L'Hydre et l'Académie

    René Rémond, Les Droites en France

    Partagez
    avatar
    Johnathan R. Razorback
    Admin

    Messages : 5055
    Date d'inscription : 12/08/2013
    Localisation : France

    René Rémond, Les Droites en France

    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 29 Oct - 18:30

    "La controverse sur la réalité d'un fascisme français dans les années 1930 animé par plusieurs historiens anglo-saxons est partie de ce que je disais de son inexistence." (p.10)

    "La solution serait simple s'il suffisait de s'en remettre aux dires des intéressés: s'estiment-ils à droite ou à gauche ? Comment se situent-ils d'eux-mêmes dans cet espace à deux dimensions ? Mais on ne peut se fier à ce qu'ils en disent. D'abord ils n'ont pas tous ni toujours une conscience claire des implications de leur pensée ou de leur action ni de leyr situation relative: il leur est permis de se méprendre à cet égard ; de la meilleure foi du monde ils peuvent se faire de leur position une idée assez éloignée de ce qu'elle est en réalité. De surcroît la politique est, on le sait, le domaine par élection des apparences trompeuses et des illusions entretenues. C'est une des fonctions du langage politique que de dissimuler ou de travestir ; les étiquettes ne correspondent que rarement au contenu et le vocabulaire demande toujours à être décodé. Il se trouve de plus qu'en France l'appellation de droite, pour des raisons qui demandent à être analysées, souffre depuis longtemps d'un discrédit qui en prohibe l'emploi. Depuis plus d'un demi-siècle aucun groupe politique ne se risque plus à la relever: la Droite constitutionnelle qui regroupait dans les années 1890 les catholiques dociles à l'invitation de Léon XIII de se rallier à la forme républicaine des institutions, fut une des dernières formations parlementaires à oser arborer les couleurs de la droite. La tendance se renverserait-elle aujourd'hui ? Le Parti des forces nouvelles, s'il ne fait pas figurer le terme dans sa désignation, revendique fièrement son appartenance à la droite et on fait grand bruit depuis quelques mois auteur de la Nouvelle droite, mais dans le premier cas c'est de l'extrême-droite qu'il s'agit et dans le second on a affaire, non pas à un parti politique soucieux de ne pas effaroucher l'électeur, mais à une école de pensée. Au reste ils sont bien les seuls.
    Depuis le début du XXème siècle et jusqu'à maintenant toutes les formations qui se rattachaient peu ou prou à la droite ont adopté des appellations qui n'y font aucune référence. Il n'est pas rare qu'elles fassent même figurer le terme de gauche dans leur intitulé. Le problème devrait être plus simple pour la gauche: puisque ne joue pas pour elle la même inhibition, les hommes de gauche n'ont pas à tenir compte d'un tabou semblable ; ce serait plutôt le contraire. Mais c'est précisément cette valorisation de la gauche qui doit inspirer une égale prudence dans l'interprétation des appellations: la référence à la gauche est si rémunératrice que beaucoup ont été tentés de l'emprunter sans y avoir de droits véritables, y compris des hommes de droite. Ainsi le Rassemblement des Gauches Républicaines (R. G. R.) qui se forme dans les premières années de la IVème République regroupe les débris de partis qui ont en commun de combattre la politique sociale et économique des forces de gauche associées dans le tripartisme: bien naïf qui, au vu des appellations, aurait cru pouvoir situer le R. G. R. à la gauche des partis communiste ou socialiste, ou même du M. R. P. Ainsi ne faut-il guère attendre de secours du vocabulaire et des dires des intéressés.
    A ce point de notre réflexion se profile le second de nos problèmes: la diversité des opinions, la complexité des forces politiques se laissent-elles bien enfermer dans un espace à deux dimensions seulement.
    " (p.17)

    "L'affirmation de cette division primaire, unique, universelle, remonte aux origines mêmes de la vie politique moderne: elle est exactement contemporaine de ses débuts. Elle date de cette séance de l'Assemblée constituante, que les historiens fixent tantôt au 11 septembre 1789 et tantôt au 28 août, où pour la première fois, les représentants de la nation, divisés sur le veto royal, se sont répartis topographiquement dans la salle des séances, par rapport au président de l'Assemblée, les partisans d'un veto de durée illimitée se plaçant à sa droite. Les deux vocables contraires font alors leur entrée dans le langage et les notions pénètrent nos catégories intellectuelles: ils n'en sont plus sortis.
    Cette représentation dualiste de la vie politique a reçu par la suite une seconde consécration de la pensée socialiste et singulièrement du marxisme. Rencontre inattendue: rien ne laissait prévoir que l'analyse marxiste viendrait un jour conforter la distinction qui avait trouvé son milieu d'élection dans la démocratie bourgeoise. Si le système marxiste est essentiellement dualiste, il ne s'agit pas de la même dualité: sa logique ne tend pas à concéder une consistance propre et autonome aux faits politiques. Aux yeux d'un marxiste les grands affrontements qui dominèrent l'histoire politique du XIXe siècle, entre ultras et constitutionnels, conservateurs et libéraux, républicains modérés et républicains radicaux, opposant des fractions d'une même classe, ne pouvaient apparaître que comme des désaccords mineurs au regard du seul conflit véritable ; celui qui oppose le prolétariat à la classe dominante. Aussi les premières générations de socialistes englobèrent-elles dans une même réprobation droite et gauche: de là que par exemple dans l'affaire Dreyfus ils restèrent si longtemps dans l'expectative, hésitant à prendre parti dans une querelle interne aux partis bourgeois. Non seulement la distinction droite-gauche ne procède pas de la pensée socialiste, mais elle lui est demeurée longtemps étrangère.
    Jusqu'à ce que s'effectue une manière de greffe qui naturalisa la distinction. Le ralliement du socialisme à la démocratie parlementaire a rendu progressivement possible une superposition puis une identification de l'opposition des forces sociales à celle des forces politiques: la lutte des classes s'est coulée dans le moule classique de la division droite-gauche. Aujourd'hui la fusion -ou la confusion- est à peu près complète: les deux séries de notion coïncident et on passe sans y prendre garde d'un ordre de réalité à l'autre. François Mitterrand justifiait par exemple sa certitude d'une victoire prochaine de la gauche par le fait que les classes exploitées -82% de salariés dans la population active- sont les plus nombreuses: puisqu'elles détiennent déjà la majorité sociologique, elles devraient conquérir automatiquement la majorité politique: la portée du combat que livrent les forces de progrès consiste à rapprocher le moment où les deux majorités coïncideront. La logique de ce raisonnement est impeccable si l'on tient les réalités politiques pour dérivées et la position d'un groupe social dans le système des forces productives pour déterminant ses choix politiques et ses options idéologiques. La force de cette représentation est grande: quoi en effet de plus réel, apparemment, que la différenciation de la société en classes qu'opposent leurs intérêts et leurs conditions d'existence ? Aussi l'équation entre classes et partis avec son corollaire, la propension à définir droite et gauche par référence aux catégories socio-professionnelles, sont-elles aujourd'hui acceptées bien au-delà de ceux qui font leurs les postulats du marxisme. D'une certaine façon, quand Valéry Giscard d'Estaing fondait dans Démocratie française sa conviction de l'avènement au centre du paysage politique français d'un vaste rassemblement sur le gonflement du secteur tertiaire, lui aussi raisonne en fonction de la corrélation présumée entre appartenance sociale et activité professionnelle d'une part et identité politique de l'autre: la différence est qu'il adopte une division tripartite et non dualiste de l'espace politique. Ainsi la distinction de la droite et de la gauche s'est-elle trouvée puissamment renforcée par le rayonnement de la pensée socialiste qui aurait pu en d'autres circonstances la périmer, et est devenue un dogme de la nouvelle idéologie.
    Quand le parti communiste considère que la droite commence à sa porte et qu'il accuse la social-démocratie d'en faire partie, ce n'est pas simple argument de circonstance ou banale polémique: l'accusation est conforme à son système de pensée et à son analyse des réalités. Puisque le parti communiste est le parti de la classe ouvrière, il est à lui tout seul toute la gauche et tous les autres sans exception sont la droite. C'est le même raisonnement qui conduit les porte-parole du parti socialiste comme les porte-plume du parti communiste à ne pas voir autre chose dans la droite dite nouvelle qu'un rhabillage de la droite traditionnelle, un stratagème de l'ancienne pour tromper le monde et rattraper des voix qui lui échappent ; il ne saurait y avoir qu'une droite, comme il n'y a qu'une bourgeoisie. [...]
    Or c'est là une construction de l'esprit. La corrélation visée est même doublement un produit de la raison: les classes sont des abstractions et les notions de droite et de gauche pareillement. Quand donc on cherche à expliquer les unes par les autres, on élève deux architectures parallèles de concepts qu'on rapproche jusqu'à les superposer ou à les confondre. Édifice séduisant comme tous ceux qui flattent l'aspiration de l'intelligence à une explication unifiante de l'univers mais qui ne trouve ni dans la réalité présente ni dans les expériences du passé la confirmation de l'expérience sans laquelle aucune hypothèse n'accède au statut de théorie explicative de la réalité.
    La vérité est qu'on n'observe pas d'exacte correspondance entre le statut social et l'identité politique. S'il était vrai que la division politique est la transposition de la division en classes, comment expliquer que la droite fasse souvent jeu égal avec la gauche et obtienne même la majorité des suffrages ? La gauche ne devrait-elle pas recueillir le fruit de sa supériorité arithmétique ? A cette objection de la disparité entre les appartenances de fait et les choix les tenants d'une explication infra-structuriste comme les adeptes d'une définition sociologique de la division politique droite-gauche -ce sont les mêmes- ont une réponse classique: la subjectivité des conduites individuelles. La distorsion entre les deux séries aurait sa cause dans un retard de la conscience des intéressés: leur attachement persistant à la droite serait de l'ordre des survivances affectives promises à disparaître à mesure que progressera la conscience politique des masses. Avec le temps la discordance devrait se réduire et l'anomalie se résorber: à défaut d'être maîtresse du présent, la gauche serait donc assurée de l'avenir. Pareille réponse n'est pas satisfaisante. Elle est en contradiction avec un système de pensée qui privilégie les facteurs objectifs: n'est-il [pas] choquant d'imputer la responsabilité de l'anomalie présumée à l'aveuglement des masses réputées incapables de discerner où est leur intérêt, pour des démocrates qui doivent avoir une confiance de principe dans l'aptitude de tout citoyen à démêler le vrai du faux ? Enfin la tendance à long terme, loin d'apporter à cette explication un début de confirmation, aggrave l'objection. La gauche qui fut presque continument au pouvoir sous la IIIe République -sans interruption de 1879 à 1914- a dû le partager pendant une partie de l'entre deux guerres ainsi que sous la IVe République et l'a perdu pendant plus de vingt ans. Or c'est exactement l'inverse qui aurait dû se produire s'il y avait quelque corrélation entre l'échelle des catégories socio-professionnelles et la grille des opinions politiques: l'évolution de l'économie a laminé les catégories présumées acquises à la droite et développé les autres. Rien que pour les deux décennies de la Ve République où la droite a consolidé sa domination, la proportion des salariés dans la population active est passée de 62 à 82%. Ce changement, considérable, ne s'est pas traduit dans le rapport entre la droite et la gauche.
    Dans l'état présent de nos connaissances rien ne vient donc confirmer l'hypothèse de la corrélation ; tout concourt plutôt à suggérer que les choix politiques des individus ne sont pas rigoureusement déterminés par leurs appartenances socio-professionnelles. C'est l'enseignement qui se dégage aussi de toutes les études sur la composition de l'électorat et la clientèle des partis ; les partis français sont tous largement interclassistes, aussi bien ceux qui s'appellent ouvriers que ceux que leurs adversaires qualifient de bourgeois, et réciproquement chaque catégorie sociale disperse ses sympathies et ses votes entre toutes les formations politiques sans exception. Dans des proportions évidemment inégales: jusqu'au récent reflux du P. C. la fraction ouvrière de l'électorat partageait ses suffrages en trois lots approximativement égaux: parti communiste, parti socialiste et formations de droite, ce qui donne à la gauche une majorité des deux tiers. C'est également la leçon que dispensent les recherches sur la naissance des convictions et la persistance des croyances, en particulier religieuses. L'explication par l'infrastructure ne rend pas pleinement compte de la réalité des choix et de la diversité des engagements: d'autres éléments entrent en jeu dont des facteurs culturels. Ce n'est donc pas en direction des données sociologiques que nous trouverons la définition, ni l'explication du partage droite-gauche. Cette certitude négative est, soit dit en passant, une raison d'entreprendre une histoire de la droite qui s'intéresse aux idéologies et ne se croie pas tenue de la référer à tout propos au soubassement socio-économique: les traditions de pensée ont une consistance propre et vivent par elles-mêmes.

