L'Hydre et l'Académie

    Matthieu Auzanneau, Or Noir

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    Johnathan R. Razorback
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    Matthieu Auzanneau, Or Noir

    Message par Johnathan R. Razorback le Mar 11 Juil - 14:49

    "Les combustibles fossiles fournissent encore les quatre cinquièmes de l'énergie à laquelle nous avons recours." (p.5)

    "Le zoroastrisme est l'une des plus vieilles religions monothéistes, peut-être même la plus vieille. Ce fut le culte majeur de l'Empire perse achéménide qui, du VIe au IVe siècle avant Jésus-Christ, administra quelque 50 millions de personnes (près de la moitié de l'humanité à l'époque). La doctrine de Zoroastre, ou Zarathoustra, plaçait en son cœur, sans doute pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, le principe de libre arbitre: les hommes peuvent choisir entre bien et mal. Et pour arbitrer ce choix, pour éclairer la ligne de partage de leur dualisme, les zoroastriens ont fait du feu l'agent sacré de la justice des âmes. Un symbole perpétué par le judaïsme, le christianisme et l'islam, ainsi qu'à travers la gnose." (p.12)

    "Le pétrole a commencé à se former sur Terre il y a plus d'un milliard d'années. Son apparition coïncide avec l'explosion dans les mers de la vie cellulaire complexe. Sous toutes leurs formes, des plus lourdes (les bitumes) aux plus légères (le gaz naturel) en passant par le pétrole liquide conventionnel, les hydrocarbures sont des fossiles: ils trouvent leur origine dans une matière formée par la décomposition d'organismes vivants, comprimée et chauffée dans les profondeurs des couches sédimentaires au cours des temps géologiques, un peu partout autour de la planète. A la différence de l'autre grande source fossile d'énergie, le charbon, formé à partir de débris de grands végétaux terrestres (bois, feuilles, graines, etc.), les hydrocarbures proviennent de minuscules organismes marins. Pour l'essentiel, ils sont issus de la dégradation de planctons végétaux et de bactéries déposés au fond des mers. Les énergies fossiles, charbon et hydrocarbures, sont de l'énergie solaire métabolisée par la grâce de la photosynthèse puis stockée durant des éons dans l'écorce de la Terre.
    Plus de la moitié du pétrole exploité aujourd'hui s'est formé il y a 100 à 200 millions d'années au cours du Jurassique et du Crétacé, au temps des dinosaures. A ces époques, les forces tectoniques font progressivement monter le niveau des océans jusqu'à des hauteurs très importantes, plus de 200 mètres au-dessus du niveau actuel. Les continents sont envahis par les eaux. Aux marges de ces continents apparaissent des milieux très propices au développement du plancton végétal, puis à l'accumulation de ses débris dans les sédiments: lagons, lagunes, mers peu profondes calmes et chaudes. Le phénomène est particulièrement massif le long des rives de la Téthys, un grand océan de ces époques, qui séparait les paléo-continents de la Laurasie au nord (qui allait former l'Amérique du Nord, l'Europe et l'Asie) et du Gondwana au sud (Amérique du sud, Afrique, Inde, Antarctique, Australie). C'est là, au bord de l'ancienne Téthys, que seront découverts la plupart des gisements de pétrole géants, du Moyen-Orient au Mexique en passant par l'Afrique du Nord. Les hasards de millions d'années de mouvements tectoniques dessinent les lignes de force qui uniront et diviseront les nations de l'âge du pétrole.
    " (p.14-15)

    "En seulement un siècle et demi de développement industriel, l'humanité a pompé près de la moitié du brut exploitable sur Terre, que l'évolution géologique aura mis des dizaines de millions d'années à produire ; ce faisant, elle a altéré les conditions de développement de la vie sur Terre à un rythme inouï, et de façon sans doute irréversible à l'échelle de temps des sociétés humaines." (p.15-16)

    "Dès les premiers pas de la civilisation, de l'agriculture et du commerce maritime en Mésopotamie, le contrôle des hydrocarbures constitue, avec l'accès à l'eau, l'un des motifs majeurs de la guerre, puisque le bitume est nécessaire pour imperméabiliser les canaux d'irrigation et les bateaux. Plus tard, parmi tous les usages du pétrole, sa fonction militaire fut la plus marquante, de la chine à l'Europe, longtemps avant l'ère industrielle. En 578 après J.C., l'empereur Wu de la dynastie des Zhu du Nord se servit de bitume pour mettre fin aux équipements d'assaut des Turcs qui assiègeaient la cité de Jinquan. Cette graisse brûlait avec ardeur même au contact de l'eau, et la ville fut aussi sauvée grâce à elle." (p.20-21)

    "Le feu grégeois (grec) des empereurs chrétiens de Byzance, arme incendiaire redoutable capable d'enflammer la mer, permit de repousser de nombreuses offensives navales et terrestres dès le premier siège de Constantinople par les Arabes en 674-678. Ancêtre du napalm des armées modernes, le feu grégeois était projeté à l'aide de grenades à main en argile, de catapultes, ou encore grâce à des siphons sous pression lance-flammes. Il était fabriqué à Constantinople par un corps spécial d'ouvriers et de maîtres étroitement surveillés, et seul un corps de soldats spécialisés, les siphonarios, pouvait l'utiliser. Le secret du feu grégeois était jugé capital à la préservation de la précaire puissance de Byzance. L'empereur Constantin VII Porphyrogénète, dont le règne dura de 913 à 959, mit ainsi en garde son héritier: "Tu dois par-dessus toutes choses porter tes soins et ton attention sur le feu liquide qui se lance au moyen de tubes ; et si l'on ose te le demander, comme on l'a fait souvent à nous-même, tu dois repousser et rejeter cette prière en répondant que ce feu a été montré et révélé par un ange au grand et saint premier empereur chrétien Constantin". Un commentateur précise: "Par ce message et par l'ange lui-même, lui fut enjoint [...] de ne préparer ce feu que pour les seuls chrétiens, dans la seule ville impériale, et jamais ailleurs." Las, en 1204, au cours de la quatrième croisade, Constantinople fut mise à sac par des croisés francs conduits par la très chrétienne flotte vénitienne, et le secret du feu grégeois se répandit à travers le monde latin." (p.21)

