L'Hydre et l'Académie

    Henri-Irénée Marrou, De la connaissance historique

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    Johnathan R. Razorback
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    Henri-Irénée Marrou, De la connaissance historique

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 31 Mar - 9:27

    "J'espère que nul ne s'étonnera si, historien de métier, je parle en philosophe: c'est mon droit et mon devoir." (p.8 )

    "La santé d'une discipline scientifique exige, de la part du savant, une certaine inquiétude méthodologique." (p.9)

    "Le recul de la confiance en l'histoire apparaît comme une des manifestations de la crise de la vérité. [...] Le mépris de la vérité historique s'est partout affiché ; je dis partout, car si les exemples qui viennent spontanément à l'esprit sont ceux des Etats totalitaires (ainsi l'utilisation par les coupables de l'incendie du Reichstag, du massacre de Katyn...), les démocraties occidentales ne sont pas sans péché: qu'on pense à l'usage de calomnies incontrôlées par les "chasseurs de sorcières" aux Etats-Unis, ou chez nous aux mensonges balbutiants que sont les "démentis officiels" de nos ministres." (p.12)

    "Œuvre, à tant d'égards si féconde, de Wilhelm Dilthey [...] aujourd'hui assez oublié en Allemagne. [...] Si conscient de son opposition à Hegel, la référence à Kant est évidente." (p.17-18)

    "Quand j'arrivai à la Sorbonne en novembre 1925, j'y fus accueilli par la voix affaiblie, mais toujours convaincue, du vieux Seignobos (Lucien Febvre et Marc Bloch étaient encore exilés à Strasbourg) ; le positivisme était toujours la philosophie officielle des historiens et nous n'avions encore à lui opposer qu'un refus instinctif, presque viscéral, encore qu'il commençât à se formuler à la lumière de Bergson. On était toujours au point où Péguy était parvenu en 1914 [...] Il fallu attendre 1938 pour qu'avec les deux thèses retentissantes de Raymond Aron la philosophie critique de l'histoire fût enfin intégrée à la culture française." (p.20)

    "Bien que, dès Thucydide ou Polybe, nous reconnaissions, quant à l'essentiel, notre manière de travailler, nous admettons que l'histoire véritablement scientifique n'a achevé de se constituer qu'au XIXe siècle, quand la rigueur des méthodes critiques, mises au point par les grands érudits des XVIIe et XVIIIe siècles fut étendue du domaine des sciences auxiliaires (numismatique, paléographie...) à la construction même de l'histoire: strioctiore sensu, notre tradition n'est définitivement inaugurée que par B. G. Niebuhr et surtout Leopold von Ranke." (p.27)

    "L'histoire est la connaissance du passé humain." (p.29)

    "Nous disons connaissance et non pas, comme tels autres, "narration du passé humaine", ou encore "oeuvre littéraire visant à le retracer" ; sans doute, le travail historique doit normalement aboutir à une oeuvre écrite (et nous examinerons ce problème pour terminer), mais il s'agit là d'une exigence de caractère pratique (la mission sociale de l'historien...): de fait, l'histoire existe déjà, parfaitement élaborée dans la pensée de l'historien avant même qu'il ne l'ait écrite ; quelles que puissent être les interférences des deux types d'activité, elles sont logiquement distinctes.
    Nous dirons
    connaissance et non pas, comme d'autres, "recherche" ou "étude" (bien que ce sens d' "enquête" soit le sens premier du mot grec historia), car c'est confondre la fin et les moyens ; ce qui importe c'est le résultat atteint par la recherche: nous ne la poursuivrons pas si elle ne devait aboutir ; l'histoire se définit par la vérité qu'elle se montre capable d'élaborer. Car, en disant connaissance, nous entendons connaissance valide, vrai: l'histoire par là à ce qui serait, à ce qui est représentation fausse ou falsifiée, irréelle du passé, à l'utopie, à l'histoire imaginaire (du type de celle qu'a écrite W. Pater), au roman historique, au mythe, aux traditions populaires ou aux légendes pédagogiques -ce passé en images d'Épinal que l'orgueil des grands Etats modernes inculque, dès l'école primaire, à l'âme innocente de ses futurs citoyens." (p.30)

    "L'aristotélicien, pour qui il n'y a de "science" que du général sera désorienté lorsqu'il verra l'histoire décrite (et non sans quelque outrance, on le verra) sous les traits d'une "science du concret" (Dardel), voire "du singulier" (Rickert). Précisons donc (il faut parler grec pour s'entendre) que si l'on parle de science à propos de l'histoire c'est non au sens d'epistémè mais bien de tekhnè, c'est-à-dire, par opposition à la connaissance vulgaire de l'expérience quotidienne, une connaissance élaborée en fonction d'une méthode systématique et rigoureuse, celle qui s'est révélée représenter le facteur optimum de vérité." (p.31)

    "Le philosophe-de-l'histoire, notre pire ennemi." (p.31)

    "(ah ! le prestige du "mot allemand"...)" (p.36)