    Si donc la division droite-gauche ne s'enracine pas dans l'objectivité des réalités sociologiques, parce que les idées politiques ont leur autonomie, ne faut-il pas chercher le fondement d'une définition incontestable de ces deux notions dans des réalités de même nature, c'est-à-dire philosophique ? N'y aurait-il pas une essence de la droite et un archétype de la gauche ? C'est le sens de nombreuses tentatives. Les réponses abondent, toutes différentes: selon les cas droite et gauche se différencieraient par l'optimisme ou le pessimisme, leur position à l'égard de la nature (la nature serait à droite, mais quelle nature ? la nature qui nous entoure ? la nature des choses ou encore la nature humaine ?), par rapport au progrès ou au changement, en fonction de la liberté ou de l'autorité, d'après leur attitude vis-à-vis de la réforme ou de la révolution, ou selon ce qu'elles pensent du pouvoir ou encore de leurs sentiments à l'égard de l'idée de nation. De fait sur la plupart de ces valeurs ou de ces problèmes droite et gauche se sont séparés à un moment donné de l'histoire et ces questions ont été un temps la clé de leur affrontement.
    Mais si ce type de réponse est relativement satisfaisant pour un instant de la succession historique, il cesse de l'être et perd même toute utilité opératoire dans la durée. Aucune de ces idées n'a longtemps appartenu en propre à la droite ou à la gauche. Il n'en est même aucune qui n'ait changé -certaines plusieurs fois- de camp, traversant la frontière qui sépare ces deux armées ennemies. Aucune des idées qui nous paraissent aujourd'hui constitutives d'une mentalité de droite qui n'ait à un moment de notre histoire été revendiquée comme sienne par la gauche. Quelques exemples suffiront pour illustrer cette mobilité des idées, l'ambivalence des valeurs et, corrélativement, la perméabilité de cette frontière cependant réputée infranchissable.
    Aux commencements de la société politique moderne la liberté trace une ligne de démarcation bien tranchée entre la gauche qui l'exalte comme un absolu et la droite qui lui oppose l'autorité et la tradition: au long du XIXe siècle il n'est guère de révolution qui ne se fasse au nom de la liberté contre l'absolutisme, l'arbitraire, le pouvoir, bref l'autorité. Mais depuis la topographie s'est modifiée et les lignes se snt brouillées: c'est aujourd'hui plus souvent la droite qui se réclame de la liberté contre le pouvoir totalitaire des régimes communistes, le dirigisme de la gauche et l'intervention de l'Etat dans la gestion de l'économie. Ou elle défendra certaines libertés de préférences à d'autres. Toujours est-il que la référence à l'autorité a cessé d'être le drapeau sous lequel elle combattait unie et regroupait ses bataillons.
    La même aventure s'est produite pour l'idée de nation. A ne considérer que la période qui s'intercale entre la dernière décennie du XIXe siècle et les approches de la seconde guerre mondiale, on est porté à identifier la droite au nationalisme: ses représentants ne s'appellent-ils pas républicains nationaux par réaction contre l'internationalisme de la gauche ? Mais pendant la plus grande partie du XIXe siècle c'est la gauche qui est nationale: le National est un organe républicain ; le sentiment national a partie liée avec l'héritage de la Révolution et est associé au jacobinisme. A la veille de la seconde guerre une partie de la droite oublie l'impératif de la grandeur ou de la sécurité nationale et depuis 1945 en plus d'une circonstance c'est le parti communiste qui a cultivé le patriotisme le plus cocardier, attisant l'antigermanisme, entretenant l'animosité contre les Etats-Unis, faisant campagne contre la supranationalité et l'entrée dans le marché commun des pays méditerranéens, au nom de l'égoïsme national. Impossible donc d'identifier sur une longue période le nationalisme avec la droite -comme avec la gauche. Et de tout ainsi: la nature ou la guerre, le pouvoir ou la décolonisation.
    Citons un dernier exemple, emprunté à l'actualité de nos controverses: le thème de la centralisation, ou de la décentralisation, administrative. Pendant la grande Révolution, les patriotes, les jacobins, aux prises avec l'insurrection fédéraliste, vénèrent l'unité et l'indivisibilité comme des attributs de la République. En contrepartie ce sont, au XIXe siècle, les conservateurs ou les réactionnaires, des légitimistes aux maurrassiens qui critiquent l'uniformité de la législation, cultivent l'attachement au particularisme des vieilles provinces et préconisent une large décentralisation. Or que voyons-nous aujourd'hui ? La gauche inscrit à son programme la décolonisation de la province, fait le procès de la centralisation et passe des accords avec tous les régionalismes, de la Bretagne au Larzac. C'est le gouvernement issu de la victoire électorale de la gauche qui fait voter une loi décentralisatrice. Le thème de la décentralisation est passé des bras de la droite la plus réactionnaire à ceux de la gauche. L'idée de différence, longtemps chérie par la droite, est reprise avec ferveur par la gauche, ce qui n'empêche pas la droite dite nouvelle d'en faire un de ses chevaux de bataille. Même l'antisémitisme qu'on croit être distinctif d'une certaine droite, a des origines de gauche: Henri Arvon a montré, dans un petit essai pénétrant, que les Juifs font erreur quand ils s'imaginent, sur la foi de souvenirs historiques, que la gauche est leur alliée héréditaire. D'autres exemples ne feraient qu'allonger la liste des variations, inutilement: ils n'ajouteraient rien à la force de la démonstration ; ils ne modifieraient pas la conclusion.
    L'histoire des relations entre le couple gauche-droite et les thèmes qui s'imposent à toute réflexion politique est ainsi celle d'une série de chassés-croisés: pas un des critères auxquels on pourrait penser pour départager les deux camps qui n'aient appartenu tour à tour à l'un et à l'autre. Toutes les références notionnelles sont effacées, l'une après l'autre, par l'expérience historique. Au terme d'une telle investigation la question se pose: y a-t-il un seul point fixe auquel rattacher la distinction de la droite et de la gauche ?

