L'Hydre et l'Académie

    Salvador de Madariaga, Le déclin de l’Empire espagnol d’Amérique

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    Johnathan R. Razorback
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    Salvador de Madariaga, Le déclin de l’Empire espagnol d’Amérique

    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 26 Jan - 13:58

    « Un des premiers, parmi ces critiques politiques, fut le comte Gondomar, qui pendant de longues années fut ambassadeur à Londres. La plupart de ses lettres traitent de ce sujet, et l’une notamment offre une importance toute particulière. Écrite de Madrid, le 28 mars 1619, et adressée à Philippe III, c’est une sorte de tour d’horizon de l’Empire. Après avoir fait remarquer que la blance du pouvoir en Europe est dans un équilibre assez peu stable, Gondomar déclare que l’Angleterre hésite encore, recherche encore le mariage espagnol, mais passera au parti opposé « si dans cet équilibre l’Empire tombe, ou même se trouve dans l’embarras ». Cette menaçante possibilité est exprimée au début ; et l’ambassadeur poursuit : « Il sera très facile à l’Angleterre de mettre à la mer un millier de navires en plusieurs armadas ou flottes, remplis de cent mille hommes ; et pour ce qui est d’un grand nombre de navires, la Hollande peut faire encore davantage ». Mais l’Espagne ? Il signale « la dépopulation, la pauvreté et la misère de l’Espagne d’aujourd’hui, qui sont telles que des étrangers rapportent qu’y voyager est plus pénible et plus inconfortable que dans tout autre pays abandonné d’Europe, car il n’y a ni lits, ni auberges, ni repas, en raison des nombreux impôts et vexations qui pèsent sur vos sujets. On ne peut certes le nier, car on peut en faire l’expérience en voyageant de Madrid à Burgos et à Victoria, et de Madrid à Cordoue et à Séville, soit par les routes qui devaient être les mieux pourvues ». L’Espagne, ajoute-il, est trop pauvre pour bien entretenir ses amis de l’étranger, et c’est là ce qui « tire des larmes de tant de seigneurs d’Écosse et d’Angleterre, et de tous les catholiques d’Irlande », dont les pensions sont mal payées, quand elles le sont, par le Trésor espagnol qui est dans l’indigence. L’Espagne a les meilleures laines du monde, et pourtant « la plus grande partie de ce que nous produisons est manufacturée par l’Angleterre, la Hollande et d’autres nations étrangères ». La loi, qui ordonnait que tout ce qui était exporté de la Castille le fût dans des navires castillans, fut copiée par un parlement de la Reine Élizabeth ; mais elle est appliquée en Angleterre, et non en Espagne, si bien que « nos ports sont remplis de navires anglais et hollandais, tandis que dans leurs ports on ne peut jamais voir un navire espagnol ». Chaque année, « plus de douze millions d’or et d’argent sortent d’Espagne, et bien que dix y entrent, il nous faut frapper de la mauvaise monnaie pour vivre, et lui attribuer une valeur qu’elle n’a pas ni ne peut avoir nulle part ». Gondomar discerne la cause économique du mal : « En Espagne plus de cinq personnes sur six ne servent à rien pour le commerce et l’entretien de la vie humaine, tandis qu’en Angleterre et en Hollande il n’y a pas un homme oisif sur cent ». […]
    Tout puissants que fussent les ennemis de l’Espagne, il n’était pas nécessaire pour eux de combattre pour la conquérir. « Aujourd’hui, la guerre ne se limite pas à la force, ainsi que parmi les taureaux, ni même aux combats, mais cherche à diminuer ou à accroître les amis et le commerce ». « Durant une discussion au Conseil d’Etat anglais, sur la paix ou la guerre avec l’Espagne, un conseiller dit qu’ils devraient songer que, bien qu’ils eussent mis à sac, et pillé toutes les villes qu’ils avaient convoitées, la guerre malgré tout coûtait de l’argent et des flottes, et les villes saccagées étaient toujours là. Tandis qu’en temps de paix, ils avaient en fait Séville, Lisbonne et les Indes en plein Londres. Si bien que si la paix durait encore quelques années, l’Espagne serait assez mûre pour qu’ils n’aient qu’à aller en prendre possession, sans qu’ils rencontrent la moindre résistance ou aient à tirer un coup de feu. ». Cette monarchie, conclut le comte Gondomar, est en train de mourir à fond de train. » (p.226-227)
    « Plus tard, durant ce siècle, la Cour de Charles II fut inondée des écrits d’un mordant et prolifique critique de l’Empire. Gabriel Fernandez de Villalobos naquit vers 1642 à Almendros, dans le diocèse de Cuenca, et était d’humble origine. Il avait douze ans lorsqu’il se rendit aux Indes, et il fut tour à tour contremaître dans une sucrerie, soldat, matelot, négrier et contrebandier. Il fit cinq fois naufrages, fut fait prisonnier au Brésil, vendu comme esclave aux Barbades et délivré par les Hollandais à la condition qu’il s’établirait à Curacao pour se livrer, à leur compte, à un commerce clandestin avec les Indes espagnoles. En 1675, il était à Madrid, et se pavanait comme capitaine retour des Indes. Plus tard, le ministre d’Espagne à Lisbonne le signala comme un dangereux personnage qui pourrait essayer de passer en France et d’y travailler contre l’Espagne. Il fut attiré à Madrid, fait marquis de Varinas, amiral et chevalier de Saint-Jacques, et on lui permit de se mêler un peu de diplomatie. Ce fut surtout durant cette période qu’il écrivit plus de cent lettres à la Reine mère et au Roi, ainsi que plusieurs traités sur les Indes et leur mauvaise administration. En 1695, il fut jeté en prison et envoyé à Oran, d’où, bien que presque aveugle, il s’échappa en 1698. D’Alger, il offrit ses services et ses idées à Louis XIV, qui ne semble pas s’être intéressé à ses projets.
