L'Hydre et l'Académie

    Alain Deneault, La médiocratie

    Johnathan R. Razorback
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    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 22 Jan - 12:06

    https://www.fichier-pdf.fr/2016/08/28/la-mediocratie-a-deneault/la-mediocratie-a-deneault.pdf

    " « Médiocrité » est en français le substantif désignant ce qui est moyen, tout comme «supériorité» et «infériorité» font état de ce qui est supérieur et inférieur. Il n’y a pas de « moyenneté ». Mais la médiocrité désigne le stade moyen en acte plus que la moyenne. Et la médiocratie est conséquemment ce stade moyen hissé au rang d’autorité. Elle fonde un ordre dans lequel la moyenne n’est plus une élaboration abstraite permettant de concevoir synthétiquement un état des choses, mais une norme impérieuse qu’il s’agit d’incarner." (p.5)

    "Karl Marx l’avait relevé dès 1849, le capital, en réduisant le travail à une force, puis à une unité de mesure abstraite, et enfin à son coût (le salaire correspondant à ce qu’il en faut pour que l’ouvrier régénère sa force), a rendu les travailleurs insensibles à la chose même du travail. Progressivement, ce sont les métiers qui se perdent. On peut confectionner des repas à la chaîne sans même être capable de se faire à manger chez soi, énoncer à des clients par téléphone des directives auxquelles on ne comprend rien soi-même, vendre des livres et journaux qu’on ne lit pour sa part jamais... La fierté du travail bien fait disparaît par conséquent. Marx précise en 1857, dans son Introduction générale à la critique de l’économie politique, que « l’indifférence à l’égard du travail particulier correspond à une forme de société dans laquelle les individus passent avec facilité d’un travail à un autre, et dans laquelle le genre déterminé du travail leur paraît fortuit et par conséquent indifférent. Les moyens d’arriver à ses fins deviennent, dans un tel régime, uniformes. Le travail est alors devenu, non seulement en tant que catégorie, mais dans sa réalité même, un moyen de produire la richesse en général ». Ce « moyen » que s’est donné le capital pour croître, c’est ce travail dévitalisé qui passe également aux yeux du travailleur pour un « unique moyen de subsistance ». Patrons et travailleurs s’entendent au moins là-dessus: le métier est devenu un emploi et lui-même passe unanimement pour « moyen ». Ce n’est là ni un jeu de mots ni une simple coïncidence lexicale, le travail devient un simple « moyen » le jour où on le calibre sous la forme d’un apport strictement « moyen ». La conformité d’un acte à son mode moyen, lorsqu’obligée et universelle, confine toute une société à la trivialité. Le moyen renvoie étymologiquement au milieu, notamment celui de la profession comme lieu du compromis, voire de la compromission, où nulle œuvre n’advient." (p.5-6)

    "La médiocratie désigne donc l’ordre médiocre érigé en modèle. En ce sens, le logicien russe Alexandre Zinoviev a décrit les aspects généraux du régime soviétique en des termes qui le font ressembler à nos démocraties libérales. « C’est le plus médiocre qui s’en tire » et « c’est la médiocrité
    qui paie », constate le personnage du barbouilleur dans Les hauteurs béantes, le roman satirique qu’il a fait paraître clandestinement en 1976
    ." (p.7)

    "La professionnalisation se présente socialement à la manière d’un contrat tacite entre, d’une part, les différents producteurs de savoirs et de discours, et, d’autre part, les détenteurs de capitaux. Les premiers fournissent et formatent sans aucun engagement spirituel les données pratiques ou théoriques dont les seconds ont besoin pour se légitimer. Saïd reconnaît conséquemment chez l’expert les traits distinctifs des médiocres: « faire “comme il faut” selon les règles d’un comportement correct – sans remous ni scandale, dans le cadre des limites admises, en se rendant “vendable” et par-dessus tout présentable, apolitique, inexposé et “objectif” ». Le médiocre devient dès lors pour le pouvoir l’être-moyen, celui par lequel il arrive à transmettre ses ordres et à imposer plus fermement son ordre." (p.9)

    "L’esprit est structurellement neutralisé par une série de mots centristes, dont celui de «gouvernance», le plus insignifiant d’entre tous, est l’emblème. Ce régime est en réalité dur et mortifère, mais l’extrémisme dont il fait preuve se dissimule sous les parures de la modération, faisant oublier que l’extrémisme a moins à voir avec les limites du spectre politique gauche-droite qu’avec l’intolérance dont on fait preuve à l’endroit de tout ce qui n’est pas soi. N’ont ainsi droit de cité que la fadeur, le gris, l’évidence irréfléchie, le normatif et la reproduction. Sous les auspices de la médiocratie, les poètes se pendent aux confins de leur désarroi appartemental, les scientifiques de passion élaborent des réponses à des questionnements que nul n’entretient, les
    industriels de génie construisent des temples imaginaires tandis que les grands politiques soliloquent dans des sous-sols d’église. C’est l’ordre politique de l’extrême centre
    ." (p.9-10)

