L'Hydre et l'Académie

    Jean-Michel David, La République romaine. De la deuxième guerre punique à la bataille d'Actium (218-31 av. J.C.)

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    Johnathan R. Razorback
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    Jean-Michel David, La République romaine. De la deuxième guerre punique à la bataille d'Actium (218-31 av. J.C.)

    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 21 Jan - 18:56



    "L'essentiel de l'émigration italienne fut cependant le fait de ces individus qui, s'adaptant aux nouveaux circuits d'échange, se répandirent dans tout l'Empire. En Occident, en Espagne, attirés par l'exploitation des mines, en Gaule où, si l'on en croit Cicéron, ils contrôlaient tout le commerce [...] Ils étaient également présents en Orient. Les premiers sont attestés en Illyrie et en Grèce du Nord-Ouest dès les premières décennies du IIe siècle. Puis des inscriptions permettent d'identifier l'existence de groupes de négociants en Grèce centrale, en Eubée, à Corinthe, à Athènes et en Asie Mineure. Ils étaient particulièrement actifs à Délos qui, sur décision du Sénat, était devenue un port franc à l'issue de la troisième guerre de Macédoine. Leur nombre est difficile à évaluer. [...]
    C'est l'exemple des Italiens et des Romains de Délos qui offre le tableau le plus précis de l'organisation de ces groupes de négociants et du rôle qu'ils jouaient dans les provinces. Les inscriptions qui ont été découvertes sur l'île permettent d'identifier plus de 220 individus portant environ 150 noms différents dont l'étude permet d'identifier l'origine. La plupart appartenaient à des familles de Rome, du Latium, de Campanie ou du Samnium, ainsi que, mais de façon minoritaire, des cités grecques d'Italie méridionale et de Sicile. Seul un peu plus du tiers de ces personnages était composé d'ingénus. C'était eux qui étaient les Italiens d'origine. Les autres étaient soit des esclaves, soit des affranchis qui représentaient dans l'île des maîtres ou des patrons qui résidaient sans doute encore en Italie.
    Comme les mêmes noms étaient parfois portés ailleurs en Orient par d'autres personnages, on doit imaginer que ces groupes familiaux s'étaient organisés en entreprises commerciales et financières à l'intérieur desquelles la force des liens assurait la continuité et la continuité des échanges. On connaît ainsi la famille des Cossutii dont le premier représentant fut un Decimus Cossutius, un architecte, contemporain du milieu du IIe siècle avant notre ère, qui travailla à la construction de l'Olympeion d'Athènes. Après lui, d'autres personnages apparaissent en effet qui portaient le même à Athènes, à Érétrie, à Délos, ainsi que des sculpteurs qui étaient probablement des affranchis de l'un des membres de cette famille. On pense ainsi que ce groupe familial était devenu le noyau d'une entreprise spécialisée dans le commerce des œuvres d'art et qu'il en avait tiré une fortune et une honorabilité suffisantes pour qu'au cours de la première moitié du Ier siècle deux Cossutii se fissent une place dans les rangs de l'ordre sénatorial et qu'une Cossutia fût un temps la fiancée de César. [...]
    Dans la mesure où ils résidaient dans les provinces, ces personnages avaient tendance à s'y intégrer. A Délos notamment, ils s'organisaient en collèges, se donnaient des responsables et participaient à la vie du sanctuaire par la dédicace de monuments qui tout à la fois embellissaient l'île et célébraient leur réussite. Ils adoptaient le mode de vie et les valeurs civiques et culturelles hellénistiques: un des plus riches d'entre eux, un certain Ofellius Ferus, qui avait contribué à la construction du marché monumental que l'on appelle précisément l'agora des Italiens, s'était ainsi fait représenter nu sur le modèle des héros et des princes. Les différences entre eux s'estompaient. Les inscriptions et les dédicaces qu'ils consacraient aux dieux étaient en grec ou en latin, et le terme "Romaioi" était facilement employé pour désigner l'ensemble de leur collectivité. Leurs groupes avaient tendance à s'organiser, à s'unifier et, tout en conservant des relations très fortes avec l'Italie, à s'assimiler au monde environnant. [...]
    Ce fut évidemment dans les régions d'Italie qui étaient le plus ouvertes aux échanges avec l'Orient que l'introduction des modèles hellénistiques fut la plus précoce et la plus vive: le Latium, le Sammium et tout particulièrement la Campanie
    ." (p.106-109)

