L'Hydre et l'Académie

    Raymond Aron, Œuvre

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    Johnathan R. Razorback
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    Raymond Aron, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Mer 16 Nov - 13:47

    "L'Introduction à la philosophie de l'histoire, manifeste antipositiviste et existentialiste qui scandalisa le scientisme d'une Sorbonne tout entière voué à Kant et Durkheim." (p.Cool

    "Aujourd'hui, l'histoire du XXème siècle est achevée: chacun sait qu'elle débuta dans l'enthousiasme aberrant de la mobilisation générale de 1914 pour s'achever dans le triomphe ambigu de 1989, avec la chute du mur de Berlin et l'effondrement de l'Union soviétique." (p.9)

    "Tout à l'euphorie provoquée par la chute pacifique de l'empire soviétique, la dernière décennie du XXème siècle a été placée en Occident, et notamment en Europe, sous le signe des utopies concernant la fin de l'histoire, de la violence, des cycles économiques, du travail. Au moment même où l'histoire accélérait et où une nouvelle grande transformation bouleversait la démocratie, le capitalisme et système géopolitique, les citoyens des démocraties se sont endormis. Jusqu'au réveil brutal du début des années 2000, avec l'enchaînement des frappes terroristes du 11 septembre 2001, du krach boursier et de la cascade de scandales financiers." (p.9-10)

    "Raymond Aron vit le jour dans une famille d'origine juive, issue de Lorraine, totalement intégrée, profondément patriote et républicaine. Il s'affirma rapidement comme un parfait produit du système scolaire et universitaire de la IIIème République, qui le conduisit du lycée Condorcet à l'École normale supérieure puis à l'agrégation de philosophie." (p.12)

    "Mobilisé dans un poste météorologique situé dans l'axe de la percée allemande des Ardennes, Aron subit de plein fouet le choc de la défaite et de la débâcle, tout en réunissant à sauver ses hommes de la capture. Ayant eu connaissance par sa femme de l'appel du 18 juin, il choisit de rejoindre le général de Gaulle à Londres, embarquant le 24 juin 1940, avec une division polonaise. Révoqué de l'Université en application du statut des Juifs, il vit ses livres détruits après avoir été inscrits sur la liste Otto." (p.13)

    "La pensée d'Aron s'inscrit dans la tradition française du libéralisme politique, illustrée par Montesquieu, Condorcet, Constant, Tocqueville, Élie Halévy, puis prolongée par François Furet." (p.14)

    "Alain érigeait en principes philosophiques les modes de fonctionnement d'une République radicale au demeurant décadente ; sa critique des institutions contribuait par ailleurs à alimenter l'antiparlementarisme et la crise du régime qu'il offrait en modèle ; surtout, son pacifisme représentait un contresens historique absolu face à la montée des menaces totalitaires." (p.21)
    -Nicolas Baverez, préface à Raymond Aron, Penser la liberté, penser la démocratie, Gallimard, coll. Quarto, 2005, 1815 pages.


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    Johnathan R. Razorback
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    Re: Raymond Aron, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Mer 16 Nov - 16:05

    "Deux préjugés nous empêchent de comprendre une révolution populaire de droite. C'est d'abord la confusion du prolétariat et du peuple. Le mot peuple a conservé pour des oreilles françaises une sonorité romantique, il nous rappelle les grandes espérances de 1848, les rêves généreux de Michelet ou de Hugo. Encore aujourd'hui, un écrivain que nous aimons, M. Guéhenno, parle de peuple plutôt que de prolétariat et il entend par là les pauvres, tous ceux qui travaillent et qui souffrent. Si nous convenons de désigner sous le nom de prolétariat les ouvriers d'usine (et en particulier des grandes entreprises), il est clair que dans tous les pays d'Europe, le prolétariat constitue une minorité. Cette minorité est certes plus active, plus compacte que les autres groupes de la population. Elle s'est organisée plus tôt et mieux que le reste de la population. C'est le groupe homogène le plus nombreux: il n'en reste pas moins qu'isolé dans la lutte, il n'aurait pas le droit de parler au nom du peuple (à moins qu'on n'accepte l'idéologie marxiste selon laquelle le prolétariat représente aujourd'hui les masses parce qu'il a une mission historique à remplir).
    Mais à supposer même qu'on fasse admettre cette distinction, on se heurte à un autre préjugé. En France, il prendrait la forme suivante: tous ceux qui sont du mauvais côté de la barricade, tous les "petits" seraient à gauche, contre les puissants et avec le prolétariat. Un tel jugement est faux même pour la France: l'aventure de Napoléon III, celle de Boulanger suffisent à le démontrer. Il est encore plus faux en Allemagne où l'idéologie de droite (que les Français appellent de droite) est aussi spontanée et profonde que l'idéologie de gauche dans de nombreux milieux français. L'Allemagne moderne a pris conscience d'elle-même dans des guerres de libération. Là-bas il faut être national
    ." (p.35-36)

    "Le chiffre des revenus ne suffit à indiquer ni les opinions politiques des individus, ni les frontières des classes, ni l'attitude à l'égard de la société et de la vie. L'ouvrier agricole de la Prusse orientale, encore soumis à son seigneur féodal, n'a rien de commun, à égalité de salaire, avec le manœuvre de la Ruhr." (p.36-37)

    "La masse des jeunes allait aux partis extrêmes, prête souvent à passer de l'un à l'autre, parce qu'elle était toujours à la fois contre les vainqueurs étrangers, contre les vieilles générations qui avaient connu l'avant-guerre, perdu la guerre et la prospérité, et pour une communauté nouvelle." (p.37)