    "Lorsque l'industrie pétrolière vit le jour aux Etats-Unis, l'huile des baleines était la plus recherchée de ces sources, pour les chandelles et les lampes, les réverbères et même les phares, ou pour graisser toutes sortes de mécanismes. Le spermaceti en particulier, une huile très fine extraite de la tête des cachalots, était considéré comme l' "huile des rois". Il était la plus haute récompense après laquelle cinglaient tout autour du globe les baleiniers français du Havre ou de New Bedford en Nouvelle-Angleterre. C'est pour lui que les marins du Pequod pourchassent Moby Dick, le cachalot blanc, dans le roman d'Herman Melville publié en 1851. [...]
    L'apparition de l'industrie du pétrole a sans doute sauvé les baleines, les cachalots, les phoques, les éléphants de mer et les autres mammifères marins étaient déjà contraints d'aller chercher toujours plus loin vers les pôles des spécimens de moins en moins nombreux. Aux États-Unis, la flotte de baleiniers atteignit son pic en 1846 et déclina ensuite, à peu près en même temps que la production d'huile de baleine et de cachalot. La ruée vers le pétrole de Pennsylvanie accéléra les choses: avec de la chance et au prix d'un interminable labeur, les baleiniers pouvaient extraire jusqu'à 2000 litres de spermaceti de l'énorme crâne d'un cachalot ; 3000 litres de brut remontaient quotidiennement du puits d'Edwin Drake.
    " (p.29-30)

    "La guerre civile américaine fut la première des guerres mécaniques. Elle amorça la pompe de la fortune pour ceux qui fournissaient les lubrifiants et les solvants destinés aux usines d'armement, aux chemins de fer, aux pièces d'artillerie ou encore aux rouages des premiers navires de guerre cuirassés. En février 1865, au cours de la bataille de Welmington (Caroline du Nord), à l'issue de laquelle tomba le dernier port en eaux profondes contrôlé par les confédérés, l'armée nordiste était capable de faire pleuvoir une centaine d'obus à la minute." (p.31)

    "Au cours de la "Semaine sanglante" de répression qui marque la fin de l'insurrection révolutionnaire du peuple parisien au printemps 1871, certains prétendent avoir vu des communardes mettre le feu à de nombreux bâtiments avec du pétrole. Pourtant, lorsque la Commune est balayée, parmi les milliers de femmes arrêtées, pas une n'est condamnée comme incendiaire. La justice conclut rapidement que les rares communardes qui sont accusées d'incendie volontaire l'ont été sans raison valable. Pourtant, l'image de la "pétroleuse", suscitée par des publicistes réactionnaires, persistera durant des décennies." (p.47)

    "L'abondance du pétrole autorise ainsi un recours massif et de plus en plus systématique au nouveau roi des matériaux de construction: le béton. Grâce à cette agglomération de ciment et de sable (ou de gravier), il sera désormais facile d'ériger des villes et d'allonger des routes là où, faute de pierre, c'était depuis toujours impossible, ou très difficile. La pierre était bien souvent un produit de luxe. Le béton, son nouvel ersatz, bien plus solide mais également bien plus vorace en énergie que la brique (cuite au charbon), deviendra pour tous omniprésent." (p.51)

    "Dans le processus d'évolution technique d'une société, l'invention n'est pas la condition décisive: est décisive la nécessité de disposer des matières et des forces physiques capables de mettre l'invention en œuvre massivement." (p.54)

    "Antisémites "lois de Mai" signées [en 1882]par Alexandre III, lois à l'origine de la plus grande vague d'émigration judaïque antérieure à la création d'Israël, et qui interdisent entre autres aux sujets juifs du tsar d'investir des capitaux sur les terres de la Sainte Russie." (p.69)

    "Un prêt opportun [de la banque Rothschild] a permis au gouvernement anglais de Benjamin Disraeli de prendre le contrôle du canal [de Suez] en 1875." (p.78)

    "En 1901, la Russie fournit 233 000 barils par jour, contre 190 000 pour les États-Unis: elle est le premier producteur ainsi que le premier exportateur mondial. [...] La Grande-Bretagne importe alors plus de pétrole russe que de pétrole américain." (p.87-88)

    "En mai 1901, un ambitieux et très fortuné investisseur anglais du nom de William Knox D'Arcy a acquis auprès du grand vizir de Téhéran et du shah Mozaffar al-Din des droits de prospection sur un territoire immense, équivalant à deux fois la taille du Texas. [...] Connus depuis toujours, les affleurements de naphte des territoires arides persans se situent bien loin de tout centre industriel, mais D'Arcy compte injecter les capitaux nécessaires à leur développement [...]
    Pour la Couronne britannique, la concession acquise pour soixante ans par D'Arcy constitue une victoire dans le "grand jeu" qui l'oppose à la Russie pour la domination de l'Asie centrale. Londres ne peut mesurer immédiatement toute l'ampleur de cette victoire: D'Arcy a ravi à la barbe des Russes l'une des principales sources futures de brut de la planète
    ." (p.119)

    "Le pétrole anglais puisé en Perse sera commercialisé à partir de 1916 par une société baptisée British Petroleum (BP). Le Moyen-Orient vient de faire son apparition sur l'échiquier pétrolier mondial." (p.120)

