L'Hydre et l'Académie

    Henri Wesseling, Les empires coloniaux européens (1815-1919)

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    Johnathan R. Razorback
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    Henri Wesseling, Les empires coloniaux européens (1815-1919)

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 16 Sep - 16:11

    "Un tout autre point de vue [que colonialiste] se fit entendre dans le discours que prononça ensuite le Premier ministre de la République du Congo, Patrice Lunumba: "Nous avons connu que la loi n'était jamais la même selon qu'il s'agissait d'un Blanc ou d'un Noir: accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres. Nous avons connu qu'il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les Blancs et des paillotes croulantes pour les Noirs, qu'un Noir n'était admis ni dans les cinémas, ni dans les restaurants, ni dans les magasins dits européens ; qu'un Noir voyageait à même la coque des péniches, aux pieds du Blanc dans sa cabine de luxe. Qui oubliera enfin les fusillades où périrent tant de nos frères, les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au régime d'une justice d'oppression et d'exploitation (applaudissements). Tout cela, mes frères, nous en avons profondément souffert. Mais tout cela aussi est désormais fini. [...]
    Mais [...] dans les années cinquante le même Patrice Lunumba avait exprimé des opinions fort différentes et exposé une tout autre manière de percevoir les rapports coloniaux: "A ceux qui ne veulent voir dans la colonisation que le mauvais côté des choses, nous les prions de faire une balance entre le bien réalisé et le mal pour voir ce qui l'emporte. La délivrance de cette traite odieuse que pratiquaient de sanguinaires Arabes et leurs alliés -ces malandrins dépourvus de tout sentiment humain qui ravageaient le pays, à qui la devons-nous ? (...) Par un idéalisme humanitaire très sincère, la Belgique nous vint en aide et, avec l'aide de vigoureux combattants indigènes, elle parvint à chasser l'ennemi, à enrayer la maladie, à nous instruire, à faire disparaître de nos murs des usages peu humains, à nous rendre notre dignité humaine, à faire de nous des hommes libres, heureux, rigoureux, des civilisés. (...) Tout homme réellement humain et raisonnable doit témoigner de la reconnaissance et s'incliner avec respect devant l’œuvre grandiose réalisée dans ce pays au prix d'incalculables sacrifices matériels et humains.".
    " (p.10-11)

    "Le premier enseignement de l'approche comparative est bien qu'au XIXe siècle, si nombre de pays européens possédèrent alors des colonies, parler d'empires coloniaux dans tous les cas est peut-être un peu excessif. En 1815, il ne restait déjà plus grand-chose de l'empire mondial espagnol naguère si grandiose et en 1914 il n'en subsistait presque plus rien. Après la perte du Brésil, les possessions portugaises furent limitées principalement à l'Afrique. Elles étaient relativement limitées principalement à l'Afrique. Elles étaient relativement vastes mais ne revêtaient pas un très grand intérêt. L'Allemagne et, dans une mesure encore plus importante, l'Italie connurent une situation similaire. L'empire colonial de la Belgique ne se composait que d'une seule colonie, si immense fût-elle comparée à la petite métropole.
    S'agissant des Pays-Bas, en revanche, on peut parler à bon droit d'empire colonial. Les possessions coloniales néerlandaises s'étendaient toujours -ce serait du moins le cas jusqu'en 1872- sur trois continents ; toutefois les Indes néerlandaises étaient de loin la plus importante de ces possessions, voire en réalité la seule colonie vraiment importante. Au cours de ce siècle, la France se dota d'un nouvel empire colonial qui, avec ses dix millions de kilomètres carrées, peut prétendre légitimement au titre d'imperium. L'Empire russe s'étendait sur une superficie bien plus vaste encore mais la question demeure de savoir jusqu'à quel point, dans son cas, l'expression "empire colonial" est pertinente. Le seul véritable empire colonial à l'échelle mondiale était l'Empire britannique.
    Beaucoup de ces empires ne virent le jour qu'au XIXe siècle. Le Congo belge avait son origine dans l'Etat indépendant du Congo fondé par le roi des Belges Léopold II et qui avait été reconnu par la communauté internationale en 1884-1885. Durant ces mêmes années se constituèrent les empires coloniaux allemand et italien. Les colonies françaises furent, elles aussi, acquises en grande partie au cours des années 1880 et suivantes. En cette fin de XIXe siècle, des pays non européens tels que le Japon et les Etats-Unis participaient également à la compétition coloniale. Ainsi prit fin le monopole colonial de l'Europe. Aussi le XIXe siècle peut-il être appelé avec juste raison le "siècle colonial de l'Europe", même si les empires coloniaux européens n'atteignirent leur plus grande envergure qu'au XXe siècle avec le partage des reliquats de l'empire ottoman lors de la conférence de la paix de 1918-1919. Hormis l'annexion de l'Éthiopie par l'Italie mussolinienne en 1936, plus aucune mutation territoriale majeure ne surviendrait après 1918-1919
    ." (p.14-15)

    "Dans le cadre de leur Reconquista séculaire, du refoulement des occupants arabes de la Péninsule, les Espagnols s'étaient emparés de territoires en Afrique du Nord. Ces présides espagnols, Ceuta et Medilla, étaient les premières implantations européennes en Afrique depuis l'Empire romain et ce sont les seules qui existent encore aujourd'hui. Mais ces événements paraissent mineurs en regard des répercussions qu'eurent les expéditions de Christophe Colomb et Vasco et Gama." (p.26)

