L'Hydre et l'Académie

    Janine Garrisson, Royauté, Renaissance et Réforme (1483-1559)

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    Johnathan R. Razorback
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    Janine Garrisson, Royauté, Renaissance et Réforme (1483-1559)

    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 22 Jan - 18:16

    « Le royaume de France s’inscrit en 1483 à peu près dans les limites imposées en 843 par le traité de Verdun à la Francia Occidentalis de Charles le Chauve. Au nord-est, l’Escaut et la Meuse forment frontalière avec les Pays-Bas et l’Empire ; à l’est, la Saône et le Rhône puis Alpes constituent des bornes ainsi qu’au sud le rivage méditerranéen (à l’exception des rivages du Roussillon et du comté du Nice) et les Pyrénées. Le pays, s’il amorce déjà notre actuel Hexagone, n’en est pas moins sensiblement plus petit, car il ne couvre qu’une surface d’environ 450 000 à 460 000 km2. Ce bloc relativement cohérent et ramassé sur lui-même n’est cependant pas sans faille ; des fragilités le menacent au nord et à l’est, où l’Escaut et la Meuse, non plus que la Saône et le Rhône, ne présentent de grandes difficultés de franchissement pour une armée d’invasion. Aussi comprend-on la prudente politique d’expansion que les souverains pratiquent depuis Louis XI par rapport à leurs marges nordiques et surtout orientales. La Lorraine, de langue française, jouxte à la fois l’Empire et le royaume ; elle entretient de bons rapports avec ce dernier par l’intermédiaire de son duc, descendant du roi René d’Anjou ; ses deux frères, Claude, comte de Guise et d’Aumale, et Jean, futur cardinal de Lorraine, entrent au service de Louis XII, puis de François Ier. » (p.7)

    "Le souverain ne contrôle pas exactement l'ensemble du territoire qualifié France. Le Comtat Venaissin et Avignon appartiennent à la papauté, la ville d'Orange et son plat pays à la maison des Orange-Nassau, Calais est toujours sous l'autorité anglaise. De grands fiefs, dont les détenteurs rendent hommage au roi de France, ressemblent à des îlots d'autonomie hérités de la période féodale. La Bretagne comme, au centre du royaume, les provinces possédées par la puissante famille des Bourbons (le Bourbonnais, la Marche, le Forez, l'Auvergne) sont administrées de manière indépendante ; sous l'autorité de leurs ducs, une cour, une chancellerie, une administration fiscale, gouvernent ces pays. [...] Les provinces détenues par le roi René d'Anjou, la Provence, le Maine et le Mortain, tombent [...] dans l'escarcelle de Louis XI en vertu du testament rédigé par le dernier héritier. Dans une perspective analogue de rassemblement au domaine royal ou au royaume, les souverains surveillent avec soin les agissements des vicomtes de Béarn qui sont également rois en Navarre française ; il importe de lutter contre les prétentions espagnoles sur ce petit compartiment pyrénéen dans le même temps qu'il faut freiner les propensions de leurs détenteurs à pratiquer une politique particulière. Le mariage de Catherine, soeur et héritière de François Phébus, chef de la maison de Foix et à ce titre vicomte en Béarn en roi de Navarre, avec Jean d'Albret, union voulue par Louis XI, limite les risques et favorise le regroupement d'une seule maison féodale dans le Midi." (p.8-9)

