L'Hydre et l'Académie

    Philippe Contamine, Charles VII. Une vie, une politique

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    Johnathan R. Razorback
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    Philippe Contamine, Charles VII. Une vie, une politique

    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 26 Jan - 14:05

    « Événement que les contemporains, en référence aux troubles de Bohême (l’hérésie hussite), appelètent la Praguerie, ou la guerre de la Praguerie, menée par des rebelles de haut vol qualifiés de Pragois. […] Le part des Pragois comprenait deux ducs, Bourbon et Alençon, le maréchal de La Fayette, Jacques et Antoine de Chabannes et quelques autres personnages de poids tel Georges de La Trémoille, avide de pendre la revanche de son éviction de 1433. » (p.251-252)

    « La crise, qui dura de la mi-février à la mi-juillet 1440, se déroula en Poitou et en Auvergne. Elle fut marquée par des prises d’armes, des démonstrations de force, sans qu’il y ait trop de sang répandu. Des manifestes s’échangèrent. De façon inattendue, Charles VII, piqué au vif, réagit avec promptitude et énergie. Il pouvait compter sur 800 lances et 2000 hommes de trait. […]
    Le roi parvint à soumettre ses adversaires l’un après l’autre, y compris son fils, le plus tenace, qui au bout du compte obtint le gouvernement nominal du dauphiné. […]
    Charles VII l’emporta car les Pragois n’obtinrent pas le soutien des bonnes villes. Tenues au courant par des messages écrits et oraux, elles lui reprochaient sûrement son inertie mais ne voulaient à aucun prix revoir les jours douloureux des « divisions ». Elles adhéraient pleinement, spontanément, à l’idée de légitimité qui ne pouvait s’incarner qu’en la personne du roi. » (p.252-253)
    « Comme devait le dire Commynes, Charles VII fut le premier à avoir imposé « tailles en son pays et à son plaisir, sans consentement des estatz de son royaume ». » (p.253)
    « Il se rapprocha du théatre des opérations. Après s’être installé à Chartres en octobre-décembre 1440, il gagna la Champagne, cette fois pour ramener un peu d’ordre dans une zone dévastée par les routiers. On le vit à Troyes, à Langres, à Vaucouleurs, traversant ainsi le pays de Jeanne d’Arc : eut-il même une pensée pour elle ? » (p.254)
    « Avec une armée comprise entre 5000 et 10000 hommes, ce qui était une performance, Charles VII entreprit alors le siège de Pontoise […] qui s’acheva par l’assaut du 19 septembre 1441. L’artillerie à poudre semble avoir joué un grand rôle dans ce succès, y compris les couleuvrines à main. Tant bien que mal, l’argent nécessaire à l’entretien des troupes avait été rassemblé : autre performance. […] Les chefs ennemis, le duc d’York, « lieutenant général et gouverneur de France et Normandie » (il le fut de 1435 à 1447, à part une brève interruption en 1440), venu d’Angleterre avec un puissant corps expéditionnaire, et l’infatigable Talbot, auraient souhaité une bataille rangée, qui leur fut refusée, conformément à la doctrine de Charles VII. Celui-ci l’avait reprise de son grand-père Charles V : « Donner bataille aux Anglois ou autres estrangiers est une très périlleuse chose, et est principalement ce que eulx requièrent », or « on ne doit point bailler à son ennemi ce qu’il demande ». Talbot n’ayant pas respecté les lois de la guerre en décapitant lui-même à coups de hache un Français qui s’était rendu et avait été reçu à rançon, nombre de survivants de la garnison anglaise furent massacrés par vengeance.
    L’examen du déroulement du siège montre que son issue n’avait rien d’évident au départ : il aurait pu très mal tourner, y compris pour Charles VII qui, en plus d’une circonstance se trouva directement menacé, encore qu’il ait fait de longs séjours en retrait, aux abbayes de Maubuisson et de Poissy. A un moment, les assiégeants faillirent même renoncer. Bref, l’armée anglaise existait encore et toujours : Charles VII ne pouvait que tenir compte de cette réalité. » (p.255-256)
