L'Hydre et l'Académie

    Michaël Fœssel, Le temps de la consolation

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    Johnathan R. Razorback
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    Michaël Fœssel, Le temps de la consolation

    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 8 Mai - 14:53

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Micha%C3%ABl_F%C5%93ssel

    "Le besoin de la consolation est la source d'institutions innombrables qui font exploser les frontières entre l'intime et le public." (p.9)

    "Nietzsche évoque positivement la consolation dans une note préparatoire au Zarathoustra, et cela en lien avec ce qui constitue sa principale doctrine: "Dernier adieu à la caverne (l'aspect consolateur de l'éternel retour)." L'éternel retour est une réplique à la mort de Dieu dont Nietzsche ne cesse de dire qu'elle est la mort du Dieu chrétien, par conséquent du "Dieu de toute consolation". Mais s'il est lui-même "consolateur", cela signifie qu'il doit consoler de la perte des repères traditionnels de la consolation. Comment l'éternel retour se substitue aux consolations fondées sur la croyance dans les "arrière-mondes" nous intéresse moins ici que le fait que Nietzsche s'inscrit dans une démarche typique de la modernité. Il s'agit d'élaborer des thèmes, des concepts ou des procédures qui s'imposent en lieu et place des anciens modèles de la consolation.
    Avant Nietzsche, Kant décrivait l'idée moderne de progrès comme une catégorie de la consolation. Alors que la philosophie antique voyait dans la contemplation du passé (réminiscence) le moyen d'affronter les désastres du présent, la pensée moderne mise plutôt sur l'avenir
    ." (p.19)

    "La consolation devient un instrument critique dès lors qu'elle est envisagée comme un désir plutôt que comme un résultat. La figure constamment valorisé dans ce livre est celle de l'inconsolé dont la tristesse, parce qu'elle traduit une exigence, peut être réinterprétée comme une protestation éthique." (p.20)

    "L'inconsolé est l'homme moderne conscient de la rupture (il n'existe plus de point de vue de surplomb depuis lequel tout serait justifié) et soucieux d'y répondre (la consolation passe désormais par l'invention de nouvelles manières d'être ensemble)." (p.21)

    "Qu'il s'agisse de la sphère intime ou de l'expérience politique, il est bien arrivé quelque chose à l'inconsolé: aussi indéfinissable soit-elle, la perte qu'il a subie le constitue comme sujet. La demande de consolation émane d'un individu ou d'une collectivité véritablement altérés par le malheur. [...] Si la désolation n'appelle aucun retour au passé, elle suscite en revanche l'invention de discours inédits, de nouvelles pratiques ou d'attachements alternatifs qui prennent leur source dans la reconnaissance de ce quelque chose a été perdu et manque. C'est justement cette reconnaissance que l'impératif de résilience occulte." (p.22-23)

    "L'hypothèse selon laquelle la consolation (comme besoin et comme pratique) possède une signification éthique positive devient crédible à partir du moment où l'on distingue la consolation du divertissement. Autant celui-ci désigne une conduite de fuite qui laisse l'angoisse inchangée, autant celle-là affronte la perte afin d'en modifier la perception. [...] On ne console pas pour que l'affligé "regarde ailleurs" car ce serait ajouter la violence du déni à celle de la perte. On console pour lui donner les moyens de regarder autrement ce qui l'afflige, de telle sorte que la désolation du présent ne sature pas le champ des possibles." (p.24-25)

    "La politique est liée à la consolation parce qu'elle a affaire avec les pertes (y compris la perte d'idéaux) qui constituent une société." (p.27)

    "Le potentiel politique de la consolation réside dans l'affirmation qu'une autre voie existe, hors de la fausse alternative entre le renoncement et le ressassement de la perte, entre la réconciliation et la mélancolie." (p.27)

    "La modernité politique naît d'une crise de l'évidence de ce que signifie "être ensemble". Elle y répond par des procédures inédites (contrat, délégation, représentation, etc.) qui sont autant d'instruments de consolation par rapport à la perte des certitudes anciennes." (p.28)

    "La consolation désigne un processus (l'acte de consoler) et un résultat (le fait d'être consolé)." (p.35)

    "Consoler, c'est œuvrer pour que l'autre reprenne le pouvoir sur le pouvoir de sa souffrance." (p.35)

