L'Hydre et l'Académie

    Christophe Darmangeat, Le marxisme et l’origine de l’oppression des femmes : une nécessaire réactualisation

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    Johnathan R. Razorback
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    Christophe Darmangeat, Le marxisme et l’origine de l’oppression des femmes : une nécessaire réactualisation

    Message par Johnathan R. Razorback le Mer 21 Sep - 20:55

    http://agone.org/revueagone/agone43/enligne/1/index.html#debut-chapitre

    "Le « matriarcat » au sens strict, c’est-à-dire une société dans laquelle ce seraient les femmes qui dirigeraient, n’a jamais été observé nulle part – et aucun indice archéologique ne plaide davantage en faveur de son existence passée."

    "On ne peut pas dater l’apparition de la subordination des femmes. Celle-ci n’est pas née avec une transformation sociale identifiée telle que la formation des classes sociales, ou même le développement des inégalités économiques. Aussi loin qu’on remonte, dans tous les types d’économie observés, y compris celles qui méritent le plus le qualificatif de « communisme primitif », on trouve des sociétés où les femmes sont clairement placées en position d’infériorité. On remarque néanmoins que l’oppression des femmes n’atteint dans aucune des sociétés matériellement égalitaires le degré qui est le sien dans bon nombre de sociétés économiquement différenciées. L’apparition des inégalités économiques, si elle n’a pas créé l’oppression des femmes, a donc pu l’aggraver, parfois considérablement ;

    2. la participation des femmes aux travaux productifs apparaît partout comme une condition nécessaire, quoique non suffisante, d’une position sociale plus favorable pour elles ; ce qu’on peut également formuler en disant que, quel que soit le niveau de développement économique et social, la condition des femmes est invariablement défavorable lorsqu’elles participent peu aux travaux productifs ;

    3. si du point de vue des rapports entre les sexes, et quel que soit leur niveau de développement technique, les sociétés présentent une grande diversité, certains de leurs caractères s’avèrent remarquablement constants. En particulier, il apparaît que, sur tous les continents et à tous les degrés du développement social, ce sont les hommes qui détiennent l’essentiel, quand ce n’est pas la totalité, des fonctions politiques et militaires.

    En eux-mêmes, ces points ne constituent qu’une synthèse des matériaux ethnographiques, une simple description et non une explication. Celle-ci doit être recherchée du côté des modalités de la division sexuelle du travail ; là gît l’élément fondamental qui permet de rendre compte des rapports entre les sexes à la fois dans ce qu’ils possèdent de contingent et de général
    ."

    "La division sexuelle du travail est un trait universel et majeur des sociétés primitives. La question de ses causes est sans doute une des plus ­difficiles et des moins résolues qui soient. Sur ce point, les paléontologues avouent leur ignorance, confessant qu’on est aujourd’hui incapable de dire à quelle époque a surgi ce trait qui est peut-être le plus distinctif de l’espèce humaine. Mais si son origine se perd dans la nuit des temps, et si la manière dont elle répartit les tâches masculines et féminines s’avère très variable d’un peuple à l’autre, la division sexuelle du travail est partout marquée par deux caractéristiques essentielles : d’une part, sa prépondérance sur tout autre critère dans la répartition des tâches ; d’autre part, le monopole masculin de la chasse au gros gibier et du maniement des armes les plus létales, monopole partout justifié par un rigoureux système de croyances magico-religieuses.

    C’est précisément ce monopole qui se situe au fondement des rapports entre les sexes. Son universalité explique aussi bien ces sociétés où les hommes exercent une domination totale sur les femmes que celles où règne un équilibre dans lequel les femmes contrebalancent les positions-clés détenues par les hommes sans parvenir à empiéter sur elles. Ces positions-clés, ce sont les fonctions militaires et politiques qui, formalisées ou non, sont toujours totalement ou principalement entre les mains masculines
    ."

    "Peut-être parce que le mythe du « bon sauvage » a la peau dure, nous sommes souvent enclins à imaginer que l’égalité socio-économique va de pair avec le pacifisme et que les conflits armés ne sont apparus qu’avec les inégalités de richesse, voire avec l’État. C’est là une idée qui a été amplement démentie par toutes les observations ethnologiques et archéologiques : pour la plupart, sinon la totalité de ces peuples, la sécurisation des rapports avec leurs voisins était une préoccupation permanente, et la circulation des femmes en constituait un moyen privilégié."

