L'Hydre et l'Académie

    Paul Veynes, Y a-t-il eu un impérialisme romain ?

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    Johnathan R. Razorback
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    Paul Veynes, Y a-t-il eu un impérialisme romain ?

    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 11 Nov - 23:01

    http://www.persee.fr/doc/mefr_0223-5102_1975_num_87_2_1034

    "Les Romains prétendent avoir l'empire du monde: ils savent bien pourtant qu'il existe des Parthes, des Indiens et des Chinois et que la terre est un globe dont ils savent à peu près les dimensions exactes ; Thucydide (I, 1, 2) dit que la guerre du Péloponnèse concerna la majeure partie de l'humanité: il sait bien, pourtant, que ce n'est pas littéralement vrai, et de loin. Il faut donc que le mot de "monde" ou "humanité" ait deux sens. Quand je parle de "monde", tantôt je me représente vraiment la terre en sa rondeur, l'humanité en sa totalité, comme je me représente vraiment la terre en sa rondeur, l'humanité en sa totalité, comme si je tenais le disque entier de la terre par ses bords: appelons cela la vision universaliste ; elle est intellectuellement vraie et affectivement pauvre: elle est abstraite. Tantôt je procède, non de façon centripète, mais de façon centrifuge: je pars du point de l'univers où je suis situé et je jette les yeux à l'horizon: j'y vois beaucoup moins loin, je me fais une idée fausse de l'étendue réelle du monde, mais qu'importe ? Je ne vois pas au-delà de l'horizon, ou plutôt je ne vois même pas que je ne vois pas: j'ignore mon ignorance de l'au-delà et je peux croire que ce que je vois est tout. Et surtout, ce que je vois est pour moi tout ce qui compte: affectivement et vitalement, ce qui m'entoure, ce dont je suis par définition le centre et qui se déplace autour de moi avec moi, ce qui est dans le rayon d'action de mes intérêts et de mes possibilités, est ce qui compte le plus pour moi. Appelons cela la vision oikouménique. Quand les Romains se disent maîtres du monde entier, c'est faux du point de vue universaliste, mais c'est vrai du point de vue oikouménique. Du point de vue universaliste, la découverte de l'Amérique, le débarquement sur la Lune ou l'idée que l'histoire a commencé il y a deux millions d'années, et non pas il y a quatre mille ans, sont d'énormes bouleversement des conceptions ; mais oikouméniquement, cela n'a fait ni chaud, ni froid aux contemporains de Christophe Colomb, de Boucher de Perthes et de la NASA. L'ethnocentrisme est un cas particulier de l'oikouménisme. [...] L'homme connu dans la vision universaliste, c'est l'homme abstrait des philosophes, il n'a ni patrie, ni logis [...] Telle est l'humanité vue de Sirius, de façon universaliste. La vision oikouménique, elle, est ethnocentrique: le peuple qui est le mien et les peuples voisins sont plus réels que ceux qui sont situés au delà de mon horizon moral et à l'existence desquels je pense à peine ; ces peuples ne comptent pas: je "tue le mandarin" sans scrupule. Ma religion a beau, du point de vue de Sirius, n'avoir triomphé que sur un septième du globe, cela ne me trouble guère, car ce septième est celui que j'habite, c'est mon horizon ; l'idée universaliste que les six autres septièmes sont païens m'est intellectuellement présente, mais me laisse froid. Cet horizon d'humanité qui m'entoure et qui compte plus que tout le reste a pour centre moi-même et mon peuple ; les Chinois l'appelaient Empire du milieu, les Grecs oikouménè et les Romains orbis terrarum ("orbis" ne veut pas dire "le disque plat de la terre", mais "le cercle de l'horizon qui m'entoure")."
    -Paul Vayne, Y a-t-il eu un impérialisme romain ?, Mélanges de l'Ecole française de Rome. Antiquité, Année 1975, Volume 87, Numéro 2, pp. 793-855, note 1 p.803-804)


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.


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