    "L'empire ottoman ou plutôt l'empire des Osmanlis, doit son nom à son fondateur, Osman Ier, qui fonda au XIIIe siècle un Etat indépendant en lisière de l'empire byzantin. L'expansion turque s'orienta essentiellement vers l'ouest et atteignit son apogée en 1453 avec la conquête de Constantinople. Ainsi furent jetées les bases du grand empire ottoman qui finirait par s'étendre, en Europe, jusqu'à Vienne et, en Afrique du Nord, jusqu'au Maroc. L'expansion de cet empire au Moyen-Orient eut lieu principalement sous Sélim Ier (1512-1520). La gloire ottomane fut à son zénith sous son successeur, Soliman le Magnifique (1520-1566), dont le prestige vint de ses conquêtes, de ses qualités militaires et de ses talents d'administrateur et de législateur. Constantinople comptait alors une population que l'on estime entre 600 000 et 750 000 habitants, ce qui en faisait de loin la plus grande ville d'Europe et l'une des plus grandes villes du monde." (p.27-28)

    "En 1368, la dynastie Ming était arrivée au pouvoir à la suite de l'effondrement graduel du pouvoir mongol dans le sud de la Chine. Des rivalités qui en résultèrent entre les chefs rebelles, Zhu Yuanzhang, le fondateur de la dynastie Ming, sortit vainqueur. La capitale fut d'abord établie à Nankin mais, en 1409, la cour se transporta à Pékin qui devint la capitale officielle en 1421.
    La Chine, pays très vaste, était très peuplée. Les données démographiques ne sont pas d'une parfaite fiabilité mais, selon le recensement officiel de 1393, la Chine comptait alors soixante millions d'habitants ; toutefois, la plupart des experts estiment que le chiffre réel de la population était beaucoup plus élevé. Sous la dynastie Ming, ce chiffre fit plus que doubler. L'extension des terres agraires et l'introduction de nouvelles variétés de riz firent croître nettement la production agricole. Les grandes villes comme Nankin, Pékin et, plus tard, Canton étaient d'une taille supérieure aux capitales européennes. Outre l'agriculture, l'activité de l'industrie de la soie et du coton était considérable. Le commerce était surtout florissant dans les provinces côtières du Sud. Le niveau de la science et de la technique était plus élevé qu'en Europe. Parmi les inventions et les innovations chinoises, figurent au premier chef le papier, la poudre à canon, la presse à imprimer et la boussole.
    La navigation chinoise prospérait. Les navires et les procédés de navigation chinois n'avaient rien à envier à ceux de l'Ancien Continent. Au contraire, la jonque -mot portugais dérivé du terme javanais signifiant "navire", ajong -était un excellent voilier. Les cargos chinois jaugeaient 1500 tonneaux et davantage ; leur capacité dépassait donc de loin celle des cargos européens. Des centaines de bateaux naviguaient sur les fleuves de Chine et le long de  ses côtes continentales. Au début du XVe siècle, les Chinois entreprirent pas moins de sept grandes expéditions dans l'océan Indien et l'archipel indonésien. La première flotte qui s'aventura dans un telle expédition sous la direction de l'amiral Tcheng Ho en 1405 se composait de 317 bâtiments qui avaient à leur bord 28 000 hommes. Les jonques chinoises explorèrent de grandes parties de l'Asie. Quand Vasco de Gama contourna vers l'est le cap de Bonne-Espérance, les Chinois avaient déjà découvert les côtes de l'Afrique orientale d'où ils avaient ramené une girafe pour leur empereur. Mais ces activités maritimes firent long feu. La Chine était et demeurerait une puissance terrestre qui veillait en priorité à sécuriser ses frontières. Toutes ces expéditions coûteuses avaient en outre grevé lourdement le Trésor public et une lutte d'influence s'était engagée entre les mandarins, qui répugnaient au commerce, et les eunuques qui avaient organisé ces odyssées navales. Aussi l'empereur décida-t-il de mettre un terme à l'aventure de l'outre-mer. La construction navale fut interdite et, à partir de 1551, prendre le large avec un bateau de plus d'un mât fut passible de sanctions. C'est ainsi qu'au moment précis où l'expansion européenne s'amorça la Chine cessa ses activités d'outre-mer.
    Plusieurs facteurs expliquent les différences entre l'expansion de l'Europe et celle de la Chine. D'abord leurs motivations n'étaient pas les mêmes: la ferveur religieuse et la cupidité qui poussèrent les Européens à faire route vers les pays d'outre-mer, ainsi que la curiosité européenne, faisaient défaut dans le cas de la Chine. De surcroît les Chinois n'avaient aucune raison d'aller en Europe. Les Européens convoitaient les trésors de l'Orient tels que les produits de luxe et les épices, que les Chinois, pour leur part, avaient à portée de main.
    Mais il est une différence tenue pour essentielle par les historiens: l'Europe, contrairement à la Chine, n'avait pas un seul souverain
    ." (p.28-30)