    "A peu près insignifiant en 1914 aux yeux d'officiers ayant tendance à préférer par tradition les mouvements et les charges de cavalerie, le problème de l'accès au pétrole aura acquis en 1918 dans les états-majors une attention que nulle armée ne relâchera jamais plus.
    Dès les premiers jours de septembre 1914, l'armée allemande est aux portes de Paris. Des détachements à cheval des terribles uhlans sont aperçus à quelques dizaines de kilomètres seulement des faubourgs de la capitale. L'état-major français cherche par tous les moyens à accélérer l'envoi de troupes fraîches. Le général Joseph Gallieni, gouverneur militaire de Paris, réquisitionne les 6 et 7 septembre plus d'un millier de taxis de la ville ainsi que des autobus. Rassemblés aux Invalides, taxis et bus acheminent environ 5 000 soldats jusqu'au front lorsque débute la bataille de la Marne ; l'armée française s'acquitte dûment du paiement de chacune des courses. Contrairement à l'idée reçue, les "taxis de la Marne" n'ont en rien décidé de l'issue de cette bataille, qui aboutit au repli des Allemands et permet de leur barrer définitivement la route de Paris. Des dizaines de divisions sont engagées, et l'immense majorité des centaines de milliers de soldats français qui y participent sont transportés par train. Cependant, l'épisode des "taxis de la Marne" restera comme le premier indice du bouleversement des fondations tactiques et stratégiques de la guerre qu'est en passe de provoquer le moteur à combustion interne.
    Au sein de l'armée française, l'officier d'artillerie Jean-Baptiste Étienne est considéré comme le "père des chars". Juste avant la guerre, il a dirigé l'un des tout premiers groupes d'avions de reconnaissance de l'armée française. Le 25 août, trois semaines après le début des combats, le colonel Étienne déclare aux officiers de son régiment qui chevauchent à ses côtés: "Messieurs, la victoire appartiendra dans cette guerre à celui des deux belligérants qui parviendra le premier à placer un canon de 75 sur une voiture capable de se mouvoir en tout terrain". La même idée germe en octobre dans l'esprit du colonel anglais Ernest Swinton. Ingénieur de formation, Swinton suit de près les expériences qui ont déjà lieu au sein de l'armée britannique pour transformer des tracteurs agricoles en véhicules tout-terrain capables de tirer des pièces d'artillerie ou de percer des lignes de défense barbelées. A son tour, le colonel Étienne a vent des expérimentations menées outre-Manche. Swinton expose ses idées à son état-major, puis Winston Churchill se saisit promptement du dossier pour former dès février 1915 un "Comité des vaisseaux terrestres". De nombreux nouveaux prototypes sont testés. Dans les échanges secrets du bureau de la Guerre britannique, un nom de code génétique leur est attribué: "tank", ce qui en anglais signifie "réservoir". De son côté, Jean-Baptise Étienne entre en contact en décembre 1915 avec Joseph Joffre, généralissime de l'armée française. Le 31 janvier 1916, Joffre commande les 400 premiers chars à la compagnie Schneider.
    Les chars d'assaut jouent un rôle décisif pour mettre fin à la guerre de tranchée. Des tanks britanniques Mark I sont engagés pour la première fois le 15 septembre 1916 durant la bataille de la Somme. Ils sont lents et capricieux. Beaucoup tombent en panne durant l'offensive ou sont aisément détruits par l'artillerie allemande. Mais quelques-uns parviennent tout de même à répandre la mort et l'effroi dans les lignes ennemies. Le 16 avril 1917, les chars blindés français Schneider participent à l'offensive dantesque du Chemin des Dames. L' "artillerie d'assaut", comme on l'appelle dans l'armée française, est rapidement perfectionnée. A partir de la fin 1917, les usines Renault fabriquent plus de 3000 exemplaires du char léger FT. C'est le premier char d'assaut bénéficiant de la configuration moderne: une tourelle rotative et un moteur placé à l'arrière. 600 tanks britanniques réussissent une percée historique au cours de la bataille d'Amiens le 8 août 1918 ; une journée qualifiée plus tard de "journée noire" pour l'armée allemande par le général en chef des troupes du Reich, Erich Ludendorff. Les États-Unis, entrés en guerre en 1917, fabriquent sous licence plus de 900 des chars Renault FT. Au milieu du mois de septembre 1918, le jeune major américain George Patton lance victorieusement deux bataillons de chars français à l'assaut du Saillant de Saint-Michel, près de Verdun. L'armée allemande prend conscience trop tard du progrès fatal que constituent les chars blindés des Alliés. Elle parvient seulement à partir de mars 1918 à mener au combat quelque unités de leur lent et massif modèle A7V, qui pèse plus de 30 tonnes.
    Outre les chars, les Alliés ont à leur disposition en 1918 des centaines de milliers de véhicules terrestres -camions, voitures et motocyclettes-, là où au début de la guerre ils n'étaient que quelques centaines, réquisitionnés pour la plupart. Dans les tranchées, la paraffine peut être vitale pour protéger de l'humidité les vivres et les munitions. Le ronron des générateurs électriques mobiles alimentés au "fioul" permet de faire fonctionner les téléphones de campagne jusque dans les secteurs du front les plus exposés. Les avions de chasse, de bombardement et de reconnaissance, enfin, se comptent par dizaines de milliers lors de l'armistice, pour les deux tiers du côté allié. Ils complètent l'intensification de la guerre, et confirment la prééminence décisive que confère le pétrole dans l'issue des conflits armés
    ." (p.127-129)

    "Dès 1915, l'Allemagne voit son industrie gênée par des pénuries de lubrifiants. A partir de 1916, elle ne parvient plus du tout à sécuriser l'accès au pétrole. L'entrée en guerre de la Roumanie du côté des Alliés en août coupe le Reich de sa principale source d'approvisionnement. En novembre, les Alliés réussissent à faire sauter la plupart des installations pétrolières roumaines juste avant que l'armée allemande ne mette la main dessus. A l'issue de la paix conclue avec la jeune Russie bolchevique le 3 mars 1918 par le traité de Brest-Litovsk, Berlin réclame à Lénine un accès au pétrole de Bakou que l'Allemagne n'obtiendra jamais. Les alliés turcs assiègent la cité des bords de la Caspienne à la fin du mois de juillet, et mettent la main sur certains puits. Mais, au milieu du mois d'août, le Royaume-Uni envoie à travers la Perse une force expéditionnaire, et chasse les Turcs de la Ville noire.
    Pour protéger la raffinerie d'Abadan, l'armée britannique s'empare dès novembre 1914 du port mésopotamien de Bassora, sur l'estuaire du Tigre et de l'Euphrate. Puis elle prend Bagdad en mars 1917, grâce à des troupes indiennes, et s'avance jusqu'à Mossoul en novembre 1918. Pendant ce temps, en Perse, les ingénieurs de l'Anglo-Persian Oil Company développent la production à marche forcée. Celle-ci n'atteint toutefois que 23 000 barils par jour en 1918, égalant à peine la production birmane. En dépit des précautions prises à la veille de la guerre par Winston Churchill pour doter son pays de la première compagnie pétrolière nationale de l'histoire, les volumes encore faibles de brut puisés par l'Anglo-Persian Oil Company ne répondent qu'à une maigre part des besoins des armées britanniques. Quant à la France, elle est coupée dès 1914 de ses sources d'approvisionnement de Russie et de Roumanie, qui fournissaient jusque-là près de la moitié de ses importations.
    En somme, environ 80% du pétrole de la machine de guerre alliée sont américains. [...] La guerre maritime totale que déclenchent les sous-marins allemands en janvier 1917 conduit les États-Unis à entrer en guerre le 6 avril
    ." (p.129-130)

    "Un signal de détresse est envoyé au gouvernement français en décembre 1917 par les compagnies qui importent le pétrole américain: les stocks d'essence sont tombés le mois précédent à 34 000 tonnes, ce qui représente à peine trois semaines de consommation. La France comprend un peu tard qu'elle a commis l'erreur de faire pratiquement l'impasse sur ce que l'on n'appelle pas encore l'indépendance énergétique. Faute d'accélérer le ravitaillement, les réserves menacent d'être totalement à sec dès le mois de mars 1918. Le 15 décembre, Georges Clemenceau, nommé chef du gouvernement un mois auparavant, remet à l'ambassadeur américain une note dans laquelle il agite le risque de capitulation pure et simple: "Toute défaillance d'essence causerait la paralysie brusque de nos armées et pourrait nous acculer à une paix inacceptable pour les Alliés". Clemenceau adjure le président américain Woodrow Wilson de lui envoyer au plus vite 100 000 tonnes de pétrole. La supplique signée par le "Tigre" est transmise immédiatement par câblogramme à travers l'Atlantique. Sa dernière phrase restera fameuse: "Si les Alliés ne veulent pas perdre la guerre, il faut que la France combattante, à l'heure du suprême choc germanique, possède l'essence aussi nécessaire que le sang dans les batailles de demain". Woodrow Wilson n'envoie pas de réponse, mais fait suivre la requête: 117 450 tonnes de produits pétroliers sont livrées à la France dès le début du mois de janvier 1918 par dix-neuf "bateaux-citernes" venus des États-Unis." (p.131-132)