    "Au-delà de ces vestiges de l'époque féodale, les rois se trouvent face à un royaume dont la diversité constitue la règle commune. Le parler du prince, celui d'Ile-de-France, ne concerne qu'une mince élite aristocratique et bourgeoise. Même dans les textes officiels privés ou publics, ce langage concurrencé par le latin ne règne pas seul ; c'est également en latin que s'expriment volontiers jusqu'au XVIIe siècle les élites intellectuels. En province, les milieux dominants seuls pratiquent le français et le latin ; la majeure partie des populations ne connaît que le breton, le picard, le provençal ou le gascon, son parler ancestral ; non seulement les sujets du roi ne se comprennent pas entre eux, mais encore ils ne peuvent saisir les mots de leurs gouvernants. Les poids et les mesures varient non pas d'une province l'autre, mais d'un endroit l'autre. Le droit qui règle le rapport des gens et des biens, fortement influencé par la législation romaine, s'écrit dans le sud du royaume alors que dans le nord n'existent que des coutumes orales ; diverses à l'infini selon les villages, bien qu'on puisse distinguer de grands ensembles (la coutume parisienne, celle de Normandie...), elles intéressent les juristes qui tentent de les rédiger pour les fixer et les rationaliser ; l’œuvre est poursuivie jusqu'au milieu du XVIe siècle. Nerf d'un pouvoir central fort, l'impôt direct, la taille, n'est pas prélevé partout de la même manière ; selon qu'il vit dans le sud du royaume ou dans le nord, le taillable paie une taille réelle fondée sur ses biens fonciers et immobiliers estimés selon des cadastres, ou bien il acquitte une taille personnelle calculée d'après ses revenus appréciés par les répartiteurs locaux. Les privilèges fiscaux ou judiciaires dont jouissent, à l'intérieur des ordres et des corps, les individus renforcent encore cette bigarrure des statuts personnels ou collectifs.
    Plus difficiles à assumer pour un pouvoir central soucieux d'étendre son contrôle sur l'ensemble du pays sont les franchises et les libertés héritées de l'époque médiévale. Elles introduisent une fragmentation supplémentaire dans les conditions des particuliers et des groupes, comme elles émiettent à l'extrême les centres de pouvoir et de décision. Les "libertés" des provinces maintiennent une situation ancienne antérieure à leur réunion au royaume. Les états provinciaux demeurent, pour ne citer que les plus majestueux d'entre eux, en Bretagne, en Provence, en Languedoc, en Bourgogne, en Normandie. Organismes administratifs et fiscaux, ces assemblées des trois ordres réunies annuellement servent de courroie de transmission entre le pouvoir central et les sujets, mais disposent localement d'une autorité considérable. Les villes dont les constitutions varient de l'une à l'autre jouissent à l'intérieur de leur périmètre d'une très large autonomie ; réglant les métiers urbains, exerçant les droits de police et de justice, levant des contributions locales, échevins, consuls ou jurats disposent de pouvoirs importants, agissant souvent en maîtres de la cité
    ." (p.9-10)

    "Le vocable même de France désigne, pour les provinciaux, l'Ile-de-France ; le mot, au sens où nous l'entendons aujourd'hui existe essentiellement dans l'esprit du groupe dirigeant et dans celui des intellectuels. Les poètes et littérateurs écrivant dans la première moitié du XVIe siècle le rendront plus familier à leurs lecteurs ; la seconde moitié du siècle voit grandir dans de plus vastes proportions l'idée de France, paradoxalement dans les années même où celle-ci, au cours des guerres de Religion, se dissocie en lambeaux.
    Au sortir de la guerre de Cent Ans, la manière dont Louis XI et ses conseillers gouvernent constitue pour ses successeurs un modèle, un exemple sur lequel tous s'alignent, de Charles VIII à Henri II. Il s'agit bien de centraliser le pouvoir en un petit nombre de mains, de placer toutes les affaires, même les plus minimes, sous le regard du roi, d'être en liaison permanente avec les gouverneurs, les échevins ou consuls, magistrats des cours souveraines, détenteurs locaux de l'autorité. A l'instar de celle de Louis XI, la correspondance gigantesque des souverains avec leurs représentants ou leurs protagonistes des villes et des provinces atteste cette volonté entêtée d'être présents partout ; tout comme le prouve l'intense floraison d'édits, ordonnances et arrêts émanant du Conseil du roi, infiltrant la loi royale dans les rouages, même minuscules, de la mécanique administrative et sociale du royaume.
    Œuvrant pour affermir leur autorité et pour soumettre les sujets à leur pouvoir unique de décision, les souverains développent avec un instinct sûr et beaucoup d'intelligence politique la religion monarchique, seul ciment qui puisse souder les Français. Certes, le sacre qui transforme le détenteur de la couronne en roi thaumaturge demeure un atout essentiel dans la panoplie de la symbolique royale. A la suite de Louis XI, précurseur par ses incessants voyages à travers le royaume, les successeurs s'efforcent de se montrer physiquement à leurs sujets. Pour autant que soit mystérieux et divin le pouvoir qu'ils détiennent, les rois ne cherchent pas à se cacher ; bien au contraire, ils construisent patiemment le théâtre de leur représentation
    ." (p.10-11)

