L'Hydre et l'Académie

    Christian Delacroix, François Dosse et Patrick Garcia, Les courants historiques en France

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    Johnathan R. Razorback
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    Christian Delacroix, François Dosse et Patrick Garcia, Les courants historiques en France

    Message par Johnathan R. Razorback le Mer 30 Nov - 11:32

    « Au sortir de la période révolutionnaire et de l’Empire, alors que les armées européennes coalisées ont restauré la monarchie, l’interprétation de la Révolution française devient une question centrale. Comment, en effet, intégrer dans l’histoire de la France cette rupture revendiquée qui a soudainement abrogé des institutions centenaires ? Est-elle un accident, une parenthèse que l’on pourrait refermer, comme le soutiennent les ultras, ou bien le produit du mouvement de la société, la conséquence d’une évolution nécessaire et irréversible que tout gouvernement doit prendre en compte comme le pensent leurs adversaires libéraux ?
    Pendant les quinze années qui s’écoulent de la chute de l’Empire à la révolution de 1830, l’actualité politique de ces questions ne se dément pas. Leur enjeu est, ni plus ni moins, celui de la légitimité des élites bourgeoises à participer au gouvernement de la France et la validité du compromis constitutionnel ébauché par la Charte
    . » (p.11)

    « Dès lors, concevoir une histoire qui explique la rupture révolutionnaire et parvienne à articuler ensemble les parties disjointes de l’histoire de France est une tâche primordiale. On attend de l’histoire qu’elle permette de comprendre les conflits qui divisent les Français comme ce qui les unit. Face à la fragilité des gouvernements et des institutions politiques, à la répétition compulsive du geste révolutionnaire qui oppose même les héritiers de la Révolution entre eux, les historiens se voient reconnus un formidable magistère : celui de dire la vérité de la France. Par un singulier retournement, le spécialiste du passé fait figure de prophète. » (p.112)

    « Pour les fondateurs des Annales, Michelet n’est pas seulement un grand ancêtre, il est reconnu comme le vrai, voire le seul ancêtre. » (p.13)

    « Jusqu’à la Révolution, le passé n’est jamais vraiment pensé comme dépassé. L’histoire reste, pour l’essentiel, conforme à son antique conception de magistra vitae [qui enseigne la vie]. Elle constitue un dépôt d’expériences toujours vécues comme actuelles et donc directement transférables. » (p.15)

    « Seul apparaît incontestablement légitime ce qui a toujours été, d’où le souci des généalogistes princiers de faire remonter les familles, dont ils dressent la lignée, à des temps immémoriaux. » (p.15-16)

    « Dès le mois de septembre 1789, la dénomination d’Ancien régime se répand et signifie que le passé est définitivement aboli. […] Le tableau de Jean-Baptise Regnault, La liberté, ou la mort (1793), rend compte de cette conception prométhéenne de la Révolution. L’homme nouveau, régénéré par la Révolution, y figure éclairé par la raison, s’élevant dans les airs au-dessus du globe terrestre, défiant, moderne Icare, la pesanteur des temps pour inaugurer une nouvelle ère de l’histoire universelle : nouvelle fondation, la Révolution est vécue comme un arrachement. » (p.17)

    « Chaque moment historique définit une configuration spécifique qui imprime sa marque sur la façon de lire et d’écrire l’histoire. » (p.25)

    « Augustin Thierry, fidèle jusqu’au bout à la monarchie de Juillet, vit la révolution de février 1848 comme une catastrophe, parce que rupture, bouleversement, du sens de l’histoire. » (p.26)

    « Entré en 1811 à l’École normale supérieure (fondée en 1808 et supprimé comme foyer d’opposition en 1822), Augustin Thierry devient secrétaire de Saint-Simon de 1814 à 1817 –poste auquel Auguste Comte lui succède. Il fréquente des cercles libéraux et collabore au Censeur européen puis au Courrier français. Issu de la petite bourgeoisie de Blois, il bénéficie de l’aide matérielle de grands notables libéraux comme le banquier Laffite, le duc de Broglie ou La Fayette. » (p.27)

    « En identifiant la France et le Tiers état, l’histoire, que présente Thierry, disqualifie la noblesse. » (p.29)

    « [Marx] gratifie Thierry du titre de « père de la lutte de classes dans l’historiographie » (Marx, 1854). » (p.33)

    « L’initiation à l’art et à la politique du compromis, à un certain pragmatisme, n’est pas la seule vertu que Guizot trouve à l’histoire, comme pour Thierry –mais de façon encore plus explicite- celle-ci possède, de surcroît, une fonction thérapeutique à destination des élites bourgeoises. Elle doit leur permettre de vaincre la timidité et l’humilité excessives qu’il diagnostique et leur donner confiance dans leur capacité et leur légitimité à diriger le pays. […] ce qui conduit Pierre Rosanvallon à qualifier Guizot de « Gramsci de la bourgeoisie » (1985b). » (p.38-39)
    -Christian Delacroix, François Dosse et Patrick Garcia, Les courants historiques en France. XIXe – XXe siècle, Gallimard, coll. Folio histoire, 2007 (1999 pour la première édition), 724 pages.


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