    "Au cours des ultimes journées de combat, entre le 1er et le 4 novembre 1918, les marins allemands de Kiel se mutinent, refusant de suivre leurs officiers dans un baroud d'honneur dérisoire et suicidaire face à la Royal Navy. Les serviteurs des machines de mort les plus formidables jamais construites par l'homme se portent à l'avant-garde d'une nouvelle tentative de révolution, comme les marins russes de Kronstadt un an auparavant. L'empereur d'Allemagne Guillaume II sait qu'il ne peut plus compter ni sur la troupe ni sur les usines. Le 5 novembre, il appelle les sociaux-démocrates du SPD au gouvernement pour négocier l'armistice. Le 7, à Munich, des conseils révolutionnaires de soldats et d'ouvriers prennent de court les réformistes du SPD, et proclament le lendemain la République socialiste de Bavière. D'autres conseils de travailleurs contrôlent aussi Berlin et plusieurs autres grandes villes allemandes lorsque Guillaume II abdique le 9 novembre, au lendemain de l'armistice.
    La révolution allemande va pourtant échouer. Nommé chancelier le même jour, Friedrich Ebert, le chef du SPD qui n'a cessé de soutenir la guerre, s'appuie durant les mois suivants sur l'encadrement militaire, la police et les juges pour mettre en échec la révolution communiste et sauvegarder l'ordre établi.
    " (p.134-135)

    "Parmi les pétroliers occidentaux, un franc-tireur va s'imposer comme le meilleur allié des bolcheviks dans la renaissance de l'industrie russe de l'or noir. Un colosse américain polyglotte, Henry Mason Day, chasseur de concessions, débarque à Bakou peu après la conférence de Gênes [avril 1922]. [...] Il parvient à négocier un accord de quinze ans pour remettre en état les puits de la Ville noire et en forer de nouveaux. En échange, Day obtient un pourcentage confortable sur les ventes de brut. Sa première équipe de pétroliers arrive à Bakou en juin 1923. Elle compte six ingénieurs américains. Ces derniers vont introduire les foreuses rotatives et les pompes modernes qui vont faire renaître Bakou de ses cendres." (p.141)

    "Une fois Lénine disparu en 1924, Staline va rapidement fermer la porte aux investissements occidentaux dans l'or noir soviétique, et annuler les uns après les autres les accords passés. Mais il ne fermera jamais la porte aux ingénieurs venus d'Europe et des États-Unis. Au contraire, il fait appel à eux en nombre et importe du matériel occidental destiné à plusieurs filières stratégiques, et en tout premier lieu à celle du pétrole, lorsqu'il lance en 1928 son plan quinquennal d'industrialisation à marche forcée. [...] A partir de 1930, Bakou sera redevenu l'un des champs pétroliers les plus productifs du monde. Après avoir aidé à l ressusciter, l'industrie capitaliste sera privée du contrôle de son brut durant les soixante années qui vont suivre." (p.143)

    "La population américaine dépasse 100 millions d'habitants en 1920. C'est trois fois plus que lors de la guerre de Sécession." (p.144)

    "Après avoir exporté plus des deux tiers de leurs produits pétroliers durant les premières décennies de l'industrie, et encore un quart en 1914, les États-Unis se sont transformés pour la première fois en importateurs nets à l'issue de la Première Guerre mondiale. En dehors des deux intermèdes tragiques de la crise de 1929 et de la Seconde Guerre mondiale, la plus grande nation pétrolière restera importatrice de brut, et de plus en plus, durant toute la suite de son histoire." (p.146)

    "Dès août 1919, près de 200 navires de guerre de l'US Navy sont ancrés dans la baie de San Pedro, face à la plage de Long Beach: à la veille du boom pétrolier, Los Angeles devient la base de ravitaillement de la marine américaine dans la Pacifique. Certains des plus récents cuirassés américains rejoignent la Californie par le canal de Panama, ouvert en 1914. Ils vont défendre les intérêts commerciaux des États-Unis dans le Pacifique et en Chine face à l'impérialisme japonais, dont les Alliés viennent d'avaliser le premier pas. San Pedro restera le port d'attache principal de la flotte du Pacifique, jusqu'à ce que celle-ci soit avancée à Pearl Harbor, sur l'île d'Hawaï, en 1940." (p.150)

    "Par l'article 156 du traité de Versailles, signé le 28 juin 1919, les États-Unis, le Royaume-Uni et la France autorisent le Japon à s'approprier "les chemins de fer, les mines et les câbles sous-marins" que l'Allemagne possédait dans la région stratégique chinoise du Shandong, initialement promis à Pékin par le président Wilson." (note a p.150)

    "Le 9 novembre 1918, une semaine après la capitulation de l'Empire ottoman, Paris et Londres publient la "déclaration franco-anglaise" qui stipule que les deux capitales apporteront leur soutien aux gouvernements futurs issus du "libre [...] choix des populations indigènes". Mais Londres fait savoir que son soutien concernant les conditions de la restitution de l'Alsace-Lorraine par l'Allemagne, question évidemment ultrasensible pour Paris, n'est en rien garanti (sans parler des visées françaises sur la Ruhr) si jamais la France refuse de lâcher du lest à propos de Mossoul. Les deux plus énormes trésors de la guerre 1914-1918 sont de nature énergétiques, et Downing Street n'hésite pas à les mettre en balance: ce sera le charbon de la Lorraine et de la Ruhr contre l'or noir ottoman ! Lorsque, en visite à Londres le 1er décembre, Clemenceau demande à Lloyd George ce qu'il souhaite, celui-ci répond: "Je veux Mossoul.
    -Vous l'aurez, réplique le chef du gouvernement français. Autre chose ?
    -Oui, je veux aussi Jérusalem.
    -Vous l'aurez", promet à nouveau Clemenceau [...]
    Exsangue, la France n'a pas les moyens d'occuper militairement le nord de la trop lointaine Mésopotamie. Le mois suivant, le Quai d'Orsay transmet aux Britanniques un mémorandum confirmant le renoncement des Français à leurs prétentions sur la ville. Mais, en contrepartie, Paris réclame un accès égal au pétrole de Mésopotamie, dont pas une goutte n'a encore été puisée. La leçon de la guerre a porté: l'accès à l'or noir est devenu une priorité stratégique majeure pour la France
    ." (p.158-159)

    "Lors de la conférence qui se tient en avril 1920 à San Remo, sur la Riviera italienne, la France obtient un mandat plaçant sous sa tutelle la Syrie et le Liban. Le mandat britannique sur la Palestine et la Mésopotamie est confirmé. Un "Accord sur les pétroles" spécifique est en outre signé le 24 avril par Lloyd George et Alexandre Millerand, ministre des Affaires étrangères et président du Conseil français. Conformément aux arrangements d'avant-guerre, près de la moitié des parts de la Turkish Petroleum Compagny (TPC) -qui n'a rien de turc -reviennent à la compagnie nationale britannique, l'Anglo-Persian Oil Company. La Royal Dutch Shell conserve un quart du capital. Lloyd George consent à céder aux Français les parts allemandes dans la TPC placées sous séquestre par Londres au début de la guerre: en mettant la main sur le quart du capital de la compagnie, la France obtient, tardivement, son premier accès direct à une source potentielle de brut." (p.161)