    "L'autre grand conflit qui eut des conséquences importantes sur la vie politique fut celui qui opposa Rome à Mithridate VI Eupator. Celui-ci appartenait à une dynastie anatolienne hellénisée et avait élargi son royaume, qui correspondait à la partie septentrionale de l'Asie Mineure, jusqu'à la Colchide et la Chersonèse Taurique (Crimée). Ses rapports avec les Romains étaient tendus. Ceux-ci se méfiaient de sa puissance et soutenaient deux de ses voisins avec lesquels il était en conflit, Ariobarzane, le roi de Cappadoce, et Nicomède IV, le roi de Bithynie. En 89, ce dernier, soutenu par le proconsul d'Asie, C. Cassius, et son légat Manius Aquilius, passa à l'offensive. Mithridate le battit avec ses alliés romains, contraignit Ariobarzane à la fuite et poussa les opérations jusque dans la province d'Asie.
    Les populations grecques, épuisées par l'exploitation romaine, l'accueillirent avec enthousiasme et dans une révolte générale massacrèrent en 88 des dizaines de milliers de Romains et d'Italiens -certaines sources donnent le chiffre de 80 000, d'autres celui de 150 000- qui résidaient dans les principales villes de la province, comme si elles avaient voulu définitivement se débarrasser de leur présence. Ce fut alors toute la domination romaine en Orient qui vacilla. Athènes passa au roi. Délos fut prise par sa flotte. Les cités du Péloponnèse se soumirent. Seules résistaient encore Rhodes et les troupes romaines de la province de Macédoine. Il fallait alors une réponse à la hauteur de la situation, quelque commandement exceptionnel qui s'étendît sur toute la région et permettrait de mobiliser toutes les ressources diplomatiques et militaires de l'Etat romain.
    Marius pouvait trouver d'autant plus l'enjeu à sa mesure que la reconquête de l'Asie Mineure et de la Grèce serait une grande source de gloire et de profits. Mais il n'était pas le seul à raisonner ainsi. Un autre personnage avait pris de l'importance, son ancien questeur des campagnes d'Afrique: L. Cornelius Sylla.

    Marius et Sylla: la première guerre civile

    A Rome, les années 90-88 au cours desquelles il fallut faire face à ces périls furent tout à fait dramatiques. Les conflits internes s'apaisèrent un temps: les commandements furent partagés pour affronter la révolte italienne
    ."
    (p.167-168)

    "Pendant ce temps, Sylla combattait Mithridate. Coupé de l'Italie, il s'empara des trésors de Delphes, d'Olympie et d'Épidaure qu'il utilisa pour payer ses troupes. En 87, il mit le siège devant Athènes qu'il prit en 86. Puis, la même année, il battit les armées du roi en Béotie. Tout en négociant, il poursuivit son avance et atteignit la Macédoine et la Thrace.
    Le front cependant se dédoublait. Une armée marianiste était arrivée en Orient et avait gagné l'Hellespont. Elle avait d'abord été commandée par le consul de 86, L. Valerius Flaccus, puis par le légat C. Flavius Fimbria qui avait fait tuer son chef après une mutinerie dont il avait pris la tête. Les marianistes menaient avec succès leur propre offensive en Asie. La guerre civile rejoignait la guerre extérieure, et les provinciaux comprirent très vite que, s'ils se soumettaient à Rome, ils devaient aussi faire le bon choix entre ses généraux, sauf à subir les représailles du vainqueur: Ilion qui se réservait pour Sylla fut détruite par Fimbria. Il était donc de l'intérêt de Sylla d'en finir au plus vite. Mithridate était aussi pressé que lui, car certains peuples et certaines cités qu'il avait soumis commençaient à faire défection. L'accord se fit donc rapidement. En 85, à Dardanos, Mithridate acceptait de rentrer dans ses Etats en abandonnant l'Asie et le reste de ses conquêtes. Il ne perdait que sa flotte et une faible indemnité de 2000 talents. La province romaine d'Asie était rétablie. Les rois Nicomède de Bithynie et Ariobarzane de Cappadoce récupéraient leurs royaumes. On revenait à la situation d'avant 88.

