L'Hydre et l'Académie

    Sylvain Gouguenheim, Frédéric II. Un empereur de légendes

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    Johnathan R. Razorback
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    Sylvain Gouguenheim, Frédéric II. Un empereur de légendes

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 2 Sep - 15:34

    « Né en 1194 de l’union entre l’empereur allemand Henri VI et la reine de Sicile, Constance, Frédéric II était l’héritier de deux tradition politiques : celle des rois normands de Sicile et celle des empereurs du Saint Empire. […]
    Orphelin à quatre ans, roi de droit mais soumis à une régence, il fut élevé à la cour de Palerme, et devint le jouet des hommes qui se disputaient le pouvoir, pendant que le Sicile plongeait dans la guerre civile. » (p.15)
    « Il obtint l’élection de son fils Henri comme roi d’Allemagne le 23 avril 1220 en échange de la confirmation ou de l’extension des droits accordés aux princes ecclésiastiques. Il avait réussi à faire accepter l’hérédité du trône, alors que la monarchie allemande était élective. » (p.17)
    « Frédéric II se heurta à la révolte de son premier fils, Henri (VII). Dépité de ne pas avoir les mains assez libres, engagé dans une politique qui allait à l’encontre de celle souhaitée par son père, le jeune souverain se révolta en 1234. Frédéric II sut se rallier les princes allemands et le combattit. Déposé en 1235, Henri mourut en Italie en 1242. Il avait commis le crime de s’allier aux ennemis les plus déterminés de son père : les villes du nord de l’Italie rassemblées autour de Milan dans la Ligue lombarde. » (p.17)
    « Excommunié une première fois en 1227 pour ne pas être parti en croisade à temps, puis, après le rétablissement de la paix avec le pape (traité de San Germano en juillet-août 1230), une seconde fois en mars 1239, l’empereur fut jugé en 1245 au concile de Lyon I. Déclaré parjure, hérétique et criminel, il fut déposé par Innocent IV le 17 juillet. Il dénonça alors vivement la richesse de l’Eglise, en appela à la solidarité des rois et des princes, tandis que le pape, habillant de religion sa politique, faisait prêcher la croisade contre lui. » (p.18)
    « A sa mort, l’édifice politique si difficillement construit vola en éclats. » (p.18)
    « Règne tumultueux, sans cesse secoué par des conflits, à l’image d’un empire à la vérité ingouvernable. L’espace politique sur lequel Frédéric II devait régner était en effet constitué de trois entités : le regnum teutonicum, c’est-à-dire l’Allemagne, et les royaumes d’Arles et d’Italie du Nord. On n’oubliera pas qu’une partie non négligeable de la France relevait dans ces conditions de l’empire : Alsace et Lorraine, vallée du Rhône, Provence ; Lyon était d’empire, de même que Marseille. Frédéric II gouverna encore deux autres royaumes, celui de Sicile, puis à partir de 1225, celui de Jérusalem, acquis à la suite de son mariage avec l’héritière du trône, Isabelle de Brienne.
    Cet ensemble émietté était hétérogène dans son peuplement et ses composantes linguistiques, les distances telles que l’empereur réagissait nécessairement avec retard aux nouvelles ; sa politique devait courir après le temps. La centralisation était, à l’échelle de l’empire, impossible, sauf à faire disparaître ses frontières internes et les royaumes qui le constituaient. » (p.18-19)
    « Son refus de laisser à l’Église une autre place que celle de la diffusion de la foi et de l’encadrement moral des fidèles ouvrait la voie d’un Etat laïc, seul responsabe du destin de ses sujets. » (p.21)
    « Au XIIème siècle, le roi [d’Allemagne], qu’on appelait le « roi des Romains » car dès son élection il régnait sur tout le territoire de l’empire, était appelé à devenir empereur. Très puissant, il ne pouvait pourtant gouverner sans les princes, encore moins contre eux, ni faire disparaître leur pouvoir ; il ne pouvait que le contrebalancer. » (p.27)
    « Les [princes] ecclésiastiques l’emportent sur les laïcs ; parmi eux on compte notamment les trois archevêques rhénans (Cologne, Mayence et Trèves), les personnages les plus puissants après le roi, ceux de Magdebourg et de Salzbourg et une centaine d’évêques (Worms, Strasbourg, Wurzbourg, etc) et grands abbés (Reichenau, Saint-Gall), sans oublier dix-sept abbesses dont celles des abbayes royales de Quedlinbourg ou Gandersheim.