    "Le terme « médiocratie » a perdu le sens de jadis, où il désignait le pouvoir des classes moyennes." (p.10)

    "L’écriture universitaire avilit les étudiants qui s’y astreignent pendant toute leur formation, tellement qu’ils doivent réapprendre à écrire sitôt qu’ils ont quitté les bancs de la faculté.
    Pour Kristen R. Ghodsee, professeure en études féminines au Bowdoin College dans le Maine aux États-Unis, les universitaires posent en responsables de la production d’écrits parmi « les plus impénétrables de la langue anglaise ». Elle ajoute dans un texte défouloir jeté en ligne (« Ethnographers as Writers: A Light-Hearted Introduction to Academese », 4 janvier 2015): « Si les modes en matière de rhétorique sont passagères, le penchant pour l’opacité n’en est pas moins devenu une caractéristique essentielle des travaux d’érudition contemporains. [...] La langue universitaire est un code secret que certains chercheurs utilisent pour montrer qu’ils font partie du club. Grâce à elle, personne ne peut vraiment dire si leurs idées sont brillantes, mauvaises ou simplement médiocres. »
    Ghodsee a une dent contre les artifices – ceux qui consistent soudainement à ne plus recourir au suffixe « -isme » réservé aux esprits passéistes pour lui préférer « -ation », signe d’on ne sait quelle distinction –, contre la déclinaison inflationniste de termes empruntant aux suffixes de l’heure –l’étude des oppressions sociales et politiques devenant celle de l’« oppressivité », ou l’étude des réformes scolaires celle de l’« éducativité » – ou encore contre les préfixes à la mode – l’« interéducativité » s’ajoutant à tous les termes qui ont pour amorce «bio-», «cyber-», «néo-», «hétéro-», «homo-», «post-» ou encore «techno-». «N’ayez aucune inquiétude si vous n’êtes pas tout à fait sûr de la signification de ces termes, rassure-t-elle. Avec la combinaison juste de préfixes et de suffixes, on arrive le plus souvent à quelque chose qui apparaît convenable, si ce n’est profond.» On peut ajouter à ces tics la pluralisation des concepts – un professeur posera fièrement en subversif après avoir écrit « résurgences » avec un s – donnant un semblant de complexité à des termes dont on comprend pourtant par définition qu’ils traitent de nombreuses situations.
    La glose universitaire est « pourrie ». L’auteur de cette parole désabusée mais franche est lui-même professeur en psychologie à Harvard. Steven Pinker, dans un article publié en 2014 dans The Chronicle of Higher Education et intitulé froidement «Why Academics Stink at Writing» («Pourquoi les universitaires sont-ils pourris en écriture»), recense dans les textes universitaires nombre de travers qui les rendent irrecevables pour tout éditeur ne se complaisant pas dans le milieu, tel que le métadiscours (ponctuer lourdement son texte de mentions telles que « dans le paragraphe précédent, nous avons tenté de démontrer cela, dans celui-ci, nous allons maintenant aborder la question de ceci », etc.); la mise en contexte professionnelle empreinte de vanité (raconter tout ce qu’on a eu à lire pour en arriver à une proposition pourtant simple qu’on met moult paragraphes à tenter d’énoncer); la mise en valeur outrancière du défi que représente la question que soulève un article (l’abîme que représente la pensée de l’apprentissage chez l’enfant); l’usage entre guillemets de mots courants (écrire alors l’« apprentissage » et l’« enfant »); la fausse nuance («pour ainsi dire», «en quelque sorte», « d’une certaine façon », « une espèce de », « partiellement », «on pourrait dire que», etc.) pour marquer une distance subjective par rapport à un propos qu’on n’ose jamais tout à fait soutenir; la métaconceptualisation (comme dans « adopter l’approche d’une application de la loi » plutôt qu’« appeler la police », ou s’« en référer à un modèle antipréjugés » plutôt que « dénoncer les préjugés »), faisant de la moindre activité, de la moindre réalité, les égales d’un concept. Pinker mentionne enfin l’incapacité à guider son lecteur en présentant un argument étape par étape
    ." (p.18-19)

    "On nous demande en réalité de faire comme si, somme toute, il y avait une science de l’économie à l’œuvre dans les décisions des puissants dont nous dépendons. Et la «démocratie», ici, consisterait à faire des citoyens et citoyennes des partenaires capables de maîtriser le vocabulaire et les rudiments de cette « science », moins pour agir sur elle que pour s’y laisser enfermer. La vulgarisation sévit alors sur un mode intensif. Quand ce ne sont pas les institutions officielles ou des organes de presse de droite qui s’en occupent, ce sont des mouvements civiques ou des journaux alteréconomiques qui forment la population au traitement critique de ces termes qui colonisent notre monde." (p.41)

    "L’on voit encore les riches comme ceux qui créent une richesse dont on attraperait une menue part à notre compte, plutôt que de les considérer comme ceux qui la ponctionnent à notre détriment." (p.43)

    "Les problèmes commencent lorsqu’on cesse de faire de l’argent un média de la valeur pour faire comme s’il contenait lui-même la valeur, comme s’il l’était." (p.49)

