L'Hydre et l'Académie

    Friedrich Nietzsche, Œuvre

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    Johnathan R. Razorback
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    Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 19 Déc - 20:28

    "Dans quelle langue parler ? Quel langage parler ? Ce sera pour Nietzsche un langage nouveau, qui signifie par écart et décalage, écart et décalage par rapport aux structures habituelles de la construction du sens que Nietzsche soupçonne d'être au service d'idéaux qui doivent être interrogés, d'idéaux d'origine morale. Il apparaîtra dès lors que ces structures et ce langage ordinaire ne signifient jamais de façon neutre mais induisent des préjugés, des croyances sournoisement véhiculées par les schèmes linguistiques et grammaticaux, il apparaîtra surtout qu'elles ne peuvent pas tout dire, et sont justement inaptes à traduire l'idéal du gai savoir. D'où les audaces, les ruptures, les brusqueries, les images inattendues, les néologismes, le lyrisme au sein de l'oralité, etc." (p.10)

    "Ce qui change avec l'intervention de Nietzsche dans le champ philosophique: le passage au premier plan des déterminations pulsionnelles et affectives comprises comme source productives des pensées." (p.12)

    "Légende tenace et navrante qui ne veut retenir du rapport de Nietzsche à la science que l'opposition." (p.17)
    -Patrick Wotling, Introduction à Nietzsche, Le Gai savoir, traduction Patrick Wotling, Paris, GF Flammarion, 2007 (1997 pour la première édition), 445 pages.

    « J’habite ma propre maison,
    N'ai jamais copié personne en rien,
    Et -me suis en outre moqué de tout maître
    Qui ne s'est pas moqué de lui-même
    . » (p.23)

    "Épicure - Oui, je suis fier de sentir le caractère d'Épicure autrement, peut-être, que tout autre, et de savourer dans tout ce que j'entends et lis de lui le bonheur de l'après-midi de l'Antiquité: -je vois son œil contempler une vaste mer blanchâtre, par-dessus les rochers de la côte sur lesquels repose le soleil pendant que des animaux petits et grands jouent dans sa lumière, sûrs et tranquilles comme cette lumière et cet œil lui-même. Seul un être continuellement souffrant a pu inventer un tel bonheur, le bonheur d'un œil face auquel la mer de l'existence s'est apaisée, et qui désormais ne peut plus se rassasier de contempler sa surface et cette peau marine chamarrée, délicate, frémissante: jamais auparavant il n'y eut une telle modestie de la volupté." (p.100-101, §45)
    -Nietzsche, Le Gai savoir, Livre I, traduction Patrick Wotling, Paris, GF Flammarion, 2007 (1997 pour la première édition), 445 pages.

    "L'ensorcellement et l'effet le plus puissant qu'exercent les femmes sont, pour le dire dans la langue des philosophes, une action à distance, une actio in distans: mais la première et la principale condition en est - la distance !" (p.115, §60)

    "Aujourd'hui et autrefois. - Qu'importe tout l'art de nos œuvres d'art si nous laissons échapper cet art supérieur, l'art des fêtes ! Autrefois, toutes les œuvres d'art se dressaient sur la grande voie triomphale de l'humanité, en marques commémoratives et témoignages de ses moments d'élévation et de félicité. Aujourd'hui, on veut, au moyen des œuvres d'art, attirer les malheureux épuisés et malades à l'écart de la grande voie des souffrances de l'humanité pour une fraction de seconde de concupiscence ; on leur offre une petite ivresse et une petite folie." (p.139, §88)
    -Nietzsche, Le Gai savoir, Livre II, traduction Patrick Wotling, Paris, GF Flammarion, 2007 (1997 pour la première édition), 445 pages.

    "Notre croyance en une virilisation de l'Europe. - C'est à Napoléon (et absolument pas à la Révolution française, qui a visé à la "fraternité" entre les peuples et à un commerce sentimental universel et fleuri) que l'on doit la possibilité aujourd'hui d'une succession de quelques siècles guerriers qui n'ont pas leurs pareils dans l'histoire, bref, notre entrée dans l'âge classique de la guerre, de la guerre savante et en même temps populaire sur la plus grande échelle (de moyens, de dons, de discipline), que tous les millénaires à venir considéreront rétrospectivement avec envie et respect comme un pan de perfection: - car le mouvement national dont sort cette gloire de la guerre n'est que le choc en retour dirigé contre Napoléon et n'existerait pas sans Napoléon. C'est donc à lui que l'on pourra attribuer un jour le fait que l'homme, en Europe, a triomphé à nouveau du commerçant et du philistin ; peut-être même de "la femme", qui a été choyée par le christianisme et l'esprit exalté du dix-huitième siècle, et plus encore par les "idées modernes". Napoléon, qui voyait dans les idées modernes et, sans détour, dans la civilisation une sorte d'ennemi personnel, a prouvé par cette hostilité qu'il était l'un des plus grands continuateurs de la Renaissance: il a ramené au jour tout un pan d'Antiquité de nature antique, peut-être le pan décisif, le pan de granit. Et qui sait si ce pan de nature antique ne finira pas aussi par triompher du mouvement national et se faire, au sens affirmatif, l'héritier et le continuateur de Napoléon: -lequel voulait l'Europe unie, comme on le sait, et ce comme maîtresse de la terre." (p.323, §362)
    -Nietzsche, Le Gai savoir, Livre V, traduction Patrick Wotling, Paris, GF Flammarion, 2007 (1997 pour la première édition), 445 pages.

