L'Hydre et l'Académie

    Pierre Briant, Darius dans l’ombre d’Alexandre

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    Johnathan R. Razorback
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    Pierre Briant, Darius dans l’ombre d’Alexandre

    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 23 Mar - 11:06

    « Au moment où j’achevais mon livre d’analyse et de synthèse sur l’empire perse, j’envisageais déjà de mener une étude spécifique sur Darius III, qui en serait comme le prolongement et le complément. » (p.12)
    « Aucun livre n’a jamais été dédié à l’histoire de Darius. » (p.13)
    « Je suis tout à fait convaincu que le désintérêt persistant pour Darius III et son empire est aussi la manifestation particulièrement d’une sous-évaluation généralisée et durable de la phase achéménide à l’échelle de l’histoire du Moyen-Orient ancien. On remarquera en particulier que, mis à part Cyrus et Darius Ier, les rois perses n’ont pas suscité beaucoup d’intérêt de la part des historiens et biographes. » (p.13)
    « Le livre qui suit ne peut pas être qualifié de biographie, puisque, nous le verrons, nous ne disposons pas d’un véritable dossier documentaire achéménide. » (p.16)
    « La nature et le mode de constitution du dossier documentaire ont en effet créé une situation paradoxale : ancrées dans la longue durée de l’histoire achéménide, la figure et les décisions de Darius ne peuvent être saisies qu’à travers des textes qui parlent d’Alexandre, depuis le camp macédonien, parfois même depuis le « camp occidental ». C’est ce qui explique la longueur voulue et la précision souhaitée des développements qui sont consacrés ici aux méthodes, milieux, styles et présupposés des auteurs d’époque romaine qui, en grec ou en latin, ont traité de l’histoire d’Alexandre. Telle est bien la raison pour laquelle, voué à redécouvrir et à tisser les fils de la mémoire de Darius, ce livre est aussi un livre sur Alexandre. » (p.16)
    « L’historien est amené à tenter de lire les sources gréco-romaines « en creux », c’est-à-dire de mettre au jour ce qui, au milieu d’une gangue interprétative gréco-romaine, peut être considéré comme le noyau informatif achéménide. » (p.17)
    « Si nous prenons l’exemple des nombreux récits qui, dans les sources antiques mais aussi dans la dramaturgie et l’historiographie médiévales et modernes, portent sur la mort de Darius, il est assez clair que, dans le cadre de mises en scène qui peuvent varier dans le détail, ils ont pour fonction première d’exalter l’attitude « chevaleresque » d’Alexandre vis-à-vis d’un ennemi soudain paré de toutes les vertus attachées à la figure du « bon perdant ». » (p.20)
    « Étude sur les étapes et les modalités de la construction de la mémoire plurielle du Grand Roi. » (p.22)
    « Il est au reste assez surprenant que ni les historiens de l’empire perse ni les historiens d’Alexandre, à ma connaissance, n’aient jamais tenté de défricher systématiquement une telle voie d’accès. Les seuls à l’avoir parcourue et à la parcourir en tous sens sont les spécialistes des romans et légendes d’Alexandre –études et recherches qui sont aujourd’hui tout à fait vigoureuses et extrêmement fécondes, qu’il s’agisse des versions qui, issues du Roman du Pseudo-Callisthène, se sont créés et diffusées dans les pays occidentaux au Moyen Age, ou des versions persanes et arabo-persanes qui ont construit et transmis les images croisées d’Iskender et de Dara. » (p.22-23)
    « Que serait une histoire de Darius élaborée à l’aide des seuls témoignages contemporains issus de la Perse elle-même et des différents pays de l’empire ? » (p.27)
    « Ni Darius III ni son prédécesseur immédiat ne semblent avoir laissé la moindre trace à Persépolis (ni dans aucune autre des résidences royales). Tout aussi bien l’inscription d’Artaxerxès III que l’on vient de citer représente-t-elle l’ultime spécimen du corpus des inscriptions royales achéménides : en l’état actuel de nos connaissances, Darius III n’a jamais parlé, ni à Persépolis ni ailleurs. » (p.39)
    « Selon la tradition gréco-romaine et la tradition persane, Alexandre décida de donner une « sépulture royale » à son ennemi vaincu, plus précisément dans la nécropole royale située par Arrien en Perse, là même où étaient inhumés ses prédécesseurs. » (p.40)
    « Alexandre est certainement inhumé dans une tombe qui n’a jamais été trouvée ; à l’inverse, Darius n’a certainement jamais reposé dans le tombeau dont la paternité lui a été longtemps été attribuée. Tout le monde cherche le tombeau d’Alexandre et nombreux sont ceux qui ont affirmé l’avoir découvert ; personne ne songe à chercher le tombeau de Darius III, et « la tombe inachevée » n’est qu’un lieu sans mémoire. » (p.52)
    « Si nous limitons la recherche à la documentation perse-achéménide, nous n’avons aucune idée non plus de l’apparence physique du roi. » (p.52)
    « Ce qui est représenté à Persépolis et ailleurs, ce ne sont pas des rois particuliers, c’est le Royauté dans toute sa gloire, accompagnée d’attributs impersonnels et intangibles. […]
    Les types monétaires ont évolué, mais […] ne se confondent jamais avec les changements de règne. » (p.61)
    « La représentation des personnages et de la scène de bataille sur la mosaïque de Naples […] est l’œuvre d’un artiste grec. […] Il est donc impossible de prouver […] que le visage donné au Grand roi soit inspiré d’une « description très détaillée de Darius », ni que « l’artiste doit avoir en lui-même vu Darius. » (p.61)

    « Comme ses deux prédécesseurs homonymes, Darius III est arrivé au pouvoir à l’issue de longues et sanglantes luttes, qui avaient laissé la dynastie presque exsangue. En ce sens, si Artasata décida de prendre ce nom de règne, c’est peut-être pour exprimer l’idée que sa montée sur le trône devait marquer à la fois la fin de l’anarchie et le début d’une renaissance dynastique. Considérée à travers le choix de son nom de règne, le programme politique de Darius n’était pas mince. » (p.64)
    « Selon Arrien, parmi les chefs perses qui disparurent à Issos, on comptait « Sabakès, satrape d’Égypte ». Par une (petite) série de témoignages, on sait que Darius ne baissa nullement les bras après la bataille, et que, non content de préparer une nouvelle armée à Babylone, il encouragea les Tyriens à résister à Alexandre et qu’il donna des instructions identiques au gouverneur de Gaza. Tyr et Gaza devaient interdire à Alexandre de parvenir en Égypte. La vallée du Nil n’avait pas non plus été abandonnée à son sort, puisque l’on apprend, par Arrien, qu’un nouveau satrape, du nom de Mazakès, y avait été nommé par le Grand roi. Inscrit en araméen, des tétradrachmes d’argent et quelques émissions de bronze ont été découverts en Égypte […] Le monnayage vient donc apporter une confirmation aux renseignements donnés par les textes classiques, et l’on peut supposer qu’une partie des émissions a servi à Sabakès pour lever les troupes de la satrapie sur les ordres du Grand roi. » (p.76)
    « En passant accord avec les sanctuaires babyloniens, Alexandre n’a fait qu’adopter une politique traditionnelle, dont rien n’indique que Darius se soit jamais éloigné. » (p.84)
    « Le dossier « achéménide » concerne moins l’histoire du règne de Darius qu’il n’enrichit l’histoire de la conquête d’Alexandre et des réactions qu’elle entraîna dans différents pays. » (p.84)
    [Ch. 2]
    « De manière à mettre en évidence les tendances lourdes qui ont régi les jugements portés sur Darius III et son empire, il paraît nécessaire d’expliquer comment le personnage et son action ont été abordés, depuis que, dans les premières décennies du XIXe siècle, les recherches sur l’Antiquité se sont développées sur des bases documentaires et philologiques qui, dans le cadre d’une « science de l’Antiquité » (Alterumswissenschaft), se voulaient solides et rigoureuses. On y verra surtout à quel point certains des jugements et interprétations exprimés très tôt n’ont pratiquement jamais été remis en cause, ni dans leurs fondements ni dans leur expression. » (p.85)
    « Du côté des historiens modernes des conquêtes d’Alexandre, on peut considérer que le fondateur de la lignée est J. G. Droysen qui, né en 1808 en Prusse, a consacré une partie de sa vie à reconstituer et à interpréter une période historique jusqu’alors fort méconnue, voire méprisée, celle qui fut ouverte par la défaite d’Athènes devant Philippe II (338), puis par l’entreprise d’Alexandre, et où lui-même voit une période d’une importance considérable dans le choc et la confrontation entre l’Occident et l’Orient. C’est de Droysen que l’on peut dater la naissance historiographique de la période dite hellénistique. Parue en allemand entre 1833 et 1843, puis sous forme d’une édition revue en 1877-1878, son œuvre majeure fut traduite en français en 1883 sous le titre Histoire de l’hellénisme, dont le premier volume est consacré à Alexandre le Grand.
