L'Hydre et l'Académie

    Lautréamont, suivi de l'essai de Michel Pierssens, Éthique à Maldoror

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    Johnathan R. Razorback
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    Lautréamont, suivi de l'essai de Michel Pierssens, Éthique à Maldoror

    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 8 Juin - 11:15



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Johnathan R. Razorback
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    Re: Lautréamont, suivi de l'essai de Michel Pierssens, Éthique à Maldoror

    Message par Johnathan R. Razorback le Mar 10 Avr - 7:57

    « Il y en a qui écrivent pour rechercher les applaudissements humains, au moyen de nobles qualités du coeur que l'imagination invente ou qu'ils peuvent avoir. Moi, je fais servir mon génie à peindre les délices de la cruauté! Délices non passagères, artificielles; mais, qui ont commencé avec l'homme, finiront avec lui.  Le génie ne peut-il pas s'allier avec la cruauté dans les résolutions secrètes de la Providence? ou, parce qu'on est cruel, ne peut-on pas avoir du génie? On en verra la preuve dans mes paroles; il ne tient qu'à vous de m'écouter, si vous le voulez bien... »
    « Tempêtes, soeurs des ouragans; firmament bleuâtre, dont je n'admets pas la beauté ; mer hypocrite, image de mon coeur; terre, au sein mystérieux; habitants des sphères; univers entier; Dieu, qui l'as créé avec magnificence, c'est toi que j'invoque: montre-moi un homme qui soit bon!... Mais, que ta grâce décuple mes forces naturelles; car, au spectacle de ce monstre, je puis mourir d'étonnement: on meurt à moins. »
    « J'ignore ce que c'est que l'amitié, que l'amour (il est probable que je ne les accepterai jamais; du moins, de la part de la race humaine). »
    « Tu auras fait le mal à un être humain, et tu seras aimé du même être: c'est le bonheur le plus grand que l'on puisse concevoir. »
    « <strophe 7>     J'ai fait un pacte avec la prostitution afin de semer le désordre dans les familles. Je me rappelle la nuit qui précéda cette dangereuse liaison. Je vis devant moi un tombeau. J'entendis un ver luisant, grand comme une maison, qui me dit: « Je vais t'éclairer. Lis l'inscription. Ce n'est pas de moi que vient cet ordre suprême. » Une vaste lumière couleur de sang, à l'aspect de laquelle mes mâchoires claquèrent et mes bras tombèrent inertes, se répandit dans les airs jusqu'à l'horizon. Je m'appuyai contre une muraille en ruine, car j'allais tomber, et je lus: « Ci-gît un adolescent qui mourut poitrinaire: vous savez pourquoi. Ne priez pas pour lui. » Beaucoup d'hommes n'auraient peut-être pas eu autant de courage que moi. Pendant ce temps, une belle femme nue vint se coucher à mes pieds. Moi, à elle, avec une figure triste: « Tu peux te relever. » Je lui tendis la main avec laquelle le fratricide égorge sa soeur. Le ver luisant, à moi: « Toi, prends une pierre et tue-la. -- Pourquoi? lui dis-je. » Lui, à moi: « Prends garde à toi; le plus faible, parce que je suis le plus fort. Celle-ci s'appelle Prostitution. » Les larmes dans les yeux, la rage dans le coeur, je sentis naître en moi une force inconnue. Je pris une grosse pierre; après bien des efforts, je la soulevai avec peine jusqu'à la hauteur de ma poitrine; je la mis sur l'épaule avec les bras. Je gravis une montagne jusqu'au sommet : de là, j'écrasai le ver luisant. Sa tête s'enfonça sous le sol d'une grandeur d'homme; la pierre rebondit jusqu'à la hauteur de six églises. Elle alla retomber dans un lac, dont les eaux s'abaissèrent un instant, tournoyantes, en creusant un immense cône renversé. Le calme reparut à la surface; la lumière de sang ne brilla plus. « Hélas! hélas! s'écria la belle femme nue; qu'as-tu fait? » Moi, à elle : « Je te préfère à lui; parce que j'ai pitié des malheureux. Ce n'est pas ta faute, si la justice éternelle t'a créée. » Elle, à moi: « Un jour, les hommes me rendront justice; je ne t'en dis pas davantage. Laisse-moi partir, pour aller cacher au fond de la mer ma tristesse infinie. Il n'y a que toi et les monstres hideux qui grouillent dans ces noirs abîmes, qui ne me méprisent pas. Tu es bon. Adieu, toi qui m'as aimée! » Moi, à elle: « Adieu! Encore une fois: adieu! Je t'aimerai toujours!... Dès aujourd'hui, j'abandonne la vertu. » C'est pourquoi, ô peuples, quand vous entendrez le vent d'hiver gémir sur la mer et près de ses bords, ou au dessus des grandes villes, qui, depuis longtemps, ont pris le deuil pour moi, ou à travers les froides régions polaires, dites: « Ce n'est pas l'esprit de Dieu qui passe: ce n'est que le soupir aigu de la prostitution, uni avec les gémissements graves du Montévidéen. » Enfants, c'est moi qui vous le dis. Alors, pleins de miséricorde, agenouillez-vous; et que les hommes, plus nombreux que les poux, fassent de longues prières. »
    « Je suis fils de l'homme et de la femme, d'après ce qu'on m'a dit. Ça m'étonne... je croyais être davantage! Au reste, que m'importe d'où je viens? »