    «Lorsque la détresse se met à philosopher, comme chez tous les penseurs malades — et peut-être les penseurs malades dominent-ils dans l’histoire de la philosophie : — qu’adviendra-t-il de la pensée elle-même lorsqu’elle sera mise sous la pression de la maladie ? »
    « Nous ne croyons plus que la vérité demeure vérité si on lui enlève son voile ; nous avons assez vécu pour écrire cela. »
    « LORS DU TROISIÈME CHANGEMENT DE PEAU
    Déjà ma peau se craquelle et se gerce,
    Déjà mon désir de serpent,
    Malgré la terre absorbée,
    Convoite de la terre nouvelle ;
    Déjà je rampe, parmi les pierres et l’herbe,
    Affamé, sur ma piste tortueuse,
    Pour manger, ce que j’ai toujours mangé,
    La nourriture du serpent, la terre ! »
    « LE DÉDAIGNEUX
    Puisque je répands au hasard
    Vous me traitez de dédaigneux.
    Celui qui boit dans les gobelets trop pleins
    Les laisse déborder au hasard —
    Ne pensez pas plus mal du vin. »
    « POUR LES DANSEURS
    Glace lisse,
    Un paradis,
    Pour celui qui sait bien danser. »
    « LE SOLITAIRE
    Je déteste autant de suivre que de conduire.
    Obéir ? Non ! Et gouverner jamais !
    Celui qui n’est pas terrible pour lui, n’inspire la terreur à personne :
    Et celui seul qui inspire la terreur peut conduire les autres.
    Je déteste déjà de me conduire moi-même !
    J’aime, comme les animaux des forêts et des mers,
    À me perdre pour un bon moment,
    À m'accroupir ; rêveur, dans des déserts charmants,
    À me rappeler enfin, moi-même, du lointain,
    À me séduire moi-même — vers moi-même. »
    « HÉRACLITISME
    Tout bonheur sur la terre,
    Amis, est dans la lutte !
    Oui, pour devenir amis
    Il faut la fumée de la poudre !
    Trois fois les amis sont unis :
    Frères devant la misère,
    Égaux devant l’ennemi,
    Libres — devant la mort ! »
    « ECCE HOMO
    Oui, je sais bien d’où je viens !
    Inassouvi, comme la flamme,
    J’arde pour me consumer.
    Ce que je tiens devient lumière,
    Charbon ce que je délaisse :
    Car je suis flamme assurément ! »
    « Noble et vulgaire. — Aux natures vulgaires tous les sentiments nobles et généreux paraissent impropres et, pour cela, le plus souvent invraisemblables : ils clignent de l’œil quand ils en entendent parler, et semblent vouloir dire : « il doit y avoir là un bon petit avantage, on ne peut pas regarder à travers tous les murs » : — ils se montrent envieux à l’égard de l’homme noble, comme s’il cherchait son avantage par des chemins détournés. S’ils sont convaincus avec trop de précision de l’absence d’intentions égoïstes et de gains personnels, l'homme noble devient pour eux une espèce de fou : ils le méprisent dans sa joie et se rient de ses yeux brillants. « Comment peut-on se réjouir du préjudice qui vous est causé, comment peut-on accepter un désavantage, avec les yeux ouverts ! L’affection noble doit se compliquer d’une maladie de la raison. » — Ainsi pensent-ils, et ils jettent un regard de mépris, le même qu’ils ont en voyant le plaisir que l’aliéné prend à son idée fixe. La nature vulgaire se distingue par le fait qu’elle garde sans cesse son avantage en vue et que cette préoccupation du but et de l’avantage est elle-même plus forte que l’instinct et le plus violent qu’elle a en elle : ne pas se laisser entraîner par son instinct à des actes qui ne répondent pas à un but — c’est là leur sagesse et le sentiment de leur dignité. Comparée à la nature vulgaire, la nature supérieure est la plus déraisonnable — car l’homme noble, généreux, celui qui se sacrifie, succombe en effet à ses instincts, et, dans ses meilleurs moments, sa raison fait une pause. Un animal qui protège ses petits au danger de sa vie, ou qui, lorsqu’il est en chaleur, suit la femelle jusqu’à la mort, ne songe pas au danger de la mort ; sa raison, elle aussi, fait une pause, puisque le plaisir que lui procure sa couvée ou sa femelle et la crainte d’en être privé le dominent entièrement, il devient plus bête qu’il ne l’est généralement, tout comme l’homme noble et généreux. Celui-ci éprouve quelques sensations de plaisir ou de déplaisir avec tant d’intensité que l’intellect devra se taire ou se mettre au service de ces sensations : alors son cœur lui monte au cerveau et l’on parlera dorénavant de « passion ». (Çà et là on rencontre aussi l’opposé de ce phénomène, et, en quelque sorte, le « renversement de la passion », par exemple chez Fontenelle, à qui quelqu’un mit un jour la main sur le cœur, en disant : « Ce que vous avez là, mon cher, est aussi du cerveau. ») C’est la déraison, ou la fausse raison de la passion que le vulgaire méprise chez l’homme noble, surtout lorsque cette passion se concentre sur des objets dont la valeur lui paraît être tout à fait fantasque et arbitraire. Il s’irrite contre celui qui succombe à la passion du ventre, mais il comprend pourtant l’attrait qui exerce cette tyrannie ; il ne s’explique pas, par contre, comment on peut, par exemple, pour l’amour d’une passion de la connaissance, mettre en jeu sa santé et son honneur. Le goût des natures supérieures se fixe sur les exceptions, sur les choses qui généralement laissent froid et ne semblent pas avoir de saveur ; la nature supérieure a une façon d’apprécier qui lui est particulière. Avec cela, dans son idiosyncrasie du goût, elle s’imagine généralement ne pas avoir de façon d’apprécier à elle particulière, elle fixe au contraire ses valeurs et ses non-valeurs particulières comme des valeurs et des non-valeurs universelles, et tombe ainsi dans l’incompréhensible et l’irréalisable. Il est très rare qu’une nature supérieure conserve assez de raison pour comprendre et pour traiter les hommes ordinaires en tant qu’hommes ordinaires : généralement elle a foi en sa passion, comme si chez tous elle était la passion restée cachée, et justement dans cette idée elle est pleine d’ardeur et d’éloquence. Lorsque de tels hommes d’exception ne se considèrent pas eux-mêmes comme des exceptions, comment donc seraient-ils jamais capables de comprendre les natures vulgaires et d’évaluer la règle d’une façon équitable ! — Et ainsi ils parlent, eux aussi, de la folie, de l’impropriété et de l’esprit fantasque de l’humanité, pleins d’étonnement sur la frénésie du monde qui ne veut pas reconnaître ce qui serait pour lui « la seule chose nécessaire ». — C’est là l’éternelle injustice des hommes nobles. »
    « Ce qui conserve l’espèce. — Les esprits les plus forts et les plus méchants ont jusqu’à présent fait faire les plus grands progrès à l’humanité : ils allumèrent toujours à nouveau les passions qui s’endormaient — toute société organisée endort les passions, — ils éveillèrent toujours à nouveau le sens de la comparaison, de la contradiction, le plaisir de ce qui est neuf, osé, non éprouvé, ils forcèrent l’homme à opposer des opinions aux opinions, un type idéal à un type idéal. »
    « Jusqu’à présent, tout ce qui a donné de la couleur à l’existence n’a pas encore d’histoire : où trouverait-on, par exemple, une histoire de l’amour, de l’avidité, de l’envie, de la conscience, de la piété, de la cruauté ? »
    « Du but de la science. — Comment, le dernier but de la science serait de créer à l’homme autant de plaisir et aussi peu de déplaisir que possible ? Mais comment, si le plaisir et le déplaisir étaient tellement solidement liés l’un à l’autre que celui qui voudrait goûter de l’un autant qu’il est possible, serait forcé de goûter aussi de l’autre autant qu’il est possible, — que celui qui voudrait apprendre à « jubiler jusqu’au ciel » devrait aussi se préparer à être « triste jusqu’à la mort » ? Et il en est peut-être ainsi ! Les stoïciens du moins le croyaient, et ils étaient conséquents lorsqu’ils demandaient le moins de plaisir possible pour que la vie leur causât le moins de déplaisir possible (lorsque l’on prononce la sentence « le vertueux est le plus heureux » l’on présente en même temps l’enseigne de l’école aux masses et l’on donne une subtilité casuistique pour les gens les plus subtils). Aujourd’hui encore vous avez le choix : soit aussi peu de déplaisir que possible, bref, l’absence de douleur — et, en somme, les socialistes et les politiciens de tous les partis ne devraient, honnêtement, pas promettre davantage à leurs partisans — soit autant de déplaisir que possible, comme prix pour l’augmentation d’une foule de jouissances et de plaisirs, subtils et rarement goûtés jusqu’ici ! Si vous vous décidez pour la première alternative, si vous voulez diminuer et amoindrir la souffrance des hommes, eh bien ! il vous faudra diminuer et amoindrir aussi la capacité de joie. Il est certain qu’avec la science on peut favoriser l’un et l’autre but. Peut-être connaît-on maintenant la science plutôt à cause de sa faculté de priver les hommes de leur plaisir et de les rendre plus froids, plus insensibles, plus stoïques. Mais on pourrait aussi lui découvrir des facultés de grande dispensatrice des douleurs. Et alors sa force contraire serait peut-être découverte en même temps, sa faculté immense de faire luire pour la joie un nouveau ciel étoilé ! »
    « La douleur s’informe toujours des causes, tandis que le plaisir est porté à s’en tenir à lui-même et à ne pas regarder en arrière. »
    « La pitié est le sentiment le plus agréable chez ceux qui sont peu fiers et n’ont point l’espérance d’une grande conquête : pour eux, la proie facile — et tel est celui qui souffre — est quelque chose de ravissant. On vante la pitié, comme étant la vertu des filles de joie. »
    « C’est l’amour des sexes qui se révèle de la façon la plus claire comme désir de propriété : celui qui aime veut posséder, à lui tout seul, la personne qu’il désire, il veut avoir un pouvoir absolu tant sur son âme que sur son corps, il veut être aimé uniquement et habiter l’autre âme, y dominer comme ce qu’il y a de plus élevé et de plus admirable. Si l’on considère que cela ne signifie pas autre chose que d’exclure le monde entier d’un bien précieux, d’un bonheur et d’une jouissance : si l'on considère que celui qui aime vise à l’appauvrissement et à la privation de tous les autres compétiteurs, qu’il vise à devenir le dragon de son trésor, comme le plus indiscret et le plus égoïste de tous les conquérants et exploiteurs ; si l’on considère enfin que, pour celui qui aime, tout le reste du monde semble indifférent, pâle, sans valeur et qu’il est prêt à apporter tous les sacrifices, à troubler toute espèce d’ordre, à mettre à l’arrière-plan tous les intérêts : on s’étonnera que cette sauvage avidité, cette injustice de l’amour sexuel ait été glorifiée et divinisée à un tel point et à toutes les époques, oui, que, de cet amour, on ait fait ressortir l’idée d’amour, en opposition à l’égoïsme, tandis qu’il est peut-être précisément l’expression la plus naturelle de l’égoïsme. […]