    Selon un plan très classique, Droysen présente d’abord les protagonistes, accordant une vingtaine de pages à l’histoire des Grands rois depuis Cyrus et à la situation de l’empire à l’avènement de Darius III. Bien que le dernier des Grands rois ne tienne pas une place de choix dans le récit qui suit, et bien que Droysen mette en cause son indécision à l’orée de la guerre, le portrait royal qui en ressort est incontestablement positif. Il convient de citer in extenso le jugement, tant, on le verra, il fut suivi de près par des générations d’historiens, parfois dans ses moindres détails. » (p.91)
    « [Charles] Rollin n’est pas un laudateur du roi macédonien. Son Histoire est une histoire moralisatrice, destinée à l’éducation des Princes. » (p.92)
    « En parlant de Darius III et de son empire, il nous conduit un demi-siècle en arrière, en 1681. Il y cite et y paraphrase des Réflexions de Mr Bossuet, évêque de Meaux, sur les Perses, les Grecs et les Macédoniens, contenues dans le Discours sur l’histoire universelle, plus précisément dans la troisième partie, « Les Empires », dont « les révolutions sont réglées par la Providence ». « Cette manière d’histoire universelle » est adressée à Monseigneur le Dauphin. Il importe en effet de « faire lire l’histoire aux princes ». » (p.93)
    « Frère du déchiffreur de l’inscription de Darius Ier à Behistoun, George Rawlinson peut être considéré, du côté de l’histoire perse, comme le pendant de Droysen, dont il partage certains jugements dans son célèbre livre The fifth Oriental Monarchy, paru en 1867, puis en 1871. Il s’y oppose explicitement au portrait désastreux transmis par Arrien sous la forme d’une oraison funèbre. […]
    [Droysen] dénonce le Grand roi, qui, à Issos, « cherchait son salut dans la fuite, au lieu de le chercher dans la bataille au milieu de ses fidèles ». […]
    Tout autre est l’avis de Rawlinson, qui, polémiquant contre l’un de ses devanciers (G. Grote), estime que le Grand roi s’est conduit avec raison et sagesse, et que l’on a trop souvent donné une interprétation maligne de ses fuites hors du champ de bataille : « Elles furent plutôt la conséquence que la cause » des victoires macédoniennes. Si donc Darius s’enfuit après Issos, ce n’est pas « pour ajouter quelques mois à sa vie misérable », c’est d’abord pour reconstituer ses armées et reconquérir ce qu’il a perdu. » (p.96-97)
    « Comment ne pas songer aussi à l’Histoire ancienne des peuples de l’Orient classique de Gaston Maspéro (1889) ? […]
    Dans sa mémorable histoire de l’empire perse (1948), A. T. Olmstead rappelle lui aussi les exploits du futur Darius III lors d’une guerre cadusienne, et il écrit : « Il aurait pu se révéler comme un bon chef si les conditions avaient été normales » (p.490). De même Roman Ghirshman, quelques années plus tard dans son histoire de l’Iran pré-islamique (1951) […]
    Dans un Alexander der Grosse, dont le sous-titre explicite au mieux la conception titanesque que l’auteur se fait de son héros (Ingenium und Macht), Fr. Schachermeyr, en 1949 (2e ed. 1973), se situe dans le courant faisant de Darius un homme doué d’incontestables qualités royales, même s’il souffre de la comparaison avec la figure « surhumaine » de son adversaire macédonien. » (p.99)
    « On se tromperait si l’on croyait que l’interprétation « positive » du dernier Grand roi a été majoritairement adoptée. Il n’en fut rien, même à l’époque de Droysen. Au sein du courant politique, dont se nourrissait Droysen et dont il était un militant actif, favorable à l’unification des Allemagnes, l’œuvre de Philippe de Macédoine fournissait un exemple et un précédant, face à de minuscules républiques incapables de grandeur. Il en était tout autrement du côté des « libéraux » (en Angleterre particulièrement) fortement engagés contre les systèmes despotiques. On doit compter aussi avec l’hostilité viscérale des mêmes et d’autres contre l’impérialisme napoléonien, source de catastrophe pour nombre de pays européens. Dans un tel contexte, Philippe de Macédoine, Alexandre et les « despotes asiatiques » (y compris Darius) étaient présentés et interprétés comme des contre-exemples particulièrement déplorables. » (p.101)
    « Le plus décidé des adversaires de Droysen fut un autre historien britannique d’un grand talent, George Grote. A l’image de B. G. Niebuhr, dont il appréciait les travaux, Grote met en cause le personnage d’Alexandre et il met en doute l’œuvre d’hellénisation que Droysen a présentée et louée dans son ouvrage. Il estime que le Macédonien a voulu « asiatiser la Grèce » plutôt qu’ « helléniser l’Asie » (XIII, 1869, p.83-96). Son jugement sur Darius diffère fort également de celui de Droysen. Désigné comme « un prince né sous une mauvaise étoile », Darius est jugé avec sévérité : son inaction coupable au début de la guerre, mais aussi sa « lâcheté personnelle, sa timidité et son incompétence », qui rendirent les défaites perses inéluctables […]
    Il s’[…] élève avec force contre l’image romantique qui, depuis longtemps, dominait une partie de l’historiographie, à travers des récits émouvants, voire larmoyants, sur les conditions dans lesquelles mourut le Grand roi. » (p.103)
    « L’un des ouvrages qui eut le plus d’influence est l’Alexander the Great de W. W. Tarn, paru à Cambridge en 1948. Entièrement dédié à la gloire du héros macédonien, l’ouvrage n’offre aux lecteurs que de brefs éclairages sur Darius III. […] L’auteur combat la crédibilité des sources (Quinte-Curce ou Diodore), à partir desquelles un portrait plus aimable du roi pourrait être imaginé. » (p.106)
    « [Georges] Radet [auteur d’Alexandre le Grand, Paris, 1931] se situe résolument dans la lignée des détracteurs de Darius III. » (p.107)
    « Chez Droysen, le portrait favorable de Darius III s’insère dans une vision globale, qui tend à tracer une ligne de déclin continu depuis Darius Ier. » (p.108)
    « Tout autre est le point de vue de [Theodor] Nöldeke, fervent admirateur du règne d’Artaxerxès III, et détracteur de Darius III. » (p.109)
    « Même lorsqu’il est présenté positivement, Darius joue le rôle d’un faire-valoir, puisqu’il n’a pas réussi à maintenir l’héritage impérial d’Artaxerxès III, et qu’il n’avait aucune chance de pouvoir empêcher Alexandre de le récupérer à son profit. » (p.112)
    « Généralement, les rapprochements établis avec les « Orientaux » plaqueront sur les Perses de l’Antiquité la vision « orientaliste », qui s’est développée en Europe tout particulièrement à partir du XIXe siècle. C’est ainsi que B. G. Niebuhr fait systématiquement référence à l’histoire orientale moderne pour expliquer à ses auditeurs ce que pouvait être l’empire de Darius III. […] La décadence du règne ressemble fort à celle de la Turquie à la fin du XVIIIe siècle (1856, p.362) […] Sous Artaxerxès III, on voit « le développement normal d’un Etat oriental » : le prince est voluptueux, frappé d’une indolence et d’une nullité totales. » (p.113)
    « « Le despotisme est de tradition en Perse ». Telle est encore la seule conclusion, indigente, qu’un siècle plus tard (1983) on trouve dans le livre de Cook sur l’empire perse. » (p.116)
    « « L’empire qu’Alexandre allait attaquer était depuis bien longtemps près de sa ruine » (Duruy 1919, p.300) […]
