L'Hydre et l'Académie

    Pierre Lasserre, La Morale de Nietzsche + Le Romantisme français + La doctrine officielle de l'Université + Cinquante ans de pensee francaise + Des romantiques à nous

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    Johnathan R. Razorback
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    Pierre Lasserre, La Morale de Nietzsche + Le Romantisme français + La doctrine officielle de l'Université + Cinquante ans de pensee francaise + Des romantiques à nous

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 7 Avr - 15:18

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Lasserre

    https://www.nietzsche-en-france.fr/publications-sur-nietzsche/pierre-lasserre-1/

    « « Nietzsche n’est certainement pas un philosophe très original ». Ainsi conclut (p.319) M. Faguet et la sentence nous paraît juste. Mais le défaut d’ « originalité » doctrinale ne peut-il pas être admirable, venant de la profondeur avec laquelle un esprit a, par un effort tout personnel de critique, retrouvé, repensé, restitué à ses contemporains, éclatantes de vigueur et de jeunesse, telles antiques et bienfaisantes doctrines et disciplines supplantées par de destructrices nouveautés (ou vieilleries) ? Il est original d’être classique, non pas d’attitude et d’imitation, mais de sensibilité et de passion sincère, à une époque où seuls les prestiges du romantisme et de sa corruption dernière, l’impressionnisme saisissent les cœurs et les sens de l’élite. Il est original d’avoir pu exclure de sa conception de la vie et de la société tout élément chrétien, à une époque d’idéologie ultra-chrétienne où ce qu’on nomme « irréligion », « pensée libre », n’est en général que du christianisme surchauffé de romantisme, où l’on nous propose sous le nom de « raison » les postulats du pur fanatisme chrétien. Il est original de dire et d’éprouver, dans un temps d’idolâtrie démocratique, que « le plus grand bonheur du plus grand nombre » n’est au fond qu’un idéal d’abaissement universel et un effroyable retournement d’injustice contre les meilleurs. Il est original, dans un temps de fétichisme égalitaire et humanitaire, de concevoir la nécessité d’une hiérarchie sociale, d’un esprit civique et patriotique, non seulement pour la conservation des Etats, mais pour l’entretien de la civilisation générale. Il est original enfin de comprendre que l’idée sans la force ne fonde rien, que le Droit n’est que la puisse organisée et durable, que les droits sont des privilèges définis et diversifiées ou rien ; -que l’altruisme est stérile, hypocrite ou plutôt inexistant, qu’il ne dissimule que l’égoïsme du misérable, que seul l’égoïsme d’une personnalité généreuse est chose positive, féconde, crée du bien et du progrès, etc.
    Toutes ces originalités, dont quelques-unes lui doivent être bien sympathiques (car elles lui appartiennent aussi), M. Faguet, loin de les contester, les fait valoir avec son habituelle allégresse et cordialité de critique. Même pour un Nietzsche, et malgré les redoutables réserves que l’on pressent au cours de cet éloquent exposé, quel avantage de rencontrer un interprète aussi ardent à entrer dans la pensée de l’auteur, à la pousser à fond dans son propre sens, à la consommer par de décisives formules !
    Je crois moi-même n’être que l’interprète de M. Faguet et rencontrer, avec la cause profonde des énormes défauts qui font qu’on ne peut aimer Nietzsche qu’avec une précaution infinie, le principe général des objections dont le presse son nouveau critique, en disant que l’originalité de l’auteur du Zarathustra, saine, heureuse, magnifique, si l’on veut, quand on considère les idées en elles-mêmes, détachées, pour ainsi dire, du professeur, apparaît tourmentée, douloureuse, morbide, brutale, dès que l’on s’attache à la façon dont ces idées ont été par lui ressenties et vécues, au ton dont il les enseigne ou trop souvent les prêche et les crie. Et il y a ici autre chose qu’un défaut littéraire ; (qui sait si le « talent » n’y gagne pas ?) la doctrine ou du moins l’influence s’en