    « L’homme s'est cru beau dans tous les siècles. Moi, je suppose plutôt que l'homme ne croit à sa beauté que par amour-propre; mais, qu'il n'est pas beau réellement et qu'il s'en doute; car, pourquoi regarde-t-il la figure de son semblable avec tant de mépris? »
    « En descendant du grand au petit, chaque homme vit comme un sauvage dans sa tanière, et en sort rarement pour visiter son semblable, accroupi pareillement dans une autre tanière. La grande famille universelle des humains est une utopie digne de la logique la plus médiocre. »
    « Quel est le plus profond, le plus impénétrable des deux : l'océan ou le coeur humain? Si trente ans d'expérience de la vie peuvent jusqu'à un certain point pencher la balance vers l'une ou l'autre de ces solutions, il me sera permis de dire que, malgré la profondeur de l'océan, il ne peut pas se mettre en ligne, quant à la comparaison sur cette propriété, avec la profondeur du coeur humain. J'ai été en relation avec des hommes qui ont été vertueux. Ils mouraient à soixante ans, et chacun ne manquait pas de s'écrier : « Ils ont fait le bien sur cette terre, c'est-à-dire qu'ils ont pratiqué la charité : voilà tout, ce n'est pas malin, chacun peut en faire autant. » Qui comprendra pourquoi deux amants qui s'idolâtraient la veille, pour un mot mal interprété, s'écartent, l'un vers l'orient, l'autre vers l'occident, avec les aiguillons de la haine, de la vengeance, de l'amour et du remords, et ne se revoient plus, chacun drapé dans sa fierté solitaire. C'est un miracle qui se renouvelle chaque jour et qui n'en est pas moins miraculeux. Qui comprendra pourquoi l'on savoure non seulement les disgrâces générales de ses semblables, mais encore les particulières de ses amis les plus chers, tandis que l'on en est affligé en même temps? Un exemple incontestable pour clore la série : l'homme dit hypocritement oui et pense non. C'est pour cela que les marcassins de l'humanité ont tant de confiance les uns dans les autres et ne sont pas égoïstes. »
    « Vieil océan, tu es si puissant, que les hommes l'ont appris à leurs propres dépens. Ils ont beau employer toutes les ressources de leur génie... incapables de te dominer. Ils ont trouvé leur maître. Je dis qu'ils ont trouvé quelque chose de plus fort qu'eux. Ce quelque chose a un nom. Ce nom est : l'océan! La peur que tu leur inspires est telle, qu'ils te respectent. Malgré cela, tu fais valser leurs plus lourdes machines avec grâce, élégance et facilité [...] Je voudrais que la majesté humaine ne fût que l'incarnation du reflet de la tienne. Je demande beaucoup, et ce souhait sincère est glorieux pour toi. Ta grandeur morale, image de l'infini, est immense comme la réflexion du philosophe, comme l'amour de la femme, comme la beauté divine de l'oiseau, comme les méditations du poète. Tu es plus beau que la nuit. Réponds-moi, océan, veux-tu être mon frère? »
    « Voilà des cris que l'on entend quelquefois, dans le silence des nuits sans étoiles. Quoique nous entendions ces cris, néanmoins, celui qui les pousse n'est pas près d'ici; car, on peut entendre ces gémissements à trois lieues de distance, transportés par le vent d'une cité à une autre. On m'avait souvent parlé de ce phénomène; mais, je n'avais jamais eu l'occasion de juger par moi-même de sa véracité, Femme, tu me parlais de malheur; si malheur plus réel exista dans la longue spirale du temps, c'est le malheur de celui qui trouble maintenant le sommeil de ses semblables...
    J'entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus poignante.
    -- Plût au ciel que sa naissance ne soit pas une calamité pour son pays, qui l'a repoussé de son sein. Il va de contrée en contrée, abhorré partout. Les uns disent qu'il est accablé d'une espèce de folie originelle, depuis son enfance. D'autres croient savoir qu'il est d'une cruauté extrême et instinctive, dont il a honte lui-même, et que ses parents en sont morts de douleur. Il y en a qui prétendent qu'on l'a flétri d'un surnom dans sa jeunesse; qu'il en est resté inconsolable le reste de son existence, parce que sa dignité blessée voyait là une preuve flagrante de la méchanceté des hommes, qui se montre aux premières années, pour augmenter ensuite. Ce surnom était le vampire!
    J'entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus poignante.
    -- Ils ajoutent que, les jours, les nuits, sans trève ni repos, des cauchemars horribles lui font le saigner le sang par la bouche et les oreilles; et que des spectres s'asseoient au chevet de son lit, et lui jettent à la face, poussés malgré eux par une force inconnue, tantôt d'une voix douce, tantôt d'une voix pareille aux rugissements des combats, avec une persistance implacable, ce surnom toujours vivace, toujours hideux, et qui ne périra qu'avec l'univers. Quelques-uns même ont affirmé que l'amour l'a réduit dans cet état; ou que ces cris témoignent du repentir de quelque crime enseveli dans la nuit de son passé mystérieux. Mais le plus grand nombre pense qu'un incommensurable orgueil le torture, comme jadis Satan, et qu'il voudrait égaler Dieu...»