    Ce genre de déclaration sur les « empires orientaux » eut longtemps une grande popularité chez les historiens. […]
    « Ce qui faisait la renommée de la grande ville, c’étaient les jouissances et les tentations qu’elle offrait, son immoralité et ses ripailles. Le seul nom de Babylone évoquait les délices de la vie sensuelle et de la décadence, une beauté qui n’acquérait de charme que par son caractère morbide. Les formes hautement raffinées de la jouissance s’y développaient dans un climat marécageux qui permet l’éclosion plus rapide de la floraison, mais qui amène aussi une plus rapide flétrissure. La ville ressemblait à une hétaïre avide de jeunesse, pour s’en repaître et l’entraîner avec elle dans la déchéance. » ([Fr. Altheim] 1954, p.76-77). » (p.121)
    « « Le vieux monde oriental agonisait à bout de forces : avant qu’il fût mort de lui-même, l’heureuse audace d’Alexandre appela la Grèce à recueillir sa succession. » Cette déclaration de Maspéro est directement héritée de Droysen, qui lui-même se fonde sur un opuscule de Plutarque […] lu à travers la vision qu’il porte en lui (largement inspirée de Hegel), de la rencontre « fécondante » de l’Europe avec l’Asie. […]
    L’exaltation de l’œuvre constructrice d’Alexandre vient donner plus de contraste et de relief encore à l’image de la stagnation achéménide. » (p.122-123)
    « Ce que Droysen avait baptisé « succès économique d’Alexandre » était devenu partie intégrante et constitutive de la présentation canonique du conquérant, « héros colonial » dans quelque pays européen que ce soit. » (p.123)
    « Après la défaite de 1870 : il faut imposer l’idée coloniale à une opinion publique qui lui est majoritairement hostile. Une analyse des manuels scolaires et des ouvrages de grande diffusion sur la période 1850-1950 conduit à des résultats tout à fait clairs. […] A partir de 1890-1900, ces jugements moraux [sur la corruption d’Alexandre] sont abandonnés au profit de l’exaltation de son œuvre de rénovateur de l’Orient. […]
    En raison de l’histoire des pays qu’elle conquiert en priorité, en Afrique du Nord, les auteurs français se réfèrent préférentiellement au précédent romain, aimant développer l’idée que les soldats et colons français viennent restaurer une prospérité agricole créée par la colonisation romaine puis ruinée par l’invasion arabe. Mais Alexandre est lui aussi amené en glorieux précédent. » (p.124)
    « L’historiographie coloniale [de Darius] en faisait un mauvais administrateur, laissant les routes à l’abandon, thésaurisant le produit des tributs au lieu d’irriguer et de développer les échanges commerciaux, se désintéressant de l’entretien du réseau des fleuves et canaux nourriciers de Babylonie, bref, maintenant ses pays sous une injuste sujétion et dans une « stagnation asiatique ». » (p.125)
    « La thèse paraissait si obvie qu’elle fut reprise par Reza Pahlavi, l’ex-shah d’Iran, pourtant soucieux d’exalter la grandeur de l’histoire iranienne : « La décadence achéménide aboutit à un phénomène unique, Alexandre de Macédoine » (1979, p.18). » (p.126)
    « Dans l’historiographie de la période la plus récente (environ le dernier quart de siècle), on est conduit à observer que les continuités l’emportent largement sur les innovations. Pour bien des auteurs –ceux du moins qui jugent utile de le présenter en quelques mots (ce qui reste rare)-, l’empire était entré depuis longtemps dans une spirale de décadence sans espoir. » (p.126)
    « Force est de constater que les rares tentatives monographiques n’ont proposé ni voies ni méthodes nouvelles. La réévaluation de Darius en tant que combattant paraît d’autant plus fragile et paradoxale que, en raison de l’état déplorable du dossier documentaire, la reconstitution des batailles d’Alexandre et de Darius reste et restera du domaine des hypothèses contradictoires. » (p.127)
    « [Pour comprendre la permanence des jugements] Il faut revenir directement aux sources antiques, de manière à comprendre comment s’est constitué le dossier Darius III, singulièrement au cours de l’époque romaine. Le préalable n’est certainement pas de mener une recherche, vaine pour l’essentiel, sur les sources primaires qui, aujourd’hui disparues, auraient été utilisées par les auteurs gréco-romains. […] Il doit être plutôt de comprendre pourquoi et comment l’image s’est construite ainsi au cours des siècles. […] Il convient plutôt de comprendre sur quels modèles littéraires Arrien a travaillé et composé son ouvrage, et, d’une manière générale, quels étaient les présupposés et objectifs des auteurs anciens qui ont écrit sur Alexandre. » (p.129)
    [Chap.3]
    « L’Antiquité était elle aussi, et plus encore qu’il en est aujourd’hui, friande d’ouvrages consacrés à exalter les actions et la mémoire des « grands hommes », rois, capitaines, condottiere, tant il est vrai que le genre que nous appelons biographie s’est développé en Grèce puis à Rome en se confondant avec le genre de l’éloge. Et, même lorsqu’un auteur veut proposer à ses lecteurs des exemples de vices et de défauts, c’est vers les « grands hommes » qu’il déclare vouloir se tourner, non vers des hommes obscurs, inconnus de l’histoire. […]
    De nombreux recueils sont là pour en témoigner : citons simplement les Vies parallèles de Plutarque (où Alexandre figure en bonne place « en parallèle » avec César). » (p.133)
    « Ni Plutarque ni Nepos ne prétendent faire œuvre d’historien. La biographie antique s’inscrit plutôt dans une perspective didactique, ce qui explique aussi son caractère moralisant. » (p.134)
    « Transmis sous forme de recueils, les exempla peuvent être rassemblés sous une forme thématique par des moralistes, qui en font la chair narrative et anecdotique de leurs traités. La leçon que Sénèque veut dispenser dans son De Ira est fort simple : « Voilà les exemples à méditer pour les éviter et voici au contraire les exemples de modération et de douceur à vivre. » : tel est le seul et vrai objet d’un recueil d’exempla. » (p.137)
    « Il n’y a manifestement, chez les auteurs de recueils d’exempla. » (p.138)
    « Un autre type de morale est particulièrement bien venu dans ces recueils : les exemples qui permettent d’expliquer aux lecteurs pourquoi et comment un empire s’écroule. On fait alors régulièrement référence aux abus du luxe et de la bonne chère, et, dans ce cadre, les Grands Rois sont systématiquement cités. On voit très fréquemment dénoncée, comme une évidence appuyée (même implicitement) sur l’autorité de Xénophon et le contre-exemple d’une Sparte incorruptible, une coutume des rois perses de faire venir de partout les mets les plus recherchés et les recettes les plus exotiques. Parlant de Xerxès, Valère Maxime conclut ainsi, sans doute à la suite de Cicéron : « Mais, tandis qu’il se livrait à tous les excès, dans quel désastre ne laissa-t-il pas s’écrouler un empire si puissant ? ». ». (p.139)
    « Dans la mémoire très simplifiée que les Romains en avaient, Xerxès et Darius III pouvaient fort bien, l’un et l’autre, être désignés comme les responsables de la chute de l’empire : les défaites du premier en Grèce étaient réputées avoir ouvert une longue période d’irrémédiable déclin, et les défaites du second devant Alexandre avaient définitivement mis à bas l’empire construit par Cyrus. Dès lors, on reprenait sans relâche une explication d’évidence, la recherche effrénée du luxe et du plaisir, que, par ailleurs, bien des auteurs attribuaient génériquement à un Grand roi anonyme –transformant ainsi de fait, sur le modèle imposé par Xénophon, une responsabilité individuelle en une analyse structurelle. » (p.139)