    "En 1596, une flottille emmenée par Keyser et de Houtman accosta en rade de Bantam (l'ancienne Banten). Cet événement marque le début de trois siècles et demi de présence néerlandaise dans l'archipel indonésien. En 1602, les Compagnies néerlandaises d'Orient furent regroupées au sein d'une entreprise de plus grande taille, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (la VOC), première multinationale de l'histoire ainsi que la plus grande puissance d'Asie. La VOC était financée par des actions émises à la Bourse d'Amsterdam et gérée par un conseil d'administration de dix-sept membres connu sous le nom de Conseil des Dix-Sept. Les Etats Généraux néerlandais lui attribuèrent le monopole du commerce en Asie et, en échange, elle devait y assumer défense et justice. En 1621, fut fondée également une Compagnie des Indes occidentales (la WIC) dotée pour la zone atlantique d'une charte comparable.
    Le système des compagnies présentait l'avantage de ne pas faire supporter les frais de gestion à l'Etat mais aux négociants, qui faisaient les bénéfices. En Angleterre, diverses entreprises commerciales d'outre-mer avaient déjà été crées dans les années 1560 et, en 1600, une East India Compagny (EIC) y vit également le jour
    ." (p.33)

    "L'essor des compagnies néerlandaises, anglaises, françaises et autres s'inscrit dans le grand processus historique mondial qui s'accomplit au cours du XVIe siècle, à savoir le déplacement du centre de gravité économique et politique de l'Europe, de la Méditerranée vers la mer du Nord et l'océan Atlantique. Au XVIIIe siècle, ce processus aboutit à l'hégémonie mondiale de l'Angleterre mais, au XVIIe siècle, rien ne laissait prévoir une telle évolution. A cette époque-là, en effet, l'entreprise la plus puissante était la VOC. Elle avait chassé les Portugais de l'archipel indonésien, s'était emparée du centre de production des épices, les Moluques, et avait contraint ses habitants à lui fournir des produits d'exportation. Dans ce contexte, il n'était pas rare qu'elle eût recours à des méthodes brutales. L'extermination de la population de Banda en fut l'illustration la plus sinistrement célèbre.
    Du reste, la VOC ne se cantonna nullement à l'archipel indonésien. Elle avait des comptoirs sur les deux côtes de l'Inde (Malabar et Coromandel), au Bengale, en Birmanie, en Malaisie, en Indochine et au Siam, ainsi qu'en Perse et à Surat. Elle régna quelque temps sur Formose (Taîwan). Elle possédait aussi une factorerie au Japon: située sur l'île artificielle de Dejima dans la baie de Nagasaki, elle fut le seul établissement qui resta ouvert après que le Japon, en 1640, se fut fermé au commerce occidental et demeura donc pendant plus de deux cents ans (de 1640 à 1854) le seul endroit où le Japon put entrer en relation avec l'Occident.
    La VOC fonda également une base de ravitaillement pour ses navires au cap de Bonne-Espérance. Cet établissement donnerait naissance à la colonie du Cap et jetterait du même coup les bases de la future domination de l'Afrique du Sud par les Blancs.
    " (p.34-35)

    "La guerre de Sept Ans (1756-1763) fut lourde de conséquences non seulement pour l'Europe, mais aussi pour l'outre-mer. Elle mit fin au premier empire colonial français. Les Anglais vainquirent les Français en Inde et au Canada. C'en fut ainsi terminé, du moins provisoirement, du rôle de la France en Asie. Elle conserva quelques comptoirs en Inde (entre autres à Pondichéry) mais sans plus aucun poids politique. Cette guerre donna également une tournure décisive à l'évolution des rapports de force avec le Nouveau Monde. Là aussi, la France avait perdu son influence. L'Amérique située au nord du Rio Grande deviendrait essentiellement une région anglophone et dominée par la culture anglaise avec une minorité française au Québec, vestige de temps révolus." (p.38)

    "En 1815, s'achève donc la première phase de l'expansion européenne, au bilan contrasté. En Amérique, tout a déjà été consommé: exploration et exploitation, colonisation et décolonisation. Un monde nouveau est né qui est politiquement indépendant de l'Europe et dont l'avenir sera dans une large mesure tributaire des Etats-Unis. En Asie, les bases d'une nouvelle ère dans les relations séculaires que ce continent entretenait avec l'Europe ont été établies. Si, jusque-là, c'était l'Europe qui accusait un retard sur l'Asie et qui n'offrait aux Asiatiques que peu de denrées, il en irait autrement au lendemain de la révolution industrielle. L'Angleterre et, plus tard, le reste de l'Europe fourniront dorénavant des produits industriels, d'abord essentiellement des produits textiles, que les produits asiatiques traditionnels ne pourront concurrencer du point de vue des coûts de production.
    La révolution industrielle du XVIIIe siècle jette les bases de nouveaux rapports de force en Asie. La supériorité technique européenne ne se limite pas, en effet, à la production textile. L'industrie européenne se développe dans d'autres domaines. Machines à vapeur, bateaux à vapeur et armes à feu deviennent des instruments majeurs dans le contexte de l'avènement de nouveaux équilibres entre les puissances. En outre, les gouvernements européens manifestent désormais de l'intérêt pour l'exercice du pouvoir colonial.
    " (p.42)

    "L'expansion européenne débuta à la fin du XVe siècle, après que l'Europe se fut remise de la "mort noire", la peste qui, vers le milieu du XIVe siècle, avait laminé un tiers de sa population et peut-être même davantage. Cette reprise démographique ne s'arrêterait plus. La part de l'Europe dans la population mondiale, qui, au milieu du XVIIe siècle, n'était encore que de 18.3% atteindra 24.9% en 1900. Cette croissance constitue la toile de fond de cinq siècles d'expansion européenne.
    Ce processus de croissance, au sens absolu du terme, se poursuit encore au XXe siècle mais commence alors à décroître au sens relatif. Pour deux raisons: d'une part, après le taux de mortalité, ce fut au tour du taux de natalité de baisser, entraînant un affaissement de la croissance démographique ; d'une part, dans les colonies, le taux de mortalité baissa graduellement alors que le taux de natalité y demeurait encore provisoirement élevé
    ." (p.45-46)

