L'Hydre et l'Académie

    Zeev Sternhell, Œuvre

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    Johnathan R. Razorback
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    Zeev Sternhell, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 15 Mai - 19:58

    "Le XVIIIème siècle ne marque pas seulement la naissance de la modernité rationaliste mais aussi de son antithèse. En effet, c'est le moment même où la pensée rationaliste semble à son apogée que se dessine dans la vie intellectuelle européenne une révolte globale contre la vision de l'homme et de la société des Lumières. Durant deux siècles, cette révolte est dirigée avant tout contre les Lumières françaises, ou plutôt les Lumières franco-kantiennes, mais elle s'attaque aussi aux Lumières anglaises de John Locke à David Hume et à Jeremy Bentham. Depuis la seconde moitié du XVIIIème siècle jusqu'à la période de la guerre froide, la confrontation de ces deux traditions politiques, ou de ces deux cultures politiques, constitue une des grandes tendances du monde qui est toujours le nôtre." (p.18)

    "Le terme "anti-Lumières" a probablement été inventé par Nietzsche, et il est d'usage courant en Allemagne au tournant du XXème. [...] On ne s'est pas rendu que Nietzsche venait d'inventer un concept analytique de première importance pour définir un phénomène de civilisation." (p.20-21)

    "Le mouvement intellectuel, culturel et politique associé à la révolte contre les Lumières ne constitue pas une contre-révolution, mais une autre révolution: ainsi naît non pas une contre-modernité mais une autre modernité, fondée sur le culte de tout ce qui distingue et sépare les hommes -l'histoire, la culture, la langue -une culture politique qui refuse à la raison aussi bien la capacité que le droit de façonner la vie des hommes. Selon ses théoriciens, l'éclatement, la fragmentation et l'atomisation de l'existence humaine, engendrée par la destruction de l'unité du monde médiéval, sont à l'origine de la décadence moderne." (p28-29)

    "Une des grandes lignes de l'argument développé dans ce livre est que le rejet des Lumières depuis la fin du XVIIIème siècle constitue non seulement une négation des principes sur lesquels reposent les démocraties des XIXème et XXème siècles, mais, dans la mesure où la capacité de l'individu à maîtriser le monde dans lequel il vit est un élément constitutif fondamental du libéralisme et plus tard de la démocratie libérale, cette révolte sape les fondations du libéralisme même." (p.31)

    "Les tenants du néoconservatisme sont fascinés par la force de l'Etat: ils n'ont pas pour objectif de limiter son intervention, ni dans l'économie ni dans la société, comme le voulaient les libéraux classiques, mais au contraire de façonner la société et le pouvoir à leur image." (p.36)

    "Il est difficile d'exagérer le poids historique aussi bien dans l'immédiat qu'à long terme de Burke et de Herder. En effet, ces deux volets de la première révolte contre le corpus idéologique mis en place par les XVIIIème siècles français et anglais, sur lesquels plane la grande œuvre philosophique de Kant, fixent pour près de deux siècles le cadre conceptuel de la critique des Lumières. Jusqu'en ses dernières années, le XIXème siècle développera les principes hérités de Herder et de Burke, en y ajoutant des éléments qui lui sont propres, notamment des éléments de déterminisme culturel qui pénètrent dans la vie intellectuelle, dans le discours historique et littéraire, bien avant que darwinisme social et gobinisme n'acquièrent droit de cité. Si ce processus se développe avec une telle facilité, c'est précisément parce que le déterminisme culturel, qu'en vérité peu de choses séparent du déterminisme ethnique puis racial, faisait déjà à la fin du XVIIIème siècle partie intégrante de la révolte contre les Lumières." (p.40)

    "C'est bien le nationalisme culturel de Herder qui a posé les fondements du nationalisme politique, et il constitue le premier maillon d'une chaîne qui conduit jusqu'à [Friedrich] Meinecke. La lecture que fait Meinecke de Herder avant la Seconde Guerre mondiale, très proche de celle de Gadamer faite en pleine guerre, le montre fort bien. La coupure telle qu'on aime l'établir d'ordinaire entre les deux nationalismes et hautement artificielle." (p.43)

    "Le communautarisme se veut explicitement héritier de l'herderianisme, élevé au statut de libéralisme parfait. Ce libéralisme est fondé, face à l'humanisme, sur le culte de la différence." (p.47)

    "De Vico, ce premier grand ennemi du rationalisme, à Croce et à Sorel, ses deux grands admirateurs, de Herder à Meinecke, à Barrès et à Spengler, la vénération du particulier et le rejet de l'universel constituent le dénominateur commun à tous les penseurs des contre-Lumières indépendamment de leur milieu et de leur époque." (p.52)

    "Pour [Isaiah] Berlin, excellent exemple des contre-Lumières "molles", comme pour Meinecke, il ne semble pas qu'il existe de cause à effet entre la guerre au rationalisme, à l'universalisme et au droit naturel, et la poussé du fascisme et du nazisme [...] Il a rendu un service immense à tous les ennemis du rationalisme et de l'universalisme de notre temps : avant les postmodernistes, et dans un contexte éminemment politique et en dépit du fait que sa pensée n'est pas faite d'une pièce et comporte beaucoup d'ambiguïtés, il apporte la preuve que l'on peut saper les fondements des Lumières à partir d'une position libérale." (p.56)

    "Au début du XXème siècle, Croce [...] applaudira à la montée du fascisme [...] Spengler contribuera puissamment à la chute du régime de Weimar. Maurras verra dans la défaite de la France en 1940 l'occasion tant attendue d'enterrer les Lumières françaises, les principes de 89, la Révolution et la République." (p.58)

    "N'est-il pas évident que le texte ne peut pas être lu autrement qu'à la lumière des objectifs que l'auteur s'était fixés ? Mais n'est-il pas également évident que, du moment où elle est lancée sur la place publique, une œuvre acquiert une existence et une signification qui lui sont propres et exerce une influence qui n'était pas toujours, et souvent n'était pas du tout dans l'intention de l'auteur ? Quand une œuvre est accaparée et pillée sans vergogne comme celle de Nietzsche par les nazis, ne convient-il quand même pas de se demander si elle n'y prêtait pas le flanc ? Le long combat de l'auteur de Par-delà le bien et le mal contre l'humanisme, l'égalité et la démocratie, en jouant un rôle de premier plan dans l'éducation de toute une génération d'Allemands, n'a-t-il pas contribué à ouvrir une brèche qui a permis cette usurpation inacceptable en soi ? Pourquoi une telle mésaventure n'a-t-elle pu arriver à l'œuvre de Tocqueville ou celle de Benjamin Constant ?" (p.76)

    "Alors que la guerre froide battait son plein, l'idée selon laquelle l'utopie des Lumières enfantait la révolution soviétique, puis le stalinisme et le goulag faisait son chemin. Adorno et Horkheimer penchaient plutôt pour une filiation entre les Lumières et le nazisme. Cet assaut, on le sait, se poursuit de nos jours, sous des formes différentes. Selon Derrida par exemple, qui utilise cette argumentation contre Husserl, il n'y aurait qu'un pas de l'humanisme quel qu'il soit au racisme, au colonialisme et à l'européocentrisme. En fait, tout humanisme coïnciderait avec une attitude d'exclusion. Est-il nécessaire de dire que cette condamnation totale de l'humanisme fausse entièrement aussi bien l'esprit des Lumières franco-kantiennes que celui des Lumières anglaises et écossaises ?" (p.78-79)

    "[Quentin] Skinner, sans doute le plus important des contextualistes "mous", s'embarque lui aussi dans une entreprise de déconstruction classique de l'histoire des idées. Dans un article brillant et qui a exercé une profonde influence depuis sa publication en 1969, il s'emploie à démolir une idée qui de tout temps a justifié l'étude de la pensée politique: celle selon laquelle les grands auteurs du passé auraient soulevé des questions qui sont aussi les nôtres et auraient cherché des solutions à des problèmes qui se posent encore à nous. Dans un texte devenu une sorte de bulle pontificale post-moderniste, Skinner soutient que chaque auteur, en tout temps et en tout lieu, s'attaque à une problématique donnée, est dans une situation unique et écrit pour certains lecteurs et non pas d'autres, il cherche des solutions à des questions concrètes qui sont les siennes et uniquement les siennes. C'est ainsi que chaque texte, chaque énoncé de faits, chaque principe, chaque idée traitant traitent de la spécificité d'une situation et de l'unicité d'un moment. Il est donc futile et naïf de parler de "vérités universelles" ou de "problèmes immortels" : il n'est pas possible de dépasser son temps et son lieu, il n'existe pas de questions éternelles, comme il n'y a points de concepts éternels, mais seulement des concepts spécifiques, bien définis, qui appartiennent à des sociétés spécifiques et donc différentes. Telle est la seule vérité générale qui puisse exister, non seulement en ce qui concerne le passé mais aussi notre temps.
    Si les postmodernistes avaient simplement voulu dire que chaque génération doit penser pour elle-même, chercher elle-même la solution de ses propres problèmes et ne pas espérer trouver de réponses concrètes, susceptibles de commander l'action politique immédiate dans Aristote, saint Augustin ou Machiavel, ils n'auraient fait qu'énoncer une vérité évidente. S'ils avaient souhaité simplement montrer que les problèmes auxquels s'attaquait Platon étaient ceux de la démocratie athénienne et non point ceux de la démocratie française d'aujourd'hui, ils n'auraient formulé qu'une lapalissade. Mais tel n'est pas leur propos ; leur démarche est plus complexe car elle consiste en fait à nier l'existence de vérités de valeurs universelles. En effet, par le biais du contextualisme, du particularisme et du relativisme linguistique, en se concentrant sur ce qui est unique et spécifique, et en niant l'universel, on se retrouve forcément du côté de l'anti-humanisme et du relativisme historique
    ." (p.80-81)

    "Nulle autre époque ne peut, en effet se targuer d'avoir développé une conscience aussi explicite de la coupure à l'égard du passé que le temps des Lumières, cet extraordinaire début de l'âge moderne. [...] Les hommes des Lumières ont eu plus qu'aucune autre génération avant eux le sentiment d'une rupture décisive et que quelque chose d'irréversible s'est installé." (p.82)

    "Le Fédéraliste suffit à lui seul pour réfuter les fondements d'un certain postmodernisme appliqués à l'histoire des idées. Il est vrai qu'il s'agit d'un exemple quasiment idéal: des hommes appelés dans un moment critique de l'histoire de leur communauté à résoudre des problèmes politiques concrets dans un pays aux marges de la civilisation donnent des réponses de valeur universelle et produisent un classique de la pensée politique." (p.85)

    "Pour Maistre, la haine de Locke est le début de la sagesse." (p.86-87)

    "Renan produira en 1871, au lendemain de Sedan, sa Réforme intellectuelle et morale de la France, un essai virulent contre le XVIIIème siècle français où, comme Taine dans Les Origines de la France contemporaine, il rend responsables de la décadence française les Lumières et la Révolution, Rousseau et la démocratie. Le même type d'arguments reviendra au lendemain de la débâcle de 1940, et la Réforme sera lue dans les premiers mois où se met en marche la Révolution nationale comme si elle sortait tout juste de l'imprimerie." (p.87-88)