    Les princes laïcs sont moins nombreux, seize seulement au début du XIIIème siècle, vingt et un à la fin. Parmi eux, le roi de Bohëme ; des ducs, dont ceux de Bavière, de Saxe, d’Autriche, de Lorraine ; des margraves (Brandenbourg, Misnie…) ; le comte palatin du Rhin ; le landgrave de Thuringe ; les comtes d’Anhalt, de Flandre, etc. Tous sont des vassaux directs du roi et ne sont vassaux que de lui. » (p.28)
    « [Le roi] détient les droits régaliens, les regalia, dont la liste fut fixée à la diète de Roncaglia en 1158 : frappe de la monnaie, exercice de la haute justice, fondation de marchés, installation de péages. » (p.28)
    « Francfort était le lieu habituel de l’élection, Aix celui du couronnement. » (p.28)
    « Il n’y eut pas en Allemagne l’équivalent de la politique de rassemblement territorial des Capétiens, d’extension du domaine où l’autorité du roi s’exerçait directement. Les rois de Germanie investissaient les évêques et les abbés de leurs droits séculiers, ils pouvaient nommer ou défaire les ducs mais n’avaient pas les moyens d’annexer un bien princier au domaine de la Couronne, du moins sans l’accord des princes. Depuis les Ottoniens, ils déléguaient les regalia, accordaient des fonctions d’autorité à tel ou tel prince, aux évêques, aux margraves en charge des territoires frontaliers. Ils avaient ainsi contribué à la formation progressive des vastes principautés ecclésiastiques et laïques constituant le tissu du royaume (Bavière, Bohême, Brandenbourg, Saxe, Thuringe…). Cette générosité faisait la solidité de leur pouvoir tout en empêchant une concentration à leur profit. L’Allemagne était déjà sur la voie u fédéralisme… » (p.29)
    « L’union de la Sicile à l’empire [sous Henri VI, père de Frédéric II] mettait la papauté aux abois, et sapait une autorité sur la péninsule que les papes prétendaient détenir en vertu de la donation de Constantin. » (p.31)
    « Le royaume [de Sicile] englobait l’île et tout le sud de l’Italie (Calabre, Pouilles, Campanie) jusqu’aux Abruzzes et aux frontières de l’Etat pontifical. […] [Il] était donc peuplé de Lombards, de Grecs et d’Arabes, tous soumis à l’autorité des Normands. Les musulmans pouvaient vivre conformément à la charia, tandis que les Grecs furent favorisés, leurs églises et leurs monastères prôtégés et leur immigration encouragée. Kl. Van Eickels souligne que la Sicile n’avait rien du « melting-pot » américain ni du « salad-bowl » canadien : les différentes cultures ne s’y étaient pas fondues au sein d’une entité nouvelle commune […] elles ne vivaient pas non plus sur un pied d’égalité. Les rois normands […] imposaient la suprématie de leur propre culture. » (p.32)
    « A la mort de son époux, la reine Constance exerça le pouvoir. » (p.33)
    « Le 17 mai 1198, elle fit couronner Frédéric, à quatre ans. Peu avant sa mort (survenue le 27 ou 28 novembre 1198), elle confia au pape, par testament, la régence et la tutelle de son fils –ce que de toute façon Innocent III aurait obtenu en tant que suzerain. » (p.34)
    « Le royaume se fractionna en plusieurs camps opposés les uns aux autres dans un enchevêtrement de retournements d’alliance, de trahisons, de coup de force où l’opportunisme l’emportait sur le souci du bien commun. […] La lutte pour le pouvoir laissa le champ libre à la noblesse de Sicile qui usurpa biens et châteaux du domaine royal à travers l’ensemble des provinces. Parler d’anarchie serait exagéré mais le rapport de force tournait de toute évidence à l’avantage des barons. […] Les années 1201-1208 furent donc des années de « faide », de guerres privées et d’affaiblissement du pouvoir royal. La jeunesse de Frédéric-Roger se déroula au milieu de ce tourbillon politique et guerrier, balottée entre les divers prétendants à la régence. » (p.34-35)