    Puisqu'il apparaît que les notions de droite et de gauche ne peuvent prendre appui sur aucune des réalités dont on cherche à les rapprocher, sociologiques ou idéologiques, le bon sens ne serait-il pas de conclure qu'elles n'ont ni consistance ni justification ? Telle est bien la conclusion à laquelle aboutissent ceux qui les contestent. Les arguments ne leur font pas défaut.
    La distinction ne serait d'aucune utilité pour l'intelligence des faits politiques. Les deux notions n'ont en effet ni valeur prédictive ni valeur explicative, chaque fois que la vie politique entre en crise et connaît un bouleversement des positions habituelles: ni pour Munich, ni non plus pour le choix entre le régime de Vichy et l'engagement dans la Résistance, ni davantage au moment de la guerre d'Algérie, le partage des opinions n'a épousé la prétendue ligne de séparation entre droite et gauche. Des hommes de gauche ont participé au gouvernement du maréchal Pétain, la Collaboration a eu une composante de gauche et, en sens inverse, des hommes de la droite la plus authentique ont été antimunichois de la première heure. Si la classification bipartite ne résiste pas au choc des événements, et si les individus n'y trouvent pas de repères pour s'orienter dans les incertitudes de la conjoncture, comment éviter de conclure qu'elle n'offre guère de solidité ? [...]
    Ni la sympathie pour la construction européenne ni l'attachement ombrageux à la souveraineté nationale ne sont des critères sûrs pour départager droite et gauche, et présomption que courent en profondeur entre les deux blocs peut-être autant de similitudes que de divergences. [...]
    A vrai dire la récusation de la division droite-gauche comme arbitraire ou surannée ne date pas d'aujourd'hui. Plusieurs facteurs conspirent depuis longtemps contre elle: la lassitude des observateurs découragés par la relativité de toute définition, l'aspiration inhérente aux idéologies de rassemblement, puisqu'elles se fondent sur la négation de la division, à effacer cette ligne de démarcation, l'agacement des générations qui accèdent à l'âge adulte de se voir étiquetées, classées, répertoriées dans un système plus ancien qu'elles. Aussi les déclarations abondent-elles qui écartent cette distinction comme anachronique. [...]

    Conscients de ces difficultés, mais convaincus de l'impossibilité de se passer d'une grille, certains entreprennent de sauver la distinction en énonçant des propositions complémentaires qui font office de contreforts. Peut-être n'est-ce après tout que le dualisme par trop sommaire de la division qui prête le flanc à l'objection. Qui sait si les difficultés ne s'évanouiraient pas avec un terme supplémentaire, lieu de passage et de médiation, espace de transition entre la droite et la gauche ? C'est toute la signification de l'hypothèse relative à l'existence d'un centre ayant lui aussi une consistance propre : les opinions se répartiraient alors entre trois compartiments au lieu d'être, à l'étroit, enfermés dans une alternative grossière.
    Le débat sur le centre est un débat fort ancien, mais récemment rajeuni. La notion de centre s'est trouvée brusquement projetée au cœur de la vie politique depuis que Valéry Giscard d'Estaing eut déclaré que la France demandait à être gouvernée au centre. Les formations politiques se bousculèrent pour occuper cette position médiane: autant par répugnance sincère à s'identifier à la droite que par calcul, l'électeur ne votant pas volontiers pour qui se réclame ouvertement de la droite à raison du discrédit qui pèse sur elle.
    (p.19-45)
    -René Rémond, Les Droites en France, Paris, Éditions Aubier, coll. historique, 1982 (1re éd. 1954 sous le titre La Droite en France de 1815 à nos jours : continuité et diversité d'une tradition politique), 544 pages.



    _________________
    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

    avatar
    Johnathan R. Razorback
    Admin

    Messages : 5055
    Date d'inscription : 12/08/2013
    Localisation : France

    Re: René Rémond, Les Droites en France

    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 19 Aoû - 10:36

    "Dernier élément de la droite: le nationalisme. Ses ressemblances avec le bonapartisme sautent aux yeux de l'observateur le moins averti: les thèmes, les sentiments, les méthodes sont les mêmes, ou presque. Goût de l'autorité, prestige de la force, attrait de l'aventure et de la gloire, culte du chef, antiparlementarisme, appel au peuple, tout ce qui fait le bonapartisme se retrouve dans le nationalisme. Au reste, n'aurait-il pas été surprenant qu'un mouvement assez puissant pour survivre à Sedan et assez enraciné pour connaître le rapide relèvement dont on a signalé quelques indices après 1871 s'anéantît brusquement ? Il subsistait tout un capital de forces en puissance, de sentiments disponibles dont le nationalisme a su libérer les ressources et capter les énergies ; c'est même à cette continuité que le boulangisme a dû de trouver un écho aussi prompt et sonore. Du bonapartisme, il hérite la violence verbale, les outrances de langage, la démagogie oratoire. De qui, par exemple, ces invitations à l'action directe: "Un bataillon bien commandé supplée admirablement aux lacunes de la Constitution. Faites un grand nettoyage ; que le balai devienne un symbole !" ? D'une feuille boulangiste ou d'un pamphlétaire antidreyfusard ? Du journal bonapartiste Le Pays, sous la plume de Paul de Cassagnac, au lendemain du 16 mai. 1877, 1888, 1899: les trois langages sont identiques. Loin d'être ce commencement absolu qu'une vue un peu courte isolait, le nationalisme s'insère dans la tradition césarienne, autoritaire, plébiscitaire, populaire et antiparlementaire des deux Empires. Des noms établissent un lien entre ces étapes successives de la même tradition: Paul de Sassagnac qui se dit catholique d'abord, monarchiste ensuite, impérialiste enfin et fait campagne pour l'Union conservatrice qui doit coaliser les droites, le baron de Mackau, le chef des droites monarchistes au moment du boulangisme et ancien candidat officiel de l'Empire. Un seul élément neuf s'est ajouté, dont le bonapartiste était exempt: l'antisémitisme, dont on ne peut contester à Drumont le bénéfice de l'invention, encore qu'une préoccupation antijuive ait présidé à la fondation de la banque de l'Union Générale." (p.162-163)