    "Kant, on le sait, ne reconnaissait pas aux individus le droit à la résistance au pouvoir politique, et à cet égard il se situe en deçà non seulement de Locke mais aussi de Hobbes. Ce dernier, s'il n'accorde pas à l'individu le droit à la rébellion, permet quand même d'entrevoir la possibilité que le pouvoir, mettant en danger la vie de l'individu, perde sa raison d'être et donc sa légitimité, et finisse par se décomposer, ce qui est une autre façon d'ouvrir une petite porte à la révolte. Kant sur ce point repousse les prémisses de l'école des droits naturels. Un droit à la révolte est pour lui une contradiction dans les termes. Bien plus, il est interdit au citoyen de poser la question de l'origine légitime ou non du système politique en place. Nietzsche devait lui reprocher durement ce conformisme propre aux intellectuels." (p.106-107)

    "Alexis de Tocqueville est le plus important penseur français après Rousseau et le dernier grand libéral." (p.116)

    "Burke inaugure une tradition que Maistre, son quasi-contemporain, poursuit. Leurs successeurs, les conservateurs révolutionnaires de la fin du XIXème siècle et du début du XXème siècle en France et en Allemagne, Maurras ou son disciple d'outre-Manche, Thomas Ernst Hulme, le théoricien du vorticisme, traducteur de Sorel en anglais, un Lagarde, un Langbehn ou un Spengler s'inscrivent à leur tour dans cette ligne de pensée." (p.127)

    "Dans le Moyen-Âge la plupart des penseurs des Lumières condamnaient un passé qu'ils voulaient voir disparaître pour toujours : voilà pourquoi ils voyaient dans la Renaissance cette évocation grandiose de l'Antiquité classique et païenne, le début de la modernité. Herder, au contraire, entend faire revivre une civilisation germanique et chrétienne, parfois plus germanique encore que chrétienne, organique et nationale." (p.177)

    "Rousseau séjourne chez Hume." (p.177)

    "C'est bien Herder qui a mis le doigt sur ce qui sépare le rationalisme de la vision völkisch du XIXème siècle dont il ne pouvait pas prévoir toutes les ramifications, mais dont il est l'un des tous premiers, sinon le premier grand fondateur." (p.230)

    "Hegel attaque Herder avec férocité : en lieu et place d'idées philosophiques nettes et distinctes, Herder met des "expressions" ou des "mots" qu'il ne faut surtout pas tenter de comprendre ou d'expliquer." (p.233)

    "De Herder jusqu'à Berlin, les penseurs des anti-Lumières voient tous dans l'intuition plutôt que dans la raison l'instrument par excellence de la compréhension des affaires humaines." (p.248-249)

    "Pour Kant, Rousseau avait raison de dénoncer les conséquences néfastes de la contradiction de l'état de civilisation avec la simplicité primitive de la nature. Mais, selon lui, le mal que Rousseau dénonce a rendu possible les biens de la culture : dès que l'homme a pris conscience de sa liberté, sa raison le pousse irrésistiblement à développer ses facultés naturelles, et exige qu'il se libère graduellement de la loi de nature." (p.279)

    "Assurément, Burke n'ignore pas le sens de la Réforme, et il sait que c'est pour cet individu "réformé" que Hobbes et Locke ont produit la théorie des droits naturels." (p.355)

    "Maistre, qui n'a pas une connaissance directe de Herder, montre comment Condorcet, pour lui le plus odieux des révolutionnaires et le plus fougueux ennemi du christianisme en même temps qu'ami de la Réforme, savait bien ce qu'il disait quand il s'émerveillait devant la mise en œuvre du principe de libre examen : rien ne pouvait résister à cet appel à la raison individuelle. Le protestantisme a fourni le principe, les hommes des Lumières se sont chargés des conséquences. [...] Un siècle après Maistre, Maurras reprendra les mêmes arguments, quasi inchangés." (p.362)

    "La poussé de la droite révolutionnaire n'a été possible que parce que la révolte aristocratique avait formé le cadre conceptuel du grand mouvement populaire du rejet des Lumières." (p.371)

    "Chez Taine, il n'existe pas de véritable distinction entre l'Etat, institution juridique, et la société, synonyme de la communauté nationale." (p.373)

    "Les penseurs des anti-Lumières n'ont jamais été des conservateurs, mais des révolutionnaires d'une espèce nouvelle." (p.375-376)

    "L'idée selon laquelle on peut vider le libéralisme de ses valeurs intellectuelles et morales pour préserver sa pensée économique constitue le fondement de la droite révolutionnaire au tournant du XXème siècle." (p.427)

    "Comme Renan et Taine, Carlyle voit dans l'impérialisme une bénédiction. "The Nigger Question" est aussi un panégyrique de l'action civilisatrice de l'homme blanc." (p.436)

    "Renan ne se veut pas le porte-parole de la bourgeoisie, au contraire. Le "matérialisme" bourgeois lui répugne et il éprouve une profonde aversion pour le renversement de valeurs qui s'opère sous la Monarchie de Juillet puis sous le Second Empire, pour "un état de la société où la richesse est le nerf principal des choses" et qui s'appelle "ploutocratie". [...] L'inégalité qu'il préconise est celle de naissance ou de talent intellectuel, et non pas d'argent" (p.437)

    "L'idée selon laquelle les périodes de paix sont funestes car rien de grand ne s'y fait est commune aux penseurs des anti-Lumières jusqu'à la Seconde Guerre mondiale." (p.438)

    "Renan n'a jamais dévié de l'idée du primat de la société, ce principe premier de la pensée anti-Lumières." (p.442)

    "Renan est toujours proche de Gobineau, en dépit du fait qu'il s'emploie à occulter sa dette envers l'auteur de l'Essai sur l'inégalité des races humaines, dont l'influence en France aura été finalement beaucoup plus profonde qu'il n'est généralement admis." (p.450)

    "Nietzsche, par horreur de la démocratie, abhorre le nationalisme." (p.452)

    "Carlyle, cet autre grand contemporain qui ne cessera lui aussi de célébrer les vertus de l'Allemagne, voit dans la victoire de la Prusse une victoire sur l'anarchie et dans la politique de Bismarck et ses succès une chance pour la France et une extraordinaire leçon donnée au monde entier." (p.461)

    "Il est difficile d'imaginer le succès du mouvement antisémite, de Drumont, Barrès et Maurras jusqu'aux lois raciales de 1940, sans la respectabilité acquise grâce à Renan, par l'idée de l'inégalité des races et l'infériorité des Sémites." (p.470)

    "La réaction maistrienne était moins dangereuse, parce que moins crédible, faite au nom d'un Ancien Régime que l'on savait disparu pour toujours, alors que le rejet herderien des Lumières annonce la montée des forces nouvelles du nationalisme. C'est bien dans la vision herderienne de la nation qu'est enraciné le nationalisme du tournant du XXème siècle, et non dans celle de Maistre." (p.531)

    "Herder s'accorde avec Voltaire pour voir dans le Moyen-âge une époque de barbarie, mais, contrairement à Voltaire, il considère cette barbarie comme une saine vitalité, et il célèbre le désordre et l'effervescence créateurs de l'époque. [...] Herder n'a pas inventé le mythe des Barbares libérateurs, mais montre les Germains venus rajeunir et purifier un monde en déclin." (p.526)

    "Herder vomit le présent. En dépit des apparences, ces idées ne sont ni réactionnaires, ni traditionnalistes, ni conservatrices: ce sont les principes qui engendrent un nouveau projet de civilisation et qui nourrissent la révolution culturelle dont Herder est, au cœur de l'Europe, le grand protagoniste. A long terme, l'importance de cette révolution ne fut pas tellement moindre que celle de la révolution industrielle. A beaucoup d'égards, la nationalisation des masses en est le résultat, la droite révolutionnaire et la révolution conservatrice en sont le produit." (p.532)

    "C'est Herder encore qui lance la formule de "peuple jeune" recueillant l'héritage de peuples usés [...] La mission de la France, entrée dans la seconde moitié du XVIIIème siècle dans une période de décadence, est terminée, celle de l'Allemagne commence." (p.548)

    "En refusant, dans Une autre philosophie de l'histoire, de comparer les époques et les peuples de l'histoire, en posant l'égale dignité de chaque culture, et en proclamant que toute vérité est celle d'une ethnie et d'une époque, Herder ouvre le sillon qui aboutit à Spengler, au relativisme et au scepticisme." (p.567)

    "La filiation barrésienne la plus significative hors de France est assurément celle d'Ernst Jünger et de Carl Schmitt : le fameux Der Arbeiter (Le Travailleur) est une œuvre barrésienne qui combat "le machinisme" et la "modernité". Les œuvres complètes de Barrès, cette sorte de "génie du nationalisme", selon l'expression de Léon Blum, figuraient en bonne place dans la bibliothèque de Jünger. Quant à Carl Schmitt, la fameuse "distinction de l'ami et de l'ennemi" ou le seul "critère du politique" est une distinction barrésienne classique." (p.571)

    "La révolution conservatrice est pour beaucoup dans la chute de la démocratie allemande. Le terme même, contrairement à ce que l'on pense souvent, est inventé dès l'époque de Weimar. Hofmannsthal, proche de ce courant, l'utilise en 1927 et en 132 est publié sous ce titre un ouvrage consacré à Sorel." (p.572)

    "C'est bien Michelet, cet extraordinaire convoyeur d'idées, qui introduit Herder en France et c'est lui qui découvre Giambattista Vico." (p.576)

    "En Sorel se trouvent réunies trois branches majeures de l'antirationnalisme: les apports successifs de Vico, de Nietzsche et de Bergson. La campagne menée par Sorel contre le XVIIIème siècle français, associée à celle que lance à la même époque Croce, constitue l'étape de transition vers le pallier suivant, celui du fascisme." (p.598)

    "Sorel accomplit un véritable tour de force : il parvient à vider le marxisme de son rationalisme." (p.601)

    "Sorel est fasciné par Pascal, tout comme il est ébloui par le spiritualisme bergsonien. Pascal est l'antithèse de Descartes, qui prépare la voie aux Encyclopédistes." (p.604)

    "Croce a un commun avec Sorel une admiration pour Vico qui ne se démentira jamais, un passage par le marxisme et une aversion profonde pour les Lumières et leur produit au XXème siècle, la démocratie." (p.606)

    "Catholique comme Sorel, [Croce] ne pouvait qu'éprouver un immense malaise, quasi viscéral, face aux Lumières." (p.609)

    "Expérience faite du fascisme au pouvoir, Croce vote quand même la confiance à son chef." (p.615)

    "Jünger n'a pas songé un seul instant à refuser de servir sous la croix gammée pendant la campagne de France et dans les troupes d'occupation à Paris." (p.620)