    Sylla était vainqueur. Il commença par se rallier l'armée de Flavius Fimbria, puis il passa l'année 84 à organiser son pouvoir et à préparer son retour. Il rétablit l'autorité romaine sur les populations d'Orient en sanctionnant durement les cités qui s'étaient révoltées. Elles subirent l'occupation et la plupart perdirent leur liberté. Celle d'Asie furent taxées du tribut qu'elles n'avaient pas payé, augmenté des frais de guerre, soit 20 000 talents. Elles étaient ruinées pour longtemps. Les dieux, en revanche, dont Sylla avait pris les trésors, furent remboursés par des domaines confisqués aux vaincus. Et les quelques cités et les individus qui étaient restés fidèles furent récompensés et acquirent une position dominante dans leur propre société. Avec l'argent qu'il avait ainsi pu accumuler, Sylla s'était aussi donné les moyens de l'emporter dans la lutte contre ses adversaires.
    Et 83 enfin, il gagna l'Italie. [...]
    En 82, Sylla reprit Rome.
    " (172-174)

    "[La philosophie] était devenue un instrument indispensable au gouvernement de la cité et à la définition de son élite. La réaction catonienne qui avait permis au cours de la première moitié du IIe siècle avant notre ère de réaffirmer des valeurs proprement romaines avait été dépassée, mais non pas annulée, par un processus d'hellénisation en profondeur des pratiques culturelles, intellectuelles et donc de réflexion politique. Le mouvement avait commencé avec les Gracques. La génération du milieu du Ier siècle avait achevé le processus. Caton d'Utique, qui tirait l'essentiel de sa force politique de son stoïcisme, en représentait un accomplissement.
    La philosophie contraignait en effet à un déplacement de la légitimité du pouvoir: dès lors qu'elle établissait que le monde et les hommes étaient gouvernés par des principes naturels et universels qui l'emportaient sur toute autorité humaine, aucun acte de gouvernement, aucune sentence, aucune proposition de loi et aucun avis au Sénat ne pouvait plus être justifié que par conformité à ces règles supérieures. Il pouvait certes y avoir débat entre les différentes écoles, aristotélicienne, sceptique, stoïcienne ou même épicurienne, sur la nature de ces principes. Il n'en restait pas moins qu'ils constituaient désormais la référence obligée qui contraignait les membres de l'aristocratie à devenir eux-mêmes philosophes s'ils ne voulaient pas se voir imposer de l'extérieur une autorité morale qui les aurait dépouillés de celle qu'ils pensaient tirer de la position qu'ils occupaient dans la cité. En d'autres termes, c'était sur la référence au bien commun que se fondait désormais le droit à gouverner. [...]
    D'une façon générale, le temps était loin où Caton l'Ancien pouvait inviter ses concitoyens à se méfier de ces pratiques culturelles grecques auxquelles tous les membres de l'aristocratie se livraient désormais. Depuis le début du Ier siècle, la plupart des jeunes gens des ordres supérieurs allaient compléter leur formation auprès des plus grands maîtres de Grèce. Depuis aussi que la prise d'Athènes par les troupes de Mithridate avait contraint certains des principaux chefs des écoles philosophiques à s'y réfugier, Rome était devenue une grandes capitales intellectuelles du monde méditerranéen. Des savants et des philosophes comme Athénodore Cordylion, Antiochos d'Ascalon, Phèdre d'Athènes, Philon de Larissa, y séjournèrent ou s'y installèrent. Ils résidaient auprès de ces plus grands aristocrates qui bénéficiaient tout à la fois de leur enseignement et de leur prestige. Leurs maisons et leurs villas devenaient ainsi les lieux où se trouvaient tout à la fois les bibliothèques les plus fournies et où se déroulaient les débats et les échanges qui réunissaient tous ces hommes dans une association et une confrontation constante de la réflexion philosophique et de l'autorité civique.
    " (p.218-220)
    -Jean-Michel David, La République romaine. De la deuxième guerre punique à la bataille d'Actium (218-31 av. J.C.). Crise d'une aristocratie, Nouvelle histoire de l'Antiquité, tome 7, Éditions du Seuil, coll. Points, 2000, 304 pages.



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.


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