    « Les exempla sont censés transmettre ce que tant d’historiens et d’écrivains antiques désignent sous l’expression « digne de mémoire ». » (p.140)
    « [Dans] les Essais de Montaigne, publiés en trois éditions successivement enrichies, en 1580, 1582 et en 1588 : l’auteur puisa des centaines de ses dits et faits dans les recueils d’exempla, les Vies et les œuvres d’historiens de l’Antiquité grecque et romaine. » (p.144)
    « Parmi les Vies de Plutarque, une seule est consacrée à un Grand roi, à savoir Artaxerxès II. Vie bien particulière puisqu’elle est la seule que Plutarque n’ait pas réservée aux Grecs et aux Romains, et que, seule avec trois autres, elle n’est accompagnée d’aucun parallèle. » (p.146)
    « Dans les Actions et dits mémorables de Valère Maxime, Darius apparaît simplement dans des histoires consacrées aux exploits d’Alexandre. » (p.147)
    « Une situation identique se retrouve dans les Stratagèmes que son auteur, Polyen, a adressés, au IIe siècle de notre ère, aux empereurs Antonin et Verus. Parmi les neuf cents exempla patiemment réunis par l’auteur, un nombre non négligeable de stratagèmes attribués à des généraux grecs des Ve et IVe siècles y sont explicitement situés dans le cadre des guerres et affrontements avec les Perses. Plusieurs Grands rois sont également mis en scène, Cyrus, Cambyse, Darius, Xerxès, Artaxerxès Ier et Atarxerxès III –mais non point Darius III. » (p.148)
    « Tentons maintenant de voir ce qu’il en est de Darius chez ceux qu’il est convenu d’appeler les « historiens d’Alexandre », c’est-à-dire les auteurs d’époque romaine, qui, écrivant en grec (Diodore de Sicile, Plutarque, Arrien) et en latin (Quinte-Curce, Justin), et utilisant à leur convenance des ouvrages aujourd’hui perdus ou rescapés uniquement sous forme de fragments parfois minuscules, cherchèrent à donner un récit continu de la vie et des actions d’Alexandre, soit dans un livre ou un chapitre spécialement écrit à cet effet (Arrien, Quinte-Curce, Plutarque), soit dans une des parties d’un ouvrage d’histoire universelle (Diodore, Trogue-Pompée résumé par Justin). » (p.148-149)
    « Aux yeux de tous les auteurs, la disparition de Darius est en soi une date importante dans la conception qu’ils ont de l’histoire universelle, en ce qu’elle marque la fin de l’empire perse et le passage à l’hégémonie macédonienne. Elle revêt aussi une signification spéciale dans le cadre plus restreint de l’histoire d’Alexandre, en ce qu’elle en signale le premier aboutissement clairement identifiable. Chez beaucoup d’auteurs anciens, la mort de Darius et la manière dont Alexandre se pose en successeur constituent une sorte d’achèvement théâtralisé de l’affrontement entre les deux rois. […] C’est aussi le moment où, fort mal jugé en cela par les auteurs anciens, Alexandre adopte les usages de la cour de Darius. » (p.150)
    « Chez Diodore et chez Justin […] il […] est en effet très clairement affirmé que ses qualités de combattant et de chef de guerre font incontestablement de Darius un adversaire digne de celui qui vient à sa rencontre pour vider la querelle autour de la souveraineté. » (p.154)
    [Chap 4]
    « Dans son Anabase, Arrien suit pas à pas les moindres épisodes de la vie du roi macédonien, sans jamais se préoccuper de Darius. […] Il faut attendre sa mort (juillet 330) pour voir le premier développement véritablement consacré, sous forme de résumé rétrospectif, au personnage et à sa vie. » (p.162)
    « Darius est présenté comme un individu falot et médiocre, d’une lâcheté ignoble, incapable de faire face avec grandeur et détermination au destin qu’il doit affronter. […] Arrien n’entend concéder à Darius aucune vertu. » (p.162-163)
    « La littérature que nous sommes contraints d’utiliser pour reconstruire l’histoire croisée d’Alexandre et de Darius n’a rien à voir avec l’histoire, telle que nous la concevons. Dans son essai si stimulant sur la mimèsis, Erich Auerbach avait déjà des pages d’une très grande lucidité à ce propos :
    L’historiographie antique n’aperçoit pas des forces, mais des vertus et des vices, des succès et des erreurs ; dans le domaine de l’esprit comme dans le domaine matériel son optique ne fait aucune place au développement historique ; elle est purement morale… L’historiographie moraliste… ne peut produire de concepts synthétiques-dynamiques… Le second trait distinctif, c’est qu’elle est oratoire… Le moralisme et la rhétorique sont incompatibles avec une conception de la réalité considérée comme le développement de certaines forces… [Les textes utilisés] révèlent tous deux les limites du réalisme antique et du même coup celles de la conscience historique des Anciens (Mimèsis [1968], p.49, 51). » (p.167)
    « Écrivains de l’époque romaine, entre principat et empire, nos auteurs sont avant tout des « moralistes », au sens politique du terme et prioritairement au regard des normes socialistes et culturelles de leur temps. Dans des œuvres qui, fondamentalement, sont des dissertations historicisées sur la royauté (peri basileias) et sur l’exercice sainement équilibré du pouvoir, ils utilisent le genre de la narration, elle-même fréquemment nourrie et entrecoupée d’exampla et d’apophtegmes, de manière à exalter les « bons rois », et à dénoncer les « mauvais ». Arrien n’échappe pas à cette tendance lourde. » (p.169)
    « Les traces d’emprunts stylistiques à Xénophon sont nombreuses, y compris dans les portraits qu’Arrien élabore en fonction des catégories utilisées par Xénophon dans ses différents ouvrages. D’une certaine manière Artaxerxès, face à Cyrus le Jeune, et Darius, face à Alexandre, représentent le type générique du Grand roi. » (p.173)
    « De la mort de Cyrus le Jeune racontée par Xénophon à la disparition de Darius III, le contraste est en effet saisissant. […] Il fut repris ultérieurement dans les recueils d’exempla. Témoin la « belle histoire » racontée par Élien. Il y oppose la mort misérable de Darius, abandonné de tous –sauf de son chien !-, à l’admirable fidélité d’Artapatès, qui préféra se donner la mort sur le corps de son maître. » (p.180-181)
    « Une telle référence [homérique] ne peut encore qu’aggraver le portrait négatif de Darius. Dans chaque occasion, Alexandre prend lui-même la tête de son armée, avec une fougue juvénile. […]
    On voit aisément les implications que la technique de la mimèsis alliée à l’utilisation de l’invention peut avoir sur la crédibilité que l’historien d’aujourd’hui doit ou non accorder à Arrien. La similitude avérée d’une Anabase à l’autre fait naître bien des doutes […]
    Le Darius d’Arrien est moins un personnage historique, à l’individualité bien marquée et clairement analysée, qu’un fantôme historiographique créé à l’aide de stéréotypes. […] Sa présentation relève moins de l’observation historienne que d’une élaboration littéraire, à la fois créatrice et porteuse de représentations gréco-romaines exclusives de tout autre regard. » (p.186-187)
    [Chap. 5]
    « Auteurs de la Vulgate. » (p.191)