    Il y a bien çà et là, sur la terre, une espèce de continuation de l’amour où ce désir avide que deux personnes ont l’une pour l’autre fait place à un nouveau désir, à une nouvelle avidité, à une soif commune, supérieure, d’un idéal placé au-dessus d’elles : mais qui connaît cet amour ? Qui est-ce qui l’a vécu ? Son véritable nom est amitié. »
    « Un être qui n’aurait pas la libre disposition de soi et qui manquerait de loisirs, — à nos yeux, ce ne serait là nullement quelque chose de méprisable ; car ce genre de servilité adhère encore trop à chacun de nous, selon les conditions de notre ordre et de notre activité sociales, qui sont foncièrement différentes de celles des anciens. — Le philosophe grec traversait la vie avec le sentiment intime qu’il y avait beaucoup plus d’esclaves qu’on se le figurait — c’est-à-dire que chacun était esclave pour peu qu’il ne fût point philosophe ; son orgueil débordait lorsqu’il considérait que, même les plus puissants de la terre, se trouvaient parmi ses esclaves. Cette fierté, elle aussi, est devenue, pour nous, étrangère et impossible ; pas même en symbole le mot « esclave » ne possède pour nous toute son intensité. »
    « La plus active de toutes les époques — notre époque — de tout son argent et de toute son activité, ne sait pas faire autre chose que d’accumuler toujours plus d’argent et toujours plus d’activité, c’est qu’il faut plus de génie pour dépenser que pour acquérir ! — Eh bien ! nous finirons par en avoir le « dégoût » ! »
    « Que signifie vivre. — Vivre — cela signifie : repousser sans cesse quelque chose qui veut mourir. »
    « Goût changé. — Le changement du goût général est plus important que celui des opinions ; les opinions, avec toutes les preuves, les réfutations et toute la mascarade intellectuelle ne sont que des symptômes d’un changement de goût et certainement pas, ce pour quoi on les tient encore généralement, les causes de ce changement de goût. Comment se transforme le goût général ? Par le fait que des individus puissants et influents prononcent sans honte leur hoc est ridiculum, hoc est absurdum, c’est-à-dire le jugement de leur goût et de leur dégoût, et qu’ils imposent ce jugement avec tyrannie : — ils imposent ainsi une contrainte à beaucoup de gens, une contrainte qui se change peu à peu en une habitude chez plusieurs et finalement en un besoin de tout le monde. »
    «Au fond les masses sont prêtes à l’esclavage sous toutes ses formes, pourvu que celui qui est au-dessus d’eux affirme sans cesse sa supériorité, qu’il légitime le fait qu’il est né pour commander — par la noblesse de la forme ! »
    « Travail et ennui. — Dans les pays de la civilisation presque tous les hommes se ressemblent maintenant en ceci qu’ils cherchent du travail à cause du salaire ; — pour eux tout le travail est un moyen et non le but lui-même ; c’est pourquoi ils mettent peu de finesse au choix du travail, pourvu qu’il procure un gain abondant. Or il y a des hommes rares qui préfèrent périr plutôt que de travailler, sans que le travail leur procure de la joie : ils sont minutieux et difficiles à satisfaire, ils ne se contentent pas d’un gain abondant, lorsque le travail n’est pas lui-même le gain de tous les gains. De cette espèce d’hommes rares font partie les artistes et les contemplatifs de toute espèce, mais aussi ces désœuvrés qui passent leur vie à la chasse ou bien aux intrigues d’amour et aux aventures. Tous ceux-là cherchent le travail et la peine lorsqu’ils sont mêlés de plaisir, et le travail le plus difficile et le plus dur, si cela est nécessaire. Mais autrement ils sont d’une paresse décidée, quand même cette paresse devrait entraîner l’appauvrissement, le déshonneur, les dangers pour la santé et pour la vie. Ils ne craignent pas autant l’ennui que le travail sans plaisir : il leur faut même beaucoup d’ennui pour que leur travail puisse leur réussir. Pour le penseur et pour l’esprit inventif l’ennui est ce « calme plat » de l’âme qui précède la course heureuse et les vents joyeux ; il leur faut le supporter, en attendre l’effet à part eux : — c’est cela précisément que les natures moindres n’arrivent absolument pas à obtenir d’elles-mêmes ! Chasser l’ennui de n’importe quelle façon, cela est vulgaire, tout comme le travail sans plaisir est vulgaire. »
    « Pardonnez-moi, mes amis, j’ai osé crayonner au mur mon bonheur. »
    « Ce n’est que comme créateurs que nous pouvons détruire ! »
    « Le charme et l’effet le plus puissant de la femme, c’est, pour parler le langage des philosophes, leur action à distance : mais pour cela il faut d’abord et avant tout — de la distance ! […] C’était là précisément son charme de paraître foncièrement changeante et insaisissable ! »
    « Faculté de vengeance. — Ne pas pouvoir se défendre et par conséquent ne pas vouloir se défendre, ce n’est pas encore là une honte à nos yeux : mais nous méprisons celui qui ne possède ni le pouvoir ni la bonne volonté de se venger, — qu’importe s’il est homme ou femme. »
    « Cruauté sacrée. — Un homme qui tenait dans ses mains un enfant nouveau-né s’approcha d’un saint. « Que dois-je faire de l’enfant ? demanda-t-il , il est misérable, malvenu et n’a pas assez de vie pour mourir. » — « Tue-le ! s’écria le saint d’une voix terrible, tue-le et garde-le pendant trois jours et trois nuits entre tes bras, afin de te créer une mémoire : — de la sorte jamais plus tu n’engendreras d’enfant, quand pour toi le moment d’engendrer ne sera pas venu. » — Lorsque l’homme eut entendu cela il s’en alla désappointé ; et il y en eut beaucoup qui blâmèrent le saint parce qu’il avait conseillé une cruauté, car il avait conseillé de tuer l’enfant. « Mais n’est-il pas plus cruel de le laisser vivre ? » répondit le saint. »
    « C’est devenu pour nous un besoin que nous ne pouvons satisfaire dans la réalité, d’entendre, dans les situations les plus difficiles, des hommes parler bien et tout au long. »
    « Que l’on étudie donc les poètes grecs de la tragédie, pour voir ce qui a le plus excité leur esprit d’application, leur esprit inventif, leur émulation, — ce ne fut certainement pas l’intention de subjuguer le spectateur par les passions ! — L’Athénien allait au théâtre pour entendre de beaux discours ! Et c’est de beaux discours que s’occupait Sophocle ! — que l’on me pardonne cette hérésie. »
    « Traductions. — On peut évaluer le sens historique que possède une époque à la façon dont cette époque fait les traductions et cherche à s’assimiler les temps passés et les livres anciens. Les Français du temps de Corneille et encore ceux de la Révolution s’emparèrent de l’antiquité romaine avec des façons que nous n’aurions plus le courage d’avoir — grâce à notre sens historique supérieur. Et l’antiquité romaine elle-même, de quelle façon violente et naïve tout à la fois fit-elle main basse sur tout ce qui est grand et bon dans la plus ancienne antiquité grecque! […]Traduire c’était alors conquérir. »
    « Tous les cultes orgiaques veulent décharger en une seule fois la férocité d’une divinité et en faire une orgie pour qu’après cela elle se sente plus libre et plus tranquille et laisse l’homme en repos. Melos signifie, d’après sa racine, un moyen d’apaisement, non parce que le chant est doux par lui-même, mais puisque ses effets ultérieurs produisent la douceur. »
    « Qu’importe à l’homme enthousiasmé le vin ! »
    « La guerre est la mère de toutes les bonnes choses, la guerre est aussi la mère de toute bonne prose ! »
    « Et ainsi, en contemplant un tel homme, aujourd’hui comme jadis, ces paroles résonnent encore à mon oreille : « Que la passion est meilleure que le stoïcisme et l'hypocrisie, qu’être sincère, même dans le mal, vaut mieux que de se perdre soi-même dans la moralité de la tradition, qu’un homme libre peut être tant bon que méchant, mais qu’un homme assujetti est une honte pour la nature et ne participe à aucune consolation, ni divine, ni terrestre ; et enfin, que chacun de ceux qui veulent devenir libres ne pourra le devenir que par lui-même, et que la liberté ne tombe dans le sein de personne comme un présent miraculeux. » (Richard Wagner à Bayreuth). »
    « Et tant que vous aurez encore honte de vous-mêmes, en quoi que ce soit, vous ne pourrez pas être des nôtres ! »
    « Gardons-nous déjà de croire que l’univers est une machine ; il n’a certainement pas été construit en vue d’un but, en employant le mot « machine » nous lui faisons un bien trop grand honneur. »
    « Innocent et heureux comme tout ce qui est jeu. »
    « Combien nous sommes encore éloignés de voir se joindre, à la pensée scientifique, les facultés artistiques et la sagesse pratique de la vie, de voir se former un système organique supérieur par rapport auquel le savant, le médecin, l’artiste et le législateur, tels que nous les connaissons maintenant, apparaîtraient comme d’insuffisantes antiquités ! »
    « Instinct de troupeau. — Partout où nous rencontrons une morale, nous rencontrons une évaluation et un classement des actions et des instincts humains. Ces évaluations et ces classements sont toujours l’expression des besoins d’une communauté ou d’un troupeau. Ce qui, en premier lieu, est utile au troupeau — et aussi en deuxième et en troisième lieu —, est aussi la mesure supérieure pour la valeur de tous les individus. »
    « Il importe de connaître ton but, ton horizon, tes forces, tes impulsions, tes erreurs et surtout l’idéal et les fantômes de ton âme pour déterminer ce que signifie la santé, même pour ton corps. »
    « La connaissance est plus qu’un moyen. »
    « Effet de la plus ancienne religiosité. — L’homme irréfléchi se figure que seule la volonté est agissante ; vouloir serait selon lui quelque chose de simple, de prévu, d’indéductible, de compréhensible en soi. Il est convaincu, lorsqu’il fait quelque chose, par exemple lorsqu’il porte un coup, que c’est lui qui frappe, et qu’il frappe parce qu’il voulait frapper. Il ne remarque pas du tout qu’il y a là un problème, car la sensation de la volonté lui suffit, non seulement pour admettre la cause et l’effet, mais encore pour croire qu’il comprend leur rapport. Il ne sait rien du mécanisme de l’action et du centuple travail subtil qui doit s’accomplir pour qu’il en arrive à frapper, de même il ne sait rien de l’incapacité foncière de la volonté pour faire même la plus petite partie de ce travail. La volonté est pour lui une force qui agit d’une façon magique : une foi en la volonté, comme cause d’effets, est une foi en des forces agissant d’une façon magique. »
