L'Hydre et l'Académie

    C. B. Macpherson, La théorie politique de l'individualisme possessif

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    Johnathan R. Razorback
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    C. B. Macpherson, La théorie politique de l'individualisme possessif

    Message par Johnathan R. Razorback le Jeu 22 Sep - 16:34

    "[Le XVIIème siècle anglais] est en effet l'époque où, à travers une lutte prolongée au Parlement, une guerre civile, une série d'expériences républicaines, une restauration de la monarchie et, enfin, une révolution constitutionnelle, se sont élaborés tous les principes qui, plus tard, allaient servir de fondements à la démocratie libérale. Qu'ils aient connu, au XVIIème siècle, des fortunes diverses, ne saurait dissimuler l'importance de la croyance nouvelle à la valeur et aux droits de l'individu, qui a tout à la fois nourri la lutte pratique et inspiré ses justifications théoriques.
    L'individualisme du XVIIème a sapé la tradition chrétienne de la loi naturelle. On peut le déplorer ou se féliciter de voir, grâce à lui, s'ouvrir de nouvelles perspectives de liberté et de progrès, mais on ne peut en contester l'importance. De même, il est indéniable que l'individualisme a profondément marqué toute la tradition libérale ultérieure. En tant que principe fondamental, il date au moins de Hobbes
    ." (p.15-16)

    "Ce que nous entendons ici par interprétation historique n'a rien à voir avec les intentions d'un auteur. Interpréter historiquement une œuvre, c'est étudier historiquement le contenu probable des présupposés non énoncés ou confusément formulés qu'une théorie recèle ou implique nécessairement. Nous ne voyons pas pourquoi ce type de recherche n'aurait pas droit de cité en philosophie." (p.35)

    "L'état de nature chez Hobbes est une hypothèse logique et non historique: on l'admet généralement. C'est "une déduction faite à partir des passions" ; il évoque "le genre de vie là où n'existe aucune puissance commune à craindre". Hobbes ne prétend pas que l'Etat imparfaitement souverain qui existe résulte d'un accord conclu jadis entre des hommes placés dans l'état de nature. Bien au contraire. Il pense que cet état de nature n'a jamais existé d'une façon générale dans le monde entier (bien qu'il croie en voir quelque chose d'approchant chez "les sauvages de nombreux endroits de l'Amérique") ; et il affirme clairement que la plupart des Etats souverains existants n'ont pas pour origine un contrat mais la conquête: "les Etats sont rares, dont les commencements peuvent, en conséquence, être justifiés". Il ne prétend pas non plus qu'un Etat parfait, totalement souverain, ne puisse être institué que par un accord conclu dans l'état de nature. Cela n'aurait pas eu grand sens: il écrit en effet pour convaincre des hommes qui vivent dans des Etats partiellement souverains (c'est-à-dire, par définition, tout le contraire de l'état de nature), qu'ils peuvent et doivent reconnaître une totale obligation envers leur souverain et passer, de la sorte, dans un Etat pleinement souverain." (p.44)

    "On a souvent considéré, semble-t-il, que, puisque l'état de nature n'est pas une hypothèse historique, il doit s'agir d'une hypothèse logique que Hobbes n'a pu énoncer qu'en faisant abstraction de la nature sociale de l'homme, acquise historiquement. Puisqu'il est admis qu'il n'est pas question chez Hobbes de l'homme primitif, c'est donc de l'homme naturel qu'il parle par opposition à l'homme civilisé. Mais cette conclusion ne résiste pas à l'analyse. L'état de nature est pour Hobbes une condition logique préalable à l'établissement d'une société civile parfaite, c'est-à-dire pleinement souveraine ; la conclusion qu'il tire de l'état de nature, c'est la nécessité pour tous les hommes de renoncer à l'Etat imparfait qu'ils connaissent à l'époque, et d'admettre à sa place un Etat pleinement souverain. C'est même ce qui lui permet de mettre à profit ce qu'il sait de la nature historiquement déterminée de l'homme dans les sociétés civiles existantes pour en déduire l'état de nature. Sa "déduction faite à partir des passions" peut dès lors être tirée de l'examen des passions des hommes tels qu'ils existent réellement, tels qu'ils ont été façonnés par un mode de vie civilisé. L'état de nature définit la conduite virtuelle que les hommes, tels qu'ils sont aujourd'hui, avec leurs désirs d'hommes civilisés, adopteraient si l'on n'assurait plus (même imparfaitement comme dans la société du XVIIème) le respect de la loi et des contrats. Pour y arriver, Hobbes a fait abstraction de la loi, mais nullement de la conduite et des désirs acquis par les hommes vivant en société." (p.46-47)