    "Pendant la seule période 1500-1650, près d'un demi-million d'Espagnols gagnèrent l'Amérique espagnole." (p.49)

    "Au cours de la période 1840-1940 [...] [l'émigration] connut une croissance exponentielle, soixante millions d'émigrants quittant l'Europe. [...] Ces flux migratoires à grande échelle furent rendus possibles par une forte baisse du prix des transports." (p.50-51)

    "La société coloniale était une société d'hommes. [...] Pour les colons, trouver des femmes était et resterait une difficulté." (p.57)

    "Après des insurrections coloniales comme la guerre de Java (1825-1830) et la "Révolte des Cipayes" en 1857, il serait souhaitable d'augmenter la distance entre les maîtres et les asservis. Le ton changea et les mariages mixtes ne furent plus jugés acceptables. Plus la mission se développait, plus le concubinage était critiqué. L'Angleterre joua à cet égard un rôle de pionner. Aux Indes britanniques, le concubinage tomba quasiment en désuétude après la "Révolte". En 1909, lord Crewe, le ministre des Colonies, promulgua sa fameuse "Circulaires Crewe" qui interdisait aux fonctionnaires de l'administration britannique de fréquenter des femmes autochtones. Cela marqua le début d'une véritable "campagne de pureté" où fut soulignée l'importance de la continence et de l'abstinence sexuelles." (p.60-61)

    "L'arrivée de femmes européennes entraîna de profondes mutations dans la société coloniale. Dans les foyers, une séparation claire se créa entre la famille blanche et les autres habitants. Les relations entre les maîtres blancs et le personnel de maison furent formalisées, ce qui inspira à celui-ci des sentiments d'aversion. Comme le dit un domestique dans le livre de George Orwell Burmese days (Une histoire birmane): "Si notre maître se marie, je devrai partir le jour même". Les règles vestimentaires furent également durcies. C'est pourquoi on a dit que l'arrivée de la femme européenne avait contribué à la ségrégation raciale." (p.62)

    "La révolution industrielle eut pour conséquence une augmentation énorme de la productivité. Dès 1830, un ouvrier anglais produisait avec sa trameuse mécanique 350 à 400 fois plus de fil à l'heure qu'un artisan indien avec son rouet, ce qui eut des conséquences fatales pour le textile indien. En 1814, l'Inde importait 915 000 mètres de textile anglais ; en 1820, elle en importa près de 12 millions et, en 1890, elle en importerait plus d'un milliard 800 millions." (p.65)

    "Au début du XIXe siècle, les navires rapides reliaient Londres à Calcutta en deux mois. En 1914, ce périple ne durait plus que deux semaines. Le creusement du canal de Suez joua un grand rôle à cet égard, car il permit de réduire de 41% la distance séparant Londres de Bombay. Et Bombay put ainsi assumer le rôle de centre économique de l'Inde joué jusque-là par Calcutta." (p.66)

    "Un facteur important qui favorisa le développement de l'économie internationale fut la relative stabilité monétaire. Après l'émergence de monnaies nationales qui supplantèrent les différentes monnaies régionales, vient le temps des banques centrales nationales. En Angleterre, cette fonction fut assurée après 1844 par la Bank of England. En France, la Banque de France obtint en 1848 le monopole de l'émission des billets de banque. En Allemagne et en Italie, cela se produisit plus tard, après l'unification -en Italie, il fallut même attendre 1907. Un élément d'une importance considérable pour le circuit des paiements internationaux fut l'instauration de l'étalon-or. L'Angleterre fut en 1821 le premier pays qui passa totalement à l'or. Les autres pays connurent encore longtemps le bimétallisme, caractérisé par la coexistence de monnaies en or et en argent. L'Allemagne instaura l'étalon-or en 1871. Aux alentours de 1880, la plupart des pays développés avaient adopté cet étalon-or. Le Japon suivit après 1900. Une grande stabilité monétaire en résulta, stabilité qui fut encore consolidée par la position dominante de la livre sterling anglaise, due au fait que Londres jouait un rôle clé comme centre financier. La livre sterling était alors ce que le dollar serait après 1945: la devise de réserve internationale." (p.69)

    "L'abrogation, en 1846, des Corn Laws, lois protectionnistes qui jusque-là avaient empêché toute importation de blé étranger en Angleterre [...] inaugura l'ère du libre-échange dans l'histoire britannique. La pensée libre-échangiste gagna aussi du terrain ailleurs en Europe. Le traité de libre-échange franco-britannique du 23 janvier 1860, mieux connu sous le nom de traité Cobden-Chevalier, est considéré comme l'avancée la plus importante à cet égard. L'empereur Napoléon III, qui s'était converti au libre-échangisme durant ses longs séjours d'exilé en Angleterre, fit adopter ce traité contre la volonté du Parlement et de la population.
    Durant le dernier quart du siècle, l'idéologie favorable au libre-échange régressa. En 1879, l'Allemagne fut le premier pays à instaurer un tarif protectionniste sous l'impulsion de Bismarck qui voulait ainsi réconcilier les principales catégories sociales auxquelles il s'adossait, d'une part, les Junkers prussiens et leurs intérêts agraires et, d'autres part, les industriels rhénans. En France, le gouvernement décida en 1881 de procéder à une révision tarifaire qui institua une protection limitée pour les produits industriels mais eut en pratique une portée insignifiante. Mais par la suite, le protectionnisme finirait aussi par avoir droit de cité en France. En 1892, le tarif très protectionniste de la loi Méline y fut instauré. La fin de l'ère libre-échangiste approchait à grands pas
    ." (p.71)