    « En Allemagne, à l’annonce de la mort d’Henri VI, les princes se divisèrent. Bien qu’ils aient, à Saint-Jean-d’acre, renouvelé leur serment de fidélité au jeune Frédéric-Roger, certains choisirent d’élire roi le 8 mars 1198 le frère du défunt, Philippe duc de Souabe, couronné en septembre à Mayence. D’autres, menés par les archevêques de Cologne et de Trèves, rallièrent le 9 juin le dernier fils d’Henri le Lion, Otton de Brunswick. Le couronnement eut lieu à Aix le 12 juillet, des mains d’Adolphe d’Altena, l’archevêque de Cologne, lié à Richard Cœur de Lion, dont Otton, également comte de Poitou, était le vassal. Philippe avait de son côté renouvelé l’alliance avec le roi de France, Philippe Auguste. Derrière la lutte des personnes se déployait un affrontement international, tandis que l’ancienne opposition entre les Staufen et les Welfs déchirait l’Allemagne. » (p.35)
    « Philippe de Souabe eut le dessus. Il parvint à se rallier les prélats allemands, y compris l’archevêque de Cologne qui se laissa acheter en 1204 ; même le frère aîné d’Otton, Henri, passa de son côté. Dès lors, il put se faire couronner selon la norme, c’est-à-dire à Aix et par l’archevêque de Mayence (janvier 1205). Le 27 juillet 1206 ses troupes battirent celles d’Otton à Wassenberg. Innocent III leva alors l’excommunication qui le frappait et entama des négociations en vue du couronnement impérial. Tout bascula à nouveau lorsque, le 21 juin 1208, Philippe de Souabe fut assassiné par le comte palatin de Bavière Otton de Wittelsbach. […] Le pape changea à nouveau de camp et soutint, en même temps que la majorité des princes, Otton, réélu roi à Francfort le 11 novembre 1208. » (p.36)
    « A la Pentecôté 1209, Otton avait épousé la fille de Philippe de Souabe, semblant réconcilier les Welfs et les Staufen et marginalisant Frédéric II. […] Le 4 octobre 1209, le pape le couronnait empereur. Mais très vite Otton IV passa outre ses engagements. Il fit valoir ses droits sur les terres revendiquées par Innocent III et entreprit de conquérir le royaume de Sicile. […] Le 18 novembre, le pape l’excommunia et lança un double appel à l’aide, au roi de France Philippe Auguste et aux princes allemands. La situation prit un tour imprévu et quelque peu étrange. En Allemagne, les adversaires d’Otton se sentirent encouragés : les archevêques de Mayence et de Magdebourg prirent la tête de l’opposition, en compagnie du roi Ottokar de Bohême, du duc de Bavière et du landgrave de Thuringe, formant une coalition de poids. En septembre 1211, réunis à Nuremberg, ils déposèrent Otton et élurent Frédéric « à l’empire ». Tout cela ne se fit pas sans un malaise : les princes acceptaient en somme que le pape intervienne dans l’élection du roi d’Allemagne. Innocent III n’était pas dans une meilleure posture : en écartant Otton parce qu’il menaçait de réunir la Sicile à l’empire, il encourageait Frédéric II à conquérir l’Allemagne et ouvrait la voie à l’union tant redoutée. C’était s’éloigner de Charybde pour tomber dans Sylla. » (p.38)
    « En mars 1212, il quitta la Sicile. La durée de son absence –huit ans- montre tout le sérieux qu’il mit dans la reprise en main de l’héritage des Staufen, voire l’intensité précoce de son ambition impériale. » (p.39)
