreyfus. Pour les Français qui avaient été élevés dans la morale lisse et simpliste de l'école primaire, l'affaire Dreyfus retentit comme un coup de tonnerre. Elle révéla de façon brutale que le patriotisme n'est pas à l'abri du débat moral.
    Autre question dérangeante: faut-il systématiquement ouvrir ses frontières aux étrangers fuyant la pauvreté ou l'oppression politique ? Le devoir d'hospitalité exclut-il toute considération relative à l'identité culturelle de mon pays ? La responsabilité que j'ai envers les candidats à l'immigration doit-elle prévaloir sur la responsabilité que j'ai envers ma patrie ? Dernier dilemme: une nation doit être capable de relire de façon critique son histoire, par exemple son passé de puissance coloniale. Elle a, l'égard de ce passé, un devoir mémoriel. Mais jusqu'où doit-on mener cette critique rétrospective ? Le devoir de repentance n'entraîne-t-il pas un risque d'anachronisme, dès lors que je juge le passé en fonction des normes morales actuelles ? En voulant rendre justice à ceux que la France a jadis soumis et exploités, est-ce que je ne commets pas une injustice envers mes propres ancêtres [...] Entre une histoire idéalisée et une histoire auto-accusatrice, n'y a-t-il pas un équilibre à trouver ?
    Ces cas de conscience se présentent comme des conflits du devoir car, dans chacune des situations évoquées, il est facile de vérifier que deux situations évoquées, il est facile de vérifier que deux valeurs morales sont en opposition. La valeur-patrie est mise en balance avec une valeur concurrente, à savoir, respectivement, le respect de la vie, la justice, la solidarité, la vérité. La décision à prendre requiert donc une délibération.
    Ce n'est pas tout. Quand on examine attentivement ces conflits éthiques, on s'aperçoit qu'ils se ramènent, en définitive, à une opposition entre deux termes antagonistes qui ne sont autres que les deux éléments constitutifs du patriotisme.
    Dans chacun de ces conflits, en effet, l'exigence universaliste et l'exigence particulariste se dressent l'une contre l'autre. Il y a cas de conscience, il y a débat, justement parce que ces deux exigences se disputent la priorité. Faut-il dénoncer l'arrêt inique du tribunal militaire ? L'universalisme, incarné par le principe des droits de l'homme, répond sans hésitation: puisque le capitaine Dreyfus est innocent, son procès doit être révisé. Le particularisme, lui, se retranche derrière des arguments plus ou moins spécieux tels que le prestige de l'armée, le risque de son affaiblissement dans une période de tension avec l'Allemagne. Il invoque la raison d'Etat: "Le scandale judiciaire doit être étouffé afin de protéger l'institution militaire". Si l'on met à part les motivations antisémites de beaucoup d'opposants à la révision du procès, l'argumentation antidreyfusarde se ramenait au principe selon lequel "une injustice vaut mieux qu'un désordre" -principe particulariste s'il en est.
    Peut-on tuer l'ennemi en cas de guerre ? Derechef, le débat met aux prises l'universalisme et le particularisme. Le premier énonce que la vie humaine doit être respectée inconditionnellement. Le second autorise à prendre les armes pour défendre le territoire national.
    Ouvrir les frontières aux étrangers ? L'universalisme déclare: la solidarité envers les êtres humains est un impératif catégorique qui ne souffre aucune exception. Le particularisme réplique: une nation a le droit de contrôler les flux migratoires afin de préserver son individualité [...]
    Exercer le devoir de repentance, dénoncer les abus du colonialisme ? L'universalisme l'exige au nom du devoir de vérité. Plus nuancé, plus pragmatique, plus "casuiste", le particularisme rappellera qu'une nation a intérêt à conserver une image positive d'elle-même et à préserver ses mythes collectifs. Il soulignera que le "roman national" est un facteur de cohésion sociale. Il attirera l'attention sur les conséquences d'une repentance excessive, qui fournit des arguments aux adversaires de son pays.
    Ainsi, ces conflits du devoir résultent de la structure dualiste du patriotisme. C'est parce que celui-ci est constituée d'universalisme et de particularisme, et que ces deux composantes ne coexistent pas toujours harmonieusement, que le patriotisme se trouve confronté à des dilemmes moraux.
    Dès lors on voit surgir la tentation qui va courir un des plus graves dangers au patriotisme, en l'entraînant sur une pente fatale. Tandis que le patriote est empêtré dans ces multiples cas de conscience, un mauvais génie se tient à côté de lui, et lui murmure ces paroles insidieuses: "Si tu faisais taire, une fois pour toutes, la voix de l'universalisme, si tu réduisais le patriotisme au seul élément particulariste, tu échapperais à toutes ces questions dérangeantes. Tu serais à l'abri de ces pénibles conflits éthiques. Ta patrie ne serait plus en débat. Elle serait hors d'atteinte".
    Ce mauvais génie, c'est le nationalisme
    ." (p.64-68)

