L'Hydre et l'Académie

    Henri Wesseling, Les empires coloniaux européens (1815-1919)

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    Johnathan R. Razorback
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    Henri Wesseling, Les empires coloniaux européens (1815-1919)

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 16 Sep - 16:11

    "Il était tout à fait logique que l'Italie développe une forme d'impérialisme et souhaite jouer un rôle dans le partage du continent auquel elle était si étroitement liée, à savoir l'Afrique. En fin de compte, la Sicile n'est séparée des côtes africaines que de cent cinquante kilomètres et il n'est pas nécessaire de posséder des connaissances historiques très étendues pour savoir que l'essor de Rome comme puissance mondiale avait commencé par la guerre contre Carthage. Au XIXe siècle, en tout cas, on ne le savait que trop. Par surcroît, l'Italie avait assez de colons pour peupler toute l'Afrique du Nord. Au XIXe siècle, les Italiens émigrèrent massivement. Durant les années soixante-dix, près de 170 000 personnes quittèrent le pays. Au cours des années quatre-vingt-dix, les émigrants italiens étaient déjà plus de 1.5 million et, durant la première décennie du XXe siècle, 3.6 millions de personnes quittèrent l'Italie. Au total, plus de 6 millions d'Italiens vivaient, en 1914, hors de l'Italie, contre 35 millions dans le pays même. A l'origine, ces émigrants provenaient principalement d'Italie du Nord mais, dans les années quatre-vingt, la crise qui tourmenta l'agriculture dans le Sud provoqua un exode rural massif. Cette "émigration des désespérés" était une préoccupation importante aux yeux des intellectuels et des responsables politiques et la perte de l' "italianita" était ressentie comme un supplice à une époque où les idées nationalistes et socialo-darwiniennes faisaient florès.
    L'Italie était devenue un Etat unitaire en 1870 mais pour les chefs de file du renouveau italien, le Risorgimento, l'Italie était une unité inaboutie. Elle avait un centre impérial mais pas d'empire. Il s'agissait donc de bâtir cet empire. Il en résulta donc une résurrection des aspirations coloniales qui étaient confuses et quelquefois même contradictoire, mais qui étaient sublimées dans une idéologie vague, variante italienne du "white man's burden": le fardeau de l'homme latin.
    Lorsque Francesco Crispi devint Premier ministre en 1887, les idées impérialistes prirent forme plus clairement
    ." (p.269-270)