    "Cet intervalle qui nous sépare de l'objet passé n'est pas un espace vide: à travers le temps intermédiaire, les événements étudiés -qu'il s'agisse d'actions, de pensées, de sentiments- ont porté leurs fruits, entraîné des conséquences, déployé leurs virtualités et nous ne pouvons pas séparer la connaissance que nous en avons de celle de ces séquelles. [...]
    Ce que j'aime à appeler la Règle de l'Épilogue. Toute étude historique qui ne conduit pas son objet "des origines à nos jours" doit commencer par une introduction qui montre les antécédents du phénomène étudié et par un épilogue qui cherche à répondre à la question: "Qu'arriva-t-il ensuite ?". [...]
    Comme toutes les règles de la méthode historique, celle-ci demande à être appliquée avec esprit de finesse
    ." (p.43)

    "Quand il était du présent, ce passé était comme le présent que nous vivons en ce moment, quelque chose de pulvérulent, de confus, multiforme, inintelligible: un réseau touffu de causes et d'effets, un champ de forces infiniment complexe que la conscience de l'homme, qu'il soit acteur ou témoin, se trouve nécessairement incapable de saisir dans sa réalité authentique." (p.44)

    "L'histoire ne saurait se contenter d'une telle vision, si fragmentaire et superficielle ; il veut en savoir, il cherche à en savoir beaucoup plus "long" qu'aucun des contemporains de l'époque étudiée n'en a su, n'en a pu savoir ; non certes qu'il prétende retrouver la même précision dans le détail, la même richesse concrète que celle de l'expérience (cela, il le sait, est impossible et d'ailleurs ne l'intéresse pas au premier chef): la connaissance qu'il veut élaborer de ce passé vise à une intelligibilité ; elle doit s'élever au-dessus de la poussière des petits faits, de ces molécules dont l'agitation en désordre a constitué le présent pour y substituer une vision ordonnée, qui dégage des lignes générales, des orientations susceptibles d'être comprises ; des chaînes de relations causales ou finalistes, des significations, des valeurs. L'historien doit parvenir à jeter sur le passé ce regard rationnel qui comprend, saisit et (en un sens) explique -ce regard que nous désespérons de pouvoir jeter sur notre temps, d'où cet appel à Clio (que Péguy s'amusait à relever sous la plume de Hugo dans ses Châtiments), cette attente de l'histoire, qui un jour, nous l'espérons, permettra de savoir ce que nous n'avons pas su (tant de données essentielles ont échappé à notre information, à notre expérience), et surtout de comprendre ce que dans la chaleur de nos combats, entraînés par des courants de forces que nous ne pouvions contempler d'en haut, nous ne pouvions pas saisir, qu'il était impossible de saisir tant que les forces en action ne s'étaient pas révélées par l'accomplissement de tous leurs effets." (p.44-45)

    "Je me sépare de Raymond Aron dont la prise de position me paraît encore trop polémique ; le sous-titre de sa thèse est bien révélateur: "Essai sur les limites de l'objectivité historique" ("Une science historique universellement valable est-elle possible ? Dans quelle mesure l'est-elle ?"). Le vrai problème est le problème "kantien" (A quelles conditions la connaissance historique est-elle possible ?), ou pour mieux dire celui de la vérité de l'histoire, dont l'objectivité n'est pas le critère suprême." (p.47-48)

