L'Hydre et l'Académie

    Julien Freund, L’Essence du politique

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    Johnathan R. Razorback
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    Julien Freund, L’Essence du politique

    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 17 Nov - 21:05

    « On pourrait […] établir un parallèle historico-politique assez significatif entre le joachimisme et le marxisme en ce qui concerne l’autorité qu’ils ont exercée l’un et l’autre sur la société de leur époque. » (p.XI)

    « Toutes les rercherches positives ne supplééront jamais la méditation philosophique ni ne l’exclueront. » (p.XII)
    -Julien Freund, Préface de 1978 à L’Essence du politique, Dalloz, 2004 (1965 pour la première édition), 867 pages, pp.VII-XII.

    « Il y a une essence du politique. Il faut entendre par là que l’on trouve dans toute collectivité politique, quelle qu’elle soit et sans en excepter aucune, des constantes et des réalités immuables qui tiennent à sa nature même et font qu’elle est politique. Ces constantes restent évidemment indépendantes des variations historiques, des contingences spatiales et tomperelles, des régimes et des systèmes politiques. Les modalités d’exercer le pouvoir changent suivant les époues et la conformation particulière de l’unité politique, les rapports entre gouvernants et gouvernés sont différents suivant les constitutions, mais toute politique implique nécessairement un commandement et une obéissance. » (p.1)

    « Il n’y a point de politique sans un ennemi réel ou virtuel. Une pareille proposition risque sans doute de choquer tous ceux qui rêvent de la politique idéale, du gouvernement le meilleur et de la société la plus juste et la plus harmonieuse. C’est avec horreur qu’ils repousseront l’idée que l’inimitié est un présupposé du politique, mais en même temps ils ne verront aucune contradiction à donner leur approbation à la lutte des classes par exemple. […] Autrement dit, il est extrêmement fréquent que ceux-là mêmes qui repoussent la proposition générale : pas de politique sans ennemi, sont les premiers à chercher à imposer aux autres un ennemi particulier : l’impérialiste ou le communiste, le colonialiste ou le nationaliste, le capitaliste ou le socialiste. » (p.1)
    « Analyser l’essence du politique, ce n’est pas étudier la politique en tant qu’activité pratique et contingente qui s’exprime dans des institutions variables et dans des événements historiques de toutes sortes, mais c’est essayer de comprendre le phénomène du politique dans ses caractéristiques propres et distinctives qui le différencient d’autres phénomènes d’ordre collectif comme l’économique, le religieux et trouver les critères positifs et décisifs qui permettent de faire la discrimination entre les relations sociales qui sont proprement politiques et celles qui ne le sont pas. [… ] Ce dont il s’agit ici, c’est de philosophie politique. » (p.2)
    « La question n’est pas de regarder l’activité politique avec les lunettes d’une quelconque doctrine, socialiste, étatiste, jacobine, libérale ou autre, mais de faire porter la réflexion sur les réalités concrètes immédiatement données dans n’importe quelle société politique : l’existence de frontières, d’une armée, d’une police, d’une diplomatie, d’institutions, d’une économie, d’opinions de caractère idéologique ou autre. » (p.3)
    « Sous l’analyse risque de percer à toute instant des préférences et des aversions. Nous essayons cependant de nous en tenir à la rigueur conceptuelle la plus stricte. » (p.4)
    « Comment faut-il entendre la notion d’essence ? On peut, nous semble-il, lui donner deux sens. Dans le premier cas l’étude de l’essence consiste à trouver et élucider les caractéristiques déterminantes et spécifiques d’une notion quelconque. On peut analyser ainsi l’essence de l’autorité, de la valeur, de la norme, du concept, de la logique, de la justice, de l’histoire, de la sociologie, de la métaphysique et de l’essence elle-même. L’approfondissement d’une notion en ce sens comporte une double opération : 1) dégager son ou ses présupposés propres, c’est-à-dire ses éléments caractéristiques et distincts qui font qu’elle ne se laisse pas confondre avec les autres notions et 2) déterminer sa fin, son but ou son intentionalité spécifique. » (p.4)
    « Au deuxième sens, l’essence a un caractère ontologique. Elle définit alors une des orientations et activités vitales ou catégoriques de l’existence humaine, sans lesquelles l’être humain ne serait plus lui-même. Toute essence en ce sens a pour fondement une donné de la nature humaine ; par exemple il y a une politique parce que l’homme est immédiatement un être social, vit dans une collectivité qui constitue pour une grande part la raison de son destin. La société est donc la donnée du politique, comme le besoin est la donnée de l’économique ou la connaissance celle de la science. Dans ce cas il ne s’agit plus seulement d’analyser l’essence du politique et nous dirons même que la politique est une essence. Nous croyons qu’il y a six essences de cette sorte : la politique, l’économie, la religion, la morale, la science et l’art. Comprises en ce deuxième sens les essences se distinguent de ce que nous appelons les dialectiques, comme le droit, la question sociale, l’éducation, etc. La caractéristique de ces dialectiques consiste en ce qu’elles ne se fondent pas sur une donnée de la nature humaine, mais sur deux ou plusieurs essences au sens ontologique. Ainsi le droit a pour fondement la morale et la politique, la question sociale a pour fondement la politique et l’économie. […]
    Le présent travail étudiera le politique au double sens de la notion d’essence. Il montrera d’abord que la politique est une essence qui a pour fondement une donnée de la nature humaine et analysera ensuite les présupposés propres de cette essence, les relations du commandement et de l’obéissance, du privé et du public, de l’ami et de l’ennemi et finalement le but et le moyen spécifique du politique. Il n’abordera pas directement la question de la signification du politique ni celle des dialectiques, car une pareille entreprise exigerait d’abord des analyses analogues des autres essences, en particulier celles de l’économie, de la morale et de la religion. Nous avons l’intention de les étudier ultérieurement. » (p.5)
    « [Je voudrais] remercier ici M. Aron de ses précieux conseils et de la sympathie constante qu’il m’a témoignée au cours de l’élaboration de ce travail. Toute ma reconnaissance va également à M. Carl Schmitt pour les belles journées passées en sa compagnie dans la retraite de Plettenberg –qui est devenu son San Casciano –et au cours desquelles nous avons longuement débattu du politique. J’ai eu deux grands maîtres. » (p.6)
    « Qu’est-ce en effet, qu’une révolution ? Elle est essentiellement et avant tout un événement politique, en dépit de ses fins ultimes d’ordre humanitaire, moral ou autre. Débarassée de ses oripeaux et considérées dans sa matérialité, elle signifie le paroxysme de toutes les grandeurs et de toutes les misères de la politique. Elle est une sorte d’état-limite qui donne une image fugitive et fulgurante de la réalité du phénomène politique. » (p.9)
    « On renoncerait à comprendre l’œuvre de Machiavel ou de Max Weber si l’on résumait leur philosophie dans le pessimisme et si l’on omettait de tenir compte de la « foi » qui animait ces deux auteurs. Un être vraiment désabusé, qui ne se ferait plus aucune illusion sur autrui ou sur la collectivité, ne s’intéresserait pas (ou plus) à la politique. » (p.10)
    « Peu importe la nature de l’action politique, qu’elle soit de gestion ou d’anticipation, qu’elle soit réglementaire ou révolutionnaire, jamais les acteurs ne lui donneront la même significtion, même s’ils sont d’accord sur la matérialité de l’objectif. Les uns considèreront la réalisation de cet objectif comme suffisante en soi, les autres n’y verront qu’une étape vers une fin plus lointaine. Bien que les périodes exceptionnelles ou révolutionnaires donnent plus de relief aux attitudes, il n’existe pas d’entreprise politique qui ne donne lieu à des heurts entre les durs ou maximalistes et les modérés ou attentistes. Il y a toujours des hommes qui ne reculeront devant aucun moyen et d’autres qui refuseront de recourir à des procédés qui contrediraient le sens ultime de leur action. A quoi s’ajoutent les divergences à propos de l’appréciation de la situation et de l’exploitation des possibilités. » (p.13)
    « La quasi-totalité des régimes existant dans le monde ont pour origine une insurrection. » (p.14)
    « L’éventail des doctrines politiques, extrêmement varié dans ses nuances, ne compte qu’un nombre limité d’options fondamentales qui prennent un autre visage suivant les époques et suivant les conditions sociales, économiques, techniques et autres. » (p.16)

    « Toute activité humaine, qu’elle soit religieuse, économique, technique ou autre, tend à déborder les limites de ses fonctions spécifiques et, suivant les époques, tantôt l’une tantôt l’autre de ces activités acquiert la prépondérance culturelle et jouit du prestige d’une idée-force. De même, il y aura toujours des philosophes pour considérer qu’ « en dernière analyse » l’un ou l’autre de ces principes explique tout. Il semble donc qu’à se lancer dans une discussion sur le fondement ultime des choses on ouvre une querelle sans fin : en effet, il faudrait avoir résolu préalablement le problème des séries causales, celui de la cause première et aussi celui des transformations qualitatives à partir d’un principe unique originel. Dans l’état atuel des choses, ces explications unilatérales manquent elles-mêmes de fondement. Il est vrai, pendant de longues périodes de l’histoire, la religion a été la force apparemment prépondérante ; depuis deux siècles ce rôle semble dévolu à l’économie, bien que l’on puisse déjà pressentir l’importance future de la technique. Toutefois, à regarder les choses de près, on constate que le rayonnement de ces diverses activités n’a été ou n’est possible que parce qu’elles ont utilisé le levier politique. En dépit de la méfiance doctrinale à l’égard de la politique, le libéralisme par exemple doit son succès en grande partie au fait que les libéraux détenaient le pouvoir. Le programme économique du socialisme a été appliqué dans divers pays parce que des partisans de cette doctrine sont parvenus au pouvoir légalement ou par la force. Ne conviendrait-il pas alors de voir dans le politique le facteur déterminant « en dernière analyse » ou du moins ne pourrait-on pas parler d’un primat de la politique ? » (p.18)
    « La politique vise l’homme globalement pisqu’elle possède la prérogative exceptionnelle de la violence physique légitime. Elle détient (généralement de façon exclusive) le droit de vie et de mort, elle peut exiger de l’individu le sacrifice suprême pour défendre la collectivité, elle lui commande de tuer l’ennemi. C’est aussi le pouvoir politique qui dispose de la puissance la plus grande et c’est à lui qu’appartient la décision ultime. Suivant que la politique d’un pays est heureuse ou malheureuse, la collectivité toute entière jouit de la sécurité ou se trouve précipitée dans la détresse. De plus, la politique a les moyens de pénétrer partout car, bien qu’il y ait des questions qui sont pour ainsi dire regulièrement politique, il n’y a cependant pas de secteur de la vie humaine qui, au cours de l’histoire, n’ait subi l’emprise du politique. » (p.19)