    « Principe. — Une hypothèse inévitable, à laquelle l’humanité sera toujours forcée de revenir, finit par être à la longue plus puissante que la foi la plus vivace en quelque chose qui n’est pas vrai (par exemple la foi chrétienne). À la longue, cela veut dire sur un espace de cent mille années. »
    « « Ce n’est que si tu te repens que Dieu sera miséricordieux pour toi » — de telles paroles provoqueraient chez un Grec le rire et la colère  ; il s’écrierait  : « Voilà des sentiments d’esclaves  ! » Ici l’on admet un Dieu puissant, d’une puissance suprême, et pourtant un Dieu vengeur. Sa puissance est si grande que l’on ne peut en général pas lui causer de dommage, sauf pour ce qui est de l’honneur. Tout péché est un manque de respect, un crimen læsæ majestatis divinæ — et rien de plus ! »
    « Les Grecs ont porté leur aspiration idéale précisément sur les passions, ils ont aimé, élevé, doré et divinisé les passions; il est clair que dans la passion ils se sentaient non seulement plus heureux, mais encore plus purs et plus divins qu’en temps ordinaire. »
    « L’invention de dieux, de héros, de surhumains de toutes espèces, ainsi que d’hommes conformés différemment et de soushumains, de nains, de fées, de centaures, de satyres, de démons et de diables était l’inappréciable préparation à justifier l’égoïsme et la glorification de l’individu : la liberté que l’on accordait à un dieu à l’égard des autres dieux, on finit par se l’accorder à soi-même à l’égard des lois, des mœurs et des voisins. Le monothéisme, au contraire, cette conséquence rigide de la doctrine d’un homme normal — donc la foi en un dieu normal, à côté duquel il n’y a que des faux dieux mensongers — fut peut-être jusqu’à présent le plus grand danger de l’humanité »
    « Où il y a de l’esclavage les individus sont en petit nombre, et ils ont contre eux les instincts de troupeau et la conscience. »
    « Ce qui dans les temps primitifs a conduit à admettre la réalité d’un « autre monde » ne fut cependant pas un instinct et un besoin, mais une erreur d’interprétation de certains phénomènes de la nature, un embarras de l’intelligence. »
    « Homo poeta. — « Moi-même, qui ai fait de mes propres mains cette tragédie des tragédies, jusqu’au point où elle est terminée, moi qui ai été le premier à nouer dans l’existence le nœud de la morale et qui ai tiré si fort qu’un dieu seul pourrait le défaire — car ainsi l’exige Horace ! — moi-même j’ai maintenant tué tous les dieux au quatrième acte, — par moralité ! Que doit-il advenir maintenant du cinquième ? Où prendre le dénouement tragique du conflit ! — Faut-il que je commence à songer à un dénouement comique ? »
    « Le plus influent. — Qu’un homme résiste à toute son époque, qu’il arrête cette époque à la porte pour lui faire rendre compte, forcément cela exercera de l’influence. Que cet homme le veuille, est indifférent ; qu’il le puisse, voilà le principal. »
    « Après une grande victoire. — Ce qu’il y a de mieux dans une grande victoire, c’est qu’elle enlève au vainqueur la crainte de la défaite. « Pourquoi ne serais-je pas une fois vaincu ? — se dit-il : je suis maintenant assez riche pour cela. »
    « Être profond et sembler profond. — Celui qui se sait profond s’efforce d’être clair ; celui qui voudrait sembler profond à la foule s’efforce d’être obscur. »
    « À l’écart. — Le parlementarisme, c’est-à-dire la permission publique de choisir parmi cinq opinions publiques fondamentales, s’insinue dans l’esprit de ces êtres très nombreux qui aimeraient bien paraître indépendants et individuels et lutter pour leur opinion. Mais, en définitive, il est indifférent de savoir si l’on impose une opinion au troupeau ou si on lui en permet cinq. — Celui qui diverge des cinq opinions publiques et se tient à l’écart a toujours tout le troupeau contre lui. »
    « Livres. — Qu’importe un livre qui ne sait même pas nous transporter au delà de tous les livres ? »
    « Les négateurs du hasard. — Nul vainqueur ne croit au hasard. »
    « Ce que nous faisons. — Ce que nous faisons n’est jamais compris, mais toujours seulement loué ou blâmé. »
    « Qu’est-ce qui rend héroïque ? — Aller en même temps au-devant de ses plus grandes douleurs et de ses plus au hauts espoirs. »
    « Quel est le sceau de la liberté réalisée ? — Ne plus avoir honte devant soi-même. »
    « Toi qui d’une lance de flamme
    De mon âme as brisé la glace.
    Et qui la chasses maintenant vers la mer écumante
    De ses plus hauts espoirs :
    Toujours plus clair et mieux portant.
    Libre dans une aimante contrainte :
    Ainsi elle célèbre tes miracles.
    Toi le plus beau mois de janvier. »
    « Je suis heureux de constater que les hommes se refusent absolument à concevoir l’idée de la mort et j’aimerais bien contribuer à leur rendre encore cent fois plus digne d’être pensée l’idée de la vie. »
    « Amitié d’étoiles. — Nous étions amis et nous sommes devenus l’un pour l’autre des étrangers. Mais cela est bien ainsi et nous ne voulons ni nous en taire ni nous en cacher, comme si nous devions en avoir honte. Nous sommes deux vaisseaux dont chacun a son but et sa route tracée ; nous pouvons nous croiser, peut-être, et célébrer des fêtes ensemble, comme nous l’avons déjà fait, — et ces braves vaisseaux étaient si tranquilles dans le même port, sous un même soleil, de sorte que déjà on pouvait les croire à leur but, croire qu’ils n’avaient eu qu’un seul but commun. Mais alors la force toute puissante de notre tâche nous a séparés, poussés dans des mers différentes, sous d’autres soleils, et peut-être ne nous reverrons-nous plus jamais, — peut-être aussi nous reverrons-nous, mais ne nous recon­naîtrons-nous point : la séparation des mers et des soleils nous a transformés ! Qu’il fallût que nous devenions étrangers, ainsi le voulait la loi au-dessus de nous et c’est par quoi nous nous devons du respect, par quoi sera sanctifié davantage encore le souvenir de notre amitié de jadis ! Il existe probablement une énorme courbe invisible, une route stellaire, où nos voies et nos buts différents se trouvent inscrits comme de petites étapes, — élevons-nous à cette pensée ! Mais notre vie est trop courte et notre vue trop faible pour que nous puissions être plus que des amis dans le sens de cette altière possibilité ! — Et ainsi nous voulons croire à notre amitié d’étoiles, dussions-nous être ennemis sur la terre. »
    « Architecture pour ceux qui cherchent la connaissance. — Il faudra reconnaître un jour, et bientôt peut-être, ce qui manque à nos grandes villes : des endroits silencieux, spacieux et vastes pour la méditation, pourvus de hautes et longues galeries pour le mauvais temps et le temps trop ensoleillé, où le bruit des voitures et le cri des marchands ne pénétreraient pas, où une subtile convenance interdirait, même au prêtre, la prière à haute voix : des constructions et des promenades qui exprimeraient, par leur ensemble, ce que la méditation et l’éloignement du monde ont de sublime. »
    « Car croyez-m’en ! - le secret pour moissonner l’existence la plus féconde et la plus grande jouissance de la vie, c’est de vivre dangereusement ! Construisez vos villes au pied du Vésuve ! Envoyez vos vaisseaux dans les mers inexplorées ! Vivez en guerres avec vos semblables et avec vous-mêmes ! Soyez brigands et conquérants, tant que vous ne pouvez pas être dominateurs et possesseurs, vous qui cherchez la connaissance ! »
    « Ce qu’il y aurait de tout à fait insupportable, de véritablement terrible, ce serait une vie entièrement dépourvue d’habitudes, une vie qui exigerait sans cesse l’improvisation : — ce serait pour moi l’exil, ma Sibérie. »
    « Savoir contredire. — Chacun sait maintenant que c’est un signe de haute culture que de savoir supporter la contradiction. Quelques-uns savent même que l’homme supérieur désire et provoque la contradiction pour avoir sur sa propre injustice des indications qui lui étaient demeurées inconnues jusqu’alors. »
    « Nous voulons être les poètes de notre vie, et cela avant tout dans les plus petites choses quotidiennes. »
    « L’homme supérieur devient toujours en même temps plus heureux et plus malheureux. »
    « Avoir des sens subtils et un goût fin ; être habitué aux choses de l’esprit les plus choisies et les meilleures, comme à la nourriture la plus vraie et la plus naturelle ; jouir d’une âme forte, intrépide et audacieuse ; traverser la vie d’un œil tranquille et d’un pas ferme, être toujours prêt à l’extrême comme à une fête, plein du désir de mondes et de mers inexplorés, d’hommes et de dieux inconnus ; écouter toute musique joyeuse, comme si, à l’entendre, des hommes braves, soldats et marins, se permettaient un court repos et une courte joie, et dans la profonde jouissance du moment seraient vaincus par les larmes, et par toute la pourpre mélancolie du bonheur, qui donc ne désirerait pas que tout ceci fût son partage, son état ! Ce fut le bonheur d’Homère ! L’état de celui qui a inventé pour les Grecs leurs dieux, non, qui a inventé, pour lui-même, ses propres dieux ! Mais il ne faut pas s’en faire mystère, avec ce bonheur d’Homère dans l’âme, on est aussi la créature la plus capable de souffrir sous le soleil ! »
    « En agissant nous omettons. — Au fond je n’aime pas toutes ces morales qui disent : « Ne fais pas telle chose ! Renonce ! Surmonte-toi ! » — J’aime par contre toutes ces autres morales qui me poussent à faire quelque chose, à le faire encore, et à en rêver du matin au soir et du soir au matin, à ne pas penser à autre chose qu’à : bien faire cela, aussi bien que moi seul je suis capable de le faire ! Celui qui vit ainsi dépouille continuellement l’une après l’autre les choses qui ne font pas partie d’une pareille vie ; sans haine et sans répugnance, il voit comme aujourd’hui telle chose et demain telle autre prend congé de lui, semblable à une feuille jaunie que le moindre souffle détache de l’arbre : ou bien encore il ne s’aperçoit même pas qu’elle le quitte, tant son œil regarde sévèrement son but, en avant et non à côté, en arrière ou vers en bas. « Notre activité doit déterminer ce que nous omettons : en agissant nous omettons » — voilà qui me plaît, voilà mon placitum à moi. Mais je ne veux pas tendre, les yeux ouverts, à mon appauvrissement, je n’aime pas toutes les vertus négatives, les vertus dont la négation et le renoncement sont l’essence. »

