L'Hydre et l'Académie

    Maurice Joly, Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu

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    Johnathan R. Razorback
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    Maurice Joly, Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu

    Message par Johnathan R. Razorback le Jeu 22 Sep - 19:36

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Maurice_Joly

    https://beq.ebooksgratuits.com/Philosophie/Joly-dialogue.pdf

    "On ne demandera pas quelle est la main qui a tracé ces pages : une œuvre comme celle-ci est en quelque sorte impersonnelle. Elle répond à un appel de la conscience ; tout le monde l’a conçue, elle est exécutée, l’auteur s’efface, car il n’est que le rédacteur d’une pensée qui est dans le sens général, il n’est qu’un complice plus ou moins obscur de la coalition du bien." (p. Cool

    "[Machiavel]: Qu’importe la mort pour ceux qui ont vécu par la pensée, puisque la pensée ne meurt pas ? Je ne connais pas, quant à moi, de condition plus tolérable que celle qui nous est faite ici jusqu’au jour du jugement dernier. Être délivré des soins et des soucis de la vie matérielle, vivre dans le domaine de la raison pure, pouvoir s’entretenir avec les grands hommes qui ont rempli l’univers du bruit de leur nom ; suivre de loin les révolutions des États, la chute et la transformation des empires, méditer sur leurs constitutions nouvelles, sur les changements apportés dans les mœurs et dans les idées des peuples de l’Europe, sur les progrès de leur civilisation, dans la politique, dans les arts, dans l’industrie, comme dans la sphère des idées philosophiques, quel théâtre pour la pensée ! Que de sujets d’étonnement ! que de points de vue nouveaux ! Que de révélations inouïes ! Que de merveilles, s’il faut en croire les ombres qui descendent ici ! La mort est pour nous comme une retraite profonde où nous achevons de recueillir les leçons de l’histoire et les titres de l’humanité." (p.11-12)

    "[Machiavel] : Ce livre m’a fait une renommée fatale, je le sais : il m’a rendu responsable de toutes les tyrannies ; il m’a attiré la malédiction des peuples qui ont personnifié en moi leur haine pour le despotisme ; il a empoisonné mes derniers jours, et la réprobation de la postérité semble m’avoir suivi jusqu’ici. Qu’ai-je fait pourtant ? Pendant quinze ans j’ai servi ma patrie qui était une République ; j’ai conspiré pour son indépendance, et je l’ai défendue sans relâche contre Louis XII, contre les Espagnols, contre Jules II, contre Borgia lui-même qui, sans moi, l’eût étouffée. Je l’ai protégée contre les intrigues sanglantes qui se croisaient dans tous les sens autour d’elle, combattant par la diplomatie comme un autre eût combattu par l’épée ; traitant, négociant, nouant ou rompant les fils suivant les intérêts de la République, qui se trouvait alors écrasée entre les grandes puissances, et que la guerre ballottait comme un esquif. Et ce n’était pas un gouvernement oppresseur ou autocratique que nous soutenions à Florence ; c’étaient des institutions populaires. Étais-je de ceux que l’on a vus changer avec la fortune ? Les bourreaux des Médicis ont su me trouver après la chute de Soderini. Élevé avec la liberté, j’ai succombé avec elle ; j’ai vécu dans la proscription sans que le regard d’un prince daignât se tourner vers moi. Je suis mort pauvre et oublié. Voilà ma vie, et voilà les crimes qui m’ont valu l’ingratitude de ma patrie, la haine de la postérité." (p.13-14)

    "[Machiavel]: Les hommes aspirent tous à la domination, et il n’en est point qui ne fût oppresseur, s’il le pouvait ; tous ou presque tous sont prêts à sacrifier les droits d’autrui à leurs intérêts.
    Qui contient entre eux ces animaux dévorants qu’on appelle les hommes ? À l’origine des sociétés, c’est la force brutale et sans frein ; plus tard, c’est la loi, c’est-à-dire encore la force, réglée par des formes
    ." (p.19)