trouve elle-même compromise, viciée. – Nietzsche préconise par-dessus tout la sérénité intellectuelle des Grecs, leur acceptation courageuse et simple d’une rude destinée, leur optimisme fait d’énergie légère et de justesse d’esprit. Mais lui-même apporte à la description de tout ce qui le blesse dans la vie moderne une impatience rageuse et frénétique. Il méprise en Richard Wagner une de ces individualités romantiques, révoltées et enflées, qui se sont crues, du seul fait que leurs sentiments et leurs imaginations étaient sans règle, grosses d’un monde nouveau. Mais lui-même n’écrit-il pas un livre de prophétie demi-apocalyptique où il s’annonce comme le Messie du « Surhomme » ? N’a-t-il pas cette ingénuité effrayante de faire reposer sur sa seule tête le sort des doctrines qu’il dit, et justement sans doute, solidaires de la civilisation humaine ? Penser comme Goethe et vaticiner comme Isaïe ou Kropotkine ! Enseigner l’immoralisme, c’est-à-dire (car il n’y a là rien de plus que cette très juste idée) la subordination de la morale à ce qui est sa raison d’être ; s’avoir : l’intérêt de la vie, avec l’accent du fanatisme religieux ! On multiplierait aisément les exemples. Ce ne sont pas, M. Faguet le marque bien, contradictions de fond. Mais comme Nietzsche s’adresse surtout aux sensibilités, sur lesquelles il a une extrême prise, pour les orienter dans le sens du bon et du beau […] il en résulte, pour ceux qui se mettent à son école, une anarchie d’impulsions et de sollicitations qui ne laisse pas d’être plus inquiétante que des contradictions logiques. Il est un peu étrange d’encourager frénétiquement à la sérénité et anarchiquement à l’ordre, de parler, conservateur, comme un insurgé. Aussi Nietzsche a-t-il deux publics : l’un très restreint et tout à fait d’élite qui entend la « chanson », la bonne chanson ; l’autre hélas ! nombreux, public d’ « esthètes », de névrosées, dit-on, de « méconnus » assurément, qui se repaît uniquement du « ton » et de l’attitude, et où chacun se croit le Surhomme. M. Faguet (p.359), en indique quelque chose. On aimerait avoir de sa plume, en appendice d’une prochaine édition, ce curieux chapitre de l’histoire toute contemporaine des mœurs : « Nietzsche et la Bohème ? ».
    Je soupçonne M. Faguet de se divertir un peu quand il nous dit : « Oui, Nietzsche est néronien » (ibid.). Ce pauvre Nietzsche joignait à une ingénuité toute germanique, à une belle ignorance des hommes, a beaucoup d’orgueil, à une sensibilité féminine, un tact psychologique, pour ainsi dire, suraigu, qui, dans ces dispositions, ne pouvait que le faire affreusement souffrir. Tous les modes de penser et de sentir qu’il devait par la suite prendre en haine, pessimisme, romantisme surtout, il a commencé par y donner ou du moins par croire y donner à fond (car, à vrai dire, on ne change pas, mais il est vrai qu’on s’affaiblit en livrant sa pensée à trop d’aventures). Ce qui l’a désillusionné, ramené à sa propre direction, c’est bien moins le raisonnement que la découverte de la misère, de la duplicité et de l’anarchie des âmes, sous la fausse sublimité des théories, de la pauvreté des instincts sous la grandiloquence des annonciations. Il a eu, lui, le Grec, ce manque impardonnable de sagesse, de ne jamais pardonner cette déception à ceux qui la lui avaient ménagée. Il a gardé plus de ressentiment contre eux qu’il n’a eu de complaisance aux sains principes retrouvés de la vie et du goût. Il a plus de joie à insulter le laid et le faux qu’à penser selon le juste, le bon et le vrai. De là la contradiction de sentiment qui fait grimacer toute son œuvre. […]
    Je signale encore les pages (344 et suiv.) où M. Faguet montre que l’esprit aristocratique n’est fécond et proprement ne peut subsister que si toutes les classes de la nation en sont participantes, ce qui suppose qu’elles aient chacune leurs privilèges, comme elles ont leur fonctions. » -Pierre Lasserre, « Emile Faguet. - En lisant Nietzsche », Revue Philosophique de la France et de l'étranger, tome 58, n˚10, octobre 1904, p. 422-424.