    "Le plus grand ennemi que la pensée des Lumières ait jamais connu est incontestablement Nietzsche. Sa figure formidable domine le tournant du XXème siècle. Pourtant, par son antinationalisme violent, par son anti-antisémitisme intense, par son cosmopolitisme sans faille, par son individualisme aristocratique, par sa francophilie, Nietzsche occupe une place à part. Il contribue à nourrir la révolte contre les droits de l'homme, le libéralisme et la démocratie, il donne le cachet du génie à l'antirationalisme et à l'anti-universalisme et nul n'a fait plus que lui pour tourner en dérision la prétention à l'égalité. Il est, contrairement à ce que l'on prétend souvent, très conscient de la signification de son œuvre. Cependant, cet aristocrate de la pensée ne descend pas dans la rue. La campagne politique sur le terrain sera menée par les hommes qui prendront sur eux la tâche de traduire en terme de politique des masses aussi bien le travail de Nietzsche que celui de la génération précédente. Il se feront sciemment publicistes, simplificateurs et vulgarisateurs." (p.620-621)

    "L'idée de différence comporte autant de dangers que l'idée d'uniformité." (p.666)

    "[Isaiah] Berlin éprouve une grande sympathie pour celui qu'il présente comme un vieil homme qui ne s'est pas prosterné devant Hitler et l'hitlérisme, mais il oublie de nous rappeler que non seulement ce grand universitaire [Friedrich Meinecke] n'a pas élevé l'ombre d'une dénonciation contre le régime qu'il voyait s'installer et se mettre sans tarder à l'œuvre, mais encore qu'il s'enthousiasma pour les victoires des armées de Hitler." (p.683)

    "Comme Heidegger, comme Jünger, comme Gadamer, Meinecke n'as pas éprouvé [après guerre] le besoin de repenser ses idées." (p.687)

    "Le principal intérêt du travail de [Isaiah] Berlin, le centre vital de ses écrits est l'assaut qu'il lance contre les Lumières françaises." (p.690)

    "Depuis Machiavel, la vertu et les devoirs sont les premières conditions de l'existence des droits." (p.702)

    "Pour ce libéral qu'est Tocqueville, l'alternative liberté négative/liberté positive est quasiment incompréhensible. Il sait que la simple existence d'une garantie des droits individuels sous un régime constitutionnels ne suffit pas pour faire des hommes libres. Pour lui, la liberté ne réside pas seulement dans la préservation, autour de l'individu, d'une zone de non-interférence, mais dans sa capacité à s'unir avec ses concitoyens pour dominer son destin. C'est la capacité des Américains à se rassembler pour se gouverner eux-mêmes et à ne pas attendre la protection du souverain qui émerveille Tocqueville. [...] Ce n'est pas en laissant l'individu livré à lui-même qu'on le sauve du "despotisme", mais en lui apprenant à s'associer à ses semblables pour se gouverner lui-même : c'est par la démocratie même que l'on pourra surmonter les dangers que représente l'égalité pour la liberté. Pour Tocqueville, la participation aux affaires de la cité, l'exercice de sa souveraineté, sa capacité d'être maître de lui-même représente une condition sine qua non de la liberté ; la participation politique affermit et développe les mœurs de la liberté. En revanche, c'est en s'enfermant dans sa sphère particulière, quand il ne conçoit la liberté qu'en termes de non-intervention et voit dans la liberté positive le plus grand danger qui puisse guetter l'individu, que le citoyen finit par provoquer lui-même l'intervention de l'Etat et de la société."

    "[Contrairement à ce que croit Hannah Arendt] ce n'est pas en tant qu'êtres humains que les Juifs prenaient le chemin des camps d'extermination, mais au contraire comme membres d'une collectivité bien définie, et ils étaient exterminés non pas comme êtres humains déchus de leur nationalité, mais au contraire parce qu'appartenant, dans l'esprit des bourreaux, à la plus forte de toutes les communautés, la communauté raciale. Ils n'étaient pas victimes de leur humanité abstraite, mais de leur qualité très concrète de membres d'une espèce maudite. [...] [...] En dernière analyse, qui porte la responsabilité intellectuelle de la catastrophe européenne du XXème siècle ? Les hommes qui tout au long du XVIIIème siècle, de 1689 à 1789, parlent du droit naturel, de l'unité du genre humain, de droits universels, "de cette nudité abstraite de l'être humain", tant décriée par Arendt, ou ceux qui nient l'existence des valeurs universelles ?" (p.762)

    "Face à Heidegger, Cassirer prend la défense du rationalisme et des valeurs universelles." (p.765)

    « C’est la pensée d’Hippolyte Taine, admirateur de Burke, plutôt que l’esprit de Tocqueville que le lecteur de ce livre aura reconnu chez [François Furet] » (p.774)

    « François Furet a forgé une variante de néoconservatisme que la France de la fin du XXème siècle était bien préparée pour accueillir. » (p.776)

    « C’est un conservatisme somme toute très tocquevillien, très aronien qui s’affirme [chez Michael Oakeshott.] » (p.780)

    « Les néoconservateurs n’ont jamais adopté Hayek et son fameux ouvrage La Route de la servitude […] Dans l’esprit de [Irving] Kristol, c’est là la gloire du néoconservatisme : avoir créé un vaste courant populaire, non pas contre l’Etat-providence ou contre des tendances égalitaires, mais contre les principes mêmes du libéralisme. » (p.783)

    « Les Lumières [...] sont de toutes les époques. Le progrès peut ne pas être continu, l’Histoire peut avancer en dents de scie, mais cela ne signifie pas que l’homme doive s’en remettre au hasard ou courber la tête devant les puissances de l’heure, et accepter les maux sociaux comme si ceux-ci étaient des phénomènes naturels et non pas le produit d’une abdication de la raison. » (p.796)
    -Zeev Sternhell, Les anti-Lumières. Une tradition du XVIIIème siècle à la guerre froide, Saint-Amand, Gallimard, coll. Folio histoire, 2010, 945 pages.

    "André Siegfried dispense un enseignement qui n'est pas dans son essence différent de celui que l'on doit à Hippolyte Taine, à Gustave Le Bon, ou à Georges Vacher de Lapouge et à Otto Ammon, le célèbre darwiniste social allemand." (p.35)

    "Avec le boulangisme s'ouvre l'ère de la politique des masses." (p.61)

    "La droite révolutionnaire procède de la révolte contre les Lumières françaises et son héritage, contre la modernité idéologique, contre le "matérialisme", libéral ou marxiste." (p.62)

    "Le refus de la tradition des Lumières s'affirme en France tout au long du XIXème siècle avec une grande puissance et au tournant du siècle il est évident que la patrie des droits de l'homme a fini par produire non pas une seule et unique tradition politique, mais deux traditions politiques : d'une part une tradition universaliste et individualiste, bien ancrée dans la Révolution française, rationaliste, démocratique, à facette libérale ou jacobine, qui a été depuis la fondation de la IIIème République et jusqu'à l'été de 1940 la tradition dominante, et d'autre part une tradition particulariste et organiciste qui s'exprime dans une variante locale de nationalisme biologique et racial, très proche de la tradition völkisch en Allemagne.
    C'est ainsi que se distingue un phénomène à première vue paradoxal : en dépit d'une histoire politique aussi dissemblable que possible, le nationalisme français et le nationalisme allemand se retrouve au tournant du siècle à peu près au même point
    ." (p.64)

    "Il est intéressant de noter qu'au cours des négociations qui précédèrent la formation de son gouvernement, Mussolini semble avoir offert, ou essayé de faire accepter à ses alliés l'idée d'une offre au parti socialiste de deux portefeuilles ministériels et d'un secrétariat d'Etat : voilà une idée qui ne serait pas venu à Pétain." (p.76)

    "La fin du fascisme en Italie a été le fruit d'une révolte de l'intérieur, ce qui n'a pas été le cas à Vichy. Voilà encore un élément de comparaison intéressant." (p.80)

    "On voit mal en quoi consistait la grande différence entre le régime de la Révolution nationale et le régime fasciste italien." (p.82)

    "Dès 1922, le Vatican accordait sa bénédiction au mouvement fasciste et au gouvernement Mussolini." (p.85)

    "Les hommes qui servirent Vichy au plus haut niveau avaient admis, compris, voire souhaité l'abandon des idéaux républicains." (p.97)

    "Il convient d'insister sur le poids de la présence catholique dans la mobilisation nationaliste, antilibérale et antisémite depuis le tournant du siècle jusqu'à Vichy." (p.99-100)

    "L'Église reste du début à la fin le pilier le plus solide de la Révolution nationale et l'une des pièces maîtresses de la collaboration." (p.100-101)

    "Le seul membre de l'Académie française à s'engager dans la Résistance fut Mauriac." (p.102)

    "Les élites ont très peu souffert [de l'Épuration]" (p.115)

    "L'essentiel du phénomène fasciste [...] conjonction à partir de la droite nationaliste, antilibérale et antibourgeoise, d'une part, et de la gauche socialiste, mais à la fois antimarxiste et antidémocratique, d'autre part, d'éléments également décidés à briser la démocratie libérale." (p.116-117)

    "Le déterminisme biologique sans lequel il n'y a pas de nazisme n'est pas élément constitutif du fascisme." (p.119)

    "La Rocque n'était ni un personnage d'opérette ni un classique chef de bande, c'était un homme politique qui cherchait à servir son en abattant un régime politique qu'il considérait comme désastreux pour la patrie. [...] Les Croix-de-Feu n'étaient qu'une des nombreuses ligues de l'entre-deux-guerres, mais cette ligue était la seule à constituer un mouvement de masse. [...] Selon Philippe Machefer, le mouvement Croix-de-Feu-PSF avait, en novembre 1936, atteint 600 000 adhérents, plus que le parti communiste (284 000) et le parti socialiste (200 000) réunis, dont 4 000 maires et conseillers municipaux." (p.126-127)

    "Ce n'était pas par respect de la démocratie et de ses institutions que La Rocque n'a pas donné l'assaut : c'était une simple question d'opportunité et de bon sens." (p.133-134)

    "Jeune étudiant qui vomit la démocratie libérale, soldat de retour de captivité qui vient servir la Révolution nationale pour passer dans la Résistance à un moment où le sort de la guerre ne fait plus de doute, [François Mitterrand] représente une trajectoire politique qui n'a rien d'extraordinaire." (p.155-156)

    "Nul autre parti communiste ne perd en faveur d'un parti fasciste un tel nombre de son Bureau politique que le PCF. Du boulangisme à la collaboration, la gauche française n'a cessé d'alimenter les formations de droite et d'extrême-droite, les mouvements préfascistes ou déjà pleinement fascistes." (p.188-189)

    "La gauche socialiste n'est pas la seule à alimenter les formations fascistes ou fascisantes : le centre libéral apporte également sa part, aussi bien en la personne de Bertrand de Jouvenel qu'en celle de Gaston Bergery. Les deux "jeunes-turcs" du radicalisme -le premier sera l'économiste attitré de Jacques Doriot et le second, ambassadeur du Maréchal Pétain -jouent un rôle qui est loin d'être négligeable dans la formation d'un état d'esprit fasciste. Rappelons seulement les contributions de Jouvenel au confluent planiste et technocratique du fascisme et celle de Bergery à l'idée qu'il faut faire la guerre à la bourgeoisie libérale chez soi et non pas "la guerre idéologique" aux dictateurs." (p.196-197)

