L'Hydre et l'Académie

    Carmen Bernand et Serge Gruzinski, Histoire du Nouveau Monde

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    Johnathan R. Razorback
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    Carmen Bernand et Serge Gruzinski, Histoire du Nouveau Monde

    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 17 Sep - 16:14

    « 1492 marque d’abord la fin de la reconquête de l’Espagne par les chrétiens. Ce n’est que plus tard qu’on l’associera à la découverte du Nouveau Monde. Pour mesurer le poids de la question musulmane, il suffit d’évoquer le contexte méditerranéen dans lequel s’inscrit la guerre de Grenade : l’avancée ottomane qui fournira la toile de fond lancinante de l’expansion outre-Atlantique. Lorsque le 28 juillet 1480 les Turcs envahirent Otrante, sur la côte adriatique de l’Italie, égorgeant et empalant tous ses habitants à l’exception des jeunes gens des deux sexes, la menace qu’ils faisaient planer sur la chrétienté depuis la prise de Constantinople en 1453 devint plus tangible et plus angoissante. Le roi de Naples, au demeurant cousin de Ferdinand d’Aragon, sollicita instamment le concours des forces chrétiennes parce que « Mahomet Bey se proposait non seulement d’extirper la religion chrétienne mais aussi d’exterminer tous les princes qui en étaient les défenseurs et de réduire les Italiens en esclavage ».
    Face à un tel danger Ferdinand et Isabelle réagirent avec promptitude sur deux fronts : en Italie, où fût dépéchée une flotte de vingt-cinq navires commandée par Pedro de Cadix, « le Bouc » (Macho cabrio), et dans la péninsule même, où les musulmans de Grenade, par leur position stratégiue, devenaient la « cinquième colonne » du Grand Turc. » (p.61)

    « A la fin de l’été 1491, tandis que Santé Fé était assoupie sous une chaleur écrasante, le camp accueillit une ancienne connaissance de la reine, le marin génois Christophe Colomb, accompagné d’un franscicain de La Rabida, le prieur Juan Pérez. L’homme était obstiné. Alors que tous les espoirs se portaient sur la « ville rouge » [Grenade], si proche qu’on pouvait sentir le parfum de ses fleurs et percevoir la rumeur lointaine de ses habitants, le Génois revenait sur son projet de rejoindre par l’occident les terres qu’avait reconnues Marco Polo. » (p.73)

    « Le sort des Maures préfigure celui de centaines de sociétés encore inconnues des Européens en cette année de 1492. Avant Grenade, d’autres villes avaient été reconquises et le statut des musulmans qui y habitaient, les mudéjars, avait été réglé légalment. Sous certaines conditions la pratique de l’islam y était tolérée. Ces populations étaient qualifiées à l’aube du XVIe siècle de monfies, terme ambigu qui désignait autant les Maures convertis au catholicisme et dangereusement bilingues (ladinos) que des gens sans foi ni loi. […] Beaucoup d’entre eux émigrèrent en Afrique du Nord. » (p.75)

    « Grenade laissait planer un danger certain en raison de sa position stratégique et de ses contacts avec les Maures d’Afrique du Nord. La répression de toute tentative de rébellion de la part des vaincus était donc une nécessité. De surcroît, les chevaliers qui avaient participé aux guerres de la Reconquête étaient en droit d’exiger des récompenses. C’est ainsi que la distribution de terres et de privilèges connues sous le nom de repartimiento débuta dès le lendemain de la victoire, au détriment de la propriété musulmane. […] Retenons le terme repartimiento que l’on retrouvera fréquemment de l’autre côté de l’Océan. » (p.76)

    « Dans la mesure où la Reconquête faisait d’une religion, le catholicisme, le seul ciment de l’unité espagnole, toutes les communautés qui s’en écartaient devenaient non seulement marginales mais surtout indésirables. » (p.77)

    « C’est en 1480, sous le règne d’Isabelle, à la veille de la croisade contre le royaume de Grenade, que les conversos furent à nouveau inquiétés, cette fois d’une façon plus directe, par la création d’un tribunal spéciale, l’Inquisition, chargé d’éliminer l’hérésie par tous les moyens, y compris par le feu. […] Ceux qui échappaient au bûcher étaient condamnés à porter de grandes croix rouges sur leurs vêtements, afin d’afficher aux yeux de tous leur passé d’hérétiques. Une pluie de prohibitions s’abattit sur ces malheureux : ils furent chassés de toute charge publique impliquant la moindre responsabilité et on leur interdit de se vêtir de soie et de porter des bijoux sous peine de mort. Alors qu’Hernando del Pulgar donne, en 1488, le chiffre de deux milles personnes condamnées au bûcher dans plusieurs villes d’Espagne, le chroniqueur Bernaldez, plus mesuré, rapporte que plus de sept cents personnes accusées de pratiquer les rites judaïques avaient été brûlées. Le zèle des inquisiteurs se déploya jusque contre les morts, imitant ainsi les Turcs abhorrés qui avaient déterré les reliques et les os des martyrs de Constantinople pour les jeter au feu. » (p.80)