    http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65494p/f10.image

    "Nietzsche nous a surtout aidé ainsi que maint autre de notre génération à rentrer en jouissance de certaines vérités naturelles." (p.10)

    "Il y a chez Nietzsche un contraste entre le fonds des idées, classique, positif, traditionnel, et le ton, dont l'ardeur va souvent jusqu'au sarcasme. Un conservateur qui va parle comme un révolté, un attique, un français par le goût, avec des brutalités et de rudes moqueries d'allemand: physionomie assez nouvelle dans l'histoire." (p.11)

    "[Comme l'a écrit Jules de Gaultier -esprit éminent- en 1901] Toutes les conceptions de Nietzsche se subordonnent à sa critique de l'anarchie, anarchie tant dans les mœurs et les sentiments de l'homme que dans l'institution sociale." (p.13)

    p.36
    -Pierre Lasserre, préface d'avril 1902 à Pierre Lasserre, La Morale de Nietzsche, Paris, Société du Mercure de France, 1902 (1900 pour la première édition), 160 pages.

    "Pour nous, comme pour un certain nombre d'hommes de notre génération, le nietzschéisme fut moins une révélation qu'un adjuvant."(p.21)
    -Pierre Lasserre, La Morale de Nietzsche, Paris, Société du Mercure de France, 1902 (1900 pour la première édition), 160 pages.

    https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k55486248.texteImage

    https://archive.org/details/cinquanteansdepe00lassuoft/page/n5

    https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k69981p#?



    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Sam 8 Déc - 17:31, édité 5 fois


    _________________
    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Re: Pierre Lasserre, La Morale de Nietzsche + Le Romantisme français + La doctrine officielle de l'Université + Cinquante ans de pensee francaise + Des romantiques à nous

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 24 Nov - 17:40

    http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k96353p

    "Placé au centre de l'opinion publique, écho autant qu'excitateur universel, ce journaliste merveilleux nous révèle son siècle." (p.12)

    "Rousseau n'est pas à l'égard du Romantisme un précurseur. Il est le Romantisme intégral. Pas une théorie, pas un système, pas une forme de sensibilité ne revendiqueront par la suite la qualité de romantique ou ne la recevront, qui ne se trouvent recommandés ou autorisées par son œuvre." (p.14)

    "La notion très incomplète et mal éclairée du Romantisme, que retiennent encore nombre de bons esprits, vient de ce que ce phénomène n'a été baptisé de son nom qu'à l'occasion d'une de ses manifestations déjà tardives, la plus retentissante, il est vrai, mais non pas, tant s'en faut, la plus proche de son essence profonde. Je veux dire: la jeune littérature de 1830. Le Romantisme enveloppe bien autre chose qu'une mode littéraire. Il est une révolution générale de l'âme humaine. Cependant, longtemps avant l'apparition de ce substantif, dont la forme annonce bien une sorte de nouveauté systématique, l'adjectif avait joui, et particulièrement chez Rousseau lui-même, d'une certaine fortune obscure et comme hésitante. "Romantique" se dit dans les Rêveries d'un promeneur solitaire, et pareillement dans Obermann, d'un paysage de montagnes où rien ne montre la main de l'homme, ni ne donne lieu à son passage, et de la défaillance voluptueuse ou de l'exaltation vaine que ce spectacle, selon qu'il est calme ou agité, communique, en se prolongeant, à une sensibilité lyrique ; ces émotions, au dire de Senancour comme de Rousseau, reportant celui qui sait les éprouver en deçà de la civilisation et le replaçant dans la véritable disposition intellectuelle et morale de l'homme primitif." (p.15)

    "Que demandent et que se flattent d'avoir réalisé sous le nom de "Romantisme" les jeunes séides d'Hernani ? Affranchissement des règles et des traditions, "liberté", c'est-à-dire spontanéité absolue, dans la création artistique, l'artiste se mettant en présence de lui-même et de la nature et ignorant qu'il y ait eu un art et des hommes avant lui. Le Romantisme, c'est donc le système de sentir, de penser et d'agir conformément à la prétendue nature primitive de l'humanité. C'est la prédication même de Jean-Jacques." (p.16)

    "Le Romantisme est primitivement maladie. Cette maladie pourrit jusqu'au fond la sensibilité, la volonté et l'intelligence de Jean-Jacques Rousseau." (p.18)

    "Sans doute, c'est à la faveur de l'anarchie intellectuelle créée par les démolitions des Encyclopédistes que le monstrueux paradoxe de Rousseau put se faire prendre au sérieux. Mais ce paradoxe, outrage passionné au génie scientifique et philosophique de l'humanité, avilissait la partie honorable de leur doctrine, leur confiance au progrès de la condition et de la moralité humaines par le progrès des lumières." (p.35)

    "Ce catholicisme terroriste et théâtral du haut duquel un autre homme de lettres, Barbey d'Aurevilly, a foudroyé le XIXe siècle." (p.37)