    "Ainsi se vérifie la relative continuité des traditions de droite. Mais, en dépit des constantes, plusieurs changements sont survenus, qui modifient la physionomie de l'ensemble et l'équilibre de leurs rapports internes. Si les trois droites, même sous des étiquettes renouvelées, se sont maintenues, leurs proportions ne sont pas restées identiques. La représentation parlementaire de la droite traditionaliste s'est amenuisée: en langage de chimiste, on dirait qu'elle n'existe plus guère qu'à l'état de traces ; aux élections de 1902, les conservateurs qui en regroupent tous les éléments, n'obtiennent que cinquante élus. Il y a plus grave: le nationalisme, en quelques années, a pris un tel développement, et exercé une séduction si forte qu'il impose, bon gré et mal gré, son ton, son style, ses méthodes, aux autres droites, même à celles que leur ancienneté, l'originalité de leur tradition auraient dû le mieux prémunir contre semblable contagion. Revanche posthume du bonapartisme qui rappelle l'avertissement déjà cité de Thiers au duc de Broglie, à la veille du 24 mai 1873: "Vous serez le protégé de l'Empire". La défense cléricale prend une allure combative qui justifiera les allusions aux moines ligueurs. L'orléanisme même se laisse contaminer par la fièvre nationaliste: le comte de Paris n'a-t-il pas approuvé la campagne boulangiste ? L'infléchissement date très exactement du moment où le prétendant s'est rallié au principe du plébiscite. Le manifeste du 15 septembre 1887, à la rédaction duquel Arthur Meyer semble savoir pris une part assez importante, accepte la formule de l'appel au peuple. Au plan tactique, des instructions formelles précisent le rapprochement avec le boulangisme: le baron de Mackau, le marquis de Breteuil, Albert de Mun en sont les principaux artisans, cependant que le duc de Doudeauville, le prince de Léon, le duc de La Trémoille financent l'entreprise par de généreuses souscriptions. La nouvelle génération royaliste commence à se détourner du régime parlementaire. Autre indice de la façon dont le nationalisme "déteint" sur les fidèles de l'idée monarchique: ils se laissent gagner par les arguments grossiers de l'antisémitisme.
    Et pourtant, en dépit de son influence, le nationalisme ne représente, au moins parlementairement, qu'une force limitée: en 1898, quinze élus plus les quatre députés antijuifs envoyés par l'Algérie. En 1902, le résultat est plus honorable: cinquante-neuf élus, mais à peine plus que les conservateurs. La première place revient sans conteste aux progressistes: à eux seuls, ils comptent en 1902 plus d'élus (cent onze) que les cinquante conservateurs et les cinquante-neuf nationalistes additionnés ; cependant c'est à peine s'ils font parler d'eux moitié moins. Rien ne manifeste mieux la discordance entre la force parlementaire des groupes et le bruit qu'ils font dans la rue, la disparité entre la vie politique parisienne et l'opinion du pays.
    Une seconde transformation, peut-être plus décisive encore, intéresse non plus les rapports de forces entre les droites, mais leur structure. Jusqu'à la fin du XIXe siècle, la vie politique française n'avait connu qu'un choix assez réduit de formes d'expression: il y avait le groupe parlementaire, mais celui-ci n'était qu'une rencontre spontanée, sans discipline stricte, sans statut ni règlement, sans caractère officiel ni reconnaissance juridique, d'hommes que rapprochaient leurs convictions ou leurs intérêts. A deux ou trois reprises, généralement dans les moments de trouble, au sortir de longues périodes de compression, en 1848, en 1870, les clubs avaient temporairement canalisé l'effervescence de l'opinion. A l'opposé, la société secrète rachète l'exiguïté des effectifs par la rigidité de la discipline, la cohésion du groupe: la Congrégation ou la Charbonnerie, les sociétés républicaines sous la monarchie de Juillet répondent de façon analogue au même besoin d'expression et d'action dont nos partis modernes sont la forme contemporaine. Au long du XIXe siècle, on n'a rien connu entre ces deux types opposés d'organisation qui ressemblât aux partis: peut-on leur assimiler des comités électoraux, essentiellement provisoires et qui ne survivent pour ainsi dire jamais aux circonstances de leur formation, comités du parti de l'ordre en 1848-1849, comité conservateur en 1876 ?
    A cet égard, les années 1900-1905 innovent nettement en inscrivant au chapitre de la morphologie politique plusieurs types nouveaux d'organisation. Si l'expression trop usitée d'époque-charnière garde encore un sens, rarement elle se sera appliquée plus justement qu'à ce début du siècle. En 1901 se tient le congrès qui constitue définitivement le parti républicain radical et radical-socialiste, fondé jusqu'ici sur un réseau assez lâche de comités locaux: c'est l'entrée dans la vie politique tout à la fois du militant, du comité et du parti de gauche. La date de 1905 est plus décisive encore: c'est, au terme d'un demi-siècle de querelles, l'unification du socialisme dans un parti unitaire ; la S. F. I. O. est le premier parti ouvrier, fortement centralisé, qui subordonne au contrôle des militants et de ses instances le groupe parlementaire, et adhère à une Internationale (au même moment -élection de 1906- le Labour Party enregistre ses premiers succès). Encadrées chronologiquement par ces deux formations maîtresses, de nouvelles se constituent: Alliance Républicaine Démocratique (1901) et Fédération Républicaine (1903). Ces années sont aussi celles où voient le jour deux mouvements que tout oppose, et destinés pareillement à marquer la pensée politique française: le Sillon et l'Action Française. Parti radical, parti socialiste unifié, Sillon, Action Française, Alliance Démocratique, Fédération Républicaine, ce sont là, à la seule exception du parti communiste, réunies toutes les données qui régiront la vie politique française jusqu'en 1939: en une demie-douzaine d'années, sont distribuées toutes les cartes du jeu pour quarante ans.
    Dans ce mouvement, le nationalisme apporte une note originale avec la ligue, dont les antécédents remontent au boulangisme. La ligue n'est pas le parti: elle s'en distingue par ses méthodes comme par ses objectifs. Elle tranche encore davantage sur les anciennes formes d'organisation politique: elle vise à enrôler de vastes effectifs, enrégimenter les foules, tient ses adhérents en haleine, porte l'agitation dans la rue. La ligue est la première ébauche du mouvement de masse. Elles éclosent nombreuses: après la doyenne, la Ligue des Patriotes, fondée en mai 1882 par les républicains pour préparer physiquement et moralement le pays à la revanche, et entraînée par le raz de marée boulangiste dans le camp nationaliste, c'est la Ligue antisémite de Jules Guérin, c'est aussi la Ligue de la Patrie Française, c'est enfin la plus fameuse de toutes, promise à l'avenir le plus durable, la Ligue d'Action Française. Avec la ligue cette forme de droite acquiert ce qui avait manqué au bonapartisme pour devenir une force et coaguler en un parti organisé son potentiel en hommes.
    Il convient, à ce propos, de redresser une légende trop répandue sur la prétendue impuissance des droites à s'organiser. On les dépeint comme incapables de s'imposer une discipline, inaptes à entraîner une masse indécise, et de ce fait frappées d'une infériorité congénitale par rapport aux partis de gauche, mieux organisés, plus unis et plus dociles aux impératifs tactiques. Partiellement exact, cet axiome n'a que le tort d'être donné pour une vérité générale: il appelle des réserves expresses. De récentes études ont démontré que les abstentionnistes n'étaient normalement pas plus nombreux à droite qu'à gauche. Il n'est pas plus vrai que les droites sachent moins bien s'organiser que la gauche et aient toujours le dessous pour la discipline. Les élections de 1885 avaient offert un exemple du contraire: en face de républicains affaiblis par les dissensions entre opportunistes et radicaux, les conservateurs, en bloquant dans chaque circonscription la totalité de leurs voix sur une liste unique, enlèvent au premier tour cent soixante-seize sièges contre cent vingt-sept aux républicains. Un tiers de siècle plus tard, en 1919, le triomphe du Bloc National renouvelle la démonstration: dans les deux occasions, les droites ont dû à leur cohésion de l'emporter, temporairement ou définitivement, sur leurs adversaires.
    Il y a cependant que les droites donnent rarement naissance à des organisations aussi efficaces et articulées que celles dont les gauches disposent avec les comités radicaux ou les fédérations socialistes. Mais c'est sans doute qu'elles avaient quelque chose d'équivalent ou en tenant lieu. La droite a toujours pu compter, en effet, sur d'autres atouts: la sympathie de l'Église, le crédit des autorités sociales traditionnelles, le soutien spontané des puissances économiques. C'était plus qu'il n'était nécessaire pour contrebalancer l'intervention des comités: en fait, ce sont plutôt les gauches qui, naturellement démunies de ces précieux appuis, ont dû inventer des substituts, improviser des parades. Le parti moderne fut leur riposte.
    Au reste, les droites monarchiques ne pouvaient avoir que de la répugnance pour cette forme d'organisation et d'action. Convenait-il à la majesté d'un prince, héritier légitime de son royaume par le droit de naissance et père de ses sujets, de prendre la tête de quelque parti dont l'existence même eût impliqué l'acceptation des postulats démocratiques ? Le comte de Paris, se ralliant au principe du plébiscite, se montre peut-être l'héritier du roi des barricades: à coup sûr, il trahit la légitimité monarchique. Le parti, qu'on le veuille ou non, nie la hiérarchie sociale, ébranle la tradition, institue l'égalité des individus, fonde la démocratie.
    A la lumière de ces observations, on mesure la portée du bouleversement qu'introduit dans la structure traditionnelle des droites l'apparition des ligues. Elle relève le déclin des idées monarchiques, déjà suggéré par la disparition des groupes royalistes de l'hémicycle parlementaire. Elle souligne aussi l'affaiblissement des cadres de la société française. Partis, ligues, autant de formes nouvelles qui correspondent aux nouvelles données de la vie politique et de l'organisation sociale: démocratie politique, exercice du suffrage universel, diffusion de l'instruction, développement du syndicalisme. En même temps, un ensemble de transformations modifie lentement le visage de la France: croissance des villes, exode rural, industrialisation, formation d'un marché national unique déplacent graduellement le centre de gravité des mille petites unités régionales d'une France rurale vers une France ouvrière et petite-bourgeoise où les classes moyennes des villes voient grandir leur importance. Parallèlement s'affaiblit l'autorité des puissances sociales. Les préoccupations changent: il est moins question de combattre le radicalisme, et davantage le socialisme. Le renouvellement des droites reflète les conséquences de tous ces changements: tout travaille contre les anciennes droites dont le déclin apparaît ainsi sans recours, tout tourne au bénéfice des nouvelles. Cependant tout n'est pas perdu du passé, puisque les nouvelles recueillent l'essentiel de son esprit et de ses aspirations.
    La nouveauté en effet n'est jamais totale et toujours le neuf compose avec l'ancien. C'est ainsi que ces changements dans les structures et l'organisation n'ont pas leurs correspondants dans l'inspiration. Le nationalisme, au tournant du siècle, ne créé pas une rupture aussi tranchée que le boulangisme. Il a moins dérangé les habitudes. Il ne provoque pas de reclassements insolites ; il a peu mordu sur la gauche. Sa carte électorale est plus classique: c'est, à peu de choses près, celle des droites traditionnelles. Il consolide plus qu'il ne bouscule. La pénétrante étude que Jean-Pierre Rioux a consacré à la principale organisation de la période, la Ligue de la Patrie française, et qu'il a judicieusement intitulée
    Nationalisme et conservatisme, montre excellemment comment la préoccupation de la défense sociale est vite devenue le dénominateur commun des quatre ou cinq cent mille adhérents qu'elle a rassemblés: le nationalisme antidreyfusard lui imprime un style combatif, mais le programme ne diffère guère de celui de la droite la plus classique: conservateur et clérical. Si à certains égards le boulangisme avait été la revanche de la droite de combat autoritaire et populaire sur la droite conservatrice, le mouvement des années 1900 manifeste, en sens inverse, la puissance des éléments d'ordre et ce qu'on appellerait aujourd'hui la capacité de récupération des notables traditionnels. La majorité de ces adhérents comme des électeurs qui voteront en 1902 pour les candidats de la coalition des droites ont une horreur instinctive du désordre, se défient de l'agitation de la rue: l'aventure leur répugne et leur aversion pour le régime va rarement au-delà de l'opposition verbale. La pesanteur des intérêts conservateurs l'emporte bientôt sur l'attirance de la nouveauté: les nationalistes sont bientôt absorbés par les conservateurs.
    Cette dérive est une constante de notre système politique. N'étais-ce pas déjà le destin du bonapartisme que de se laisser récupérer par la défense des notables ? L'histoire se répétera chaque fois qu'un mouvement neuf, s'inspirant d'une idéologie de rassemblement, aura l'ambition de surmonter la division de la droite et de la gauche et se donnera une allure pseudo-révolutionnaire: Parti Social Français du colonel de la Roque en 1936, ou Rassemblement du Peuple Français en 1947, pour ne point parler du Rassemblement, plus récent, du Peuple pour la République, seront conduits, dès qu'ils entreront dans le jeu des élections, aux mêmes comportements. Ils décriront tous tour à tour la même trajectoire. Comme s'il n'y avait pas en France d'espace où puisse se déployer librement une authentique droite révolutionnaire: tôt ou tard, d'elles-mêmes ou sous la contrainte externe, elles se rangent au nombre des forces organisées dans le cadre des institutions légales. Il n'y a possibilité de rassembler des masses nombreuses que sur un programme respectueux des intérêts et des règles. Sinon on est rejeté dans la pénombre des sectes et des groupuscules. Peut-être tenons-nous là une des raisons qui expliquent que la France n'ait pas réellement connu de fascisme
    ." (p.163-168)