    […] Le tableau qu’il dépeint est lamentable, même si l’on tient compte du fait qu’il correspond à la période où l’Espagne et son Empire étaient au niveau le plus bas. Il insiste tout particulièrement sur la corruption qui avait rongé tout le corps politique, en raison de la vénalité des charges publiques. Il signale que des théologiens espagnols avaient toujours déconseillé la vénalité des charges même lorsque, comme en Espagne, l’argent allait au Trésor royal ; mais qu’aux Indes, des vice-rois, en dépit des décrets royaux, vendaient toute charge dont ils disposaient, soit cent soixante en Nouvelle-Espagne et bien davantage au Pérou. Il affirme que le pillage de Veracruz par Van Horn et Graeff en 1683 fut dû au fait que la place de gouverneur de la ville avait été vendue par le Vice-Roi à un homme qui n’avait aucune capacité militaire, et il décrit les déplorables conséquences pour la justice et les finances qu’entraînait un pareil système. Le respect ne l’arrête pas sur le seuil du Conseil des Indes ; car, ayant signalé que la méthode qui consistait à régler par la « composition », c’est-à-dire des paiements en argent, des délits tels que sacrilèges, simonies, ventes fictibes, faits d’usure, rapines, meurtres, crimes contre Dieu ou le Roi, était mauvaise en soi, où que ce fût qu’allait l’argent, il ajoute […]
    De la vénalité des charges, écrit-il, découle le mépris des lois. […]
    Le mépris du Roi se dissémine à travers les royaumes, et par suite il est inévitable que « ces royaumes [des Indes] doivent peu à peu détourner leurs regards du pouvoir originel de l’Espagne, puisqu’il leur semble qu’ils ont aux Indes tout ce dont ils ont besoin. » Il conclut par ces paroles frappantes : « La séparation des Indes et de la Couronne de V. M. ne tient qu’à un cheveu ». » (p.228-230)
    « Vers 1780, il y eut au Pérou une série de soulèvements d’Indiens, dont le plus important fut celui de José Gabriel Condorcanqui, qui prit le nom de Tupac Amaru Inca. Il était cacique, ou chef local indigène officiellement reconnu, dans la ville de Tungasuca, dans la province de Tinta. Le 4 novembre 1780, il s’empara du corrégidor Don Antonio Arriaga, le fit exécuter le 10, sur la place principale du village ; ainsi débuta une révolution qui bientôt se répandit dans le pays tout entier. Les rebelles commirent d’effoyables excès, et se baignèrent littéralement dans le sang d’Espagnols européens et créoles, et de ceux qui se rangèrent de leur côté. Condorcanqui était un chef capable, mais fantasque. Il dut partager son équipée avec un autre Indien, Tomas Catari, et avec un personnage pittoresque et illetré, qui était mineur et fossoyeur, s’était décoré d’un nom mixte, Tupac-Catari, se qualifiait d’Inca et de vice-roi, et qui, tant que les circonstances lui furent favorables, s’abandonna à toutes les concupiscences. Après de nombreuses campagnes où les Indiens se battirent avec un magnifique courage, tandis que les chefs des forces royales étaient souvent entravés par l’indiscipline et la cupidité de leurs troupes, qui se disaient loyalistes, les meneurs furent pris et condamnés à ces affreuses exécutions que la peur, une fois qu’elle est dissipée, a l’habitude d’ordonner, et qui étaient alors des événements normaux, non pas seulement dans le lointain Pérou, mais dans des centres de la civilisation tels que Paris. » (p.261)
    « Tout prédestinait Montesquieu à devenir le guide spirituel de l’Amérique créole. Il était un aristocrate libéral-conservateur, intelligent, constructif, partisan des institutions anglaises bien que nullement désireux de les importer aveuglément, conscient du fait que les idées générales doivent être modifiées et atténuées selon le temps et les lieux ; averti de l’importance du temps qui seul mûrit les institutions politiques, et par-dessus tout convaincu de la valeur de la liberté plutôt que de l’égalité. En fait, il croyait à la liberté parce que, entre autres choses, elle aide à créer une saine inégalité. Ce fut Montesquieu qui apprit au monde entier la valeur d’une aristocratie dévouée au bien public, ainsi qu’il l’avait observée en étudiant, avec des yeux étrangers, l’aristocratie anglaise. Tout cela aurait suffi pour faire de Montesquieu le guide-né de la pensée créole. » (p.271)
    « En 1764 les œuvres de Rousseau furent interdites dans tous les territoires dépendant de la Couronne d’Espagne. Bien entendu, cela leur fit une excellente propagande. » (p.283)
    -Salvador de Madariaga, Le déclin de l’Empire espagnol d’Amérique, Albin Michel, 1986 (1958 pour la première éditionfrançaise, 1947 pour la première édition anglaise), 522 pages.
    Carte p.4.




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    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point."
    -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.



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