    « Stoïcien et épicurien. — L’épicurien se choisit les situations, les personnes et même les événements qui cadrent avec sa constitution intellectuelle extrêmement irritable, il renonce à tout le reste — c’est-à-dire à la plupart des choses, — puisque ce serait là pour lui une nourriture trop forte et trop lourde. Le stoïcien, au contraire, s’exerce à avaler des cailloux et des vers, des tessons et des scorpions, et cela sans en avoir le dégoût ; son estomac doit finir par être indifférent à tout ce qu’offre le hasard de l’existence. »
    « En faveur de la critique. — Maintenant t’apparaît comme une erreur quelque chose que jadis tu as aimée comme une vérité ou du moins comme une probabilité : tu la repousses loin de toi et tu t’imagines que ta raison y a remporté une victoire. Mais peut-être qu’alors, quand tu étais encore un autre — tu es toujours un autre, — cette erreur t’était tout aussi nécessaire que toutes les « vérités » actuelles, en quelque sorte comme une peau qui te cachait et te voilait beaucoup de choses que tu ne devais pas voir encore. C’est ta vie nouvelle et non pas ta raison qui a tué pour toi cette opinion : tu n’en as plus besoin, et maintenant elle s’effondre sur elle-même, et la déraison en sort comme de la vermine. Lorsque nous exerçons notre esprit critique, ce n’est là rien d’arbitraire et d’impersonnel — c’est du moins très souvent une preuve qu’il y a en nous des forces vivantes et agissantes qui dépouillent une écorce. Nous nions, et il faut que nous niions puisque quelque chose en nous veut vivre et s’affirmer, quelque chose que nous ne connaissons, que nous ne voyons peut-être pas encore ! — Ceci en faveur de la critique. »
    « Hurlez de plaisir et de méchanceté. »
    « Mon chien. — J’ai donné un nom à ma souffrance et je l’appelle « chien », — elle est tout aussi fidèle, tout aussi importune et impudente, tout aussi divertissante, tout aussi avisée qu’une autre chienne — et je puis l’apostropher et passer sur elle mes mauvaises humeurs : comme font d’autres gens avec leurs chiens, leurs valets et leurs femmes. »
    « Regard en arrière. — Nous avons rarement conscience de ce que chaque période de souffrance de notre vie a de pathétique ; tant que nous nous trouvons dans cette période, nous croyons au contraire que c’est là le seul état possible désormais, un ethos et non un pathos — pour parler et pour distinguer avec les Grecs. Quelques notes de musique me rappelèrent aujourd’hui à la mémoire un hiver, une maison et une vie essentiellement solitaire et en même temps le sentiment où je vivais alors : — je croyais pouvoir continuer à vivre éternellement ainsi. Mais maintenant je comprends que c’était là uniquement du pathos et de la passion, quelque chose de comparable à cette musique douloureusement courageuse et consolante, — on ne peut pas avoir de ces sensations durant des années, ou même durant des éternités : on en deviendrait trop « éthéré » pour cette planète. »
    « Sagesse dans la douleur. — Dans la douleur il y a autant de sagesse que dans le plaisir : tous deux sont au premier chef des forces conservatrices de l’espèce. S’il n’en était pas ainsi de la douleur, il y a longtemps qu’elle aurait disparu ; qu’elle fasse mal, ce n’est pas là un argument contre elle, c’est au contraire son essence. […]Ce sont des forces de premier ordre pour conserver et faire progresser l’espèce : ne fût-ce qu’en résistant au sentiment de bien-être et en ne cachant pas leur dégoût de cette espèce de bonheur. »
    « Non seulement vivre avec bravoure, mais encore vivre avec joie, rire de joie ! Et comment s’entendrait-on à bien rire et à bien vivre, si l’on ne s’entendait pas d’abord à la guerre et à la victoire ? »
    « Il faut apprendre à aimer. »
    « Si tu écoutes tel ou tel jugement, comme la voix de ta conscience, en sorte que tu considères quelque chose comme juste, c’est peut-être parce que tu n’as jamais réfléchi sur toi-même et que tu as accepté aveuglément ce qui, depuis ton enfance, t’a été désigné comme juste, ou encore parce que le pain et les honneurs te sont venus jusqu’à présent avec ce que tu appelles ton devoir. »
    « Porter cette somme énorme de misères de toute espèce, pouvoir la porter, et être quand même le héros qui salue, au second jour de la bataille, la venue de l’aurore, la venue du bonheur, puisque l’on est l’homme qui a, devant et derrière lui, un horizon de mille années, étant l’héritier de toute noblesse, de tout esprit du passé, héritier engagé, le plus noble parmi toutes les vieilles noblesses, et, en même temps, le premier d’une noblesse nouvelle, dont aucun temps n’a jamais vu ni rêvé rien d’égal : prendre tout cela sur son âme, le plus ancien et le plus nouveau, les pertes, les espoirs, les conquêtes, les victoires de l’humanité et réunir enfin tout cela en une seule âme, le résumer en un seul sentiment — ceci, certainement, devrait avoir pour résultat un bonheur que l’homme n’a pas encore connu jusqu’ici, — le bonheur d’un dieu, plein de puissance et d’amour, plein de larmes et de rires, un bonheur qui, pareil au soleil le soir, donnerait sans cesse de sa richesse inépuisable pour la verser dans la mer, et qui, comme le soleil, ne se sentirait le plus riche que lorsque le plus pauvre pêcheur ramerait avec des rames d’or. Ce bonheur divin s’appellerait alors - humanité! »
    « Chaque fois qu’éclate maintenant une guerre quelconque, éclate en même temps, parmi les hommes les plus nobles d’un peuple, une joie, tenue secrète il est vrai : ils se jettent avec ravissement au-devant du nouveau danger de la mort, parce qu’ils croient enfin avoir trouvé, dans le sacrifice pour la patrie, cette permission longtemps cherchée — la permission d’échapper à leur but : — la guerre est pour eux un détour vers le suicide, mais un détour avec bonne conscience. »
    « Une personnalité affaiblie, mince, éteinte, qui se nie et se renie elle-même, n’est plus bonne à rien, — et, moins qu’à toute autre chose, à faire de la philosophie. »
    « Le « désintéressement » n’a point de valeur au ciel ni sur la terre ; les grands problèmes exigent tous le grand amour, et il n’y a que les esprits vigoureux, nets et sûrs qui en soient capables, les esprits à base solide. C’est une différence considérable si un penseur prend person­nellement position en face de ses problèmes, de telle sorte qu’il trouve en eux sa destinée, sa peine et aussi son plus grand bonheur, ou s’il s’approche de ses problèmes d’une façon « impersonnelle » : c’est-à-dire s’il n’y touche et ne les saisit qu’avec des pensées de froide curiosité. »
    « Nous cherchons les mots, peut-être cherchons-nous aussi les oreilles. »
    « Dès qu’un homme arrive à la conviction fondamentale qu’il faut qu’il soit commandé, il devient « croyant » ; il y aurait lieu d’imaginer par contre une joie et une force de souveraineté individuelle, une liberté du vouloir, où l’esprit abandonnerait toute foi, tout désir de certitude, exercé comme il l’est à se tenir sur les cordes légères de toutes les possibilités, à danser même au bord de l’abîme. Un tel esprit serait l’esprit libre par excellence. »
    « On n’est pas impunément l’enfant de ses parents. »
    « Le darwinisme anglais tout entier respire une atmosphère semblable à celle que produit l’excès de population des grandes villes anglaises, l’odeur de petites gens, misérablement à l’étroit. Mais lorsque l’on est naturaliste, on devrait sortir de son recoin humain, car dans la nature règne, non la détresse, mais l’abondance, et même le gaspillage jusqu’à la folie. La lutte pour la vie n’est qu’une exception, une restriction momentanée de la volonté de vivre ; la grande et la petite lutte tournent partout autour de la prépondérance, de la croissance, du développement et de la puissance, conformément à la volonté de puissance qui est précisément la volonté de vie. »
    « L’inventeur de signes est en même temps l’homme qui prend conscience de lui-même d’une façon toujours plus aiguë. »
    « La durée est sur la terre une valeur de tout premier ordre. »
    «Qui donc oserait encore entreprendre des œuvres pour l’achèvement des­quelles il faudrait pouvoir compter sur des milliers d’années ? »
    « Le « but » et l’« intention » ne sont-ils pas très souvent des prétextes enjoliveurs, un aveuglement volontaire de la vanité qui ne veut pas admettre que le vaisseau suit le courant où il est entré par hasard ? qu’il veut suivre telle direction parce qu’il faut qu’il la suive ? qu’il a bien une direction, mais, en aucune façon, un pilote ? — Il est encore besoin d’une critique de l’idée de « but ». »
    « En regard d’un livre savant. — Nous ne faisons pas partie de ceux qui n’ont de pensées que parmi les livres, sous l’impulsion des livres, — nous avons l’habitude de penser en plein air, en marchant, en sautant, en grimpant, en dansant, le plus volontiers sur les montagnes solitaires ou tout près de la mer, là-bas où les chemins même deviennent problématiques. Notre première question pour juger de la valeur d’un livre, d’un homme, d’un morceau de musique, c’est de savoir s’il y a là de la marche et, mieux encore, de la danse... Nous lisons rarement, nous n’en lisons pas plus mal, — oh ! combien nous devinons vite comment un auteur est arrivé à ses idées, si c’est assis devant son encrier, le ventre enfoncé, penché sur le papier : oh ! combien vite alors nous en avons fini de son livre ! Les intestins comprimés se devinent, on pourrait en mettre la main au feu, tout comme se devinent l’atmosphère renfermée de la chambre, le plafond de la chambre, l’étroitesse de la chambre. »
    « Qu’est-ce que c’est que le romantisme ? Tout art, toute philosophie peuvent être considérés comme des remèdes et des secours au service de la vie en croissance et en lutte : ils supposent toujours des souffrances et des souffrants. Mais il y a deux sortes de souffrants, d’abord ceux qui souffrent de la surabondance de vie, qui veulent un art dionysien et aussi une vision tragique de la vie intérieure et extérieure — et ensuite ceux qui souffrent d’un appauvrissement de la vie, qui demandent à l’art et à la philosophie le calme, le silence, une mer lisse, ou bien encore l’ivresse, les convulsions, l’engourdissement, la folie. Au double besoin de ceux-ci répond tout roman­tisme en art et en philosophie, et aussi tant Schopenhauer que Wagner, pour nommer ces deux romantiques les plus célèbres et les plus expressifs, parmi ceux que j’interpré­tais mal alors — d’ailleurs en aucune façon à leur désavantage, on me l’accordera sans peine. L’être chez qui l’abondance de vie est la plus grande, Dionysos, l’homme dionysien, se plaît non seulement au spectacle du terrible et de l’inquiétant, mais il aime le fait terrible en lui-même, et tout le luxe de destruction, de désagré­gation, de négation ; la méchanceté, l’insanité, la laideur lui semblent permises en quelque sorte, par suite d’une surabondance qui est capable de faire, de chaque désert, un pays fertile. C’est au contraire l’homme le plus souffrant, le plus pauvre en force vitale, qui aurait le plus grand besoin de douceur, d’aménité, de bonté, en pensée aussi bien qu’en action, et, si possible, d’un Dieu qui serait tout particulièrement un Dieu de malades, un Sauveur, il aurait aussi besoin de logique, d’intelligi­bilité abstraite de l’existence — car la logique tranquillise, donne de la confiance —, bref d’une certaine intimité étroite et chaude qui dissipe la crainte, et d’un emprisonnement dans des horizons optimistes. »
    «Il ne me semble pas probable que l’on nous décapite, que l’on nous enferme, que l’on nous bannisse, nos livres ne seront même pas interdits et brûlés. »
    « Ce n’est nullement encore une objection contre un livre quand il y a quelqu’un qui le trouve incompréhensible : peut-être cela faisait-il partie des intentions de l’auteur de ne pas être compris par « n’importe qui ». »
    « POUR LE MISTRAL
    UNE CHANSON À DANSER