    "Il est consolant d'appartenir à une nature plus grande que soi et que son malheur, de se savoir membre d'une communauté qui accueille alors que la souffrance isole ou de reconquérir un langage qui met des mots sur une douleur jusqu'ici muette. Tout l'art du consolateur est de faire paraître l'un de ces tiers (ou plusieurs à la fois) afin de montrer qu'il demeure présent en dépit de la perte." (p.37)

    "La consolation entre en crise lorsque ni la nature, ni la communauté, ni le langage ne peuvent plus être convoqués comme des ordres stables qui suffisent à conférer un sens intégra à l'expérience humaine. La crise moderne de la consolation n'invalide pas la grammaire que nous allons exposer, elle impliquera en revanche un nouvel usage de ses règles." (p.38)

    "Écrire l'histoire c'est offrir ses larmes à des disparus (individus, peuples, mais aussi paysages, rapports sociaux, civilisations, etc.) qui n'ont pas encore été pleurés et dont l'oubli est une injustice.
    Dans la fameuse Préface de 1869 à l'
    Histoire de France, le terme "consolation" n'apparaît qu'à une seule reprise. A la fin du texte, Michelet déclare que la reconstitution par l'écriture d'une "grande France" le "console" d'avoir passé et repassé tant de fois le "fleuve des morts". Tout au long de son travail, l'historien ne dialogue qu'avec des disparus dont il côtoie le monde oublié au risque de s'y perdre." (p.59)

    "Il y a de l'orgueil chez celui qui revendique d'être inconsolable. Nul hasard dans le fait qu'Électre et Antigone se réclament toutes deux de Niobé, la reine de l'orgueil dans la mythologie gréco-latine." (p.68)

    "L'histoire de Niobé est celle d'un orgueil condamné puis maintenu contre toutes les tentatives de consolation. Elle est la mère de nombreux enfants (entre sept et quarante selon les traditions) qui font sa gloire et qu'elle a l'imprudence de comparer à Apollon/Phébus et Artémis/Diane, la seule progéniture de Léto/Latone. Niobé a l'orgueil de celle qui n'a rien à craindre puisque, même si on lui prenait plusieurs enfants, elle demeurerait riche d'une progéniture plus nombreuse que celle de la déesse. Alors que tous ses fils ont été tués sur l'ordre d'une Latone exaspérée par tant d'assurance, elle continue à se jouer des dieux ("même après tant de pertes, la victoire est à moi", Ovide, Métamorphoses, livre VI). Cette comptabilité sinistre trahit déjà le refus orgueilleux de la consolation qui caractérise Niobé. Au milieu des cadavres de ses fils, elle peut encore se réclamer de la présence de ses filles, là où la déesse n'a que deux enfants pour sa gloire. Il faudra que ses filles, à leur tour, soient transpercées de flèches pour que Niobé se fige: "Ayant perdu toute sa famille, elle tombe assise entre leurs corps animés, figée par la souffrance ; le vent n'agite plus ses cheveux, le sang ne colore plus son visage ; ses yeux s'immobilisent au milieu de sa face désolée." (ibid)
    Niobé se désole, mais elle n'abdique pas son orgueil. Sa plainte sans réclamation n'avoue aucune faute, elle ne réclame aucune justice. Son ultime souhait est d'être transformée en statue afin d'éterniser le moment de la perte. Le devenir-pierre de Niobé consacre une vie définitivement pétrifiée dans le malheur: "Elle n'est plus que pierre. Elle pleure pourtant [...] fixée sur le sommet d'une montagne, elle se fond en eau et aujourd'hui encore ce bloc de marbre verse des larmes" (ibid.). Les larmes sont de vie, la pierre de mort. Niobé était de race divine: elle jouissait du pouvoir, que ne possèdent ni Électre ni Antigone, de demeurer vivante jusque dans la mort. Sur une roche de Lydie où coulait une source, on devait voir longtemps Niobé témoignant d'une douleur incurable parce qu'elle ne veut pas être guérie. Le temps d'avant (la faute de l'orgueil) et le temps d'après (la faute de la consolation) sont abolis dans la pierre ; le temps de la perte est perpétué dans des larmes qui coulent encore.
    La succession du temps est la forme élémentaire du possible: le moment d'après est celui où la désolation pourrait être dépassée. L'inconsolable refuse passionnément cette possibilité
    ." (p.69-70)