    « Si envahissante que soit l’activité politique, il y a toujours eu, sous tous les régimes, des zones variables qui échappaient à son contrôle et à sa puissance. » (p.19-20)

    « Nier la nature humaine, c’est nier la possibilité d’une science de l’homme, car ce serait vouloir faire la science d’une réalité sans réalité puisqu’elle serait sans cesse autre. […] Aucun état n’est durable, seule la nature dure, sinon rien n’arriverait. » (p.20-21)

    « Il est dans la nature des choses que l’homme agisse politiquement. » (p.21)

    « Il est dans la nature de l’homme de vivre en société et de l’organiser politiquement […] Le politique est essence et non convention. […] Chercher à remonter au-delà du politique ou au-delà de la société signifierait vouloir remonter au-delà de l’homme. » (p.24)

    « Le politique est une essence et comme tel il donne lieu à une activité spécifique indéfinie ; la société au contraire est une condition existentielle qui impose à l’homme, comme tout milieu, une limitation et une finitude. Vivre en société signifie donc du point de vue politique qu’il incombe à l’homme de l’organiser et de la réorganiser sans cesse en fonction de l’évolution de l’humanité, déterminée par le développement discordant des diverses activités humaines. » (p.25)

    « On ne saurait expliquer totalement par l’histoire ni la société ni ses manifestations. » (p.27)

    « Nous savons que l’homme n’a pas toujours vécu au sein d’un Etat […] On ne saurait cependant pas dire que l’humanité pré-étatique était apolitique, car en ces temps les hommes vivaient au sein de tribus ou de familles qui étaient investies des attributs politiques, sous une forme variable suivant les peuplades considérées. » (p.29)

    « La plupart de ces théoriciens [contractualistes] ont admis une sociabilité naturelle, ce qui laisse supposer que la notion d’ « état de nature » qui servait de base de départ à leur démonstration ne visait pas à nier la société comme fait de nature ni à en faire une simple convention, mais uniquement à déterminer ce qu’il y a de conventionnel dans la société. Autrement dit, ils admettaient que, s’il y a société, il y a nécessairement aussi un commandement par exemple, mais la nature ne désigne pas le titulaire du commandement, c’est-à-dire seule forme des régimes est conventionnelle. Nul, en effet, n’est soumis à un être désigné par la nature : c’est ce qu’ils appellaient l’égalité naturelle. Il est donc possible de modifier les régimes et surtout d’instituer un autre que celui qui, par tradition, se maintenant alors en Europe. La théorie de l’ « état de nature » avait donc un caractère polémique dans la mesure où elle fournissait des armes et des arguments pour combattre l’idée du gouvernement par droit divin. » (p.29)

    « L’objectif commun au libéralisme et au socialisme est de clôturer la politique afin de laisser libre champ aux réformes sociales spontanées ou dirigées. En fait, jamais peut-être l’empire de la politique n’a été si vaste ni si inquiétant que de nos jours ; mais une autre question se pose : peut-on procéder à des réformes sociales profondes autrement que par les voies politiques ? » (p.34)

    « Bien que la société soit politique par elle-même, on ne saurait en tirer la conclusion que tout le social est de nature politique. […] A la rigueur, toute relation sociale se laisse politiser, mais toute relation sociale n’est pas spécifiquement politique. » (p.36)

    « Comme essence le politique est une puissance de la société que la politique traduit en actes concrets et contingents d’organisation. » (p.36)

    « L’unité politique est partitive, c’est-à-dire qu’elle n’unifie jamais la société humaine globalement, mais une société déterminée. C’est que, politiquement, il n’existe pas de société universelle, parce que, comme nous le verrons, en vertu de ses présupposés, la politique n’a pas de vocation universaliste comme la religion, la science, la morale ou l’art. Elle unifie un groupe en l’opposant à d’autres groupes. » (p.37)

    « Contrairement à la loi morale, ouverte sur l’humanité, la loi politique est toujours particulière de par sa nature conventionnelle. Il n’y a pas de conventions sur l’universel. Traverser une frontière, c’est le plus souvent être dépayé (au sens plein du terme), parce qu’on entre dans une sorte d’autre monde avec d’autres institutions, d’autres coutumes, d’autres modes de vie, un autre esprit. La frontière exclut le reste. C’est elle qui donne un sens à l’acte de guerre, c’est elle qui définit l’étranger, c’est elle aussi qui détermine les situations qui désorientent l’être humain et le troublent parfois jusqu’au plus profond de lui-même : celle de l’exilé, du banni, du proscrit, du réfugié, de l’expulsé, de l’émigré, du déporté, etc. » (p.39)

    « Une société qui n’a plus conscience de défendre un bien commun qui lui est particulier, c’est-à-dire toute société qui renonce à son originalité, perd du même coup toute cohésion interne, se disperse lentement et se trouve condamné à plus ou moins longue échéance à subir la loi extérieure. Le particularisme est une condition vitale de toute société politique. Il est toutefois aussi difficile de cerner conceptuellement la notion de bien commun que celle de santé. » (p.39)

    « La géo-politique constitue un chapitre important de toute science politique. » (p.41)

    « Entre politique et morale il y a une différence d’essence. L’une n’est pas le prolongement ni l’aboutissement ni le couronnement de l’autre. Il peut y avoir entre les deux accords dialectique sur certains points, mais le conflit possible reste aux aguets. » (p.42)

    « Le politique […] n’obéit pas aux désirs et aux fantaisies de l’homme, qui ne peut pas faire qu’il ne soit pas ou bien qu’il soit autre chose que ce qu’il est. » (p.45)

    « Le réactionnaire veut également quelque chose d’autre, au moins aussi passionnément que le progressiste. » (p.47)

    « Le politique ne se laisse pas justifier. Il est seulement possible de justifier telle ou telle forme de pouvoir, par exemple la démocracie, parce qu’il existe des raisons de préférer ce régime à d’autres. Mais le politique ne saurait faire l’objet d’un choix, sinon il dépendrait de l’homme d’être ou non un animal politique. » (p.47)

    « [Hobbes et Rousseau] n’ont jamais affirmé que les hommes se sont liés hitoriquement ou empiriquement par un contrat. […] Du même coup tombe toute une série d’objections, souvent adressées à ces auteurs, concernant la non-historicité du pacte social. » (p.55)

    « Ce sont sans doute les monarchomaques qui, les premiers, ont fondé la politique sur un pacte, en particulier l’auteur supposé des Vindiciae contra tyrannos, Duplessis-Mornay. » (p.56)

    « Sous les apparences d’une pensée plus tolérante, Rousseau ne contredit pas Hobbes. » (p.59)

    « Dès que l’on oppose société et nature à la manière des théories du contrat, on est logiquement amené à faire du politique une altération ou une aliénation de la nature humaine. Par le passage de l’état de nature à l’état civil ou politique, l’homme serait devenu autre, il se serait en quelque sorte « dénaturé » suivant l’expression de Rousseau. » (p.61)

    « Si le corps politique est un pur « être conventionnel » et une « création artificielle » de l’homme, on comprend aisément que les ouvrages qui traitent de cette question fassent de la société et du politique une œuvre de la raison, de la raison essentiellement utilitaire. » (p.61)

    « La grande difficulté du marxisme réside dans le fait que, tout en affirmant théoriquement que seule la fin de l’aliénation économique abolira le politique, il s’est engagé dans la voie révolutionnaire, pensant pouvoir supprimer le politique par les voies du politique. D’où les nombreuses contradictions d’une théorie qui affirme pouvoir les résoudre toutes. » (p.68)

    « [Pour Marx], le politique appartient seulement à l’historicité de l’homme, non à sa nature. » (p.70)

    « La politique n’a de signification dans le marxisme que parce qu’il est pris entre un mythe originel et une utopie finale. En effet, l’aliénation suppose d’abord un état antérieur qualifié de légitime, de juste et de naturel, sinon elle n’aurait pas de sens, car il ne peut y avoir altération que par rapport à une situation antérieure, et d’autre part un état ultérieur désaliéné qui retrouvera, sous d’autres formes, la pureté originelle. C’est le même processus qui a permis à Rousseau de retrouver, par l’aliénation, dans l’état civil la liberté originelle de l’état de nature. » (p.76)

    « Il n’est pas non plus possible de faire dériver le politique d’un phénomène soi-disant plus originaire que lui. Au contraire, toutes les essences sont également originaires ; aucune ne s’explique par une autre, mais chacune peut se comprendre en elle-même. » (p.78)

    « Pas plus […] qu’il n’est possible d’expliquer l’essence de la science ou ses fondements par les moyens ordinaires de la méthode scientifique proprement dite ni l’essence des mathématiques par la voie de la démonstration mathématique ni l’essence de la religion par les diverses pratiques religieuses, il n’est pas non plus possible d’expliquer politiquement le politique, c’est-à-dire par les moyens même que l’activité politique utilise. Dans tous ces cas nous sommes obligés d’avoir recours à la philosophie, car seule elle est réflexion sur les fondements ou présupposés. » (p.83)

    « Toute essence, parce qu’elle n’est pas une entité abstraite, apparaît aux hommes d’une époque comme liée à une forme particulière, mais cette forme particulière ou la somme de toutes les formes possibles ne suffisent pas à la déterminer dans toute sa réalité. L’essence de l’économique par exemple ne se réduit pas à la libre entreprise ou au dirigisme. La disparition de la démocratie n’interrompt pas l’activité politique, pas plus que le déclin du romantisme n’a entraîné la suppression de l’activité artistique. Il est enfin d’autres concepts qui définissent nécessairement, invariablement et immuablement une essence au sens où leur dissolution entraînerait l’abolition de l’essence elle-même. […] Si nous supprimons par exemple la relation de commandement et d’obéissance, nous supprimons la politique. » (p.84)

    « L’essentiel est de savoir que, s’il peut y avoir commandement sans politique, il n’y a pas de politique sans commandement. […] Le fait qu’un présupposé est propre à une essence ne signifie pas qu’il lui appartient exclusivement » (p.85)