    "Feuilletons le parfait manuel de l'érudit positiviste, notre vieux compagnon le Langlois et Seignobos: à leurs yeux, l'histoire apparaît comme l'ensemble des "faits" qu'on dégage des documents ; elle existe, latente, mais déjà réelle, dans les documents, dès avant qu'intervienne le labeur de l'historien. Suivons la description des opérations techniques de celui-ci: l'historien trouve les documents puis procède à leur "toilette", c'est l’œuvre de la critique externe, "technique de nettoyage et de raccommodage": on dépouille le bon grain de la balle et de la paille ; la critique d'interprétation dégage le témoignage dont une sévère "critique interne négative de sincérité et d'exactitude" détermine la valeur (le témoin a-t-il pu se tromper ? A-t-il voulu nous tromper ?...) ; peu à peu s'accumulent dans nos fiches le pur froment des "faits": l'historien n'a plus qu'à les rapporter avec exactitude et fidélité, s'effaçant derrière les témoignages reconnus valides.
    En un mot, il ne construit pas l'histoire, il la retrouve: Collingwood, qui ne ménage pas ses sarcasmes à une telle conception de la "connaissance historique préfabriquée, qu'il n'y aurait qu'à ingurgiter et recracher", appelle cela "l'histoire faite avec des ciseaux et un pot de colle", scissors and paste. Ironie méritée, car rien n'est moins exact qu'une telle analyse, qui ne rend pas compte des démarches réelles de l'esprit de l'historien.
    Une telle méthodologie n'aboutissait à rien de moins qu'à dégrader l'histoire en érudition, et de fait c'est bien à cela qu'elle a conduit celui de ses théoriciens qu'il l'a pratiquement prise au sérieux, Ch. -V. Langlois qui, à la fin de sa carrière, n'osait plus composer de l'histoire, se contentant d'offrir à ses lecteurs un montage de textes (ô naïveté, comme si le choix des témoignages retenus n'était pas déjà une redoutable intervention de la personnalité de l'auteur, avec ses orientations, ses préjugés, ses limites !) [...]
    Mais non, "il n'existe pas une réalité historique, toute faite avant la science qu'il conviendrait simplement de reproduire avec fidélité": l'histoire est le résultat de l'effort, en un sens créateur, par lequel l'historien, le sujet connaissant, établit ce rapport entre le passé qu'il évoque et le présent qui est le sien. On sera tenté ici de recourir de nouveau à une comparaison avec l'idéalisme, pour qui la connaissance reçoit sa forme, sinon même sa réalité tout entière, de l'activité de la pensée. J'hésite cette fois à le faire, étant bien conscient des dangers que comporte l'abus de telles références, car à trop insister sur l'apport créateur de l'historien, on en viendrait à décrire l'élaboration de l'histoire comme un jeu gratuit, le libre exercice d'une imagination fabulatrice se jouant parmi un matériel hétéroclite de textes, dates, gestes et paroles avec la liberté du poète qui jongle avec ses rimes pour composer un sonnet...
    Or une telle conception, qui ruine le sérieux de notre discipline et la validité de sa vérité, ne saurait passer pour une description adéquate de l'activité réelle de l'historien, telle que nous en faisons l'expérience dans notre labeur de chaque jour. Il vaut mieux donc renoncer à toute comparaison par trop boiteuse et chercher à s'exprimer sans détours métaphoriques. Je me rallierai volontiers à la formule, sans prétention ni paradoxe, qu'a proposée un de nos confrères britanniques, le professeur V. H. Galbraith de Cambridge:
    History, I suppose, is the Past -so far as we know it, "l'histoire, c'est le passé, dans la mesure où nous pouvons le connaître".
    Oui, beaucoup mieux que l'orgueil du philosophe idéaliste, assuré de construire (comme il dit) le réel avec les seules ressources de la pensée, beaucoup mieux que la myopie consciencieuse de l'érudit positiviste, content d'accumuler des "faits" dans sa boîte à fiches, la modestie, et la précision logique, de cette formule me paraît apte à résumer l'essentiel de notre expérience d'historiens: elle ne saurait être décrite comme le paisible labeur de l'un ni comme l'expansion triomphante de l'autre ; elle est quelque chose de beaucoup plus risqué, en un sens de tragique, d'où nous sortons haletants, humiliés, toujours plus qu'à demi vaincus, quelque chose comme la lutte de Jaboc avec l'Ange de Yahvé au gué du Yabboq: nous n'y sommes pas seuls, nous nous rencontrons dans les ténèbres avec un Autre mystérieux (ce que j’appellerais plus haut la réalité nouménale du passé), réalité à la fois ressentie comme terriblement présente et comme rebelle à notre effort: nous essayons de l'étreindre, de la forcer à se soumettre, et toujours finalement, en partie au moins, elle se dérobe... L'histoire est un combat de l'esprit, une aventure et, comme toutes les équipées humaines, ne connaît jamais que des succès partiels, tout relatifs, hors de proportion avec l'ambition initiale ; comme de toute bagarre engagée avec les profondeurs déroutantes de l'être, l'homme en revient avec un sentiment aigu de ses limites, de sa faiblesse, de son humilité.
    " (p.49-52)

    "La tentation la plus dangereuse, celle qui n'a cessé de menacer toute philosophie de l'histoire, l'erreur fatale, le péché de la démesure, hybris: l'historien doit se souvenir à temps qu'il n'est qu'un homme et qu'il convient aux mortels de penser en mortels, comme disaient les Grecs." (p.54)

    "Logiquement, le processus d'élaboration de l'histoire est déclenché, non par l'existence des documents, mais par une démarche originale, la "question posée", qui s'inscrit dans le choix, la délimitation et la conception du sujet." (p.56)

    "Il n'est que juste de souligner la part que l'équipe Lucien Febvre-Marc Bloch a prise, en France, dans cette lutte victorieuse contre la vieille idole de l'histoire politique, événementielle, "histoire historisante". Mais la réaction a été très générale et n'est pas le bien propre d'une école: déjà Lord Acton donnait comme consigne à ses étudiants: "Étudiez des problèmes et non des périodes" et tout le long du XIXe siècle on assiste aux progrès de l'histoire de la civilisation, Kulturgeschichte, qui s'oppose à sa vieille-rivale, l' "histoire-batailles".
    L'histoire politique est presque suffoquée par le foisonnement des recherches concernant les histoires "spéciales", histoire économique et sociale, histoire des idées, des mentalités, des
    Weltanschauungen, histoire des sciences, de la philosophie, de la religion, de l'art, cela même au point qu'il est peut-être devenu nécessaire de réagir, au moins sur le plan pédagogique." (p.57-58)

    "La richesse de la connaissance historique dépendra directement de l'habileté, de l'ingéniosité avec laquelle seront posées ces questions initiales qui vont conditionner l'orientation d'ensemble de tout le travail ultérieur." (p.62)

    "Voyez la vision singulièrement enrichie que le génie (autant que la richesse d'information) du grand Rostovtsev nous a procurée de la civilisation hellénistique: elle nous apparaît maintenant comme l'admirable maturité de la civilisation antique -"ce long été sous l'immobile soleil de midi", au lieu d'en représenter déjà la décadence." (p.63)

    "Ce pseudo-prophète, ce maître d'erreurs sombres qu'est Spengler n'en est pas à un sophisme près." (p.65)

    "Nous ne saurons jamais de ce passé tout ce qu'il a été [...] S'en irriter est aussi absurde que de s'emporter contre une voiture en panne faute d'essence: l'histoire se fait avec des documents comme le moteur à explosion fonctionne avec du carburant." (p.65)