    "La critique du marxisme engagée depuis le début du siècle par les socialistes de tendances diverses conduit à deux solutions, aux racines communes, mais qui finalement aboutissent à deux voies très différentes. Le révisionnisme libéral, de type Bernstein et Jaurès, trouve son origine dans l'idée du compromis avec l'ordre établi. Ni Bernstein ni Jaurès ne croient que les valeurs libérales soient, comme le pensait Lafargue, de simples "grues métaphysiques".
    Contrairement à ce révisionnisme libéral, le "gauchisme" d'avant 1914 représente non seulement un refus total de l'ordre établi, de ses structures sociales et politiques, mais il constitue également une révolte contre ses valeurs morales, contre le type de civilisation qu'exprime le monde bourgeois
    ." (p.277)

    "C'est au nom de l'antimatérialisme que des hommes venus d'horizons politiques différents condamnent le marxisme et le libéralisme, les aspects politiques, sociaux et culturelles de la gauche et de la droite traditionnelles." (p.529)

    "Ce n'est pas l'effet du hasard si, pendant l'été 1940, Jouvenel voit dans le triomphe allemand une victoire de l'esprit." (p.592)

    "Le fascisme est beaucoup moins le fruit de l'esprit ancien-combattant que de celui d'une jeune génération qui se lève contre l'ordre établi : contre la société, mais aussi contre la famille, contre l'école, contre les tabous sexuels, contre un mode de vie dont cette génération rejette les contraintes. Les chefs fascistes, comme leurs troupes, appartiennent à une tranche d'âge beaucoup plus jeune que l'ensemble du personnel politique en place." (p.600)

    "Ce n'est donc pas l'effet du hasard si de janvier à mai 1934 Esprit publie un essai de Otto Strasser [...] Un an plus tard, en mai 1935, [Emmanuel] Mounier va à Rome représenter l'équipe d'Esprit, en compagnie d'Ulmann, à un colloque organisé par l'Institut de culture fasciste." (p.614-615)

    "Quelles étaient les raisons qui pouvaient amener Aron à manifester une telle mansuétude envers un nazi déclaré [Carl Schmitt] jusqu'à se refuser à un jugement de valeur sur ses idées ou son comportement ? Au contraire, n'était-il pas alors, comme aujourd'hui, plus urgent et plus utile de s'attaquer à la question de savoir pourquoi des grands intellectuels ont pu accueillir avec allégresse et favoriser la montée d'abord du fascisme puis du nazisme ? Peut-on tout ramener au sentiment que "la politique est tragique" ?
    Le comportement d'Aron s'explique par sa conviction que les contemporains ne peuvent écrire leur propre histoire: leur faire écrire l'histoire de leur génération signifierait nécessairement leur permettre de s'ériger en justiciers. Il y a une complexité évidente, voire une ambivalence, dans la position d'Aron : il ne refuse aucunement que les sphères politiques, administratives, militaires ou universitaires en Allemagne et ailleurs en Europe soient nettoyés de l'influence de l'idéologie nazie. Alors d'où vient l'horreur qu'il éprouva en France face aux épurations ?
    Très tôt, son souci devint d'abord celui d'éviter un affaiblissement du camp anticommuniste par des confrontions internes. Aussi, pour combler le fossé et guérir les cicatrices causées par le fascisme et le nazisme, il lui apparaissait qu'il valait mieux oublier ce passé tout proche. Cette règle joue évidemment avant tout en ce qui concerne les intellectuels.
    Il ressort aussi de ces textes que, pour Aron, les intellectuels ne portent pas de responsabilités autre que pénale, ni plus ni moins que d'autres citoyens. Il n'existe pas pour lui de responsabilité spécifique de l'intellectuel. De plus, Aron pense que les grands intellectuels ont droit à un traitement spécial ou, en d'autres termes, à l'amnistie totale. Finalement, la situation était extraordinaire, les règles morales normales ne pouvaient s'appliquer à des conditions hors du commun. Plus généralement, comme Aron voit dans l'oubli une grande vertu politique, "l'illustre juriste" devrait pouvoir reprendre la place qui lui revenait au sein de la société allemande.
    Pour Aron, le fascisme et le nazisme appartiennent au passé, le communisme constituait pour lui le grand défi du présent, le gouffre dans lequel la civilisation occidentale, après avoir échappé à la barbarie nazie, risquait de sombrer à nouveau. Dès lors, le passé ne comptait que dans la mesure où il pouvait rendre service au présent. On a ici l'explication de ses rapports avec Jouvenel et Fabre-Luce
    ." (p.690-691)

    "Seule une lecture attentive du Journal de la France de 1940-1944 et de l'Anthologie de la nouvelle Europe de 1942 permet de comprendre sur quoi exactement Aron veut jeter le voile de l'oubli. Il en est de même en ce qui concerne la production intellectuelle des années trente et quarante de Jouvenel. Après la défaite de Jouvenel date de 1941, et, en 1943, les deux auteurs [Jouvenel et Fabre-Luce] publient à Bruxelles, aux éditions de la Toison d'or, maison de propagande fondée par les nazis pour les besoins de la collaboration intellectuelle. Tous deux considèrent la défaite de 1940 comme une preuve de la supériorité morale de l'Allemagne et du régime qu'elle s'est donné en 1933. Tous deux furent pendant la guerre traduit en allemand par les soins des services de propagande nazis en France et jouirent d'une attention spéciale de la part du vainqueur. Tous deux avaient milité dans les années trente dans les rangs du PPF. Que Raymond Aron ait tout fait pour essayer de réduire à néant ce passé au nom d'un présent, qui était aussi le sien, constitue un aspect non moins significatif d'une question importante pour l'intelligence du XXème siècle français. [...] Pour lui, il ne fallait pas que le libéralisme français soit sali par les antécédents des hommes qu'il considérait être des figures majeures du XXème siècle français. Ou en d'autres termes : si quelqu'un était devenu libéral dans les années cinquante, il ne pouvait avoir été fasciste vint ans plus tôt. Une telle démarche, en dépit du fait qu'elle mutilait le passé, importait à Aron beaucoup plus qu'un effort rationnel pour comprendre la nature du mécanisme par lequel un intellectuel passait du fascisme au libéralisme." (p.694-695-696)

    "La Lutte des jeunes préconise une révolution anticapitaliste, antidémocratique, antilibérale et antimarxiste qui séduisait les jeunes nazis. Jouvenel et ses principaux associés, Drieu, Roditi, Andreu, clament leur volonté d'ériger à la place de la démocratie libérale, un système politique autoritaire d'où seraient éliminés partis politiques et groupes de pression, parlement et responsabilité de l'exécutif devant le législatif. [...] Dans son évolution progressive vers le fascisme, Jouvenel franchit une étape décisive en réalisant, en février 1936, sa célèbre interview avec Hitler et en rejoignant le PPF fondé les 27 et 28 juin de la même année. Auparavant, il aura été candidat néo-socialiste -parti socialiste de France- dans la 5ème circonscription de Bordeaux, c'est-à-dire un homme de Déat et de Marquet. [...] Les prises de position de Jouvenel au temps du PPF ne constituent qu'une suite logique de celles que véhiculait La Lutte des jeunes ainsi que son livre sur L'économie dirigée. [...] Élu au Comité central, il se spécialise dans la presse doriotiste dans de virulentes attaques contre la SFIO et ses militants, attaques qui contiennent aussi les classiques allusions antisémites. [...] Un an plus tard, Drieu publie dans L'Émancipation nationale, le journal de Jouvenel, un violent article antisémite, "A propos du racisme", dans le plus pur style nazi: jamais, en aucune façon, Jouvenel ne réagit. [...] Après la guerre, il n'a pas exprimé de regret sur ses activités de cette époque, il a seulement essayé de les camoufler ou tout simplement de les faire oublier. [...] Sur le plan de son évolution intellectuelle, tout comme chez Fabre-Luce, on ne distingue chez le libéral en herbe aucune sorte de transition. Du pouvoir suit Après la défaite comme si de rien n'était, son engagement au sein de la société du Mont-Pèlerin vient après les conférences au service du PPF sans aucune explication. Les années trente ainsi que les années de guerre qui font corps avec elles se sont simplement évanouies. La synthèse fasciste du national et du social doublée de la haine du marxisme et du libéralisme, qui faisait le fond du doriotisme, est remplacée en un tour de main par l'adhésion au libéralisme le plus intransigeant." (p.725, 727, 728, 729, 731, 732, 759).

    "L'entre-deux-guerres fut une période de bassesse et de médiocrité dont la France ne se releva qu'avec l'arrivée de la génération de Sartre et de Camus." (p.787)

    "Il est difficile à l'heure actuelle d'imaginer un Aron affirmant que l'interview de Hitler n'était pas un panégyrique du nazisme, que Jouvenel, comme la quasi-totalité des Français ignorait qui était Hitler et, en outre, proclamer encore que la synthèse de nationalisme et de socialisme se trouvait disséminée dans tous les milieux. A en croire Aron, Jouvenel aurait été simplement une autre malheureuse victime d'un détestable climat intellectuel général. Personne ne songea à demander à Aron comment il se faisait que le grand journaliste, excellent connaisseur de l'Allemagne, conquis par le sourire et la bonhomie de Hitler, n'ait jamais entendu parler, en allant voir en février 1936 le sinistre dictateur, du camp de Dachau ouvert en mars 1933, de la "Nuit des longs couteaux" (29 juin - 2 juillet 1934) et des lois de Nuremberg de septembre 1935." (p.829)

    "Des points d'interrogation comparables s'accumulent quand on s'arrête sur le mouvement Combat. Jouvenel se décrit, note Olivier Dard, comme ayant appartenu au mouvement d'Henri Frenay et comme membre de l'armée secrète. Comment se fait-il alors qu'on y ait pas entendu parler de lui ? Comment se fait-il qu'aucun résistant ne se soit porté garant de son passé ? Pourquoi Jouvenel n'entreprit-il jamais de suivre la filière naturelle pour tout résistant qui souhaitait faire reconnaître les services rendus à son pays ? Une procédure de validation d'appartenance à un mouvement de résistance intérieure existait et était en fait une démarche de routine [...] Un membre de Combat n'aurait éprouvé aucune difficulté à obtenir une attestation de la part du liquidateur." (p.853)
    -Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche. L'idéologie fasciste en France. Barcelone, Gallimard, coll. Folio Histoire, 2012 (1983 pour la première édition), 1075 pages.