    « La réalité linguistiques de Darius : ni Quinte-Curce ni Justin ne s’en soucient, et ils n’ont fort probablement aucune information à ce sujet ; seules leur importent la cohérence et donc l’efficacité de leur ruse littéraire. » (p.193)
    « Ces chapitres [de Quinte-Curce] préparent également le lecteur à la suite : l’assassinat puis la mort de Darius, la mission confiée par le roi défunt à son vainqueur de venger le « parricide », enfin la poursuite engagée par Alexandre contre Bessos. La mainmise sur Bessos et donc l’expédition jusqu’en Bactriane apparaissent ainsi comme une suite logique et nécessaire, car tout crime doit être puni et tout traître doit subir le châtiment qu’il mérite. » (p.199)
    « D’une manière plus surprenante, des passages de Diodore et de Justin développent une histoire censée mettre en scène le courage exceptionnel de Darius, qui lui aurait valu porté sur le trône perse. Il nous faut revenir en détail sur une tradition dont la spécificité pose problème. » (p.199)
    « En raison même de la diversité culturelle des exemples ordinairement utilisés pour illustrer la pratique [du duel] (de la Méditerranée au Pacifique), l’exploit attribué à Darius n’est manifestement pas lié spécifiquement au monde iranien […]
    Nous en trouvons des illustrations à des époques ultérieures en Iran. » (p.207)
    « Que le contexte cadusien et le thème du combat singulier aient été choisis à dessein pour construire a posteriori une biographie héroïque en faveur du nouveau roi ne saurait donc étonner. » (p.209)
    « De telles légendes de légitimation circulaient très largement par l’intermédiaire des ménestrels et conteurs de tout genre. » (p.211)
    « Il est donc parfaitement concevable qu’un auteur de l’époque d’Alexandre ait pu […] recueillir et mettre par écrit la version du duel héroïque remporté par Darius, en l’adaptant à destination de lecteurs grecs, dont la propre mémoire mythique et historique était pleine de ces histoires de combats rituels. » (p.212)
    « Les auteurs anciens, dans leur diversité, ont transmis de Darius des portraits ou des traits de caractère qui peuvent diverger sensiblement. » (p.212)
    « Diodore et Justin sont les seuls à évoquer la conscience du danger macédonien qui habitait Darius dès son avènement. […] Ils sont également les seuls à faire état d’une contre-attaque perse menée sur les arrières d’Alexandre après la bataille d’Issos. […]
    Ont[-ils] eu accès à une source unique et spécifique, qui fût fondée sur des informations venues de l’intérieur même du camp de Darius ? […]
    Telle était la thèse défendue par l’historien britannique W. W. Tarn qui vibrant défenseur de la grandeur inégalée d’Alexandre, ne pouvait admettre la réalité même partielle des notations positives de Darius que l’on trouve ici et là […]
    Sous forme d’hypothèse, il proposait d’identifier l’origine des renseignements utilisés abondamment par Diodore et Quinte-Curce. Selon lui, Patron, chef de mercenaires au service de Darius, était certainement l’inspirateur principal, voire l’auteur du livre en question. Mais on a déjà vu ce que l’on peut penser des chapitres consacrés au Grand roi dans le livre V de Quinte-Curce. […] Nous sommes là plus près de l’habile tissage d’exempla que d’une reconstruction historique qui serait fondée sur des témoignages incontestables et vérifiables. » (p.215)
    « D’Arrien aux auteurs dits de la Vulgate. […] la conduite du roi perse est décrite et pensée en fonction de normes éthiques dont Alexandre est l’exclusif paladin : le Grand roi ne sait pas acquérir ni conserver le dévouement de ses proches, il est dénué de cette intelligence des situations qui désigne les grands stratèges, il ne combat pas au premier rang, il ne prend pas les villes d’assaut, et son corps n’est pas couvert de glorieuses cicatrices. » (p.222)
    « Fameuse mosaïque découverte dans la « maison du Faune » de Pompéi le 24 octobre 1831, et dénommée depuis lors « mosaïque d’Alexandre », ou « mosaïque d’Issos », ou encore « mosaïque de Naples » [lieu de conservation]. » (p.226)
    « Les divergences interprétatives restent profondes. » (p.243)
    « Les descriptions et évocations hautes en couleurs de Quinte-Curce et de Diodore ne viennent pas « confirmer » ce que le peintre a donné à voir sur sa toile […] On peut supposer à bon droit que le peintre lui-même s’était inspirée de la version qui fut adoptée par nos auteurs. » (p.246)
    « Autant que l’on puisse en juger à partir d’une information squelettique, aucun des Grands rois n’a jamais pris part aux combats, ni à cheval ni sur un char. » (p.246)
    [Chap 6]
    « Représentations contradictoires car, dénoncé souvent comme un symptôme et une cause de la « décadence morale », le luxe (tryphé) est considéré par d’autres comme la marque éclatante de la puissance et de la richesse. » (p.250)
    « Darius continue, même après sa mort, d’être instrumentalisée en anti-modèle de l’exercice du pouvoir suprême, tel que l’exaltent les opposants grecs et macédoniens d’Alexandre, et tel que, plus tard, le rêvent des cercles romains favorables à un retour aux sources de l’antique morale, tout particulièrement au moment du principat. Sous l’oubli des coutumes macédoniennes traditionnelles, les moralistes romains dénoncent l’abandon des vieilles traditions romaines par certains de leurs généraux, qui, eux aussi, ont succombé aux charmes délétères de l’Orient. » (p.250)
    « Véritable topos dans la littérature romaine. » (p.251)
    « Parlant des Perses –sur lesquels ils savent fort peu de choses-, les auteurs d’époque romaine pensent bien souvent aux Parthes, contre lesquels les chefs militaires et les empereurs ont dû mener tant de guerre très dures et très incertaines. » (p.251)
    « L’image d’un roi macédonien perdu par le luxe et la luxure typique de Darius se retrouve chez tous les auteurs anciens. » (p.258)
    « Le passage n’est rien d’autre qu’une variété particulière de la littérature romaine d’exempla. » (p.260)
    « En raison même de son inspiration romaine et de son caractère stéréotypé, on trouve aisément des parallèles. L’exemple le plus frappant est évidemment, chez Tite-Live, la description de la halte d’Hannibal et de son armée à Capoue. » (p.261)
    « Dans les conceptions du temps, ce que nous appelons la période achéménide est l’un des stades de l’évolution politique qui a mené inexorablement à la domination mondiale de Rome. » (p.264)
    « Ce que les Romains savent du passé perse leur vient surtout à travers les échos très partiels et souvent biaisés, voire polémique, qu’ils reçoivent de la lecture des classiques grecs, en particulier Hérodote, mais aussi Platon, Ctésias, Xénophon et les chroniqueurs-courtisans des campagnes d’Alexandre. » (p.271)
    [Chap 7]
    « Les auteurs anciens sont fort peu diserts sur les faits et gestes de Darius depuis le débarquement d’Alexandre. » (p.287)
    « C’est précisément en raison de son éloignement du théatre des opérations que Darius est si mal traité […] absence […] interprétée, de fait, comme de l’inaction, puisque les auteurs anciens analysent Darius à travers une grille de lecture macédonienne, celle d’une guerre de mouvement héroïque, décrite et écrit en fonction d’un modèle littéraire envahissant, le modèle homérique.