    « Chaque fois qu’il y a politique il y a présence d’un ennemi ainsi que de la relation du commandement et de l’obéissance. » (p.86)

    « Toute solution suscite de nouveaux problèmes et ainsi de suite à l’infini. » (p.89)

    « Toute activité politique se donne invariablement une fin extra-politique. » (p.92)

    « Il y a des révolutions politiques, il n’y a pas de révolution dans le politique. » (p.93)

    « Il y a trois présupposés de l’essence du politique :
    -la relation du commandement et de l’obéissance,
    -la relation du privé et du public.
    -la relation de l’ami et de l’ennemi.
    Ce tableau appelle quelques remarques.
    A) La relation de commandement et d’obéissance constitue le présupposé de base du politique en général. Celle du privé et du public commande plutôt la politique intérieure et celle de l’ami et de l’ennemi la politique extérieure.
    B) Toute activité humaine divise, de son point de vue, l’univers humain en deux catégories de relations contraires. Ainsi la religion partage les objets en sacrés et profanes, la morale divise les actions en bonnes et mauvaises, l’esthétique sépare les œuvres en belles et laides et la science divine les connaissances en vraies et fausses. Chacune de ces divisions est spécifique, c’est-à-dire elles ne correspondent pas, au sens où le vrai pourrait être identique au bien et au beau ou inversement. » (p.94)

    « De même que le bien et le mal ne sont pas définis d’avance et que seule l’action une fois accomplis se révèle comme bonne ou mauvaise, de même la relation du commandement et de l’obéissance ne décide pas à l’avance qui doit commander et qui doit obéir. Elle n’affirme donc nullement qu’il y a des hommes nés pour commander et d’autres pour obéir, mais seulement que partout où l’on rencontre un rapport politique, celui-ci a nécessairement pour condition la relation du commandement et de l’obéissance. » (p.95)

    « Le rôle du présupposé, du privé et du public ainsi que celui de l’ami et de l’ennemi est […] de faire la séparation entre ce qui est politique et ce qui ne l’est pas, étant bien entendu que la ligne de démarcation varie avec les régimes, les situations et les époques. […] Les couples du privé-public et de l’ami-ennemi sont les présupposés qui conditionnent non le politique en général, mais les buts de l’activité politique, ceux-ci consistant d’une part en l’organisation intérieure de la collectivité et d’autre part en sa défense contre les collectivités extérieures. » (p.96)

    « Le privé […] tel que nous le concevons, n’est pas la négation du public ou inversement. Chacun de ces deux concepts est détermination positive et constante d’une sphère spécifique et autonome de l’activité humaine sans espoir d’une reconciliation entre eux. A certaines époques le public élargit son domaine au détriment du privé tandis qu’à d’autres le privé réaffirme ses droits face au public. Ce processus est sans fin et les modalités contingentes qu’il adopte au cours du temps constituent l’histoire. Jamais l’un des termes ne se laisse définitivement absorber par l’autre ; il n’y a pas non plus de suspension de leur contradiction au terme d’un développement historique de l’humanité ou d’un progrès culturel de l’esprit. La contradiction durera aussi longtemps que l’homme restera homme. » (p.97)

    « Platon a sans doute été un des premiers philosophes à mettre l’accent sur la corrélation intrinsèque entre commandement et politique, quand il définissait la politique comme une « science directive » ou « science du commandement ». » (p.101)

    « Un fondement ne se justifie pas, sinon il cesse d’être un fondement. » (p.104)

    « Commandement et obéissance font qu’il y a politique. On peut déplorer qu’il en soit ainsi, mais à quoi bon protester contre l’inévitable ? » (p.104)

    « En elle-même […] la politique n’est ni libérale ni socialiste, ni tyrannique ni démocratique, elle le devient par la manière dont on use du commandement et de l’obéissance. […] L’essentiel est de ne pas dissimuler la réalité qui veut que politiquement on ne peut atteindre ces fins en dehors du commandement et de l’obéissance. » (p.104)

    « Il en est du commandement politique comme de toute autre espèce de commandement : il consiste en la relation hiérarchique qui s’établit au sein d’un groupe par la puissance qu’une volonté particulière exerce sur d’autres volontés particulières et façonne par là la cohésion du groupe. Nous appelons chef celui qui possède la prérogative du commandement et autorité l’aptitude à se montrer à la hauteur des tâches que comporte la fonction que l’on occupe. » (p.108)

    « L’autorité du commandement ne se mesure pas seulement à la capacité de fortifier ou de maintenir la cohésion au sein de l’organisation dont il est responsable, mais aussi à l’habileté à semer la discorde chez les adversaires, à les mettre dans l’embarras ou dans une position d’infériorité. » (p.109)

    « En dépit de toutes les précautions constitutionnelles et réglementaires on ne peut empêcher qu’à la base du commandement il y a la volonté personnelle. » (p.111)