    "Ils entendaient tirer la leçon du fiasco de la Ligue de la Patrie Française, forte sans doute du patronage de la moitié de l'Académie française et des cent mille adhésions recueillies en vingt-quatre heures, mais faible de son impuissance doctrinale: au nationalisme ils veulent insuffler la pensée qui lui fait si visiblement défaut. [...]
    Cependant, à l'origine, les promoteurs ne sont pas mieux partagés que les hérauts du nationalisme: c'est précisément l'absence de toute doctrine qui leur fait si vivement désirer d'en élaborer ou d'en rencontrer une. Notons cette disponibilité au départ: elle éclaire certains traits du mouvement. Ils tiennent néanmoins un absolu: l'intérêt national, et réprouvent le nationalisme conditionnel qui peut accepter de subordonner la politique à d'autres valeurs que la grandeur de la France. La seule France ! Absolu, leur nationalisme est également intégral. Ils veulent réagir contre l'anarchie qu'ils déclarent résulter de la proclamation sans précaution ni contrepartie des Droits de l'homme. [...]
    [La] période de loyalisme républicain sera de courte durée: un événement intellectuel décisif pour l'orientation future du nouveau mouvement marque l'année 1900. Un jeune écrivain provençal, d'une trentaine d'année (il est né en 1868), féru de littérature, amoureux des belles-lettres et de beau langage, entreprend pour le compte de la très royaliste et très traditionaliste Gazette de France une enquête sur la monarchie auprès des principales personnalités françaises. Charles Maurras fait remonter sa propre conversion à l'idée monarchique à l'année 1896: un voyage en Grèce où l'avait envoyé déjà la Gazette de France, son premier voyage à l'étranger, lui avait fait éprouver très vivement le sentiment de la décadence nationale ; la comparaison forcée avec la puissance britannique et la foudroyante ascension de l'Allemagne impériale l'avait persuadé de la bienfaisance et de la supériorité de l'institution dynastique. Maurras interroge écrivains, publicistes, notables du royalisme: beaucoup donnent leur adhésion ou opèrent leur ralliement au principe monarchique, comme au seul capable d'assurer la grandeur nationale. De ces multiples réponses, comme autant de dépositions, on voit peu à peu se dégager la notion d'une monarchie héréditaire, antiparlementaire et décentralisée, qui a la caution de quelques-uns des noms alors les révérés des lettres françaises: un Paul Bourget dès 1900, un Jules Lemaître en 1903. Les rédacteurs de L'Action française ont suivi avec attention le déroulement de l'enquête: ils ont bientôt rallié les positions définies par Maurras et souscrit à ses conclusions. Il est dit que le nationalisme de l'Action française sera monarchiste et Maurras son porte-parole.
    Tournant décisif de l'histoire des idées et des sentiments politiques. Depuis la mort du comte de Chambord (1883), le sentiment royaliste était lui aussi frappé à mort: tour à tour l'échec du boulangisme, l'imprudente collusion avec un mouvement plébiscitaire, le Ralliement, avaient précipité son déclin. La mort du comte de Paris, le 8 septembre 1894, avait fait de son fils, le duc d'Orléans, un médiocre, jouisseur, incapable d'initiative, l'héritier de la maison de France. Des partisans notoires ne cachaient plus leur découragement: le marquis de Breteuil, député des Hautes-Pyrénées, un des grands noms du parti, s'était retiré de la vie politique. Le traditionalisme royaliste dépérissait lentement, et l'on pouvait prévoir le moment où seuls quelques vieux gentilshommes fidèles contre toute raison aux traditions de leur race et à l'honneur du nom maintiendraient la foi de leurs pères au principe dynastique. Soudain le zèle monarchiste, la conviction têtue, la force persuasive d'un jeune publiciste de trente-deux ans et le ralliement au royalisme d'une poignée de jeunes hommes régénèrent le vieux tronc et lui infuse une sève nouvelle [...]
    Mais l'histoire montrera que ce néo-royalisme n'est pas seulement l'ancien, miraculeusement rajeuni: c'est un autre royalisme et qui n'a peut-être que le nom de commun avec celui des ultras, des légitimistes et des chevau-légers. Assurément, l'Action Française aura tôt fait de rassembler la plupart des fidèles, et par ceux la continuité sera apparemment maintenue: mais d'une génération à l'autre, quel changement dans les sentiments ! Que substitue-t-il de cet attachement quasi religieux à la personne du roi, qui faisait encore battre le cœur des jeunes femmes présentées au comte de Chambord ? L'adhésion de l'Action Française, toute rationnelle, vient de la tête et va à l'institution: ne survivra-t-elle point même au désaveu des princes ? L'institution est dépouillée de cette dignité sacrée dont des siècles et l'intime union avec la religion nationale l'avaient revêtue. Les écrivains de l'Action Française, ces nouveaux "doctrinaires", sont, quoi qu'ils en aient, les fils du XIXe siècle rationaliste et positiviste ; Jules Lemaître avait vu clair quand il annonçait l'apparition d'une nouvelle race de royalistes, qu'il appelait judicieusement positivistes. Leur royalisme n'est pas une foi: Maurras, Bainville se sont rangés à la monarchie, au terme d'une enquête civique, comme à la formule politique la plus satisfaisante, à la forme de régime recommandée par l'expérience historique. Leur monarchisme est l'aboutissement d'une démonstration, il est la conséquence des lois de la physique sociale. Mentalité de géomètres, de mystiques point. Le nationalisme les a conduits à la monarchie: ils se sont découverts monarchistes ; les royalistes d'autrefois l'étaient de naissance. Venus du nationalisme à la monarchie par la voie de la réflexion logique et de l'empirisme pratique, les hommes de l'Action Française resteront au fond toujours plus nationalistes que monarchistes, et plus monarchistes que royalistes.
    Vers 1903, la doctrine de l'Action Française est donc dotée de ses deux traits fondamentaux: elle a amalgamé deux des trois courants de la droite française. Leur fusion dans un mouvement commun est un fait sans précédent, mais qui n'empêche pas l'historien de retrouver distinctement dans la synthèse nouvelle les apports des deux courants.