    "Si la consolation est souvent l'objet d'un soupçon, c'est précisément parce qu'elle risque d'entretenir le mal qu'elle prétend circonscrire. Tout comme le flatteur n'existe qu'aussi longtemps que dure le besoin d'être flatté, le consolateur risque de faire corps avec le malheur qu'il traite, au point d'espérer secrètement sa perpétuation. C'est tout le paradoxe: le (bon) consolateur doit vouloir l'abolition de son propre discours et, donc, de sa fonction sociale. Il doit désirer se rendre inutile." (p.83)

    "Le besoin de consolation est un jugement émis par celui qui souffre sur ce qu'il est légitime de vivre et sur ce qu'il est injuste de devoir endurer. En même temps qu'une fragilité, il exprime une position morale sur ce dont une existence ne doit pas manquer afin de demeurer humaine." (p.133)

    "Si la consolation est un concept crucial, c'est parce qu'elle permet de porter un regard critique sur ces tentatives (modernes) de revenir en deçà des pertes (modernes) qui nous constituent. Le plus sûr chemin vers la désolation est celui qui ignore la désolation dont nous sommes issus." (p.137)

    "Le souci est une caractérisation qui, autant que celle de l'homme comme "animal raisonnable", traverse l'histoire occidentale." (p.144)

    "Les éthiques, très en vogue aujourd'hui, du "soin", de la "sollicitude" ou du care procèdent d'une déshistoricisation souvent rédhibitoire du concept de vulnérabilité, comme si l'on pouvait déduire des prescriptions morales ou politiques de caractéristiques que l'on suppose permanentes de la "vie humaine". En plus de ce que cette confusion du biologique et du normatif a de philosophiquement discutable, elle méconnaît totalement l'historicité (et donc la contingence) des appréciations éthiques sur la biologie humaine. Ce n'est pas un hasard si l'anthropologie philosophique est une discipline moderne dépendante de l'effondrement de l'image classique du cosmos où l'homme occupait une place éminente. Le désenchantement moderne du monde constitue une expérience de la perte à partir de laquelle, seulement, il devient possible de lire dans la biologie des signes de la fragilité essentielle de l'homme. En d'autres termes, la consolation, qui implique l'expérience de la perte, est un phénomène historiquement plus déterminé que le souci ou le soin. S'il est tentant de tenir ces derniers pour des caractéristiques génériques de l'homme (ou de la femme), indépendantes de toute histoire, la consolation désigne en revanche un besoin et une pratique qui se transforme dans le temps. Rien ne le montre davantage que l'affaiblissement moderne des paradigmes antiques du réconfort." (p.154)

    "La certitude philosophique qu'aucun événement du monde n'a lieu sans causes n'apporte pas le moindre secours au sujet confronté à un événement traumatique particulier." (p.167)

    "Adopter une posture critique à l'égard du monde, c'est justement ne plus vouloir "raconter des histoires" sur son sens. La connaissance moderne se paie du prix de la consolation et de son appareil rhétorique." (p.168)

    "Pour les Modernes, la possibilité que la vérité soit triste s'est réalisée dans l'accumulation des livres. Ceux-ci explorent le monde avec plus de précision qu'on ne l'a jamais fait auparavant. Mais ils sont devenus si nombreux que personne ne peut les lire tous, à supposer qu'une connaissance intégrale de ce genre apporte autre chose que l'ennui. Depuis sa tristesse érudite, Faust demande davantage au savoir: une transfiguration de lui-même et un retour à la vie. En s'adressant à la "magie", il espère réactiver les pouvoirs consolants de la spiritualité à une époque qui les a exclus au profit de la rigueur objective. Il recherche un savoir qui le console de la science." (p.176)

    "Il n'y a de consolation authentique que dans la conscience, partagée par le consolation et le consolé, du caractère définitif de la perte. Dans le meilleur des cas, cette conscience s'accompagne de la liberté d'inventer quelque chose de nouveau pour répliquer à la désolation. Les Temps modernes (Neuzeit, "temps nouveaux" en allemand) sont issus de cette désolation et, de ce fait, animés par le souci de substituer de nouvelles catégories aux codes anciens de la consolation. Parmi ces catégories, on trouve le "progrès" et la "représentation" sur lesquels pèsent un grand nombre des critiques de la modernité. La réhabilitation de la consolation dans la modernité implique donc une réhabilitation partielle des catégories majeures de la philosophie moderne avec lesquelles, de toute parts, on nous invite aujourd'hui à rompre." (p.185)