    « Ami, il m'est impossible d'échanger des idées avec toi. Il y a longtemps que les doux rayons de la lune font briller le marbre des tombeaux. C'est l'heure silencieuse où plus d'un être humain rêve qu'il voit apparaître des femmes enchaînées, traînant leurs linceuls, couverts de taches de sang, comme un ciel noir, d'étoiles. Celui qui dort pousse des gémissements, pareils à ceux d'un condamné à mort, jusqu'à ce qu'il se réveille, et s'aperçoive que la réalité est trois fois pire que le rêve. »
    « Que tu sois un criminel, qui n'a pas eu la précaution de laver sa main droite, avec du savon, après avoir commis son forfait, et facile à reconnaître, par l'inspection de cette main; ou un frère qui a perdu sa soeur; ou quelque monarque dépossédé, fuyant de ses royaumes, mon palais vraiment grandiose, est digne de te recevoir. Il n'a pas été construit avec du diamant et des pierres précieuses, car ce n'est qu'une pauvre chaumière, mal bâtie; mais, cette chaumière célèbre a un passé historique que le présent renouvelle et continue sans cesse. Si elle pouvait parler, elle t'étonnerait, toi, qui me parais ne t'étonner de rien. Que de fois, en même temps qu'elle, j'ai vu défiler, devant moi, les bières funéraires, contenant des os bientôt plus vermoulus que le revers de ma porte, contre laquelle je m'appuyai. Mes innombrables sujets augmentent chaque jour. Je n'ai pas besoin de faire, à des périodes fixes, aucun recensement pour m'en apercevoir. Ici, c'est comme chez les vivants; chacun paie un impôt, proportionnel à la richesse de la demeure qu'il s'est choisie; et, si quelque avare refusait de délivrer sa quote-part, j'ai ordre, en parlant à sa personne, de faire comme les huissiers : il ne manque pas de chacals et de vautours qui désireraient faire un bon repas. J'ai vu se ranger, sous les drapeaux de la mort, celui qui fut beau; celui qui, après sa vie, n'a pas enlaidi ; l'homme, la femme, le mendiant, les fils de rois; les illusions de la jeunesse, les squelettes des vieillards; le génie, la folie; la paresse, son contraire; celui qui fut faux, celui qui fut vrai; le masque de l'orgueilleux, la modestie de l'humble; le vice couronné de fleurs et l'innocence trahie. »
    « Maldoror, écoute-moi. Remarque ma figure, calme comme un miroir, et je crois avoir une intelligence égale à la tienne. Un jour, tu m'appelas le soutien de ta vie. Depuis lors, je n'ai pas démenti la confiance que tu m'avais vouée. Je ne suis qu'un simple habitant des roseaux, c'est vrai; mais, grâce à ton propre contact, ne prenant que ce qu'il y avait de beau en toi, ma raison s'est agrandie, et je puis te parler. Je suis venu vers toi, afin de te retirer de l'abîme. Ceux qui s'intitulent tes amis te regardent, frappés de consternation, chaque fois qu'ils te rencontrent, pâle et voûté, dans les théâtres, dans les places publiques, dans les églises, ou pressant, de deux cuisses nerveuses, ce cheval qui ne galope que pendant la nuit, tandis qu'il porte son maître-fantôme, enveloppé dans un long manteau noir. Abandonne ces pensées, qui rendent ton coeur vide comme un désert; elles sont plus brûlantes que le feu. Ton esprit est tellement malade que tu ne t'en aperçois pas, et que tu crois être dans ton naturel, chaque fois qu'il sort de ta bouche des paroles insensées, quoique pleines d'une infernale grandeur. Malheureux! qu'as-tu dit depuis le jour de ta naissance? O triste reste d'une intelligence immortelle, que Dieu avait créée avec tant d'amour! Tu n'as engendré que des malédictions, plus affreuses que la vue de panthères affamées! Moi, je préférerais avoir les paupières collées, mon corps manquant des jambes et des bras, avoir assassiné un homme, que ne pas être toi ! Parce que je te hais. Pourquoi avoir ce caractère qui m'étonne? De quel droit viens-tu sur cette terre, pour tourner en dérision ceux qui l'habitent, épave pourrie, ballottée par le scepticisme? Si tu ne t'y plais pas, il faut retourner dans les sphères d'où tu viens. Un habitant des cités ne doit pas résider dans les villages, pareil à un étranger. Nous savons que, dans les espaces, il existe des sphères plus spacieuses que la nôtre, et dont les esprits ont une intelligence que nous ne pouvons même pas concevoir. Eh bien, va-t'en !... retire-toi de ce sol mobile !... montre enfin ton essence divine, que tu as cachée jusqu'ici; et, le plus tôt possible, dirige ton vol ascendant vers ta sphère, que nous n'envions point, orgueilleux que tu es! car, je ne suis pas parvenu à reconnaître si tu es un homme ou plus qu'un homme! Adieu donc; n'espère plus retrouver le crapaud sur ton passage. Tu as été la cause de ma mort. Moi, je pars pour l'éternite, afin d'implorer ton pardon! »
    -Les Chants de Maldoror, Chant I, par Lautréamont.