    « Ce ne sont pas les autres qui en général décident des buts de l’activité politique concrète, mais celui qui commande. Certes dans une démocratie fondée sur le suffrage universel et la souveraineté populaire les citoyens sont en prince censés d’en décider ; néanmoins, une fois que la majorité s’est exprimée, c’est le commandement qui en assure l’exécution et tout contrevenant s’expose à la contraine. » (p.113)
    « Il n’y a certes de commandement effectif que reconnu par les autres, peu importe les motifs de cette reconnaissance : le charisme, l’hommage du vassal, le respect de l’autorité, la tradition, la légalité ou la peur de la contrainte. Toutefois, la capacité de commander reste indépendante de ces motifs ; elle suppose que le chef ou le dirigeant est animé de l’instinct de domination, de la volonté de puissance. » (p.114)
    « Il résulte de tout cela que le commandement comporte toujours une part d’arbitraire. Cela est vrai de toute volonté, mais sans atteindre aux proportions du commandement qui, par la nature des choses, détermine le destin de toute une collectivité. » (p.114)
    « Faire la paix est tout autre chose qu’être pacifiste. » (p.115)
    « La première erreur à éviter est de croire que tout le politique est juridifiable, que le droit est coextensif à la politique. Il y a un domaine spécifique du droit et un autre de la politique qui ne coïncident pas, d’où conflits possibles entre les deux. » (p.119)
    « Le souverain est extérieur au droit, mais encore au-delà du droit et […] il peut se décider contre le droit, contre la morale, bref contre toute espèce de normes, sa propre volonté se prenant elle-même pour norme absolue. » (p.121)
    « On attribue la souveraineté à des personnes morales comme le peuple, la nation ou la classe, c’est-à-dire des entités en deviennent les dépositaires qui ne l’exercent que fictivement et non réellement, sauf en de très rares occasions. La difficulté tient à ce que le droit a besoin, pour fonder une règle, d’une continuité dans le temps, sans laquelle il n’y aurait pas de normes ; et, si la fiction préserve cette continuité, il optera pour la fiction. Politiquement cependant, le véritable dépositaire de la souveraineté est celui qui l’exerce effectivement. » (p.122)
    « Est souverain non pas seulement celui qui décide de la situation d’exception, mais en cas de situation exceptionnelle. » (p.126)
    « La souveraineté n’est pas née avec l’Etat moderne et destinée à disparaître avec lui. Elle est inhérente à l’exercice du commandement politique. » (p.127)
    « Ce qui est moralement juste est loin de s’identifier à ce qui est bon politiquement. » (p.130)
    « Il n’y a pas de rapport logique entre le développement d’une puissance et l’accumulation de moyens matériels. » (p.136)
    « La puissance n’est pas la force. Celle-ci est matérielle et mesurable. La force d’un pays est constituée par le nombre de ses régiments et divisions, par ses effectifs de police et la quantité des ressources industrielles, économiques et techniques. Il est vrai, la force peut faire illusion quand à la puissance. Néanmoins, le volume des forces n’est pas nécessairement signe de puissance si la cohésion et l’énergie font défaut. L’effondrement de l’Empire de Napoléon III au début de la guerre de 1870 n’en est qu’un des multiples exemples. » (p.138)
    « La puissance consiste en une volonté s’exerçant sur d’autres volontés et capables de faire éventuellement céder leur résistance. » (p.140)
    « L’homme du commandement est l’homme de l’ordre, non celui du faire, du travail, de la production : il fait faire. » (p.140)
    « Un corps politique n’a de raison d’être que s’il se donne des buts politiques. » (p.141)
    « [Max Weber] a distingué trois types de domination : charismatique, traditionnel et légal. Cette classification commode est pourtant loin d’être exhaustive. Elle ne tient pas compte, par exemple, d’un fondement qui a acquis depuis quelques décennies une valeur croissante : le type idéologique. A vrai dire, les fondements de la puissance et de la domination sont extrêmement variés ; ils sont de nature rationnelle et irrationnelle et même ils sont loin d’être purement politiques. L’intérêt et les réalisations économiques jouent un rôle au même titre que les motifs religieux et moraux et, suivant les époques, l’une des raisons tend à éclipser les autres. » (p.142)
    « Nulle part il n’y a de commandement qui s’en exempte [de la contrainte] ou n’en use au moins comme d’une menace. Il s’ensuit que du moment que le commandement est un présupposé du politique et que la puissance consiste dans le pouvoir d’imposer sa propre volonté à un groupe, au besoin en utilisant la contrainte contre les récalcitrants, la politique est inévitablement et sera toujours une domination de l’homme sur l’autre. » (p.142)
    « Le commandement n’a pas […] de vocation directement scientifique ou morale. Ce n’est pas à lui de dire qu’elle est la vérité ou quel est le bien. Cette tâche incombe à d’autres essences, à la science et à l’éthique, sans considération de leurs conflits possibles avec la puissance politique. Le rôle du commandement est proprement politique et consiste à préserver l’ordre et la cohésion de la collectivité par les moyens offensifs ou défensifs appropriés. […]
    Evidemment il est souhaitable de voir les finances entre les mains d’un grand argentier à la fois capable et intègre. Néanmoins, s’il fallait choisir entre un candidat au ministère des finances possédant un grand talent mais qui, à l’occasion, ne manquerait pas de tirer un profit personnel de ses capacités et un autre candidat connu pour son honnêteté exemplaire mais de compétence médiocre, il est indiscutable, que, politiquement, on devrait accorder la faveur au premier. En effet, pour une collectivité, la prospérité économique et financière générale importe plus sue l’honnêteté d’un homme. Que vaut du point de vue politique l’histoire anecdotique des maîtresses de Talleyrand à côté de ses qualités diplomatiques dont la collectivité a bénéficié ? Il ne saurait en aucun cas être question ici de mépriser ou de ridiculiser les vertus de sincérité, d’austérité ou de charité, elles ne sont cependant pas comme telles des attributs spécifiques de l’homme politique. […] Il y a quelque chose de tragique parfois dans le destin d’un homme d’Etat : il doit savoir se dévouer dans la dureté, quitte à devenir un meurtrier en puissance pour le salut de la cité. » (p.145)
    « On peut parler d’une espèce de malédiction qui pèse sur le commandement. Il est, en effet, rare qu’une action politique atteigne les objetifs visés au départ : la réussite finale est souvent d’un autre ordre que celui prévu initialement. » (p.146)
    « Il n’y a donc pas de rapport nécessaire entre les vertus morales d’un homme et ses capacités politiques. » (p.148)
    « Nous entendons par obéissance l’acte qui consiste à se soumettre, dans l’intérêt d’une activité commune donnée, à la volonté d’autrui, à exécuter ses ordres ou à conformer le comportement à ses règlements. Cette définition générale convient à toutes les formes d’obéissance, politiques ou non politiques. Elle indique que tout le monde ne commande ni n’obéit en même dans tous les secteurs de l’activité humaine. Ainsi, le maître qui exige dans sa classe l’obéissance des élèves, obéit à son tour à ses supérieurs hiérarchiques, en tant qu’il est fonctionnaire d’une administration, ou encore il remplit bon gré mal gré ses devoirs de citoyens (il se soumet aux obligations militaires, il paie ses impôts, etc.). Du fait même que chacun de nous est, volontairement ou par la force des choses, membre de divers groupements autonomes ou hétéronomes (famille, entreprise administrative, commerciale, industrielle ou autre, syndicat professionnel, asspciation d’intérêt, parti politique) et qu’il entre inévitablement en contact avec d’autres hommes, ne serait-ce que pour traverser une rue encombrée, on peut affirmer qu’il n’existe sans doute pas d’individu qui n’obéisse ici ou là, même si par ailleurs il exerce une fonction de direction. Aller pendant les vacances dans un hôtel ou fréquenter un terrain de camping, c’est se plier à des règlements notifiés explicitement ou acceptés tacitement. Dans la plupart des cas, l’obéissance consiste à conformer sa conduite à un certain nombre de normes générales sans lesquelles aucune coexistence n’est possible. En ce sens là, on peut la considérer comme une simple résignation ou une discipline subie.
    S’en tenir à cette soumission passive, c’est passer à côté de la véritable question. Reprenons l’exemple du maître et des élèves. Si le premier exige l’obéissance ce n’est pas pour elle-même, comme si la discipline constituait une fin en soi, mais pour se donner les moyens d’accomplir sa tâche. Cette grâce à l’obéissance et à l’ordre qui en résulte que l’enfant apprend et que s’accomplit le but en vue duquel le maître et les élèves sont réunis au même endroit. C’est également l’avis des élèves. Bien sûr, ils profitent de toutes les occasions immédiates pour essayer de perturber la classe, mais ils n’auront que mépris pour le professeur qui se laisse chahuter, qui leur fait perdre leur temps qu’ils tuent alors à leur manière. On voit tout de suite par cet exemple que l’obéissance n’est pas cette simple passivité ou résignation qu’on se plaît à décrire, mais participation à une œuvre commune. Elle signifie collaboration à une tâche dont les fins peuvent être immanentes ou transcendantes au travail qu’on a accomplit. L’obéissance est donc aussi exécution, comme nous l’avons marqué dans notre définition. Il en est de même de l’obéissance en politique. » (p.154-155)
    « Nous sommes maintenant en mesure de pénétrer au cœur même de l’obéissance. Parce que sa tâche est d’exécuter et de réaliser concrètement l’œuvre elle est essentiellement, du point de vue conceptuel, acte, à l’opposé du commandement qui appartient à la sphère du possible et de la virtualité. […] Commander, c’est donner un ordre en vue de quelque chose ; obéir, c’est recevoir cet ordre et l’exécuter. » (p.155)
    « L’obéissance reste elle aussi une volonté, mais de nature hétéronome. » (p.156)
    « L’obéissance politique n’implique pas le consentement des citoyens au sens d’une adhésion intime ou d’une conversion personnelle aux vues et à la doctrine du commandement, mais uniquement la reconnaissance et l’acceptation tacite et extérieure de son institution. Un minimum de confiance est cependant indispensable, sinon la reconnaissance extérieure est elle-même impossible. On peut donc combattre au sein d’un parti ou par d’autres voies –celles de la presse ou des associations- la cause ou l’action d’un gouvernement tout en obéissant formellement aux lois et aux ordres du pouvoir établi. La soumission qu’implique l’obéissance n’est pas total asservissement, mais respect d’une discipline nécessaire sans laquelle la cohésion de la collectivité serait inexistante et même la liberté de critique perdrait toute signification. » (p.158)
    « En politique on ne choisit pas d’obéir, il le faut. » (p.159)
    « L’obéissance politique n’est pas non plus cet avilissement et cette usurpation que dénonce la fausse conception du démocratisme libertaire, hostile à tout commandement et à toute obéissance. » (p.160)
    « Il s’en faut de beaucoup que toutes les banalités soient ridicules et stériles. » (p.166)
    « En politique, les intentions ne sont que futilités si aucune puissance ne les soutient. » (p.167)
    « Aucun obéissance n’est à l’abri de la révolte. Sans la possibilité de la dissidence la soumission ne serait qu’un mouvement purement mécanique. […] Au demeurant il y a toujours moyen de désobéir même sous la plus terrible des oppressions pourvu qu’on prenne le parti d’accepter la mort plutôt que de céder. » (p.170)
    « Ce serait une ineptie que de rejeter sans autre forme de procès l’anarchisme. Cette doctrine mérite de retenir l’attention pour toutes sortes de raisons théoriques, tant parce qu’elle nous force à prendre conscience d’une manière insolite de nos problèmes habituels que parce qu’elle démasque nos préjugés et nous aide à comprendre la part d’arbitraire qu’il y a dans toutes les activités humaines. » (p.171)
    « On ne peut pas s’incliner soi-même devant la puissance qu’on exerce sur autrui. A l’opposé de Rousseau, Kant a très bien vu que l’autonomie n’a de sens qu’en morale. » (p.173)
    « Dès lors que la révolte se prend elle-même pour fin, le nihilisme est la conséquence logique, car il n’existe d’autre issue pour la pure négativité que le suicide ou le meurtre. » (p.173)
    « La désobéissance signifie l’irruption de l’antagonisme des essences à l’intérieur de la sphère du politique. » (p.176)
    « La confusion entre politique et morale est peut-être nécessaire à toute entrprise politique qu’elle soit de commandement ou de révolte. » (p.179)
    « A l’exception des anarchistes et de quelques écrivains isolés comme l’auteur du Réveille-Matin des Français et de leurs voisins (1573) ou encore Mably (Des droits et des devoirs du citoyen), les théoriciens politiques refusent en général le droit de désobéissance ou de révolte au particulier individuellement et l’accordent au peuple ou à une portion du peuple, sous forme du droit de résistance. » (p.179)
    « La tendance à l’oppression est enracinée dans tout pouvoir et, comme Locke l’a bien vu, le régime d’assemblée lui-même peut devenir tyrannique. » (p.185)
    « Luther n’admettait en aucun cas la rébellion, même pour défendre une cause juste. » (p.185)
    « La violence est au cœur du politique et il semble exclu qu’il puisse se débarrasser, avec le temps, de ce péché originel. » (p.189)
    « L’insurrection est une manifestation de puissance politique et non un droit. » (p.191)
    « La position de Spinoza aboutit à un véritable divorce entre pensée et action […] Ce que Spinoza préconise, c’est la liberté inconditionnelle de la raison ou la tolérance en contre-partie d’une obéissance inconditionnelle au pouvoir, puisqu’il va jusqu’à condamner non seulement le droit de résistance, mais même le tyrannicide. C’est dans ces conditions qu’il est possible de dire que la fin de l’Etat n’est pas seulement la sécurité, mais aussi la liberté. Il entend par là l’usage de la libre raison dans la sphère des choses spéculatives avec interdiction absolue de prolonger celles-ci dans la sphère de l’action. » (p.193)
    « Kant sépare lui aussi le domaine de la pensée et de l’action et affirme le caractère irrévocable de l’obéissance politique. » (p.198)
    « Il est […] contraire au concept et à l’esprit de la critique de se laisser confiner dans les limites fixées d’avance, sous peine de perdre sa substance et sa raison d’être. […] Toute pensée véhicule nécessairement des prises de position implicites ou inconscientes. » (p.199)
    « Qu’est-ce qu’un régime, sinon la traduction politique d’une conception générale du monde, c’est-à-dire un choix de certaines idées contre d’autres ? » (p.214)
    « Même une constitution est un ensemble philosophique plus ou moins cohérent avant d’être juridique. Le droit n’est que l’instrument technique qui permet à la politique d’axiomatiser cette philosophie. » (p.218)
    « En faisant une loi, le législateur se propose un but déterminé : résoudre un conflit, donner satisfaction à des revendications, aménager avec plus de cohérence un secteur de la vie collective, bref dominer toutes sortes de problèmes qui surgissent au cours du développement même de l’ordre sous l’effet des variations des conditions. Cela signifie que la loi n’est pas à déduire rationnellement de principes préexistants : elle est imposée par une autorité dont le rôle est de faire face à des situations et de prévenir les obstacles. » (p.231)
    « [La loi] est une convention, non point au sens d’un contrat ou d’un accord mutuel entre diverses parties, mais à celui du consentement par l’obéissance. » (p.237)
    « Il faut obéir à la loi parce qu’elle est la loi, sinon il n’y aurait jamais d’ordre, car il n’existe pas de terme aux discussions portant sur la justice, l’égalité et la liberté. » (p.239)
    « La morale ne saurait jouer le rôle de souveraine en politique. » (p.240)
    « Divers théoriciens des dictatures, en particulier sous le régime nazi, se sont expressément réclamés de la théorie de la loi développée dans le Contrat social. » (p.243)
    « Il y a de la raison dans la politique parce que, à l’instar de toutes les autres essences, elle est la source d’une activité ordonnatrice et normative, dont le but est d’harmoniser le mieux possible les relations humaines au sein de la collectivité. » (p.269)
    -Julien Freund, L’Essence du politique, Dalloz, 2004 (1965 pour la première édition), 867 pages.