    "Parmi les croyances mises en avant par les Temps modernes, celle qui porte sur un progrès universel et permanent de l'humanité vers le mieux est sans doute la plus affaiblie à l'époque contemporaine. Ni les inventions techniques, ni l'évolution morale des individus, ni le devenir des institutions politiques dans le monde ne permettant plus au présent de juger le passé au nom d'un avenir radieux dont il serait l'annonce. Il n'est pas nécessaire de s'attarder sur les événements qui, dans l'histoire récente, semblent réduire le progressisme à une idéologie funeste qui a justifié le pire au nom d'une foi démesurée dans l'avenir. Mieux vaut se demander comment le concept de progrès a pu, au début des Temps modernes, recevoir une extension telle que les critiques de la modernité concentrent leurs attaques sur lui. Il se pourrait que, loin de l'hybris qu'on lui prête généralement, l'émergence historique du thème du progrès ait beaucoup à voir avec l'humble besoin de consolation." (p.186)

    "Plutôt que de rechercher dans le christianisme un antécédent aux Temps modernes qui les dépossède de leur prétention à l'originalité, il faut se demander comment le progrès a pu devenir une catégorie universelle à un moment déterminé de l'histoire." (p.186-187)

    "Les étoiles sont devenues, à partir de Galilée, un immense champ d'exploration pour la connaissance mathématique de la nature. De là à croire que cette connaissance ne rencontrerait pas davantage de limite que l'espace n'en comporte, il n'y a qu'un pas que l'idée moderne de progrès devait permettre de franchir." (p.187)

    "Le consolateur travaille sur les représentations plutôt que sur les choses: faute de pouvoir annuler le malheur, il tente de lui adjoindre des images ou des jugements qui permettent à l'affligé de considérer sa situation avec moins de dépit. Plus précisément, le consolateur re-présente l'objet de la perte qu'il ne peut restituer à l'identique mais seulement évoquer afin que son absence apparaisse moins irréparable. La représentation prend le sens de lieutenance: la parole du consolateur tient lieu, occupe la place, supplée ce qui manque et ne reviendra pas. Cette activité offre des mots ou des gestes à la place des choses: elle suggère une identité par-delà la différence qui sépare le discours du consolateur de l'expérience du consolé.
    Formellement, cette structure identité/différence correspond à celle de la représentation qui, au début des Temps modernes, s'impose comme la procédure politique par excellence. A ceux qui s'étonneraient de ce rapprochement entre une notion d'allure psychologisante et une technique juridique, on peut d'abord répondre par les effets déceptifs engendrés par la représentation. Dès l'origine, et de manière toujours plus marquée dans l'histoire de la modernité, on a insisté sur l'écart entre le représentant et le représenté, comme si le système représentatif n'était jamais qu'un tenant lieu, voire un lot de consolation, par rapport à un exercice authentiquement démocratique du pouvoir. Les critiques de la représentation politique partagent avec celles de la consolation le souci de ne pas renoncer à la présence
    effective de ce qui manque (en l'occurrence le peuple). On dit des délégués du peuple qu'ils ne sont "que" des représentants comme on dit des discours de réconfort qu'ils ne sont "que" des consolations. Dans les deux cas, ils habillent de mots et de procédures une absence à laquelle il faudrait remédier par une participation concrète." (p.199)

    "Le penseur qui a le plus contribué à détruire la thèse d'une communauté ou d'une sociabilité originaires de l'espèce humaine est aussi celui qui a fait de la représentation l'élément constitutif de l'unité politique. [...] Hobbes est le penseur d'une tristesse universelle puisque c'est à une passion triste (la peur de la mort violente) qu'il délègue le soin de contraindre les hommes à s'unir sous des lois et sous un commandement communs. L'identification de l'état de nature à un état de guerre généralisé ruine totalement le principe des consolations classiques fondées sur l'ordre naturel comme lieu d'une appartenance pacifique. [...]
    Le génie de Hobbes est d'élargir cette "destruction" de la nature comme norme morale à l'idée de communauté. L'être-ensemble n'est rien de
    donné, c'est-à-dire rien à quoi l'on puisse se référer comme à une évidence pour consoler des tourments de la vie. Le monde d'avant la politique est un lieu de désolation." (p.200-201)