    Le choix du titre Anabase par Arrien révèle assez clairement la dette qu’il a à l’égard de Xénophon, mais il inscrit également Alexandre dans la longue durée des expéditions grecques dans l’empire achéménide. Dans les conceptions que les Grecs ont des espaces maritimes et continentaux, les pays du bord de mer sont désignés sous l’expression « les pays d’en bas » ; dès lors que l’on quitte le littoral pour marcher vers l’intérieur du continent, on « monte » vers « les pays d’en haut », et donc, à l’inverse, on « descend vers les pays d’en bas » : la marche vers en haut, c’est l’anabase ; la marche vers en bas, la katabase. » (p.288)
    « Les auteurs grecs adorent littéralement emmener leurs lecteurs dans les coulisses du pouvoir. […]
    Popularité de ce thème, lié également à une réflexion sur l’exercice du pouvoir et de la décision dans un système politique totalement différent de celui des cités grecques. Mais, pour autant, la recherche d’une identification précisément datée est-elle réellement pertinente ? […]
    Il en est de même des textes qui prétendent introduire le lecteur à l’intérieur du premier cercle des conseillers du Grand roi. Quinte-Curce a imaginé, autour de Darius, et mis en scène d’autres conseils de guerre, après la bataille d’Arbèles et au cour du séjour de la cour à Ecbatane entre octobre 331 et le printemps 330. Il ne craint pas de « citer » in extenso d’interminables discussions et duels oratoires qui réunissent et opposent les proches de Darius. […] Il est tout à fait clair que Diodore et Quinte-Curce, ou leur(s) source(s) commune(s), ont beaucoup puisé dans un répertoire de personnages, de scènes et de répliques convenus. » (p.294-295)
    « Tout comme Artabaze en 479, Memnon estimait en outre que la distribution d’or perse permettait de convaincre bien des dirigeants de quitter le camp macédonien. Et, tout comme Artabaze est présenté par Hérodote comme un homme « qui avait une vue plus juste de l’avenir », de même Diodore dit de Memnon : « Cet homme donnait là un excellent conseil, comme le montrèrent les événements ». Quinte-Curce, lui aussi, adopte une telle analyse. » (p.296)
    « Quinte-Curce copie […] un modèle hérodotéen fameux […] rapprochant le dénombrement et la revue des troupes devant Darius à ceux qui furent organisés par Xerxès en 480 à Abydos, puis à Doriskos. » (p.297)
    « Les caractéristiques royales sont parfaitement génériques, et peuvent donc glisser aisément d’un roi à l’autre. » (p.307)
    « On peut également être surpris par un procédé littéraire qui consiste à dénoncer un Grand roi parce qu’il est réputé être réticent à marcher contre Alexandre, mais qui consiste aussi, dans le même temps, à donner le beau rôle à des conseillers qui, précisément, proposent l’attentisme, la prudence, voire la retraite, et qui, pour cette raison, sont maltraités par Darius. […]
    Mais il est dénoncé aussi parce qu’il a décidé, finalement, d’accepter la bataille rangée. » (p.312)
    « L’existence d’un duel réel est révoquée en doute par Polybe qui, à son habitude, mène un raisonnement extrêmement rationnel. » (p.319)
    « Georges Radet n’hésite pas à replacer l’ouverture des négociations dans la longue durée des pratiques « orientales » […]
    Ainsi est née l’image d’un Grand roi qui, dévoré par le chagrin domestique, est prêt à sacrifier l’empire de ses pères pour obtenir la libération de ses proches. Ce que l’historien britannique Tarn exprimait sous une formule sans ambages : « Il peut être crédité de vertus domestiques ; autrement, c’était un pauvre exemple de despote, couard et inefficace. ». » (p.324)
    « Nous n’avons aucune raison de douter de l’existence même des deux premières ambassades, en 333/2. Quant à savoir ce qui s’y est dit, c’est une tout autre affaire. Les discours et les lettres attribués aux rois ne sont rien d’autre que des compositions littéraires. » (p.324)
    [Chap 8]
    « Les faiblesses originelles du camp perse sont marquées dans le discours par des symptômes qui, à leurs yeux, révèlent de façon éclatante ce qu’un courant historiographique longtemps hégémonique qualifiait de « décadence achéménide ». » (p.347)
    « Reprenons l’Histoire ancienne de Charles Rollin, publiée au cours du premier tiers du XVIIIe siècle. » (p.347)
    « Jugement moraux et remarques logistiques sont empruntés à Xénophon et plus encore à Quinte-Curce. Celui-ci a agrémenté sa propre description de commentaires, destinés en particulier à illustrer l’un de ses thèmes favoris, à savoir l’effet corrupteur de la richesse, et l’opposition que, de son point de vue, on doit établir entre l’apparence d’une armée et ses capacités militaires. Il aime beaucoup en particulier opposer le luxe des vêtements ou des ornements de tel corps de troupe et son inaptitude à la guerre : raison pour laquelle également le luxe du vêtement est souvent qualifié de « féminin ». Tout en donnant une information du plus haut intérêt sur le cortège, Quinte-Curce ne manquait pas de marquer une certaine réticence à y voir figurer également des troupes d’eunuques et de concubines royales. Il tirait lui-même la morale de l’histoire [cause de défaite]. » (p.350)
    « Au lieu de voir dans la coutume des trois cents soixante concubines du Grand roi une marque et un symbole de la splendeur royale, les auteurs grecs, régulièrement, estiment ou laissent entendre qu’elle démontre d’abord l’extrême sensualité et les appétits sexuels débridés du roi perse […] D’où la condamnation portée contre Alexandre qui, « comme Darius, emmenait partout avec lui ses concubines ». » (p.356)
    « Plus encore que d’autres armées antiques, en raison de la longueur de l’expédition, l’armée d’Alexandre était non seulement alourdie des biens personnels des soldats qui s’accroissaient régulièrement des pillages inorganisés et de la redistribution du produit des butins, mais qu’elle était également accompagnée d’un considérable de non-combattants, marchands, femmes, serviteurs, vivandiers, artisans, tous ceux que les textes anciens rassemblent sous l’appellation collective de « ceux qui sont dans le bagage ». […]
    Au long de l’expédition, la tente royale d’Alexandre s’est distinguée par son riche équipement, qui, très probablement, ne le cédait en rien à la tente du Grand roi. » (p.362)
    « Chapitre obligé de tout recueil d’exempla. […]
    Alexandre qui, durant une revue des troupes, en plein hiver, accueille un simple soldat près du feu, et oppose la simplicité de sa pratique à l’interdiction qui, chez les Perses, protège l’accès au Grand roi. » (p.365)
    « [Aucune concordance géographique de l’épisode] Les auteurs introduisent l’anecdote au moment où elle vient nourrir le récit, voire la démonstration. […] Au-delà de ces variations […] la morale monarchique est la même. » (p.367)