    « Le changement se définit relativement à des invariants, sinon nous ne pourrions même pas l’appréhender. » (p.816)

    « Être machiavélien, c’est adopter un style théorique de pensée, sans concessions aux comédies moralisatrices d’un quelconque pouvoir. Ce n’est pas être immoral, mais précisément essayer entre autres de déterminer avec la plus grande perspicacité possible la nature des relations entre la morale et la politique. » (p.818)

    « Dans un certain sens le théologien et le journaliste répondent au même archétype, celui de personnes qui se mêlent de tout, du fait divers jusqu’à la paix mondiale. » (p.822)

    « Chacun est libre de faire du sport ou de n’en pas faire, d’assister à des matchs ou de s’en désintéresser totalement. Qu’il s’agisse de la famille, créee par la libre décision des époux, des associations culturelles, professionnelles ou ecclésiales, le privé est le lieu de nos libres choix. Dans une société non despotique, il signifie qu’il existe légitiment des zones non politiques qui échappent aux contraintes et au contrôle du politique. » (p.822-823)

    « La distinction entre gauche et droite est d’ordre polémique et électoral, elle ne détermine pas des catégories politiques essentielles. » (p.825)

    « Seule une société dans laquelle le conflit est possible est une société libre. La paix à tout prix est de ce point de vue une idée néfaste et tyrannoïde. Il en est de même de celle de l’égalité au sens de l’égalitarisme. En effet, une société égalitaire ne peut être qu’une société oppressive. » (p.828)
    -Julien Freund, Appendice de 1986 à la troisième édition de L’Essence du politique, Dalloz, 2004 (1965 pour la première édition), 867 pages, pp.813-828.

    « La caste des intellectuels ne ressemble nullement à un camp retranché d’esprits libres. Le sens des libertés et l’exercice de la pensée libre n’auront été illustrés que par une minorité d’entre eux. Le conformisme extrémiste a constitué la passion dominante des « intellectuels » engagés à la française, des années Barrès-Maurras aux années Sartre-Foucault. Entretemps, les années Gide-communisme et les années Brasillach-fascisme. » (p.867)

    « Freund était également un lecteur d’Ellul, auquel il a rendu hommage par un bel article sur « l’aliénation ». » (note 4. P.867)
    -Pierre-André Taguieff, « Julien Freund, penseur du politique », postface à Julien Freund, L’Essence du politique, Dalloz, 2004 (1965 pour la première édition), 867 pages.



    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Mar 5 Juin - 17:30, édité 1 fois


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Re: Julien Freund, L’Essence du politique

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 27 Jan - 15:00

    http://theatrum-belli.org/la-negation-de-l-ennemi/

    Conséquences de la négation de l’ennemi

    Il ne faudrait pas jeter la pierre au seul marxisme par exemple, car, par certains côtés, il est un enfant du libéralisme dont l’un des principes essentiels est justement la négation de l’ennemi politique pour ne laisser subsister que les concurrents économiques. Il n’est pas nécessaire de refaire, ici, du point de vue qui nous intéresse la critique de cette doctrine, Carl Schmitt l’ayant faite avec une rare pénétration. (…) Prenons simplement en bloc l’ensemble de la situation internationale telle qu’elle résulte des relations internationales instituées au lendemain de la guerre 1914-1918 (Traité de Versailles, Pacte Briand-Kellog, et SDN) ou au lendemain de la guerre de 1939-1945 (Procès de Nuremberg, ONU, etc.). Pour prévenir tout malentendu, disons tout de suite qu’il est hors de question de fournir ici une quelconque justification, même indirecte, aux atrocités de l’hitlérisme. Il s’agit seulement de saisir les erreurs commises par les rédacteurs des conventions internationales précitées, justement parce qu’elles s’inspirent de la négation de l’ennemi. Ce n’est pas parce que le nazisme est condamnable que la politique de ses vainqueurs est bonne.

    Le traité de Versailles a rompu avec la tradition diplomatique normale et seule politiquement logique, en refusant de négocier avec le vaincu et en lui imposant purement et simplement les conditions du vainqueur. L’ennemi était nié puisqu’il perdait sa qualité d’interlocuteur politique pour devenir un coupable du point de vue d’une idéologie morale. Du même coup le traité de paix perdait toute signification, et la paix elle-même, puisqu’elle n’était plus une convention ou un contrat entre le vainqueur et le vaincu, prenait l’allure d’une condamnation prononcée par le procureur. Faute d’ennemi politique, le droit international perdait lui aussi sa signification pour devenir une espèce de droit pénal et criminel. Le pacte Briand-Kellog mettait la guerre hors-la-loi et tendait de ce fait, au moins théoriquement, à la suppression de l’ennemi. Il est vrai, ce traité condamnait seulement la guerre comme moyen de résoudre les différends internationaux et l’interdisait comme instrument de la politique nationale entre les États. Par contre, il sauvegardait le droit de légitime défense des États signataires et autorisait même l’emploi de la force en dehors de toute déclaration de guerre. N’insistons pas sur l’hypocrisie de cette dernière clause qui permettait à certains juristes de déclarer que l’entrée des troupes japonaises en Mandchourie en 1932 n’était pas un acte de guerre puisque les formes du pacte Briand-Kellog étaient respectées ! Passons aussi les nombreuses lacunes du point de vue de la sécurité collective qu’il prétendait garantir. Retenons seulement le non-sens politique qui résultait de la mise hors-la-loi de l’ennemi politique : un État avait la possibilité de menacer l’existence d’un autre État en usant de la contrainte économique et de moyens « subversifs » et si ce dernier, sentant que son existence était en jeu, ripostait par ces forces militaires en déclarant la guerre, il avait le désavantage non seulement de la victime de l’agression économique, mais aussi du coupable au regard du traité. A regarder les choses de près, ce pacte contenait en germe la notion de guerre froide puisqu’il aboutissait à l’instauration de relations internationales purement négatives qui n’étaient pas pacifiques, mais non plus reconnues comme belliqueuses. Ainsi, par l’élimination de l’ennemi au sens politique, la paix devenait avec la bénédiction de la conscience mondiale une espèce de guerre larvée. On peut faire des observations analogues à propos de la S.D.N. , surtout en ce qui concerne les tentatives pour définir juridiquement l’agresseur et remarquer que l’on risquait seulement de faire de l’ennemi politique un criminel et par voie de conséquence rendre les guerres plus odieuses.

    Les principes de l’O.N.U. sont quelque peu différents de ceux de la S.D.N. D’un côté ils mettent en avant les aspects économiques et sociaux autant que militaires des problèmes internationaux ; de l’autre ils essayent de limiter, au moins en intention, le champ de manœuvre de la politique en se prononçant contre les zones d’influence, les coalitions et l’emploi de la force pour régler les différends internationaux et en donnant le droit d’intervenir dans les affaires intérieures des pays, au cas où la paix internationale se trouverait menacée. Malgré ces dispositions et quelques autres qui pourraient passer pour un progrès par rapport à l’institution de la S.D.N., l’O.N.U. n’a guère réussi dans ses entreprises, car elle est impuissante à honorer les buts en vue desquels elle a été créée. On met trop facilement ses échecs sur le compte de l’adhésion de trop nombreux pays nouvellement indépendants qui n’ont aucune expérience politique internationale et qui réagissent davantage en fonction des intérêts immédiats, du ressentiment contre les Occidentaux, ainsi que de l’agitation politique que du souci de la paix. Ce facteur a indéniablement contribué à l’incohérence de la politique générale de l’O.N.U. La cause principale tient cependant à la philosophie générale de cet organisme, identique à celle qui servait de base à la S.D.N. et au pacte Briand-Kellog, à savoir le juridisme pacifiste qui nie l’ennemi politique. La vocation de réunir tous les États du monde dans une même organisation internationale, appelée à préserver la paix, comporte déjà par elle-même cette négation. Il se trouve en outre que la doctrine politique dont se réclame la majorité relative, peut-être bientôt absolue, des membres de l’O.N.U. est le neutralisme conçu comme un refus de l’inimitié qui oppose les deux grandes puissances, l’U.R.S.S. et les U.S.A. Il s’agit pourtant dans ce dernier cas d’une inimitié politique classique : la puissance de l’un des deux grands États met par elle-même en question l’existence de l’autre. Pour comble, ces deux ennemis politiques virtuels (car il n’est pas besoin d’une guerre pour qu’il y ait inimitié politique) siègent ensemble et en personne au Conseil de Sécurité. Cette situation permet de camoufler leur inimitié, mais aussi de ne point régler les différends qui les opposent. On pourrait également montrer que la négation de l’ennemi est contenue dans le fait que la charte des Nations-Unies repose en principe sur une curieuse conception du statu quo. Elle demande aux membres de respecter l’intégrité territoriale des États : ce qui signifie que nul État ne saurait être amputé par la violence ou annexé de force par un autre. Or quel est le but de toute guerre (en dehors de la guerre civile) ? Ou bien la conquête, c’est-à-dire l’annexion territoriale, ou bien l’indépendance, c’est-à-dire la constitution d’un nouvel Etat qui se détache d’un autre. Si l’O.N.U. condamne la conquête, elle soutient par contre la guerre d’indépendance. Ce propos ne cherche pas à donner tort à l’O.N.U. sur ce point, mais à saisir sans ambages le phénomène de la guerre et à comprendre que certaines théories de la paix sont souvent un bellicisme qui s’ignore.