    « En effet, j’arrache le masque à sa figure traîtresse et pleine de boue, et je fais tomber un à un, comme des boules d’ivoire sur un bassin d’argent, les mensonges sublimes avec lesquels il se trompe lui-même : il est alors compréhensible qu’il n’ordonne pas au calme d’imposer les mains sur son visage, même quand la raison disperse les ténèbres de l’orgueil. »
    « C’est qu’il aime à te faire du mal, dans la légitime persuasion que tu deviennes aussi méchant que lui, et que tu l’accompagnes dans le gouffre béant de l’enfer, quand cette heure sonnera. »
    « Ce n’est pas moi qui commence l’attaque. »
    « Oui, c’est encore beau de donner sa vie pour un être humain, et de conserver ainsi l’espérance que tous les hommes ne sont pas méchants. »
    « Les quelques passants attardés le regardent attentivement ; car, il paraît ne ressembler à aucun autre. »
    « Sont-ce des habitants de la lune ? Il y a des moments où on serait tenté de le croire ; mais, ils ressemblent plutôt à des cadavres. »
    « Seul, un jeune homme, plongé dans la rêverie, au milieu de ces personnages de pierre, paraît ressentir de la pitié pour le malheur. En faveur de l’enfant, qui croit pouvoir l’atteindre, avec ses petites jambes endolories, il n’ose pas élever la voix ; car les autres hommes lui jettent des regards de mépris et d’autorité, et il sait qu’il ne peut rien faire contre tous. »
    « Il se démène, mais en vain, dans le siècle où il a été jeté ; il sent qu’il n’y est pas à sa place, et cependant il ne peut en sortir. Prison terrible ! »
    « Ma poésie ne consistera qu’à attaquer, par tous les moyens. »
    « Ce n’est pas moi qui te servirai de guide. »
    « Il n’est pas nécessaire que tu penses au ciel ; c’est déjà assez de penser à la terre. »
    « Voyant que ta haine n’est que passive, il ne continuera pas moins de se narguer de toi, et de te causer du mal impunément. Il n’y a donc qu’un moyen de faire cesser la situation ; c’est de se débarrasser de son ennemi. »
    « Sans guerre, il n’y aurait pas de victoire. »
    « Il se mit à sourire en recevant les coups, et leur parla avec tant de sentiment, d’intelligence sur beaucoup de sciences humaines qu’il avait étudiées et qui montraient une grande instruction dans celui qui n’avait pas encore franchi le seuil de la jeunesse, et sur les destinées de l’humanité où il dévoila entière la noblesse poétique de son âme, que ses gardiens, épouvantés jusqu’au sang de l’action qu’ils avaient commise, délièrent ses membres brisés, se traînèrent à ses genoux, en demandant un pardon qui fut accordé, et s’éloignèrent, avec les marques d’une vénération qui ne s’accorde pas ordinairement aux hommes. »
    « Lui, il emploie la moitié de son argent ; le reste, il le donne aux pauvres. »
    « Il commençait à me sembler que l’univers, avec sa voûte étoilée de globes impassibles et agaçants, n’était peut-être pas ce que j’avais rêvé de plus grandiose. Un jour, donc, fatigué de talonner du pied le sentier abrupte du voyage terrestre, et de m’en aller, en chancelant comme un homme ivre, à travers les catacombes obscures de la vie, je soulevai avec lenteur mes yeux spleenétiques, cernés d’un grand cercle bleuâtre, vers la concavité du firmament, et j’osai pénétrer, moi, si jeune, les mystères du ciel ! »
    « Quelquefois il s’écriait : « Je vous ai créés ; donc j’ai le droit de faire de vous ce que je veux. Vous ne m’avez rien fait, je ne dis pas le contraire. Je vous fais souffrir, et c’est pour mon plaisir ». »
    « Le peuple qui n’obéirait pas à ses propres instincts de rampement, et ferait mine de révolte, disparaîtrait tôt ou tard de la terre, comme la feuille d’automne, anéanti par la vengeance du dieu inexorable. »
    «J’ai assisté aux révolutions de notre globe ; les tremblements de terre, les volcans, avec leur lave embrasée, le simoun du désert et les naufrages de la tempête ont eu ma présence pour spectateur impassible. Depuis ce temps, j’ai vu plusieurs générations humaines élever, le matin, ses ailes et ses yeux, vers l’espace, avec la joie inexpériente de la chrysalide qui salue sa dernière métamorphose, et mourir, le soir, avant le coucher du soleil, la tête courbée, comme des fleurs fanées que balance le sifflement plaintif du vent. »
    « Les étoiles s’enfonceront, avec désespoir, comme des trombes, dans l’éternité d’une nuit horrible et universelle. »
    « Lorsqu’une bouffée de la tempête sur laquelle le démon tourbillonne, emporté dans l’espace, pénétrera, avec lui, dans le saint lieu, en y répandant l’effroi, au lieu de lutter, courageusement, contre la rafale empestée du prince du mal, éteins-toi subitement, sous son souffle fiévreux, pour qu’il puisse, sans qu’on le voie, choisir ses victimes parmi les croyants agenouillés. »
    « L’homme au manteau, pendant qu’il reçoit des blessures cruelles avec un glaive invisible, s’efforce de rapprocher de sa bouche la figure de l’ange ; il ne pense qu’à cela, et tous ses efforts se portent vers ce but. Celui-ci perd son énergie, et paraît pressentir sa destinée. Il ne lutte plus que faiblement, et l’on voit le moment où son adversaire pourra l’embrasser à son aise, si c’est ce qu’il veut faire. Eh bien, le moment est venu. »
    « Ce regard les noua d’une amitié éternelle. »
    « Je viens de me réveiller ; mais, ma pensée est encore engourdie. »
    « Je ne demanderais pas mieux que de ne pas épuiser mon esprit à réfléchir continuellement ; mais, quand même je ne le voudrais pas, mes sentiments consternés m’entraînent invinciblement vers cette pente. »
    « Ma poitrine s’épanouit, libre de toute contrainte, et je respire, plus à l’aise, l’air embaumé des champs. »
    « Je cherchais une âme qui me ressemblât, et je ne pouvais pas la trouver. Je fouillais tous les recoins de la terre ; ma persévérance était inutile. Cependant, je ne pouvais pas rester seul. Il fallait quelqu’un qui approuvât mon caractère ; il fallait quelqu’un qui eût les mêmes idées que moi. »
    « Alors, avec une démarche modeste, et les yeux baissés, elle foula l’herbe du gazon, en se dirigeant de mon côté. Dès que je la vis : « Je vois que la bonté et la justice ont fait résidence dans ton cœur : nous ne pourrions pas vivre ensemble. Maintenant, tu admires ma beauté, qui a bouleversé plus d’une ; mais, tôt ou tard, tu te repentirais de m’avoir consacré ton amour ; car, tu ne connais pas mon âme. Non que je te sois jamais infidèle : celle qui se livre à moi avec tant d’abandon et de confiance, avec autant de confiance et d’abandon, je me livre à elle ; mais, mets-te le dans la tête, pour ne jamais l’oublier : les loups et les agneaux ne se regardent pas avec des yeux doux. » »
    «La tempête allait commencer ses attaques, et déjà le ciel s’obscurcissait, en devenant d’un noir presque aussi hideux que le cœur de l’homme. »
    « Le roulis de ces masses aqueuses n’était pas parvenu à rompre les chaînes des ancres. »
    « Chacun s’enveloppe dans le manteau de la résignation. »
    « L’instant s’approchait, où j’allais, moi-même, me mêler comme acteur à ces scènes de la nature bouleversée. »
    « On plaint le jeune homme qui s’est suicidé ; on l’admire ; mais, on ne l’imite pas. Et, cependant, lui, a trouvé très-naturel de se donner la mort, ne jugeant rien sur la terre capable de le contenter, et aspirant plus haut. »
    « Sauver la vie à quelqu’un, que c’est beau ! Et comme cette action rachète de fautes ! »
    « Je me présente pour défendre l’homme. »
    « J’ai regardé la campagne, la mer ; j’ai regardé le soleil, le firmament ; repoussant du pied le granit qui ne recula pas, j’ai défié la mort et la vengeance divine par une huée suprême, et me suis précipité, comme un pavé, dans la bouche de l’espace. »
    -Lautréamont, Les Chants de Maldoror, chant 2.