    « La grande affaire –celle dont parlent les chroniqueurs- fut la réforme militaire. Au printemps 1445, à la suite du retour des « Armagnacs » en provenance de l’Alsace, des milliers de gens de guerre, privés de ressources régulières, infestaient la Lorraire. Tôt ou tard ils risquaient de regagner le royaume et d’y commettre leurs déprédations habituelles. Il fut alors décidé de renvoyer dans leurs foyers le plus grand nombre d’entre eux, avec l’espoir qu’ils réintégreraient la société civile. Furent retenus les mieux armés, les mieux montés, les mieux nés (les gentilhommes), les plus présentables, ceux qui disposaient d’un protecteur –prince, grand seigneur ou capitaine. Ainsi furent instituées, sous quinze capitaines dûment choisis, quinze compagnies à cheval dites d’ordonnance, chacune composée de cent lances qu’on appela bientôt fournies. Une lance fournie était une unité, administrative, militaire et sociale, comprenant un homme d’armes, un coutillier, un page et trois chevaux, plus deux archers, un page ou un valet de guerre et trois chevaux. Soit six cavaliers, dont quatre combattants. » (p.271)
    « On aurait pu penser que ces quelque 9000 cavaliers (à supposer que les quinze compagnies d’ordonnance aient été instituées d’un coup), une fois franchie en sens inverse la frontière du royaume, s’installeraient dans les places autour de la Normandie, rejoignant les garnisons qui s’y trouvaient déjà, en attendant d’entrer en action à la fin de la trêve. Telle ne fut pas la solution retenue. A la place, il fut décidé –grande nouveauté- de les disséminer à travers la majeure partie du royaume et de les loger dans les « bonnes villes ». Les campagnes (le « plat pays », selon l’expression qui apparaît au milieu du XIVeme siècle) devaient être épargnées. C’est ainsi que, par un acte royal du 20 mai 1445, les villes closes du Poitou durent loger 190 lances fournies. » (p.271)
    « Les gens de guerre non retenus se dispersèrent, ils ne formèrent pas –c’était la grande hantise- des « compagnies », une « Grande Compagnie » (magna societas) comme au lendemain de la paix de Calais de 1360. Ce résultat inattendu, inespéré, stupéfia les contemporains. » (p.273)
    « La « taille des gens d’armes », elle devint la base de la fiscalité royale, jusqu’à la fin du règne de Charles VII et même au-delà. Toutefois, il importe de comprendre qu’en 1445 ou 1446 nul ne savait qu’elle était destinée à se perpétuer. Il s’agissait, au moins dans l’esprit des contribuables, d’un procédé occassionnel et transitoire en vue d’éviter hic et nunc les ravages dont le plat pays avait souffert depuis tant d’années. Significative est la réaction de Jean Juvénal des Ursins dans son épître écrite à la fin de l’été 1445 à l’intention de son frère Guillaume, tout nouveau chancelier de France : il s’étonne de la « moult merveilleuse et périlleuse taille, c’est assavoir le nourrissement des gens d’armes », levée sans le consentement des trois états. Mais il reconnaît que grâce à elle ils se comportent si doucement qu’on ne pourrait imaginer mieux. Il est vrai que, dispersés, logés dans des bonnes villes, ils sont « dans la main du peuple ». » (p.274)
    « « [Dieu] t’a rendu Guyenne et Normandie ». Tel est le refrain d’une célèbre ballade de Charles d’Orléans où se trouve aussi ce vers : « Resjoÿs toy, franc royaume de France ! ». Les reconquêtes successives de ces deux provinces jointes aux dispositions d’ordre militaire destinées à assurer au mieux la défense du royaume donnaient à Charles VII, qui avait atteint l’âge canonique de 50 ans le 22 février 1453, une position en apparence privilégié non seulement dans son royaume mais dans la chrétienté. » (p.313)
    « Charles VII se garda bien de suivre les conseils de l’archevêque de Reims […]
    [Il] tint à conserver une coûteuse armée, payée à longueur d’année et disponible à tout moment, d’où par voie de conséquences des exigences fiscales relativement lourdes. […]
