L'Hydre et l'Académie

    Karl Mannheim, La pensée conservatrice. Contributions sociologiques à l'histoire de la pensée politique-historique en Allemagne + Idéologie et utopie. Une introduction à la sociologie de la connaissance

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    Johnathan R. Razorback
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    Karl Mannheim, La pensée conservatrice. Contributions sociologiques à l'histoire de la pensée politique-historique en Allemagne + Idéologie et utopie. Une introduction à la sociologie de la connaissance

    Message par Johnathan R. Razorback le Mar 16 Mai - 17:01

    "La sécrétion d'un style de pensée conservateur spécifique (quand bien même il se répand en plusieurs courants) est un des faits les plus marquants dans la vie intellectuelle de la première moitiée du XIXème siècle en Allemagne. [...] On ne peut parler d'un style de pensée "conservateur" comme d'un courant unitaire dans l'histoire moderne de la pensée qu'à partir du moment où il y a réellement un "conservatisme" en tant que courant politique et intellectuel bien marqué ; or un tel courant est d'origine tout à fait moderne."

    "Il y a une complexion psychique universelle reconnaissable à la ténacité avec laquelle nous adhérons à tout ce qui est établi de longue date et ne consentons qu'à contrecœur aux nouveauté. [...] D'un tel traditionalisme, qui ne signifie précisément que cette fidélité à l'usage établi de longue date, on peut poser à bon droit qu'il est l'attitude vraiment originaire par rapport à tout réformisme, à toute aspiration préméditée au changement. On pourra poser en outre qu'il est "universellement humain", et que sa forme originaire se rattache à la conscience magique, au sens où, chez les peuples "primitifs", la fidélité aux atavismes est intimement liée à la peur des possibles préjudices magiques qui résulteraient d'un changement. Notre époque aussi connaît un tel traditionalisme, souvent rattaché d'ailleurs à des formes magiques résiduelles de conscience. L'agir traditionnaliste, donc, n'est pas lié, et aujourd'hui non plus, au conservatisme de nature politique (ou quel qu'il soit). Par exemple, des personnes politiquement "progressistes" pourront agir, abstraction faite de leurs convictions politiques, de manière massivement "traditionaliste" dans des domaines d'existence bien déterminés."

    "L' "agir conservateur" (au sens politique tout d'abord) ne désigne pas un simple agir formellement réactif."

    "L'agir conservateur s'oriente par rapport à un sens, à savoir par rapport à un ensemble significatif qui, d'une époque à l'autre, d'une phase historique à une autre, admet des contenus objectifs divers et se transforme constamment."

    "C'est Chateaubriand qui donna pour la première fois au mot son cachet bien à lui, quand le périodique qui devait servir les idées de la restauration politique et cléricale reçut de lui le nom de Conservateur. En Allemagne, le mot ne s'acclimata que dans les années 1830. En Angleterre, on ne le reçut qu'en 1835."

    "[Les] problèmes structurels communs aux Etats modernes ont été résumés de manière fort heureuse: 1): sécrétion de l'unité politique nationale, 2): participation du peuple à la conduite de l'Etat, 3): inclusion de l'Etat à l'organisation mondiale de l'économie, 4): résolution de la question sociale."

    "Une mutation du traditionalisme en conservatisme [...] ne peut avoir lieu que dans une société stratifiée en classes."