    "Un des plus grands projets coloniaux en matière d'infrastructures fut l'aménagement du chemin de fer. Les Anglais en avaient été les grands précurseurs en Inde. En 1845, ils avaient créé leur première entreprise, l'East Indian Railway Co. Sous la pression du lobby ferroviaire en Angleterre, l'East India Company, qui y était au départ opposé, leva ses objections et en 1852 débutèrent les travaux de pose de la première ligne de chemin de fer qui relierait Bombay à Kalyani, deux villes distantes de 55 kilomètres. Beaucoup d'autres entreprises suivirent. Résultat: en 1902, l'Inde britannique disposait d'un réseau ferré de près de 42 000 kilomètres qui n'était alors dépassé en importance que par celui de la Russie, des Etats-Unis et du Canada, et était plus vaste que celui du reste de l'Asie." (p.73)

    "D'après les estimations, l'Europe a, entre 1750 et 1913, dû sacrifier quelque 300 000 de ses ressortissants pour conquérir 34 millions de kilomètres carrés de territoire africain et asiatique, et soumettre 534 millions d'individus. Chez les colons, le nombre de victimes directes de ces guerres s'est située entre 800 000 et un million de personnes. Mais le nombre total de victimes imputable aux déplacements de populations, aux famines, etc., qui ont accompagné ces conflits s'est élevé à environ 25 millions." (p.76-77)

    "La guerre coloniale présentait [souvent] le caractère d'une guerre populaire, ce qui ne signifiait pas qu'aucune distinction n'était établie entre civils et combattants mais que cette distinction, qui en Europe, précisément au cours de ces années-là, prenait corps de plus en plus nettement, était fluctuante. Le fait est que la guerre coloniale tendît à assurer une présence permanente du colonisateur signifiait que l'on ne pouvait se satisfaire d'une approche purement militaire. Il ne s'agissait pas seulement de conquérir le pays mais aussi "les cœurs et les esprits" de la population." (p.79)

    "Nombre d'étude ont montré que la majorité des soldats [des armées coloniales] ne décédait pas à la suite d'actes guerriers mais de maladies. [...]
    Pendant la première moitié du XIXe siècle, 6% seulement des soldats de l'armée coloniale britannique moururent sur le champ de bataille. Tous les autres moururent après avoir contracté une maladie.
    " (p.81)

    "Les armées coloniales souvent un ennemi alignant dix fois plus d'homme." (p.82)

    "Les Anglais se trouvaient dans une situation unique en ce sens qu'ils possédaient au sein de leur Indian Army un réservoir énorme de soldats qu'ils pouvaient, si nécessaire, engager partout dans le monde -et cela aux frais du budget indien. Entre 1829 et 1856, l'armée britannico-indienne fut engagée en Chine (trois fois), en Perse, en Éthiopie, à Singapour, à Hongkong, en Afghanistan, en Égypte, en Birmanie, au Soudan et en Ouganda. Au cours de la période qui suivit la Révolte en 1857, elle dut intervenir en Chine, en Éthiopie, au Baluchistan, à Malte, à Chypre, en Afghanistan, en Égypte, en Birmanie, au Nyasaland, à Mombassa, en Ouganda et au Soudan." (p.83)

    "Il faut distinguer trois principales formes d'administration coloniale, qui composent une gamme de nuances allant de l'immixtion limitée à l'ingérence intensive: protectorats, colonies et zones qui étaient considérés comme une composante de la mère patrie. Il n'existe du reste qu'un seul exemple de cette dernière catégorie, l'Algérie, qui fut subdivisée, selon le modèle français, en départements dirigés par des préfets recevant leurs instructions de Paris. Ces départements, qui relevaient du ministre de l'Intérieur, étaient considérés comme des composantes de la France elle-même, à peu près comme la Corse.
    Le protectorat, en tant que modèle d'administration, apparut avec les grandes extensions territoriales de la fin du XIXe siècle. Les empires d'outre-mer s'étendirent trop rapidement pour permettre une croissance, adaptée à cette extension, de l'administration coloniale. Les charges financières et administratives auraient été trop importantes. Le système du protectorat permit de remédier à ce problème. Son principe était que le souverain qui se plaçait sous protection conservait son autorité sur le plan intérieur mais cédait la gestion de ses relations extérieures à la puissance protectrice. Aussi, la tutelle sur les protectorats relevait dans la plupart des cas du ministre des Affaires étrangères.
    (p.89-93)