    "Il est certain que l'employé, à égalité de revenus, ne vit pas comme l'ouvrier, qu'il ne répartit pas d'une façon identique ses dépenses, qu'il n'a jamais l'impression d'appartenir à la même classe que l'ouvrier, même lorsqu'il travaille dans la même entreprise. La barrière résiste: on parlera de préjugés de classe, de prétentions à la culture, d'aspirations à l'existence bourgeoise, de refus du réel. Ne cherchons pas à juger, contentons-nous d'observer: la plupart des employés -et avec eux beaucoup d'intellectuels sans travail, beaucoup de petits bourgeois- détestaient le marxisme qui leur annonçait leur ruine, leur proclamait la fatalité de leur écrasement et ne leur montrait de voie de salut que dans une action commune avec le prolétariat, action dont ils ne voulaient pas parce qu'ils n'acceptaient pas la condition de prolétaire.
    Et il faudrait répéter des réflexions du même ordre, vagues, incertaines tant qu'on voudra, mais vérifiées par l'expérience, à propos des petits commerçants, des représentants de commerce, de beaucoup d'artisans. Les protestations contre les grands magasins, la haute banque, la finance juive, le capitalisme monopolisateur, la rationalisation excessive, tous ces refus de l'économie actuelle exprimaient la révolte de ceux qui s'en prenaient à telle ou telle forme du capitalisme, non au capitalisme en tant que tel. Au contraire, le prolétaire formé par le marxisme avait pris l'habitude de combattre le capitalisme en lui-même, et non tel ou tel de ses représentants. Le boutiquier voit dans le patron juif du grand magasin ou dans le financier international la cause personnelle de ses malheurs. Il haïssait le méchant capitaliste, haine plus redoutable encore que la haine souvent impersonnelle du marxiste
    ." (p.38-39)

    "Pourquoi les paysans en Allemagne ont-ils été au national-socialisme plutôt qu'au socialisme ou au communisme ? D'abord parce que la propagande hitlérienne était infiniment plus adroite et plus puissante. Mais aussi et surtout parce que les orateurs nazis promettaient et pouvaient promettre la suppression du joug de l'intérêt, sans la faire dépendre d'un bouleversement social. Les socialistes, au contraire, ne le pouvaient pas: puisqu'ils participaient au pouvoir, une telle démagogie leur était interdite. Les communistes promettaient la libération, mais pour après la révolution. Or, la question des dettes à cette époque était décisive dans les campagnes, peut-être au même degré que la revalorisation des produits agricoles. Pendant les années de prospérité en effet, les paysans avaient contracté des emprunts considérables pour améliorer leur production et la crise avait précipité la chute des cours au point que les prix de vente couvraient souvent à peine les frais." (p.39)

    "La crise, en créant une classe nouvelle, celle des chômeurs, accentuait encore la désunion ouvrière." (p.40)

    "Aux élections de 1928, les hitlériens n'obtenaient pas un million de suffrages, en 1930, ils en obtenaient plus de six. Entre ces deux dates, la politique française n'a commis aucun acte de nature à expliquer ce revirement. C'est la crise qui a rendu les masses accessibles à la propagande hitlérienne. Et de cette crise (même de l'intensité particulière de la crise allemande), la politique allemande est aussi responsable que les réparations." (p.42)

    "Les masses étaient soulevées par une foi collective de nature religieuse." (p.43)

    "Le national-socialisme se fondait d'abord sur la critique du libéralisme et du marxisme." (p.44)

    "Cette idéologie est celle qui convient à des masses qui veulent que leur sort soit transformé, sans que soit bouleversée la structure économique." (p.45)

    "Les jeunes gens, surtout les militants (mais aussi les ralliés de la onzième heure et même ceux qui sont venus au secours de la victoire) ont en grand nombre trouvé un emploi dans l'administration du parti ou dans quelqu'une des nombreuses administrations nouvelles. Dans la lutte des générations, l'accession aux places joue un rôle décisif. Sur ce point au moins, la prise du pouvoir n'a pas été inutile." (p.48)

    "On a transformé aussi des chômeurs, surtout les jeunes, en travailleurs des camps du travail. [...] Mais qui ne sait aussi que la vie des camps de travail ressemble fort à ce que nous appelons "vie des camps". Le service du travail est lui aussi synthèse d'intentions économiques, sociales et militaires." (p.49)

    "Comment a-t-on réussi à faire reprendre l'économie, à obtenir une diminution de près de 50% du nombre des chômeurs ? [...] Il est impossible de mettre en douter l'amélioration de la situation, mais encore une fois on peut se demander si le réarmement n'en est pas le facteur essentiel." (p.49)

    "Si on entend par socialisme un régime où les différences de classe sont supprimées ou du moins réduites, aucun régime n'est aussi peu socialiste que le national-socialisme. Non seulement on y proclame la nécessité de donner libre jeu à l'initiative individuelle, non seulement on maintient et renforce l'autorité de l'employeur qui devient "führer", mais encore on ne touche pas à la répartition des profits. Les salaires des ouvriers ont, depuis 1933, plutôt baissé. En dépit de l'augmentation du nombre des travailleurs, le chiffre des revenus ouvriers avait, en 1933, à peine augmenté. Stables en valeur nominale, les salaires ont baissé en 1934 et 35, étant donné la hausse des prix. Il y a bien une loi (4 décembre 1934) qui réserve à l'Etat les bénéfices au-dessus d'un certain pourcentage (6%), mais il est si facile de la tourner, les grandes entreprises industrielles n'ont jamais été si prospère que depuis le nouveau régime. Autorité, propriété, bénéfices, tout reste aux capitalistes. Où est le socialisme ?" (p.51)

    "La propagande communiste secrète, en dépit des persécutions, en dépit d'une répression impitoyable, dure toujours. Cependant, n'imaginons pas les ouvriers soumis par la terreur à un régime qu'ils détestent. Ils n'ont pas tant à regretter, ils ne sont pas tous sensibles à la perte de la liberté." (p.52)

    "Hitler reste le maître, mais il a besoin de la Reichswehr." (p.52)

    "Comment ne pas observer cette préparation intense, systématique: accumulation de stocks, effort pour se suffire à soi-même en ce qui concerne l'approvisionnement, les matières premières, etc. Et surtout, à quoi tend cette exaltation nationale, à quoi cette concentration du pouvoir et de l'économie, à quoi cette politique financière et économique ?" (p.53)
    -Raymond Aron, Une Révolution antiprolétarienne. Idéologie et réalité du National-socialisme, in Inventaires. La crise sociale et les idéologies nationales, Paris, Alcan, 1936. Repris dans Raymond Aron, Penser la liberté, penser la démocratie, Gallimard, coll. Quarto, 2005, 1815 pages.

    "1. La constitution de nouvelles élites dirigeantes est le fait fondamental des régimes totalitaires (allemand et italien). -Élites violentes, composées de demi-intellectuels ou d'aventuriers, cyniques, efficaces, spontanément machiavéliques. Institution et diplomatie sont au service de la volonté de puissance de ces élites: autorité tyrannique à l'intérieur, expansion sans limites à l'extérieur." (p.57)

    "5. Les régimes totalitaires sont authentiquement révolutionnaires, les démocraties essentiellement conservatrices. -Ceux-là, qui se donnent pour défenseurs de la culture contre le bolchevisme, ont institué en Europe un état de guerre permanent ; derrière la façade bureaucratique, ils ont détruit les fondements moraux et sociaux de l'ordre ancien. Rien n'est donc plus étrange, à cet égard, que la sympathie que leur ont si longtemps manifestée les conservateurs de France et d'Angleterre.