    Vent mistral, chasseur de nuages,
    Tueur de mélancolie, balayeur du ciel,
    Toi qui mugis, comme je t’aime !
    Ne sommes-nous pas tous deux les prémices
    D’une même origine, au même sort
    Éternellement prédestinés ?

    Là, sur les glissants chemins de rochers,
    J’accours en dansant à ta rencontre,
    Dansant, selon que tu siffles et chantes :
    Toi qui sans vaisseau et sans rames,
    Libre frère de liberté,
    T’élances sur les mers sauvages.

    À peine éveillé, j’ai entendu ton appel,
    J’ai accouru vers les falaises,
    Vers les jaunes rochers au bord de la mer.
    Salut ! Déjà comme les clairs flots
    D’un torrent diamantin, tu descendais
    Victorieusement de la montagne.

    Sous les airs unis du ciel,
    J’ai vu galoper tes chevaux,
    J’ai vu le carrosse qui te porte.
    J’ai même vu le geste de la main
    Qui, sur le dos des coursiers,
    Comme l’éclair abat son fouet, —

    Je t’ai vu descendre du char,
    Afin d’accélérer ta course,
    Je t’ai vu court comme une flèche
    Pousser droit dans la vallée, —
    Comme un rayon d’or traverse
    Les roses de la première aurore.