    "16 millions d'individus en 1515, 17 millions en 1547, 20 millions environ vers 1560 où l'on retrouve alors les chiffres de la fin du XIIIe siècle d'avant la guerre de Cent Ans, d'avant la Peste Noire et les famines." (p.14)

    "Ce "beau XVIe siècle", que l'on peut situer entre 1460 et 1520 où se pansent les plaies des périodes précédentes tandis que s'élabore une richesse économique accrue et diversifiée, secrète le monde urbain. La production agricole en expansion permet de nourrir ces populations qui ne travaillent plus la terre, même si quantité d'agglomérations comptent maints ruraux dans leurs murs. Par le jeu combiné de l'immigration paysanne, de l'émigration étrangère et de la progression démographique, le nombre de citadins s'accroît." (p.15)

    "A une population fiscale évaluée à 200 feux, soit environ 800 à 1000 habitants, se situe la distinction entre le village et la ville. Entre 200 et 600 feux se définit la petite agglomération, la moyenne entre 600 et 2500, la grande entre 2500 et 12 5000 ; enfin, la très grande ville dépasse les 100 000 feux, mais elle n'existe guère en France. Les conclusions de Bernard Chevalier suggèrent la répartition suivante:
    -environ 200 villes moyennes et petites,
    -environ 47 villes grandes ou bien près de l'être,
    -une très grande ville: Paris. [...]
    200 000 habitants [à Paris] vers 1328-1332 et 400 000 vers 1550, ce qui signe certes une récupération après l'effondrement, mais aussi une forte croissance. Lyon fait preuve d'une belle vitalité passant de 20 000 âmes au milieu du XVe siècle à 40 000 à la fin du siècle, et culminant vers 1500 à 70 000 ou 80 000. Même progression pour les capitales régionales que sont Bordeaux, Toulouse et Rouen
    ." (p.16)

    "Faible valeur numérique des citadins dans l'ensemble français, soit de 1.7 à 2 millions dans la première moitié du XVIe siècle. Étriquées pour nous, mais immenses souvent aux yeux de leurs usagers, ces villes jouent et joueront un rôle disproportionné à leur importance chiffrée." (p.17)

    "La production agricole constitue bien l'essentiel de la richesse nationale. Non seulement elle fournit le pain quotidien mais aussi le lin, le chanvre et la laine, matières premières de l'industrie textile, et encore elle procure au commerce extérieur ses premiers postes grâce au blé, aux eaux de vie et au sel. Dès la fin du XVe siècle, les paysans se transforment en ouvriers, filant et tissant à domicile pendant les mois creux du calendrier agricole le lin, le chanvre et la laine pour les marchands-fabricants de la ville.
    Cependant, à la terre et aux paysans, la société tout entière demande avant tout la nourriture journalière ; celle-ci se compose essentiellement de pain. Aussi l'agriculture, comme au Moyen Age et dans les actuels pays en voie de développement, fournit, avant toute autre production, des céréales qui, presque toutes, sont panifiables. Le froment pour le pain blanc, mais aussi l'orge, l'avoine, le seigle, le sarrasin, le méteil (mélange de seigle et de froment), occupent les espaces labourés
    ." (p.18)

    "La faiblesse dramatique des rendements céréaliers apparaît comme une conséquence logique ; ceux-ci n'augmentent guère du Moyen Age au début du XVIIIe siècle." (p.19)

    "Si l'on excepte la ligue du Bien public sous Louis XI et la révolte bretonne sous Charles VIII, la paix intérieure règne, épargnant aux cultivateurs les piétinements et les exactions des gens de guerre. Enfin, les impôts, sauf sous Louis XI, ne sont guère brutaux ; ils ne redeviennent lourds qu'à partir de la décennie 1520-1530. Les campagnes françaises vivent dès lors entre 1450 et 1520 ou 1530, parfois jusqu'en 1550, une très heureuse période." (p.22)

    "Dans la seconde partie du XVe siècle et encore au XVIe siècle, la communauté rurale participe de la vie du pays, intervenant dans les grands débats du siècle. La rédaction des coutumes qui préoccupe gouvernement et légistes ne peut se faire sans l'assemblée paysanne ; là s'élabore la première grille coutumière énoncée par les anciens devant les envoyés royaux." (p.25)