    « Milan dirigeait les villes décidées à défendre leur autonomie contre la domination impériale ; en face, Crémone était à la tête des cités fidèles à l’empereur. Soutenu par le comte d’Azzo d’Este, Frédéric fut accueilli à Pavie en juillet 1212, mais il dut la quitter en hâte, de nuit, menacé par une attaque milanaise : la puissante cité lombarde ne pouvait laisser se développer une alliance entre ses rivales et un roi de Sicile en passe de devenir roi d’Allemagne. […] Cette tentative suscita chez Frédéric II une animosité durable envers eux. » (p.40)
    « Le 5 décembre 1212, à Francfort, une assemblée de princes élut à nouveau Frédéric roi des Romains ; le 9 l’archevêque de Mayence, Siegfried II d’Eppstein, le couronna. » (p.40)
    « Le roi de France [Philippe Auguste] lui offrait un appui stratégique décisif, une somme de 20 000 marcs et l’avantage de ne plus dépendre du seul pape. […]
    La victoire de Philippe Auguste à Bouvines, le 27 juillet 1214, […] scella le sort de la guerre ; Otton ne pesait plus rien. Le Capétien offrit à Frédéric II l’aigle royal, insigne du pouvoir. Bouvines était le jugement de Dieu, dont Frédéric était l’élu. » (p.43)
    « Au total Frédéric II n’accomplit que trois séjours en Allemagne : entre septembre 1212 et août 1220 ; de mai 1235 au mois de juillet 1236 ; de décembre 1236 au début de septembre 1237. Soit environ dix années sur les trente-huit effectives que compta son règne, mais, on le voit, très inégalement réparties, comme s’il n’était revenu en Allemagne après 1220 que sous la contrainte des événements. » (p.46)
    « Le territoire [du Roi, principalement en Alsace et en Souabe] était divisé en circonscriptions, les officia, données en fiefs à des fonctionnaires, avoués, burgraves ou écoutètes (c’est-à-dire prévôts), qui prêtaient serment au roi et lui rendaient des comptes. Chargés des missions judiciaires, administratives et militaires, la garde des biens royaux (terres, villages, forêts) mais aussi des églises et abbayes placées sous la protection du roi leur incombait ; ils prélevaient diverses taxes sur les revenus des moulins, des mines, des ateliers monétaires et des marchés ainsi que l’impôt dû par les bourgeois et les juifs, la Bede ou exactio. Restituant ces rentrées au roi, ils en gardaient ce qui était nécessaire à l’exercice de leur fonction. Au-dessus d’eux, placés à la tête de provinces englobant plusieurs circonscriptions, se trouvaient les « procurateurs » cumulant la fonction de juge avec celle de « bailli territorial » (Landvogt, advocatus provincialis). » (p.50)
    « Il prit aussi des mesures en faveur des villes. Celles-ci se répartissaient en trois catégories juridiques : celles qui relevaient d’un seigneur laïc ou ecclésiastique (Landesstädte ou Herrenstädte selon l’importance du seigneur), celles qui s’étaient émancipées de la tutelle de leur évêque et que l’on disait « villes libres » (Freistäde) et les villes royales (Reichsstäde), qui relevaient directement de l’empereur ; la plupart d’entre elles étaient situées dans les biens patrimoniaux et le domaine royal proprement dit, encore que ce ne fût pas systématique. » (p.51)
    « En Saxe, Goslar reçut, en tant que ville royale, un privilège extrêmement nourri, l’examptant de toute obligation militaire, en dehors de celles liées à la « défense de la patrie », c’est-à-dire du royaume, et garantissant les bourgeois contre tutelle extérieure.
