L'Hydre et l'Académie

    Sébastien de la Touane, Julien Freund, penseur "machiavélien" de la politique

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    Johnathan R. Razorback
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    Sébastien de la Touane, Julien Freund, penseur "machiavélien" de la politique

    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 17 Déc - 15:31



    « Freund est surtout connu pour son opus magnus L'essence du politique -qui est devenu un « classique» de science politique et de sociologie politique -, pour sa Sociologie des conflits, et pour avoir, avec Aron, introduit en France la pensée de Weber, dont il a été le premier traducteur. Marquée par une liberté d'esprit peu commune, l'œuvre de Freund transcende les cloisonnements ordinaires. Bien qu'ayant occupé une chaire de sociologie à l'Université, Freund n'a jamais pu se résoudre à être un pur sociologue. Philosophe, politologue, sociologue, polémologue, il est tout cela à la fois. Lorsqu'au lendemain de la guerre Freund s'interroge sur ce qu'est réellement la politique, il s'aperçoit que pour répondre à cette question il faut aussi se demander ce qu'est la société, quels sont ses rapports avec l'individu, comment naît la violence, etc.; questions qui ne se cantonnent pas à une discipline unique. » (p.5)

    « La finalité de la politique n'est pas, comme le pensent ses détracteurs, d'exercer la domination de l'homme sur l'homme. Elle vise à organiser la collectivité au sein de laquelle un groupe d'hommes a choisi de vivre en commun et à protéger ses membres contre la violence intérieure et extérieure. Elle correspond donc à une nécessité de la vie en commun. Ceux qui croient que le dépérissement de la politique est possible et qui l'espèrent, pensent que c'est la politique qui introduit et maintient artificiellement la violence dans les structures sociales. Pour Freund, au contratle, il y a une violence qui préexiste, qui est inévitable et indestructible. Qu'elle surgisse d'une mystérieuse «nature humaine» ou qu'elle résulte de l'antinomie des valeurs ou de la concurrence des cultures, toujours est-il que la violence est au coeur du politique, mais ce n'est pas lui qui la crée. Il tente simplement de la canaliser, de lui donner un caractère exceptionnel.
    Le lieu commun selon lequel il y aurait un dépérissement de la politique ne date pas d'hier. En son temps, Périclès regrettait déjà que certains citoyens se désintéressent de la politique. Au xxe siècle, le marxisme et le libéralisme (dans leurs versions les plus générales et lesplus communes) ont pu « faire croire » que les hommes pourraient se passer de la politique. Pour les libéraux, c'est le marché qui devait la remplacer dans son rôle d'organisation et de formation des groupes humains, la politique, qualifiée par Taine de «mal nécessaire », ne devant subsister qu'à titre accessoire. Au mieux, l'État aura pour fonction de réguler et éventuellement de corriger les dysfonctionnements de la logique du marché. Quant aux marxistes, ils considèrent que la politique est une aliénation, l'instrument de domination d'une classe sociale sur les autres. L'accomplissement de l'homme ne peut donc se faire qu'en se libérant du politique, le « dépérissement de l'État » s'accomplissant au sein d'une humanité socialisée et autorégulée. A l'encontre de ces idéologies, H. Arendt pensait que c'est l'économie, et non la politique, qui est un «mal nécessaire ». » (p.6-7)

    « La politique n'est pas tout le social, il y a d'autres activités humaines qui sont là aussi pour répondre aux attentes des hommes. Mais pour cela, encore faut-il ne pas confondre la politique avec les autres activités (ou essences) que sont la morale, la religion, l'art ou l'économie. Cette confusion, au mieux peut être source d'incompréhension et de rejet de la part de l'opinion, au pire justifie et entraîne les tyrannies et les despotismes qu'elle prétend combattre. » (p.7)

    « Contre le « tout est politique » il afftrmait qu'il faut « proclamer la mort de la politique au sens nietzschéen de renverser l'idole qu'elle est devenue ». La mort de la politique telle qu'il l’entendait ici, avec une certaine provocation et le culte du paradoxe dont il était coutumier, supposait en réalité la réhabilitation du politique comme activité au service de l'homme.
    C'est dans ce but que Freund a voulu prouver que les grandes activités essentielles de l'homme étaient relativement autonomes. Il y a une spécificité de l'économie (ou de la morale, de la politique...), laquelle doit être appréciée selon ses normes et ses fms propres, qui ne sont pas assimilables aux normes et aux fms d'une autre activité. La notion d'essence est le moyen conceptuel qui permet de faire ces distinctions sans lesquelles nous resterions plongés dans la confusion. » (p.Cool