    « Les habitants de la côte avaient entendu raconter des choses étranges sur ces deux personnages, qui apparaissaient sur la terre, au milieu des nuages, aux grandes époques de calamité, quand une guerre affreuse menaçait de planter son harpon sur la poitrine de deux pays ennemis, ou que le choléra s’apprêtait à lancer, avec sa fronde, la pourriture et la mort dans des cités entières. »
    « Le globe humain en délire, habité par des esprits cruels qui se massacrent entre eux dans les champs où rugit la bataille (quand ils ne se tuent pas perfidement, en secret, dans le centre des villes, avec le poignard de la haine ou de l’ambition). »
    « Nous ne parlions pas. Que se disent deux cœurs qui s’aiment ? Rien. Mais nos yeux exprimaient tout. »
    « Je ne veux pas qu’un autre souffre à ma place. »
    « Il ne répondit pas, parce que j’avais raison. »
    « De même que les vapeurs des fleuves rampent le long des flancs de la colline, et, une fois arrivées au sommet, s’élancent dans l’atmosphère, en formant des nuages ; de même, tes inquiétudes sur mon compte se sont insensiblement accrues, sans motif raisonnable, et forment au-dessus de ton imagination, le corps trompeur d’un mirage désolé. »
    « J’ai reçu la vie comme une blessure, et j’ai défendu au suicide de guérir la cicatrice. »
    « La mousse recouvrait ce corps de logis, qui, sans doute, avait été un couvent et servait, à l’heure actuelle, avec le reste du bâtiment, comme demeure de toutes ces femmes qui montraient chaque jour, à ceux qui entraient, l’intérieur de leur vagin, en échange d’un peu d’or. »
    « Vous, qui passez sur ce pont, n’y allez pas. »
    « Les draps sont encore moites de leur contact attiédi et portent, dans leur désordre, l’empreinte d’une nuit passée dans l’amour… »
    « Chacun reste de son côté et n’ignore pas que la paix proclamée serait impossible à conserver. »
    « Que je doive remporter une victoire désastreuse ou succomber, le combat sera beau. »
    « Cette guerre terrible jettera la douleur dans les deux partis : deux amis qui cherchent obstinément à se détruire, quel drame ! »
    « Mes raisonnements se choqueront quelquefois contre les grelots de la folie et l’apparence sérieuse de ce qui n’est en somme que grotesque. »
    « Les plus grands effets ont été souvent produits par les plus petites causes. »
    « Apprenez-leur à lire, ils se révoltent. »
    « Jusqu’à nos temps, la poésie fit une route fausse. »
    « Libre comme la tempête. »
    « J’avais entendu des craquements de chaînes, et des gémissements douloureux. »
    « Une joie qui n’était pas dépourvue de menaces pour l’avenir. »
    « Exposé à toutes les misères et à tous les dangers. »
    -Lautréamont, Les Chants de Maldoror, chant 3.