    Mais les villes épiscopales ne purent s’émanciper de la tutelle de leurs évêques. Les princes avaient, par la voix de leur représentant, l’archevêque de Trèves, clairement fait connaître leur opposition radicale à l’instauration de conseils sans autorisation préalable des évêques des cités concernées. Ils furent écoutés. » (p.51)
    « Avec la puissante couche supérieure de la noblesse allemande, celle des princes d’empire qui, laïcs comme ecclésiastiques, n’avaient d’autre seigneur que lui, contrôlaient d’immenses territoires et exerçaient leur autorité sur une multitude de vassaux, Frédéric II devait manœuvrer avec prudence. […] Ce sont l’empereur et les princes qui représentent et gouvernent l’Allemagne. » (p.55)
    « Le roi d’Allemagne n’est pas maître absolu de sa terre et de ses biens. » (p.57)
    « Au contraire des Capétiens, les Staufen n’avaient pas les moyens, ni sans doute l’intention, de réduire les monnaies princières au profit de la monnaie royale. Là encore, ce n’était pas entièrement nouveau : les princes avaient le droit de frapper monnaie, qui remontait souvent aux Ottoniens. Nul ne pouvait battre monnaie dans leur territoire sans leur accord. » (p.60)
    « Quel souverain allemand, depuis le rétablissement de l’empire en 962, avait sérieusement envisagé de s’étendre aux dépens des princes ? Aucun. » (p.62)
    « Frédéric II ne songe pas […] à unifier le droit au sein du royaume (même en Sicile il conserva à côté du Liber augustalis les droits et coutumes en usage. » (p.66)
    « L’acte impéral [Statut de 1232] met fin aussi aux « Pfahlbürger », ces non-libres dépendant des princes, auxquels les villes accordaient un droit de bourgeoisie et à qui elles permettraient de s’installer à leur proximité, dans des terres délimitées par des pieux (« Pfahl »). Les princes ont concentré leurs attaques contre cette catégorie, redoutant que les villes n’en arrivent à dépeupler leurs territoires en octroyant largement ce statut. » (p.66)
    « Une mesure spectaculaire est prise avec la suppression de la banlieu : les villes sont confinées dans leur enceinte et perdent tout pouvoir juridictionnel extra-muros ainsi que toute source de revenus extérieurs. Si Henri (VII) avait appliqué cette disposition à toutes les villes royales, Frédéric II en atténue cependant la portée en la limitant aux villes nouvelles. » (p.67)
    « Frédéric II n’imite en rien les Capétiens, qui surent faire primer leurs droits sur ceux des féodaux. » (p.67)
    « Dans les années qui suivirent, la situation ne changea guère. Les villes continuèrent d’accueillir des dépendants malgré la colère des princes. […] Les cités se gardèrent bien de rendre les fiefs, que les princes n’avaient pas toujours les moyens de reprendre par la force. L’accroissement de la puissance économique des villes dans la seconde moitié du XIIIème siècle atteste l’échec de ces mesures. […]
    L’Empereur lui-même ne respecta pas ses propres décisions. […] Frédéric II disposait certes de relais en Allemagne, mais n’avait pas une administration à la hauteur de sa politique. » (p.68)
    « En quittant l’Allemagne en 1220 pour s’en aller chercher la couronne impériale puis reprendre en main son royaume de Sicile, Frédéric II ne l’avait pas autant délaissée : il y avait placé un roi en titre, son fils Henri (VII) né en 1211, sous la tutelle de l’archevêque de Cologne, Engelbert de Berg qui exerça cette fonction jusqu’à son assassinat le 7 novembre 1225. Comme l’empereur n’avait pas abandonné son titre de roi des Romains, l’Allemagne, de fait, était placée sous un régime de double monarchie, situation originale, voire unique en Europe. L’un des rois vivait au loin, l’autre, un enfant puis un jeune homme, se trouvait plongé dans le grand jeu des luttes entre les princes. » (p.68)
    « Frédéric II demeura à distance de l’Allemagne pendant quinze ans, quinze années durant lesquelles son fils prit de l’ascendant. Elu roi en 1220, couronné en 1222, accédant réellement au pouvoir en 1225 alors qu’il n’avait que quatorze ans, Henri (VII) traversa la période comme un météore et finit sa vie déposée par son père, en 1235, puis emprisonné en Italie, où il mourut en 1242, sans doute en se suicidant lors d’un transfert d’un château à un autre. » (p.70)
    « Frédéric II réunit une nouvelle diète à Aquilée pour le mois d’avril 1232. Cette fois Henri s’y rendit et dut prêter un serment d’obéissance à son père. En avril 1233, il fut obligé de se lier les mains en demandant par lettre sa propre excommunication par le pape en cas de rupture de son engagement. » (p.78)