    "La terrifiante crise économique et financière qui éclate en octobre 1929 est, essentiellement, une crise de surproduction. Aux États-Unis, les gains de productivité fulgurants obtenus grâce à l'abondance de pétrole et à l'électrification, ainsi que l'organisation de la production de masse permettent d'accroître de 33% la production industrielle entre janvier 1920 et janvier 1929. Dans le même temps, le revenu américain par habitant s'envole de pas moins de 20%, faisant de la population américaine la plus riche du monde. Mais au cours de la même période, à Wall Street, l'indice Dow Jones des valeurs industrielles grimpe de... 200%. La confiance avide en un avenir radieux -qui doit sans doute beaucoup de sa candeur à la primeur de l'abondance énergétique- encourage les États-Unis à atteindre un niveau global d'endettement qu'ils ne retrouveront plus avant les années 2000: 300% du produit intérieur brut (PIB) ! Les banques prêtent dix fois plus que ce dont elles disposent dans leurs coffres. Ce sont les premières grandes heures du crédit à la consommation, et l'on emprunte aussi pour acheter des actions. Résultat: les cours en Bourse augmentent plus vite que les profits des entreprises, qui augmentent plus vite que la production des usines, qui augmentent plus vite que les salaires des ouvriers. [...]
    Lorsque le château de cartes s'effondre à Wall Street le 24 octobre 1929, le président Herbert Hoover est pris totalement au dépourvu.
    " (p.177)

    "Le 4 mars 1933, le démocrate Franklin Delano Roosevelt s'installe à la Maison-Blanche. Non seulement l'administration du New Deal approuve les quotas de la Railroad Commission of Texas, mais elle va s'assurer qu'ils sont bien mis en œuvre, et pousser leur extension à l'ensemble de la production américaine. Au contraire de son oncle par alliance Teddy Roosevelt, grand contempteur de la Standard Oil, Franklin D. Roosevelt n'hésite pas à s'appuyer sur les puissances dynasties du pétrole américain qui prolongent l’œuvre de John D. Rockefeller [...]. Roosevelt nomme le président de la Standard Oil of New Jersey, Walter Teagle, au comité des conseillés chargés de tailler la clef de voûte du New Deal, le National Industrial Recovery Act, la loi antisurproduction adoptée par le Congrès américain dès le 16 juin 1933. La section n°9 du National Industrial Recovery Act autorise Washington à organiser le transport du pétrole et à prendre le contrôle de toute compagnie de propriétaire de pipeline violant la loi. Roosevelt confie le poste crucial de secrétaire à l'Intérieur à Harold Ickes, un tenace avocat replet venu de Chicago, qui n'est pas un homme du sérail. Mais dès son entrée en fonction, Ickes fait appel à James Moffett, le vice-président de la Standart Oil of New Jersey, qui lui ouvre les portes de l'industrie. Il l'aide dans la tâche particulièrement délicate consistant à convaincre les féroces pétroliers indépendants de laisser Washington prendre les choses en main. Grâce au soutien actif de la "Jersey Standard", Ickes va dès lors lancer ses hommes à la chasse du pétrole de contrebande, vendu par les producteurs qui refusent de respecter les quotas imposés par Washington. Cette lutte contre le "pétrole chaud" ("hot oil") ressemble à la lutte contre l'alcool de contrebande de l'époque de la prohibition, et n'a rien à lui envier par son ampleur. Les agents fédéraux inspectent les puits, contrôlent les citernes, vérifient les jauges et vont jusqu'à faire déterrer des pipelines. En 1935, ces efforts aboutissent, et les choses commencent à rentrer dans l'ordre: le baril est cette fois bel et bien de retour à un dollar." (p.183-184)

    "Bien mieux que les chemins de fer, l'arrivée des routes décuple les possibilités d'exploitation des territoires. En traçant le maître réseau de l'économie moderne, le déploiement des longues bandes de béton recouvertes d'asphalte décide du devenir d'entreprises, de quartiers, de villes, de régions entières ; il fixe les conditions de leur "mise en valeur"." (p.189)

    "La Première Guerre mondiale a fait quelques 18 millions de morts, militaires et civils. Si les pertes humaines ont été quatre fois plus élevées au cours de la Seconde Guerre mondiale, ce n'est pas seulement à cause de la cruauté des belligérants, ni parce que le conflit dura plus longtemps. La puissance énergétique qui fait se mouvoir les armées de la guerre de 1939-1945 a démultiplié leur pouvoir mortifère en même temps que leurs rayons d'action. [...]
    Les trois pays agresseurs de la Seconde Guerre mondiale ont en commun un défaut majeur: ils ne possèdent quasiment pas la moindre ressource en pétrole brut sur leur propre territoire.
    " (p.10)

    "L'Italie [...] n'a pas pu construire d'usine de pétrole artificiel, ne disposant pas non plus de charbon ; rapidement à court de carburants, elle verra la moitié de sa flotte bloquée définitivement à quai dès février 1941. [...]
    Avec les États-Unis au contraire, les Alliés vont pouvoir compter sur le pays dominant plus que jamais la production d'or noir en 1939, contrôlant à lui seul 60% des extractions mondiales, avec 3.5 millions de barils par jour (Mb/j) pour une production mondiale totale de 5.7 Mb/j -un seizième de la production actuelle. Le pétrole reste une affaire américaine avant tout, et en second lieu britannique. Hors d'URSS (le deuxième producteur mondial très loin derrière les États-Unis), la Jersey Standard, la Shell et les autres majors anglo-saxonnes règnent sur environ 80% du marché mondial.
    " (p.220)

    "La Blitzkrieg, la tactique de "guerre éclair" grâce à laquelle l'armée allemande triomphe partout où elle s'avance au début du conflit, consiste en une concentration maximale du flux offensif d'énergie mécanique. Il s'agit d'obtenir le rapport le plus élevé possible entre le gain tactique et l'investissement en énergie et en matériaux nécessaires à l'attaque. L'amélioration des performances des chars d'assaut et de l'aviation rend redoutable ce qui est en fait la tactique d'attaque traditionnelle allemande: comme le coin enfoncé dans la bûche, les blindés pénètrent en profondeur des segments étroits de la ligne de front adverse, afin de dépasser les places fortes de l'ennemi, pour les encercler ensuite au cours d'une "bataille de chaudron". Telle qu'elle est définie en 1935 dans un périodique militaire allemande, Deutsche Wehr, la Blitzkrieg est explicitement la réponse aux contraintes imposées aux États pauvres en matières premières: ceux-ci doivent "en finir au plus vite avec une guerre en tentant dès le départ d'emporter la décision par un engagement implacable de toute leur puissance offensive". Lorsque Hitler lance les troupes du IIIe Reich à l'assaut de la Pologne le 1er septembre 1939, l'Allemagne n'a pas plus de six mois de réserves d'essence, de gazole et de mazout: l'armée nazie doit vaincre vite, ou finir en panne sèche." (p.221)