    "Gérée par un collège de magistrats municipaux aux dénominations diverses (consuls, jurats, échevins), [la ville] connaît alors une réelle autonomie. Ceux-ci son élus selon les systèmes les plus variés, mais l'assemblée des chefs de famille n'intervient que rarement dans ces élections, même si le suffrage direct et général demeure pour les villes peu populeuses. Ailleurs, le droit électoral est réservé à l'élite d'un conseil général qui désigne les détenteurs des fonctions municipales. Dans le Midi languedocien existe le système des échelles ; chaque groupe socioprofessionnel désigne un de ses représentants qui siégera au conseil de ville -on distingue ainsi l'échelle des nobles, celle des avocats, celle des tabellions, celle des marchands, puis celle des artisans ; vient parfois s'adjoindre un représentant des faubourgs. La ville de Lyon fonctionne selon une organisation électorale un peu semblable. L'assemblée de ville composée d'un ou de 2 membres de chaque métier élit 6 nouveaux conseillers ; ceux-ci, joints aux conseillers de l'année passée, constituent le consulat.
    Quels que soient les modes d'élection ou de désignation des magistrats municipaux, ces derniers ne représentent que l'aristocratie de la ville, la senior pars. Certes, à la fin du XVe siècle, nombre de conflits apparaissent et notamment dans le Midi lorsque se fait jour une volonté d'élargissement du corps électoral. A Agen, en 1481, puis en 1514, une révolte populaire exige l'entrée des artisans dans le conseil de ville ; à la même époque et pour le même sujet Cahors entre en émoi ; le "mécanique" accepté par les notables, le calme revient.
    Les jurats, consuls et autres échevins assument la répartition et la levée des deniers royaux, l'administration et la police urbaines, la taxation des prix et l'organisation du marché (surtout celui des céréales dont l'abondance est gage de la tranquillité populaire), la défense et l'entretien des murailles, s'il s'agit d'une ville close ; ils possèdent même parfois la haute justice criminelle. Aussi comprend-on que les aristocraties locales cherchent à confisquer cet instrument de puissance et de prestige puisque le chaperon conduit à Toulouse, Angers, Angoulême, Cognac, Lyon... à la noblesse, celle dont rient les gentilshommes au sang bleu mais qui fournit bonne caution aux familles en voie d'ascension sociale. Ces charges sont généralement exercées par les représentants de fonctions assez précises ; les marchands, les gens de la loi, notaires et avocats, les artisans supérieurs, orfèvres, hôtes, ainsi que les médecins et les apothicaires participent de la gestion municipale. Souvent, les mêmes familles se succèdent à la municipalité pendant plusieurs générations.
    A la fin du XVe siècle, les autonomies urbaines demeurent encore bien vivaces ; Louis XI est intervenu fréquemment et de la façon la plus arbitraire mais n'a fait qu'effleurer ces franchises. Les premiers Valois d'Angoulême s'adressent aux villes pour en tirer de l'argent, mais ne cherchent pas à bousculer leurs traditions administratives. Car les villes les plus importantes du royaume se trouvent déjà dans la main de l'Etat ou presque, puisqu'elles constituent des points d'ancrage de l'appareil monarchique dont nous constaterons l'extension considérable dans la première moitié du XVIe siècle
    ." (p.26-27)