    « Il se rapprocha des pires ennemis de son père, les cités lombardes, offrant ainsi prise à une accusation de trahison des intérêts de l’empire. […]
    Dès lors la cause était entendue. […]
    En avril 1235, Frédéric II arriva à Rastibonne où il fut reçu par un grand nombre de princes. Henri (VII) avait échoué devant Worms et ses troupes furent battues le 21 juin. Le 2 juillet, sur les conseils d’Hermann de Salza, il vint implorer le pardon impérial. En vain. » (p.80-81)
    « Vivant au loin, Frédéric II devait se faire représenter par un souverain soumis à ses ordres, ce que fut [son second fils] Conrad IV. » (p.83)
    « L’absence de politique impérialiste ne signifie pas l’absence de politique impériale. L’empereur est un dispensateur de libertés –au sens médiéval du terme-, non un conquérant. » (p.96)
    « En février 1237, à Vienne, il obtient des onze princes présents (dont le roi de Bohême, le duc de Bavière et les archevêques de Mayence, Trêves et Salzbourg) l’élection de son fils Conrad IV (qui n’avait que neuf ans) « rois des Romains et futur empereur » sans rien leur offrir en échange ; autrement dit, ils avaient admis le principe héréditaire. On est loin du marchandage de 1220. […]
    Les princes jurèrent de prêter serment de fidélité à Conrad lorsque Frédéric II serait mort, et de tout faire pour qu’il accède au trône. Frédéric II quitta alors Vienne, laissant l’Autriche sous la tutelle de l’évêque de Bamberg. Le 27 novembre de cette même année 1237, il remportait contre les Milanais la victoire de Cortuenuova, seule grande bataille livrée lors de son règne –les Milanais y laissèrent dix milles hommes, mors ou captifs. Il était au sommet de sa puissance et de sa gloire. » (p.98)
    « En mai 1221, à Messine, l’empereur s’engagea dans un autre domaine : blasphème et jeux de dès furent interdits sous peine d’arrachage de la langue ; les juifs durent, comme le stipulait le concile de Latran IV, porter la barbe et des vêtements distinctifs ; des prêtres fut exigé une conduite exemplaire ; enfin, les prostituées étaient astreintes à porter en public un manteau spécial et l’accès des bains leur fut interdit. Convaincu d’avoir été placé sur son trône par Dieu, l’empereur instaurait un ordre moral chrétien ; ceux qui ne s’y conformaient pas étaient châtiés ou forcés de mener une vie en marge. […]
    La volonté de retour à une norme, incarnée par le gouvernement de Guillaume II, trahit selon W. Stürner, un idéal conservateur, voire une politique « réactionnaire » au sens propre du terme ; en cela l’empereur ne se distinguait pas de ses contomparains, qui puisaient leur égitimité dans la perpétuation de coutumes éprouvées. » (p.102)
    « La noblesse et l’Église furent écartées du service public de l’empereur : aucun clerc, baron ou comte ne pouvait devenir justicier. Ces derniers ne devaient avoir ni liens familiaux ni la majorité de leurs biens dans la province où ils étaient nommés. Aucun d’eux ni aucun membre de leur famille ne pouvait accepter de cadeaux de la part des justiciables, sauf en deçà d’un seuil modeste. Ces représentants de l’empereur étaient tenus d’être irréprochables et leur isolement renforçait son autorité. En retour, leur prestige était immense. » (p.105)
    « La Couronne avait aussi besoin de la paix. La guerra, la guerre privée entre seigneurs, avait été un « élément structurel de la première époque normande » […] La victoire de Roger II et l’installation de la royauté entraînèrent la mise hors la loi d’une pratique jusque-là considérée comme regrettable, mais tolérée. Frédéric II s’engagea dans la même direction. Il interdit [dans le royaume de Sicile] toute guerre féodale comme toute vengeance privée. Les victimes devaient porter leur cause devant les officiers : l’Etat substituait sa justice à la violence. A cet effet, le port d’armes fut déclaré illicite en 1231, afin de « fermer la voie et de retirer les moyens à des crimes futurs ». […] C’est donc à un désarmement général que procéda l’empereur : l’Etat s’attribuait le monopole légal de la violence. » (p.110)
    « La création d’une nouvelle monnaie d’argent finança les besoins de l’Etat : les sujets durent remettre les anciennes pièces, à un taux de change favorable au roi. » (p.113)
    « En 1232, Messine et Syracuse ne purent résister à l’armée impériale, les petites cités de Capizzi et Troina furent détruites, leurs habitants déportés, les cconseils qu’elles avaient osé former dissous. Ici, comme en Allemagne, les villes n’eurent pas droit à l’émancipation politique ; elles durent se contenter de l’enrichissement économique, amputé par la pression fiscale.