    "En 1870, la guerre franco-allemande éclate. Elle a pour conséquences la défaite de la France, le départ de l'empereur Napoléon III et la proclamation de la Troisième République, mais aussi l'achèvement de l'unité allemande sous la forme d'un empire allemand avec le Roi de Prusse à sa tête. Cette guerre avait été précédée d'une autre entre la Prusse et l'Autriche qui avait été aussi gagnée par la Prusse, ce qui avait mis fin à l'implication autrichienne dans les affaires allemandes. Dorénavant, l'Autriche n'aurait plus qu'une seule sphère d'influence: les Balkans.
    La guerre de 1870 eut une influence déterminante sur les rapports de force en Europe. Depuis la guerre de Trente Ans (1618-1648), qui avait laissé l'Empire allemand divisé et désemparé, la France avait été la puissance dominante en Europe. Et le Congrès de Vienne n'avait pas non plus apporté de changement décisif dans la structure du système européen des Etats. La création de l'Empire allemand, en revanche, changea profondément la donne
    ." (p.236)

    "En 1851, en Grande-Bretagne, 22.5% de la population vivaient dans des villes de plus de 100 000 habitants, en France 4.6% et en Allemagne 3.1% (aux Pays-Bas 7.3%). En 1900, on atteignait 35.3% en Grande-Bretagne, 13.7% en France et 16.3% en Allemagne (28.7% aux Pays-Bas). Dans les trois grands pays d'Europe de l'Ouest, la population des grandes villes avait donc plus que doublé." (p.238-239)

    "Le capital européen partit principalement en Amérique, dans les colonies de peuplement britanniques et en Europe elle-même." (p.240)

    "Le gouverneur allemand d'Afrique du Sud-Ouest interdit en 1905 les mariages mixtes entre Blancs et Noirs parce que de telles unions nuisaient à la race." (p.243)

    "Ernest Renan postulait que les conquêtes dans les mêmes races étaient condamnables mais que l'assujettissement de races inférieures par des races supérieures était souhaitable." (p.245)

    "En Angleterre, dans le dernier quart du XIXe siècle, virent également le jour un mouvement colonial et une idéologie coloniale. Sir Charles Dilke publia en 1868 son livre Greater Britain, sir John Seeley fit paraître en 1884 The Expansion of England et le livre de James Froude, Oceana, fut édité en 1886. Tous ces ouvrages faisaient l'éloge des qualités du peuple et de la race britannique et étaient en même temps des plaidoyers en faveur de l'expansion de l'Angleterre. Au cours des années ultérieures, il y eut des propagandistes comme Kipling et des idéologues comme Cecil Rhodes. L'un des plus fervents coloniales fut Joseph Chamberlain (1836-1914). Chamberlain était un homme d'action plutôt qu'un grand penseur, mais il avait une vision claire de l'avenir du monde, de l'Angleterre et des colonies. Il croyait que l'avenir appartenait à de grands empires tels que la Russie et les Etats-Unis, et que l'Angleterre ne pourrait jouer un rôle à ce niveau que si elle maintenait vigoureusement soudé son Empire en faisant collaborer étroitement ses différentes composantes, sous la direction de l'Angleterre. [...]
    Il en va de même pour l'homme qui l'avait précédé, lord Rosebery (1847-1929). Rosebery était libéral autant qu'impérialiste et, à ce double titre, il symbolisa la rupture des libéraux avec la tradition de la "little England" de Cobden, Bright et Gladstone.
    " (p.252-253)

    "L'importance économique de l'empire colonial allemand, qui n'existerait que trente ans (1884-1914), fut modeste. En 1914, la population blanche totale de toutes les colonies allemandes n'atteignait pas 25 000 habitants dont 20 000 étaient des Allemands. Ce nombre était inférieur à la population d'une ville de province et il était également inférieur au nombre d'Allemands qui émigraient chaque année aux Etats-Unis. En 1914, le commerce total avec les colonies représentait un 0.5% du total du commerce extérieur allemand." (p.263)

    "Il était tout à fait logique que l'Italie développe une forme d'impérialisme et souhaite jouer un rôle dans le partage du continent auquel elle était si étroitement liée, à savoir l'Afrique. En fin de compte, la Sicile n'est séparée des côtes africaines que de cent cinquante kilomètres et il n'est pas nécessaire de posséder des connaissances historiques très étendues pour savoir que l'essor de Rome comme puissance mondiale avait commencé par la guerre contre Carthage. Au XIXe siècle, en tout cas, on ne le savait que trop. Par surcroît, l'Italie avait assez de colons pour peupler toute l'Afrique du Nord. Au XIXe siècle, les Italiens émigrèrent massivement. Durant les années soixante-dix, près de 170 000 personnes quittèrent le pays. Au cours des années quatre-vingt-dix, les émigrants italiens étaient déjà plus de 1.5 million et, durant la première décennie du XXe siècle, 3.6 millions de personnes quittèrent l'Italie. Au total, plus de 6 millions d'Italiens vivaient, en 1914, hors de l'Italie, contre 35 millions dans le pays même. A l'origine, ces émigrants provenaient principalement d'Italie du Nord mais, dans les années quatre-vingt, la crise qui tourmenta l'agriculture dans le Sud provoqua un exode rural massif. Cette "émigration des désespérés" était une préoccupation importante aux yeux des intellectuels et des responsables politiques et la perte de l' "italianita" était ressentie comme un supplice à une époque où les idées nationalistes et socialo-darwiniennes faisaient florès.
    L'Italie était devenue un Etat unitaire en 1870 mais pour les chefs de file du renouveau italien, le Risorgimento, l'Italie était une unité inaboutie. Elle avait un centre impérial mais pas d'empire. Il s'agissait donc de bâtir cet empire. Il en résulta donc une résurrection des aspirations coloniales qui étaient confuses et quelquefois même contradictoire, mais qui étaient sublimées dans une idéologie vague, variante italienne du "white man's burden": le fardeau de l'homme latin.
    Lorsque Francesco Crispi devint Premier ministre en 1887, les idées impérialistes prirent forme plus clairement
    ." (p.269-270)