    "Différence de l'idée libérale et de l'idée conservatrice de liberté.
    Par liberté dans la sphère économique, le libéralisme révolutionnaire entendait l'affranchissement de l'individu de toute dépendance par rapport à l'Etat ou aux corporations ; en matière politique, le droit de faire ce que l'on veut ou tient pour juste, mais, tout particulièrement, la possibilité de faire valoir les "droits de l'homme". Liberté qui ne devait trouver ses limites que là où commencent la liberté et l'égalité du concitoyen. Cette idée de liberté n'est donc intelligible que complétée par celle d'égalité ; il faut que soit présupposée l'égalité politique de tous les hommes pour que l'on puise la saisir correctement. Bien comprise, l'égalité des hommes n'avait pas pour la pensée révolutionnaire la signification factuelle d'un constat valant pour l'empirie, mais celle seulement d'une postulation, et n'était pas non plus revendiquée le nivellement général de toutes les sphères de l'existence, mais seulement dans la lutte économique et politique. Or c'est, de la part de la pensée conservatrice, typiquement déplacer le problème que d'admettre ce postulat comme une affirmation portant sur les faits, tout comme si avait été prétendu que les hommes seraient égaux entre eux, de fait et sous tous rapports. [...]
    Comme il s'agit en effet, sous la pression de la nécessité politique, d'opposer à cette idée révolutionnaire de liberté une idée évidemment conservatrice de la liberté, on élaborera une idée nouvelle de la liberté, qu'il nous plaît, vu son originalité, de nommer idée qualitative de la liberté, par opposition à son idée révolutionnaire-égalitaire. Dans l'opposition contre-révolutionnaire à celle-ci, en effet, et avec un instinct infaillible, n'est pas attaquée la "liberté" même, mais le principe d'égalité dont elle est le masque. Ce qui veut dire: au plus intime d'eux-mêmes et selon leur complexion, les hommes sont inégaux, et la liberté consiste en ceci que toute chose et tout un chacun, par là adéquat à son principe ultime, développe en soi-même la loi de son essor propre. [...] C'est pourquoi dans la pensée romantique au moment où elle évoluait vers le conservatisme, s'amorce déjà la tendance à détacher cette "liberté qualitative" de la personne individuelle et à faire le détenteur véritable, le "vrai sujet" de la liberté -des organismes collectifs plus vastes, des "communautés organiques": les états, devenant désormais le dépositaire de ce principe intime de croissance en l'épanouissement duquel la liberté devra consister. C'est là aussi que se révèle en tout cas l'autre racine de l'idée qualitative de liberté, sa provenance ständisch. Y réapparaît clairement la nuance sémantique d'origine, "les libertés" des états, le terme connotant en même temps les "priviléges" et référant à une acceptation qualitative et inégalitaire
    ."

    "Là où, pour la pensée conservatrice, il y a famille et corporation, pour la pensée socialiste il y aura la classe ; pour l'une, la terre et le sol, pour l'autre les rapports de travail et les rapports de production.
    Seule la "pensée bourgeoise", placée en quelque sorte à mi-chemin entre les deux autres et, historiquement, intervenant au niveau où les anciens groupements
    (Verbände) vont bientôt s'effacer et où le nouveau type de stratification sociale n'en est encore qu'à ses linéaments -seule cette pensée se donne la société qu'en partant de l'individu atomisé: elle n'atteint la totalité que sous la forme d'une addition."

    "Pour que le conservatisme moderne pût se cristalliser en école de pensée et se constituer en contre-courant massif adversaire de la pensée libérale des Lumières, il fallait que sa visée fondamentale, celle à partir de laquelle tout le reste pourrait ensuite prendre son essor, ait été originairement vécue dans l'espace vital de l'histoire par certaines couches sociales et certains milieux."

    "L'importance de Burke consiste en ce qu'il représente la toute première réaction vigoureuse à la Révolution française, qu'il inaugure la série des conservatismes antirévolutionnaires et leur imprime ainsi son cachet. D'une manière ou d'une autre, tout conservatisme moderne réagissant à la Révolution française, subit l'influence de Burke."
    -Karl Mannheim, La pensée conservatrice. Contributions sociologiques à l'histoire de la pensée politique-historique en Allemagne, 1927.