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Lun 11 Juin - 11:22, édité 3 fois


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Re: Zeev Sternhell, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 10 Juin - 9:04

    "Ce vide [historiographique] relatif, tout spécialement en ce qui concerne les ouvrages de qualité, peut paraître assez curieux quand on sait que les œuvres de Le Bon et de Drumont comptent parmi les plus gros succès de librairie de la période qui nous concerne, que Déroulède, mort à la veille de la guerre, eut les plus imposantes funérailles que la France ait vues depuis les obsèques de Victor Hugo, quand on sait, enfin, que Biétry commandait un mouvement ouvrier de droite craint par la CGT, ou que Vacher de Lapouge et Sorel ont joué dans l'histoire des idées un rôle plus significatif que celui de Guesde ou de Jaurès." (p.II)

    "La structure intellectuelle du fascisme est formée bien avant août 1914. Si l'on veut réellement comprendre l'histoire de notre temps, on doit nécessairement revenir à ces années charnières du tournant du siècle.
    Car, dans les dernières années du XIXe siècle la révolte culturelle contre l'héritage rationaliste et universaliste des Lumières engendre une révolte politique. Celle-ci éclate d'une manière encore rudimentaire mais selon des contours déjà bien dessinés, dans la France du boulangisme et de l'affaire Dreyfus, pour s'épanouir un quart de siècle plus tard dans le fascisme. Si cette transition se fait en France avant qu'elle ne se produise ailleurs en Europe, c'est précisément parce que la France, dépositaire naturel de l'héritage des Lumières, est la société libérale la plus avancée du continent: la société où la démocratie libérale se trouve mieux structurée qu'ailleurs engendre justement la réaction contre les assises intellectuelles de l'ordre libéral. Non seulement le refus des Lumières n'est pas moins profond en France qu'en Allemagne ou dans ce grand centre culturel qu'est la Vienne de cette époque, mais c'est en France que se trouve le véritable laboratoire idéologique du fascisme en tant que phénomène européen
    ." (p.X)

    "Parce qu'il est une période d'incubation et parce que, dans le domaine de l'évolution intellectuelle, il présente toutes les caractéristiques d'une époque révolutionnaire, le dernier quart du XIXe siècle est d'une richesse, d'une intensité exceptionnelles: ces années comptent parmi les plus fécondes dans l'histoire intellectuelle de l'Europe." (p.XI)

    "Le XIXe siècle touche à sa fin lorsque, au cœur même d'une période de progrès technologique sans précédent, le refus des Lumières, c'est-à-dire de la modernité idéologique, culmine et, abandonnant ses origines aristocratiques et élitistes à l'ancienne, devient un phénomène de masse." (p.XII)

    "A la fin du XIXe siècle, aucun penseur d'envergure n'avait un sentiment plus profond de l'unité culturelle de l'Europe, nul ne s'était opposé avec plus de vigueur au nationalisme, à la xénophobie et à l'antisémitisme. [...] Pourtant, il est difficile de concevoir la flambée de l'antirationalisme de la fin du XIXe siècle et ses corollaires politiques, sans l'emprise exercée par Nietzsche sur les élites." (p.XXI)

    "Renan instruit lui aussi le procès du XVIIIe siècle, de Rousseau et la Révolution française. [...] Sa conception de la société diffère totalement de celle des philosophes du libéralisme et vient tout droit de l'organicisme herderien." (p.XXII)

    "Renan accepte la République par patriotisme, car dans la situation historique des années 1880, abattre la République dans une nouvelle guerre extérieure ou une guerre civile signifierait durablement blesser la France. Alors que Nietzsche par horreur de la démocratie abhorre le nationalisme, Renan par nationalisme accepte la démocratie." (p.XXVI)

    "Darwiniste social convaincu, Taine prêche un déterminisme racial et un élitisme sans grande ambiguïté. [...] Pour lui, la Révolution française prend les dimensions d'un véritable désastre culturel: elle s'explique par la revanche des petits et des faibles sur les grands et les puissants, par une réaction plébéienne contre les maîtres naturels. [...] Tout comme Nietzsche qui par haine de la démocratie dénonce le nationalisme et le pouvoir de l'Etat, Taine face au jacobin prend la défense de la société civile, et de ce fait développe des éléments de libéralisme, mais d'un libéralisme très aristocratique qui réduirait la participation politique au minimum. [...] Taine condamne l'Ancien Régime -il n'est pas Maistre-, mais la société civile qu'il défend constitue un corps organique et non pas un ensemble d'individus." (p.XXVII-XXVIII)

    "Au tournant du siècle passe la ligne de partage des eaux entre, d'une part, un refus aristocratique et conservateur des Lumières, et, d'autre part, la traduction de ces idées dans les termes véritablement révolutionnaires du boulangisme et de l'antidreyfusisme: la révolte contre l'héritage des Lumières descend alors des sommets de la haute culture sur la place publique." (p.XXIX)

    "Pendant un quart de siècle Barrès mène un combat nietzschéen contre les Lumières françaises, le rationalisme cartésien, l'impératif catégorique kantien, les droits de l'homme, l'humanisme, l'utilitarisme, l'école républicaine, cette machine à produire des déracinés, donc à briser la nation. Mais là où Nietzsche prêche un individualisme extrême, Barrès préconise la subordination absolue de l'individu à la communauté ; là où Nietzsche clame son horreur de la masse et exalte l'aristocratie de la pensée et de la volonté, la primauté de la culture, l'indépendance de l'intellectuel et le non-conformisme, Barrès se range du côté de la foule, seule dépositaire des grandes valeurs collectives." (p.XXXIII)

    "Dans son ensemble, la sociologie représente en quelque sorte la réponse de l'Université européenne au défi lancé par le marxisme. L'oeuvre de Pareto, de Durkheim, de Max Weber est une réfutation du marxisme." (p.XL)

    "Ces années de bouillonnement intellectuel en Europe sont aussi celles de la suprématie intellectuelle de la France. Paris est encore le centré incontesté de la vie intellectuelle, l'école où viennent se perfectionner les artistes de tous les coins de l'Europe, où se font et se défont les systèmes. Le français est encore la langue véhiculaire par excellence: c'est vers Paris, où le rayonnement intellectuel de la droite est sans égal, que se tournent l'Europe latine, les élites de l'Europe centrale et orientales." (p.XLI)

    "C'est la France qui engendre aussi bien les premiers mouvements de masse de droite que ce premier gauchisme que représentent Hervé ou Lagardelle, gauchisme qui conduira finalement ses adeptes aux portes du fascisme." (p.XLII)

    "L'entrée des nouvelles masses urbaines dans la politique pose au libéralisme des problèmes jusqu'alors inconnus. Le libéralisme est une idéologie fondée sur l'individualisme et le rationalisme [...] Or, en cette fin de siècle, ils sont de plus en plus nombreux, ceux qui remettent en cause la fonctionnalité d'une idéologie dans laquelle ne se reconnaissent plus les nouvelles couches sociales, les millions de travailleurs et de salariés de toutes catégories, entassés dans les grands centres industriels." (p.XLII-XLIII)

    "Dans les années 1900, à l'issue de l'échec de l'opération dreyfusienne, l'extrême-gauche non conformiste en avait déjà conclu que, pour sauver le socialisme, il était capital de casser la démocratie libérale, son idéologie, ses courroies de transmission et ses institutions. Tel est le sens des affrontements qui opposeront les "gauchistes" de l'époque, Sorel, Berth, Hervé, Lagardelle, Janvion, à l'ensemble du socialisme français." (p.XLIII-XLIV)

    "N'est-il pas étrange de voir en ce phénomène nouveau, pur produit de la crise de conscience du tournant du siècle, des profonds changement qui affectent la société, une forme de bonapartisme [comme le pense Réné Rémond] ? Cette droite nouvelle répond à des besoins intellectuels, sociaux, psychologiques, que le bonapartisme, produit de la société pré-industrielle, n'entrevoyait même pas. Le bonapartisme manque de ces deux ingrédients essentiels: le radicalisme antimarxiste et le nationalisme organique, à caractère biologique. Il n'est pas porté par l'historicisme, par antirationalisme, par le déterminisme, par un profond pessimisme culturel et une crainte toujours vive de la décadence." (p.XLV-XLVI)

    "Aucun auteur ne peut être tenu responsable des suites non voulues ou perverties de son enseignement. Mais d'autre part, un philosophe, un historien, un écrivain travaillent dans un contexte historique déterminé, écrivent pour leur temps, et leur œuvre a des conséquences. Même les constructions les plus abstraites de Nietzsche et ses préférences esthétiques avaient des implications politiques immédiates. Nietzsche le savait d'ailleurs et fort bien." (p.XLVII)

    "La révolte que prêchent le fascisme et le nazisme amène les personnalistes de L'Ordre nouveau à regarder avec admiration et envie non seulement Hitler mais aussi Mussolini." (p.L)

    "Mounier rend hommage à l'aile gauche du fascisme italien, à cette "aile vivante et audacieuse, radicalement anticapitaliste et audacieusement constructive"." (p.LIII)

    "En décembre 1938, c'est au tour de François Perroux d'affirmer et le refus qu'oppose l'Europe aux principes de 1789 et sa propre foi en l'avenir du socialisme national." (p.LIV)

    "Ernst von Salomon est impliqué dans l'assassinat de Walther Rathenau. Il est gracié après cinq ans de prison." (p.LV)

    "La Croix dont l'antisémitisme ne le cède en rien au journal de Drumont, sans compter toutes les Croix de province, jusqu'à Gringoire." (p.LVI-LVII)

    "Nietzschéisme primaire et fourvoyé d'un Thierry Maulnier." (p.LX)

    "C'est le 12 mai 1898 que, sollicitant de nouveau les voix des électeurs nancéiens, Maurice Barrès lance le terme de "socialisme nationaliste". Immédiatement reprise, parce que traduisant une réalité tangible, cette terminologie nouvelle s'intègre vite dans le vocabulaire politique de l'époque. Ainsi, le comité de la Ligue des patriotes du XIVe arrondissement porte le titre de "Comité républicain socialiste national", et L'Antijuif de Jules Guérin insiste sur le rôle prépondérant des "socialistes-nationalistes" dans le campagne antidreyfusarde. [...]
    Cependant, si, au tournant du siècle, la terminologie est encore nouvelle, l'idée ne l'est plus: au moment même où il prend la tête du "Comité républicain socialiste-nationaliste de Meurthe-et-Moselle", Barrès insiste sur le fait que la lutte sera menée au nom des mêmes "idées nationalistes et sociales" qu'il avait "fait triompher [...] une première fois, en 1889". Il sait aussi que c'est bien cette synthèse qui avait valu aux "boulangistes de gauche" leurs premiers triomphes
    ." (p.20)

    "Le boulangisme, en effet, a été, en France, le premier point de suture du nationalisme et d'une certaine forme de socialisme non marxiste, antimarxiste ou déjà post-marxiste." (p.20)

    "Nombre de chambres syndicales, comme l'a montré Michel Winock, se détachent du possibilisme, engagé dans l'antiboulangisme militant. La politique de défense républicaine que préconisent alors Brousse et Allemane se heurte souvent à la résistance ouvrière, surtout quand Brousse en vient à dénoncer, en 1888, ce qu'il appelle "les grèves boulangistes"." (p.21)

    "Lafargue préféra retirer sa candidature au siège du Ve arrondissement de Paris plutôt que de se mesurer à Naquet, sachant que, de toute façon, les voix socialistes du quartier Latin iront au lieutenant de Boulanger." (p.22)