    « L'idée qu'il existe une essence du politique a souvent été mal comprise. Une telle conception ftxerait défmitivement la politique dans une nature éternelle que contredirait l'expérience historique, l'évolution des États et des régimes. Elle serait le fruit d'une pensée immobiliste et conservatrice. Nous verrons pourtant qu'il n'en n'est rien. La notion d'essence permet au contraire à Freund de montrer ce qui est historiquement changeant au regard des éléments permanents de l'activité humaine. Car il a appris de Pareto que le changement ne se comprend que par rapport à quelque chose de permanent et que c'est par le changement, par l'histoire, que l'homme reste fidèle à lui-même. Loin de tout immobilisme, l'éternelle politique est appelée à revêtir mille figures, à emprunter mille chemins imprévisibles, au gré des humeurs, des passions, de la volonté et de la générosité des humains. La philosophie des essences est faite d'interférences, de tensions, de conflits entre les essences, c'est-à-dire entre les grandes activités humaines. L'histoire est le résultat de ces rapports conflictuels entre les essences et les dialectiques. Reconnaître l'existence de catégories fondamentales de la politique n'abolit donc pas l'aventure historique. » (p.9)

    « On peut dire que Freund se situe dans la lignée de l'école de pensée que l'on appelle machiavélienne ou néo-machiavélienne. Il a d'ailleurs toujours manifesté un grand intérêt et de la sympathie pour les auteurs que l'on peut rattacher à ce courant, qu'il s'agisse de Machiavel, Pareto, Weber, Schmitt, Mosca, Michels ou même Aron. Il se décrit d'ailleurs lui-même comme un «machiavélien ». » (p.9)

    « On peut observer que Freund fut l'un des premiers à réhabiliter le personnage et l'oeuvre de Machiavel, qui passe parfois aujourd'hui pour un républicain modèle, défenseur des libertés, mais qui était encore considéré à l'époque de L'essencedupolitique comme un personnage méprisable, diabolique, médiocre - ce qu'on désigne habituellement par le terme machiavélique - et sa pensée comprise comme un éloge de la violence, du pouvoir des « grands » sur les « petits », de la politique sans scrupule.
    Bien que Freund reconnaisse que certaines des analyses de l'auteur du Prince peuvent prendre un tour machiavélique - notamment lorsqu'il présente la ruse du Prince ou de l'homme politique dans tout ce qu'elle peut avoir de démoniaque - il admire en lui, non seulement celui qui a été le premier à étudier le phénomène politique d'une manière positive en suivant la méthode d'observation, de description, et du libre examen critique, mais aussi celui qui a su rester lucide sur la distinction entre la morale et la politique. » (p.10)

    « Si Freund se rattache à cette tradition machiavélienne, il ne défend, pour reprendre les termes d’Aron, qu'un « machiavélisme modéré ». Ce machiavélisme est par ailleurs tempéré par la dimension aristotélicienne de sa philosophie politique. Ainsi, il atténue le machiavélisme, parfois doctrinal, de ses prédécesseurs, notamment:
    -par la prise en compte, dans son analyse de la société et de la politique, des autres activités humaines: pour lui la politique ne jouit, en principe, d'aucun privilège par rapport aux autres activités économique, artistique, morale ou religieuse, mais elle est en constante interaction avec celles-ci ; il n'y a donc pas de « primat du politique » au sens causal ;
    -par l'importance qu'il accorde, d'une part, à la finalité propre au politique, qui implique une notion de bien commun (la politique est au service de l'homme), d'autre part aux autres finalités non politiques (le bonheur, la justice. . .), dont il reconnaît l'importance et la nécessité vitale pour l'homme ;
    - par sa conception de la légitimité, qui reconnaît la nécessité du consentement et qui humanise le pouvoir par la confiance qu'elle crée entre les gouvernants et les gouvernés ;
    - par sa définition de l'ordre politique, ce dernier reposant sur une base philosophique et sur une certaine valeur éthique;
    - par sa défense du gouvernement représentatif, celui-ci impliquant à la fois un partage du pouvoir et une participation des citoyens à la vie publique;
    - enfin, par la place du droit -médiateur entre la politique et la morale- qui est une manière de réinsérer la morale (que le principe de distinction des genres, propre à une théorie de l'essence, avait écarté pour des raisons épistémologiques) au cœur du politique.
    L'héritage machiavélien, si important soit-il, est donc loin d'être le seul. C'est surtout sur le plan de la méthode que Freund se réfère à l'auteur du Prince.Mais sur le fond, sa conception de la politique tient aussi beaucoup de la philosophie d'Aristote, non seulement en raison de sa théorie des contraires, qui est comme nous le verrons au cœur de la philosophie de Freund, mais aussi dans la mesure où Aristote cherchait, à travers la notion de prudence (phronésis),à établir un équilibre entre l'éthique et la politique. » (p.13-14)