    Du nationalisme, l'Action Française recueille d'abord ce qu'il a de plus superficiel, les habitudes les plus voyantes et les plus tapageuses, qui lui vaudront aussi les animosités les plus durables: attrait de la violence, au moins verbale, et chez des gens qui n'avaient, hélas ! pas tous le talent de Léon Daudet, brutalité de la polémique, passion partisane qui ne recule devant rien, ni les accusations hasardeuses, ni les outrances de style, ni les injures. Cette façon de concevoir et de pratiquer le journalisme d'opinion trahit une filiation directe de Cassagnac à Daudet ; au reste, celui-ci ne vient-il pas de la Libre Parole ? L'Action Française reprend à son compte le surnom injurieux de "la gueuse" inventé par Paul de Cassagnac pour désigner la République. Le nationalisme a également prêté à l'Action française sa structure et ses formes d'organisation: elle n'est pas et ne sera jamais un parti, elle reprend la formule de la ligue. Elle affecte de se désintéresser des compétitions électorales et des luttes parlementaires: quand quelques-uns de ses dirigeants, en 1919 ou 1924, tenteront leur chance auprès du suffrage universel, ce ne sera qu'un épisode sans lendemain et dont l'issue, heureuse ou malheureuse, de toute façon n’engageait point l'avenir du mouvement. L'Action Française a choisi d'agir par d'autres moyens, ceux-là mêmes inaugurés par le boulangisme: les Camelots du Roi, fondés en octobre 1908, font bientôt parler d'eux (affaires Thalamas, Bernstein). Enfin lui vient en droite ligne du nationalisme ce mélange original d'antiparlementarisme et d'autoritarisme, qui constituait jusqu'alors la note personnelle du bonapartisme dans le concert des traditions politiques françaises. L'antisémitisme même est hérité, forme et fond: le Juif est un des quatre Etats confédérés pour perdre la France, et dont Maurras dénonce le malfaisant assemblage. Jusqu'à l'opposition du pays légal et du pays réel, thème constant des campagnes néo-royalistes et de la dialectique maurrassienne, qui vient de plus loin. Au reste, l'Action Française n'a jamais rougi, ni fait mystère de ces origines [...]
    Pour être le fonds primitif de l'Action Française, à l'inverse de son ancienneté dans la pensée politique française, l'héritage du nationalisme n'exclut point d'autres influences avec lesquelles il forme de singulières alliances: illustration supplémentaire de la diversité des combinaisons possibles et de la souplesse des évolutions en matière d'histoire des idées politiques. Le nationalisme monarchique, tout intégral qu'il se déclare, ou peut-être précisément parce qu'intégral, est un nationalisme intransigeant, restrictif, exclusif: celui de Barrès revendiquait la Révolution de 1789 comme un des plus glorieux chapitres de notre histoire ; Maurras la retranche sans balancer. En dépit d'un vocabulaire qui se donne des airs plébéiens, et d'une démagogie qui reste soigneusement verbale, le nouveau nationalisme est épuré de toute référence au principe démocratique, exempt de toute infiltration populaire. Tout est effacé de ce qui sollicitait le bonapartiste vers une manière de démocratie sociale, tout a disparu de ce qui, un temps, en avait l'exutoire d'une protestation contre les autorités sociales, l'influence de l’Église ou les prérogatives des classes dirigeantes. L'Action Française est le contraire de la démocratie: sa philosophie politique, fondée sur une conception hiérarchique de la société et respectueuse des supériorités natives, est foncièrement aristocratique. Son programme social se réduit à l’anachronique restauration des cadres corporatifs et lui vient de la branche traditionaliste, aristocratique et paternaliste du catholicisme social, celui qu'illustre le nom de La Tour du Pin. Affirmer le "politique d'abord", c'est encore une façon de nier le social et de maintenir le statu quo.
    La répudiation des principes démocratiques, ce respect témoigné aux hiérarchies sociales, apparentent la doctrine d'Action Française à une autre forme de pensée, celle de la droite traditionaliste. Les similitudes sont indéniables. Ici et là pareille intransigeance, même refus de la discussion et des accommodements ; ni l'une ni l'autre n'admettent le partage. L'Action Française se dit un nationalisme intégral, l'ultracisme était un royalisme intégral. L'étrange, qui souligne mieux encore leur profonde parenté, est que ces doctrines de l'absolu sont également des systèmes de la contingence. Elles se font un système du refus des systèmes et érigent en principe de recherche, en règle d'action, la soumission à l'expérience. Ces théories de l'empirisme politique professent une répugnance foncière à l'endroit des pensées universelles, elles ne prétendent qu'au particulier, et ne souhaitent légiférer que pour un seul pays. La France seule est leur règle de pensée, bien avant de devenir un mot d'ordre. La réflexion de Taine rejoint ici les enseignements de Bonald.
    Aussi n'ont-ils pas leurs pareils, ultras comme néo-monarchistes, pour faire parler l'histoire: personne ne s'y entend comme eux. Les ultras avaient réveillé le souvenir des anciennes libertés et remis en honneur les traditions du Moyen Age féodal et chrétien: l'Action Française ne fait pas un moindre cas du passé ; plusieurs de ses cercles se placent sous le patronage posthume de Fustel de Coulanges, et revendiquent l'héritage intellectuel du grand historien des Institutions politiques de l'ancienne France. Toute une école d'érudits ou d'essayistes s'inspire des postulats maurrassiens pour l'étude du passé national: le plus brillant est Jacques Bainville, qui propose au grand public, friand d'histoire et attiré par les souvenirs d'autrefois, une interprétation conforme aux maximes de l'empirisme organisateur. Cette forme de propagande et d'enseignement a exercé sur l'opinion une influence qui ne saurait être sous-estimée.
    Dernier point d'analogie avec le parti ultra de la Restauration, l'Action Française se flatte aussi d'être "le parti de l'intelligence". Elle enrôle dans ses rangs une notable proportion d'intellectuels: c'est dans la jeunesse des facultés et des grandes écoles qu'elle connaît le succès le plus franc et trouve les militants les plus convaincus. Par l'éclat de ses collaborations, la qualité de ses chroniques littéraires ou artistique, le journal fait, à cent ans de distance, une brillante réplique au Conservateur de 1818.
    S'il fallait enfin, pour compléter la démonstration, prolonger un parallèle qui n'est pas simple exercice de style, la longue liste des positions politiques communes achèverait de révéler l'identité de pensée: hostilité à la centralisation jacobine, attachement à la restauration des libertés locales, défense et reconstitution des corps intermédiaires, même conception de la monarchie qui en fait le rempart des libertés particulières, et du roi le fédérateur des républiques françaises. Il y a là plus que des coïncidences: l'Action Française épouse les lignes maîtresses du système politique et social des ultras.
    Et toutefois l'Action Française est bien autre chose qu'une plate réédition de l'ultracisme, et Maurras mieux qu'un épigone attardé de Bonald: ils se séparent même sur des points qui ne sont pas mineurs. N'avions-nous pas reconnu des constantes de la sensibilité ultra dans le romantisme ? or toute l'Action Française, Daudet peut-être excepté, a bataillé sans trêve contre le romantisme politique, social, littéraire même, tenu pour synonyme de dérèglement mental et source de confusion intellectuelle. Maurras, c'est l'antiromantisme doctrinal et militant, et Maurras, c'est ici toute l'Action Française, si grande est l'importance de ses préférences, de ses humeurs et de ses préventions: son rôle comme éducateur du goût littéraire a peut-être été aussi décisif que sa fonction de maître à penser. Le classicisme est le fond de son système, tant politique que littéraire, dans l'exacte mesure où son éthique est dictée par une esthétique. "Les théories philosophiques et esthétiques d'Antinea forment le fondement même de ma politique". Dix volumes, cent articles jalonnent ce long combat et attestent la permanence de cette préoccupation chez l'auteur des Amants de Venise. C'est ce classicisme qui explique sa tendresse imprévue pour l’œuvre d'Anatole France, en dépit de ses opinions suspectes: de bien écrire le rachète d'avoir mal pensé.