    Danse maintenant sur mille dos,
    Sur le dos des lames, des lames perfides —
    Salut à qui crée des danses nouvelles !
    Dansons donc de mille manières,
    Que notre art soit nommé — libre !
    Qu’on appelle gai — notre savoir !

    Arrachons à chaque plante
    Une fleur à notre gloire,

    Et deux feuilles pour une couronne !
    Dansons comme des troubadours
    Parmi les saints et putains,
    La danse entre Dieu et le monde !

    Celui qui, avec le vent,
    Ne sait pas danser, qui s’enveloppe
    De foulards, tel un vieillard,
    Celui qui est hypocrite,
    Glorieux et faux vertueux,
    Qu’il quitte notre paradis.

    Chassons la poussière des routes,
    Au nez de tous les malades,
    Épouvantons les débiles,
    Purifions toute la côte
    De l’haleine des poitrines sèches
    Et des yeux sans courage !

    Chassons qui trouble le ciel,
    Noircit le monde, attire les nuages !
    Éclairons le royaume des cieux !
    Mugissons... toi le plus libre
    De tous les esprits libres, avec toi
    Mon bonheur mugit comme la tempête. —

    Et prends, pour que le souvenir
    De ce bonheur soit éternel,
    Prends l’héritage de cette couronne !
    Jette-la là-haut, jette-la plus loin,
    À l’assaut de l’échelle céleste,
    Accroche-la — aux étoiles ! »
    -Nietzsche, Le Gai Savoir.


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Lun 20 Mar - 11:30, édité 6 fois


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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 19 Déc - 20:33

    « Y a-t-il un pessimisme de la force ? une prédilection intellectuelle pour l’âpreté, l’horreur, la cruauté, l’incertitude de l’existence due à la belle santé, à la surabondance de force vitale, à un trop-plein de vie ? Cette plénitude excessive elle-même ne comporte-t-elle pas peut-être une souffrance ?
    L’œil le plus perçant n’est-il pas possédé d’une irrésistible témérité, qui recherche le terrible, comme l’ennemi, le digne adversaire contre qui elle veut éprouver sa force ? dont elle veut apprendre ce que c’est que « la peur » ? Que signifie le mythe tragique, précisément chez les Grecs de l’époque la plus parfaite, la plus forte, la plus vaillante ? Et ce prodigieux phénomène de l’esprit dionysien ? Que signifie la tragédie, née de lui ?
    »

    « « Zarathoustra le devin, Zarathoustra le rieur, ni impatient, ni intolérant, quelqu’un qui aime les sauts et les écarts ; je me suis moi-même placé cette couronne sur la tête !
    « Cette couronne du rieur, cette couronne de roses : à vous, mes frères, je jette cette couronne ! J’ai canonisé le rire ; hommes supérieurs, apprenez donc — à rire ! »
    »
    -Friedrich Nietzsche, L’Origine de la Tragédie.

    « L’homme a attribué, à tout ce qui existe, un rapport avec la morale, jetant sur les épaules du monde le manteau d’une signification éthique. Tout cela aura un jour autant et pas plus de valeur que n’en a aujourd’hui déjà la croyance au sexe masculin ou féminin du soleil. »

    « Soyez reconnaissants ! — Le grand résultat que l’humanité a obtenu jusqu’à présent, c’est que nous n’avons plus besoin d’être dans une crainte continuelle des bêtes sauvages, des barbares, des dieux et de nos rêves. »

    « Les choses les plus « simples » sont très compliquées, — on ne peut assez s’en étonner ! »

    « Sont-ce les choses réelles ou les choses imaginées qui ont le plus contribué au bonheur humain ? »

    « L’homme libre est immoral, puisque, en toutes choses, il veut dépendre de lui-même et non d’un usage établi : dans tous les états primitifs de l’humanité « mal » est synonyme d’«  intellectuel », de « libre », d’« arbitraire », d’« inaccoutumé », d’« imprévu », d’« incalculable ». Dans ces mêmes états primitifs, toujours selon la même évaluation : si une action est exécutée, non parce que la tradition la commande, mais pour d’autres raisons (par exemple à cause de son utilité individuelle), et même pour ces mêmes raisons qui autrefois ont établi la coutume, elle est qualifiée d’immorale et considérée comme telle, même par celui qui l’exécute : car celui-ci ne s’est pas inspiré de l’obéissance envers la tradition. Qu’est-ce que la tradition ? Une autorité supérieure à laquelle on obéit, non parce qu’elle commande l’utile, mais parce qu’elle commande. — En quoi ce sentiment de la tradition se distingue-t-il d’un sentiment général de crainte ? C’est la crainte d’une intelligence supérieure qui ordonne, d’une puissance incompréhensible et indéfinie, de quelque chose qui est plus que personnel, — il y a de la superstition dans cette crainte. »

    « La victoire sur soi-même n’est pas demandée à cause des conséquences utiles qu’elle a pour l’individu, mais pour que les mœurs, la tradition apparaissent comme dominantes, malgré toutes les velléités contraires et tous les avantages individuels : l’individu doit se sacrifier — ainsi l’exige la moralité des mœurs. »

    « Toute action individuelle, toute façon de penser individuelle font frémir ; il est tout à fait impossible de déterminer ce que les esprits rares, choisis, primesautiers, ont dû souffrir au cours des temps par le fait qu’ils ont toujours été considérés comme des êtres méchants et dangereux, par le fait qu’ils se considéraient eux-mêmes comme tels. Sous la domination de la moralité des mœurs, toute espèce d’originalité avait mauvaise conscience ; l’horizon de l’élite paraissait encore plus sombre qu’il ne devait l’être. »

    « C’est la folie qui aplanit le chemin de l’idée nouvelle, qui rompt le ban d’une coutume, d’une superstition vénérée. Comprenez-vous pourquoi il fallut l’assistance de la folie ? De quelque chose qui fût aussi terrifiant et aussi incalculable, dans la voix et dans l’attitude, que les caprices démoniaques de la tempête et de la mer, et, par conséquent, de quelque chose qui fût, au même titre, digne de la crainte et du respect ? De quelque chose qui portât, autant que les convulsions et l’écume de l’épileptique, le signe visible d’une manifestation absolument involontaire ? De quelque chose qui parût imprimer à l’aliéné le sceau de quelque divinité dont il semblait être le masque et le porte-parole ? De quelque chose qui inspirât, même au promoteur d’une idée nouvelle, la vénération et la crainte de lui-même, et non plus des remords, et qui le poussât à être le prophète et le martyr de cette idée ? — Tandis que de nos jours on nous donne sans cesse à entendre que le génie possède au lieu d’un grain de bon sens un grain de folie, les hommes d’autrefois étaient bien plus près de l’idée que là où il y a de la folie il y a aussi un grain de génie et de sagesse, — quelque chose de « divin », comme on se murmurait à l’oreille. Ou plutôt, on s’exprimait plus nettement : « Par la folie, les plus grands bienfaits ont été répandus sur la Grèce, », disait Platon avec toute l’humanité antique. Avançons encore d’un pas : à tous ces hommes supérieurs poussés irrésistiblement à briser le joug d’une moralité quelconque et à proclamer des lois nouvelles, il ne resta pas autre chose à faire, lorsqu’ils n’étaient pas véritablement fous, que de le devenir ou de simuler la folie. — Et il en est ainsi de tous les novateurs sur tous les domaines, et non seulement de ceux des institutions sacerdotales et politiques. »

    « Qui osera écouter les soupirs des solitaires et des égarés : « Hélas ! accordez-moi donc la folie, puissances divines ! la folie pour que je finisse enfin par croire en moi-même ! Donnez-moi des délires et des convulsions, des heures de clarté et d’obscurité soudaines, effrayez-moi avec des frissons et des ardeurs que jamais mortel n’éprouva, entourez-moi de fracas et de fantômes ! laissez-moi hurler et gémir et ramper comme une bête : pourvu que j’obtienne la foi en moi-même ! Le doute me dévore, j’ai tué la loi et j’ai pour la loi l’horreur des vivants pour un cadavre ; à moins d’être au-dessus de la loi, je suis le plus réprouvé d’entre les réprouvés. L’esprit nouveau qui est en moi, d’où me vient-il s’il ne vient pas de vous ? Prouvez-moi donc que je vous appartiens ! — La folie seule me le démontre. » Et ce n’est que trop souvent que cette ferveur atteignit son but : à l’époque où le christianisme faisait le plus largement preuve de sa fertilité en multipliant les saints et les anachorètes, croyant ainsi s’affirmer soi-même, il y avait à Jérusalem de grands établissements d’aliénés pour les saints naufragés, pour ceux qui avaient sacrifié leur dernier grain de raison. »