    "Né le 9 janvier 1921 dans le village de Henridorf en Lorraine, Freund est l'aîné d'une famille de six enfants. Sa mère est une paysanne et son père, écrit-il lui-même, un socialiste « rouge» militant. Après le décès de celui-ci, à l'âge de 47 ans, il doit interrompre ses études pour assurer la subsistance de sa famille en tant qu'instituteur. Le politologue qu'il est devenu par la suite est resté fier de cette origine modeste dont il estime qu'elle lui a évité d'être séduit par l'idéologie prolétarienne qui, selon lui, idéalise abstraitement la condition ouvrière.

    Dans les entretiens qu'il a accordés à Ch. Blanchet, Freund a confessé que c'est une «expérience d'homme avec des scènes dramatiques» qui est la base de sa recherche intellectuelle. L'expérience vécue a en effet une importance considérable pour Freund. Elle a eu une influence décisive sur ses conceptions politiques et philosophiques, et notamment sur sa thèse consacrée à l'essence du politique, qui est née, dit-il, d'une «déception surmontée ». Il est donc utile de dire quelques mots de sa participation active à la résistance et de ses engagements politiques qui ont suivi la libération, et qui ont conduit à une telle déception.

    Résistance et Libération

    Grâce à l'exemple de courage et d'engagement combatif de son père, Freund est entré dans la Résistance, au lendemain de la défaite de 1940, «par une pente pour ainsi dire naturelle, sans avoir de choix à faire ». Il a 19 ans lorsqu'il est pris comme otage par l'armée allemande pendant trois semaines (du 10 au 31 juillet 1940). De nouveau arrêté par la Gestapo le 11 novembre 1940, il parvient par chance à s'évader. Obligé de fuir sa Lorraine natale, il se réfugie à Clermont-Ferrand où il rejoint l'université de Strasbourg, rapatriée là-bas à la suite de l'annexion allemande. Quelques semaines plus tard, il devient membre du mouvement de résistance «Libération» que venaient de fonder E. D'Astier de la Vigerie et J. Cavaillès, son professeur à Strasbourg. Il terminera ainsi sa licence de philosophie en juin 1942, préparant son diplôme d'études supérieures le jour (sur Le rôle et la pratique des idées chez Kant, sous la direction de Guéroult), car il fallait être présent à l'Université, tout en menant ses actions de résistance la nuit. Cette vie de «Gergoviote », nom par lequel on désignait ce groupe d'étudiants et professeurs de l'université de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand, l'a marqué intellectuellement
    de manière indélébile. C'est en effet là, sur le plateau de Gergovie, qu'il a connu ses plus grandes joies et ses plus grandes peines. Il y a rencontré sa femme, ainsi que sa sœur Stéphanie qui fut déportée avec d'autres à Ravensbrück. Mais c'est aussi là qu'il fut arrêté.

    S'il ne met pas concrètement sa vie en danger lors de cette première activité, en revanche, après être entré en janvier 1942 dans le groupe franc «Combat» animé par J. Renouvin, il prend part à une série d'attentats contre des personnalités politiques du régime et contre des collaborateurs. Arrêté le 15 juin 1942, il séjournera dans divers camps, dont celui de Saint-Paul-d'Eyjall, puis à la prison centrale d'Eysses et au fort de Sisteron. Lors du premier grand procès de « Combat », il rencontrera E. Mounier, coaccusé, qui fut le seul à obtenir un non-lieu. Il s'évade du fort de Sisteron le 8 juin 1944 pour être recueilli par les maquis Francs-tireurs et partisans de la Drôme, où il se distingue notamment en attaquant des panzers. A partir de septembre 1944, il devient rédacteur en chef du journal Le Mur qui vient d'être lancé par la résistance à Montluçon.