    « Vivant sous de telles menaces, beaucoup de Juifs émigrèrent au Portugal, en Italie et en France quelques années avant le décrêt officiel d’expulsion. » (p.81)

    « Combien de gens furent frappés par le décret d’expulsion ? Bernaldez évoque le nombre de plus de trente mille « juifs mariés » en Castille, et plus de six mille en Aragon y compris la Catalogne et Valence, ce qui représente selon lui plus de cent soixante-dix milles personnes. » (p.83)

    « Le 17 avril [1492], par les Capitulaciones de Santa Fe, [Colomb] était nommé Amiral de la Mer Océane, un titre à première vue honorifique qui conférait au Génois des pouvoirs –qui se revélèrent par la suite exorbitants- sur toutes les îles ou terres à découvrir. » (p.84)

    « Au mois de juin, alors que les juifs envahissent déjà les routes de l’exil, Hernando de Talavera, confesseur de la reine et lui-même converso, supplie en vain Isabelle d’arrêter cette expédition insensée. Non seulement elle défiait les limites fixées par Dieu à l’expansion des hommes vers l’occident, mais elle détournait les chrétiens de leur tâche première, la reconquête de la Terre sainte tombée aux mains des infidèles. » (p.84)

    « Colomb avait atteint le 12 octobre [1494] ce qu’il croyait être l’extrémité de la côte asiatique, en fait l’île de San Salvador, dans les Bahamas. Dans les semaines qui suivirent, il explora le littoral de Cuba, puis celui d’une grande île, Saint-Domingue, qu’il baptisa l’Hispaniola. » (p.87)
    -Carmen Bernand et Serge Gruzinski, Histoire du Nouveau Monde, Tome I « De la découverte à la conquête, une expérience européenne (1492-1550) », Fayard, 1991, 768 pages, chapitre II « 1492 », p.59-88.

    « Dans la seconde moitié du XVe siècle, l’Espagne n’existait pas encore et il fallut attendre la chute de Grenade pour qu’Isabelle et Ferdinand se penchent sur la scène internationale. Les couronnes de Castille et d’Aragon, unies sous les Rois Catholiques, durant établir leur hégémonie sur la péninsule avant d’affirmer leur présence en Europe. Elles y parvinrent en utilisant les alliances dynastiques et en déployant un réseau diplomatique sans pareil sur le continent européen […] particulièrement onéreux. Une raison de plus pour s’assurer l’or des Indes. Pour la première fois, une puissance hors d’Italie entretenait des représentants à demeure chez ses principaux alliés, Londres, Bruxelles, Rome, Venise. Ces envoyés ne se bornaient pas à négocier des alliances, ils informaient les souverains catholiques sur les projets maritimes de leurs amis, le roi anglais faisant l’objet d’une surveillance particulière. » (p.196)

    « L’Aragon qui revendiquait la Cerdagne et le Roussillon contre la France les acquit en 1493. En 1515, la Navarre fut annexée à la couronne de Castille.
    Au sud, comme l’avait souhaité la reine Isabelle dans son testament, la Reconquista se poursuivit. Les Espagnols s’attaquèrent à la côte d’Afrique du Nord et fondèrent les « présides ». Oran tombe en 1509. » (p.196)

    « Alger, menacé par la progression des chrétiens et soumise [u]n moment (1510-1511), sollicite l’appui des corsaires turcs, les frères Barberousse, qui s’y installent en 1515. » (p.197)

    « Pour certains, l’expérience africaine –comme pour d’autres le passage par les Canaries- prélude à l’aventure américaine : des indigènes inhospitaliers, un environnement hostile, l’isolement, le soleil dévorant, le manque d’eau, de quoi se préparer aux épreuves d’outre-Atlantique. » (p.197)

    « Face aux troupes françaises qui atteignirent Milan, Parme, Florence, Rome, l’Italie du sud en 1494, les Rois Catholiques, l’Empire et la papauté se liguèrent contre les envahisseurs. » (p.197-198)

    « Les projets de croisade [de Charles VIII de France] s’évanouirent en fumée et l’Italie demeura le théatre éprouvé des combats entre chrétiens. » (p.198)