    "[Rupert Emerson] définissait le colonialisme comme l'exercice du pouvoir sur une race différente séparée du centre impérial par une mer de sel. [...] Il existe des différences considérables entre des processus de formation d'un Etat et l'expansion coloniale." (p.273)

    "L'impérialisme italien fut essentiellement orienté vers la Méditerranée. C'est là que se trouvait l'avenir impérial de l'Italie. Même l'occupation de Massaoua sur la mer Rouge fut expliquée par une théorie selon laquelle la mer Rouge était la clé de la Méditerranée. Mais de prime abord aucun possibilité ne s'offrait en Méditerranée et c'est la raison pour laquelle l'Italie ne s'intéressa provisoirement qu'à la mer Rouge. Une entreprise italienne y avait acquis en 1869, notamment en vue de l'ouverture du canal de Suez, la baie d'Assab. Le gouvernement italien reprit les droits afférents à cette propriété et, le 5 juillet 1882, il fit officiellement d'Assab la première colonie italienne. La prise de Massaoua en 1885, sur les rives de la mer Rouge également, fut un événement d'une plus grande importance. Les Italiens ambitionnaient désormais de relier Assab et Massaoua et d'en occuper l'hinterland. Cette ambition fut concrétisée en 1890. C'est ainsi que vit le jour la colonie de l'Érythrée.
    Les Italiens partageaient la côte occidentale de la mer rouge avec les Français, qui s'étaient installés à Obock en 1862, et avec les Anglais. Ceux-ci étaient à Aden depuis 1839 et ils y étaient principalement tributaires, pour les approvisionnement en vivres, de l'autre côté somalien. Après l'évacuation égyptienne du Soudan en 1887, ils avaient également placé sous protectorat une partie de la côte occidentale de la mer Rouge. En 1888, fut tracé la frontière entre le Somaliland britannique et le Somaliland français et, en 1892, Djibouti devint la capitale de la colonie française. En 1887, l'Italie fit l'acquisition, avec l'aval du sultan de Zanzibar, d'un protectorat sur toute la côte orientale de l'Afrique, de Kismaayo, à l'embouchure du Juba, au Cap Guardafui, sur la pointe de la Corne. De ce protectorat serait issu plus tard le Somililand italien. A l'issue d'un cycle de concertations diplomatiques, le Royaume-Uni et l'Italie signèrent, les 24 mars et 15 avril 1891, deux traités ayant trait au partage de leurs sphères d'influence en Afrique orientale. Ces traités revenaient en substance à dire que l'Italie était autorisé par l'Angleterre à exercer une suprématie dans la Corne de l'Afrique mais ne mettrait jamais les pieds dans la vallée du Nil. Le Juba marquerait la frontière entre le Somaliland italien et l'Afrique-Orientale britannique. Mais, pour l'heure, les Italiens s'intéressaient surtout à l'Éthiopie.
    Les Italiens apprendraient vite qu'une expansion n'était pas une partie de plaisir. En 1887, ils expérimentèrent pour la première fois la force des soldats éthiopiens. Le 26 janvier de cette année-là, leur armée fut taillée en pièces à Dogali. Les Italiens réagirent à cette défaite cinglante en engageant des moyens militaires et diplomatiques. Il fallait venger l'humiliation de Dogali.
    C'est pourquoi il fut décidé de constituer une force armée puissante. La seconde arme qu'utilisa Rome fut la diplomatie. L'Italie tenta alors une manœuvre diplomatique dont la finalité était de monter l'un contre l'autre l'empereur Johannes et son rival Ménélik. Et cette manœuvre réussit. Ménélik fut plus ou moins reconnu comme souverain aux termes d'un traité secret du 20 octobre 1887. Johannes se trouva dans une situation encore plus pénible quand il dut affronter non seulement l'assaut de troupes italiennes toutes fraîches, mais aussi une invasion mahdiste. Il périt le 10 mars 1889 lors d'une bataille avec ces derniers qui au demeurant tourna à son avantage. La plupart des chefs éthiopiens reconnaissaient maintenant Ménélik comme empereur. [...]
    En septembre 1895, Ménélik déclara la guerre à l'Italie. Les Italiens disposaient d'une force redoutable: près de 18 000 hommes dont plus de 10 000 Européens, mais le negusa nagast mobilisa près de 100 000 guerriers. 20 000 d'entre eux disposaient exclusivement de lances et d'épées mais les autres étaient bien armés. Les Éthiopiens disposaient même d'une artillerie et d'une cavalerie. Cependant, même cette formidable armée n'aurait pas été capable telle quelle de venir à bout des fortifications italiennes. Mais le Premier ministre italien, Crispi, assaillit son commandant d'exhortations enflammées et de télégrammes sarcastiques. Le commandant, exaspéré, passa à l'attaque le 1er mars 1896. Cette bataille deviendrait célèbre sous le nom de bataille d'Adoua. Les Éthiopiens remportèrent une victoire écrasante. [...] Pour l'Italie, les retombées de cette défaite furent désastreuses: 6000 hommes perdirent la vie, 1500 furent blessés et 1800 furent faits prisonniers. Plus de la moitié du contingent italien avait été éliminée. Cinq jours plus tard, l'Italie demanda à l'Éthiopie de faire la paix. Les négociations qui s'ensuivirent débouchèrent sur le traité d'Addis-Abeda du 26 octobre 1896 par lequel l'Italie reconnut la souveraineté et l'indépendance de l'Éthiopie.
    " (p.352-355)