    "[Hobbes] montre qu'une communauté ne doit pas être pensée comme un corps, mais comme le résultat d'une convention humaine qui ne reçoit plus d'assise théologique. Cela vaut même de l'Église dont il faut affirmer que le souverain politique est le seul chef légitime. Celui-ci est le représentant de Dieu sur Terre, certes, mais parce que les hommes ont choisi de lui conférer cette autorité, non parce que Dieu lui-même l'aurait voulu. [...]
    Cette artificialisation du lien communautaire implique une fragilisation de l'être-ensemble qui retentit sur ce qu'il y a de social dans toute consolation
    ." (p.205)

    "En dépit de son absolutisme, Hobbes inaugure un processus de désincorporation du lien politique qui se poursuivra, non sans heurts, tout au long de la modernité." (p.206)

    "La nature, en raison de sa violence, et le communauté, du fait de son caractère artificiel, ne peuvent plus être convoquées comme des signes incontestables de la Providence divine." (p.206-207)

    "Hobbes constitue un révélateur de la rupture moderne: son nominalisme intransigeant stipule que les mots ne sont que des appellations conventionnelles des choses, en aucune façon leur expression fidèle. [...] Dès l'instant où le langage dominant de la société n'est plus considéré comme l'écho de l'ordre naturel des choses, il cesse de consoler." (p.208-209)

    "Le plus malheureux ne peut se figer dans la pierre car il vit dans une société où tout est devenu liquide et où le fait de s'attarder sur une perte est perçu comme une faiblesse. La consolation qu'il offre aux autres est faite d'une fidélité dont personne ne se sent plus capable. En retard sur tout, son destin est de témoigner en faveur de failles que les autres sont pressés d'oublier." (p.220-221)

    "Nous appelons "réconciliation" le projet philosophique, mais aussi politique, de triompher de ce que l'on a perdu. Si ce projet est moderne, c'est parce qu'il prend acte de la perte dont la modernité est issue. Pour autant, il ne l'accepte pas. A l'inverse de la consolation, la réconciliation ne propose pas autre chose (d'autres mots, d'autres désirs, d'autres institutions) à la place de ce qui est perdu [...] Elle n'ignore pas le négatif, mais prétend le vaincre, même s'il faut pour cela consentir à s'y installer pour un temps." (p.225)

    "Celui qui recherche la réconciliation ne se satisfait ni d'être inconsolable ni d'être consolé (deux figures symétriques de la finitude): tout ce qui fait obstacle à son désir de plénitude doit être vaincu dans un savoir d'un nouveau genre." (p.225-226)

    "L'opposition entre consolation et réconciliation est d'abord historique: elle dessine une alternative qui traverse toute la modernité. S'il faut parler d'alternative, c'est du fait de l'exclusion d'un troisième terme qui consisterait dans un pur et simple "retour" au cosmos, à la communauté ou au logos des Anciens. Contrairement à ce que l'on dit parfois, ce type de retour n'a jamais eu lieu dans les Temps modernes, sauf peut-être sur un mode utopique. Ce qui est advenu en revanche, c'est le projet de se réconcilier avec ce qui a été perdu, c'est-à-dire de reconstituer, dans les conditions de la modernité, un ou plusieurs paradigmes qui fournissaient un fondement stable à l'existence humaine. Il n'y aurait nul besoin de se réconcilier avec le négatif si la nature, la communauté ou le langage pouvaient à nouveau fonctionner comme des modèles immédiatement disponibles. Sur un plan philosophique, les pensées modernes de la réconciliation entérinent le désenchantement de la nature, le caractère institué de la communauté et les obstacles considérables que rencontre le langage pour accéder à l'être. [...] Là réside la principale différence avec les pensées de la consolation: la réconciliation n'offre pas autre chose que ce qui a été perdu, elle offre, si l'on n'ose dire, la même chose en mieux. Non pas le cosmos, mais l'ordre de l'esprit ou de la vie ; non pas la communauté naturelle, mais l'Etat rationnel ; non pas l'échange précaire des logoï, mais la véritable dialectique. On aura reconnu dans cette triple évocation le grand penseur moderne de la réconciliation qu'est Hegel." (p.226-227)

    "La philosophie de Hegel n'a rien à offrir aux victimes, pas même une histoire qui serait écrite de leur point de vue." (p.236)