    "Le nationalisme est le patriotisme réduit à sa composante particulariste." (p.69)

    "Le nationaliste est celui qui consent à perdre son âme, c'est-à-dire à commettre des actes bafouant l'universel, dès lors que ces actes sont profitables à la nation." (p.71)

    "On pourrait être tenté de penser que le meilleur moyen de mettre le patriotisme à l'abri d'un tel dévoiement serait d'opérer l'élimination inverse. Face au péril nationaliste, la meilleure parade ne consiste-elle pas à expulser préventivement le particularisme, puisque c'est de ce dernier que vient tout le mal ? En supprimant l'attachement à la particularité nationale, c'est-à-dire à ce qui nous différencie, à ce qui nous sépare des autres, aux caractères "ethno-culturels" de notre patrie, en éradiquant toute affirmation d'identité nationale, n'éliminerait-on pas ipso facto le risque du nationalisme, puisqu'on en tarirait la source ? Cette solution paraît logique. Elle est séduisante. Ma conviction, cependant, est qu'elle serait aussi dangereuse que le mal qu'elle entend combattre." (p.75-76)

    "A toute les époques, les êtres humains ont été attachés à leur terre natale. Cet attachement est une constante de la nature humaine. Les hommes ressentent instinctivement une préférence pour le lieu où ils sont nés et où ils ont grandi. A telle enseigne que, dans la plupart des sociétés traditionnelles et antiques, la sanction la plus sévère qu'on pouvait infliger à un individu était l'ostracisme. Etre banni de sa cité, être exclu de sa tribu était un châtiment à peine moins terrible que la mort." (p.77)

    "En prenant conscience de la différence des autres, on prend conscience de sa propre différence. En découvrant l'autre, on se découvre soi-même comme autre. On se perçoit, on se connaît comme français à partir du moment où l'on se compare aux Anglais, aux Allemands, aux Italiens, aux Chinois, aux fellahs de l'Égypte, aux Noirs d'Afrique, aux Turcs, aux Arabes, aux Indiens d'Amérique, aux Mélanésiens.
    Tel est le phénomène qui se produisit au XVIIIe siècle. Les récits des explorateurs aiguisèrent la conscience de soi des peuples européens. Ces derniers découvrirent leur propre particularité en découvrant celle des autres peuples. [...]
    Mais le XVIIIe fut aussi le siècle des Lumières, c'est-à-dire de la Raison et de l'exigence universaliste. C'est au XVIIIe que furent élaborées les grands principes de la politique moderne: la démocratie, le contrat social, la liberté, l'égalité. L'idée moderne d'humanité, c'est-à-dire d'une "essence d'homme en général", transcendant les diversités ethno-culturelles, prit forme à cette époque, et c'est sur cette idée que s'édifia la philosophie juridico-politique qui se concrétisa dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen proclamée le 26 août 1789.
    " (p.80-81)

    "C'est cette injonction nouvelle, audacieuse, révolutionnaire, que résumait l'Encyclopédie dans une phrase lapidaire où se condense, dans toute sa force, la clause de conditionnalité universaliste sur laquelle repose le patriotisme moderne: "Il n'y a pas de patrie au pays du despotisme"." (p.81)

    "Donnons à nouveau la parole aux patriotes républicains du XIXe siècle. Jules Michelet, Paul Bert, Émile Littré, Ferdinand Buisson, Jules Ferry adoptèrent la conception dualiste héritée du XVIIIe, tout en l'assortissant d'une thèse qui énonçait ceci: "C'est en aimant sa famille qu'on se prépare à aimer sa patrie, et c'est en aimant sa patrie qu'on se prépare à aimer le genre humain". Cette thèse fut martelé inlassablement dans les manuels scolaires de la Troisième République. Elle se présentait comme une loi de transitivité." (p.84)