    « [Cicéron] introduit […] un Darius « qui, apparemment, n’avait jamais attendu d’avoir soif pour boire. […]
    Les rois scellent leur destin en se livrant sans retenue aux banquets et aux beuveries. » (p.386-387)
    [Chap 9]
    « La coutume de traîner derrière lui des troupes de femmes et d’eunuques, y compris les princesses royales, est également considérée comme antithétique d’une guerre de mouvement, libre de toute entrave. » (p.395)
    « La Cyropédie de Xénophon, censée rapporter l’éducation du grand Cyrus et de ses conquêtes jusqu’à sa mort. […]
    La prise du camp des Assyriens par l’armée de Cyrus […]
    La mise en scène de la panique des femmes de haute naissance, déchirant leurs vêtements, hurlant et protégeant leurs jeunes enfants, est étonnamment proche de celle que l’on trouve chez Quinte-Curce. De même la part du butin attribuée au roi vainqueur. » (p.402)
    « [Par une ruse littéraire déjà évoquée] Darius reconnaît la vertu inouïe de son adversaire, mais, alors que son armée est prête à combattre, lui-même admet par avance la légitimité de la victoire à venir d’Alexandre. Qui plus est, selon Justin et Quinte-Curce, c’est même parce qu’il est éperdu d’admiration pour le roi macédonien qu’il décide d’envoyer une troisième ambassade : non seulement il se dit prêt à abandonner tous les territoires à l’ouest de l’Euphrate pour récupérer sa mère et ses filles, mais encore il propose à Alexandre de « garder en otage, comme garant de paix et de loyauté, son fils Ochos ». » (p.419)
    « Plutarque a fort bien expliqué le sens des mariages perso-iraniens d’Alexandre :
    Alexandre n’épousa pour des raisons personnelles qu’une seule femme, Roxane, la seule dont il tomba jamais amoureux, et, s’il s’unit par la suite avec Stateira, la fille de Darius, ce fut dans l’intérêt de son royaume, par politique, la fusion des deux dynasties offrant de grands avantages (De Fortuna Alexandri […]
    Plutarque distingue entre le mariage d’amour (erasteis) et le mariage par raison d’Etat (pragmata). » (p.425)
    « [Darius] est présenté comme obsédé par le désir de revoir mère, femme et enfants, que sa propre fuite a abandonnés aux mains de son ennemi. La balance, à nouveau, n’est pas égale, face à Alexandre, libre de toute attache amoureuse ou affective, parfaitement maître de ses affects et de ses pulsions, et encore méprisant du « luxe asiatique ». » (p.426)
    « Dans l’Histoire de Quinte-Curce, les eunuques tiennent une place importante dans la vision négativement connotée qu’il transmet de la cour de Darius III. » (p.436)
    [Chap X]
    « Analyse des voies et moyens par lesquels la littérature iranienne a reçu l’histoire de Darius. » (p.443)
    « Partons des inscriptions que des princes, en persan et an arabe, ont fait graver sur les murs de Persépolis entre l’Antiquité et l’époque moderne. […]
    Oubli quasi-total de l’histoire. Les réflexions exprimées sont le plus souvent enchâssées dans une forme de recueillement an-historique devant l’inanité des choses humaines. » (p.444)
    « Biruni –contemporain de Firdowsi et fameux spécialiste d’histoire, de chronologie et de bien d’autres domaines de la connaissance- transmet une liste de dix « rois perses ayant régné après la chute du royaume mède ». On y retrouve des noms et une succession bien attestés par ailleurs, depuis Cyrus jusqu’à Arsès et Darius III. Cependant l’auteur ne suit pas ici une tradition iranienne, mais la tradition gréco-babylonienne à laquelle il a eu accès par l’intermédiaire d’auteurs syriaques. L’exemple vient donc montrer, une nouvelle fois, l’importance des sources gréco-romaines et babyloniennes dans la reconstitution de l’histoire dynastique achéménide. Du côté de l’Iran, c’est plutôt la tradition épico-mythique qui domine et qui détermine les représentations du passé. » (p.449)
    « Tous les témoignages rendent compte que l’histoire de la dynastie achéménide a été très rapidement oubliée en Perse même après la conquête macédonienne, ou, plus exactement, qu’elle a été transmise par oral de génération en génération, sous forme de représentations mythiques. » (p.450)
    « Vers 338 [ap.J.C.] c’est une tout autre image d’Alexandre qui se développe en Iran : fortement négative, elle va se renforcer et se diffuser tout au long de la période qui va jusqu’à la défaite du dernier roi sassanide, Yazdgerd III, devant les troupes du calife Omar. Les cercles lettrés et religieux sassanides portent contre Iskender deux chefs d’accusation : il a ruiné la « bonne religion » (Den) et il a mis à bas l’unité politique de l’Iran.
    Une partie importante de la littérature dont les originaux remontent à cette période a pour personnage principal Ardasir Ier, vainqueur des Parthes et fondateur de la dynastie sassanide (224-239/240). […] Censé descendre du Dara vaincu par Alexandre, il est réputé être digne de la gloire des Keyanides. » (p.452)
    « Le rôle de Dara dans le désastre qu’a connu le pays n’est pas celui d’un héros de l’Iran. » (p.460)
    « La défaite des Perses devant le « maudit Alexandre » est attribuée aux modalités de la succession entre Dara père et Dara fils, et plus précisément à la certitude dans laquelle était le second, depuis sa naissance, de succéder à son père […] élevé dans la pourpre, les honneurs et les flatterie, Dara était dès l’origine gâté par toute une série de défauts qui lui seront fatals, à lui et à son peuple. » (p.461)
    « Le souvenir […] est instrumentalisé au sein de ce qui n’est rien d’autre qu’un exemplum. » (p.463)
    « De l’époque sassanide à l’époque islamique, l’image de Dara reste en opposition avec la figure d’Alexandre, mais, d’Aliksandar à Iskender, l’image d’Alexandre dans la littérature persane et arabo-persane se modifie […] [devient] globalement positive, puisqu’il est transformé en un héros de l’Iran. » (p.466)
    « Nizami n’avait nul besoin de mettre en avant une filiation biologique [d’Iskender] avec l’Iran : bien au contraire, l’origine étrangère du héros illustrait avec une force particulière l’universalité de la religion du Prophète. » (p.472)
    « L’aspect militaire […] la stratégie de chacun des deux camps n’est jamais évoqué avec précision, le nombre et la localisation des batailles sont forts incertains et changeants. » (p.473)
    [Chap XI]
    « L’épisode [de l’assassinat] a manifestement été beaucoup commenté dans l’Antiquité […] [il] est connu par tous les auteurs persans et arabo-persans. » (p.487)
    « La déclaration prêtée à Darius [mourant] est une longue eulogie de son adversaire, construite autour du thème de la reconnaissance que le Grand roi doit à Alexandre. » (p.492)
    « En confiant à Alexandre le soin de punir les régicides, Darius, par avance, justifiait la poursuite de l’expédition.