    "Ce ne sont pas les questions les plus intéressantes qui sont le mieux documentées." (p.65)

    "Un stock déterminé de documents représente une masse inépuisable de renseignements, car il existe un nombre indéfini de questions différentes auxquelles, bien interrogés, ces documents sont susceptibles de répondre: l'originalité de l'historien consistera souvent à découvrir le biais par lequel tel groupe de documents, déjà, croyait-on, bien exploités, peut être versé au dossier d'une question nouvelle." (p.69)

    "Quand on commence un travail historique, il faut lire ce qui a déjà écrit sur le même sujet, ses alentours et de façon générale son domaine. D'abord pour éviter un travail inutile (que d'amateurs, par ignorance, s'imaginent découvrir l'Amérique), ensuite, et surtout, pour orienter l'heuristique, apprendre de nos prédécesseurs le genre de sources où nous avons chance de trouver quelque chose. Utilisation qui demande du tact, car à trop se laisser influencer par la tradition établie, le novice risque de voir le passé à travers les lunettes d'autrui, de perdre le sens de la question originale et féconde qu'il aurait pu, lui, poser..." (p.71)

    "Est un document toute source d'information dont l'esprit de l'historien sait tirer quelque chose pour la connaissance du passé humain, envisagé sous l'angle de la question qui lui a été posée. Il est bien évident qu'il est impossible de dire où commence et où finit le document ; de proche en proche, la notion s'élargit et finit par embrasser textes, monuments, observations de tout ordre.
    Ainsi, lorsque avec Marc Bloch ou Roger Dion, nous étudions l'histoire de la structure agraire de la France (open field, assolement triennal...), un paysage contemplé d'avion ou analysé sur une carte à grande échelle est un document historique
    ." (p.73)

    "Qui pourra se flatter d'avoir épuisé toutes les sources possibles d'informations, de n'avoir négligé aucune catégorie possible de renseignements nouveaux ? Logiquement parlant, il faut bien constater qu'aucune étude historique ne peut nous donner l'assurance d'avoir épuisé tout le matériel documentaire existant." (p.77-78)

    "Chacun de nous a rencontré dans la vie des hommes qui se révèlent incapables de s'ouvrir, de prêter attention à autrui (de ces gens dont on dit qu'ils n'écoutent pas quand on leur parle): de tels hommes feraient de bien mauvais historiens." (p.85)

    "Le terme de sympathie est même insuffisant ici: entre l'historien et son objet c'est une amitié qui doit se nouer, si l'historien veut comprendre, car, selon la belle formule de saint Augustin, "on ne peut connaître personne sinon par l'amitié", et nemo nisi per amicitiam cognoscitur.
    Non certes qu'une telle conception élimine l'esprit critique [...] Je veux connaître, je veux comprendre le passé, et d'abord ses documents, dans leur être réel ; je veux aimer cet ami qui est un Autre existant, et non pas, sous son nom, un être de raison, un fantôme complaisamment nourri par mon imagination. L'amitié authentique, dans la vie comme dans l'histoire, suppose la vérité: rien n'est plus contestable que la conception que, d'après les Tharaud, Péguy se serait faite de l'amitié: à les en croire, il aimait chez ses amis l'image idéale qu'il en caressait, quitte à les rejeter lorsqu'il s'apercevrait un jour qu'ils n'incarnaient pas, ou pas assez, l'archétype dont il leur avait confié le rôle. Une passion sincère n'abolit pas le sens du réel: je me réjouis en un sens de découvrir même les limites, même les défauts de celui que j'aime, parce que ce contact, parfois brutal, avec l'existant me confirme sa réalité, son altérité essentielle: puisqu'il n'est pas confondu avec mon rêve, c'est donc qu'il n'est pas le fruit d'une illusion complaisante ; à qui sait aimer, cette expérience de l'autre, cette sortie de soi permettra de surmonter toute désillusion." (p.93-94)

    "L'histoire est rencontre d'autrui et nous montrerons que, pour qui n'a pas l'âme étroite et vile, elle est souvent l'expérience d'une grandeur qui nous terrasse, car les hommes d'autrefois qu'elle nous révèle étaient souvent plus grands que nous." (p.96)

    "L'historien doit être aussi et d'abord un homme pleinement homme, ouvert à tout l'humain et non pas s'atrophier en rat de bibliothèque et boîte à fiches !" (p.98)

    "L'historien doit savoir accepter d'user de longs délais [...] On ne trouve pas toujours ce que l'on cherche, mais quelquefois on découvre dans un document ce qu'on n'avait pas osé espérer." (p.99)

    "Sans doute, la connaissance historique aspire à saisir "ce que jamais on ne verra deux fois" (il n'y a pas de véritable recommencement, répétition dans l'évolution de l'humanité: chaque événement historique porte en lui sa différence incommunicable): elle saisit le singulier en tant que tel [...]
    [Mais] la connaissance historique elle aussi utilise des lois (psychologiques, par exemple) et la connaissance de l'homme en général pour connaître tel homme en particulier
    ." (p.105)

    "La certitude historique n'est jamais qu'une vraisemblance qu'il ne paraît pas raisonnable, que l'on n'a pas de raison suffisante de contester." (p.112)