    "Parce qu'il y a des éducateurs formalistes, bornés et pédants, parce qu'il y a des petits messieurs chez qui le bon ton a semé des ridicules, Jean-Jacques nie l'éducation. Parce que certains maîtres, en se servant trop du ressort de la crainte, rendent les enfants dissimulés, "les mensonges des enfants sont tous l'ouvrage des maîtres". Parce que c'est l'art le plus rare que de savoir mettre un principe à la portée du jeune âge, il ne faut lui inculquer aucun principe." (p.68)

    "En 1815, avec Senancour, Constant, Chateaubriand et Mme de Staël, le désordre des sentiments a déjà trouvé de magnifiques et de complets interprètes." (p.79)

    "Écrite sous la forme de rêverie ou de méditation philosophique, l’œuvre de Sénancour n'est qu'une longue analyse du moi, indéfiniment reprise et creusée ; on ne peut dire: une autobiographie, tant son existence est vide d'incidents. Sans état, à peu près indifférent aux affaires publiques, étranger, ce qui est à peine croyance, aux événements littéraires les plus retentissants de l'époque (il dit n'avoir connu le Génie du Christianisme qu'en 1816), Senancour a systématiquement cherché la retraire et n'a voulu tenir compte que de la vie intérieure. Il a eu vingt ans au début de la Révolution, elle l'a ruiné, et il ne l'a pas vue. L'expérience n'existait pas pour lui et n'entrait pour rien dans la formation purement subjective de sa pensée, qu'il se flattait de tenir au-dessus du temps dans je ne sais quelle région de "permanence" (c'est son mot favori), d'éternité.
    Tant de dédain pour la réalité s'expie. Un fait minime: les avortements de sa destiné individuelle, a exercé sur la philsophie de Senancour une influence qui n'appartient légitimement qu'au spectacle de la nature et de la société
    ." (p.82)

    "Les baudelairiens reconnaîtront qu'Obermann les devance et contient le germe de toutes les psychoses romantiques." (p.93)

    "Obermann paru en 1804, ne fut lu qu'à partir de 1833." (p.105)

    "Ministre d'Etat, ses proches amis sont à trembler qu'il [Chateaubriand] ne brise tout, comme un jeune homme qui n'a pas fini ses coups de tête. La vieillesse ne le dompta pas. C'est elle qui le vit le plus impatient.
    Avec cela, l'esprit le moins chimérique. Il a tout le réalisme des grandes races. Il entend la politique, le commerce, les finances, les voyages, les aventures. Il connaît les hommes. Mais tout ce qui s'est conté, depuis Platon jusqu'à Cousin, sur le mystère de l'univers, n'existe pas à ses yeux, bien qu'il ait tout lu. [...]
    Après un métaphysicien qui se creuse la tête, ce qui lui paraît le plus niais, c'est, je crois bien, un poète qui bée après l'idéal. "Le grand dadais !", dira-t-il un jour de Lamartine.
    " (p.127)

    "La rêverie est servile, vulgaire et languissante. Qui rêve ? l'esclave aux barreaux de son ergastule, la petite bourgeoise à sa fenêtre, le précepteur de château remonté dans sa chambre. Déplorable passe-temps que de demander au clair de lune des promesses de bonheur pour cœurs insatisfaits !" (p.128)

    "Esclaves en tout de l'émotion, ils provoquent et entretiennent le règne de l'être d'émotion. Cette perpétuité de désirs, d'élans, de délires et d'accablements, où les destine une sensibilité affolée par la désorientation de la pensée de la pensée et la ruine du vouloir, les met bien au dessous de l'être qui a dans la langueur, le trouble et la crise, ses formes de vie propres, ses états de prospérité et de puissance. La femme écrase l'androgyne."
    (p.155)

    "Voir dans L'Avenir de l'Intelligence de M. Ch. Maurras une très importante étude sur le Romantisme féminin." (note 1 p.155)

    "L'idée du bonheur, voilà le dissolvant qui coule dans l’œuvre entière de Mme de Staël, le dissolvant féminin." (p.162)

    "Le romantisme systématise, glorifie, divinise l'abandon au pur subjectivisme." (p.177)

    "Des écrivains au naturel le moins romantique possible, Victor Hugo, G. Sand, jusqu'au bon Dumas, sont entraînés dans ce mouvement et ajoutent à la maladie toute la puissance de leur santé." (p.189)

    "Le romantisme de 1830 s'est appliqué à faire prévaloir par le drame et le roman une conception creuse de la nature humaine." (p.169)

