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    Carmen Bernand, Histoire de Buenos Aires

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    Johnathan R. Razorback
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    Carmen Bernand, Histoire de Buenos Aires

    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 27 Nov - 20:36

    « En 1617, Hernandarias propose à la Couronne de diviser la province du Rio de la Plata en deux districts, ou gobernaciones, la frontière passant à Corrientes. Si Asuncion garde le rang de capitale, pour trois quart de siècles, le port du Rio de la Plata devient, dès 1618, la résidence officielle des autorités politiques et ecclésiastiques. […] Buenos Aires, née comme une colonie d’Asuncion, s’en détache définitivement pour se tourner vers le commerce clandestin avec l’Europe. » (p.39)
    -Carmen Bernand, chapitre 1 « Un camp au milieu du cataclysme universel », in Histoire de Buenos Aires, Fayard, coll. Histoire des grandes villes du monde, 1997, 432 pages.

    « Buenos Aires dépendait du vice-royaume du Pérou et toutes les marchandises venant d’Espagne devaient en principe transiter par Lima en raison du monopole imposé par la Couronne. Mais depuis le début du XVIe siècle les galions rapportant l’argent du Pérou et du Mexique étaient attaqués par les pirates des puissances européennes, si bien que la Casa de Contratacion de Séville avait dû très vite mettre sur pied un système de convoi de navires qui tranversaient l’Atlantique, puis mettaient le cap soit sur Veracruz, au Mexique, soit sur Portobelo, dans l’isthme de Panama. De là, les marchandises étaient acheminées par voie terrestre jusqu’au Pacifique, puis chargées à nouveau dans des navires qui longeaient la côte jusqu’au Callao, le port de Lima, d’où l’on organisait des caravanes pour les conduire jusqu’à Buenos Aires, où elles atteignaient des prix exorbitants. Dans les premières années de la gobernacion, Buenos Aires n’avait donc pas le droit de commercer avec l’Espagne sans passer par Lima. Leon Pinelo, un juriste célèbre, le réclama sans succès. Quelques années plus tard, la Couronne finit cependant par autoriser de rares échanges entre Cadix et Buenos Aires, tout en interdisant aux capitaines de faire halte dans d’autres havres. Au début des années 1660, une cédule permit l’exploitation vers le Pérou, et surtout vers Potosi, de marchandises arrivées directement à Buenos Aires. Mais il restait interdit de charger les barres d’argent extrait dans les mines.
    Cela n’empêchait pas des aventuriers de se procurer clandestinement des lingots d’argent de Potosi, puis de les transporter à dos de mule à travers le Tucuman et Cordoba jusqu’à Buenos Aires, d’où ils les expédiaient vers des pays étrangers. […] Un tribunal fut institué pour faire respecter la loi –l’audiencia de Buenos Aires-, mais il apparut bientôt que le président élu, don Alonso de Mercado y Villacorta, l’hôte de Massiac, avait lui-même fait de la contrebande alors qu’il exerçait les fonctions de gouverneur.
    Le tribunal, affaibli par le scandale, dénonça en vain les entraves à la liberté de commerce. Comment un port de mer pourrait-il vivre dans de telles conditions ? » (p.42-43)

    « Le commerce des peaux était l’une des grandes activités du port, surtout illégale. Les chasses aux vaches sauvages, réglementées par Hernandarias, occupaient en effet une population supérieure à celle des « actionnaires » autorisés par le conseil municipal. » (p.44)

    « Malgré ces activités, Buenos Aires restait une bourgade rurale et un port misérable. Le chenal du Riachuelo était désormais presque comblé et les bâtiments de grand tonnage jetaient l’ancre à quelques encablures de la côte, à Ensenada de Barragan, ou dans la rade de Montevideo, où ils étaient exposés aux vents et aux corsaires. […] A la fin du XVIIe siècle, un préside fut édifié pour défendre le port contre les attaques des Portugais ; la garnison comptait une cinquantaine de militaires criollos (mais aucun métis ou mulâtre, car on s’en méfiait). La plupart profiteraient de la situation pour s’adonner au commerce, contrairement aux recommandations de la Couronne : trois capitaines possédaient même des magasins. » (p.45)