    "Berlin manœuvre pour augmenter ses ressources de brut. Dès la fin du mois de septembre, l'URSS s'arroge la partie orientale de la Pologne, en application d'un protocole secret du pacte germano-soviétique signé un mois auparavant. Staline met la main sur la meilleure partie des champs pétroliers de Galicie, mais s'engage à livrer au Reich l'équivalent exact de leur production: 7500 barils par jour. C'est là une quantité très modique pour l'URSS, dont les puits, principalement ceux de Bakou, recrachent chaque jour plus d'un demi-million de barils. Enfin et surtout, en décembre 1939, un groupe spécial de l'Abwehr, les services secrets de l'armée allemande, parvient à sécuriser les installations pétrolières de la Roumanie. [...] Le 10 mai 1940, l'armée allemande dispose ainsi d'amplement assez de carburants lorsqu'elle engage sa grande guerre éclair sur le front Ouest, pour faire son entrée dans Paris dès le 14 juin, à peine plus d'un mois plus tard." (p.221-222)

    "La bataille d’Angleterre est le premier échec que l'Allemagne nazie rencontre dans la guerre. En juillet 1940, Göring lance la Luftwaffe à travers la Manche pour tenter d'anéantir les infrastructures aéronautiques et portuaires du Royaume-Uni, et préparer l'invasion de la Grande-Bretagne. Berlin engage dans la bataille quelque 2500 appareils ; la Royal Air Force (RAF) en aligne moins de 2000. L'aviation allemande dispose de nombreux pilotes déjà aguerris, dont plusieurs as authentiques. Ses pertes seront pourtant nettement plus élevées que celles de la RAF. Parmi les facteurs ayant décidé du succès des jeunes pilotes de la chasse britannique dans leur défense héroïque du ciel d'Angleterre, la qualité supérieure de l'essence qui fait voler leurs appareils n'est certainement pas le moindre. Au cours des années 1930, la Royal Dutch Shell a été la première des majors à lancer aux États-Unis la production de l'essence à l'indice d'octane 100, carburant à haut rendement très résistant à l'auto-inflammation. L'aviation américaine s'y est convertie peu avant la guerre et, en juillet 1940, un programme d'importation d'urgence permet à la Royal Air Force d'être prête juste à temps pour la plus grande bataille aérienne de l'Histoire. Jusque-là, les vieux Hurricane et les nouveaux chasseurs Spitfire de la RAF tournent avec une essence à indice d'octane 87, exactement comme les chasseurs Messerschmitt allemands. En passant à l'indice d'octane 100, moyennant un simple réglage de carburateur, leurs moteurs Rolls-Royce Merlin passent de 1030 à 1310 chevaux ! Grâce à leur nouveau carburant, les chasseurs britanniques peuvent voler plus vite et plus longtemps. Les Spitfire deviennent plus manoeuvrants et grimpent en altitude avec plus d'aisance que les Messerschmitt, lesquels sont pourtant sensiblement plus légers." (p.223)

    "Le sous-sol essentiellement volcanique du Japon est pauvre en combustibles fossiles. Très vite au cours de l'essor industriel de l'archipel, les Japonais se retrouvent voués à aller chercher ailleurs les sources d'énergie nécessaires à l'accomplissement des ambitions des tenants de l'Empire nippon. Le nœud de la guerre qui se resserre entre Tokyo et Washington, pour aboutir à l'attaque de Pearl Harbor le 7 décembre 1941, s'est noué longtemps auparavant autour du problème japonais d'accès au pétrole.
    En 1930, le gouvernement d'une République chinoise au bord du chaos et confrontée aux prétentions économiques et militaires toujours plus pressantes du Japon décide d'imposer une augmentation de 400% de ses tarifs douaniers sur le charbon de Mandchourie. C'est le
    casus belli que le gouvernement impérial japonais attendait: non seulement l'industrie nippone a un besoin vital du charbon de ce vaste territoire du nord-est de la Chine, mais les Japonais espèrent pouvoir extraire en Mandchourie des huiles de schiste, voire si possible y trouver directement de l'or noir. Le gouvernement chinois est fragile, et le Japon exploite sans difficulté un incident sans doute monté de toutes pièces pour envahir la Mandchourie à partir de la fin 1931 et y imposer l'année suivante le gouvernement fantoche du Mandchoukouo (à la tête duquel est placée une marionnette, le dernier empereur chinois Puyi). Tout le charbon de Mandchourie est dès lors réservé au Japon. Mais les recherches de pétrole demeurent infructueuses et, malgré ses hautes ambitions, l'industrie japonaise est incapable de développer à grande échelle la production de carburant artificiel ou d'huiles de schiste. Les projets impérialistes se retrouvent sévèrement douchés: le Japon doit avoir le contrôle de ses approvisionnements en pétrole pour espérer imposer durablement la puissance de sa flotte militaire. Entre 1931 et 1939, la consommation de pétrole de l'archipel double pour atteindre 100 000 barils par jour. Mais, à 80%, ce pétrole est importé de Californie..." (p.224-225)

    "Le Prince Fumimaro Konoe, le Premier ministre nippon qui jusqu'au dernier moment a tenté d'éviter à son pays d'entrer en guerre avec les États-Unis, est remplacé le 18 octobre [1941] par un général, Hideki Tojo dit le "Rasoir". Tojo donne immédiatement le feu vert pour l'attaque de Pearl Harbor ; il refuse de laisser son pays devenir une "nation de troisième zone". Lancée à l'aube du 7 décembre 1941, l'attaque surprise de la base navale américaine d'Hawaï, située à 3500 milles marins de Tokyo -un sixième de la circonférence de la Terre-, a nécessité de développer spécialement de nouvelles techniques de ravitaillement en mer. La finalité du plan audacieux consiste à permettre une avancée de la flotte japonaise en profondeur dans le Pacifique, afin de protéger son flanc gauche pour la véritable offensive décisive: l'invasion des Indes néerlandaises, de leurs champs de pétrole et de leurs plantations d'hévéas. Plus de 2000 morts, quatre des huits cuirassés américains ancrés à Hawaï mis hors service, près de 200 avions détruits: l'audace de l'attaque de Pearl Harbor va permettre à l'Empire nippon de gagner le temps nécessaire pour s'accaparer la source d'énergie cruciale qui lui fait tellement défaut.
    Dès le 24 janvier 1942, le Japon s'empare des puits de Bornéo. Le 14 février, une cinquantaine d'avions patrouilleurs Lockheed Hudson portant les cocardes des armées britannique et australienne descendent sur le principal port pétrolier de Sumatra, Palembang. Dans leurs flancs, ils transportent 400 parachutistes de la marine japonaise. La défense anti-aérienne néerlandaise hésite et, malgré de très lourdes pertes dans la première vague d'assaut, les troupes de choc nippones parviennent à s'emparer des raffineries et des puits auxquels les équipes de sabotage hollandaises n'ont eu le temps d'infliger que des dommages réversibles. Ces dégâts sont rapidement réparés par les équipes d'ingénieurs et de techniciens nippons qui débarquent à Sumatra dès les jours suivants. Grâce aux 70 000 barils de brut que fournissent chaque jour les puits des Indes hollandaises, le Japon va connaître au cours des mois suivants l'ivresse d'une succession ininterrompue de victoires
    ." (p.228-229)