    « Tu veux faire croire à ta beauté ; mais, personne ne s’y trompe ; et moi, moins qu’un autre. »
    « Tout est expliqué, les grands comme les plus petits détails. »
    « Je voudrais dérouler mes raisonnements et mes comparaisons lentement et avec beaucoup de magnificence (mais qui dispose de son temps ?), pour que chacun comprenne davantage. »
    « J’ai fait beaucoup de réflexions, dans ma prison éternelle. »
    -Lautréamont, Les chants de Maldoror, chant 4.

    « Que le lecteur ne se fâche pas contre moi, si ma prose n’a pas le bonheur de lui plaire. Tu soutiens que mes idées sont au moins singulières. Ce que tu dis là, homme respectable, est la vérité ; mais, une vérité partiale. Or, quelle source abondante d’erreurs et de méprises n’est pas toute vérité partiale ! »
    « Un autre jour, je reprendrai la fin de cette histoire. »
    « Qu’il redresse la tête, avec la volupté du sourire, celui qui, volontairement, offrirait sa poitrine aux balles de la mort. »
    « Distinguez-vous, sur mon front, cette pâle couronne ? »
    « Si j’existe, je ne suis pas un autre. Je n’admets pas en moi cette équivoque pluralité. »
    « Quand la nuit obscurcit le cours des heures, quel est celui qui n’a pas combattu contre l’influence du sommeil […] ? »
    « Le réel a détruit les rêves de la somnolence ! »
    « L’ambition a crû dans des proportions qu’il me serait pénible de qualifier. »
    « Je te condamne à devenir errant. Je te condamne à rester seul et sans famille. […]Traverse les sables des déserts jusqu’à ce que la fin du monde engloutisse les étoiles dans le néant. »
    « Il est trop tard pour pleurer maintenant. »
    « Adieu ! Je m’en vais respirer la brise des falaises ; car, mes poumons, à moitié étouffés, demandent à grands cris un spectacle plus tranquille et plus vertueux que le tien ! »
    « Ne mentez pas, et dites ce que vous pensez. »
    « L’âge ne diminue pas l’intensité des sentiments, loin de là. »
    « Le désespoir de ne pas pouvoir me rencontrer (je me cache secrètement dans les endroits les plus inaccessibles, afin d’alimenter leur ardeur) les porte aux actes les plus regrettables. »
    « Je m’appuierai sur votre amour envers la vérité. »
    « Le caractère ne se modifie pas d’un jour à l’autre. »
    « Je baissais les yeux, parce que je vis dans les tiens une flamme surnaturelle. »
    « Pourquoi n’ai-je pas écouté ces avertissements de la conscience ? »
    « Je mis courageusement ma main dans la tienne, et, après cette action, je me sentis plus fort. »
    « Qu’il te suffise de savoir que cette trahison, à laquelle je ne m’attendais pas, me donna l’envie de rechercher la mort. Je portai ma présence dans les combats, afin d’offrir ma poitrine aux coups. J’acquis de la gloire dans les champs de bataille ; mon nom était devenu redoutable même aux plus intrépides, tant mon artificielle main de fer répandait le carnage et la destruction dans les rangs ennemis. »
    « Il attend que le crépuscule du matin vienne apporter, par le changement de décors, un dérisoire soulagement à son cœur bouleversé. »
    -Lautréamont, Les chants de Maldoror, chant 5.