    « Etre pauvre ne signifie plus ne pas pouvoir se nourrir […] mais manquer d’argent pour acheter des marchandises dont les prix restent exorbitants : des étoffes, des meubles, de la vaiselle et des hommes. En 1632, un esclave coûte aussi cher qu’un lot à l’intérieur de la ville ; trente ans plus tard, un Noir de quarante ans est évalué à 500 pesos, c’est-à-dire au prix d’une estancia de belles dimensions, avec des porcs et des vaches. Pourtant, Massiac estime qu’il y a au moins trois cents esclaves africains à Buenos Aires. Moins d’un siècle après sa fondation, il existe déjà des fortunes. » (p.47)

    « Les esclaves, Noirs ou mulâtres, mais aussi les péons métis, jouissent ici d’une certaine liberté, contrairement à d’autres régions de l’Amérique ibérique.
    Autre différence avec les villes espagnoles du Nouveau Monde : Buenos Aires n’a pratiqument pas d’encomiendas : moins de quatre cents Indiens sont attribués en théorie aux conquistadores mais ils continuent à vivre en nomades. » (p.48)

    « Plus que dans d’autres régions de l’Amérique hispanique, le Rio de la Plata fut le théâtre d’un conflit permanent entre les autorités civiles et l’Église –ou du moins certains ordres religieux. Au tout début du XVIIe siècle, le gouverneur Hernandarias dénonçait sans grand succès la corruption du clergé : celle des mercédaires, les religieux de l’ordre de la Merci, adonnés au commerce, celle des dominicains, qui oubliaient leurs obligations envers la Couronne, celle, enfin, des jésuites, qui possédaient une quantité considérable d’Indiens. Seuls les franciscains, les premiers qui débarquèrent à Buenos Aires, avaient grâce à ses yeux. » (p.49)

    « Après l’arrivée d’un nouveau gouverneur, Francisco de Cespedes, les rapports avec l’échêvé s’envenimèrent. Cespedes avait l’ambition de démanteler la contrebande, organisée par un « cartel » dirigé par Juan Vergara et d’autres conseillers du cabildo, à qui leurs charges conféraient une certaine impunité. Les besoins de la ville, le prestige et la fortune des commerçants obligèrent le gouverneur à simplement mieux contrôler les transactions financières. Mais Vergara voulait se débarasser de lui et l’accusa d’avoir nommé son fils au conseil municipal, ce qui lui était interdit par ses fonctions. Le gouverneur emprisonna Vergera. Mais comme ce dernier était aussi greffier du Saint-Office, il fut vite libéré par l’évêque, qui excommunia Cespedes. La ville n’attendait que cette occasion pour se rebeller contre l’autorité civile. Les vecinos, armés d’épées et de poignards, parcouraient les rues à la recherche des ennemis de Vergara pour les tuer. Cespedes et l’évêque finirent par se réconcilier et les esprits se calmèrent pour un temps.
    D’autres scandales opposèrent l’Église et les représentants de la Couronne au cours du XVIIe siècle. Après celui de Vergara, le plus retentissant eut pour protagoniste le gouverneur Andrès Robles, accusé par l’évêque d’avoir constitué, avec les jésuites, une société qui tirait profit de la contrebande avec les Hollandais et les Portugais. Robles rejeta la responsabilité sur la Compagnie qu’il accusa d’organiser le trafic de peaux, d’étoffes, de tabac et de yerba mate. Les jésuites se défendirent en expliquant que les Indiens des réductions avaient besoin de numéraire. Les biens de Robles furent saisis : on trouva chez lui plus de 22 000 pesos, preuve de la prospérité de son négoce. Toutefois, le gouverneur qui comptait des amis à la cour d’Espagne, fut absous par Charles II et réhabilité. » (p.50)

    « Le conseil municipal, dont les maigres finances reposaient sur les taxes et la location de terrains. Si les commerçants bâtissaient des fortunes personnelles, le domaine public continuait à manquer d’argent. A la fin du XVIIème siècle, les charges municipales avaient diminué, en nombre et en prestige. » (p.52)
    -Carmen Bernand, chapitre 2 « Vachers, contrebandiers, missionnaires (1618-1777), in Histoire de Buenos Aires, Fayard, coll. Histoire des grandes villes du monde, 1997, 432 pages.





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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

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