    "La réconciliation est le but d'une métaphysique qui se serait enfin rendue insensible au sensible." (p.236)

    "Le désir de reconnaissance, c'est sa grandeur et peut-être aussi sa démesure, est un désir de réconciliation qui suppose possible l'édification d'un univers social où toutes les revendications identitaires seront harmonisées. Chez Hegel comme chez ses continuateurs contemporains, le thème de la reconnaissance accueille le négatif (la lutte) dans la politique pour mieux en expulser le tragique." (p.241)

    "[Le consolateur] admet la perte comme perte et [...] c'est seulement à partir de cet aveu qu'il peut tenir un discours en direction de l'avenir. Le langage de la réconciliation, lui, n'avoue aucune perte définitive parce que l'esprit ne laisse rien d'essentiel derrière lui." (p.244)

    "Le récit historique procède à une représentation du passé par la médiation de l'imaginaire, c'est-à-dire sans certitude absolue relativement au sens de ce qui est advenu." (p.246)

    "Le but n'est plus, comme chez Michelet, d'intégrer les vies jusque-là invisibles dans le grand corps unifié de l'histoire nationale, mais de faire paraître les destins singuliers de l'histoire comme autant d'obstacles au projet de totalisation." (p.247)

    "Comprise comme forme de société, plutôt que comme régime institutionnel, la démocratie moderne entérine la dissolution des repères de la certitude: l'être-ensemble n'y reçoit plus de fondement naturel ou transcendant." (p.252)

    "Le fantasme d'une réconciliation communautaire a-t-il pour autant disparu avec l'institutionnalisation démocratique de la division sociale ? Il n'en est rien." (p.252)

    "Les régimes totalitaires ne sont pas la simple négation de la démocratie moderne, ils en constituent l'envers par leur désir de redonner un fondement symbolique inébranlable à la communauté politique." (p.252)

    "Parce qu'il emprunte à l'ordre de la nature autant qu'à celui de la communauté, le national-socialisme est la tentative politique la plus marquante pour réconcilier l'archaïque et le moderne. Contre l'isolement individualiste et la division sociale dont il a rendu responsable les Lumières, le libéralisme politique et les Juifs, le Troisième Reich a voulu reconstituer une communauté raciale (Volksgemeinschaft), mais en usant de tous les moyens mis à sa disposition par la société industrielle. Enjambant la rupture moderne, ce régime pouvait se proclamer millénaire. Il fondait son inspiration sur le mythe, par principe intemporel, d'une cohésion sociale d'autant plus parfaite qu'elle se fonde sur l'ordre hiérarchique de la nature.
    Le totalitarisme n'est pas un accident de l'histoire, mais un point d'aboutissement dramatique de la voie moderne de la réconciliation. Le déni de la perte de l'ordre communautaire y est certes pratiqué avec une radicalité sans précédent: tout ce qui fait obstacle à l'unité sociale (le "surnuméraire", l' "homme en trop") doit être implacablement éliminé. Cette mélancolie active et ce refus absolu de la consolation démocratique ne datent pourtant pas du XXème siècle, ils sont contemporains de la perte moderne
    ." (p.253-254)

    "Pour qu'il y ait réconciliation, il faudrait [...] qu'existe un précédent d'harmonie sociale vers lequel revenir. La justice transitionnelle met en scène un détour qui se rapproche plutôt de la consolation: l'affrontement des paroles et des expériences prend la place du désir de vengeance." (p.259)

    "Le lien entre le toucher et la consolation se vérifie dans ce qui constitue l'objectif commun à ces deux tentatives: faire corps avec l'autre malgré la séparation. La communauté, on l'a vu, ne relève plus du registre des évidences qu'il est possible de convoquer à chaque fois qu'un individu se trouve frappé par l'infortune. En conséquence, il n'existe pas de preuve tangible de ce que le corps de l'affligé demeure avec celui des autres quelle que soit l'intensité de sa souffrance. Dans les Temps modernes, la main aussi est désenchantée, c'est-à-dire délestée du pouvoir magique d'instaurer la présence. Mais que l'appartenance à un même corps ne soit plus donnée dans des gestes n'annule pas la fonction du toucher, elle la modifie. Faute d'être expérimentée de manière immédiate, le commun qui console est institué par les hommes." (p.269)
    -Michaël Fœssel, Le temps de la consolation, Seuil, coll. "L'ordre philosophique", 2015, 276 pages.


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