L'Hydre et l'Académie

    Bernard Williams, L'Éthique et les limites de la philosophie

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    Johnathan R. Razorback
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    Bernard Williams, L'Éthique et les limites de la philosophie

    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 19 Juin - 20:22

    "[Il y a trente ans] les philosophes analytiques supposaient que l'étude du langage était la méthode requise pour le traitement de tous les problèmes philosophiques. Non seulement il existait alors, comme encore aujourd'hui, un domaine ou un champ important constitué par la philosophie du langage ; mais, surtout, la philosophie analytique était ou s'efforçait d'être, en un sens distinctif, de la philosophie linguistique. Cependant, si c'était alors la grande ambition de la philosophie communément appelée "analytique", c'est beaucoup moins le cas aujourd'hui." (p.VII)

    "Je pense qu'à la condition d'opérer une sélection drastique dans ses écrits et de n'avoir aucune inclination à le considérer comme une autorité, on doit regarder Nietzsche comme un élément fondamental de toute philosophie morale valable à venir." (p.XIX)

    "Ma conclusion est que l'attente du monde moderne à l'endroit de la pensée éthique est sans précédent, et que les idées de la rationalité incarnées dans la majeure partie de la philosophie morale contemporaine ne peuvent y répondre, tandis qu'un prolongement de la pensée antique profondément remaniée pourrait y parvenir." (p.1)

    "L'intention de Platon, revenons-y, était de donner une image du moi telle que si les gens comprenaient correctement qui ils étaient, ils devraient s'apercevoir qu'une vie de justice n'était pas un bien extérieur au moi, mais plutôt un objectif rationnel. Pour lui comme pour Aristote, s'il était rationnel de mener un certain type de vie ou d'être un certain type de personne, cela devait contribuer à créer un état satisfaisant appelé "eudaimonia". D'ordinaire, on traduit ce terme par "bonheur". Mais chez Platon et Aristote, ce terme ne renvoie pas aux conceptions modernes du bonheur. Aujourd'hui, ce qui fait sens, pour une part, c'est de dire que l'on est heureux un jour, malheureux le lendemain, tandis que l'eudaimonia concernait la configuration d'une vie entière. Pour désigner cet état, j'emploierai l'expression bien-être (well-being)." (p.42)

    "Aristote pensait en fait que les êtres humains étaient libres en un sens absolu." (p.47)

    "L'idée que les gens peuvent avoir des "intérêts réels", différents des intérêts qu'ils pensent avoir, a généré une vaste littérature et à peu près autant de suspicion. Cette littérature est issue dans sa majeure partie de l'utilisation de cette idée par les hégéliens et, après Hegel, par les auteurs marxistes ; les applications de cette idée ont été essentiellement politiques, et elles justifient parfaitement la suspicion, dans la mesure où l'appel à l'intérêt réel des gens est souvent utilisé comme un moyen de les contraindre à faire quelque chose de contraire à leur intérêt "apparent" (c'est-à-dire perçu). Certaines de ces suspicions et critiques s'adressent, à tort, à la notion d'intérêt réel elle-même. Même si une action s'effectue dans l'intérêt réel de quelqu'un, le fait qu'il ne la perçoive pas comme son intérêt réel signifie qu'en admettant qu'on ne puisse le persuader, il faudra le contraindre à l'exécuter pour le salut de son intérêt réel. Mais dans ce contexte, une justification supplémentaire du fait que nous poursuivons ses intérêts réels sera nécessaire. Ce peut être l'intérêt réel de Robinson d'arrêter de boire, mais cela ne confère pas instantanément à quelqu'un le droit de l'empêcher de boire. (A qui ? A vous, au docteur, à l'Etat). Le simple fait que les intérêts réels ne coïncident pas avec les intérêts perçus soulève déjà des questions politiques et éthiques." (p.49-50)

    "Pour éviter d'être purement idéologique, l'idée de l'intérêt réel doit s'accompagner d'une théorie de l'erreur, d'une description substantielle de la façon dont les gens peuvent échouer à reconnaître leurs intérêts réels." (p.52)

    "Pour Aristote [...] quelqu'un peut ne pas valoir grand-chose sur le plan éthique sans pour autant être un déchet -et en particulier, il peut encore être capable d'utiliser sa raison à la recherche de ce qu'il considère comme son avantage. Aristote explique la condition de cet homme en disant qu'il a été mal éduqué, ayant acquis l'habitude de poursuivre le mauvais type de plaisir. Mais dans l'univers téléologique d'Aristote, tout être humain (ou du moins tout homme normal qui n'est pas un esclave par nature) possède une sorte d'inclination (nisus) à la vie vertueuse, au moins au sens civique. Aristote n'en dit pas assez sur la façon dont cette inclination peut être contrecarrée par une éducation insuffisante." (p.53)
    -Bernard Williams, L'Éthique et les limites de la philosophie, Gallimard, nrf essais, 1990 (1985 pour la première édition britannique), 243 pages.


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