    6. Les succès techniques des régimes totalitaires dans l'ordre économique, politique, militaire, sont indiscutables, de même que sont indiscutables les vertus passives de leurs fidèles. Les démocraties ne peuvent se justifier en se bornant à invoquer des valeurs que leurs adversaires méprisent, elles doivent se montrer capables des vertus dont les régimes totalitaires revendiquent le monopole. Malheureusement, les mouvements antifascistes, jusqu'à présent, ont aggravé les défauts, politiques et moraux, des démocraties, défauts qui fournissent les meilleurs arguments en faveur des tyrannies." (p.58)

    "Plus les "bourgeoisies" des pays démocratiques, par crainte de la révolution sociale, laissent aux élites des pays totalitaires des succès qui renforcent l'autorité de celles-ci, plus ces élites refoulent les élites anciennes qui opposaient la dernière résistance aux aventures de politique étrangère. Le meilleur argument du chancelier Hitler dans ses démêlés avec la Reischwehr ou le grand capitalisme, c'est précisément que toutes ses initiatives, si invraisemblables ou audacieuses qu'elles eussent pu paraître au point de départ, ont finalement réussi." (p.61-62)

    "Le pouvoir a été donné à Mussolini et à Hitler par une combinaison des anciennes classes dirigeantes et l'élite nouvelle. Il est très vrai qu'au point de départ les anciennes classes dirigeantes s'imaginaient simplement qu'elles utiliseraient les nouvelles élites pendant le temps nécessaire pour liquider les troubles sociaux." (p.62)

    "Dans l'ordre politique, c'est pour l'Allemagne un phénomène nouveau, et je crois important, que des chefs recrutés dans les milieux populaires puissent prendre le pas sur les représentants des vieilles classes dirigeantes. La suppression du sens de l'autorité légitime, du respect pour la vieille aristocratie, la transformation des rapports humains qui, dans certaines parties de l'Allemagne, pouvaient être encore de nature féodale, tout cela équivaut à une révolution, qui entraînera de lointaines conséquences. Ce que n'avait pu faire un demi-siècle de social-démocratie, je pense que six ans de régime national-socialiste ont réussi à le faire, c'est-à-dire à éliminer le respect pour les prestiges traditionnels." (p.62)

    "On a conservé les entrepreneurs, mais on a supprimé ce qui est la justification de l'entrepreneur capitaliste, à savoir l'initiative. Dans l'Allemagne actuelle, dominée par le système du plan, les propriétaires des moyens de production sont la plupart du temps encore les anciens propriétaires, mais ils ont perdu presque toute initiative, toute faculté de décider et de choisir. Si l'entrepreneur est devenu l'équivalent d'un fonctionnaire, la substitution d'un authentique fonctionnaire à un chef d'entreprise devient aisée." (p.63)

    "Tous le monde sait que les grands succès de Mussolini sont postérieurs de six mois à l'avortement des mouvements ouvriers ; tous le monde sait également que, dans l'Allemagne antérieure à l'hitlérisme, il y avait moins de 5 millions de voix communistes sur plus de 33 millions d'électeurs. Donc, il ne semble pas que les conditions d'une révolution communiste eussent été réalisées ni en Italie, ni en Allemagne. Mais l'opposition au régime communiste est un admirable procédé de propagande, à l'intérieur et à l'extérieur." (p.63)

    "Il ne faut pas croire que les difficultés financières soient telles qu'elles menacent les fondements du système. Rien n'est plus absurde que d'en attendre l'écroulement d'un régime économique, quel qu'il soit, en particulier du régime national-socialiste." (p.65)

    "Face à des régimes qui déclarent que la force est la seule raison, face à des régimes qui affirment qu'ils sont héroïques et que les démocraties sont lâches, il me paraît dérisoire de parler perpétuellement de pacifisme, ce qui revient à enfoncer davantage dans l'esprit des dirigeants fascistes l'opinion qu'effectivement les démocraties sont décadentes.
    Quand on parle à des gens qui font profession de mépriser la paix, il faut dire que, si l'on aime la paix, ce n'est pas par lâcheté. Il est ridicule d'opposer à des régimes fondés sur le travail des régimes fondés sur le loisir. Il est grotesque de croire qu'on résiste aux canons par le beurre ou à l'effort par le repos.
    Quand les régimes totalitaires les menacent, les régimes démocratiques doivent répondre qu'ils sont capables d'être aussi héroïques qu'eux et aussi travailleurs ; et voilà ce qui signifie dans ma pensée, être capable des mêmes vertus
    ." (p.67)

    "Les peuples mêmes qui vivent en démocratie, au moins en France, ne croient plus trop à la valeur du régime sous lequel ils vivent. Une large partie de l'opinion de ce pays souhaite un autre régime." (p.67-68)

    "La condition nécessaire pour que les régimes démocratiques puissent vivre, c'est de reconstituer une élite dirigeante qui ne soit ni cynique ni lâche, qui ait du courage politique sans tomber dans le machiavélisme pur et simple. Il faut donc une élite dirigeante qui ait confiance en elle-même et qui ait le sens de sa propre mission." (p.70)

    "Avec la meilleure foi du monde, les masses appellent de leurs vœux des mesures exactement contraires à leurs intérêts véritables." (p.70)

    "Pour sauver un héritage, il faut être capable de le conquérir à nouveau." (p.71)

    "Sorel suggère que la volonté de résoudre les problèmes sociaux par la discussion est une preuve de bassesse, de pacifisme bourgeois. A ses yeux, le socialiste démocrate, qui va au Parlement dans l'espoir d'arranger les choses légalement, est un être méprisable, alors que celui qui se bat et affirme qu'il n'y a pas d'accord possible, est un être admirable." (p.76)

    "Dans l'ordre de l'histoire, si on entend survivre, il faut consentir aux moyens efficaces, et on ne résiste aux armes que par les armes." (p.77)

    "Je n'hésiterai pas à vous dire à nouveau des choses pénibles et des choses attristantes, parce que je les crois vraies." (p.82)

    "Pour le régime parlementaire, tel qu'il fonctionne depuis vingt ans, je ne pense pas qu'on puisse soulever l'enthousiasme de personne." (p.85)

    "Si le capitalisme est le régime qui fonctionne par la liberté des prix sur le marché, il n'y a rien de moins capitaliste que le régime allemand." (p.89)
    -Raymond Aron, Etats démocratiques et Etats totalitaires, communication présentée devant la Société française de philosophie, le 17 juin 1939 ; publiée dans le Bulletin de la Société française de philosophie, 40e année, n°2, avril-mai 1946. Repris dans Raymond Aron, Penser la liberté, penser la démocratie, Gallimard, coll. Quarto, 2005, 1815 pages.