    "[Montesquieu]: Vous êtes né, Machiavel, sur les limites du moyen-âge, et vous avez vu, avec la renaissance des arts, s’ouvrir l’aurore des temps modernes ; mais la société au milieu de laquelle vous avez vécu, était, permettez-moi de le dire, encore tout empreinte des errements de la barbarie ; l’Europe était un tournoi. Les idées de guerre, de domination et de conquête remplissaient la tête des hommes d’État et des princes. La force était tout alors, le droit fort peu de chose, j’en conviens ; les royaumes étaient comme la proie des conquérants ; à l’intérieur des États, les souverains luttaient contre les grands vassaux ; les grands vassaux écrasaient les cités. Au milieu de l’anarchie féodale qui mettait toute l’Europe en armes, les peuples foulés aux pieds s’étaient habitués à regarder les princes et les grands comme des divinités fatales, auxquelles le genre humain était livré. Vous êtes venu dans ces temps pleins de tumulte, mais aussi pleins de grandeur. Vous avez vu des capitaines intrépides, des hommes de fer, des génies audacieux ; et ce monde, rempli de sombres beautés dans son désordre, vous est apparu comme il apparaîtrait à un artiste dont l’imagination serait plus frappée que le sens moral ; c’est là ce qui, à mes yeux, explique le Traité du Prince, et vous n’étiez pas si loin de la vérité que vous voulez bien le dire, lorsque tout à l’heure, par une feinte italienne, il vous plaisait, pour me sonder, de l’attribuer à un caprice de diplomate. Mais, depuis vous, le monde a marché ; les peuples se regardent aujourd’hui comme les arbitres de leurs destinées : ils ont, en fait comme en droit, détruit les privilèges, détruit l’aristocratie ; ils ont établi un principe qui serait bien nouveau pour vous, descendant du marquis Hugo : ils ont établi le principe de l’égalité ; ils ne voient plus dans ceux qui les gouvernent que des mandataires ; ils ont réalisé le principe de l’égalité par des lois civiles que rien ne pourrait leur arracher. Ils tiennent à ces lois comme à leur sang, parce qu’elles ont coûté, en effet, bien du sang à leurs ancêtres." (p.43-45)

    "[Machiavel]: Croyez-vous que les pouvoirs resteront longtemps dans les limites constitutionnelles que vous leur avez assignées, et qu’ils ne parviendront pas à les franchir ?" (p.57)

    "[Machiavel]: De la lassitude des idées et du choc des révolutions sont sorties des sociétés froides et désabusées qui sont arrivées à l’indifférence en politique comme en religion, qui n’ont plus d’autre stimulant que les jouissances matérielles, qui ne vivent plus que par l’intérêt, qui n’ont d’autre culte que l’or [...] Croyez-vous que ce soit par amour de la liberté en elle-même que les classes inférieures essayent de monter à l’assaut du pouvoir ? C’est par haine de ceux qui possèdent ; au fond, c’est pour leur arracher leurs richesses, instrument des jouissances qu’ils envient.
    Ceux qui possèdent implorent de tous les côtés un bras énergique, un pouvoir fort ; ils ne lui demandent qu’une chose, c’est de protéger l’État contre des agitations auxquelles sa constitution débile ne pourrait résister, de leur donner à eux-mêmes la sécurité nécessaire pour qu’ils puissent jouir et faire leurs affaires.
    " (p.69-70)

    "[Machiavel]: La puissance des doctrines auxquelles est attaché mon nom, c’est qu’elles s’accommodent à tous les temps et à toutes les situations." (p.98)

    "[Machiavel]: Dans tous les temps, les peuples comme les hommes se sont payés de mots. Les apparences leur suffisent presque toujours ; ils n’en demandent pas plus." (p.99)

    "[Machiavel]: Dans vos sociétés si belles, si bien ordonnées, à la place des monarques absolus, vous avez mis un monstre qui s’appelle l’État, nouveau Briarée dont les bras s’étendent partout, organisme colossal de tyrannie à l’ombre duquel le despotisme renaîtra toujours. Eh bien, sous l’invocation de l’État, rien ne sera plus facile que de consommer l’œuvre occulte dont je vous parlais tout à l’heure, et les moyens d’action les plus puissants peut-être seront précisément ceux que l’on aura le talent d’emprunter à ce même régime industriel qui fait votre admiration." (p.102)

    "[Machiavel]: Comme Pisistrate, comme César, comme Néron même ; je m’appuierai sur le peuple ; c’est l’a b c de tout usurpateur. C’est là la puissance aveugle qui donnera le moyen de tout faire impunément, c’est là l’autorité, c’est là le nom qui couvrira tout. Le peuple en effet se soucie bien de vos fictions légales et de vos garanties constitutionnelles !" (p.116)