    "Partout, ce sont les hommes qui se sont attribué l’essentiel ou la totalité des fonctions politiques, n’en concédant le plus souvent aux femmes que la portion congrue. Partout, les hommes ont bénéficié là d’un point d’appui qui a pu leur permettre de soumettre les plus faibles – les femmes ou d’autres hommes – afin de s’approprier les bénéfices de leur travail ou de renforcer leur propre puissance sociale. Et c’est la raison pour laquelle nulle part on n’a vu les femmes diriger la société dans un « matriarcat » qui aurait été le miroir inversé du patriarcat."

    "La domination masculine plonge donc ses racines très loin dans le passé, bien avant l’apparition des classes sociales et de l’État, avant même l’apparition de la richesse et des inégalités : elle est le produit de la plus élémentaire des divisions du travail, celle qui répartit les tâches selon le sexe. Plus exactement, elle est le produit de la manière dont la division sexuelle du travail s’est effectuée et dont elle s’est traduite dans l’idéologie, établissant une incompatibilité plus ou moins totale entre les rôles sociaux dévolus aux femmes et l’ensemble formé par la chasse, les armes et la guerre. C’est l’attribution initiale de ces tâches qui a donné aux hommes une position stratégique, celle de la direction politique de la société. Et c’est ainsi que les femmes, sauf si elles disposaient par ailleurs de positions économiques leur permettant de contrebalancer avec plus ou moins d’efficacité ce pouvoir masculin, sont devenues à un degré ou à un autre les objets des stratégies masculines."

    "Aussi longtemps que la division du travail restait élémentaire, attribuer certaines tâches aux hommes et d’autres aux femmes apparaissait sans doute comme la manière la plus évidente et la plus adéquate d’effectuer la répartition. Mais au cours des millénaires qui ont suivi la révolution ­néolithique, la complexification de la division sociale du travail qui a accompagné les progrès considérables de la productivité et de la technique a peu à peu pénétré, en quelque sorte, les sphères dévolues à chaque sexe. Là où, auparavant, tous les individus effectuaient les mêmes travaux élémentaires et spécifiques à leur sexe, ils exerçaient désor­mais des activités de plus en plus spécialisées et différentes les unes des autres. Ainsi, à mesure qu’elle se faisait plus complexe, la division du travail contribuait à rendre objectivement le critère du sexe de plus en plus dépassé et superflu ; on pourrait d’ailleurs imaginer que celui-ci s’y soit en quelque sorte dissous. Pourtant, jusqu’à l’époque moderne, tel n’a pas été le cas. Cet apparent paradoxe s’explique simplement : pendant très longtemps, la complexification de la division du travail a emprunté les sillons initialement creusés par la répartition initiale entre les sexes, sans jamais la remettre en cause. Il y avait de plus en plus de métiers d’hommes et de plus en plus de métiers de femmes ; mais les métiers restaient des métiers d’hommes et des métiers de femmes. De ce point de vue, un pas décisif a été franchi avec le mode de production capitaliste qui, dans ce domaine comme dans bien d’autres, a joué un rôle révolutionnaire inouï. Le capitalisme est en effet le premier système économique de toute l’aventure humaine à avoir jeté les bases d’une authentique égalité des sexes, et ce, de deux manières complémentaires.

    En généralisant la forme marchandise, tant pour les produits que pour la force de travail, il est la première organisation économique à comparer objectivement, quotidiennement et sur une large échelle, le travail féminin et le travail masculin, et à les fondre sur le marché en une substance indifférenciée, le travail humain abstrait. C’est là, dans les profondeurs de sa machinerie économique, que le capitalisme a mis en œuvre les mécanismes qui sapent les bases de la division sexuelle du travail et qui préparent les conditions objectives de sa disparition future
    ."

    "La société bourgeoise est aussi la première depuis la naissance de l’humanité dans laquelle sont apparus des mouvements – à commencer par le mouvement ouvrier révolutionnaire – se donnant comme but explicite l’égalité des sexes. Selon la formule célèbre, l’humanité ne se pose que des problèmes qu’elle peut résoudre, et ce n’est pas un hasard si un tel idéal n’a pu voir le jour que sur les bases objectives ­réunies pour la première fois par le capitalisme."
    -Christophe Darmangeat, Le marxisme et l’origine de l’oppression des femmes : une nécessaire réactualisation, in Revue Agone, n°43 « Comment le genre trouble la classe », 18/06/2010.


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.


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