    "L'état de nature chez Hobbes, c'est l'état social actuel moins son souverain imparfait." (p.49)

    "Les hommes menacés de sombrer dans l'état de guerre en l'absence d'un pouvoir commun sont des êtres civilisés, qui ont le désir civilisé d'une vie confortable, et des goûts civilisés qui leur permettent d'éprouver le sentiment de leur supériorité: du même coup, il sera impossible de considérer l'état de nature chez Hobbes comme une évocation de l'homme primitif ou de l'homme abstrait." (p.58)

    "[Hobbes] emprunte à Galilée sa méthode analytico-synthétique qu'il admire tant: or, cette méthode consiste à décomposer la société existante en ses éléments premiers et à en opérer ensuite la synthèse logique." (p.60)

    "On risque moins de trahir ses intentions si l'on considère le désir d'accroître son pouvoir et d'assurer sa préséance, qui lui paraît caractériser tous les hommes vivant en société (et dans l'état de nature également), comme un désir inné chez certains, comme un comportement acquis chez d'autres." (p.83)

    "Dans l'état de nature règne une lutte permanente de tous contre tous. Pour démontrer, comme Hobbes essaie de le faire dans son analyse de l'estimation et de l'honneur, que la même chose se produit dans la société, il faut s'appuyer sur un autre présupposé, d'ordre social celui-là. Il faut postuler, au minimum, un modèle de société qui permette à chacun de violer les pouvoirs naturels de tous, et dans laquelle chacun puisse constamment chercher à s'approprier une partie des pouvoirs d'autrui.
    Aucune société ne saurait tolérer que cela se fasse par la violence individuelle, car si une telle violence régnait constamment entre tous les individus qui la composent, il n'y aurait pas de société, en tout cas pas de société civilisée. Or Hobbes découvre que l'effort constant pour accroître son pouvoir sur autrui constitue le comportement réel des hommes qui vivent dans des sociétés civilisées. Sa description du marché du pouvoir, son analyse de l'estimation et de l'honneur, qu'il rattache au pouvoir, s'appliquent aux sociétés de son temps. Les multiples façons de priser ou de mépriser qui permettent à l'homme de manifester, de confirmer ou d'acquérir valeur et pouvoir, Hobbes les analyse dans le contexte de la société civile, même s'il en attribue aussi certaines à l'état de nature: les unes sont, dit-il "naturelles, et elles le sont aussi bien dans le cadre de l'Etat qu'en l'absence d'Etat", les autres ne se rencontrent (et ne sont concevables) que dans les Etats constitués. Puisque ce comportement nécessaire est, pour Hobbes, le comportement d'hommes vivant en société, il faut de toute évidence qu'il présuppose un type de société offrant aux hommes des moyens pacifiques, non violents, d'accroître constamment, et sans détruire la société, leur pouvoir sur autrui
    ." (p.84-85)

    "Par "société de marché généralisé", nous entendons une société où, contrairement à ce qui se passe dans celles qui se fondent sur la coutume ou le statut, il n'existe pas de répartition autoritaire du travail et des récompenses, et où, à l'opposé de ce qui se produit dans une société de producteurs indépendants n'échangeant sur le marché que leurs produits, il existe, à côté du marché des produits, un marché du travail. S'il fallait donner un critère unique de la société de marché généralisé, nous dirions que le travail y est une marchandise: l'énergie d'un individu et ses aptitudes lui appartiennent en propre, mais au lieu d'être considérées comme parties intégrantes de sa personne, elles sont tenues pour des biens qu'il possède et dont, par conséquent, il est libre de disposer à sa guise, notamment en les cédant à autrui contre paiement. C'est pour souligner ce trait distinctif que nous avons employé, pour désigner ce modèle, l'expression "société de marché généralisé".
    p.88.
    -C. B. Macpherson, La théorie politique de l'individualisme possessif, Gallimard, coll. Folio essais, 2004 (1962 pour la première édition anglaise), 606 pages.


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