    -Raymond Aron, L'Homme contre les tyrans, Gallimard, 1946. Repris dans Raymond Aron, Penser la liberté, penser la démocratie, Gallimard, coll. Quarto, 2005, 1815 pages.



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    Re: Raymond Aron, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Mer 7 Déc - 17:16

    "Pour un livre de plus [...] sur des évènements encore trop proche pour que l'interprétation atteigne à la sérénité de la science [...] ?" (p.11)

    "Pendant des semaines, l'opinion parisienne, comme saisie par la démarche idéologique, semblait unanime dans le culte de cette "admirable jeunesse" et de cette révolution qui n'en était pas une." (p.11)

    "Comment le pays retrouverait-il son équilibre après l'ébranlement des organisations et des hiérarchies ? Comment l'économie parviendra-t-elle a digérer les hausses de salaires et les réductions d'horaires ? La forme que le Général de Gaulle donnera à l'idée de participation s'inspirera-t-elle des conceptions de M. Capitant ? Si ces conceptions l'emportent, le chef de l'Etat accomplira un nouvel exploit historique. Ayant donné l'indépendance à l'Algérie grâce aux voix des partisans de l'Algérie française, il consacrerait la ruine de l'entreprise privée en s'appuyant sur la majorité conservatrice des électeurs." (p.11-12)

    "Faisant le pari que l'économie surmontera le choc des semaines de mai-juin, pari raisonnable tant les appareils de production manifestent de souplesse et de résistance lorsque les événements les mettent au défi." (p.12)

    "L'Université constitue un corps autonome dans la nation. Les bruits du dehors y parviennent étouffés. L'autonomie revendiquée et déjà à demi obtenue risque d'ajouter encore à la réclusion de la corporation universitaire, derrière les portes fermées et des fenêtres bouchées. La défaite du P.S.U. aux élections n'entraîne pas, dans les facultés, la victoire des "conservateurs" ou des "traditionnels", d'autant plus que la révolution a, semble-t-il, révélé à tant de conservateurs les passions révolutionnaires qui sommeillaient leur âme, que la voie du retour au passé ou de la restauration leur demeure, au moins pour quelque temps, interdite." (p.12)

    "Ce petit livre, entretiens dans la première partie, recueil d'articles publiés dans le Figaro dans la seconde, appartient à la littérature de combat, comme la Tragédie Algérienne. Livre d'humeur, il n'a pas la prétention de dire la vérité ou le sens de l'événement, il a pour objectif de le démystifier, de le désacraliser. Il me suffit d'ouvrir le livre publié par la même maison d(édition dans une autre collection pour me définir à moi-même mon but, pour prendre conscience de l'irréductible opposition des tempéraments.
    Claude Lefort, auquel j'étais lié, depuis des années, par une amitié que je crois sincère des deux parts, décrit avec bonheur (au deux sens du terme) l'assassinat de l'Université libérale par le mouvement du 22 mars
    ." (p.12-13)

    "Disloquer le bloc social de l'Université sans savoir quel bloc reconstruire ou afin de disloquer la société tout entière, c'est nihilisme d'esthète ou mieux c'est l'irruption de barbares, inconscients de leur barbarie." (p.13)

    "La révolution devant laquelle se pâment d'ex-marxistes, depuis longtemps révoltés contre le stalinisme ou le soviétisme, aurait pu but de supprimer le clivage entre dirigeants et dirigés, hiérarchies et masses. L'effondrement de la hiérarchie universitaire leur semble annonciatrice et symbolique de l'effondrement de toutes les hiérarchies puisque, dans l'Université, étudiants et enseignants se distinguent à la fois par l'âge et par le savoir et que, de ce fait même, la hiérarchie prend un caractère inévitable et rationnel.
    Pourquoi des hommes cultivés et intelligents ne peuvent-ils pas résister à ce qui me paraît délire
    ?" (p.14)

    "Les ouvriers ne savaient pas ce que signifiaient l'usine aux ouvriers (en dehors du pouvoir du parti communiste) et, au bout de cinq semaines, les orateurs de la Sorbonne et de Censier ne savaient pas encore ce que signifierait le Pouvoir étudiant." (p.15)

    "Les jeunes ouvriers, si les troubles de mai aggravent le chômage, constitueront des troupes de choc au service d'une révolution tout aussi incapable qu'en mai dernier de ne laisser d'autre alternative que celle des staliniens repentis et des colonels malgré eux." (p.15)

    "Je n'exclue pas plus la libéralisation progressive, partielle des régimes soviétiques que le perfectionnement, à la fois rationnel et humain, des organisations, dans l'Université et les entreprises, en France et dans tous les pays de capitalisme libéral. Ce qu'Edgar Morin et Claude Lefort redoutent, c'est une réforme qui favoriserait l'intégration d'une Université moins anachronique dans la société industrielle que des bourgeois, jeunes ou moins jeunes, baptisent aujourd'hui société de consommation. Ce qu'ils craignent, je l'espère, parce que toutes les autres éventualités me paraissent pires. [...] L'état de nature, durant les quelque jours du carnaval révolutionnaire, ne manque pas de charme. Il devient rapidement plus insupportable que n'importe quel ordre." (p.15)

    "Ce livre ne répond pas aux questions les plus graves." (p.15)

    "D'innombrables familles ont été déchirées, dans les milieux de la bourgeoisie: les pères et les fils se rencontrent et, bien loin de se comprendre, ils découvrent qu'ils ne parlent pas la même langue." (p.15-16)

    "L'amour a perdu de son mystère et de sa poésie avec la liberté des mœurs." (p.16)

    "La société de consommation devient le monstre à combattre pour ceux-là mêmes qui en possèdent les bienfaits.
    Certes, le métier n'offre pas à des millions d'individus une raison de vivre ; ni la production ni la consommation ne donnent un sens à l'existence
    ." (p.16)