    "[Machiavel]: L’usurpateur d’un État est dans une situation analogue à celle d’un conquérant. Il est condamné à tout renouveler, à dissoudre l’État, à détruire la cité, à changer la face des mœurs.
    C’est là le but, mais dans les temps actuels il n’y faut tendre que par des voies obliques, des moyens détournés, des combinaisons habiles, et, autant que possible, exemptes de violence. Je ne détruirai donc pas directement les institutions, mais je les toucherai une à une par un trait de main inaperçu qui en dérangera le mécanisme. Ainsi je toucherai tour à tour à l’organisation judiciaire, au suffrage, à la presse, à la liberté individuelle, à l’enseignement.
    Par-dessus les lois primitives je ferai passer toute une législation nouvelle qui, sans abroger expressément l’ancienne, la masquera d’abord, puis bientôt l’effacera complètement
    ." (p.117-118)

    "[Machiavel]: Dans vos sociétés si profondément relâchées, où l’individu ne vit plus que dans la sphère de son égoïsme et de ses intérêts matériels, interrogez le plus grand nombre, et vous verrez si, de tous côtés, on ne vous répond pas : Que me fait la politique ? que m’importe la liberté ? Est-ce que tous les gouvernements ne sont pas les mêmes ?" (p.130)

    "[Machiavel]: Tout se peut faire en politique, à la condition de flatter les préjugés publics et de garder du respect pour les apparences." (p.141)

    "[Machiavel]: Tous les gouvernements libres ou absolus, républicains ou monarchiques, sont aux prises avec les mêmes difficultés ; ils sont obligés, dans les moments de crise, de recourir à des lois de rigueur dont les unes restent, dont les autres s’affaiblissent après les nécessités qui les ont vues naître. On doit faire usage des unes et des autres ; à l’égard des dernières, on rappelle qu’elles n’ont pas été explicitement abrogées, que c’étaient des lois parfaitement sages, que le retour des abus qu’elles prévenaient rend leur application nécessaire. De cette manière le gouvernement ne paraît faire, ce qui sera souvent vrai, qu’un acte de bonne administration." (p.226)

    "[Machiavel]: Le droit qui se fait obéir est toujours le droit du plus fort ; je ne connais pas d’exception à cette règle." (p.245)

    "[Machiavel]: Je ne sais pas trop pourquoi il vous plaît de faire du prêtre un apôtre de liberté. Je n’ai jamais vu cela, ni dans les temps anciens, ni dans les temps modernes ; j’ai toujours trouvé dans le sacerdoce un appui naturel du pouvoir absolu." (p.272-273)

    "[Machiavel]: Ne vous indignez pas, monsieur de Montesquieu ; dans l’Esprit des lois, vous m’avez appelé grand homme.

    [Montesquieu]: Vous me le faites expier chèrement ; c’est pour ma punition que je vous écoute. Passez le plus vite que vous pourrez sur tant de détails sinistres.
    " (p.285)

    "[Machiavel]: Hélas, pour ceux qui ont manié le pouvoir, c’est un phénomène étonnant que la facilité avec laquelle les hommes se font les délateurs les uns des autres. Ce qui est plus étonnant encore, c’est la faculté d’observation et d’analyse qui se développe chez ceux qui font état de la police politique ; vous n’avez aucune idée de leurs ruses, de leurs déguisements, de leurs instincts, de la passion qu’ils apportent dans leurs recherches, de leur patience, de leur impénétrabilité ; il y a des hommes de tous les rangs qui font ce métier, comment vous dirai-je ? par une sorte d’amour de l’art.

    [Montesquieu]: Ah ! tirez le rideau.

    [Machiavel]: Oui, car il y a là, dans les bas-fonds du pouvoir, des secrets qui terrifient le regard
    ." (p.288)

    "[Machiavel]: L’un de mes principes les plus essentiels est de m’accommoder aux temps." (p.323)

    "[Machiavel]: Vous refusez de m’entendre, vous êtes vaincu ; vous, vos principes, votre école et votre siècle." (p.380)

    "[Machiavel]: Un des plus grands talents de l’homme d’État consiste à s’approprier les conseils qu’il entend autour de lui." (p.405)

    "[Machiavel]: Ce que je viens de vous décrire, cet ensemble de choses monstrueuses devant lesquelles l’esprit recule épouvanté, cette oeuvre que l’enfer même pouvait seul accomplir, tout cela est fait, tout cela existe, tout cela prospère à la face du soleil, à l’heure qu’il est, sur un point de ce globe que nous avons quitté." (p.436)
    -Maurice Joly, Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, La Bibliothèque électronique du Québec, Collection Philosophie, Volume 14 : version 1.0, 473 pages.  (première édition: Bruxelles, A. Mertens et fils, 1864).


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