    Divergences de goût, désaccords des sensibilités entraînent divergences d'opinions: ce classique a moins de motif d'aimer le Moyen Age que les romantiques de la Restauration. Leur prédilection ne s'adresse pas aux mêmes périodes: la monarchie idéale, Maurras la voit moins sous les traits de la royauté tutélaire de saint Louis ou de la paternelle administration du bon roi Henri, que dans l'éclat et la pompe du Roi-Soleil, sans qu'on puisse dire s'il admire davantage Louis XIV d'avoir été le protecteur des lettres et des arts ou le souverain glorieux, maître de l'Europe, servi par Colbert et Louvois, Turenne et Condé. Avec de pareils goût, Maurras n'a pas non plus les mêmes raisons que les ultras de suspecter la puissance du pouvoir: c'est l'Etat jacobin qu'il exècre, mais un Etat monarchique lui semble un bien et une nécessité. Il admet même une phase transitoire, assez comparable au rôle historique que le marxisme assigne à la dictature du prolétariat dans le passage de la société capitaliste à la société sans classes, où le monarque se départira de son rôle propre d'arbitre pour assumer celui d'un dictateur temporaire. Rien ne montre mieux l'étendue des libertés prises avec la pensée des premiers contre-révolutionnaires. [...]
    Synthèse véritable ou seulement éventail ? La question n'apparaît pas entièrement dépourvue de fondement, pour peu qu'on considère les inclinations parfois furieusement contradictoires qui sollicitent l'Action Française, doctrine et clientèle.
    Le propre de la pensée de Maurras est de vouloir instaurer dans l'art de conduire les hommes l'harmonieuse et classique beauté d'un ordre tout raisonnable: or l'histoire politique française, pourtant riches en contrastes et en discordes, n'offre guère d'exemples comparables de factions à ce point dominées, entraînées, égarées parfois jusqu'à l'aveuglement par la passion polémique et son cortège de fureurs. Quarante années durant, l'Action Française a dispensé l'outrage, prodigué l'injure: ses campagnes offrent matière à une véritable anthologie de la violence verbale, un florilège du sarcasme et de la calomnie. Au confluent de la tradition classique et de la turbulence nationaliste, il semble que le mélange ne se soit pas fait à parts égales: le tempérament et ses impulsions brutales ont prévalu sur les dispositions raisonnables de la doctrine, comme les flots troubles et boueux d'une crue qui submergent et dévastent la noble et paisible ordonnance d'un jardin à la française. Pour un lecteur de Maurras qui a bien entendu les enseignements du philosophe, dix ou vingt ont peut-être fait plus volontiers leur profit des leçons et des invectives du polémiste: ce triomphe de la passion, serait-ce la revanche de ce romantisme dont Maurras a, toute sa vie, dénoncé la malfaisance ?
    Ce désaccord manifeste de la raison et de la passion, de la tête et de la sensibilité, se prolonge à l'intérieur de la doctrine et se transpose sur le plan des positions politiques dont elle compromet la cohérence: c'est l'attitude vis-à-vis de l'Etat moderne qui trahit le plus clairement la contradiction entre deux tendances. La position des ultras était simple: l'Etat était le mal, sans remède ni atténuation ; aussi leur programme était-il tout entier de réaction contre la tyrannie administrative, la centralisation bureaucratique, filles du jacobinisme et du despotisme napoléonien. Le disciple et l'administrateur du Mistral, le Provençal attaché à sa province, ne renie point cette façon de penser. Mais le nationalisme a contaminé et altéré la pureté de la réaction primitive. L'école, au fond d'elle-même, se garde mal de la fascination du pouvoir: pour elle, l'Etat n'est pas seulement un monstre haïssable, il devient à sa manière une sorte d'absolu. Le journal a fondé sur l'impuissance de l'exécutif une partie de ses attaques contre le régime républicain et constamment préconisé un renforcement du pouvoir: les vertus d'autorité ont représenté pour la clientèle d'Action Française une valeur essentielle. Il serait sans doute malhonnête de faire supporter au doctrinaire de l'empirisme organisateur l'entière et exclusive responsabilité des erreurs de disciples dévoyés: impossible toutefois de ne pas reconnaître dans la séduction de la force sur l'école la faille qui explique, dans les années 1930-1940, le glissement vers le fascisme de plusieurs de ses adeptes. Chez ses lecteurs, dans les rangs des ligueurs, L'Action Française a inoculé, entretenu, confirmé des dispositions, des sympathies, des préventions aussi, et des idées-forces qui ont indiscutablement préparé un terrain favorable au fascisme. Au reste, Maurras lui-même n'en a-t-il pas salué avec enthousiasme l'apparition en Italie (Discours préliminaire à la réédition définitive de l'Enquête sur la monarchie, 1924) ? Curieux destin pour une école contre-révolutionnaire, héritière de l'anti-étatisme ultra, respectueuse de la hiérarchie et de la tradition, que d'avoir été l'intermédiaire entre le nationalisme de la fin du XIXe siècle et le fascisme des années 30 !
    Une troisième contradiction vient en droite ligne des précurseurs ultras, mal déguisée par les références de chaque instant aux leçons de l'histoire. Marqué par le positivisme, l'empirisme maurrassien présente la monarchie comme une solution de bon sens, la formule de gouvernement que prescrit l'expérience des siècles ; le pragmatisme de Maurras se défend de percer le secret dernier des choses et de proposer un a priori de la philosophie politique. Le contraste est saisissant entre la modestie voulue de son dessein et le dogmatisme de l'expression: aucune formation politique, si ce n'est celles qui placent dans le marxisme le principe de leur réflexion, ne prend si naturellement le ton de la certitude, ne tranche avec une pareille assurance du vrai ou du faux, ne dispense aussi généreusement l'éloge ou l'excommunication. En vérité, cette école a les prétentions d'une Église.
    C'est là précisément ce qui l'opposera un jour à l'Église, le conflit latent entre une philosophie du relatif et ses prétentions à la vérité, entre un système de l'empirique et une religion de l'empirisme. De toutes les contradictions qui traversent l'Action Française, celle-ci est la plus redoutable, car elle conduira à mettre en opposition la pensée du maître et la fidélité d'une partie de ses disciples. L'évolution des rapports entre l'Action Française et l'Église catholique est une histoire singulière. Les circonstances politiques, les mauvais rapports de Rome et du gouvernement de la République, ont pu ajourner pendant un quart de siècle une explication décisive: il était cependant inévitable qu'un jour l'équivoque fût dissipée. Ce n'est point le fait que Maurras fût personnellement agnostique, depuis qu'élève d'un collège religieux il avait perdu la foi de son enfance, qui la rendait inéluctable: c'était là affaire de sentiments, et Rome n'eût sans doute pas empiété sur le secret des consciences. Qu'un homme politique, entre autres, ait déclaré tenir le christianisme pour le "multiplicateur immense du caprice individuel", n'eût pas davantage suffi à motiver un avertissement pontifical. Mais Maurras était plus qu'un homme politique: il faisait figure de penseur, il s'arrogeait presque un rôle de directeur de conscience. A ce titre, il devait naturellement alerter la méfiance traditionnelle de l'Église.