    "Aujourd'hui, au début de juillet 1968." (p.17)

    "En 1957, quand j'ai écrit La Tragédie Algérienne, quand j'ai évoqué l'indépendance de l'Algérie, aboutissement probable et d'ailleurs, sous certaines conditions, presque souhaitable de la guerre d'Algérie, j'ai été attaqué, même par un hebdomadaire de gauche: pas de chance, quoi que je fasse, je subis les assauts des professionnels de la gauche. Selon cet hebdomadaire, j'exprimais le défaitisme capitaliste." (p.25)

    "Je ne connais pas d'épisode de l'histoire de France qui me donne au même degré le sentiment de l'irrationnel, je vais avec vous essayer d'expliquer cet irrationnel, mais, sur le moment, celui-ci me mettait hors de moi, en raison de la disproportion entre les griefs légitimes contre le régime gaulliste que je n'aime pas, entre des revendications universitaires que je considère comme légitimes et cette sorte de décomposition soudaine de la société française." (p.27)

    "Je n'ai jamais, autant que possible, exclu l'espérance si je puis dire ; on ne peut vivre des périodes pareilles sans s'abandonner, de temps à autre, à l'illusion ou au rêve que le pire n'est pas toujours certain." (p.29)

    "Un des phénomènes qui m'a le plus frappé, c'est le marathon de palabres. Les étudiants parisiens, français ont parlé, parlé, pendant près de cinq semaines. [...] Ils y ont trouvé une joie extrême, ce qui me suggère une idée que confirment toutes les études sociologiques: les étudiants français, en particulier à Paris, constituent une foule solitaire. Nombre d'entre eux souffrent de la solitude, de l'absence de vie communautaire. Pas seulement de l'absence de contacts avec les professeurs lointains -ce qui est souvent vrais- mais aussi d'absence de contacts avec leurs camarades. Et certaines études montrent que des étudiants, venus de la province, ont fait des années d'études à la Sorbonne sans vraiment appartenir à aucun groupe, sans avoir un cercle d'amis. Cette espèce de fraternité juvénile dans une communauté semi-délinquante, c'est la surcompensation de la solitude dans laquelle vivent ordinairement les étudiants français." (p.31)

    "Dans une période où tout le monde déraisonne, il faut bien que quelqu'un ait le courage de rappeler les évidences impopulaires." (p.32)

    "Bien entendu, si un phénomène de cet ordre à pu se produire, il a nécessairement des causes profondes. Mais ces causes profondes appartiennent à l'ordre affectif, à l'ordre émotionnel. Au lieu de prendre au sérieux ce que les acteurs disent, il faut comprendre ce qu'ils ressentent." (p.32)

    "Le carnaval n'a rien à voir avec la construction d'une société nouvelle." (p.33)

    "La conjoncture politique était dominée par une alliance limitée et non écrite entre le Parti communiste et le gouvernement. [...] Le Parti communiste préfère la politique extérieure du Général de Gaulle à celle que mènerait un gouvernement du Centre ou de la gauche modérée." (p.33-34)

    "Le Parti communiste français, en fonction de la conjoncture mondiale et de sa propre analyse de la conjoncture française, avait choisi depuis plusieurs années une tactique à moyen terme ou à long terme. D'abord, reconstituer, à la faveur du mode de scrutin uninominal à deux tours, l'unité de la gauche rompue durant la période de la guerre froide, qui serait peut-être rompue de nouveau si l'on revenait au scrutin proportionnel. Utiliser cette unité de la gauche pour sortir du ghetto et se faire reconnaître par l'ensemble de la nation comme un parti français, susceptible de jouer un rôle dans la vie politique. Cette tactique, ou cette stratégie, excluait à court terme toute tentative révolutionnaire considérée par les dirigeants du Parti communiste comme aventuriste." (p.34)

    "Puisque le Parti communiste conservait le contrôle des masses ouvrières et n'avait pas d'intentions insurrectionnelles, il s'agissait d'un psychodrame." (p.35)

    "Personne n'a pensé à l'avance les conséquences socio-biologiques des foules estudiantines, les foules de centaines de milliers de garçons et de filles parvenus à la maturité et continuant à vivre une existence d'enfant ou de demi-enfant." (p.53)

    "La vulnérabilité de la société française tient à la faiblesse des corps intermédiaires [...] une des faiblesses les plus spécifiques est la non syndicalisation de la masse des ouvriers qui laisse le champ libre aux minorités en période de crise. Dans les universités le phénomène est comparable: les professeurs non gauchistes sont en majorité non syndiqués. [...] Cette déficience générale des corps intermédiaires a permis, dans l'université et dans la classe ouvrière, à des syndicats minoritaires de jouer un rôle spectaculaire." (p.39)

    "[Les parents] trouvaient le spectacle piquant, partagés entre l'admiration pour leurs enfants (le culte de la jeunesse est une manière pour les adultes de se donner l'illusion qu'ils n'ont pas vieilli) et la crainte des conséquences sociales. [...] Quand on est arrivé à la quasi-grève générale l'opinion s'est retournée ; après les accords de Grenelle et leur refus par les ouvriers, tous les responsables de l'économie française ont mesuré la catastrophe économique." (p.41)

    "Il n'y a pas d'autre fondement moral à l'Université que la tolérance réciproque des enseignants et la discipline volontaire des étudiants. Il n'y a plus d'enseignement supérieur si les étudiants utilisent l'université comme foyer d'agitation politique." (p.44)

    "A l'intérieur des nations, les idéologies structurées et traditionnelles comme le soviétisme ou le libéralisme, sont en déclin, mais la contrepartie de cet affaiblissement, c'est un rajeunissement d'idéologies pré-marxistes du type proudhonien et libertaire et, d'autre part, une espèce de culte de la violence. Au cours de ces dernières années dans la littérature, dans la philosophie, dans le cinéma, fleurissait une philosophie de l'absurde sous une nouvelle forme, philosophie de l'absurde qui, au lieu de déboucher, soit sur le pro-soviétisme du Sartre des années 50, soit sur le moralisme du Camus des années 50, débouchait sur le guévarisme, la guérilla expression de l'attitude virile et de l'attitude révolutionnaire." (p.46)