    "Être le fils de Louis XI n'est en rien facile ; s'il succède à son père le 30 août 1483, Charles VIII n'eut à faire ses preuves que beaucoup plus tard, âge qu'il est seulement de treize ans. Sa soeur Anne de France, épouse de Pierre de Beaujeu-Bourbon, détient non pas la régence au sens juridique du terme, mais la "délégation orale" de la régence faite de la bouche même de Louis XI.
    Le gouvernement des Beaujeu, comme il arrive en France à la plupart des régimes de transition, doit affronter les éternelles rébellions nobiliaires, même si durant le premier trimestre 1484 ils prennent le soin d'assurer leur autorité par une réunion des états généraux à Tours. Leurs députés présentent le visage sombre d'une France exténuée par la fiscalité du roi défunt, mais cela, semble-t-il, fait partie des lois du genre ; les deux grandes Maisons féodales, les Orléans et les Bourbons, s'y sont affrontées à fleurets mouchetés. Ces derniers gouvernent dans la personne de Pierre de Beaujeu, et les Orléans, l'oncle François, comte de Dunois, et son neveu Louis, marquent leur mécontentement en soulevant le Sud-Ouest en 1487, puis la Bretagne dont le duc François II ne demande pas mieux que de participer à cette "Guerre Folle". Le 28 juillet 1488, la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier voit la défaite des insurgés et la fin du conflit dont le roi et les Beaujeu se tirent avec honneur ; le duc breton en meurt quelques jours après.
    C'est donc avec un bon sens et dans une perspective de politique harmonieuse que, en novembre 1491, Charles VIII renvoie la "petite reine" Marguerite, fille de l'empereur Maximilien ; selon la volonté paternelle, les fiançailles avaient été proclamées en 1482. Un mois plus tard, le roi épouse Anne de Bretagne, héritière de ce duché turbulent aux exigences de "libertés" constamment réitérées.
    Dès cette année de 1491 Charles VIII devient dans le gouvernement la personnalité dominante ; la sœur autoritaire s'efface devant le souverain de vingt-deux ans qui s'affirme de manière incontestable. Ce monarque au physique assez disgracieux si l'on en juge par les portraits ou monnaies qui le représentent et par les dires de ses contemporains possède un tempérament gai, aimable, sympathique dirions-nous de nos jours ; la postérité l'appellera "Charles l'Affable". Louis XI, dit-on, ne voulut pas qu'il apprit le latin ; en revanche, il lit et comprend l'italien
    ." (p.89-90)

    "Louis II d'Orléans, cousin du souverain défunt et premier prince du sang, gendre de Louis XI dont il a épousé la seconde fille, Jeanne la difforme, succède sans problème à Charles VIII, dont la succession n'était cependant guère organisée. A trente-six ans le nouveau roi possède le passé presque banal de ceux qui ont toujours été proches du trône. Il trempa donc dans les conjurations nobiliaires dont Louis XI fit exécuter les participants ; il revendiqua pour les Orléans les premières places au Conseil étroit lors de l'avènement de Charles VIII ; déçu par la résistance des Beaujeu, il se lança dans la guerre civile bretonne ; vaincu et châtié, il manqua y perdre la tête ; du moins passe-t-il presque deux ans en prison. [...] Il mourra à l'âge, respectable pour l'époque, de cinquante-deux ans." (p.92-93)

    "Sur deux points Louis XII ne céda jamais: la volonté de rompre son mariage forcé avec Jeanne la monstrueuse et le désir de conserver et de poursuivre ses prérogatives milanaises. [...] Le pape prête au roi de France ses bons offices, car il a besoin de son alliance -le mariage voulu par Louis XI se défait. Avant même les résultats de l'instance, Louis XII prépare sa seconde union avec Anne de Bretagne. Le contrat de janvier 1499 reprend celui établi pour la duchesse et Charles VIII." (p.93)

    "Chacun en France le sait depuis l'école primaire, sous les règnes de Charles VIII et de Louis XII commencèrent les guerres d'Italie.
    Rappelons-en brièvement l'origine. Charles d'Anjou et de Maine, comte de Provence, frère de Saint Louis, se trouve investi par le pape en 1264 du royaume de Naples ; ce dernier avait par cet acte constitutif voulu contrer les descendants de la dynastie Hohenstaufen, maîtresse du pays après la conquête normande du XIIe siècle. Une lignée angevine s'installe donc à Naples et connaît une destinée tourmentée dont les Vêpres siciliennes présentent la péripétie la sanglante. Tant et si bien que règne à Naples un roi parent et allié de la maison d'Aragon. Or Charles du Maine, l'héritier de la maison d'Anjou exclu de ses possessions italiennes, donne en 1481 par testament au roi de France Louis XI non seulement ses terres françaises, l'Anjou et la Provence, mais aussi ses droits sur Naples.