    "Tout entière déduite d'une émulation consciente avec les sciences de la nature, d'une émulation avouée de promouvoir l'histoire de la dignité de "science exacte des choses de l'esprit", la théorie positiviste définit les conditions nécessaires pour assurer la pureté voulue du Connaître, sans pouvoir garantir l'étendue, l'intérêt du Connu qui dans ces conditions sera, en fait, accessible. Les exigences posées négligent les servitudes de la condition humaine, de la situation faite à l'historien par les "hasards" capricieux qui président à sa documentation. Aucune des conditions ci-dessus énumérées ne se trouve, dans la plupart des cas, réalisée: elles supposeraient l'établissement de propositions singulières négatives, c'est-à-dire (tous les logiciens en conviendront) la chose du monde la plus difficile à obtenir.
    L'Indépendance des témoins ? Nous pouvons, dans la mesure de nos renseignements, établir les rapports positifs de dépendance qui peuvent exister dans les documents ou, sinon, conclure: "Jusqu'à plus ample informé, ils paraissent indépendants" ; mais quand pourrons-nous affirmer qu'ils le sont ? De même pour la crédibilité: la critique interne détermine le degré maximum de crédibilité que, vu notre information, paraît mériter un document, non son degré réel, car nous ne pouvons faire le dénombrement entier des causes d'erreur possibles: quand j'aurai établi que mon témoin a bien assisté à la scène qu'il décrit, qu'il était bien placé pour l'observer, je ne pourrai jamais savoir si, par malchance, il n'a pas cligné des yeux ou éternué à l'instant décisif -celui par exemple où Napoléon, lors de son couronnement, s'est saisi de la couronne que devait lui imposer Pie VII...
    L'accord de plusieurs témoignages ? Il faut pour cela que l'objet de leur observation ait bien été le même ; or, deux hommes différents, parce qu'ils s'intéressent à des choses différentes, parce qu'ils n'ont pas la même mentalité ni les mêmes habitudes d'esprit, ne verront jamais exactement le même objet dans le même spectacle humain placé sous leurs yeux ; il est extrêmement rare de trouver deux témoignages portant réellement et exactement sur le même ensemble de données d'expérience, sur ce que, pour faire bref, on appelle le même "fait". [...]
    On est frappé de voir combien la théorie classique que nous venons d'exposer mutile la réalité historique pour pouvoir la saisir dans l'instrument grossier de ses catégories ; elle n'est en réalité qu'une transposition, illégitime, des catégories de l'instruction judiciaire, qui répondent, elles, à un ordre de préoccupations tout différent et dont l'objet, toujours assez simple, nécessairement objectif, ne se confond que très partiellement avec celui, beaucoup plus riche, de la recherche historique
    ." (p.123-125)

    "Une histoire strictement conforme aux exigences positivistes comprendrait surtout des pages blanches." (p.126)

    "Pendant près d'un siècle, à la suite de Hegel (c'est encore une de ses erreurs bien fâcheuses), il a été entendu que le Socrate historique était celui de Xénophon, plutôt que celui de Platon." (p.127)

    "[La connaissance historique] repose en définitive sur un acte de foi: nous connaissons du passé ce que nous croyons vrai de ce que nous croyons vrai de ce que nous avons compris de ce que les documents en ont conservé." (p.128)

    "Aucune vérité historique, n'est à proprement parler, au sens rigoureux des termes, in-contestable, contraignante." (p.130)

    "La raison historique se situe au niveau du possible, du (plus ou moins) probable ; elle propose à notre assentiment, à prendre les choses au mieux, des témoignages que rien n'empêche de croire, que de bonnes raisons nous encouragent à accepter ; mais que répondre à celui qui estime que ces motifs de crédibilité ne sont pas suffisants ?" (p.134)

    "L'analyse critique, si poussée soit-elle, ne sortira jamais de l'examen des motifs de crédibilité, ne pourra jamais conclure à la réalité du passé si n'intervient pas la volonté de croire, de "faire confiance" au témoignage des documents.
    L'expérience de l'hypercritique nous met fréquemment en présence de ce que le théologien dans son domaine appellerait l'obstination dans l'incrédulité: il suffit qu'un historien soit animé de quelque passion profonde (et la simple curiosité, le moraliste le sait bien, peut devenir une passion redoutable) pour qu'avant de se décider à accorder sa créance il se mette à exiger toujours plus de ses documents, qu'il les examine d'un oeil toujours plus soupçonneux, et c'en est fait de la possibilité de conclure ! Il existe de la sorte, un peu partout en histoire, des points cancéreux où la discussion s'éternise, s'envenime, la bibliographie prolifère -sans profit positif.
    Comme on voit de temps en temps l'épidémie s'étendre, des doutes surgir, une nouvelle question soumise à la dispute, la tentation est grande, et il faut savoir s'en garder, de succomber au scepticisme et de conclure: "en histoire rien n'est sûr ; ce qui tend, à la limite, à être "certain", c'est moins le fait bien attesté que celui que personne n'a encore trouvé utile de contester ; c'est pourquoi la vérité historique n'est valable que pour ceux qui veulent cette vérité" [Comme je l'écrivais, emporté par la passion polémique, en 1939, Tristesse de l'historien, p.36].
    Mais ce serait là aller trop loin: le scepticisme n'est légitime qu'en référence au dogmatisme positiviste, dont les racines, on le sait, plongent ici jusqu'à Kant, pour qui, à la différence d'un rationaliste conséquent comme Descartes, les faits historiques, connus par le témoignage de l'expérience d'autrui, seraient objet de science ; la déception n'existe qu'au regard de ces illusions-là. En fait toutes les observations qui précèdent n'ont fait qu'illustrer le fait fondamental: la connaissance historique, reposant sur la notion de témoignage, n'est qu'une expérience médiate du réel, par personnage interposé (le document) et n'est donc pas susceptible de démonstration, n'est pas une science à proprement parler, mais seulement une connaissance de foi.
    " (p.136-137)