    "Dans l'esprit de Lafargue, il ne fait aucun doute que le socialisme se doit d'exploiter ce mouvement populaire, car il remplit la fonction que le parti ouvrier est encore incapable d'assurer. Voilà pourquoi, ne pouvant, pour le moment, ni le supplanter ni même jouer un rôle identique, il appartient au parti de soutenir le boulangisme dans son œuvre de destruction de l'ordre établi. Cette analyse, qui ne diffère en rien de celle des chefs blanquistes, est alors reprise par l'ensemble des militants de l'Agglomération parisienne et du CRC.
    Quand elle n'est pas franchement boulangiste, l'extrême-gauche du socialisme français refuse, presque jusqu'à la veille des législatives de 1889, de prendre une part active à la campagne menée contre le parti national. Dès décembre 1887, au moment où éclate la crise présidentielle, de nombreux militants guesdites s'apprêtent à marcher aux côtés des blanquistes. De même, début 1888, l'Agglomération parisienne s'oppose, malgré son hostilité de principe au boulangisme, à une collaboration avec les possibilistes, qui sont alors en train de poser les bases de la politique de défense républicaine, donc d'alliance avec le centre libéral
    ." (p.25-26)

    "Ce ne sera qu'en 1890, avec la publication des Coulisses du boulangisme de Mermeix, qu'éclatera au grand jour la collusion de Boulanger et des bailleurs de fonds monarchistes. Ces combinaisons menées dans les antichambres et boudoirs royalistes, chez Arthur Meyer ou la duchesse d'Uzès, étaient inconnues du petit peuple de la capitale." (p.28)

    "L'année 1885 fut sans aucun doute une année cardinale dans l'histoire de la IIIe République: les résultats des législatives qui se traduisent par une Chambre composée de trois tronçons égaux où les crises ministérielles se succèdent et consacrent un immobilisme qui a toutes les chances de s'éterniser. Les crises de gouvernement qui expriment les difficultés que rencontre le centre bourgeois au pouvoir entraînent finalement une crise de régime." (p.29)

    "Les socialistes indépendants, les hommes de La Revue socialiste -notamment Malon et Rouanet- accumulent critiques et objections ; ils élaborent, face à un socialisme étranger, des théories qui se veulent conformes au tempérament et au milieu national, et qui se rencontrent aisément avec celles des boulangistes. [...] Les milieux de La Revue socialiste consacrent la légitimité aussi bien du boulangisme que de l'antisémitisme social. Largement ouverts à l’œuvre d'un Chirac, d'un Regnard, d'un Drumont, les socialistes indépendants permettant à un socialisme nationaliste et antisémite de faire très bonne figure dans l’éclectisme des écoles et des chapelles des années quatre-vingt-dix." (p.35)

    "Les éditoriaux du directeur de L'Intransigeant, qui déversent quotidiennement leur cargaison d'injures sur les hommes au pouvoir, sont dégustés tous les matins par 200 000 lecteurs." (p.38)

    "Jaurès [...] fait le voyage de Bruxelles où Rochefort se trouve en exil, pour solliciter l'appui du célèbre des hommes du parti national à la candidature du socialiste Gérault-Richard au siège de député devenu vacant dans le très boulangiste XIIIe arrondissement de Paris." (p.58)

    "Le modèle le plus complet de toutes ces tentatives de rassemblement effectuées au cours de cette période complexe et riche en ambiguïtés est, sans aucun doute, La Cocarde, telle que la fit Barrès de septembre 1894 à mars 1895. [...]
    La Cocarde réunit, sous la direction de Barrès, Eugène Fournière, Clovis Hugues, Camille Pelletan, Fernand Pelloutier, Camille Mauclair, mais aussi Maurras, Daudet, Amouretti, Soury et Morès. Les socialistes ne semblent être choqués ni par la fréquence ni par la chaleur des hommages rendus par leur directeur politique au mouvement boulangiste et aux grands hommes du parti national. Au cours de la veillée d'armes qui précède l'Affaire, socialisme et internationalisme cohabitent facilement avec l'antisémitisme, le fédéralisme et un certain traditionalisme.
    La Cocarde brûle d'un authentique désir de renouvellement. [...] Elle refuse le monde bourgeois, le parlementarisme, l'encasernement de la jeunesse et l'éducation traditionnelle. Elle refuse la société industrielle et la centralisation qui écrasent l'individu. Mais elle veut aussi le regroupement de tous ceux qui refusent: socialistes, antisémites de gauche, anciens boulangistes. Elle prolonge, à un niveau de réflexion plus élevé, le boulangisme, et très souvent elle s'attache à systématiser et à développer les vieux thèmes boulangistes. Elle poursuit en l'accentuant le redressement vers la gauche amorcé au lendemain de l'échec du boulangisme ; elle cherche à élaborer une plate-forme commune à l'ensemble de l'opposition de gauche. Barrès et son équipe se tournent, par conséquent, vers cette clientèle que le boulangisme, enlisé en fin de course dans ses compromissions avec la droite, n'avait pas su pleinement mobiliser, vers ces couches sociales qui ne se reconnaissent pas dans la République opportuniste, vers cette jeunesse intellectuelle qui, ils en sont convaincus, aurait dû et aurait pu former l'aile marchante du mouvement.
    La Cocarde exprime aussi un refus de la médiocrité bourgeoise qui a amené la France à sommeiller "dans cette même brume, avec ce même sourire médiocre que lui avait fait la monarchie de Juillet", elle énonce un profond sentiment de décadence, de doute et d'inquiétude face à un monde "où semblent s'éteindre toutes les forces vives de l'humanité". Selon Barrès, l'origine du mal réside dans l'ordre social imposé par les générations disparues et que l'enseignement bourgeois perpétue par le biais de la transmission du système des valeurs. Voilà pourquoi Barrès ouvre le procès de l'Université qui dispense un enseignement sclérosé, destiné à perpétuer la domination de la bourgeoisie. L'Université est le pilier de l'ordre établi, de cette République opportuniste qui, barricadée derrière sa phraséologie, est devenue non seulement le régime de la médiocrité, du conservatisme et de l'injustice, mais encore un système destiné à modeler l'individu en le vidant de sa substance originale. [...] C'est de là, conclut Barrès, que vient le malaise de la jeune génération. Car elle ne veut pas, elle ne peut pas vivre dans un monde façonné par les générations précédentes [...]
    La génération de 1890 n'avait pas le sens du progrès technique et industriel, ni celui des possibilités qui s'ouvraient à l'homme grâce à ce progrès. Sa conception du monde était loin d'être optimiste et, si elle avait un sens aigu de la misère et de l'exploitation, elle avait souvent la tentation d'en rendre responsables autant les iniquités de l'ordre social que la croissance industrielle. D'autre part, et c'est là un des dimensions les plus caractéristiques du socialisme national -et, plus tard, du fascisme-, l'engagement de l'équipe de La Cocarde en faveur du socialisme prend aussi les aspects d'une révolte bourgeoise, alimentée principalement par le "prolétariat des bacheliers", cette catégorie sociale nouvelle que met en scène Les Déracinés et dont l'importance, depuis, n'a cessé d'augmenter. [...]
    Mieux que quiconque, c'est le jeune et brillant député boulangiste, élu à Nancy à l'âge de vingt-sept ans, parvenu à l'apogée de son influence idéologique et littéraire au temps de l'Affaire, qui représente et concrétise de la manière la plus fidèle l'esprit de révolte de la génération de 1890. Il est l'un des tout premiers à avoir compris qu'un mouvement "national" ne peut être tel que s'il assure l'intégration des couches sociales les plus déshéritées dans la collectivité nationale, que s'il leur offre un terrain de ralliement sur des thèmes neutres et acceptables pour l'ensemble de la société. Complété par l'antiparlementarisme et un certain autoritarisme -dérivé d'une conception plébiscitaire de la démocratie-, le boulangisme barrésien, socialisant et antisémite, forme un ensemble relativement cohérent. Ainsi donc, élaboré au cours des premières années de la dernière décennie du siècle, qui annonce déjà les affrontements idéologiques que connaîtront la France et l'Europe tout au long de la première moitié du XXe siècle.
    Tout d'abord, Barrès oppose aux vices du régime représentatif, régime de corruption, les mérites de la démocratie directe, d'un retour aux sources. Il assimile le boulangisme aux élans libérateurs de la Révolution, de 1848 et de la Commune: il fait appel à la vieille tradition jacobine et révolutionnaire qui abattit d'autres systèmes d'oppression. [...] Les critiques qu'il adresse au régime portent non tant sur son étiquette démocratique que sur le fait qu'il ne l'est pas vraiment. Le boulangisme se présente, par conséquent, comme un mouvement de reconquête de la République, un "nettoyage" bienfaisant qui rendra la République vivable. Ce caractère populaire et républicain est constamment réaffirmé avec une grande vigueur, et, en cette année du centenaire de la Grande Révolution, l'imagerie révolutionnaire est amplement exploitée. Barrès célèbre toutes les gloires de la France jacobine, toutes les "journées" populaires, depuis la convocation des états généraux jusqu'à la Commune. Tout cela, non seulement pour exploiter les sentiments de la traditionnelle clientèle radicale, mais aussi pour faire témoigner l'histoire de France en faveur du "parti national". [...] Fils légitimes des hommes du tiers état, les boulangistes portent, cent ans après leurs pères spirituels, les espérances de tous les opprimés. Car, depuis 89, la nature de l'oppression n'a point changé ; ce qui a changé, c'est l'identité des oppresseurs. A cet égard, l'analyse des socialistes nationaux ne diffère guère de celle des marxistes. Ne font-ils pas, à l'instar des marxistes, le même procès à la bourgeoisie et aux moyens qu'elle emploie pour se maintenir au pouvoir ? Dans un article quasi marxiste, "La lutte entre capitalistes et travailleurs", Barrès accuse la bourgeoisie de n'avoir jamais, depuis 1789, considéré le peuple que comme un simple moyen, un moyen commode, pour abattre l'Ancien Régime et établir sa propre suprématie. C'est contre elle que se dresse le boulangisme. "Sorti des ouvriers", fidèle à une "République...ouverte toujours aux petits électeurs", le "parti national" leur offre l'occasion d'abattre "la coalition bourgeoise". [...] Égalité politique et suffrage universel ne sont que les paravents derrière lesquels se cache une aristocratie nouvelle. Les boulangistes s'adressent à l'instinct "antiprivilèges" du prolétariat, au sentiment le plus ancré dans la conscience populaire, celui de l'égalité. [...]
    La société bourgeoise est malade parce que bourgeoise, mais surtout parce que société industrielle. Tout compte fait, les boulangistes, à l'exception de l'ingénieur Francis Laur, craignent la société industrielle et la comprennent mal. La vision que se fait Barrès de l'ouvrier, réduit "à un véritable servage" par le "machinisme [qui] l'enterre dans les usines", est fort caractéristique de ce courant de pensée. [...] Ce socialisme s'élève contre le concept même de lutte de classe [...] il revêt les formes d'un populisme antibourgeois et anti-industriel. C'est pourquoi ce socialisme -auquel se rattache un Drumont, auquel se rattachera plus tard un Biétry- rêve d'un âge d'or où la France, une France du "petit peuple", sera enfin le pays des intérêts en harmonie, le pays de l'entente des classes laborieuses. C'est pourquoi, enfin, ce socialisme, qui prône la fraternité des malheureux, encourage aussi une certaine xénophobie afin de ne pas laisser les conflits d'intérêts prendre le pas sur l'intégration de tout le corps national. [...]
    [Il ne craint] pas de préconiser comme solution à la question sociale la même solution que proposent les marxistes: donner au travailler "la propriété de son instrument de travail". C'est en effet à quoi tendent les propositions du fameux groupe de "Morès et ses amis", qui veut la création d'un système de crédit ouvrier. Francis Laur, de son côté, défend le principe de la coopération minière et de la participation aux bénéfices. [...]
    Mais les solutions marxistes ou marxisantes sont finalement de peu de poids dans le socialisme national des années quatre-vingt. C'est encore sur la solidarité capital-travail que l'on compte pour résoudre la question sociale ; en fait, on croit plus, à l'instar de Naquet, à la participation des ouvriers à "des sociétés par actions [qui] ne sont pas autre chose que le moyen indirect de morcellement de l'usine". [...]
    Barrès aussi se range résolument sous la bannière de la participation et de la solidarité. [...]
    Une même conception se dégage de la masse des écrits de Paul Déroulède. On ne peut, certes, rattacher le chef de la Ligue des patriotes au socialisme national stricto sensu. N'empêche que lui aussi est pour la solidarité capital-travail, solidarité qui, en permettant la collaboration du patronat et des chambres syndicales, doit assurer la protection du travailleur français. En effet, pour Déroulède, comme pour tous les courants de la nouvelle droite, le problème social est d'abord un problème de défense: du prolétariat français contre le travail étranger, de l'industrie et du commerce français contre la concurrence étrangère. [...]
    L'essence même du nationalisme est, par conséquent, le maintien de la cohésion du groupe-nation et la recherche d'un consensus. D'où, dans un premier temps, le désir de dépasser les oppositions intérieures, les oppositions de classe, et, dans un second temps, le rejet des éléments jugés étrangers au consensus. Ces derniers seront par la suite, du fait de leur comportement, accusés de complot, et leur présence considérée comme un danger permanent.