    « Nous ne commençons à traiter les vues de notre adversaire comme des idéologies que lorsque nous ne les considérons plus comme des mensonges calculés et lorsque nous sentons dans son comportement total une non-véracité que nous regardons comme fonction de la situation sociale dans laquelle il se trouve. » (p.27)

    « Machiavel avec son rationalisme impitoyable considéra comme sa tâche propre de rapporter les variations des opinions des hommes aux variations correspondantes de leurs intérêts. […] Il semble y avoir une ligne droite menant de ce point à l'orientation intellectuelle du monde occidental vers le mode rationnel et calculateur de pensée caractéristique de la « période des Lumières ». » (p.28)

    « La bourgeoisie naissante qui amenait avec elle un nouveau jeu de valeurs ne se contenta pas de se voir assigner une place circonscrite dans l'ancien ordre féodal. Elle représentait un nouveau « système économique » (dans le sens de Sombart) accompagné d'un nouveau style de pensée qui, finalement, déplaça les modes existants d'interprétation et d'explication du monde. La même chose semble être vraie du prolétariat d'aujourd'hui. » (p.30)

    « L'analyse de la pensée et des idées en termes d'idéologie est beaucoup trop vaste dans son application et beaucoup trop importante comme arme, pour devenir le monopole permanent d'aucun parti. Rien ne devait empêcher les opposants au Marxisme de s'emparer de l'arme et de l'appliquer au Marxisme lui-même. » (p.38)

    « L'histoire sociologique de la pensée a pour tâche d'analyser, sans égard pour les préjugés partisans, tous les facteurs de la situation sociale existante qui peuvent influencer la pensée. Cette histoire des idées orientée sociologiquement est appelée à fournir aux hommes modernes une vue révisée de tout le processus historique. » (p.40)

    « Le fait […] que la pensée soit liée à la situation sociale et existentielle dans laquelle elle naît, crée des handicaps en même temps que des circonstances favorables. Il est clair qu'il est impossible d'obtenir une vue d'ensemble des problèmes, si l'observateur ou le penseur est confiné, dans la société, en une situation donnée. Par exemple, comme il a déjà été indiqué, il n'était pas possible à l'idée socialiste de l'idéologie de se développer d'elle-même en Sociologie de la Connaissance. Il semble inhérent au processus historique lui-même que l'étroitesse et les limitations qui restreignent un certain point de vue tendent à se corriger par le heurt avec les points de vue opposés. La tâche d'une étude de l'idéologie s'efforçant de se libérer des jugements de valeur, doit être de comprendre l'étroitesse de chaque point de vue individuel et l'interaction entre ces attitudes distinctives dans le processus social total. Nous sommes ici en présence d'un thème inépuisable. » (p.42)

    « Plus on prend conscience des pré-suppositions placées à la base de sa pensée, et cela dans l'intérêt de la recherche véritablement empirique, plus il devient apparent que cette procédure empirique (dans les sciences sociales tout au moins) ne peut être pratiquée que sur la base de certains jugements métempiriques, ontologiques et métaphysiques, et des hypothèses et expectatives qui en découlent. » (p.48)

    « Si le chercheur, au lieu de prendre aussitôt une position définie incorpore dans sa vision chaque courant antagoniste et contradictoire, sa pensée sera flexible et dialectique plutôt que rigide et dogmatique. Une telle élasticité conceptuelle et l'aveu sincère qu'il y a encore bien des contradictions non résolues ne devra pas, comme cela arrive si souvent dans la pratique, obscurcir sa vision. A vrai dire, la découverte de contradictions jusqu'ici irrésolues devrait servir de stimulant au type de pensée qu'exige la situation présente. » (note 1 p.56)

    « Quand l'imagination ne trouve pas à se satisfaire dans la réalité existante, elle cherche refuge dans des lieux et des époques que construit le désir. Les mythes, contes de fées, promesses d'un au-delà des religions, fantaisies humanitaires, romans d'aventures ont été des expressions toujours changeantes de ce qui faisait défaut dans la vie réelle. » (p.72)
    -Karl Mannheim, Idéologie et utopie. Une introduction à la sociologie de la connaissance, « Les classiques des sciences sociales », 1929, 116 pages.


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    -Ayn Rand.



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