    Or, il se trouvait que le système de cet agnostique, devenu le maître à penser d'une large fraction du public catholique, reposait sur le refus de l'absolu métaphysique et le postulat d'un positivisme de méthode. Ses conclusions politiques s'accordaient avec celles de penseurs chrétiens ? Qu'importait, s'ils y venaient par des chemins différents ! Maurras était plus proche du scepticisme de Renan ou de l'empirisme de Taine que de l'inspiration de l'auteur du Pape. Il ne proposait, il est vrai, qu'un système politique qui laissait donc entiers les problèmes théologiques. Mais est-il si facile, était-il même possible pour ses lecteurs, de faire le départ entre ses affirmations politiques et son esthétisme, entre son système et sa philosophie ? La maxime "politique d'abord", encore que souvent mal interprétée et abusivement utilisée contre son auteur, sonne comme un défi à l'égard de l'autorité spirituelle, une inadmissible protestation de machiavélisme ; comment l'Église pourrait-elle admettre ce qui semble le refus de subordonner le choix des moyens politiques à l'appréciation des fins morales ? De toute façon, ne serait-ce que par défaut, l'intérêt national prend la place laissée vide par l'absence d'un autre absolu et tend à s'ériger en fin suprême. De ce nationalisme il est trop clair que l'universalisme catholique ne pouvait pas non plus s'accommoder.
    Des raisons de fait vinrent soudain donner à ces considérations de principe une urgence impérieuse: l'apparente coïncidence du catholisme français et du néo-royalisme. Très tôt, l'Action Française avait rallié beaucoup de catholiques: dans les années de la première avant-guerre, et encore dans l'immédiat après guerre, l'adhésion au nationalisme intégral semblait l'aboutissement logique d'une conversion spirituelle: Jacques Maritain, Joseph Lotte illustrent cette évolution. L'Action Française réunit alors autour d'elle une constellation d'esprits que les ruptures ultérieures disperseront à tous les vents: l'éclat et la variété de cette diaspora n'ont pas d'autre pendant que la liste des collaborateurs de L'Humanité dans les années 1919-1920. L'Action Française fait alors figure d'aile avancée et militante du catholicisme français. Les deux causes semblent plus liées que jamais: c'est l'Action Française par exemple qui mène campagne pour la "sainte de la patrie".
    Il s'établit alors entre le néo-royalisme et l'une des tendances du catholicisme français une de ces conjonctions apparemment fortuites, dont de secrètes affinités ont mystérieusement tracé à l'avance les cheminements. Les catholiques français ont toujours eu le choix entre plusieurs orientations: "l'alliance du trône et de l'autel" a correspondu politiquement à l'entente doctrinale du royalisme traditionnel et d'un ultramontanisme de caractère théocratique: une génération plus tard, le pontificat de Pie IX vit s'opposer un catholicisme libéral de sympathies orléanistes et un catholicisme ultramontain d'humeur autoritaire. Quarante ans plus tard, l'Action Française opère la conjonction d'un nationalisme exclusif et d'un catholicisme dont on a dit qu'il était paradoxalement le contraire de l'universalisme. Les affinités se dessinent nombreuses entre le nationalisme intégral et l'intégrisme catholique: ne mènent-ils pas, sur des terrains distincts, le même bon combat contre le modernisme ? A l'Institut d'Action Français, Maurras a fondé une chaire du Syllabus. De part et d'autre, même attachement aux notions d'ordre, d'autorité, de hiérarchie. Ici et là, l'accent est placé de même sur la tradition, et l'on minimise la nécessité ou les vertus de l'adaptation. Aussi plus d'un ecclésiastique se réjouit-il du précieux renfort fourni par l'Action Française dans le combat contre les erreurs modernes, et l'Action Française trouve-t-elle en retour dans l'Église des sympathies actives, des amitiés efficaces, de puissants protecteurs, chez des théologiens (cardinal Billot, S. J.), et dans les Ordres les plus jalousement attachés à la tradition: Bénédictins de Solesmes, Dominicains de Saint-Maximin. En retour, l'Action Française assure la plus large audience aux dénonciations dont se fait une triste spécialité la Correspondance de Rome, organe du clandestin Sodalitium Pianum.
    Mais le catholicisme intégriste n'est pas tout le catholicisme français: la tendance à la conciliation, les inclinations libérales, les sympathies démocratiques encouragées par le pontificat de Léon XIII ne sont ni réduites ni séduites. Sur le plan théologique, dès 1911, le P. Laberthonnière a mis en évidence les origines peu orthodoxes de la pensée maurrassienne (Positivisme et catholicisme). Au niveau des options politiques, la permanence d'une autre famille d'esprits démontre la possibilité d'une autre combinaison, celle qui va du Sillon au parti démocrate populaire, et dont les noms de Marc Sangnier et de Francisque Gay soulignent la continuité. La ligne de partage qui sépare, à l'intérieur du catholicisme français, Action Française et démocratie chrétienne, bien qu'elle n'intéresse en définitive que des minorités restreintes, est peut-être aussi importante à l'intelligence de la vie politique française que la frontière entre la gauche et la droite: peu de séparations vont aussi loin en profondeur dans la conscience nationale et emportent des conséquences aussi décisives. Il y va tout à la fois de l'Église de France et de la conscience politique française. Elle départage deux tempéraments, deux sensibilités, deux interprétations du catholicisme: la querelle qui fait rage entre ces deux écoles a l'âpreté des guerres civiles, aggravées de la férocité des guerres de religion.
    La condamnation pontificale dont nous ne retraçons ni la lente gestation ni la soudaine proclamation (1926), répondit à des considérations proprement théologiques, mais eut des conséquences politiques d'une importance capitale: en quelques années, elle renverse la majorité dans l'opinion catholique française: le conflit avec Rome, une obstination intraitable à affirmer son bon droit, égale à celle des Jansénistes, firent resurgir une forme de gallicanisme royaliste que l'on avait plus connu depuis Montlosier. Les événements mirent ainsi à nu une dernière contradiction interne, celle d'une fidélité religieuse clamée avec ostentation et d'un anticléricalisme pratique dont la virulence eut tôt fait d'éclipser les professionnels du genre.
    Mais ni en 1900, ni même en 1925, ces contradictions internes ne portent encore préjudice à l'influence à l'Action Française: elle est considérable. Il est toujours téméraire de mesurer une influence de cette sorte: posons en tout qu'elle ne se jauge pas au tirage du journal, et moins encore à l'effectif des Camelots du Roi. Au-delà de l' "école visible", l'enseignement de Maurras séduit de larges fractions de la jeunesse ; l'apparente rigueur du système, l'élégante simplicité des principes de base, l'attrait de la dureté, la vigueur de la polémique, le prestige de quelques-uns des princes de l'intelligence plaident en faveur du mouvement. [...]
    Il faudrait enfin tenir compte de cette autre forme d'influence qui s'exerce, diffuse, insidieuse, inconsciente, sur de plus larges secteurs de l'opinion, et par là même peut-être plus profonde: on en devinera au moins l'ampleur à considérer le succès des ligues dans les années 1930-1940. Certes les ligues ne sont pas l'Action Française, et l'une et les autres eussent repoussé l'assimilation, mais si le nationalisme intégral ne leur avait frayé le chemin et disposé les esprits, les ligues n'eussent pas connu d'emblée leur étonnant succès
    ." (p.170-180)
    -René Rémond, Les Droites en France, Paris, Éditions Aubier, coll. historique, 1982 (1re éd. 1954 sous le titre La Droite en France de 1815 à nos jours : continuité et diversité d'une tradition politique), 544 pages.



    _________________
    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.


      La date/heure actuelle est Dim 23 Sep - 11:01