    « Il est préférable de prouver par des faits les propositions que l’on avance. »
    « Je devais à moi-même, avant de boucler ma valise et me mettre en marche pour les contrées de l’imagination, d’avertir les sincères amateurs de la littérature, par l’ébauche rapide d’une généralisation claire et précise, du but que j’avais résolu de poursuivre. »
    « Je n’attaque personne, sans avoir des motifs sérieux ! »
    « Le passé radieux a fait de brillantes promesses à l’avenir : il les tiendra. »
    « Des lois préservatrices n’ont pas l’air d’exister dans cette contrée inhospitalière. »
    « Quand tu me connaîtras davantage, tu ne te repentiras pas de la confiance que tu m’auras témoignée. »
    « Le malade ne l’est pas devenu pour son propre plaisir. »
    « Le spectacle […] ne pouvait être que navrant. »
    « Envoyé par celui qui craint tant de venir lui-même ! »
    « Quand notre héros entendit cette harangue, empreinte d’un sel si profondément comique, il eut de la peine à conserver le sérieux. »
    « Aucun bénéfice ne résultera pour lui de se mêler, comme principal acteur, à cette équivoque intrigue. Mais, enfin, il l’a voulu. »
    « Scène unique, qu’aucun romancier ne retrouvera ! »
    « Ce qui peut être dit dans une demi-douzaine de strophes, il faut le dire, et puis se taire. »
    « Que n’aurait-il pas fait, s’il eût pu vivre davantage ! »
    -Lautréamont, Les chants de Maldoror, chant 6.