    "A qui exige davantage, il faut répondre [...] d'abandonner l'histoire et de se limiter aux mathématiques, car c'est là le seul domaine où l'esprit géométrique peut trouver un terrain d'application légitime et une pleine satisfaction." (p.137)

    "L'histoire utilise d'abord des concepts d'ambition proprement universelle, c'est-à-dire susceptibles d'être appliqués à l'homme de n'importe quelle époque ou milieu ; les partisans du relativisme historique (il y en a beaucoup parmi les historiens, qu'ils en soient conscients ou qu'ils s'ignorent comme tels) haussent ici les épaules avec dédain, n'ayant que mépris pour "le cliché de l'homme éternel identique à lui-même à travers les siècles", ce "je ne sais quel homme abstrait, éternel, immuable en son fond et perpétuellement identique à lui-même" [Lucien Febvre, Combats pour l'histoire, p.21] ; pourtant, avant de s'intéresser à ce qui dans l'homme est singulier, ou spécial à tel milieu de civilisation déterminé, il faut bien que l'historien saisisse l'homme en tant que purement et simplement homme. Qui d'entre nous peut un seul instant penser le passé humain sans faire appel aux notions universelles d'homme, homo ou vir, femme, vie, mort...
    Prenons un exemple moins grossier: si, à la suite de Thucydide, je cherche à connaître l'histoire politique ou culturelle d'Athènes dans les années qui précèdent immédiatement la guerre du Péloponnèse, je serais amené à prononcer à tout instant le nom de Périclès, qui remplit l'horizon de cette histoire: l'usage de ce nom suppose la notion de "personnalité", l'idée de ce nom tous les changements biologiques et psychologiques quelque chose de permanent, de cohérent et d'un, a persisté, sa vie durant, en Périclès: facteur d'intelligibilité.
    Nous disions "concepts d'ambition universelle" pour ne rien préjuger de leur validité ; il s'agit là en fait d'une classe hétérogène qu'il faut analyser avec précaution. Certains de ces concepts sont empruntés par l'histoire aux sciences de la nature. [...] D'autres, beaucoup plus nombreux, proviennent des "sciences de l'homme", sociologie, psychologie, morale ("Néron était cruel...")... La validité, l'universalité réelle de ces concepts est évidemment suspendue à la valeur des sciences qui les ont élaborés et relative au degré de vérité dont, dans l'état atteint par leur développement, elles sont susceptibles. La proposition "César était chauve" utilise le concept véritablement universel, bien défini par la science médicale, de "calvitie".
    " (p.142-144)

    "Une autre espèce du même genre est représentée par les idées sur l'homme, les choses humaines, l'humanité, que l'historien, consciemment ou non, reçoit de son milieu de civilisation: la langue de son peuple, les idées dominantes de son époque (Zeitgeist), l'idéologie de sa classe sociale, la philosophie qui lui a appris à penser. C'est ici où la critique des relativistes a trouvé ample matière à s'exercer et nous apporte une contribution utile ; car si l' "historicisme" (tout dans l'homme est relatif à son temps) est, j'y reviendrai, une conclusion philosophique paresseuse et une erreur, il représente une réaction illégitime à un ensemble de faits bien observés. Il est trop évident que l'historien reste bien souvent prisonnier de l'optique particulière que lui impose, ou du moins lui suggère, sa mentalité personnelle, largement emprunté à la mentalité commune de son milieu et de son temps: souvent, s'il n'y prend garde, il croira penser l'homme en termes de validité universelle alors qu'il ne fait que l'imaginer à travers les formes particulières qu'il emprunte à l'expérience de son temps. [...]
    L'expérience historique se présente, pour le chercheur, comme une ascèse où, au contact des documents, il apprend peu à peu à se dépouiller de ses préjugés, de ses habitudes mentales, de sa forme trop particulière d'humanité -à s'oublier lui-même pour s'ouvrir à d'autres formes d'expérience vécue, pour se rendre capable de comprendre, de rencontrer autrui. [...]
    Qu'il apprenne d'abord à penser avec rigueur, à donner un sens précis à tous les mots qu'il emploie (un contenu défini à tous les concepts dont il se sert), cela en réaction contre les habitudes du langage commun.
    Ainsi, dans le domaine relativement simple de l'histoire militaire, qu'appeler "victoire" ? Tuer plus de monde qu'on n'en perd ? Gagner du terrain ? (Pour les Grecs du temps de Thucydide, c'était rester maître du champ de bataille, pouvoir enterrer ses morts et élever un trophée). Les modernes croient avoir fait progresser la notion en la définissant "le fait d'imposer sa volonté à l'adversaire" -mais en quoi et jusqu'où ?
    " (p.144-145)