    Nous touchons à la lumière de ces exemples, à l’équivoque fondamentale de l’O.N.U. : elle subit pratiquement la réalité de l’ennemi politique tout en le niant théoriquement. Autrement dit, elle reste un haut lieu de la politique, parce qu’elle n’arrive pas et ne peut parvenir à exorciser l’inimitié. Celle-ci demeure à l’arrière-fond de toutes les discussions et les commande, bien qu’on ne veuille pas le reconnaître explicitement. Si nous cherchions des preuves historiques de l’impossibilité d’une politique sans ennemi, nous pourrions entre autres invoquer celle-là. En vérité, une évidence n’a pas besoin de preuves. Ce qui nous paraît déterminant, c’est que la non reconnaissance de l’ennemi est un obstacle à la paix. Avec qui la faire, s’il n’y a plus d’ennemis ? Elle ne s’établit pas d’elle-même par l’adhésion des hommes à l’une ou l’autre doctrine pacifiste, surtout que leur nombre suscite une rivalité qui peut aller jusqu’à l’inimitié, sans compter que les moyens dits pacifiques ne sont pas toujours ni même nécessairement les meilleurs pour préserver une paix existante. On sait aujourd’hui que si les Français et les Anglais avaient eu une autre attitude lors de l’entrée des troupes allemandes dans la zone démilitarisée en 1935, on aurait peut-être réussi à faire tomber Hitler et ainsi empêché la guerre de 1939. Il y a également de fortes chances qu’une action offensive des Alliés les aurait fait passer pour coupables aux yeux de l’opinion mondiale. En général ; on ne connaît qu’après coup l’utilité d’une guerre préventive pour préserver la paix. En tout cas, la notion n’a rien d’absurde, quoi qu’on en dise, car trop souvent on ne voit dans le merveilleux de la fin ultime que les commodités paresseuses du passé.

    Se tromper sur son ennemi par étourderie idéologique, par peur ou par refus de le reconnaître à cause de la langueur de l’opinion publique c’est, pour un État, s’exposer à voir son existence mise tôt ou tard en péril. Un ennemi non reconnu est toujours plus dangereux qu’un ennemi reconnu. Il peut y avoir de bonnes raisons à ne pas le reconnaître ouvertement, à condition que l’on prenne les mesures indispensables pour parer la menace. En tout cas, même si par un accord tacite les nations s’entendaient pour nier l’ennemi théoriquement, il n’en resterait pas moins présent pratiquement, comme le montre la politique des organisations que nous venons d’analyser. Ce moyen écarte peut-être provisoirement la guerre; en revanche il contrarie également l’établissement de la paix au sens politique du terme. A dissimuler l’ennemi derrière le rideau de l’idéologie, du juridisme moral, on tisse de par le monde un réseau de relations qui ne sont ni celles de la guerre ni celles de la paix. La guerre froide ou respectivement la paix belliqueuse en sont la conséquence logique, avec tout le cortège des situations chaotiques, instables, irritantes et parfois grotesques. Pour l’instant le trouble qu’engendre le refus de reconnaître l’ennemi, se limite sur la scène internationale à quelques problèmes déterminés ; selon toute vraisemblance leur nombre s’accroîtra d’année en année, jusqu’au moment où la situation sera devenue tellement intolérable que les ennemis réels seront obligés de se reconnaître nettement. A ce moment nous saurons si la satisfaction artificielle que nous éprouvons chaque fois qu’un de ces problèmes s’embourbe dans l’indécision et dans la belligérance larvée aura été lucide ou non. Une chose est certaine : l’inimitié politique subsiste derrière le masque des organisations internationales. Il y aura donc aussi un vaincu de la guerre froide.

    A n’en pas douter, les doctrines de la négation de l’ennemi reposent, aux yeux de beaucoup de leurs adeptes, sur des intentions bonnes et louables et ils les défendent avec une entière bonne foi. Il est également possible que dans la conjoncture actuelle, étant donné le nombre des partisans du neutralisme, et du socialisme entendu comme une construction de la société sans ennemi, la voie suivie dans la politique mondiale par les puissances ennemies soit la plus raisonnable et en même temps la plus politique, au regard des objectifs que l’une et l’autre veulent atteindre. Ce n’est pas notre rôle de porter un jugement sur cette attitude, mais d’en examiner les conséquences et de faire les rapprochements logiquement inévitables. Ce que nous contestons par contre, c’est la possibilité d’éliminer effectivement l’ennemi de la politique ; on peut seulement le nier théoriquement ou le voiler. Nous contestons également que cette dissimulation de l’ennemi constitue un progrès du point de vue du droit international ou de la moralité publique ou même qu’elle puisse passer pour une déchéance progressive ou une atténuation de l’inimitié politique. Bellum manet, pugna cessat. Il serait plus exact d’y voir une intensification et une exacerbation, car dès qu’on cherche à nier l’ennemi politique du point de vue du moralisme juridique on le transforme immanquablement en un coupable.

    Non reconnaissance et culpabilité

    Arrêtons-nous un instant à ce point. De tout temps les ennemis ont utilisé l’arme de la réputation pour se discréditer l’un l’autre en se qualifiant de perfide, de déloyal ou de parjure. Mais il faut bien comprendre le sens de ces épithètes. Elles ne sont pas spécifiquement morales, mais plutôt paramorales, car elles sont des prétextes ou motifs de l’hostilité visant à justifier du point de vue des intérêts de la collectivité la lutte entreprise ; elles indiquent que l’adversaire ne respecte pas les règles du jeu normal de la collision entre forces rivales ou de la coexistence de collectivités diverses. Non pas que le stratagème soit illicite ou répréhensible dans la guerre ou dans la diplomatie ; au contraire il fait la renommée des grands capitaines et des diplomates qui réussissent par ce moyen à donner une conclusion rapide aux conflits. C’est que, du point de vue politique, la fin de la guerre n’est pas la disparition collective par extermination physique de l’ennemi politique. La mort est donc le risque individuel que comporte l’usage de la violence en cas de guerre. C’est un fait que la violence s’accompagne souvent dans le feu de l’action d’actes de brigandage, de massacres inutiles, d’atrocités et d’horreurs, mais il est à noter que l’esprit politique, en tant qu’il est fondé sur la reconnaissance de l’ennemi, n’admet pas les exterminations massives et arbitraires qu’un vainqueur ordonne après la victoire. Les membres de la collectivité ennemie restent des hommes et ne sont pas, du point de vue strictement politique, l’objet d’une haine personnelle ni des victimes désignées à la vengeance. Une fois que le Dieu des armées a prononcé son jugement et que le traité de paix a reconnu le nouveau rapport des forces, il reste au vainqueur à consolider et à préserver sa puissance, au vaincu à retrouver celle qu’il a perdu ou en cas de conquête totale à se donner les moyens pour recouvrer son indépendance, si telle est la volonté secrète de la collectivité. Politiquement il n’existe pas d’ennemi absolu ou total que l’on pourrait exterminer collectivement parce qu’il serait intrinsèquement coupable. L’ennemi politique est une puissance collective que les autres puissances essayent d’empêcher de dominer exclusivement et qu’elles doivent ruiner le cas échéant s’il met en question leur propre existence politique. Le but de la guerre étant la conquête ou la défense de la patrie, elle perdrait toute signification si elle réduisait à néant l’objet de la conquête ou si elle considérait l’adversaire comme à être à exterminer après la victoire, donc après la guerre.

    Voilà comment les choses se présentent du point de vue strictement politique. C’est une vérité d’expérience que d’autres facteurs non politiques, mais moraux, économiques, religieux ou idéologiques entrent également en jeu et modifient l’aspect de l’ennemi. Cependant, tant que l’élément politique reste prédominant, l’ennemi garde en général sa grandeur d’homme parce qu’il est reconnu. Il en va tout autrement lorsque les autres facteurs ou l’un d’entre eux acquièrent la suprématie, par exemple lorsqu’une civilisation conspire à réduire, voire à faire « dépérir » la politique. Alors commence le règne de la démesure et même de la démence, parce que l’ennemi devient absolu ou total. Quand le motif religieux est prédominant – guerre sainte, croisade, guerre de religion – l’ennemi est dégradé en être infâme, infernal et impie : l’incarnation du diable ou du mal. Quand une idéologie raciste prend le dessus, il devient un esclave par nature. Quand une idéologie morale ou humanitaire est souveraine, il devient un être intrinsèquement coupable, de sorte que l’on rend un service à l’humanité en le faisant disparaître – par euphémisme on dit : en l’immolant. Dans tous ces cas on se donne le droit de l’exterminer comme un malfaiteur, un criminel, un pervers ou un être indigne. C’est que toutes ces sortes d’idéologies comportent un élément étranger au politique : l’affirmation de la supériorité intrinsèque, arbitraire et combien dangereuse d’une catégorie d’hommes sur les autres, au nom de la race, de la classe ou de la religion. Le politique par contre ne reconnaît que la supériorité de la puissance. De ce point de vue, le jugement de la force est plus propre, plus juste et plus humain que celui qui se donne un autre critère de justification. Comme quoi il y a parfois de la barbarie et quelque chose d’odieusement sale dans l’éthique. Il n’est pas difficile de saisir la différence qui sépare la puissance proprement politique, telle qu’elle se déploie dans la guerre (y compris les atrocités inutiles dont les soldats se rendent souvent coupables), et celle qu’on exerce au nom d’une idéologie fondée sur la supériorité d’une race, d’une classe ou d’une église. La première est essentiellement spontanée et farouche, sauf la guerre elle-même (c’est pourquoi elle pose un problème particulier que nous étudierons plus loin), alors que l’autre est préméditée, systématique et organisée. L’une est pour ainsi dire sauvage car, lorsque la violence est déchaînée, il est difficile de contrôler les agissements de chaque soldat, l’autre est savante, intellectualisée, recherchée, calculée et d’autant plus implacable, barbare et révoltante qu’elle se donne un alibi grâce à des justifications éthiques ou religieuses préalables. Il y a entre ces deux sortes de violences la même différence qu’entre un crime passionnel et la torture. La non reconnaissance de l’ennemi implique généralement l’intention terroriste, parce que la terreur cherche des justifications ailleurs que dans sa puissance politique, à savoir dans une fin qui la transcenderait.