    Le monde urbain trouva toutefois son compte dans un royaume pacifié, ordonné, où la couche supérieure de la bourgeoisie fut appelée à faire carrière dans l’administration royale. Cela valait bien les perspectives glorieuses mais dangereuses offertes par le jeu politique des cités lombardes ou toscanes. » (p.120)
    « Il savait [que le pape] était le plus dangereux de ses adversaires. » (p.126)
    « Symbole quasi universel, l’aigle est riche de significations qui, toutes, expriment un pouvoir d’essence surhumaine. Il est associé au monde ouranien : son vol rapide, élévé, direct en fait le symbole des messages divins. Il est aussi l’image des feux célestes (le soleil, la foudre) et manifeste la puissance et la volonté divines ainsi que la sagesse. Selon la légende, il est le seul oiseau que la foudre ne peut frapper. Barberousse en fit le symbole de l’empire, en s’inspirant à la fois des Romains et des Carolingiens, voire des Ottoniens (un aigle ornait le fronton du palais d’Aix en 978). Il faut y ajouter, dans une perspective chrétienne, l’association de l’aigle aux anges, qui ont ses ailes, et à saint Jean l’évangéliste. » (p.136)
    « Sa vision du pouvoir s’enracinait dans une tradition. L’empereur n’est pas un conquérant qui ambitionnerait de s’emparer du monde, il s’attache à maintenir ce qui est. D’où l’importance des héritages qui servent de modèles. Frédéric II s’est pensé en successeur des empereurs germaniques, et, au-delà, de ceux de la Rome antique. Il a repris les traditions politiques des rois normands de Sicile, elles-mêmes influencées par le modèle byzantin. C’est à partir de ces racines admises, revendiquées, qu’il a bâti des projets efficaces et en partie novateurs. » (p.143)
    « Héritier grec de Rome, Byzance était, bien plus que l’Empire allemand, le véritable empire du temps. Etat centralisé, doté d’une administration complexe, entouré d’ennemis, dépecé en 1204 par les Latins mais toujours auréolé de grandeur, il constituait un réservoir d’idées et de pratiques pour ceux qui voulaient bâtir un pouvoir fort et intimidant. La cour des rois normands de Sicile fut imprégnée d’un « byrantinisme idéologique ». » (p.144)
    « Frédéric II voulut ressusciter l’Empire romain antique, ou, de façon moins ambitieuse, reconstituer l’unité italienne de cet empire. » (p.146)
    « L’une des caractéristiques du XIIIème siècle est la construction de ce que l’on appelle parfois la « monarchie pontificale ». En prenant appui sur les acquis de la réforme grégorienne –les Dictatus Papae de 1075 affirment qu’il est « permis au pape de déposer les empereurs » ou encore qu’ « il peut délier du serment de fidélité prêté à des injustes »-, les souverains pontifes successifs, d’Innocent III à Innocent IV, ont bâti une doctrine et des institutions d’une redoutable efficacité. Le pape n’est plus seulement le successeur de saint Pierre, fonction qui fait de lui le garant de l’orthodoxie et du salut des fidèles, il est devenu le « vicaire du Christ », celui qui gouverne l’Église à la place du Seigneur. Sa mission eschatologique justifie ses décisions, quelles qu’elles soient.
    Par conséquent, il bénéficie de la plenitudo potestatis, la plénitutude du pouvoir, qui lui permet de dominer les autorités laïques. Certes il ne s’agit pas de théocratie : la curie ne légifère pas à la place des rois, qui prennent librement leurs décisions politiques ou économiques ; seuls les domaines relevant du droit canon (mariage, usure) font l’objet d’une législation concernant les laïcs. Mais le pape s’autorise à intervenir si les princes ont péché (ratione peccati) ou déploient une politique qui va à l’encontre de la volonté divine, des préceptes du christianisme ou des décisions pontificales.