    "La glorification, je dis plus, la déification de l'irrégulier, du paresseux, de l'impuissant, de l'insurgé et même du criminel, n'est pas seulement, dans la littérature romantique, le résultat involontaire d'une psychologie étourdie. Elle est le thème formel où se complaît ouvertement une psychologie folle. Aventuriers de profession, escrocs, bandits, forçats, assassins, bouffons, truands, courtisanes, débauchés, défroqués de toutes robes, outlaws de toutes lois, abondent dans cette littérature, et leur caractère commun est la grandeur morale. Quelle que soit la tare qui les ravale aux yeux des hommes, les brouille avec les lois, les mœurs et la gendarmerie, c'est elle qui, en les libérant des routines de l'opinion et des petitesses de l'intérêt, restitue à leur cœur l'immensité de l'Océan et à leur jugement la suprême hauteur philosophique." (p.205)

    "L'autorité sous toutes ses formes est usurpation, brigandage, attentat contre la nature humaine, tout au moins simagrée. Ceux qui l'exercent ou y participent forment donc nécessairement une portion corrompue, méchante, stupide, ou tout au moins et en tout cas carnavalesque, du genre humain.
    Que si quelque représentant d'une institution, d'une tradition, d'une règle, obtient par aventure de la Muse romantique, un sort moins infamant, c'est qu'il est reconnu par elle "supérieur" à son emploi, qu'il en a discerné l'absurdité ou la bassesse, qu'il gémit secrètement d'être ce qu'il est, qu'un remords épouvantable le saisit, qu'il est à demi-révolutionnaire ou le devient. [...]
    La revue des monuments les plus significatifs de cette psychologie anarchiste serait longue.
    " (p.218)

    "Le premier devoir de l'artiste, quand il conçoit la première idée d'une œuvre, n'est-il pas d'éprouver longuement la solidité, le poids, la noblesse de sa conception, de la fortifier et de l'épurer, autant qu'il est en lui, de la rejeter, si décidément elle lui paraît inégale à la dignité de l'art. C'est son devoir primordial, parce que c'est aussi la condition primordiale et, pour ainsi dire, génératrice de la beauté. L'expression heureuse jaillit aisée et abondante d'un fond profondément élaboré, d'une pensée lentement gonflée de riche et exquise substance, comme le suc sort, sous la pression la plus légère, du raisin mûri. La divinisation du moi avait pour conséquence nécessaire de décharger l'art de ces préparations profondes, de ces lentes méditations, de ce choix sévère." (p.229)

    "La plupart des critiques de quelque autorité s'accordent à reconnaître en Victor Hugo un des hommes les plus "impuissants à penser" qui aient jamais tenu la plume." (p.248)

    "Y a-t-il des émotions généreuses et superbes là où il n'y a pas lucidité ? Je n'en crois rien." (p.250)

    "Le problème que le lyrisme de Hugo pose à la critique est celui-ci: comment un poète d'intelligence rudimentaire, philosophe ridicule, moraliste nul, d'une sensibilité commune et asservie au plus grossier personnalisme, a-t-il pu être un grand poète lyrique ? Car enfin il l'a été. Ce ne peut être que par une sorte d'usurpation.
    Cette usurpation, une remarque profonde de Nietzsche nous en fait bien comprendre la nature et le succès. C'est, dit-il (je cite le sens) chez les artistes les plus inspirés qu'on rencontre les plus graves défaillances, parce que l'affaiblissement de l'inspiration, qui ne se commande pas et qui est le souverain "moyen" de ces grands sincères, les laisse dépourvus. Au contraire, ces artistes, non pas précisément inférieurs, mais de plus de savoir technique que d'esprit et d'âme, de plus de talent que de génie, disons mieux, d'un très réel génie, mais plutôt excité par les éléments de l'art lui-même et la volupté qui s'en dégage, que par les idées et les sentiments, ces artistes composites, séducteurs, prestigieux, mais dont l’œuvre opulente souffre d'un certain vide central, et qui sont peut-être les premiers des époques de corruption esthétique, se montrent presque toujours égaux à eux-mêmes, presque toujours voisins de leur apogée, parce que leur immense approvisionnement de moyens leur permet de s'en tirer à tout coup brillamment
    ." (p.273-274)
    -Pierre Lasserre, Le Romantisme français. Essai sur la révolution dans les sentiments et les idées au XIXème siècle, Thèse présentée à la Faculté des lettres de l'université de Paris, Paris, Société du Mercure de France, 1907, 547 pages.

    Dédié à Faguet.


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