    Barrès comprend parfaitement que la cohésion national passe par la solution de la question sociale: il faut protéger "le menu peuple contre le peuple gras", il faut éviter que l'idée de patrie ne se présente aux couches sociales les plus défavorisées uniquement sous forme de "charges à subir et de corvées à remplir". Il faut favoriser l'éclosion du sentiment de solidarité à l'intérieur du groupe national "par la haine du voisin": "L'idée de patrie implique une inégalité mais au détriment des étrangers...". Dans cette optique, Barrès lance une longue campagne en faveur du protectionnisme -qui "introduit le patriotisme dans l'économie politique" -et une campagne pour la protection des travailleurs français contre la concurrence des ouvriers étrangers
    ."(p.58-70)

    "Les nationalistes s'appliquent à mettre en valeur l'importance et la portée du dénominateur commun au socialisme et au nationalisme: "L'idée socialiste est une idée organisatrice si on la purge du poison libéral qui n'y est point nécessaire", dit Barrès. Dans l'esprit des révoltés de la fin du siècle, socialisme et nationalisme ne représentent que deux aspects de l'antilibéralisme, deux aspects d'un même refus de l'individualisme démocratique, deux idéologies qui saisissent l'individu seulement en sa qualité de parcelle d'un tout organique. Ce qui permet à Maurras d'expliquer aux ouvriers que, "travailleurs, ils sont société avant d'être individus". Voilà pourquoi le socialisme "en son sens naturel et pur" ne signifie pas nécessairement "la destruction et le partage de la propriété privée" ; en réalité, "un système socialiste pur serait dégagé de tout élément de démocratisme. Il se plierait aux règles de la hiérarchie inscrites dans la constitution de la nature et de l'esprit".
    C'est dans ce sens que le nationalisme peut être conçu comme "socialiste" par définition. C'est bien l'idée qu'exprime Barrès quand, en 1898, il reprend le combat en Lorraine. Il y revient au nom du boulangisme: son programme, celui du "Comité républicain socialiste-nationaliste de Meurthe-et-Moselle", recoupe les grandes options du "Comité républicain socialite-révisionniste" qui l'a précédé. Ce programme exprime cependant les nouvelles préoccupations des socialistes nationaux: la lutte "contre ce socialisme trop cosmopolite ou plutôt trop allemand qui énerverait la défense de la patrie", la lutte contre la conspiration de la finance internationale et des ennemis de l'intérieur liés à elle, plus particulièrement les juifs qui, par "des mœurs d'accaparement, de spéculation, de cosmopolitisme", menacent de vider le pays de sa substance
    ." (p.72-73)

    "Les succès remportés par le parti national montrent que les masses peuvent aisément soutenir un mouvement qui emprunte à la gauche ses valeurs sociales et à la droite ses valeurs politiques." (p.78)
    -Zeev Sternhell, La droite révolutionnaire: 1885-1914. Les origines françaises du fascisme, Gallimard, folio.histoire, 1997 (1978 pour la première édition française), 602 pages.



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Johnathan R. Razorback
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    Re: Zeev Sternhell, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 24 Juin - 15:52

    "En ce début de siècle -la chose est peu connue-, l'Action française est un mouvement de caractère très différent de celui qui sera le sien durant les années vingt et trente. Née de l'opposition au nationalisme conservateur, bien-pensant et conformiste que pratiquait la respectable Ligue de la Patrie française, exécrant les modérés de tous bords, l'Action française est, à cette époque, un véritable laboratoire d'idées qui se voudrait aussi un mouvement de combat à recrutement populaire.
    De tous les mouvements issus de l'affaire Dreyfus et des crises de la fin du XIXe siècle, l'Action française est la seul à rompre non seulement avec le régime, ses institutions et ses pratiques, mais aussi avec ses fondements spirituels. Elle clame bien haut l'incompatibilité absolue entre le régime républicain et le nationalisme, et explique ainsi les échecs successifs du boulangisme et de la Patrie française, ceux de Déroulède, de Barrès, de Rochefort ou de Lemaître.
    " (p.466)

    "Maurras n'hésite pas à heurter de front la personnalité antidreyfusarde la plus imposante du moment: Barrès, à qui son œuvre littéraire donne, en ce début du siècle, une stature que son action politique manque toujours de lui gagner. Ainsi, lorsque l'auteur des Déracinés en vient à repousser les conclusions de l'Enquête sur la monarchie, invoquant sa volonté de rester sur le terrain des réalités, la réplique de Maurras est vive et acerbe. [...]
    Le grand reproche que Barrès adresse à Maurras est de s'enfermer dans une construction abstraite, donc anti-historique, car l'histoire ne possède guère d'autres critères que celui du fait établi. Les faits sont les fruits d'une évolution. Or, qui dit évolution dit continuité et se doit d'accepter la légitimité de cette continuité. [...]
    Ce refus que Barrès signifie à Maurras, il l'avait déjà énoncé lors de la fondation de la Ligue de la Patrie française. [...]
    Barrès s'incline devant le jugement rendu par le temps, et il accepte sa légitimité. Pour Maurras, au contraire, le temps est synonyme de mort, il est le responsable du déclin de la nation, de son dépérissement. Libéré par la Révolution, le temps de l'histoire dissout l'être national. C'est pourquoi la naissance de l'Action française prend cette direction particulière qui sera la sienne: la réaction contre cette première génération du socialisme national qui venait de perdre les grandes batailles des années 1880-1890, et qui sera aussi la première à se désagréger. Une bonne partie de ces hommes avait progressivement disparu de la scène politique, mais d'autres, et c'est le cas de Barrès, avaient pu refaire surface, sous un autre visage.
    En effet, en ce début de siècle, l'ancien directeur de
    La Cocarde vient de céder la place à l'auteur du Roman de l'énergie nationale: le jeune et bouillant député de Nancy, le brillant auteur de L'Ennemi des lois vient de se muer en un paisible conservateur. Parce que sa théorie de La Terre et les Morts implique l'acceptation du verdict de l'histoire, Barrès ne peut et ne veut pas donner son adhésion à une théorie politique qu'il considère comme antihistorique. Pour lui, le temps des aventures est révolu: les échecs successifs du boulangisme et de l'antidreyfusisme ont fait du révolté des années quatre-vingt un solide conservateur. A l'issue de toutes ces batailles perdues, il s'attache surtout à défendre ce qui est -en proposant d'améliorer ce qui peut l'être-, à préserver et à consolider les trésors de la lignée, à cultiver la fidélité à la continuité française. La politique de Barrès est dès lors commandée par sa vision de l'histoire ; son nationalisme conservateur repose sur la volonté de considérer l'histoire de France comme un tout indivisible dans lequel la Révolution française a droit de cité. En d'autres termes, Barrès, parvenu au terme de son évolution intellectuelle, glisse vers le centre: il personnifie alors cet esprit de la Patrie française qui accepte la légitimité de l'ordre établi. Cette option fait qu'il restera toujours réticent à l'égard de la pensée de Maurras, comme à l'égard des tentatives de rapprochement que certains milieux du syndicalisme et le mouvement maurrassien essaieront de faire aboutir.
    Les hommes de l'Action française, Vaugeois, Léon de Montesquiou, Valois, Maurras lui-même, ne manqueront jamais de se recommander de Barrès, et l'Action française lui rendre toujours hommage, plus spécialement au cours des premières années qui suivent sa fondation. Mais tout cela ne saurait masquer la réalité: si, en ce début de siècle, Maurras fait figure d'héritier de Barrès, c'est seulement de la filiation du jeune Barrès qu'il peut se réclamer, le Barrès révolutionnaire qui menait la jeune génération à l'assaut de l'ordre établi. La naissance du mouvement maurrassien incarne ainsi l'apparition, à droite, d'un nouvel activisme, de même que le syndicalisme révolutionnaire traduit la volonté de renouveau de l'extrême gauche. Et Valois n'a pas tort lorsqu'il s'en prend aux "conservateurs de gauche et de droite" ; car, au moment où mûrit la nouvelle génération qui se lève contre la démocratie libérale, Barrès, à l'instar de Jaurès ou de Guesde, fait déjà figure de pilier de l'ordre établi
    ." (p.468-472)

    "Au lendemain de la guerre, l'Action française, comme Barrès vingt ans plus tôt, commencera sa trajectoire vers le centre: sa fonction de mouvement franchement radical sera désormais remplie par les divers mouvements fascistes où proliféreront les anciens du mouvement maurrassien. En rompant avec la Ligue de la Patrie française, les fondateurs de l'Action française entendent se dégager définitivement d'un mouvement qui a "encore beaucoup de poison "libéral" dans le sang, [qui] n'est pas guéri de la République "tolérante". C'est bien ce refus de rupture avec le consensus républicain qui se trouve, pour les hommes de l'Action française, à l'origine de l'échec subi par "la révolution antidreyfusarde" et être la cause de "la déroute présente de toutes les forces nationalistes". C'est ce refus encore qui serait à l'origine de l'indigence doctrinale des ligues nationalistes, et de leur hétérogénéité idéologique. A la place de ce "ramas de personnalités incohérentes et d'individualités désunies" qui formaient les bataillons de la Ligue présidée par Jules Lemaître, l'Action française entend former la "Bridage de fer" ; comme jadis "la phalange macédonienne" qui "eut raison de la cohue démocratique des peuples de l'Asie", le mouvement maurrassien triomphera de la démocratie libérale. [...] C'est pourquoi Vaugeois clame son refus de s'associer à la comédie des élections législatives. Il flétrit les conservateurs, les royalistes aussi bien que les républicains de la Patrie française, tous ceux qui acceptent les règles du jeu." (p.472-474)