    Charles VIII, conseillé par Étienne de Vesc, fait apporter d'Aix les chartes établissant ses prérogatives napolitaines qu'il fait de surcroît valider par le Parlement: peut-être rêve-t-il, s'établissant dans le sud de la péninsule, de pousser plus avant pour parfaite l'expédition en croisade. [...] Raison politique plus ou moins avouée d'entraîner en Italie cette belle jeunesse au sang bleu qui aurait pu transformer la France en champ de bataille. [...]
    Le pape Innocent VIII, hostile aux Aragonais, n'est pas opposé à une intervention française à Naples.
    " (p.97)

    "Les Florentins, bicolores, se partagent entre les Médicis et leurs alliés défenseurs des Aragonais napolitains, et les anti-Espagnols profrançais ; c'est l'époque où, fascinés par Savonarole, ils vont écouter ses prêches moralisateurs appelant l' "élu de Dieu", c'est-à-dire le Valois, à venir purifier la péninsule, berceau de tous les vices qu'exalte la présence, sur le trône de Saint-Pierre, du nouveau pape Alexandre VI Borgia. A Naples, même les barons révoltés avaient fait appel en 1485 à la France, alors qu'à la cour un parti nobilitaire d'exilés vante les mirages d'une conquête facile. A Milan, Ludovic Sforza souhaite l'aide de Charles VIII pour confirmer sa domination sur le duché qu'il gouverne au lieu et place de son neveu. [...]
    Le fumet de croisade adoucit les réactions internationales les plus sourcilleuses, même celle de Maximilien d'Autriche. Pourtant celui-ci, rendu furieux par le renvoi de sa fille, vient en 1492 d'occuper d'Arras et la Franche-Comté. En juin 1493, le traité de Senlis restitue à Maximilien le prix de l'humiliation de Marguerite d'Autriche et le reconnaît possesseur du Charolais, de l'Artois, de la Franche-Comté, d'Auxerre, de Mâcon et de Bar-sur-Seine ; Charles VIII "lâchait la proie pour l'ombre", admet avec tristesse Henry Lemonnier.
    L'Espagne à son tour se trouve désarmée par le traité de Barcelone en janvier 1493: elle entre en possession du Roussillon et de la Cerdagne que lui avait enlevés Louis XI, de 200 000 écus d'or ainsi que l'abandon de la Navarre française au protectorat castillan. Enfin, l'Angleterre, dont les troupes, appelées par une nouvelle conspiration bretonne, ont débarqués à Calais en octobre 1492, se voit adoucie par le versement de plus de 700 000 écus d'or.
    L'Europe laisse donc, dans un premier temps, la France s'enliser dans le guêpier des affaires italiennes.
    " (p.98)

    "Les troupes se retrouvent à Grenoble puis, par le mont Genèvre, descendent le versant italien sur Asti ; une avant-garde confiée au duc d'Orléans, futur Louis XII, repousse les Napolitains devant Gênes et les bat en septembre 1494 à Rapallo. De Pavie à Florence, de Florence à Rome, de Rome à Naples, l'armée française en une "irrésistible invasion" accomplit une véritable promenade militaire, presque une procession, tant les entrées dans les villes sont réglées selon un cérémonial spectaculaire et symbolique ; l'Italie comme une femme offerte ne se défend que pour mieux exciter les conquérants. A Naples, où l'on entre en février 1495, dans une ville où l'insurrection populaire aux cris de Francia ! Francia ! a fait place nette de la dynastie aragonaise, les Français s'installent, partageant les dépouilles avec frénésie. Commynes, qui accompagne l'expédition, constate non sans quelque exagération: "A nul [Napolitain] ne fut laissé ni office ni état, tous offices et états furent donnés aux Français"." (p.99-100)

    "Pourtant, la rose napolitaine possède autant d'épines que les autres. La ville se lasse vite de la présence des Français qui, eux, se languissent énormément de leur pays. L'argent se fait de plus en plus rare, bien que l'on ait devancé la levée annuelle des impôts (diminués il est vrai par la bonté de Charles VIII). La croisade est bien oubliée, tandis qu'au nord se groupent les ennemis du roi Valois. Ceux-ci constituent une ligue en mars 1495 où entrent le doge, Ludovic Le More de Milan, le pape, les rois catholiques Ferdinand et Isabelle, et Maximilien de Habsbourg." (p.100)