    En dépit du caractère apparemment abstrait de sa thèse L'essence du politique, celle-ci a pour fondement toute une série d'expériences qu'il a évoquées lors de sa soutenance, le 26 juin 1965 en Sorbonne. Comme on peut l'imaginer, pendant la guerre un certain nombre d'événements ont bouleversé sa vie. Ainsi, après son évasion, la transition avec la liberté gagnée lui a semblé brutale, comparée avec les deux années de prison. Pour occuper le temps pendant son incarcération, Freund essayait de réformer le monde avec ses compagnons d'infortune (notamment G. Rougeron, futur sénateur socialiste, G. Ribière, chef du mouvement «Libération» dans l'Allier et Colliard, secrétaire des jeunesses trotskistes, mort en déportation), élaborant même avec eux un projet de constitution assez approfondi et une réforme de tous les ministères. Cette reconstruction intellectuelle de la société était imaginée en dehors de toute expérience directe et concrète, indépendamment des conditions spatiales et temporelles. C'était une politique idéale.

    Toutefois, dans le maquis ces belles idées furent mises à rude épreuve. Freund, notamment pendant son séjour parmi les FTP, affronta les réalités de la lutte qui oppose ceux-ci à l'AS (Armée Secrète, non communiste). En tant que membre des FTP, il assista de l'intérieur aux manœuvres du parti communiste, auquel il reprochera son « exclusivisme partisan» et son manque de scrupules.

    Un événement l'a particulièrement marqué durant l'état 1944 : alors que trois prisonniers italiens qui venaient de s'évader sont arrêtés, déclarés suspects et donc menacés d'être fusillés, il intervient pour eux, et se retrouve considéré lui-même comme suspect. Il sera sauvé au petit jour par l'attaque des Allemands à Nyons, au cours de laquelle les accusateurs de la veille se sont enfuis dans la montagne, tandis que les Italiens sont restés à ses côtés au cours du combat. Il a aussi été frappé par l'histoire de cette institutrice qui avait été la maîtresse du chef de son maquis. Celle-ci ayant eu la mauvaise idée de rompre avec son amant, celui-ci fit croire à ses camarades qu'elle était passée du côté de la Gestapo. Elle fut aussitôt arrêtée et traduite devant un «tribunal du peuple ». Il n'y avait aucune preuve de sa trahison, mais le lendemain matin, après avoir été violée pendant la nuit, elle fut fusillée au sommet d'une colline que Freund et ses compagnons nommaient Stalingrad. Freund fut très choqué par cet événement et par d'autres faits de ce genre, qui ont contribué à instruire sa réflexion sur la politique. Après l'expérience de la Libération, il ne pouvait déjà plus porter le même regard sur l'humanité.

    Mais les épisodes amers n'ont fait que s'accumuler au lendemain de la Libération, bouleversant la conception ingénue et idéaliste qu'il se faisait de la politique. «-A partir de là, écrit-il, j'ai commencé à réfléchir sur cette morale dont on nous parlait, alors que l'on était capable de choses aussi affreuses ». Freund ne cesse toutefois pas immédiatement tout engagement. Après 1945, il accepte des responsabilités au sein du Mouvement de Libération Nationale. Il entre alors en politique comme secrétaire de l'UDSR (Union Démocratique et Socialiste de la Résistance), mais il continue d'être déçu et démissionne en juin 1946 de tous les mandats qu'il exerçait et du poste de directeur de L'Avenir lorrain. Il devient alors professeur de philosophie et conseiller municipal, tout en préparant l'agrégation de philosophie, afin de décrire ce qu'est réellement la politique. Après les déceptions que la pratique de la politique lui a causées, il abandonne la conception moralisante et idéale qu'il en avait, pour adopter une méthode phénoménologique et sociologique.

    Il est reçu au concours de l' agrégation en 1949, nommé professeur de philosophie au lycée de Mletz et dépose son sujet de thèse: Essence et signification de la politique.