    "Les vrais révolutionnaires de la période de mai juraient par la démocratie directe, en un certain sens plus anti-soviétiques qu'anti-capitalistes. Cependant ils se réclament du marxisme, ce qui est un paradoxe car on voit mal comment une société planifiée pourrait être moins bureaucratique qu'une société de capitalisme semi-libéral." (p.47)

    "J'entends par révolution universitaire la tentative d'un certain nombre d'étudiants, encouragés et suivis par des enseignants, non pas seulement de discuter ensemble des réformes souhaitables, mais de mettre en place, selon une technique proprement insurrectionnelle, des organismes nouveaux de gestion. [...] Les étudiants et une fraction des professeurs ont, par des procédés non légaux, prétendu mettre en place une nouvelle organisation de fait à laquelle certains d'entre eux sont attachés, et dont ils espèrent obtenir la consécration par les pouvoirs publics." (p.51-52)

    "L'université de Paris, par ses défauts monstrueux, représente une caricature de notre système. 130 000 étudiants, même si nombre d'entre eux n'étudient pas réellement, concentrés dans une grande ville, dépassent la densité tolérable. Je rappellerai, après d'autres, les travaux des biologistes ; nous savons que les rats et beaucoup d'autres animaux, à partir d'une densité excessive dans un espace donné, manifestent tous les signes de dérèglement que nous rattachons, dans le domaine humain, à la névrose. Les étudiants français, en particulier ceux de Paris, souffrent d'une névrose de surpopulation, concentration d'un trop grand nombre dans un espace trop étroit." (p.54)

    "Au fur et à mesure qu'augmentait le nombre des étudiants, s'aggravait l'angoisse du manque de débouchés. L'université recevait de plus en plus d'étudiants tout en refusant de songer aux emplois qu'ils pourraient trouver. [...] La formation donné ne répond pas aux exigences de l'économie." (p.55)

    "Tous les observateurs des révolutions, Tocqueville, Pareto et les autres, savaient que l'élément le plus révolutionnaire n'est pas l'élément situé tout à fait en bas de la hiérarchie mais l'élément intermédiaire, celui qui s'est élevé déjà assez haut pour voir l'espace qu'il doit encore franchir avant d'arriver au sommet." (p.59-60)

    "L'auto-enseignement par les étudiants en groupe dont chacun ne sait presque rien ne me paraît pas une méthode pédagogique d'un mérite incontestable." (p.61)

    "Les universités, dans tous les pays du monde, inclinent à la conservation. Conservatrices parce qu'elles sont pour fonction de transmettre à la fois des connaissances et un type d'homme, un idéal." (p.62)

    "La notion même des privilèges des professeurs ne va pas sans équivoque. Si le professeur a une compétence par rapport à ses étudiants, il ne doit pas abandonner une autorité qui équivaut à l'exercice d'une fonction nécessaire. Un journaliste de l'Humanité écrivait récemment: la relation d'enseignement est par essence inégalitaire." (p.65)

    "Les étudiants qui siégeaient aux A. G. appartenaient aux minorités activistes. Toutes ces assemblées présentaient un caractère illégal. Les professeurs ou les doyens qui reconnaissaient la légalité de ces assemblées violaient la loi et, par conséquent, se conduisaient en révolutionnaires." (p.66)

    "Le pouvoir étudiant, pouvoir de ceux qui s'instruisent gratuitement sur ceux qui gagnent leur vie en enseignant, consacrerait l'autorité de ceux qui ne savent et qui avouent leur ignorance puisqu'ils viennent apprendre.
    En revanche, si le but du pouvoir étudiant est de politiser l'Université et d'utiliser la politisation de l'Université afin de bouleverser la société, tout devient clair: il s'agit d'une machine de guerre pour détruire l'Université en tant que lieu d'enseignement et, à la faveur de cette destruction, s'attaquer à l'ordre social tout entier. Il reste à savoir si un Etat, même libéral, poussera le libéralisme jusqu'à tolérer, de la part de ses fonctionnaires, une telle entreprise.
    ." (p.67)

    "Chacun de nous est probablement partial à sa façon, mais aussi longtemps que tous se réclamaient de l'éthique de l'université libérale, presque tous se croyaient obligés de résister à la tentation de la partialité. Le jour où les enseignants souscriront à la doctrine de la politisation, toute limite à la partialité s'effacera, et l'Université sera morte. [...] Les universités des pays socialistes, dans l'Europe de l'Est, sont en voie de dépolitisation: dépolitisation radicale pour tous les enseignements de sciences naturelles, physique, mathématique, biologie. Le stalinisme appartient au passé, Einstein ou la génétique n'ont plus rien à voir avec le matérialisme dialectique, personne n'oserait plus condamner la théorie de la relativité sous prétexte d'idéalisme ou la génétique en la qualifiant de science bourgeoise. [...] Or, en France, nous observons une tendance inverse. [...] Cette dégradation morale équivaut à une catastrophe nationale." (p.68-69)

    "La relation d'enseignement n'a guère de sens dès lors que l'on postule l'égalité du savoir." (p.70)

    "Je crains que les étudiants soient déçus par l'exercice du pouvoir conquis, qu'ils découvrent la frustration, la perte de temps par la participation aux assemblées. [...] On a trop souvent confondu la gestion ou la cogestion des facultés avec la revendication positive d'un meilleur contact entre les étudiants et les professeurs." (p.72)

    "Que le fils du P.D.G. fasse gratuitement ses études en faculté, répond, paraît-il, aux exigences de la démocratie. Je professe une conception différente de la démocratie. Peut-on revenir sur le principe de la gratuité ? Je l'espère sans le croire [...] Pour partie, les relations tendues entre étudiants et enseignants sont imputables au fait que les professeurs d'enseignement supérieur procèdent à la sélection par l'intermédiaire des examens annuels. [...] La sélection à l'entrée de l'université soustrait les enseignants du supérieur à l'obligation de la sélection par l'échec aux examens." (p.72-73)

    "Le problème [...] c'est, d'une façon ou d'une autre, de ramener le nombre des étudiants au volume des ressources disponibles. De toutes les solutions concevables la pire est de maintenir la disproportion entre le nombre des étudiants que l'on accepte et le volume des ressources en locaux, enseignants et crédits que la nation est disposée à consacrer à l'enseignement supérieur. Tant que cette disproportion ne sera pas éliminée, l'Université française demeurera entre la vie et la mort." (p.75)