    « Les Français […] reconnurent en 1505 la suzeraineté de Ferdinand sur Naples. » (p.198-199)

    « Débarqués sur une péninsule sillonnée et souvent dévastée par les armées, que fuient des humanistes en quête de paix et de sinécures ibériques, les mercenaires d’Aragon, de Castille et d’Estrémadure vendent leurs services, sous le ciel de la Renaissance et des Borgia, dans le dédale de cours raffinées où sévissent la corruption, la passion du jeu et les intrigues à rebondissements. » (p.199)

    « L’expérience des guerres d’Italie et des savoirs de toutes sortes recueillis sur la péninsule constitue un passé dont on se vante volontiers dans les bivouacs du Nouveau Monde. » (p.207)

    « Les navires de Séville qui cinglent vers les Canaries, Constantinople et Rhodes prennent aussi aisément la route de l’Angleterre ou des Flandres, chargés d’hommes et de marchandises. » (p.208)

    « Avec l’avènement du jeune Habsbourg, ce n’est pas seulement une dynastie étrangère qui montait sur le trône de Castille et d’Aragon, mais une autre conception du pouvoir qui se profilait, plus éloignée des sujets espagnols, de tradition bourguignonne et d’inclination absolutiste. Ce qui ne fut pas, on l’a vu, sans mécontenter profondément les esprits dans la péninsule. Mais l’invasion temporaire des Flamands en Espagne trouva très tôt sa contrepartie dans la dimension européenne et bientôt mondiale du roi-empereur. Par un enchaînement de circonstances, l’accession de Charles à l’Empire (élu en juin 1519, il est couronné à Aix-la-Chapelle en octobre 1520) et l’insertion de l’Espagne dans l’Europe des Habsbourg sont contemporaines de la conquête du Mexique (février 1519 – août 1521). » (p.210)

    « Durant une douzaine d’années Charles [Quint] réside aux Pays-Bas où il reçoit les envoyés et les courriers des Iles. Bruxelles est alors la capitale du monde occidental ou presque, la cité que l’on visite des confints de la Hongrie ou des Indes, au terme d’interminables équipées par terre et mer. » (p.216)

    « En 1521 l’humaniste [Érasme de Rotterdam] s’installe aux portes de Bruxelles, dans une confortable demeure d’Anderlecht, et il n’est pas de jour où il ne se rende à cheval au palais de l’empereur. Un an auparavant, il avait assisté à Calais avec son ami Thomas More à la rencontre de Charles Quint et de Henry VIII qui scellait l’alliance des deux puissances contre la France, quelques mois après l’échec du camp du Drap d’or. Au moment où Charles s’apprête à accéder à l’Empire et Cortès à envahir le Mexique, le rayonnement d’Érasme est tel que l’on écrivait que « tous les savants, hors porteurs de cuculles et quelques théologastres, sont érasmiens ».
    Érasme, qui a été ordonné prêtre l’anné même de la découverte du Nouveau Monde et de la chute de Grenade, est à l’image de cette Europe mobile où les hommes, soldats, aventuriers, découvreurs ou savants, circulent sans cesse. Les grandes étapes qui jalonnent sa carrière le mènent dans l’Angleterre d’Oxford et de Cambridge, en France, à Paris, à Saint-Omer, en Italie, à Venise, à Rome, à Louvain et à Bâle. Il a publié ses Adages à Venise puis à Paris l’Éloge de la folie (1511). […] Érasme l’humaniste partage les préjugés en Europe sur la péninsule [ibérique], une terre qu’on dit infestée par les juifs : « C’est à peine s’il s’y trouve des chrétiens ». Bien que Charles l’estime et le prôtège, il n’accompagne donc pas son prince en Espagne, préférant séjourner cinq années aux Pays-Bas. » (p.219)

    « La qualité, l’ouverture, la sensibilité de la christianisation menée par les franciscains au Mexique devront beaucoup à l’œuvre de l’humaniste de Rotterdam et de ses émules espagnols, au premier rang desquels Juan de Valdès. » (p.220)

    « [L’Utopie de More] modèle avant la lettre d’encadrement totalitaire et d’écrasement de l’individu. » (p.221)

    « Charles Quint reçoit solennellement la couronne impériale des mains du pape en 1530. » (p.231)
    p.239
    -Carmen Bernand et Serge Gruzinski, Histoire du Nouveau Monde, Tome I « De la découverte à la conquête, une expérience européenne (1492-1550) », Fayard, 1991, 768 pages, chapitre VI « L’Europe impériale », p.195-244.



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