    "L’avare se crispe sur les signes monétaires, les consolide et requiert leur rigueur impitoyable, au point de succomber à des délires de grandeur faisant valoir l’argent comme unique critère d’accessibilité au pouvoir, comme dans Eugénie Grandet de Balzac, tandis que l’attitude prodigue, elle, consiste à dénier souverainement toutes les institutions s’appliquant à faire reconnaître la valeur monétaire. Tous les termes privatifs ne suffisent pas à Simmel pour définir l’insouciance et la désinvolture sociale du dilapidateur, évoquant ses pertes de repères complètes en ce qui regarde les relations, les mesures, les limites (Beziehungslosigkeit, Maßlosigkeit, Grenzenlosigkeit), ses exigences ne trouvant aucun motif de restriction, lui qui demeure absolument déformé. Tout cela se déploie dans la violence la plus débridée." (p.50)

    "Le blasé, lui, est le malade de la sécurité du revenu. Après avoir touché sa paye comme employé des suites d’opérations répétitives et standardisées, devenu consommateur, il languit dans une organisation où tout s’acquiert également par des gestes récurrents: déposer de la monnaie sur un comptoir ou signer un chèque. La façon qu’il a d’accéder aux biens l’éloigne considérablement du principe vitaliste. [...] Puisque la valeur d’une chose réside notamment dans les efforts réels qu’on doit déployer pour l’obtenir (un verre de lait n’a pas la même valeur selon qu’on l’a payé au café ou qu’on a dû trouver soi-même une vache à traire), du moment qu’on a les moyens pécuniaires d’obtenir tout objet de désir sans effort particulier (poser sur un comptoir un billet ou quelques pièces de monnaie), la chose que l’on acquiert se déprécie d’un point de vue psychique. La valeur s’apprécie en fonction de son éloignement et de ce qu’il s’agit de mettre en œuvre pour le surmonter." (p.51)

    "Le cynique se présente également comme une figure dépressive. Contrairement au dilapidateur, il apprécie les choses du monde de manière absolument égale, comme si leur traduction possible en argent neutralisait leur spécificité." (p.51)

    "Les Occidentaux sont tellement travaillés en leur conscience par les tactiques prédatrices du grand capital qu’ils en ont souvent hérité au titre de leur seule culture. Les Canadiens sont exemplaires à ce titre, pour ne pas dire à l’avant-garde. Ni citoyens d’une république, ni esclaves d’une colonie, encore moins auteurs de quelque régime original, ils sont à ce mi-lieu de l’exploitation ne les rendant ni victimes ni coupables, et à peine responsables. La condition matérielle de leur existence les confine de fait à la médiocrité, à une sorte de pensée moyenne qui fait que, politiquement, on ne peut rien attendre de grand de leur part." (p.61)

    "La politique définit la capacité que se reconnaissent les membres d’une communauté instituée à délibérer sur les modalités de principe qui régissent la vie en société." (p.68)

    "Etre riche consiste à faire, plus souvent que lorsqu’on ne l’est guère, l’économie d’actes de refoulement. [...] Les titres de richesse constituent un passeport vers une posture condescendante. [...] La richesse et ses attributs donnent libre cours à de viles attitudes que la condition d’homme fortuné vient de toutes les manières racheter. L’ostentation de la richesse passe elle-même pour une monnaie qui transmue les désaveux attendus en marques de reconnaissance. Mépriser devient alors de bon aloi." (p.72)

    "Il y va donc, pour le puissant, d’une épargne de tous les instants du travail de refoulement. Par le mépris qu’il contraint autrui à essuyer, il l’externalise. Les efforts psychiques lui étant étrangers, ils deviennent le lot de gens « ordinaires » [...] Investissement suprême, on est prêt à bien des efforts pour se hisser socialement au stade où tous ces efforts psychiques nous seront épargnés." (p.72-73)

    "Concevoir sur un mode égalitaire l’élaboration des contraintes que nous voulons nous imposer au titre de la vie en société, lesquelles garantissent la possibilité des libertés pour tout un monde, cela ne paraît même plus envisageable." (p.91)

    "Du principe de démocratie désormais corrompu découle un nouveau régime qui répond au nom de « gouvernance »." (p.93)

    "Le régime dans lequel nous évoluons maintenant ne menace plus la démocratie, mais a mis ses menaces à exécution. Nommons-la ploutocratie, oligarchie, tyrannie parlementaire, totalitarisme financier..." (p.94)
    -Alain Deneault, La médiocratie, Lux Éditeur, 2015, 218 pages.

    "La médiocrité, c'est s'adapter aux standards des institutions de pouvoir."
    -Alain Deneault, Interview, Le Gros Journal du 04/01.


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "La vraie volupté est remportée comme une victoire sur la tristesse [...] Il n’y a pas de grands voluptueux sans une certaine mélancolie, pas de mélancoliques qui ne soient des voluptueux trahis." -Albert Thibaudet, La vie de Maurice Barrès, in Trente ans de vie française, volume 2, Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1919, 312 pages, p.40.


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