    "En Afrique du Nord, après l'occupation française de Tunis en 1881 et l'occupation anglaise de l'Égypte en 1882, seules les provinces turques de Tripoli et de Cyrène restaient des proies potentielles pour l'Italie. L'autorité turque y était en réalité purement nominale et la présence de la Turquie y était marginale. Cette région s'appelait jadis la Libye mais ce nom était tombé dans l'oubli. [...] Le gouvernement italien décida d'en faire la dénomination officielle de la région dans un décret de 1911 qui annonçait son annexion par l'Italie.
    L'un des arguments italiens qui militaient en faveur de la nécessité d'acquérir des colonies, en particulier en Afrique du Nord, était l'argument de l'émigration et le raisonnement selon lequel l'Afrique du Nord sy prêterait tout particulièrement en raison de sa situation et de son climat. Mais cette argumentation ne convainquit car, au final, 1% seulement des émigrants italiens partirait dans les colonies italiennes contre 40% en Amérique. Même après l'annexion de la Libye, le Maroc français accueillit encore plus d'Italiens que la Libye italienne.
    Que l'Italie voulût conquérir la Libye était un fait évident. Qu'elle ne pût le faire qu'avec l'accord tacite des grandes puissances (et notamment la France et l'Angleterre) était une réalité incontestable. C'est la France qui prit l'initiative d'améliorer les relations franco-italiennes. Cette initiative fut prise par le ministre français des Affaires étrangères, Théophile Delcassé, qui chercha un rapprochement tant vis-à-vis de l'Angleterre que de l'Italie. Le premier contact aboutirait à la fameuse Entente cordiale de 1904, le second à un traité franco-italien secret de 1902 par lequel l'Italie promit de rester neutre en cas de guerre franco-allemande, promesse qui rendait passablement sujette à caution son appartenance à la Triple Alliance. Du reste, aux yeux de l'Italie, il ne s'agissait pas d'une tromperie mais d'une "réinterprétation".
    Le but recherché par l'Italie en Libye n'était pas, quant à lui, si évident. L'intérêt que présentait la Libye, qui est en grande partie un désert, sur le plan n'était pas manifeste. Elle ne comptait pas beaucoup plus d'un demi-million d'habitants et les possibilités d'émigration étaient restreintes. Cet engouement était donc essentiellement politique et idéologique, comme l'indique le titre d'un lire italien consacré à la Libye et intitulé:
    Notre Terre promise. Les nationalistes y recherchaient la gloire, les catholiques y voyaient une perspective intéressante de propager la foi chrétienne et les uns comme les autres pensaient que la Libye pouvait offrir des perspectives d'avenir à leurs pauvres paysans. En outre, c'était maintenant ou jamais. Quand l'affaire marocaine atteignit son paroxysme en 1911, l'Italie intervint. Elle déclara que la communauté italienne de Tripoli était menacée et posa un ultimatum au sultan. La déclaration de guerre fut suivit peu de temps après, le 29 septembre 1911. Un blocus fut instantanément imposé et, cinq jours plus tard, le port de Tripoli fut bombardé et une force armée débarqua. Les Italiens gagnèrent sur terre, en mer et même dans les airs car ils disposaient de neuf avions et de trois dirigeables. Du reste, ils effectuèrent le premier bombardement aérien de l'histoire.
    Étant donné que la Libye faisait partie de la Porte ottomane, il s'agit en réalité d'une guerre italo-turque. Cette guerre s'étendit à l'ensemble du bassin méditerranéen oriental. L'Italie bombarda Beyrouth, menaça les détroits et occupa une série d'îles turques en mer Égée. C'est alors que l'Angleterre fit savoir à l'Italie qu'elle passait les bornes et celle-ci baissa le ton. Par le traité de Lausanne (15 octobre 1912), la Turquie céda Tripoli et la Cyrénaïque. Mais l'affaire n'était pas close pour autant. Les Italiens n'avaient pas été accueillis par la population arabe comme des libérateurs les délivrant du régime turc. Au contraire, les Arabes leur résistèrent et continuèrent de le faire, même après la reddition turque, sous la forme d'une guérilla, surtout en Cyrénaïque. L'Italie envoya un contingent de 100 000 hommes dont 4000 périrent et 5000 furent blessés. En 1914, il lui fut encore nécessaire de maintenir en Libye une garnison de 50 000 hommes pour maintenir l'ordre, du moins à Tripoli et dans quelques autres grandes villes
    ." (p.355-358)
    -Henri Wesseling, Les empires coloniaux européens (1815-1919), Éditions Gallimard, 2009, 554 pages.



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    « Et comment peut-il être bon, lui qui n’a pas même de sévérité contre les méchants ! »  
    -Archélaos de Sparte.


    « Agir par vertu n’est autre chose en nous qu’agir et vivre, conduits par la raison, et conserver son être, et d’après ce fondement de la vertu qu’il faut rechercher sa propre utilité. »
    -Spinoza, Éthique, IV, 24, 1677.


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