    "C'est aussi au cours de cette période que l'Action française diffuse le programme de Nancy de Barrès -cette pièce maîtresse du socialisme national- et lance une violente campagne anticonservatrice. Elle s'attaque alors à tout ce qui, de près ou de loin, est entaché de pluralisme: conservateurs de tout poil emmenés par des "journalistes judéo-catholiques", catholiques libéraux, royalistes qui acceptent les règles du jeu démocratique et parlementaire." (p.475)

    "La loi de l'offre et de la demande avalisée par les principes de 89 devient ainsi un formidable moyen d'exploitation de l'ouvrier par "la bourgeoisie républicaine". Et, "du trait de plume de Chapelier, l'ouvrier devient un être isolé dans la société": cette atomisation sociale sera toujours considérée par le mouvement maurrassien comme le péché capital de la Révolution. [...] La destruction de la propriété collective et des structures collectives de la société de l'Ancien Régime et leur remplacement par une société fondée sur un individualisme extrême sont à l'origine aussi bien de la détresse ouvrière que de ses élans révolutionnaires." (p.477-478)

    "Il n'y avait aucun raison pour que Maurras et ses disciples dans le domaine économique ce qu'ils refusent dans le domaine politique, à savoir le libre jeu des intérêts individuels et le principe du "laisser-faire, laisser-passer".
    La critique maurrassienne de l'individualisme, qui conduisait ses auteurs à dénoncer les ravages de l'économie libérale et à menacer "les financiers et les capitalistes" des foudres de la révolution sociale, devait les rapprocher très sensiblement de la critique socialiste du libéralisme
    ." (p.479)

    "De nombreuses sections de l'Action française signalent alors que c'est dans le monde ouvrier qu'elles réussissent à recruter le plus d'adhérents. Les rapports les plus satisfaisants viennent surtout, et ce ne saurait être le seul fait du hasard, des anciens fiefs du boulangisme. C'est le cas de Narbonne, qui avait élu le Dr Ferroul, et de Toulouse, où s'étaient illustrés Morès et Susini. Parfois, les adhésions d'ouvriers sont signalées nombreuses dans des villes qui connaîtront, plus tard, une forte poussée du Faisceau: Bayonne et Périgueux, par exemple ; parfois encore, c'est dans un bastion jaune comme Roubaix. A Carcassonne, il semble même qu'une certaine forme de collaboration s'établit entre la section locale de l'Action française et la bourse du travail." (p.486)

    "Bainville n'oubliera pas, d'ailleurs, d'en appeler à l'autorité de Guesde et de Lafargue qui s'élevaient contre la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen dans un langage que, de son avis, aucun candidat conservateur n'aurait osé employer.
    Après Maurras et Bainville, c'est Jean Rivain qui entre en lice. Ayant scruté les travaux de l'équipe du
    Mouvement socialiste, il s'attarde plus spécialement sur ceux de Sorel." (p.489)

    "Alors que "la démocratie veut une nation composée d'individus... le syndicalisme construit des corps dans la nation", dit Valois. Dans La Monarchie et la Classe ouvrière, il pose le problème en des termes plus explicites encore: "Le mouvement syndicaliste substitue à la poussière d'individus, que veut trouver au-dessous de lui l'Etat républicain, les groupements professionnels sur lesquels s'appuie la monarchie traditionnelle française"." (p.493)

    "Bacconnier et son équipe s'attaquent non seulement au régime, mais aussi à toute cette droite qui refuse de reconnaître la réalité du problème social. C'est ainsi qu'ils critiquent la réalité du problème social. C'est ainsi qu'ils critiquent La Barricade de Bourget, accusée de faire l'apologie d'une "défense sociale" fondée sur des procédés dont le prolétariat, depuis Thiers pendant la Commune et Constants à Fourmies jusqu'à Clemenceau et Briand à Villeneuve et à Draveil, vit la triste expérience. Pour Bacconier, La Barricade n'a réussi à produire qu'un pamphlet contre le "prolétariat organisé", expression de la "doctrine des conservateurs [qui] consiste à présenter l'état de malaise de la société comme un fait normal, résultant de la nature des choses, et qu'il n'est au pouvoir de personne de modifier". Sur un ton qui ne le cède en rien à celui de n'importe quelle publication socialiste, il stigmatise la charité publique, le caractère ridicule des caisses de retraite et des autres mesures dites sociales, n'oubliant pas les pitoyables résultats finalement obtenus par un système en perdition. Le "traditionalisme social" -c'est ainsi que les hommes de l'Accord social aiment définir l'école de pensée à laquelle ils appartiennent- se révolte contre l'attitude adoptée par la Confédération générale du patronat, et sa vision du monde, qui, tout en exacerbant la lutte des classes, se refuse en même temps "à accepter le grand fait de l'organisation ouvrière" et s’obstine, "par une lutte brutale ou déguisée, à tenter de détruire les syndicats". Voilà pourquoi, tout en luttant contre le marxisme, tout en refusant même, contrairement aux hommes de l'Action française, le mot socialisme. L'Accord social prend la défense de la CGT et du syndicalisme révolutionnaire." (p.505-506)

    "Le Cercle Proudhon, inspiré par Sorel et fondé en décembre 1911, avec la bénédiction de Maurras, est le couronnement idéologique de ces efforts. Animé par Valois -qui deviendra fasciste- et par Édouard Berth, qui passera au communisme en 1920, le Cercle Proudhon réunit nationalistes et syndicalistes qui pensent que "la démocratie est la plus grande erreur du siècle passé, qu'elle a permis l'exploitation la plus abominable des travailleurs, l'établissement et la substitution des "lois de l'or aux lois du sang" du régime capitaliste. [...]
    C'est là un des aspects les plus significatifs de l'héritage légué par l'avant-guerre à la génération qui sortira des tranchées
    ." (p.518)

    "Socialisme, nationalisme, antisémitisme, action directe: cet ensemble idéologique s'attire très vite, de la part de l'Action française, une chaleureuse sympathie. Terre libre, d'ailleurs, n'avait pas manqué de rendre hommage "au clair génie de Maurras", ni d'accueillir avec enthousiasme la main tendue au prolétariat par le 4e congrès national de l'Action française. Mais, et bien que Janvion ait choisi d'annoncer la parution de Terre libre au cours d'une interview accordée à L'Action française, ce n'est qu'en décembre 1910 que commence le ralliement du groupe de Janvion au mouvement de Maurras." (p.525)

    "Sorel fera paraître, entre mars 1911 et juillet 1913, une revue bimensuelle: L'Indépendance. Devenue mensuelle un court moment, du 15 mars au 15 juin 1913, L'Indépendance eut 48 numéros. Tout au long de son existence, elle chercha, en vain, la formule idéale, le format satisfaisant. [...]
    En octobre 1912, Barrès, Bourget et Francis Jammes entrent au comité de rédaction, mais ce remaniement ne suffit pas à donner à la revue du mordant, de la couleur, ou simplement une quelconque spécificité. [...] L'Indépendance ne parvient pas véritablement à se démarquer par rapport à
    L'Action française hebdomadaire.
    On y retrouve en effet les mêmes thèmes: nationalisme, antisémitisme, défense de la culture, du classicisme, de l'héritage gréco-romain, lutte contre la Sorbonne et l'enseignement laïque. L'Indépendance lance de longues campagnes contre Gambetta et la Défense nationale -la République est une créature de Bismarck, mais elle rend un vibrant hommage à la révolte royaliste dans le Midi. Mais, malgré la collaboration de Pareto, de Le Bon ou de Claudel, la revue ne parvient pas à s'affirmer et ne répond pas au besoin qui l'avait fait naître
    ." (p.526-527)

    ""La cause de la civilisation, la cause du classicisme, la cause du grand art, la cause de la France sont une seule cause, voilà tout notre point de vue", lit-on dans L'Indépendance." (p.533)

    "Georges Valois n'aura pas tort, en fondant, le 11 novembre 1925, le premier mouvement fasciste français -et le premier en dehors d'Italie-, quand il lancera à ses légionnaires: "Nous prenons notre bien chez nous". Car, loin d'être une vague imitation du Fascio italien, le Faisceau s'inscrit dans la plus pure tradition du socialisme national français ; il ne fait que reprendre et poursuivre l’œuvre du Cercle Proudhon, cassée par la guerre et par la révolution soviétique.
    Mais la création du Faisceau ne vient pas seulement assurer la continuité idéologique du fascisme français ou mettre en valeur sa filiation intellectuelle spécifiquement française ; elle est aussi une manifestation de la pérennité d'un processus dont on discerne parfaitement les mécanismes dès la fin des années quatre-vingt. En effet, dès sa création, le Faisceau attire à lui un certain nombre des éléments les plus militants et les plus ardents de l'Action française et des autres ligues nationales, ainsi que les personnalités orientées plus à gauche que ne l'est le leadership de ces mouvements. Ce processus de radicalisation est une réaction à l'intégration progressive que subissent aussi bien l'Action française que les autres ligues nationales. Le manque total d'une réelle volonté d'action qui caractérise les vieilles ligues et leur caractère de salon littéraire devaient fatalement repousser les éléments véritablement fascisants. A cet égard, le Faisceau joue le même rôle qu'un quart de siècle plus tôt la jeune Action française avait tenu face à la Patrie française: il encadre les éléments les plus combatifs et les moins âgés qui s'élèvent contre l'immobilisme et le conservatisme des organisations en place, contre des chefs -tous vieux routiers de la politique parlementaire- qui se refusent de cautionner les principes du coup de force et de mettre véritablement en cause les assises de l'ordre établi. Une fois de plus, cette révolte restera sans lendemain: les soupapes de sécurité du système en place fonctionnent parfaitement ; l'Etat républicain n'aura même pas à intervenir car, devenues parties intégrantes du système politique, toutes les droites coalisées veilleront elles-mêmes à casser le nouveau mouvement révolutionnaire. C'est que, en dépit de leurs violences de langage, les droites, toujours hostiles aux agitateurs, particulièrement jalouses de leurs respectabilité, sont respectueuses de la légalité et des formes, et restent profondément attachées à la conservation des structures existantes de la société. C'est pour garantir la pérennité de cette même société qu'elles se dressent contre le fascisme: l'aventure de Georges Valois, couronnement idéologique des efforts entrepris par l'équipe du Cercle Proudhon, n'aura pas duré deux ans
    ."(p.539-540)
    -Zeev Sternhell, "A la recherche d'une assise populaire: l'Action française et le prolétariat", chapitre IX in La droite révolutionnaire: 1885-1914. Les origines françaises du fascisme, Gallimard, folio.histoire, 1997 (1978 pour la première édition française), 602 pages, p.466-540.


    (p.541-545)
    -Zeev Sternhell, La droite révolutionnaire: 1885-1914. Les origines françaises du fascisme, Gallimard, folio.histoire, 1997 (1978 pour la première édition française), 602 pages.


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.


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    Re: Zeev Sternhell, Œuvre

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