    Tous nos auteurs mentionnent qu’Alexandre prit la décision de donner des funérailles royales à son ennemi. » (p.495)
    « L’Alexandre du Roman est réputé être le fils d’Olympias et de Nectanébô, il n’a aucun lien de parenté avec Darius. Il en est tout autrement dans la tradition persane, en raison de la filiation commune de Dara et d’Iskender à travers leur pèe Dara (b). » (p.497)
    « Si la cérémonie [funéraire] eut bien lieu, elle ne fut pas conduite personnellement par Alexandre. » (p.511)
    [Chap 12]
    « Le succès d’une telle présentation […] tient enfin à l’insertion du personnage dans une imagerie globale du « Grand roi perse », qui s’était construite tout au long de l’époque classique, et qui fut recyclée aisément dans la continuité de l’époque hellénistico-romaine, et ré-instrumentalisée à l’époque et contemporaine, portée par la vague « orientaliste ». » (p.526)
    « Il n’en est pas différemment des traditions iraniennes. La lettre de Tansar est là pour montrer que, dès l’époque sassanide, l’histoire « exemplaire » de Dara a été instrumentalisée au sein d’un discours sur la bonne royauté. » (p.527)
    « Force est de constater que, à l’issue du parcours, nous ne savons toujours pas qui était Darius, et que l’incertitude a grandi également quant au « vrai » Alexandre –tant il paraît délicat d’établir un lien méthodologique et cognitif entre images et réalités. » (p.528)
    « Au-delà de l’insuffisance criante de la tradition antique, une voie de réflexion est possible, l’histoire comparatiste. » (p.529)
    « Hypothèse de départ […] il existait un code spécifiquement conçu pour le Grand roi à la guerre […] ainsi la conduite de Darius, y compris ses retraits successifs du champ de bataille, peut s’expliquer par référence à une éthique royale proprement perse. » (p.530)
    « Ce que je viens d’appeler hypothèse de départ a déjà été suggéré dans un livre sur les religions iraniennes publié en 1965, et traduit en français en 1968. Geo Widengren y avait abordé le problème dans le contexte indo-iranien, et il avait proposé la solution suivante. Selon lui, le roi perse ne participe jamais. A titre d’exemple, il se réfère à Xerxès qui « assis sur un trône élevé, surveille la bataille de Salamine », mais aussi à Darius III […]
    Le roi, en effet, n’est pas simplement le sommet de l’Etat, il revêt une importance qui dépasse sa personne, en raison de son rôle et de sa place dans la régulation générale du monde. » (p.530-531)
    « La présence des dieux, de leurs autels et de leurs desservants, dans les armées de Xerxès en 480 et de Darius III en 333, mais aussi celle des princesses royales auprès de Darius et dans l’armée du roi Khosrow Ier Anursirwan en marche contre l’Arménie, en 576 de notre ère, définissent une spécificité du Grand roi à la guerre, qui a complètement échappé aux auteurs anciens, soucieux, avant tout, de dénoncer la lourdeur du train royal, en alléguant des raisons à la fois morales et logistiques. La marche de Xerxès vers la Grèce et celle de Darius vers la Méditerranée ne se réduisent pas à une expédition militaire au sens étroit du terme. En fonction d’une conception de l’espace politique que l’on trouve dans bien des sociétés, occidentales et moyen-orientales, une expédition militaire est en effet aussi une occasion parmi d’autres pour le roi de visiter les peuples de son empire, et de renouveler les liens d’autorité et de sujétion, voire de rassembler dons, taxes et tributs qui lui sont dus, en même temps que de procéder à une ostentatoire redistribution de richesses.
    En dehors de l’abondant dossier des « entrées royales » dans la France médiévale et moderne, qui suggère nombre de réflexions comparatistes, le principe et la pratique sont connus à l’époque sassanide, et ils sont exposés avec beaucoup de clarté dans un texte attribué au roi Khosrow Anursirwan (Chosroès) lui-même. » (p.532-533)
    « On peut tout aussi bien admettre que les valeurs monarchiques perses imposaient qu’en cas de danger extrême le roi pût quitter le champ de bataille, de manière à échapper à la mort et à la capture. En ce sens, le départ du roi du champ de bataille était bel et bien prépare : non pas sous la décision personnelle d’un roi pris de panique, mais simplement en conformité avec des coutumes bien établies –d’où la présence d’un cheval prévue « à cet effet », pour reprendre l’expression de Quinte-Curce. » (p.536)
    « Si l’idée d’un roi combattant pour le bien commun est très répandue au Moyen Age, elle est néanmoins également discutée, voire contestée. Témoin Pierre Dubois, qui, vers 1300, défend une thèse radicalement inverse. » (p.544)
    « Chez Dubois […] la référence à ces empereurs romains et à ces khans des Tartares « qui se reposaient tranquillement au milieu de leurs royaumes » tout en expédiant leurs généraux faire la guerre évoque étrangement les jugements émis dans l’Antiquité sur les Grands rois en général, et sur Darius III en particulier. » (p.546)
    « Vibrant plaidoyer développé par François La Mothe le Vayer (1588-1672) en faveur de l’image d’un roi menant l’assaut à la tête de ses troupes. Philosophe-érudit, La Mothe fit paraître un nombre impressionnant d’essais et de traités. Bien que ses Instructions de Monsieur le Dauphin (1640) aient attiré l’attention de Richelieu (auquel l’ouvrage était dédié), ce n’est que tardivement qu’il fut chargé de l’éducation de Louis XIV, jusqu’au sacre de son royal élève (1652-1654). Helléniste de renom, il était un fin connaisseur des auteurs anciens, qu’il présenta dans un ouvrage intitulé Jugement sur les Anciens et principaux Historiens grecs et latins (1646). » (p.547-548)
    « Les arguments échangés parmi les compagnons d’Alexandre, dans les cercles du pouvoir sassanide, et parmi les conseillers de Louis XIII et de Louis XIV, viennent rappeler que, malgré sa présence obsédante dans les écrits antiques (et dans nombre d’œuvres de chroniqueurs-courtisans dans la France moderne), le modèle héroïque n’est pas une clef interprétative universelle. […] Du point de vue de la méthode, il serait donc pour le moins paradoxal d’évaluer l’attitude et les décisions de Darius III en fonction de l’éthique royale et aristocratique que voulait exalter le poète grec quelques siècles plus tôt, et en fonction des impératifs du procédé de la mimèsis utilisé systématiquement par les admirateurs de la geste d’Alexandre. » (p.552)
    « Ajoutons une dernière observation « statistique », qui vient illustrer, sinon renforcer, l’image de rois qui ne combattent pas au premier rang. Un seul Grand Roi (Cyrus le Grand) est réputé être mort lors d’une expédition militaire […] Parmi ses successeurs […] aucun n’est réputé avoir été blessé lors d’une guerre, alors même que la plupart d’entre eux sont connus pour avoir dirigé des expéditions militaires […] Darius ne constitue pas non plus une exception : il se situe clairement dans la continuité de l’histoire tourmentée de la dynastie achéménide. » (p.554)
    -Pierre Briant, Darius dans l’ombre d’Alexandre, Fayard, 2003, 666 pages.



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    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point."
    -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.



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