    A partir de 1439 et jusqu’à la fin du règne, il n’y eut plus de véritable réunion des états généraux, soit dans le cadre de la Langue d’oïl, soit à l’échelle du royaume tout entier. […] Pourquoi la demande fut-elle si discrète de la part de ses sujets ? Il aurait fallu l’intervention ou la pression des princes : or ceux-ci n’étaient plus en position de force, sans compter les pensions royales qui venaient à point nommé apaiser leurs revendications et en quelque sorte les neutraliser. Les gens d’Eglise et les nobles pouvaient craindre qu’à la faveur de ces assemblées leurs privilèges fiscaux soient remis en question. De leur côté, les bonnes villes préféraient les négociations directes avec les gens de finance et avec la royauté elle-même. Quand au peuple des campagnes, il était dans l’incapacité de réagir : le fait est qu’on ne connaît pas pour cette période de révolte fiscale émanant du « plat pays ». […] Pour le roi, l’essentiel était que la somme fixée, au niveau du royaume, des généralités et des élections soit au bout du compte réellement payée : or tel fut en gros le cas dans les dernières années du règne. » (p.322-323)
    « Charles VII, durant la majeure partie de son règne, loin d’être la marionnette qu’on a souvent décrite, intellectuellement et physiquement débile, insensible et apathique, se montra digne de son office, de façon persévérante et habile. Pour le dire prosaïquement, il se montra à la hauteur. » (p.424)
    « A partir de la paix d’Arras de 1435, la région parisienne put être progressivement récupérée tandis que le pouvoir royal affirmait sa présence dans le Sud-Ouest, face à une Guyenne anglaise réduite à la défensive. On peut estimer à 320 000 kilomètres carrés l’étendue de l’ « obédience » de Charles VII lors de la conclusion des trêves de Tours en 1444. Après quoi intervinrent la récupération du comté du Maine (10 000 kilomètres carrés), la reconquête de la Normandie (30 000 kilomètres carrés : « 6 grosses journées de long et 4 de large », comme on disait à l’époque), perdue trente ans auparavant, et la conquête de la Guyenne anglaise (environ 15 000 kilomètres carrés). On aboutit ainsi aux alentours de 375 000 kilomètres carrés. » (p.427)
    « En 1461, le domaine royal comprenait, pour aller à l’essentiel, la Normandie, l’Ile-de-France, la Champagne, la Touraine, le Poitou, la Saintonge, le Lyonnais, la Guyenne et la vaste Langue d’oc. Parmi les fiefs apanagés : le Maine, l’Anjou, le duché d’Alençon et le comté du Perche, le duché d’Orléans et le comté de Blois, les duchés de Bourbonnais et d’Auvergne. Parmi les autres grands fiefs, présents surtout dans le Midi : le duché de Bar, les comtés de Périgord, de Foix, d’Armagnac et de Comminges et la seigneurie d’Albret.
    A la même date, l’espace administratif « français » comptait les circoncriptions suivantes : sénéchaussée d’Agenais, bailliage des Montagnes d’Auvergne, sénéchaussée de Beaucaire et de Nîmes, bailliages de Berry et de Caen, sénéchaussée de Carcassonne et Béziers, bailliages de Caux, de Chartres, de Chaumont-en-Bassigny, de Cotentin, d’Evreux, de la cour commune de Gévaudan, de Gisors, sénéchaussées de Guyenne, des Lannes, de Limousin et de Lyon, bailliages de Mantes, de Meaux, de Melun, de Montargis, de Montferrand, prévôté et vicomté de Paris, sénéchaussée de Saintonge, bailliages de Saint-Pierre-le-Moûtier, Senlis et Sens, sénéchaussée de Toulouse, bailliages de Touraine, Tournai, Troyes, Velay, Vermandois, Vitry et Vivarais. Il y avait aussi un gouverneur du Dauphiné, un gouverneur de Guyenne, un gouverneur de Langue d’oc et un grand sénéchal de Normandie. La ville de Montpellier avait également droit à un gouverneur.
    Aussi importantes pour la royauté étaient les circonscriptions financières. Pour s’en tenir aux finances extraordinaires, le royaume fiscalement « utile » était divisé en quatre généralités : Langue d’oc, Langue d’oïl, Outre-Seine et Normandie. Chacune d’elles comptait un certain nombre de circonscriptions appelés élections.
    Quand aux divisions ecclésiastiques (les diocèses, les provinces), elles étaient les plus stables, les mieux connues, à la fois au sommet et à la base (chacun était cencé savoir à quel diocèse il appartenait), mais elles ne concernaient pas directement la royauté. Celle-ci, en revanche, s’appuyait sur le réseau des paroisses : chaque paroisse était taxée à une certaine somme au titre des impôts directs, quitte à ce que les responsables locaux la répartissent équitablement entre les foyers fiscaux (les « feux »), « le fort portant le faible », chaque paroisse devait fournir en principe un franc-archer, avec toutefois des possibilités de regroupement. Inversement, une « bonne ville », comme Poitiers ou Lyon, pouvait être taxée à plusieurs francs-archers. » (p.428-429)