    Il est inutile de se voiler les yeux ; depuis près de deux siècles, exactement depuis la Révolution française, la politique s’exerce au nom d’une conception prétendue plus humaine, dénature l’inimitié et la rend plus cruelle, occupée qu’elle est à découvrir des coupables. De ce point de vue la lecture des écrits de ceux qui passent pour des autorités révolutionnaires est tout à fait significative et instructive. Prenons seulement l’exemple de Robespierre et feuilletons ses discours. Il ne parle presque jamais de l’ennemi sans y ajouter les épithètes de scélérat, criminel, brigand et assassin ou sans le traiter de corrompu, vicieux, immoral, etc. Dans quel but ? Il l’indique lui-même dans son discours Sur les principes de morale politique qui doivent guider la Convention dans l’administration intérieure de la République : « Nous voulons, en un mot, remplir les vœux de la nature, accomplir les destins de l’humanité, tenir les promesses de la philosophie, absoudre la providence du long règne du crime et de la tyrannie ». Il ne s’agit plus de combattre l’ennemi simplement parce qu’il est puissant, mais parce qu’il est coupable en vertu de son appartenance à une collectivité, à une classe, à un groupement qui est mauvais en soi. Nous, modernes, devons à la diffusion de cette idéologie révolutionnaire contradictoirement humanitariste et terroriste, de ne plus saisir clairement l’essence du politique. Il est vrai, cette situation est historique et elle peut changer avec le temps. C’est qu’il ne s’agit pas là d’une véritable nouveauté, car l’humanité a connu d’autres périodes de ce genre (les croisades, les guerres de religion, etc.). En tout cas cette moralisation de la politique ne vaut pas mieux que la politisation de la morale : dans les deux cas il s’agit d’une confusion des essences suscitant plus de problèmes qu’elle n’en résout et plus d’horreurs qu’elle n’en fait cesser. Il me semble cependant que les hommes y trouvent leur compte car, à tout prendre, ils ont davantage besoin de croire que de comprendre. C’est pourquoi les machiavéliens, les hobbesiens et autres wébériens n’auront jamais l’audience des prophètes et des inspirés de la politique.

    Il est à noter que le développement du droit international moderne contribue à son tour à transformer l’ennemi politique en un coupable, du point de vue éthico-juridique, sous prétexte de le nier.

    La tendance est à la multiplication des conférences, rencontres et colloques internationaux avec l’espoir que ces réunions prépareront la constitution d’organismes internationaux capables de résoudre pacifiquement les conflits. Si souhaitables et utiles que soient ces assemblées périodiques dans le cadre des connaissances scientifiques, médicales, techniques et autres, on aurait tort de croire qu’on pourrait résoudre définitivement par cette voie les problèmes politiques. La discussion n’est pas la solution des problèmes de puissance, car elle n’a de sens qu’à la condition que les interlocuteurs admettent les mêmes présuppositions, sinon elle tourne à un dialogue de sourds. Plus exactement, cette procédure se donne pour résolu le problème qui est précisément à résoudre, à savoir celui de l’ennemi politique. Prenant prétexte de ces innovations, le droit international qui régit les organisations politiques internationales actuelles, en adopte aussi l’esprit : partant de l’idée de l’égalité en droit des souverainetés et du refus de l’ennemi politique, il espère résoudre les conflits de puissance par la voie pacifique et juridique de l’arbitrage. Quelque séduisant que soit ce principe, il n’est pas viable pratiquement et surtout ses promesses sont plus illusoires que réelles.

    En effet, le droit international moderne se croit en mesure de pouvoir éliminer l’ennemi en prenant modèle sur le droit interne des États qui se caractérise justement par la négation de l’ennemi intérieur. La question est de savoir si l’assimilation de ces deux espèces de droit est réalisable et judicieuse. Il est à noter en premier lieu que le droit interne de l’État moderne a pour fondement, comme nous le verrons encore, la négation de l’ennemi intérieur (sans pouvoir le vaincre définitivement), mais parallèlement cette négation prend tout son sens par l’affirmation de l’ennemi extérieur. Or, le droit international moderne prétend au contraire éliminer cet ennemi extérieur. Cette différence indique déjà clairement que le rapprochement entre les deux droits est peu solide. En second lieu, l’État moderne est une connexion de divers monopoles, celui du pouvoir législatif, de la souveraineté, de la violence physique légitime. Une organisation internationale d’États ne possède point ces attributs. L’assemblée générale de l’O.N.U. par exemple prend des résolutions : ce ne sont pas des lois au sens exact du mot. Un groupement d’États souverains ne devient pas, en vertu de l’association, une entité souveraine au sens politique du terme. Non seulement il lui manque la base territoriale indispensable, mais encore le pouvoir de contrainte et tous les attributs de Ce que Bodin appelle le « droit gouvernement ». Quand on entre dans les détails le contraste devient plus frappant, surtout en ce qui concerne le problème du pouvoir judiciaire et l’arbitrage. Dans un État le juge prononce la sentence au nom d’une loi qui est la même pour tous, c’est-à-dire que devant elle les deux parties en conflit ou en procès sont des sujets et non des personnes souveraines ; de plus le verdict du juge ne constitue pas un acte de souveraineté politique, puisque le pouvoir du juge est réglé et octroyé par le souverain et que, même si le juge décide e toute indépendance, il reste soumis à la loi et à l’autorité transcendante de l’État, lequel possède seul les moyens de contrainte nécessaires pour faire exécuter la sentence. Rien de tel dans le droit international régissant une organisation internationale d’États. Les parties en conflit peuvent ou non accepter la sentence du juge ou de l’arbitre, car la norme au nom de laquelle celui-ci se prononce n’a point le caractère obligatoire d’une loi interne. Pour un État il ne saurait d’ailleurs exister que des lois internes, car une loi externe consacrerait son hétéronomie, lui ferait perdre sa souveraineté et le nierait comme État. Quand deux États se présentent devant une juridiction internationale, ils ne comparaissent pas en qualité de sujets soumis à une même loi, mais en tant qu’entités politiquement souveraines. Si les États n’avaient plus la liberté d’accepter ou de refuser la sentence, la décision du juge deviendrait un acte de souveraineté proprement politique, tout comme l’appel à une éventuelle contrainte pour faire appliquer la sentence. Ce dernier point pose en outre un problème déterminant du point de vue qui nous intéresse ici. Supposons que l’organisation internationale décide d’imposer par la force le verdict de l’arbitrage contre la volonté de l’État mis en cause ; il en résulterait un acte d’hostilité que l’arbitrage est justement censé supprimer. Une pareille conduite fera donc surgir l’inimitié que le droit international moderne prétend nier. C’est dire qu’il est absurde de vouloir calquer l’élimination de l’ennemi extérieur par le droit international sur la négation de l’ennemi intérieur par le droit interne des États. Il apparaît ainsi que le problème de l’inimitié politique jette le droit international moderne dans une contradiction qu’il ne peut lever, tant qu’il accepte le principe de la souveraineté des États. Et s’il nie cette souveraineté, il perd sa qualité de droit international.

    En dehors de la dissolution pure et simple comme il a été de la S.D.N., il n’y a pour une organisation internationale d’États souverains que deux possibilités. Ou bien elle évolue vers un Etat mondial unique confisquant à son profit toute la souveraineté politique – ce qui signifie selon toute vraisemblance la domination impérialiste d’une puissance particulière. Cette constitution de l’organisation mondiale en une unité politique unique impliquerait, en même temps que la disparition de toute souveraineté concurrente, la suppression de tout ennemi extérieur ainsi que de tout droit international. La démonstration serait alors faite de la corrélation entre pluralité de souverainetés, inimitié extérieure et droit international. Néanmoins cet État mondial continuerait à agir en tant qu’entité politique aussi longtemps que subsisterait le risque d’inimitié intérieure. Ou bien l’organisation mondiale reste ce qu’elle est : un trait d’union commode entre unités politiques souveraines, qui peuvent discuter dans son cadre des différends internationaux et contribuer à la recherche d’une solution qui ne sera jamais viable que si les Etats en cause l’acceptent librement. En ce cas le risque d’inimitié extérieure est insurmontable et l’arbitrage ne sera jamais qu’un palliatif précaire et incertain. En effet, on ne peut à la fois respecter l’égalité juridique des souverainetés et imposer à l’une d’entre elles, de l’extérieur, un arbitrage qui la nie. Qu’on le veuille ou non, le principe de la possibilité d’intervenir dans les affaires intérieures d’un pays en cas de menace pour la paix internationale comporte de toute évidence, si le pays en cause la refuse, le risque d’inimitié que l’arbitrage voudrait éliminer. Encore faut-il s’entendre sur la notion de « l’égalité des souverainetés ». Elle n’est politiquement qu’un subterfuge juridique si l’on croit qu’elle pourrait égaliser les puissances politiques respectives des membres. Il s’en faut de beaucoup que les souverainetés soient politiquement équivalentes. Pensons seulement à ce qui pourrait arriver (cette éventualité n’est pas absurde) si la puissance politique d’un membre de l’organisation mondiale était supérieure aux puissances réunies de tous les autres membres et si elle pouvait exercer dans des limites tolérable son hégémonie. Cette possibilité montre mieux que n’importe qu’elle démonstration logique que la souveraineté est essentiellement un concept politique et non juridique. En tout état de cause, la faiblesse des souverainetés et leur inégalité politique fondée sur la puissance que chacune représente. Toutes les illusions qu’engendre la paix par le seul arbitrage viennent de la négligence du facteur politique.

    Cela dit, il n’est pas question de nier l’utilité et même la nécessité des rencontres internationales ou même de négliger leur rôle parfois essentiel. Une telle attitude serait contraire à la méthode phénoménologique. Au surplus, il y a toujours eu au cours de l’histoire des entretiens et des dialogues entre les États, du fait que la diplomatie et la négociation ont toujours été des moyens politiques de régler les différends politiques, voire même d’accroître la puissance d’une unité politique. Malgré tout, si la diplomatie nie l’ennemie elle ne peut aboutir à une solution proprement politique. La nécessité de reconnaître l’ennemi est encore plus indispensable pour elle que pour la lutte armée. On peut s’en rendre compte en analysant les raisons des échecs des rencontres internationales durant la période dite de guerre froide. Il serait trop long d’entrer ici dans le détail pour illustrer à l’aide d’exemples l’inévitable carence de la diplomatie dans ce cas. Le fait est que les relations internationales sont très souvent fondées de nos jours sur la négation ou la non reconnaissance de l’ennemi. Du point de vue auquel nous nous plaçons ici, nous ne pouvons qu’enregistrer cette situation comme une des manières dont l’activité politique s’accommode. En effet, nous n’avons à justifier ou à déprécier quoi que soit, mais uniquement à comprendre, du point de vue politique, les conséquences de la négation et de la non reconnaissance de l’ennemi, à savoir le développement de la notion de culpabilité collective et la dénaturation de la lutte proprement politique en des conflits qui déprécient l’être humain, du fait qu’il appartient à une autre nation, une autre race ou une autre classe ou simplement du fait qu’il se réclame d’une autre conception du monde. De ce point de vue il semble que le principe de la reconnaissance de l’ennemi du droit international classique devient un élément politiquement déterminant, il est vain d’espérer que l’arbitrage puisse devenir un moyen efficace de régler les différends internationaux, surtout que, de toute manière, il ne saurait jamais être l’équivalent d’une décision politique. L’arbitre international ne peut tout au plus qu’être un souverain occasionnel dans un litige déterminé et limité, à la condition que les parties reconnaissent son autorité ; il ne peut l’être dans la durée, ainsi que l’exige le concept politique de souveraineté dans le cas de la division du monde en de multiples États indépendants. Rien de peut remplacer une décision politique qu’une autre décision du même genre. Un juge applique des normes existantes, il n’est pas le créateur de nouvelles normes à l’instar du politique. Une sentence n’est pas une décision car celle-ci n’est pas liée à une procédure.