    _________________
    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Johnathan R. Razorback
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    Re: Lautréamont, suivi de l'essai de Michel Pierssens, Éthique à Maldoror

    Message par Johnathan R. Razorback le Mar 10 Avr - 8:03

    « Les premiers principes doivent être hors de discussion. »

    « Il est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et nous courbe si souverainement. »

    « Le roman est un genre faux, parce qu’il décrit les passions pour elles-mêmes : la conclusion morale est absente. »

    « Je veux proclamer le beau sur une lyre d’or. »

    « C’est un entassement de bêtes apocalyptiques, qui n’ignorent pas ce qu’elles font. »

    « L’homme ne doit pas créer le malheur dans ses livres. »

    « Il faut savoir arracher des beautés littéraires jusque dans le sein de la mort ; mais ces beautés n’appartiendront pas à la mort. »

    « Si vous êtes malheureux, il ne faut pas le dire au lecteur. Gardez cela pour vous. »

    « Toute l’eau de la mer ne suffirait pas à laver une tache de sang intellectuelle. »
    -Lautréamont, Poésie I, 1870.

    « La fraternité n’est pas un mythe. »

    « Vous qui entrez, laissez tout désespoir.
    Bonté, ton nom est homme.
    »

    « Je n’accepte pas le mal. »

    « Il n’y a rien d’incompréhensible. »

    « La poésie doit avoir pour but la vérité pratique. »

    « L’idée du bien est une. »

    « Les idées s’améliorent. Le sens des mots y participe.
    Le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique. Il serre de près la phrase d’un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l’idée juste.
    »

    « Jusqu’à présent, l’on a décrit le malheur, pour inspirer la terreur, la pitié. Je décrirai le bonheur pour inspirer leurs contraires. »

    « Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous. »
    -Lautréamont, Poésie II, 1870.



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.


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