    "L'histoire ne se soutient pas à elle seule, comme le rêvaient les positivistes ; elle fait partie d'un tout, d'un organisme culturel dont la philosophie de l'homme est comme l'axe, la charpente, le système nerveux ; elle tient et tombe avec lui: il faut oser reconnaître ce caractère fortement structuré de la connaissance et l'unité qui relie les diverses manifestations de l'esprit humain." (p.147)

    "L'historien fait usage de notions techniques dont la validité est limitée dans le temps et dans l'espace, disons mieux est relative à un milieu de civilisation donné: c'est le cas de tous les termes spéciaux désignant des institutions, des instruments ou des outils, des façons d'agir, de sentir ou de penser, en un mot des faits de civilisation." (p.151)

    "La division de l'histoire en périodes [...] ne sera jamais qu'une question d'étiquettes, toujours provisoires, relatives au point de vue momentanément adopté ; leur rôle, d'ordre pratique, pédagogique, ne doit pas être surestimé: ce ne sera jamais une détermination d'essences !" (p.161)

    "Se reporter surtout, aujourd'hui, à l'analyse si fine qu'a donné P. Veyne de la distinction entre "singulier" et "spécifique" dans son beau livre, Comment on écrit l'histoire [...] 1971, p.72-76." (note 1 p.163)

    "L'historien avisé qu'était Fustel [...] inclinait à [...] croire que les diverses formes du culte social -religion du foyer, du clan, de la cité- aient suffi à épuiser la religiosité de l'homme antique: M. Nilsson vient opportunément de souligner combien dès l'époque archaïque, VII-VIe siècles, les courants extatiques de la religion personnelle se sont toujours opposés avec force et vitalité aux formes de la religion civique." (p.165)

    "Ce mythe, car c'est un mythe, de l'unité structurale des civilisations est une des formes de la grande tentation idéaliste est une des formes de la grande tentation idéaliste que doit surmonter l'historien: sans cesse il risquera de conclure de la juxtaposition de fait à l'unité hypothétique, à l' "esprit" d'une civilisation, au "génie" d'un peuple, au Zeitgeist.
    On constatera que la civilisation de la France du Sud au XIIe siècle présente les faits suivants: survivance du droit romain, art roman, hérésie cathare, poésie des troubadours: cela suffit pour qu'on entende proclamer que les troubadours étaient cathares ! [Ainsi D. de Rougemont]" (p.167)

    "Celui qui me paraît avoir le mieux saisi, dans sa complexité, la réalité du phénomène "civilisation", et de façon plus générale la nature de l'objet historique, est certainement le sociologue russo-américain P. A. Sorokin." (p.167-168)

    "Une civilisation réelle se manifeste à l'analyse comme plus riche et moins unifiée que les supersystèmes qui se sont efforcés de s'y implanter. [...]
    Qu'il s'agisse d'éléments isolés, de congères, de systèmes, de synthèses plus ou moins vastes, l'expérience révèle que dans un milieu de civilisation donné, trois cas sont possibles et se vérifient tour à tour: intégration, antagonisme, neutralité.
    Reprenons le cas, facile à étudier, du Moyen Age occidental, et plus précisément du XIIe siècle: la technique de l'architecture romane est neutre par rapport à l'idéal de la chrétienté (qu'importe à celle-ci qu'une basilique soit couverte en charpente ou en voûte à berceau ?), l'amour courtois est certainement antagoniste ; la culture grammaticale, étroitement subordonnée à l'étude des livres sacrés, est intégrée de façon satisfaisante ; la tension qui se manifeste par exemple entre Abélard et saint Bernard prouve que le sort de la culture philosophique (dialectique) fait difficulté: on sait que, d'abord antagoniste, elle finira par être intégrée par la Scolastique
    ." (p.169)

    "Le marxisme se présente à l'historien comme une théorie élaborée par son auteur (au moyen notamment de "types-idéaux": le capitalisme, la bourgeoisie, le prolétariat, les classes sociales, les forces de production), dans la perspective philosophique qui était la sienne (celle d'un disciple de Hegel et de Feuerbach), pour rendre compte d'un ensemble de phénomènes sociaux en relation avec la révolution industrielle de l'Europe du XIXe siècle, et, en tant que telle, c'est une théorie qui s'est révélée remarquablement féconde, répondant dans une très large mesure à la tâche qui lui était assignée.
    Mais à partir du moment où on s'efforce d'appliquer la théorie à des secteurs du réel qui s'éloignent de plus en plus de celui, -l'économico-social-, pour lequel elle a été conçue, son emprise sur les choses, sa signification, sa portée diminuent rapidement. Ainsi du secteur religieux ou esthétique.
    " (p.188)

    "Le véritable apport du marxisme à l'histoire romaine n'est pas représenté par ces pitoyables manuels soviétiques mais par l’œuvre, si féconde, de M. Rostovtsev." (p.191)

    "Je redirai, toujours avec Cicéron, "que la première loi qui s'impose à l'histoire est de ne rien oser dire de faux, la seconde d'oser dire tout ce qui est vrai" [De oratore, II, 15 (62]." (p.211)

    "Homme de science, l'historien se trouve comme délégué par ses frères les hommes à la conquête de la vérité." (p.211)

    "L'historien ne travaille pas, en premier lieu ni essentiellement, pour un public, mais bien pour lui-même et la vérité de ses résultats sera d'autant plus passionnément cherchée, plus purement dégagée, plus sûrement atteinte que le problème étudié est bien consciemment, comme nous l'avons montré qu'il est toujours, son problème, celui dont dépend en définitive sa personne elle-même et le sens de sa vie." (p.213)