    L'expérience de la guerre et de la Libération a rapidement fait perdre au jeune Freund ses dernières illusions et l'a éloigné de tout idéalisme politique et de toutes les utopies qui promettent« le bonheur sur terre et des lendemains qui chantent ». Ces désillusions politiques et syndicales le rapprochent, sur ce point, du destin de Pareto dont le « cynisme» était, selon les termes de Freund, «le résultat d'un long développement et de multiples déceptions» . Le «vaccin» que fut cette courte expérience politique, dans un contexte qui, il est vrai, fut sans aucun doute marquant par son intensité, l'a immunisé pour le reste de sa vie. On imagine sans mal, dès lors, l'impact que pourront avoir sur Freund certaines révélations philosophiques telles que «le paradoxe des conséquences» ou la distinction entre «l'éthique de conviction» et « l'éthique de responsabilité» de Weber, la «discrimination ami-ennemi» de Schmitt, la théorie des «actions logiques et non logiques» de Pareto ou la philosophie des contraires d'Aristote.

    Projet de thèse et soutenance

    Le projet de sa thèse était donc de décrire l'essence du politique, c'est-à-dire sa nature permanente, constituée de quelques catégories fondamentales qui traversent le passé, le présent et le futur. Cette thèse de doctorat, qui sera finalement soutenue le 29 juin 1965 - sous le titre « L'essence du politique » - sous la direction d'Aron, a été, selon N. Baverez, « un des événements intellectuels qui ont marqué la décennie 1960-70 ». C'est J. Hyppolite qui a commencé à diriger les travaux de Freund. Mais face à l'affirmation selon laquelle « il n'y a de politique que là où il y a ennemi» - affirmation sur laquelle Freund ne pouvait pas revenir, puisqu'il s'agissait de la pierre angulaire de sa compréhension du politique - J. Hyppolite lui a annoncé qu'en tant que socialiste et pacifiste il ne pouvait diriger en Sorbonne une thèse dans laquelle se trouvait une telle déclaration. Face à ce refus, Freund a alors envoyé ses travaux à Aron, qui a accepté de les diriger.

    Lors de leur première rencontre, Aron lui déclara en substance: « il est bon qu'un véritable résistant fasse une thèse sur la politique dans le sens que vous venez de m'exposer, sans idéaliser une réalité qui demeure ce qu'elle est. Je suis de tout cœur avec vous ». Il ajouta: « C'est une thèse que j'aurais voulu faire, peut-être d'une autre façon, mais dans le même esprit... ». Ce jour là, Freund avait trouvé un maître; il s'en fera très vite un ami." (p.17-21)

    "Élu Professeur de sociologie à l'université de Strasbourg (1953), Freund y deviendra le principal fondateur de la Faculté des Sciences sociales après y avoir créé en 1967 un Centre de Recherches et d’Études en Sciences Sociales. Par la suite, il créera en 1970 avec G. Bouthoul L'Institut de Polémologie, en 1972 la Revue des Sciences Sociales de la France de l'Est, puis en 1973, le Laboratoire de Sociologie Régionale, qui deviendra le Centre de Recherche en Sociologie Régionale.

    Bien qu'il ait systématiquement refusé les offres de professorat à longue durée émanant d'universités allemandes ou américaines, Freund a aussi enseigné à l'étranger. Il a notamment donné un cours au Collège d'Europe à Bruges entre 1973 et 1975 et des leçons publiques à l'Université de Montréal et à l'Université du Chili. Il est d'ailleurs plus connu dans certains pays étrangers qu'en France, notamment en Italie, en Espagne, ou en Amérique latine (Argentine, Chili, Mexique, Colombie), où des colloques et de nombreux travaux lui sont régulièrement consacrés.