    "Le pacte germano-soviétique signé en août 1939 laisse à l'URSS les coudées franches pour étendre son propre empire. C'est au cours de la pénible invasion de la Finlande durant l'hivers 1939-1940 que les Finlandais, guère intimidés par les forces infiniment supérieures déployées par l'Armée rouge, baptisent "cocktails Molotov", du nom du ministre des Affaires étrangères de Staline, les bouteilles d'essence enflammées qu'ils lancent contre les chars soviétiques.
    Moscou ne peut pourtant échapper longtemps à la confrontation avec l'Allemagne nazie. Dès le mois de juillet 1940, Adolf Hitler décide qu'il est nécessaire de capturer les champs pétroliers de l'Union soviétique. [...]
    Lorsque l'opération "Barbarossa" est déclenchée le 22 juin 1941, Berlin estime (après avoir revu très nettement à la hausse ses estimations initiales) que les 144 divisions engagées sur le front Est auront besoin de plus de 150 000 barils par jour. C'est deux fois plus que lors de l'offensive victorieuse du font Ouest un an auparavant. Une division de chars Panzer consomme 2400 litres de carburant par kilomètre, mais la consommation atteint 5000 litres en tout-terrain. A mesure que l'armée allemande s'enfonce sur des milliers de kilomètres à travers les steppes russes, les lignes de ravitaillement s'allongent d'autant, le long de chemins boueux souvent impraticables pour les camions. Afin d'économiser de l'essence, la Wehrmacht a de plus en plus recours aux chevaux pour assurer sa logistique. [...] Les moteurs [des tanks] eux-mêmes gèlent, ou bien doivent tourner jour et nuit pour éviter de geler, épuisant un peu plus vite les maigres stocks. [...]
    Incapable de prendre Moscou, l'armée nazie concentre ses efforts sur le Caucase au cours de l'année 1942. Jugeant qu'elle est la clé stratégique et symbolique de l'offensive, Hitler ordonne le 23 juin de faire de la prise de Stalingrad, à plus de millier de kilomètres au nord de Bakou, un objectif prioritaire ; la ville s'étend au bord de la Volga, le fleuve par lequel est acheminé en Russie l'essentiel du pétrole de Bakou. Mais, à peine un mois plus tard, les groupes d'armées A et B envoyés vers le sud commencent à être à court de carburant. Un pont aérien est mis en place en catastrophe. [...]
    Profitant d'une faible résistance, les Allemands parviennent le 15 août à prendre le contrôle d'une partie des champs de pétrole situés autour de Maïkop, près de la Mer Noire. Mais Maïkop n'est qu'un trophée secondaire, et les Soviétiques ont pris soin de remplir de béton ses puits de pétrole en se retirant. L'or noir de Grozny et de Bakou est quand à lui défendu par des troupes de l'Armée rouge cinq fois plus nombreuses que les soldats allemands sur cette partie du front: il demeure irréparablement hors de portée. D'autant que la Wehrmacht laisse le reste de ses forces être aspirées dans la bataille de Stalingrad, qui se transforme en déroute cauchemardesque à partir de la fin du mois de novembre, par manque notamment de carburant pour les blindés et plus encore pour l'aviation.
    Lorsque l'ordre d'évacuer Maïkop est donné le 18 janvier 1943, la "brigade technique du pétrole" depuis longtemps constituée par Göring (formée de 8000 ouvriers et ingénieurs allemands entraînés à combattre le feu et les sabotages, ainsi que de quelques 7000 prisonniers et ouvriers spécialisés russes) est parvenue à produire... soixante-dix barils par jour. [...] L'irréalisme des projets nazis ne laisse pas moins de stupéfier: même si l'armée allemande avait pu prendre Grozny et conserver Maïkop, il aurait encore fallu acheminer le pétrole par la mer Noire, totalement sous le contrôle de la flotte soviétique.
    L'armée allemande se révèle incapable de voir dans la guerre autre chose qu'une succession linéaire de combats échelonnés dans le temps.
    " (p.229-232)