    « En 1340 l’espace français, au sens large, comptait 20 millions d’habitants […] au moment de la naissance de Charles VII il n’en comptait plus que la moitié. » (p.435)
    « Robert Blondel, au milieu du XVe siècle, s’en prend à Aliénor d’Aquitaine. Sans sa néfaste conduite, qui amena Louis VII à la répudier (il auraît dû en profiter pour confisquer ses terres). » (p.437)
    « Héritier d’une histoire plus que centenaire, le parlement d’Angleterre, à la même époque, offre un modèle autrement plus imposant. Il repose sur l’idée, lumineusement exprimée dans son traité De laugibus legis Anglie par John Fortescue (vers 1394-1479), qui occupa d’éminentes fonctions judiciaires sous le règne de Henri VI, que, quasiment depuis les origines (ainsi le voulait la légende), le royaume d’Angleterre connaît pour son bonheur un gouvernement mixte, combinant le dominium royal, en fonction duquel il appartient au souverain de décréter les lois, et le dominium politique ou public, en fonction duquel le peuple est gouverné par des lois auxquelles il a lui-même consenti. En conséquence, ces lois ne peuvent être changées unilatéralement, le roi ne peut ni briser ni faire la loi, des lois nouvelles ne peuvent apparaître sans le consentement du peuple, consentement accordé par ses représentants dont le prestige est censément comparablz à celui des sénateurs de Rome. Or, ces représentants, c’est le Parlement (un lieu où l’on parle, où l’on discute, où l’on décide), régulièrement convoqué par le roi, presque toujours à Westminster, et réunissant deux Chambres : celle des seigneurs ou lords (les 24 évêques du royaume, pays de Galles compris, quelques abbés, plusieurs dizaines de lords temporels –bref la haute aristocratie laïque et eccésiastique) et celle des communes, regroupant les députés élus par les villes, à raison de deux par ville (quatre pour Londres), et les représentants de la classe chevalresque, comptant pour un quart dans l’ensemble des députés. Soit 300 membres environ. En particulier dépendait des l’accords des communes tout ce qui touchait aux impositions. » (p.444-445)
    « Charles VII ne fut ni un saint, ni un chevalier (bien qu’adoubé lors de son sacre), ni un mécène, ni un bâtisseur, ni non plus un croisé (ce dont aujourd’hui on lui saurat gré, mais à l’époque on le presssa maintes fois de l’être). Tout cela ne l’empêcha pas de finir en roi de victoire, en roi fondateur, en roi de clémence, d’unité et de paix. » (p.478)
    -Philippe Contamine, Charles VII. Une vie, une politique, Perrin, 2017, 570 pages.
    Fin février 1429 : Première rencontre au château de Chinon de Charles VII avec Jeanne d’Arc.
    17 juillet 1429 : Sacre et couronnement de Charles VII dans la cathédrale Notre-Dame de Reims.
    16 décembre 1431 : Sacre et couronnement comme roi de France dans la cathédrale Notre-Dame de Paris de Henri VI, déjà sacré et couronné roi d’Angleterre en l’abbaye de Westminster le 6 novembre 1429.
    12 novembre 1436 : Entrée en armes de Charles VII dans Paris.
    10 novembre 1449 : Entrée en armes de Charles VII dans Rouen.
    « C’est avec beaucoup de raison, Sire, que le siècle du Roi Charles VII a esté appellé le plus fameux de tous les siècles : en effet, on n’avoit jamais veu l’Estat attaqué par de si puissans ennemis, et divisé par tant de partis differents ; tout ce royaume n’estoit qu’un champ de bataille et un théatre d’horreur et de cruauté. Mais, Sire, ce grand prince, appuyé de la justice de sa cause, a combattu et défait ses redoutables ennemis, ruiné ces partis dangereux, et enfin terminé heureusement cette sanglante guerre. » -Denys Godefroy, décicade à Louis XIV, in Charles VII, roi de France, imprimé en 1661 à Paris.
    Carte p.9




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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.


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