    En 1979, à l'âge de 58 ans, Freund décide de prendre une retraite anticipée en raison de ses désaccords avec l'évolution de l'Université qu'il voyait se dégrader lentement. Il faut dire qu'il n'a pas très bien vécu les événements de 1968. On a dit que « la crise de 68 avait renvoyé Aron à sa solitude et à sa marginalité ». Freund n'a pas non plus vécu cette période avec beaucoup d'enthousiasme. Ce théoricien de l'ennemi n'a jamais autant ressenti l'inimitié que pendant cette époque troublée. Toutefois, il n'a jamais cessé de discuter avec les étudiants, recevant certains leaders du mouvement étudiant chez lui pour débattre de nombreux sujets comme celui de l'université critique. Il a toujours été respecté par ces derniers, qui admiraient sa liberté d'esprit. M. Maffesoli, qui se situait politiquement dans le camps adverse peut en témoigner: « c'était un interlocuteur auquel on s'opposait, mais qui était écouté... », ce qui n'était pas le cas de tous. Freund défendait la thèse que l'université est critique par nature, à condition qu'elle soit libre et indépendante, non seulement à l'égard du pouvoir, mais aussi à l'égard des modes idéologiques. Mais il s'opposait aux étudiants les plus radicaux qui concevaient la critique
    comme un combat politique et idéologique et qui voulaient définir eux-mêmes le contenu des cours, indépendamment des recherches d'un professeur. Le manque de cohérence du mouvement et la stérilité des débats l'ont finalement convaincu de se retirer du « collectif» auquel il participait. Sur le plan des idées, Aron et Freund se rejoignent quant à leur analyse des événements. Ils comprenaient l'aspiration des acteurs de 68 à plus de démocratie ou leur volonté d'assouplir certains rapports hiérarchiques. Mais ils s'opposaient aux projets les plus radicaux, à savoir les plus révolutionnaires et les plus
    utopistes.

    Après cette retraite anticipée, Freund s'est retiré à Villé, en Alsace où de nombreux étudiants et amis continuaient à venir le voir. Il vivait dans une solitude qu'il appréciait et qui permettait la méditation. Mais il semble que cette solitude lui était aussi imposée par un ostracisme qu'il n'a jamais bien compris. Peut-être a-t-il manqué de la diplomatie et de la douceur qui auraient permis de compenser la rigueur de son tempérament et la force de ses provocations. Après 1979, Freund a néanmoins continué à donner très régulièrement des conférences en France et dans de très nombreux pays étrangers. Il s'est éteint le 10 septembre 1993 à l'âge de 72 ans. J. Roy lui a rendu un hommage chaleureux, saluant « un universitaire dans la grande tradition », qui fut aussi « un grand humaniste et un grand sage ». La troisième édition de L'essence du politique en 2004 a suscité des critiques élogieuses qui semblent correspondre à un regain d'intérêt pour le philosophe. P.-A. Taguieff, qui a enrichi cette édition d'une belle postface, le considère, à juste titre, comme un des grands « éclaireurs » emblématiques du XXe siècle.

    Freund a publié environ trois cents articles et une quinzaine d'ouvrages qui sont traduits dans un grand nombre de langues, y compris en japonais. Outre L'essence du politique (1965), on peut citer dans des genres différents: Le nouvel âge (1970), Utopie et Violence (1978), Sociologie du conflit (1983), Politique et lmpolitique (1987) et Philosophie philosophique (1990). Bilingue français-allemand, il a aussi contribué, par des traductions et des articles, à mieux faire connaître des auteurs comme L. Von Stein, M. Weber, G. Simmel, A. GeWen, C. Schmitt, V. Pareto, K. Popper et d'autres. Il a aussi été le premier à attirer dans une publication française l'attention sur Habermas, à propos de sa thèse qui venait d'être publiée. En ce qui concerne Weber, il faut rappeler qu'Aron fut le premier à consacrer une grande partie de son ouvrage sur La sociologie allemande contemporaine(1935) à cet auteur totalement ignoré en France. Mais on doit à Freund la première traduction du texte Le savant et lepolitique (1959) et des Essais sur la théorie de la science(1965), accompagnés d'une importante et éclairante introduction, ainsi que la traduction de certaines parties de Économie et Société. Il publiera ensuite en 1966 une Sociologie de Max Weber puis un Max Weber, dont le but était plus proprement philosophique. M. Hirshorn a remarqué avec raison que ces deux ouvrages constituent en fait la première présentation en France de la pensée sociologique de Weber, puisque l'ouvrage d'Aron avait mis l'accent sur la pensée historique de Weber." (p.22-24)
    -Sébastien de la Touane, Julien Freund, penseur "machiavélien" de la politique, L'Harmattan, coll. "ouverture philosophique", 2004.



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.


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