    "L'histoire est vraie dans la mesure où l'historien a des raisons valables d'accorder sa confiance à ce qu'il a compris des documents. Encore une fois, le cas de l'histoire ne peut être examiné à part de celui plus général de la connaissance, de l'expérience d'autrui ; qu'elle porte sur du passé n'introduit pas, nous l'avons vu, de différence fondamentale: nous saisissons le passé humain dans les mêmes conditions, psychologiques et métaphysiques, qui, dans la vie quotidienne, nous permettent d'élaborer une connaissance d'autrui, connaissance dont nul philosophe ne se dissimulera le caractère relatif, imparfait, "humain trop humain" (je ne connais pas mon ami, je ne suis pas connu de lui comme nous sommes, l'un et l'autre, connus de Dieu) -connaissance dont tout logicien soulignera la modalité hypothétique, le caractère non contraignant, tout pratique, mais dont personne, encore une fois, sauf l'imaginaire solipsiste, ne prétendra contester la réalité et, à l'intérieur de limites parfois difficiles à préciser, la vérité." (p.224)

    "Il n'y a pas d'histoire véritable [...] qui soit indépendante d'une philosophie de l'homme et de la vie, à laquelle elle emprunte ses concepts fondamentaux, ses schémas d'explication et d'abord les questions mêmes qu'au nom de sa conception de l'homme elle posera au passé. La vérité de l'histoire est fonction de la vérité de la philosophie mise en œuvre par l'historien. Dès lors comment ne pas mettre tout son effort à prendre conscience et à élaborer rationnellement ces présupposés ?" (p.228)

    "L'honnêteté scientifique me paraît exiger que l'historien, par un effort de prise de conscience, définisse l'orientation de sa pensée, explicite ses postulats (dans la mesure où la chose est possible) ; qu'il se montre en action et nous fasse assister à la genèse de son oeuvre: pourquoi et comment il a choisi et délimité son sujet ; ce qu'il y cherchait, ce qu'il y a trouvé ; qu'il décrive son itinéraire intérieur, car toute recherche historique, si elle est vraiment féconde, implique un progrès dans l'âme même de son auteur: la "rencontre d'autrui", d'étonnements en découvertes, l'enrichit en le transformant." (p.232)

    "On demeure surpris de constater le rôle que la connaissance historique a joué comme ferment de l'imagination créatrice dans la littérature universelle, de Homère à nos jours." (p.240)

    "Beaucoup plus sûrement que par la littérature, dont l'humanité est toujours partiellement incertaine, la connaissance historique dilate, dans des proportions pratiquement illimitées, ma connaissance de l'homme, de sa réalité multiforme, de ses virtualités infinies -bien au-delà des limites toujours étroites où s'enfermera nécessairement mon expérience vécue." (p.241)

    "Pas plus qu'elle ne décharge le philosophe de la responsabilité de formuler le jugement de vérité, elle ne prétendra, par exemple, dicter à l'homme d'action, en vertu des précédents ou des analogies qu'elle lui fait connaître, une décision d'ordre politique. L'histoire ne peut assumer dans la culture humaine, dans la vie, le rôle d'un principe animateur ; son vrai rôle, infiniment plus humble, mais à son niveau réel et bien précieux, est de fournir à la conscience de l'homme qui sent, qui pense, qui agit une abondance de matériaux sur lesquels exercer son jugement et sa volonté ; sa fécondité réside dans cette extension pratiquement indéfinie qu'elle réalise de notre expérience, de notre connaissance de l'homme. C'est là sa grandeur, son "utilité"." (p.261)

    "J'ai tenu à insister sur le fait que l'histoire n'est pas seulement la reconstitution de ma lignée, de mes antécédents biologiques, mais je n'ai pas nié qu'elle soit, et il est bien évident qu'elle est aussi, et en un sens qu'elle est d'abord cela: mon histoire, la reconstitution, la prise de conscience du développement humain qui m"a fait ce que je suis, qui a abouti à cette situation, culturelle, économique, sociale, politique dans laquelle je suis inséré par toutes les fibres de mon être." (p.262)

    "A partir du moment où je prends conscience de cette hérédité, où je sais ce que je suis, pourquoi et comment je le suis devenu, cette connaissance me rend libre à l'égard de cet héritage que je ne reçois plus désormais que sous bénéfice d'inventaire: je puis l'accepter ou le refuser (dans la mesure où s'agit de choses en mon pouvoir) ; pour ce qui me dépasse, je puis du moins hardiment le juger, lui opposer par exemple ma condamnation indignée -et cet acte de pensée peut à son tour inspirer et animer toute une action en vue de transformer les choses." (p.263)

    "Faire un livre est tout un métier, qu'il faut savoir." (p.272-273)

    "Tous les grands historiens ont été aussi de grands artistes du verbe." (p.274-275)

    "[Le génie de Thucydide] a fait de la guerre du Péloponnèse la guerre la plus intelligible de l'histoire, toute guerre s'y retrouve et s'y révèle, par parallèle ou contraste, en quelque sorte illuminée." (p.276)
    -Henri-Irénée Marrou, De la connaissance historique, Éditions du Seuil, coll. Points, 1954, 318 pages.



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.


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