    "[Bourdieu] a eu le mérite scientifique d'analyser avec plus de finesse les mécanismes socio-scolaires mais, simultanément, il a pris grand soin de s'exprimer de manière telle que des faits, en eux-mêmes incontestables, n'excluent pas une interprétation politico-idéologique. [...] Il a non affirmé mais suggéré qu'une autre pédagogie permettrait d'éliminer les inégalités scolaires, imputables aux inégalités sociales, suggéré également que les réformateurs devraient se donner pour objectif prioritaire la réduction des handicaps sociaux -ce qui constitue une opinion parfaitement légitime mais non une vérité scientifique.
    Enfin, il a toujours laissé le choix à ses lecteurs entre deux interprétation de sa critique universitaire: souhaite-t-il que tous puissent accéder à la culture savante ou juge-t-il sévèrement cette culture elle-même, au moins sous la forme que lui donnent les universitaires traditionnels et les enseignants "charismatiques" (parmi lesquels il figure, à coup sûr, avec un éclat exceptionnel) ?
    " (p.79-80)

    "Vous savez mon goût excessif des parallèles historiques ; chacune des crises révolutionnaires françaises du XIXème siècle a été suivie, après la phase des barricades ou des illusions lyriques, par un retour en force du parti de l'ordre." (p.85)

    "La révolution de mai, dans l'Université, se dressait contre l'Université elle-même plus que contre le Général de Gaulle. La généralisation de la grève, elle encore, visait la société plus que le Général de Gaulle personnellement, bien que ce dernier ait été aussi mis en cause. En bref, Le mouvement de mai demeurait si indéterminé dans ses objectifs, dans ses idéologies, dans ses ambitions, que beaucoup de Français, après coup, pouvaient, à tort ou à raison, considérer que la Bastille à détruire ne se confondait ni avec un homme ni avec des institutions mais avec une essence métaphysique baptisée société de consommation." (p.86)

    "La complexité de la coopération nécessaire au fonctionnement d'une société moderne facilitent aux minorités l'action paralysante. Mais, d'un autre côté, la plupart des hommes simples ont conscience que leur condition d'existence dépend de cette coopération de tous. Dans une période d'excitation révolutionnaire, ils rêvent de changer le monde, mais une fois cette période passée, ils savent bien que pour partir en vacances, pour recevoir une paye à la fin de la semaine, pour acheter une automobile, pour que leurs enfants puissent faire des études, il faut que ce système de production continue à fonctionner, système qui exige évidemment une hiérarchie techno-bureaucratique dont il n'est pas impossible de modifier le style mais qu'aucune révolution n'éliminera." (p.89)

    "Il ne faudrait pas éliminer de notre analyse, comme beaucoup de commentateurs ont tendance à le faire, la situation économique dans laquelle se trouvait la France. [...] Le gouvernement gaulliste de M. Pompidou, depuis la crise inflationniste de 1962-63 avait adopté une politique qui ne mérite pas d'être appelée déflationniste mais qui visait au ralentissement à la fois de la hausse des prix et de l'expansion, afin de rendre compétitive l'économie française. La politique choisie en 62-63, qui devait agir lentement, qui s'accompagnait du contrôle des prix, a prolongé le ralentissement de la croissance, à un moment où le gouvernement souhaitait les mutations en profondeurs des structures (concentration). [...] Dans le pays tout entier s'était répandue une crainte du chômage que la France ne connaissait plus depuis 1945. [...] Le nombre supposé de chômeurs se situait entre 400.000 et 500.000. [...] Tels sont donc les faits majeurs de la conjoncture économique dans laquelle a explosé la crise de mai: compression du mouvement des salaires, accentuation des inégalités, poches de chômage, crainte du chômage, crainte ressentie par les jeunes mais aussi dans certains milieux bourgeois." (p.90-92)

    "Ce qu'il y a peut-être de plus original dans la révolution de mai, c'est la part qu'y a prise une certaine bourgeoisie.
    Dans l'Université, les éléments les plus actifs furent souvent des révolutionnaires venus du XVIème arrondissement, ou des assistants ou maîtres-assistants, petite bourgeoisie d'une grande bourgeoisie, plutôt que prolétariat d'une bourgeoisie ; dans les entreprises industrielles, souvent des cadres se sont sentis dans une position fausse entre des ouvriers qui revendiquaient une augmentation de salaires et une direction qui ne les associait pas à la gestion. Là, j'aperçois une revendication chargée de signification authentique, qui n'a rien à voir avec la commune estudiantine et qui constitue, si je puis dire, le contenu moderne de la révolte apparemment libertaire. [...] Au cours du mois de mai, les événements ont favorisé la confusion entre l'anarcho-syndicalisme ou l'autogestion, utopie du XIXème siècle et l'assouplissement des organisations, exigence conjointe de la rationalité et de l'humanisation de la société industrielle. Cette révolution a donc été à la fois anachronique et futuriste: anachronique dans le rêve de la commune, de "l'usine aux travailleurs", ou du Pouvoir étudiant, futuriste en dépit d'un langage utopique dans la mesure où elle se dresse contre la sclérose des structures organisationnelles, contre un autoritarisme qui ne se veut pas fondé sur le savoir ou la compétence mais sur un droit inconditionnel, injustifié.
    " (p.94)

    "Tout gouvernement, dans un pays démocratique doit chercher une conciliation entre les exigences de la rationalité et les revendications des groupes particuliers, frappés par les conséquences de celle-ci." (p.96)

    "Les interprètes résistent mal à la tentation de discerner la raison derrière l'irrationnel, une volonté maîtrisant le chaos." (p.98)

    "Je ne crois pas [...] à l'interprétation des troubles de mai par une conspiration." (p.98)

    "En tant qu'observateur, je souhaite la social-démocratisation du Parti communiste, car la France n'aura de régime stabilisé et moderne que le jour où le Parti communiste sera devenu un parti socialiste acceptant de représenter les intérêts ouvriers et d'inciter aux réformes, sans lien étroit avec l'Union soviétique, sans volonté d'introduire en France un modèle de société industrielle que la nation refuse." (p.101-102)

    "M. Pompidou abandonne-t-il volontiers à d'autres le soin d'appliquer les idées de M. Capitant sur la participation?" (p.106)

    "Une des conséquences fâcheuses de la crise de mai, c'est que l'éventualité d'un renversement du pouvoir légal par l'émeute revient, une fois de plus, dans le champ des possibilités, dans l'horizon politique des acteurs." (p.107-108)

    "La loi que les enragés mettaient en question, c'est la loi d'airain de l'oligarchie." (p.108)