    "Le royaume de Naples, à peine francisé, redevient aragonais ; l'héritier de Ferrand, Ferrandino, entre dans la ville sous les acclamations populaires ; des Français sont massacrés, les garnisons établies par Charles VIII sur le territoire du royaume italien se rendent les unes après les autres, une suspension d'armes est signée le 25 février 1497." (p.101)

    "[Louis XII] met d'autant plus volontiers les pas dans ceux de son prédécesseur qu'il ajoute aux droits de la couronne de France sur Naples ceux de la maison d'Orléans sur le Milanais. [...]
    Louis XII, avant de quitter la France, assure ses arrières dans le domaine international comme l'avait fait Charles VIII ; une entente cordiale se réalise entre la France, l'Espagne, l'Angleterre, la Scandinavie, et même avec l'empereur, dont le fils Philippe le Beau accepte de prêter hommage à Louis XII pour les provinces de suzeraineté française qu'il possède: l'Artois, la Flandre et le Charolais. Avec les Suisses, dont toute l'Europe aux alentours de 1500 se méfie, le roi conclut un accord au terme duquel il peut compter sur les fantassins de ce pays, ce qui ne désarme cependant point les ambitions des Cantons confédérés sur le Milanais. Le duc de Savoie, moyennant finances, autorise le passage des Français sur ses terres et donc le libre accès aux cols alpins ; Venise, pour sa part, abandonne son hostilité récente ; en échange de Crémone, si Louis XII conquiert le Milanais, elle promet au traité de Blois en 1499 des hommes d'armes et de pied, entretenus par la Sérénissime jusqu'à l'achèvement de la campagne. Le roi de France réussit donc à constituer contre Ludovic Sforza et le souverain de Naples une ligue quasi européenne, chef-d’œuvre de diplomatie hétéroclite
    ." (p.101-102)

    "La France et son roi sur le point de s'engager dans la reconquête de Naples, corollaire de l'installation en Milanais ; à Grenade, en 1500, Ferdinand d'Aragon et Louis XII s'entendent pour dépecer le pays. Les soldats quittent donc Milan et prennent possession, une fois encore, de Naples que leur abandonne le nouveau souverain Frédéric ; pendant ce temps, des troupes espagnoles s'emparent des Pouilles.
    Côte à côte, les deux envahisseurs, hésitants sur leurs territoires respectifs, en viennent rapidement à des coups de main, des escarmouches, et enfin à la guerre. [...] En 1504, quand les deux pays signent une trêve. La France perd définitivement le royaume de Naples qui passe pour deux siècles sous la domination ibérique
    ." (p.103)

    "En 1505, Louis XII, toujours sans héritier mâle, vient à nouveau d'être gravement malade ; on a craint pour sa vie. A peine le roi est-il remis que son Conseil le pousse à rédiger son testament ; il ordonne l'union de François d'Angoulême et de Claude de France, à laquelle sont dévolues les possessions particulières de la famille d'Orléans. Pour que la décision prennent du poids, on décide de se couvrir d'une manifestation nationale ; ainsi furent réunis en mai 1506 les "états de Tours" ; devant l'assemblée et les heureux parents sont célébrées par le cardinal-légat Georges d'Amboise les fiançailles de François d'Angoulême (douze ans) et de Claude de France (sept ans). Le bon peuple manifeste son allégresse de commande par des feux de joie, des joutes, des tournois, la reine Anne fait la tête, et plus encore les ambassadeurs de Philippe le Beau et de l'empereur Maximilien.
    Cependant, les affaires italiennes requièrent une fois encore l'attention française ; la grave révolte de Gênes en 1506 et 1507 relance, s'il en était besoin, le problème de la péninsule en Europe. [...]
    Une fois encore, au moins d'avril 1509, l'armée française passe les Alpes ; sa composition diffère des précédentes puisqu'elle comporte une infanterie nationale.
    " (p.104)