    "J'ai besoin de m'inscrire dans la concrétude de ma nation pour m'élever à l'abstraction des idéaux. Pour s'épanouir, le patriotisme universaliste doit s'appuyer sur le patriotisme particulariste. Je suis semblable à Antée, ce personnage de la mythologie grecque qui se déplaçait dans les airs, tels un oiseau: périodiquement, il fallait qu'Antée touche terre afin de retrouver des forces pour reprendre son envol. Comme Antée, je ne peux évoluer dans la région céleste que parce que je suis ancré dans un lieu terrestre. [...] La conviction avec laquelle je ferai entendre la voix de l'universel dépendra de la confiance, de la sérénité, de la tranquillité, de la force intérieure que me donnera l'appartenance à une cité particulière." (p.86-87)

    "Il y a une tentation [tout aussi dangereuse que le nationalisme]. Elle consiste à supprimer le particularisme. [...] Les individus doivent donc se détacher de leurs habitudes nationales, de leur langue, de leur culture nationale. Ils doivent rompre leurs attaches identitaires, répudier ce qui les rend différents, afin de devenir des citoyens du monde. Pour atteindre le but ultime qui est la "conscience planétaire", la "citoyenneté mondiale", l' "amour du genre humain", il n'y a pas d'autre moyen que de détruire cette affection intermédiaire et encombrante qui s'appelle l' "amour de la patrie". [...]
    Aujourd'hui, c'est ce purisme universalisme qui, sous les apparences sympathiques du mondialisme, exerce l'attrait le plus puissant sur les esprits.
    " (p.88-89)

    "Le patriotisme suppose une vision positive [...] de la société." (p.110)

    "En mars 2000, un sondage BVA sur les opinions morales des Français révélait que le patriotisme était relégué au... vingt-deuxième rang de l'échelle de nos valeurs ; seuls 3% de nos concitoyens considéraient le patriotisme comme "faisant partie des valeurs d'une société où ils aimeraient vivre". [...]
    On assiste à une multiplication des communautés ethniques, linguistiques, religieuses, régionalistes, des communautés auxquelles les individus se sentent unis par des liens affectifs très forts. Par un mécanisme de vases communicants, le potentiel d'attachement, de fidélité, de ferveur qui était autrefois disponible pour la nation a donc tendance à se détourner de celle-ci pour se reporter vers ces communautés
    ." (p.113-114)

    "Il est évident que la France n'a pas toujours été la servante désintéressée de l'universel.
    Mais cette repentance prend, la plupart du temps, l'allure d'un procès partial qui ne donne pas la parole à la défense. [...] Résultat, l'image que nous nous faisons de notre nation est altérée. [...] Notre sentiment patriotique est rongé par la mauvaise conscience, une mauvaise conscience qui n'est pas toujours justifiée
    ." (p.119-120)

    "Je ne peux être constamment balloté par les événements quotidiens, par l'actualité, l'ici et maintenant, la fugacité, la nouveauté. L'Histoire m'arrache à cette dictature du présent. Elle fournit des repères à ma vie. Elle donne une profondeur de champ temporel à mon existence. Aux objets qui m'entoure, le drapeau tricolore, la tombe du Soldat inconnu, les monuments aux morts, les noms des rues, La Marseillaise, la devise inscrite au frontispice des édifices publics, l'effigie de Marianne, elle confère un sens, qui me ramène aux événements du passé. Grâce à l'histoire, mon environnement se charge de signification.
    L'histoire nationale est aussi un trait d'union avec mes semblables. Elle est rassembleuse.
    " (p.122-123)

    "La langue et l'histoire représentent ce qu'il y a de plus précieux dans notre patrie-héritage." (p.125)

    "Nous ne pourrons vivre ensemble que si, à côté des particularismes communautaires, les citoyens reconnaissent la valeur plus haute de la nation dont ils sont membres. Il faut qu'à côté de l'amour qu'ils portent à leur communauté, il reste une place dans leur coeur pour un amour plus large. La France [...] ne sera viable, elle ne pourra résister aux forces d'éclatement qui s'exercent sur elle que si, au-dessus de la mosaïque des communautés, se dresse la communauté nationale. [...] Seule le sentiment national peut rassembler des groupes ethnoculturels qui, livrés à eux-mêmes, n'auraient d'autre avenir que de s'isoler et de se dresser les uns contre les autres. C'est pourquoi la question du patriotisme se pose aujourd'hui de façon cruciale. Le patriotisme est l’antidote du communautarisme." (p.136)
    -Michel Lacroix, Éloge du Patriotisme. Petite philosophie du sentiment national, Paris, Éditions Robert Laffont, 2011, 140 pages.

    "J'aime trop mon pays pour être nationaliste." -Albert Camus, Lettre à un ami allemand.

    "La patrie est l'initiation nécessaire à l'universelle patrie." -Jules Michelet, Le Peuple.

    pourquoi l'éloge


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.


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