    "Aucun ordre économique, politique ou social n'est apparu au jour qui se différencie à la fois du modèle soviétique et du modèle occidental." (p.109)

    "Même la démocratie athénienne qui à l'époque de sa grandeur ne comptait qu'une quarantaine de milliers de citoyens, ne pratiquait pas intégralement la démocratie directe. On ne conçoit même pas que la faculté des lettres de Paris, avec quelques dizaines de milliers d'étudiants, ou une entreprise comme Renault, avec quelques dizaines de milliers d'ouvriers, puisse s'organiser dans le style de l'autogestion ou de la démocratie directe." (p.114)

    "Toutes les sociétés connues, à quelque type qu'elles appartiennent, en dehors des phases d'illusion lyrique, se stabilisent dans une stratification et une hiérarchie qu'aucune jusqu'à présent n'est parvenue à supprimer." (p.117)

    "Dans les familles et, en particulier, dans les familles bourgeoises, jamais aucune jeunesse n'a bénéficié d'autant de liberté que celle qui vient de se révolter." (p.121)

    "La philosophie de l'association et de la participation reflète les idées sociales en faveur dans la bourgeoisie catholique du Nord, au début du XXème siècle. De cette philosophie à des institutions, le passage demeure hérissé d'obstacles. [...] Comment soustraire aux entreprises industrielles, dont les marges bénéficiaires sont étroites, une part substantielle de leurs profits, bruts ou nets, sans freiner leur développement ?" (p.125)

    "Le Général de Gaulle qui n'aime ni les parlements ni le dialogue va imposer partout le dialogue et la représentation ; or, s'il est une institution par nature contraire à l'esprit du parlementarisme, c'est bien l'entreprise." (p.126)

    "Reste à savoir si les différentes méthodes envisagées pour soumettre soit le choix soit les décisions du chef d'entreprise à des assemblées représentant des ouvriers ou les cadres, constitueraient un facteur favorable à la qualité du choix, à l'efficacité de la gestion, susciterait un sentiment de participation parmi les employés. Je ne réponds de manière catégorique à aucune de ces questions. J'éprouve des doutes." (p.127)

    "Quel que soit le niveau des salaires, en dépit de tous les avantages sociaux accordés, un certain style d'autorité n'est plus accepté. Et il faut s'en féliciter." (p.128)

    "Demain peut-être, si le Général de Gaulle le veut, et il y trouverait à coup sûr un sombre plaisir, une loi achèvera la ruine de l'entreprise libre que M. Mendès-France, moins ignorant de l'économie, aurait épargnée dans l'intérêt national." (p.130)

    "Si la France doit rester un pays de démocratie libérale, épargné par les explosions et par la guerre civile, il faudra non seulement que le parti hégémonique maîtrise et domine sa victoire, mais qu'il change de style, de manière d'agir." (p.131)

    "Une civilisation sans religion, avec une Eglise qui s'interroge et parfois se renie, privée des valeurs de la patrie et de la tradition, entre peut-être dans la phase ultime qui précède la mort." (p.134)

    "Je continue de voir dans les événements de mai une péripétie triste de l'histoire de France, dont personne n'est sorti grandi et n'a de motif valable de tirer quelque fierté." (p.135)

    "J'ai toujours critiqué volontiers les gouvernements français de telle sorte qu'on ne saurait m'accuser ni de conformisme, ni de servilité à l'égard du Pouvoir, mais la fonction critique devient nihilisme lorsqu'elle dénonce la société globalement sans aucune représentation d'une autre société, lorsqu'elle prêche le culte de la violence pure." (p.136)

    "L'intelligentsia des années 60 avait pour dieu non plus le Sartre de l'après-guerre, mais un mélange de Lévi-Strauss, Foucault, Althusser et Lacan. Ils passaient tous quatre pour structuralistes bien qu'ils le fussent en des sens différents. [...] Au cours de cette période de mai, la scientificité s'est évanouie et, en revanche, le culte de l'action, de la révolution culturelle s'est épanoui sous diverses formes: Sartre et la Raison dialectique, le groupe en fusion, la foule révolutionnaire ont pris leur revanche sur les structures." (p.136)

    "Les Français, en matière politique et sociale, continuent d'aimer les idées abstraites plus que les faits. Ils compensent par des rêves égalitaires et anarchistes la rigidité de leurs organisations." (p.147)

    "Les jeunes bourgeois, élevés par des parents indifférents ou indulgents, libérés de tous les tabous sexuels, patriotiques ou traditionnels, qui obtiennent sans peine et sans mauvaise conscience des biens offerts par la société de consommation dénoncent la civilisation matérielle dont le plus grand nombre, travailleurs ou petits bourgeois, souhaitent à leur tour, obtenir les bienfaits." (p.148)

    "L'ennui, la difficulté de vivre ne sont pas guéris par les ordinateurs ; par la participation aux assemblées universitaires non plus ; par le syndicat d'entreprise non plus." (p.149)
    -Raymond Aron, La Révolution introuvable. Réflexions sur les événements de mai, Paris, Fayard, 1968, 187 pages.


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    Re: Raymond Aron, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 2 Oct - 21:02

    "
    -Raymond Aron, Démocratie et totalitarisme, Éditions Gallimard, 1965, repris dans Penser la liberté, penser la démocratie, Gallimard, coll. Quarto, 2005, 1815 pages, pp.1219-1464.



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    Re: Raymond Aron, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 9 Oct - 13:16

    "If I detest ideological fa­naticism, I like little better the indifference which sometimes succeeds it. Those who have dreamed of a radical revolution find it hard to accustom themselves to the loss of their hope. They refuse to distinguish among regimes from the moment none of them is transfigured by the hope of a radiant future. Therefore, skepticism is perhaps for the addict an indispen­sable phase of withdrawal; it is not, however, the cure. The addict is cured only on the day when he is capable of faith without illusion.
    “The man who no longer expects miraculous changes either from a revolution or an economic plan is not obliged to resign himself to the unjustifiable.”
    Let the reader make no mistake. Ten years ago, I thought it necessary to fight ideological fanaticism. Tomorrow it will perhaps be indifference which seems to me to be feared. The fanatic, animated by hate, seems to me terrifying. A self-satisfied mankind fills me with horror.
    " (XV-XVI)
    -Raymond Aron, préface à la version anglaise de L'Opium des intellectuels, The Norton Library, 1962 (1955 pour la première édition française), 324 pages.



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