    "L'impérialisme italien fut essentiellement orienté vers la Méditerranée. C'est là que se trouvait l'avenir impérial de l'Italie. Même l'occupation de Massaoua sur la mer Rouge fut expliquée par une théorie selon laquelle la mer Rouge était la clé de la Méditerranée. Mais de prime abord aucun possibilité ne s'offrait en Méditerranée et c'est la raison pour laquelle l'Italie ne s'intéressa provisoirement qu'à la mer Rouge. Une entreprise italienne y avait acquis en 1869, notamment en vue de l'ouverture du canal de Suez, la baie d'Assab. Le gouvernement italien reprit les droits afférents à cette propriété et, le 5 juillet 1882, il fit officiellement d'Assab la première colonie italienne. La prise de Massaoua en 1885, sur les rives de la mer Rouge également, fut un événement d'une plus grande importance. Les Italiens ambitionnaient désormais de relier Assab et Massaoua et d'en occuper l'hinterland. Cette ambition fut concrétisée en 1890. C'est ainsi que vit le jour la colonie de l'Érythrée.
    Les Italiens partageaient la côte occidentale de la mer rouge avec les Français, qui s'étaient installés à Obock en 1862, et avec les Anglais. Ceux-ci étaient à Aden depuis 1839 et ils y étaient principalement tributaires, pour les approvisionnement en vivres, de l'autre côté somalien. Après l'évacuation égyptienne du Soudan en 1887, ils avaient également placé sous protectorat une partie de la côte occidentale de la mer Rouge. En 1888, fut tracé la frontière entre le Somaliland britannique et le Somaliland français et, en 1892, Djibouti devint la capitale de la colonie française. En 1887, l'Italie fit l'acquisition, avec l'aval du sultan de Zanzibar, d'un protectorat sur toute la côte orientale de l'Afrique, de Kismaayo, à l'embouchure du Juba, au Cap Guardafui, sur la pointe de la Corne. De ce protectorat serait issu plus tard le Somililand italien. A l'issue d'un cycle de concertations diplomatiques, le Royaume-Uni et l'Italie signèrent, les 24 mars et 15 avril 1891, deux traités ayant trait au partage de leurs sphères d'influence en Afrique orientale. Ces traités revenaient en substance à dire que l'Italie était autorisé par l'Angleterre à exercer une suprématie dans la Corne de l'Afrique mais ne mettrait jamais les pieds dans la vallée du Nil. Le Juba marquerait la frontière entre le Somaliland italien et l'Afrique-Orientale britannique. Mais, pour l'heure, les Italiens s'intéressaient surtout à l'Éthiopie.
    Les Italiens apprendraient vite qu'une expansion n'était pas une partie de plaisir. En 1887, ils expérimentèrent pour la première fois la force des soldats éthiopiens. Le 26 janvier de cette année-là, leur armée fut taillée en pièces à Dogali. Les Italiens réagirent à cette défaite cinglante en engageant des moyens militaires et diplomatiques. Il fallait venger l'humiliation de Dogali.
    C'est pourquoi il fut décidé de constituer une force armée puissante. La seconde arme qu'utilisa Rome fut la diplomatie. L'Italie tenta alors une manœuvre diplomatique dont la finalité était de monter l'un contre l'autre l'empereur Johannes et son rival Ménélik. Et cette manœuvre réussit. Ménélik fut plus ou moins reconnu comme souverain aux termes d'un traité secret du 20 octobre 1887. Johannes se trouva dans une situation encore plus pénible quand il dut affronter non seulement l'assaut de troupes italiennes toutes fraîches, mais aussi une invasion mahdiste. Il périt le 10 mars 1889 lors d'une bataille avec ces derniers qui au demeurant tourna à son avantage. La plupart des chefs éthiopiens reconnaissaient maintenant Ménélik comme empereur. [...]
    En septembre 1895, Ménélik déclara la guerre à l'Italie. Les Italiens disposaient d'une force redoutable: près de 18 000 hommes dont plus de 10 000 Européens, mais le negusa nagast mobilisa près de 100 000 guerriers. 20 000 d'entre eux disposaient exclusivement de lances et d'épées mais les autres étaient bien armés. Les Éthiopiens disposaient même d'une artillerie et d'une cavalerie. Cependant, même cette formidable armée n'aurait pas été capable telle quelle de venir à bout des fortifications italiennes. Mais le Premier ministre italien, Crispi, assaillit son commandant d'exhortations enflammées et de télégrammes sarcastiques. Le commandant, exaspéré, passa à l'attaque le 1er mars 1896. Cette bataille deviendrait célèbre sous le nom de bataille d'Adoua. Les Éthiopiens remportèrent une victoire écrasante. [...] Pour l'Italie, les retombées de cette défaite furent désastreuses: 6000 hommes perdirent la vie, 1500 furent blessés et 1800 furent faits prisonniers. Plus de la moitié du contingent italien avait été éliminée. Cinq jours plus tard, l'Italie demanda à l'Éthiopie de faire la paix. Les négociations qui s'ensuivirent débouchèrent sur le traité d'Addis-Abeda du 26 octobre 1896 par lequel l'Italie reconnut la souveraineté et l'indépendance de l'Éthiopie.
    " (p.352-355)