    "La Sainte Ligue de 1511 unit sous l'autorité de Jules II l'Autriche, l'Espagne, l'Angleterre, les cantons suisses et Venise ; la politique change vite à cette époque... Âme de l'alliance, le pape veut bouter hors d'Italie les Français, les Barbares. Louis XII, quelque peu abasourdi de cette haine pontificale, réunit son clergé qui proclame la supériorité temporelle du roi de France, l'assure de son soutien et lui accorde un don de 240 000 livres, mais n'a garde encore une fois d'en appeler à un concile général.
    C'est donc contre Jules II mué pour l'heure en chef de guerre que les armées françaises combattent en 1512 ; à Brescia, Bologne, Ravenne, elles sont victorieuses, grâce à la valeur militaire du général Gaston de Foix, neveu de Louis XII ; celui-ci perd la vie à Ravenne. Les Suisses passent en mai 1512 dans le Milanais, les Vénitiens s’avancent vers eux, de Naples montent les Espagnols vers le Pô ; le haut commandement français, divisé et amoindri par la mort de Gaston, manque d'argent, et les soldats se débandent. L'armée de Louis XII recule jusqu'aux Alpes en juin 1512 et regagne le royaume ; le Milanais est perdu, la clé de Milan est remise en décembre à Maximilien Sforza. L'année suivante, Louis XII tente une fois encore de reconquérir le duché, mais ses troupes sont gravement battues à Novare par les fantassins suisses
    ." (p.105)

    "Un rapprochement franco-anglais s'opère à l'été 1514, concrétisé par le mariage de Louis XII, veuf depuis janvier, avec Marie d'Angleterre, soeur d'Henri VIII ; enfin, une nouvelle trêve est conclue avec le très vieux Ferdinand d'Aragon, roi d'Espagne. Ainsi s'apaisent provisoirement les tensions européennes déclenchées par l'invasion française de l'Italie." (p.106)

    "Charles VIII et Louis XII gouvernent avec un groupe d'oligarques [...] nobles et roturiers, dont la tendance profonde est de renforcer l'appareil d'Etat que ces hommes contrôlent en grande partie. Ces derniers, quelques dizaines au plus, occupent les postes clés du Conseil du roi, des Finances, de la force militaire, de la haute administration et de l'Église. La politique royale résulte de leurs calculs, de leurs ambitions et parfois, en outre, du souci de rationaliser le système gouvernemental ; mélange somme toute assez traditionnel pour que la France ne subisse pas entre 1483 et 1515 de rupture brutale. [...] Le service public se constitue par la vente à des particuliers de parcelles de cette même fonction publique." (p.110)

    "Étendre au maximum l'influence des juges royaux, c'est faire pénétrer partout le nom du roi. De nouveaux parlement sont installés: en Bourgogne, celui de Dijon ; en Provence, celui d'Aix ; l' "Échiquier" de Normandie devient cour souveraine en 1499. Ces cours souveraines n'hésitent plus guère à intervenir dans les fiefs, passant outre les justices seigneuriales ; elles tranchent les différends entre les féodaux ; elles leur apparaissent donc comme des juridictions supérieures." (p.112)

    "La rédaction des coutumes, serpent de mer de la monarchie et des juristes français, commencée sous Charles VII, connaît une phase décisive à l'époque de nos deux souverains." (p.112)

    "Charles VIII et surtout Louis XII, proclamé Père du Peuple par l'assemblée de Tours, connaissent de leur temps une popularité exceptionnelle. Les résistances, les obstructions n'existent pratiquement pas: à peine peut-on énumérer la révolte bretonne, une révolte populaire à Agen en 1514, les émeutes estudiantines de Paris en 1498 à 1499, quelques frictions entre Louis XII et le Parlement ; bref, en trente-deux ans de gouvernement monarchique, rien ou presque rien si l'on compare à temps de règne égal avec celui d'un Français Ier ou d'un Louis XIII." (p.120)

    "Le royaume ne se vit pas comme coupé, séparé de ses rois, car leur train de vie demeure modeste ; Louis XII double le nombre des courtisans, mais il s'entoure d'environ 400 personnes seulement. Les bâtiments royaux se situent dans les normes presque bourgeoise ; si l'Ambroise de Charles VIII et le Blois de Louis XII s’embellissent grandement, les travaux n'atteignent jamais à ceux mégalomanes de Chambord." (p.121)
    -Janine Garrisson, Royauté, Renaissance et Réforme (1483-1559), Nouvelle histoire de la France moderne, tome I, Éditions du Seuil, coll. Points, 1991, 301 pages.




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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.


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