    L’obstacle de la souveraineté est un autre prétexte pour transformer l’ennemi politique en coupable. Puisque aucune organisation mondiale ne saurait subsister comme telle sans respecter la souveraineté des États-Membres, à l’exception de l’État unique universel, il va de soi qu’un État aura toujours raison juridiquement même s’il fait une politique qui déplait à la majorité ou au groupe le plus influent de l’organisation et même lorsqu’il contrevient dans ses affaires intérieures à l’esprit de l’organisation. A quel moment, en effet, la politique intérieure d’un Etat constitue-t-il une menace pour la paix internationale ? A défaut de critères vraiment positifs, c’est l’appréciation discrétionnaire et subjective des divers membres de l’organisation qui devient déterminante, sans pouvoir pour autant prétendre à l’efficacité. Il est clair que, dans ces conditions, ce droit de regard est davantage un exutoire des passions politiques qu’une disposition réellement applicable. Ou plutôt elle est surtout un moyen de pression politique au nom de la conscience mondiale, laquelle correspond moins en général à l’esprit universaliste de l’organisation qu’elle n’est un travestissement idéologique des intérêts du plus grands nombre ou du groupe d’États le plus influent. Il en résulte que, faute de pouvoir agir juridiquement contre le ou les membres récalcitrants, on les condamne moralement au nom de cette prétendue conscience mondiale dont le contenu varie avec les hasards de la politique et les alliances momentanées, en même temps qu’elle exprime les inimitiés latentes entre membres et groupe de membres. Cette pseudo-justice dispose d’ailleurs de tout un arsenal de concepts qui passent pour diffamatoires suivant que l’on appartient à un camp ou à l’autre : colonialisme, impérialisme, capitalisme, communisme, totalitarisme, despotisme, etc. En réalité, ce vocabulaire permet surtout de parler de l’ennemi par prétérition, étant donné qu’à l’intérieur de l’organisation mondiale il ne convient pas que les groupes opposés se reconnaissent tout haut et individuellement comme ennemis politiques.

    Il n’y a pas de doute que ce semblant de morale sociale s’avère assez souvent politiquement payant. Aucun pays, à moins qu’il n’élève l’arrogance au niveau d’une méthode de politique internationale, n’aime passer pour coupable, fût-ce par simple manœuvre, car cette mise en accusation publique constitue une perte de puissance. Ainsi l’Allemagne a perdu pendant la guerre de 1914-1918 un grand nombre d’atouts parce que les Alliés avaient réussi à la discréditer au nom de la morale internationale. Depuis lors, ce procédé est entré dans les mœurs internationales et sert parfois de moyen pour mettre en question l’existence politique d’une collectivité. C’est pourquoi l’appel à la conscience appartient davantage au domaine de la ruse politique qu’à celui de la morale proprement dite. Avec le développement et la prospérité des polémiques idéologiques cette méthode s’est encore renforcée. En effet, le mot d’ordre n’est plus seulement d’instaurer la paix, mais encore la justice internationale. Ce qui fait que certains groupes de nations ont tendance à s’ériger en juges des autres, à trouver des coupables dans chaque conflit que d’essayer de le régler, car là où il y a des juges il faut aussi des coupables. A coup sûr, la polémique gagne à ce jeu, non la paix et la justice. D’ailleurs l’association de ces deux derniers concepts ne va pas sans difficultés. Les moyens les plus pacifiques ne sont pas nécessairement les plus appropriés pour faire régner la justice et il arrive parfois que pour établir la paix politique il faille transiger avec les exigences de la justice. Ici aussi il faut savoir ce que l’on veut, car la guerre peut avoir pour origine un conflit entre la paix et la justice. Il est en effet bien rare que les nations, quelles qu’elles soient, qui distribuent à discrétion la culpabilité, ne tombent pas elles-mêmes sous les mêmes chefs d’accusation dont elles accablent les autres, non seulement au regard de leur histoire passée, mais aussi présente. On peut même se demander si les nations n’ont pas besoin de vilipender les autres pour dissimuler leurs propres tares. Les crimes nazis sont inqualifiables et il faut avoir soi-même l’âme criminelle pour leur trouver un soupçon d’excuse. Mais que dire des Etats-Juges du procès de Nuremberg qui ont à leur actif le massacre de Katyn et celui de populations entières du Caucase ou la bombe d’Hiroshima ? Bien d’autres pays, y compris les partisans du neutralisme actif, pourraient tomber sous les mêmes chefs d’accusation. Ces propos n’ont rien de démagogique, tant il est vrai que la démagogie consiste à flatter certaines passions au détriment de la lucidité. En aucun cas en effet, le meurtre par égoïsme n’excuse le meurtre par intérêt ou par idéologie. Il y a de l’imposture dans cette justice politique qui fait de tous les hommes, suivant qu’ils appartiennent à l’une ou l’autre catégorie sociale, ou bien des innocents ou bien des coupables. Non seulement « aucun politique ne peut se flatter d’être innocent » (Merleau-Ponty), mais aucun pays ne peut en remontrer aux autres sur le chapitre de ce qu’on appelle la morale collective ou sociale. Il est donc bien vrai que la culpabilité est surtout une arme politique servant à dégrader l’homme dans l’ennemi.

    Si la morale et la religion peuvent servir à humaniser l’action politique, elles peuvent aussi avoir l’effet inverse, lorsqu’elles suppriment ce qu’il y a de noble dans l’ennemi en salissant l’homme. C’est pourquoi les guerres de religion ou celles menées au nom de l’humanité ou d’une idéologie (de race, de classe ou autre) sont généralement les plus affreuses. Il ne suffit pas de condamner les abus au nom de la morale car il y a aussi des abus de la morale. Des auteurs comme De Maistre ou Proudhon qui ont reconnu ce qu’il y a de divin dans l’épreuve de force, dans la puissance, et qui ont vu « l’affinité entre guerre et justice » sont souvent beaucoup plus humains que les idéologues de la justice qui ne réussissent le plus souvent qu’à caricaturer l’ennemi politique. Cela apparaît avec le plus d’évidence lorsqu’on pousse aux conséquences extrêmes la notion de culpabilité appliquée unilatéralement à l’ennemi politique. On aboutit, en effet, au paradoxe qu’il serait permis d’exterminer un groupe ou une classe sociale au nom de l’humanité, puisque l’on ne tue pas pas un ennemi mais un coupable. Finalement – et nous rencontrons déjà des indices de cette évolution – le soldat n’aura plus une fonction militaire, mais celle de policier et de bourreau. Telle est la logique : une société sans ennemi qui voudrait faire régner la paix par la justice, c’est-à-dire par le droit et la morale, se transformerait en un royaume de juges et de coupables. Loin que la justice tiendrait lieu de politique, on assisterait à une parodie de la justice et de la politique. Ne médisons donc pas trop du passé. Nos grands-pères et arrière-grands-pères étaient certainement aussi intelligents que nous. D’être nés au XXe siècle n’est pas un exploit qui nous est imputable. Rien ne nous assure que nous ferons mieux que nos ancêtres avec nos idées politiques. Le plus grand génie en mathématiques doit commencer par apprendre la table de multiplication et l’on voudrait nous faire croire que le progrès politique dépend d’une rupture totale avec le passé ! Il est insensé de faire de l’humanisme contre l’homme.

    L’explication de la notion d’ennemi politique comme une collectivité qui met en question l’existence politique d’une autre collectivité nous a permis de mettre en évidence un élément essentiel : dès que la morale ou l’idéologie prennent le pas sur la puissance, le diplomate ou le guerrier disparaissent derrière le justicier. Cela signifie, comme nous l’avons vu, que la tentation de faire de l’autre un ennemi absolu est la conséquence de l’intervention de la morale, de la religion ou de l’idéologie dans l’activité politique, car du point de vue strictement politique il n’y a point d’ennemi absolu ou total. Il ne saurait pas y en avoir, puisqu’il n’y a pas non plus d’amitié politique ou d’alliance absolue.



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Johnathan R. Razorback
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    Re: Julien Freund, L’Essence du politique

    Message par Johnathan R. Razorback le Mar 5 Juin - 17:56

    "On a beau ironiser sur le concept de patrie et concevoir l'humanité sur le mode anarchique et abstrait comme composée uniquement d'individus isolés aspirant à une seule liberté personnelle, il n'empêche que la patrie est une réalité sociale concrète, introduisant l'homogénéité et le sens de la collaboration entre les hommes. Elle est même une des sources essentielles du dynamisme collectif, de la stabilité et de la continuité d'une unité politique dans le temps. Sans elle, il n'y a ni puissance ni grandeur ni gloire, mais non plus de solidarité entre ceux qui vivent sur un même territoire.

    [...] Si le patriotisme est un sentiment normal de l'être humain au même titre que la piété familiale, tout homme raisonnable comprend aisément que l'étranger puisse éprouver le même sentiment. Pas plus que l'on ne saurait conclure de la persistance de crimes passionnels à l'inanité de l'amour, on ne saurait prendre prétexte de certains abus du chauvinisme pour dénigrer le patriotisme. Il est même une forme de la justice morale.
    [...] Dans la mesure où la patrie cesse d'être une réalité vivante, la société se délabre non pas comme le croient les uns au profit de la liberté de l'individu ni non plus comme le croient d'autres à celui de l'humanité ; une collectivité politique qui n'est plus une patrie pour ses membres cesse d'être défendue pour tomber plus ou moins rapidement sous la dépendance d'une autre unité politique.
    Là où il n'y a pas de patrie, les mercenaires ou l'étranger deviennent les maitres. Sans doute devons-nous notre patrie au hasard de la naissance, mais il s'agit d'un hasard qui nous délivre d'autres.
    "
    (L'Essence du politique)



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    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.


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