    "Les nazis ont rêvé un temps de prendre en tenaille les champs pétroliers du Moyen-Orient. [...]
    En avril 1941, Erwin Rommel et l'Afrikakorp foncent à travers les déserts de Cyrénaïque avec pour objectif ultime la prise du canal de Suez. Au même moment, de l'autre côté de la Méditerranée, l'avancée des forces de l'Axe en Grèce a atteint Rhodes: depuis les aérodromes de l'île qui servit de base arrière aux croisés, les champs pétroliers d'Irak et d'Iran sont à portée. Berlin y dépêche en hâte un groupe d'ingénieurs et de techniciens pétroliers. Le 1er avril à Bagdad, des généraux irakiens prennent le pouvoir par un coup d'État. Ils bloquent le flot du pipeline Kirkouz-Haïfa, l' "artère carotide de l'Empire britannique", et bientôt demandent l'assistance de l'Allemagne. En Iran, le souverain Reza Shah, depuis longtemps en délicatesse avec les Anglais auxquels il a arraché une maigre part des profits de l'or noir de son pays, a ouvert grand les portes de Téhéran aux conseillers allemands. Le gouvernement de Vichy offre aux nazis un libre accès à ses bases de Syrie, toujours sous mandat français. A la mi-mai, le régime de Pétain commence à ravitailler en armes les Irakiens qui affrontent les Britanniques, tandis que la Luftwaffe dépêche des dizaines de chasseurs et de bombardiers à Mossoul.
    Mais le Moyen-Orient est un morceau trop lointain pour l'Axe. La Royal Navy impose un blocus le long des côtes du Liban. Début juin, les Britanniques occupent Mossoul. Tandis que les maigres forces de la France libre affrontent les troupes fidèles à Pétain au Liban et en Syrie, les soldats australiens prennent Damas le 21 juin. Privée du ravitaillement par les bases syriennes, la junte irakienne du "Carré doré" s'effondre et de ses généraux s'enfuient. Churchill et Staline lancent le 25 août une invasion commune de l'Iran, prenant très rapidement possession du pays avec des pertes minimes. [...] Profitant de capacités logistiques surpassant de beaucoup celles dont dispose le Royaume-Uni, les États-Unis font une entrée fracassante en Iran. A partir de 1942, l'armée américaine agrandit des ports, bâtit des routes, construit une usine de montage de bombardiers à Abadan. Par ce "corridor perse", Roosevelt fait livrer à l'Armée rouge des centaines de milliers de tonnes de matériel: des avions, des camions Studebaker qui vont rendre d'inestimables services aux soldats soviétiques sur le front central russe, servant notamment de plateformes aux fameuses "orgues de Staline", des générateurs électriques, des barres d'acier et d'aluminium, du toluène (ce dérivé de pétrole est l'ingrédient de base du TNT), et même une usine de caoutchouc synthétique ainsi que six raffineries prêtes à l'assemblage.
    En Cyrénaïque, après avoir épuisé en vain ses forces d'avril à novembre 1941 devant le port de Tobrouk, Rommel se trouve confronté l'année suivante à des problèmes de ravitaillement sans cesse plus aigus. L'approvisionnement de ses chars en carburant et en pièces détachées dépend du transit périlleux entre Naples et Tripoli de cargos harcelés sans relâche par les Britanniques qui, à mi-chemin, ne lâcheront jamais le contrôle de l'île de Malte. En juin 1942, Rommel parvient malgré tout à prendre Tobrouk: il dispose enfin d'un port en eaux profondes à proximité de l'Égypte. Mais, le mois suivant, la Royal Navy coule les trois quarts des navires de ravitaillement destinés à l'Afrikakorps. En août, Rommel estime ses besoins en essence à 255 000 barils, mais ne dispose que de 68 000 barils. Face au "Renard du désert", les blindés britanniques ne manqueront jamais longtemps de carburant, grâce aux tankers qui arrivent d'Abadan ainsi qu'aux quantités de brut modestes mais précieuses fournies par les puits d'Égypte. Les divisions blindés de Rommel avancent pourtant ; elles se transforment en charognards: leur mobilité dépend de plus en plus des dépôts de pétrole et des véhicules britanniques qu'elles parviennent à capturer sur leur passage. Fin août, en engageant la bataille d'Alam-el-Halfa, Rommel tente une fois de plus de percer les lignes britanniques en Égypte. Le 27 août, le Feldmarschall déclare que "l'issue de la bataille va dépendre de la livraison du carburant en temps voulu". Le 5 septembre, la bataille est perdue. "Nous étions constamment à court de carburant", écrira Rommel
    ." (p.233-235)

    "La catastrophe majeure pour l'approvisionnement en brut du IIIe Reich ne se situe ni en Orient ni sur le front russe ; il s'agit du déclin de sa première source d'or noir: les puits de Roumanie. Jusqu'au choc final de 1944, ce déclin ne doit pas grand-chose aux attaques des Alliés. Le 1er août 1943, l'opération américaine "Tidal Wawe", qui vise à bombarder les installations pétrolières roumaines avec des avions partis de Libye, se solde par l'un des plus lourds taux de pertes jamais encaissés par les Alliés au cours d'un raid aérien: 53 des 175 appareils B-24 partis de Benghazi ne rentrent pas à la base. Les défenses antiaériennes que les Allemands ont installées autour des réservoirs et des puits de Ploiesti sont plus que solides. La cause du déclin de la production roumaine se situe ailleurs, sous les derricks pris en vain pour cibles par les pilotes américains. Les extractions roumaines ont franchis leur pic dès avant la guerre, en 1936, et diminuent depuis, année après année." (p.238)

    "Lors du débarquement en Normandie le 6 juin 1944, la supériorité de l'aviation alliée est écrasante face à une armée allemande fréquemment à court de pétrole. Le 10 juin, la 17e division Panzergrenadier SS s'enlise faute de carburant près de Saint-Lô, où elle encaisse de très lourdes pertes." (p.240)

    "Les problèmes logistiques rencontrés par les Alliés et les efforts terrifiants entrepris par l'Allemagne pour relancer sa production de carburant synthétique permettent le 16 décembre au Feldmarschall von Rundstedt d'engager l'ultime effort important dont la machine de guerre du IIIe Reich sera capable: la contre-offensive des Ardennes. L'armée allemande y concentre le meilleur de ce qui lui reste de force mécanique, jetant dans l'offensive bien plus de chars et de pièces d'artillerie que ce dont les Alliés disposent alors sur cette partie du front. Le but: reprendre le port d'Anvers. Le 21 décembre, les Allemands encerclent la ville belge de Bastogne. Mais la contre-offensive s'épuise très vite, là encore faute de carburant. Hitler a promis 2000 avions. A peine plus de 300 sont en mesure de voler sur la totalité du front Ouest. Aux alentours de Noël, trois des cinq divisions du 47r corps des Panzer sont totalement immobilisées, tout comme de nombreuses unités d'artillerie et de ravitaillement, qui deviennent des proies faciles pour l'aviation omniprésente des Alliés. Les chars de Patton, eux, foncent: le 1er janvier, Bastogne est délivrée ; 4000 soldats américains meurent durant la bataille, mais le sort de l'armée allemande sur le Front Ouest est irrémédiablement scellé." (p.242)

    "Le 9 mars 1945, s'étant avisé que les villes japonaises sont pour l'essentiel construites en bois, l'état-major américain entreprend de les bombarder à l'arme incendiaire. Ce jour-là, plus de 100 000 civils tokyoïtes meurent brûlés dans des feux atteignant 1000°C. "Le cœur de Tokyo a disparu", annonce simplement le New York Times. Il s'agit probablement du raid aérien le plus meurtrier de l'histoire. Les nouveaux bombardiers B-29 à long rayon d'action larguent des bombes au phosphore et au napalm [...] Le bombardements de Tokyo est un tel succès, les pertes américaines sont si minimes que l'US Air Force décide d'immoler de la même manière au cours des semaines suivantes plus de soixante villes japonaises (Yokohama, Nagoya, Osaka, Kobe, Kawasaki, etc.). [...] Dans la nuit du 25 au 26 mai, Tokyo est à nouveau la cible d'un raid monstrueux. Un demi-millier de B-29 déversent 3251 tonnes de bombes incendiaires, qui rasent la capitale nippone sur une superficie équivalente à la moitié de Paris. [...] Cette longue campagne de bombardement est antérieure au largage des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagazaki en août 1945, et beaucoup plus meurtrière. [...]
    Après la capitulation du Japon le 2 septembre 1945, le grand quotidien nippon
    Asahi Shimbun écrit: "Ce fut une guerre commencée dans un combat pour le pétrole et achevée par le manque de pétrole". Au cours d'un interrogatoire, un professeur de l'Université impériale de Tokyo déclara: "Dieu était du côté de la nation qui avait le pétrole."." (p.244-246)
    -Matthieu Auzanneau, Or Noir. La grande histoire du pétrole, Éditions La Découverte/Poche, 2016, 881 pages.


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