L'Hydre et l'Académie

    Gilbert Simondon, Entretien sur la mécanologie, avec Jean Le Moyne

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    Johnathan R. Razorback
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    Gilbert Simondon, Entretien sur la mécanologie, avec Jean Le Moyne

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 12 Mar - 22:28

    https://www.youtube.com/watch?v=VLkjI8U5PoQ

    https://www.youtube.com/watch?v=HRqy9vttW-E

    https://www.youtube.com/watch?v=kCBWTHjKvbU

    "Je voudrais aller surtout, surtout, vers quelque chose de culturel. Ce qui maintenant me préoccupe le plus, ce n'est pas une étude froide et objective -que je crois nécessaire. Une étude froide et objective des choses... Je ne veux pas faire un musée -encore que j'en reconnaisse la nécessité et l'utilité. Je voudrais surtout éveiller culturellement mes contemporains en ce qui concerne la civilisation technique, ou plutôt, les différents feuillets historiques, et les différentes étapes d'une civilisation technique. Car j'entends des grossièretés, qui me découragent. Particulièrement: l'objet technique est rendu responsable de tout, nos civilisations sont techniciennes, il n'y a pas assez d'âme -ou bien, la civilisation de consommation est rendu responsable des désastres de nos jours et du désagrément de vivre. Elle n'est pas tellement technicienne notre civilisation, mais quand elle l'est, elle l'est quelquefois très mal. Autrement dit, je crois bien qu'il faudrait apporter un tempérament, qu'il faudrait modifier l'idée selon laquelle nous vivons dans une civilisation qui est trop technicienne. Simplement, elle est mal technicienne. Elle est mal technicienne, parce qu'à chaque époque, il y a une espèce de pression, faite par les utilisateurs, pour que les producteurs présentent des objets ayant l'allure, ayant les caractéristiques externes, de ce qui existait à la génération précédente. On pourrait appeler ça, une hystérésis culturelle, une trainée culturelle, un retard culturel."

    "On change d'automobile dès qu'elle est démodée, et là est le mal. Le mal, c'est le fait qu'à une époque déterminée, l'objet ne soit pas connu, selon ses lignes essentiels, qui sont principalement ses lignes temporelles -ses lignes évolutives temporelles- ; ne sois connu comme il devrait l'être, par les utilisateurs -ce qui pousse d'ailleurs les producteurs, volontairement ou involontairement, à envelopper l'objet technique d'une publicité ou d'apparences qui camouflent sa réalité essentielle."

    "Entre l'homme et la chose, il y a un hiatus, une incompréhension, une espèce de guerre. Voilà ce que je crois qu'il faudrait remettre en place, une saine connaissance. [...] Replacer historiquement l'objet technique, apprendre aux utilisateurs -et aussi aux producteurs, qui quelquefois le méritent-, qu'il faut être complètement dans le présent historique, ce serait la tâche culturelle la plus importante, à laquelle je voudrais arriver."

    "Pour comprendre un objet technique et pour avoir une attitude droite et juste envers lui, il faut d'abord savoir comment il est constitué dans son essence, et avoir assisté à sa genèse -ou directement quand c'est possible, ou par l'enseignement, car il n'existe pas d'enseignements d'histoire des techniques, c'est extrêmement regrettable. Mais en plus de la Raison, en plus du concept, de la pensée et l'intelligence, il y a, au-delà du théorique, peut-être une certaine relation, à la réalité technique, qui est une relation partiellement affective et émotive, et qui ne doit pas, qui ne doit pas être non plus, l'équivalent d'une relation amoureuse ridicule. Il ne faut être ni trop passionné pour les objets techniques -ni exclusivement passionné pour un seul bien sûr-, ni d'autre part complètement indifférent envers eux, et les considérant comme des esclaves. Il faut une attitude moyenne d'amitié, de société avec eux, de fréquentation correcte, et peut-être quelque chose d'un peu ascétique, afin que l'on sache les utiliser même quand ils sont anciens, ingrats, et que l'on puisse avoir une certaine gentillesse, pour le vieil objet, qui mérite, sinon de l'attendrissement, tout au moins, des égards dus à son âge."

    "La valeur culturelle elle-même [de l'objet technique] réside dans sa rationalité."

    "Il faut être rationaliste réaliste. Croire que la Raison atteint les choses, atteint les processus physiques, et au-delà des processus physiques, la Totalité du monde. En ce sens-là, j'accepterai bien l'idée de Raison, pourvu qu'elle ne soit pas restrictive."

    "Je crois que chacun des objets techniques peut-être interprété comme ayant une intention et une attitude."

    "Nous manquons de poètes techniques."

    "La phénoménologie, c'est purement la perception et c'est terriblement dangereux, il faut aller très au fond des choses, voir la réalité."

    "On parle toujours de culture, mais la culture a rapport, bien sûr avec l'histoire -elle a aussi rapport avec ce qu'on pourrait appeler des raisons techniques, de l'utilité, de l'intelligence. Et elle a rapport enfin avec la nature ambiante. On ne fait pas l'outil avec n'importe quoi."

    "La synergie correspond au fait que dans un objet concret, il y a un caractère non autodestructif des différentes parties les unes par rapport aux autres, non seulement non-autodestructifs -il suffit qu'elles soient isolées ces différentes parties pour n'être pas destructives les unes par rapport aux autres-, mais en plus il faut qu'elles aident, c'est-à-dire que quand elles sont plurifonctionnelles, elles concourent à un même but, à la réalisation d'une même fin."

    "Il faudrait démythifié le robot et tout ce qui tourne autour du robot, c'est de la très mauvaise littérature qui fait du tort à la technique, qui fait du tort ç la manière dont la technique peut être pensée par nos contemporains."

    "Il y a a redécouvrir les capacités techniques des montagnes. [...] Il y a une vocation des véritables montagnes à être des nœuds de réseaux techniques."

    "Il y a une espèce de dialectique dans l'évolution des techniques et que l'on peut charger les techniques de faire une partie du travail culturel -non seulement elles ne sont pas anti-culturelles mais elles sont porteuses d'un ferment culturel. Or, précisément, je crois que les techniques seules dans leur développement le plus audacieux et le plus intense et le plus pur, seraient capables de faire que les lieux les plus déshérités dans le monde entier deviennent les lieux les plus privilégiés, je veux dire, les montagnes et les hautes montagnes. Une espèce d'inversion de civilisation."
    -Gilbert Simondon, Entretien sur la mécanologie, avec Jean Le Moyne, 1968.


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