    "En Afrique du Nord, après l'occupation française de Tunis en 1881 et l'occupation anglaise de l'Égypte en 1882, seules les provinces turques de Tripoli et de Cyrène restaient des proies potentielles pour l'Italie. L'autorité turque y était en réalité purement nominale et la présence de la Turquie y était marginale. Cette région s'appelait jadis la Libye mais ce nom était tombé dans l'oubli. [...] Le gouvernement italien décida d'en faire la dénomination officielle de la région dans un décret de 1911 qui annonçait son annexion par l'Italie.
    L'un des arguments italiens qui militaient en faveur de la nécessité d'acquérir des colonies, en particulier en Afrique du Nord, était l'argument de l'émigration et le raisonnement selon lequel l'Afrique du Nord sy prêterait tout particulièrement en raison de sa situation et de son climat. Mais cette argumentation ne convainquit car, au final, 1% seulement des émigrants italiens partirait dans les colonies italiennes contre 40% en Amérique. Même après l'annexion de la Libye, le Maroc français accueillit encore plus d'Italiens que la Libye italienne.
    Que l'Italie voulût conquérir la Libye était un fait évident. Qu'elle ne pût le faire qu'avec l'accord tacite des grandes puissances (et notamment la France et l'Angleterre) était une réalité incontestable. C'est la France qui prit l'initiative d'améliorer les relations franco-italiennes. Cette initiative fut prise par le ministre français des Affaires étrangères, Théophile Delcassé, qui chercha un rapprochement tant vis-à-vis de l'Angleterre que de l'Italie. Le premier contact aboutirait à la fameuse Entente cordiale de 1904, le second à un traité franco-italien secret de 1902 par lequel l'Italie promit de rester neutre en cas de guerre franco-allemande, promesse qui rendait passablement sujette à caution son appartenance à la Triple Alliance. Du reste, aux yeux de l'Italie, il ne s'agissait pas d'une tromperie mais d'une "réinterprétation".
    Le but recherché par l'Italie en Libye n'était pas, quant à lui, si évident. L'intérêt que présentait la Libye, qui est en grande partie un désert, sur le plan n'était pas manifeste. Elle ne comptait pas beaucoup plus d'un demi-million d'habitants et les possibilités d'émigration étaient restreintes. Cet engouement était donc essentiellement politique et idéologique, comme l'indique le titre d'un lire italien consacré à la Libye et intitulé:
    Notre Terre promise. Les nationalistes y recherchaient la gloire, les catholiques y voyaient une perspective intéressante de propager la foi chrétienne et les uns comme les autres pensaient que la Libye pouvait offrir des perspectives d'avenir à leurs pauvres paysans. En outre, c'était maintenant ou jamais. Quand l'affaire marocaine atteignit son paroxysme en 1911, l'Italie intervint. Elle déclara que la communauté italienne de Tripoli était menacée et posa un ultimatum au sultan. La déclaration de guerre fut suivit peu de temps après, le 29 septembre 1911. Un blocus fut instantanément imposé et, cinq jours plus tard, le port de Tripoli fut bombardé et une force armée débarqua. Les Italiens gagnèrent sur terre, en mer et même dans les airs car ils disposaient de neuf avions et de trois dirigeables. Du reste, ils effectuèrent le premier bombardement aérien de l'histoire.
    Étant donné que la Libye faisait partie de la Porte ottomane, il s'agit en réalité d'une guerre italo-turque. Cette guerre s'étendit à l'ensemble du bassin méditerranéen oriental. L'Italie bombarda Beyrouth, menaça les détroits et occupa une série d'îles turques en mer Égée. C'est alors que l'Angleterre fit savoir à l'Italie qu'elle passait les bornes et celle-ci baissa le ton. Par le traité de Lausanne (15 octobre 1912), la Turquie céda Tripoli et la Cyrénaïque. Mais l'affaire n'était pas close pour autant. Les Italiens n'avaient pas été accueillis par la population arabe comme des libérateurs les délivrant du régime turc. Au contraire, les Arabes leur résistèrent et continuèrent de le faire, même après la reddition turque, sous la forme d'une guérilla, surtout en Cyrénaïque. L'Italie envoya un contingent de 100 000 hommes dont 4000 périrent et 5000 furent blessés. En 1914, il lui fut encore nécessaire de maintenir en Libye une garnison de 50 000 hommes pour maintenir l'ordre, du moins à Tripoli et dans quelques autres grandes villes
    ." (p.355-358)
    -Henri Wesseling, Les empires coloniaux européens (1815-1919), Éditions Gallimard, 2009, 554 pages.



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