    La doctrine va plus loin : le pouvoir spirituel fonde le pouvoir temporel puisque tout pouvoir vient de Dieu. Les laïcs sont d’Église et le corps de l’Eglise, qui est un, ne doit avoir qu’une tête : le vicaire du Christ. Désobéir au pape, c’est se séparer de ce corps mystique, emprunter les chemins interdits du schisme ou de l’hérésie. Dès lors l’Église doit être maîtresse des deux glaives, le spirituel et le temporel ; de l’ancienne doctrine de l’équilibre, de la coopération, entre les puissances impériale et pontifical on passe à la subordination de l’empire au Saint-Siège. Cette construction théorique est renforcée par le perfectionnement de la chancellerie pontificale, l’organisation de plus en plus efficace et spécialisée de la curie romaine et les progrès du droit canon.
    Selon la perspective élaborée par Tertullien au IIème siècle et saint Augustin au Vème, le péché a entraîné la domination de l’Homme sur l’Homme, et donc rendu nécessaire l’établissement des princes. De cet axiome on a conclu que le pouvoir était une punition divine, le produit de la nature humaine abîmée par la faute originelle et désormais conduite par l’égoïsme. Par conséquent, seul un pouvoir temporel soumis au pape était chrétien. Les souverains pontifes auxquels Frédéric II eut affaire se situèrent dans cette ligne.
    Le Staufen ne cherchait pas à être un adversaire implacable de la papauté, mais il refusait de lui être soumis. Allait-il plus loin en imaginant une forme d’autonomie respective ? Il se rattachait à tout le moins aux conceptions habituelles du pouvoir impérial, qui ont pu paraître plus radicales parce qu’elles s’accompagnèrent d’une politique de domination territoriale en Sicile, exclusive de toute ingérence extérieure. Jamais en revanche, chose étonnante, il ne songea à déposer un pape ou à nommer un antipape –comme l’avaient fait à plusieurs reprises Henri IV et Barberousse. » (p.164-165)
    « Le 20 mars 1239, le jeudi saint, Hermann de Salza, grand maître de l’ordre Teutonique, mourait. Ce même jour Grégoire IX excommuniait l’empereur et déliait ses sujets de leur serment de fidélité. Il justifia sa décision par une liste de dix-sept accusations, dont la plupart concernaient les libertés de l’Église de Sicile […]
    La sentence dura jusqu’à la mort de l’empereur et le conflit entre les deux puissances atteignit un degré jamais connu auparavant. La guerre éclata. Une guerre à outrance, qui devait s’achever non par la déposition de l’empereur, mais par l’extinction totale de sa descendance masculine, acquise après des décennies de lutte. » (p.167)
    « Avec son successeur, Innocent IV (Sinibaldo Fieschi, élu le 25 juin 1243, après dix-huit mois de vacance et le premier conclave de l’histoire), Frédéric II eut affaire à plus forte partie encore. […] Ses idées étaient dans la ligne de celles d’Innocent III et Grégoire IX […] L’empereur fut contraint à la défensive. » (p.169)
    « Frédéric II n’en fut pas ébranlé. Il était en guerre. Les souverains occidentaux, y compris le pieux roi de France, refusèrent de suivre le pape. L’empereur échoua toutefois à les rallier ; la lutte opposa les deux pouvoirs suprêmes de la chrétienté, devant des rois spectacteurs. » (p.171)
    « Le pape franchit un nouveau pas en proclamant la croisade contre l’empereur (27 juin 1246), assortie des mêmes privilèges que pour la Terre sainte. Il demanda même que l’on cesse de prêcher en Allemagne l’appel pour Jérusalem, malgré l’aide qu’en attendait Louis IX, afin de concentrer toutes les forces du royaume de son côté. […] A l’automne 1246 et dans les premiers mois de 1247, celui-ci associait à son entreprise le Danemark et la Pologne. » (p.175)
    « Frédéric II savait opérer avec habileté. Ainsi à Padoue. La ville pratiquait depuis 1164 une politique hostile à l’empire, qui bascula brutalement en 1237 lorsque Ezzelino II et son frère Alberico, passés depuis 1232 du côté de l’empereur, y entrèrent, « assassinat » la commune, selon la formule de G. Rippe. […]
    Les communes virent dans cette politique l’anétissement de leurs libertés. Le pouvoir impérial, pourtant, avait ses limites : l’éloignement ou l’absence du souverain et une force militaire à éclipse, insuffisante face aux troupes que les cités pouvaient mobiliser. » (p.182)
    p.186.


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