    « Premier principe de la civilisation. — Chez les peuples sauvages il y a une catégorie de mœurs qui semblent viser à être une coutume générale : ce sont des ordonnances pénibles et, au fond, superflues (par exemple la coutume répandue chez les Kamtchadales de ne jamais gratter avec un couteau la neige attachée aux chaussures, de ne jamais embrocher un charbon avec un couteau, de ne jamais mettre un fer au feu — et la mort frappe celui qui contrevient à ces coutumes !) — mais ces ordonnances maintiennent sans cesse dans la conscience l’idée de la coutume, la contrainte ininterrompue d’obéir à la coutume : ceci pour renforcer le grand principe par quoi la civilisation commence : toute coutume vaut mieux que l’absence de coutumes. »

    « Rien n’a été payé plus chèrement que cette petite parcelle de raison humaine et de sentiment de la liberté dont nous sommes si fiers maintenant. »

    « La moralité s’oppose à la formation des mœurs nouvelles et meilleures : elle abêtit. »

    « Que l’on songe aux institutions et aux coutumes qui ont fait de l’abandon fougueux d’un moment une fidélité éternelle, du plaisir de la colère l’éternelle vengeance, du désespoir le deuil éternel, de la parole soudaine et unique l’éternel engagement. Par de telles transformations, beaucoup d’hypocrisie et de mensonge s’est chaque fois introduit dans le monde : chaque fois aussi, et à ce prix seulement, une conception surhumaine qui élève l’homme. »

    « De telle sorte que, sous l’empire de la moralité des mœurs, l’homme méprise premièrement les causes, en second lieu les conséquences, en troisième lieu la réalité, et il relie tous ses sentiments élevés (de vénération, de noblesse, de fierté, de reconnaissance, d’amour) à un monde imaginaire : qu’il appelle un monde supérieur. »

    « Est-il possible que le soleil répande ses rayons sur le néant et que la veille nocturne des étoiles soit gaspillée pour des mers sans voies et des régions inhabitées ? »

    « Les mots entravent notre chemin ! — Partout où les anciens des premiers âges plaçaient un mot ils croyaient avoir fait une découverte. Combien en vérité il en était autrement ! — ils avaient touché à un problème et, en croyant l’avoir résolu, ils avaient créé une entrave à la solution. — Maintenant, pour atteindre la connaissance, il faut trébucher sur des mots devenus éternels et durs comme la pierre, et on s’y cassera plutôt une jambe que de briser un mot. »

    « « Connais-toi toi-même », c’est là toute la science. — Ce n’est que lorsque l’homme aura atteint la connaissance de toute chose qu’il pourra se connaître lui-même. Car les choses ne sont que les frontières de l’homme. »

    « Quel que soit le degré de supériorité que puisse atteindre l’évolution humaine — et peut-être sera-t-elle à la fin inférieure à ce qu’elle a été au début ! — il n’y a pour elle point de passage dans un ordre supérieur, tout aussi peu que la fourmi et le perce-oreille, à la fin de leur carrière terrestre, entrent dans l’éternité et le sein de Dieu. »

    « On dit, avec raison, que Schopenhauer a de nouveau pris au sérieux les souffrances de l’humanité : où est celui qui s’avisera enfin de prendre au sérieux l’antidote contre ces souffrances et qui mettra au pilori l’inqualifiable charlatanisme dont s’est servi jusqu’à présent l’humanité pour traiter ses maladies de l’âme sous les noms les plus sublimes ? »

    « Hélas ! combien de cruauté superflues, combien de mauvais traitements sont venus des religions qui ont inventé le péché ! »

    « Le doute comme péché. — Le christianisme a fait tout ce qui lui était possible pour fermer un cercle autour de lui : il a déclaré que le doute, à lui seul, constituait un péché. On doit être précipité dans la foi sans l’aide de la raison, par un miracle, et y nager dès lors comme dans l’élément le plus clair et le moins équivoque : un regard jeté vers la terre ferme, la pensée seule que l’on pourrait peut-être ne pas exister que pour nager, le moindre mouvement de notre nature d’amphibie — suffisent pour nous faire commettre un péché ! Il faut remarquer que, de la sorte, les preuves de la foi et toute réflexion sur l’origine de la foi sont condamnables. On exige l’aveuglement et l’ivresse, et un chant éternel au-dessus des vagues où la raison s’est noyée ! »

    « Il y a maintenant peut-être dix à vingt millions d’hommes, parmi les différents peuples de l’Europe, qui « ne croient plus en Dieu », — est-ce trop demander que de vouloir qu’ils se fassent signe ? Dès qu’ils se reconnaîtront de la sorte ils se feront aussi connaître, — immédiatement, ils seront une puissance en Europe, et heureusement une puissance parmi les peuples ! parmi les castes ! parmi les riches et les pauvres ! parmi ceux qui commandent et ceux qui obéissent ! parmi les inquiets et les plus tranquilles, les plus tranquillisants ! »
    -Friedrich Nietzsche, Aurore.

    « Pour qu’un évènement soit grand, deux conditions doivent se trouver réunies : la grandeur du sentiment chez ceux qui l’accomplissent et la grandeur du sentiment chez ceux qui en sont les témoins. Aucun évènement n’est grand en lui-même ; des constellations entières peuvent disparaître et des nations périr, de vastes royaumes peuvent surgir et des guerres dévorer des forces immenses, et le vent de l’histoire passe sur de telles choses comme sur de légers flocons. »

    « Pour un grand nombre de choses, le moment est venu de mourir ; car ce nouvel art est un prophète, et il voit s’approcher une ruine qui menace plus que les arts. »
    -Friedrich Nietzsche, Richard Wagner à Bayreuth.


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Sam 19 Déc - 20:39, édité 2 fois


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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 19 Déc - 20:36

    « Tu sauras que j’aime l’ombre comme j’aime la lumière. Pour qu’il y ait beauté du visage, clarté de la parole, bonté et fermeté du caractère, l’ombre est nécessaire autant que la lumière. Ce ne sont pas des adversaires : elles se tiennent plutôt amicalement par la main, et quand la lumière disparaît, l’ombre s’échappe à sa suite. »
    « « Au commencement était. » — Exalter les origines — c’est la surpousse métaphysique qui se refait jour dans la conception de l’histoire et fait penser absolument qu’au commencement de toutes choses se trouve ce qu’il y a de plus précieux et de plus essentiel. »
    « Mesure de la valeur et de la vérité. — Pour la hauteur des montagnes la peine qu’on prend à les gravir n’est nullement une unité de mesure. Et dans la science il en serait autrement ! — nous disent quelques-uns qui veulent passer pour initiés — la peine que coûte une vérité déciderait justement de la valeur de cette vérité ! Cette morale absurde part de l’idée que les « Vérités » ne sont proprement rien de plus que des appareils de gymnastique, où nous devrions bravement travailler jusqu’à la fatigue, — morale pour athlètes et gymnasiarques de l’esprit. »
    « Il y a de la raison assez et plus qu’assez, mais elle est menée dans une direction fausse et artificiellement détournée de ces choses mesquines et prochaines. Les prêtres, les professeurs, et la sublime ambition des idéalistes de toute espèce, de la grossière et de la fine, persuadent à l’enfant déjà qu’il s’agit de toute autre chose : du salut de l’âme, du service de l’État, du progrès de la science, ou bien de considération et de propriété, comme du moyen de rendre des services à l’humanité entière, au lieu que les besoins de l’individu, ses nécessités grandes et petites, dans les vingt-quatre heures du jour, sont, dit-on, quelque chose de méprisable ou d’indifférent. »
    « S’il y a des dieux, ils ne s’occupent pas de nous. »
    « Dès que la nuit commence à tomber, notre impression sur les objets familiers se transforme. Il y a le vent, qui rôde comme par des chemins interdits, chuchotant, comme s’il cherchait quelque chose, fâché de ne pas le trouver. Il y a la lueur des lampes, avec ses troubles rayons rougeâtres, sa clarté lasse, luttant à contre-cœur contre la nuit, esclave impatiente de l’homme qui veille. Il y a la respiration du dormeur, son rythme inquiétant, sur lequel un souci toujours renaissant semble sonner une mélodie, — nous ne l’entendons pas, mais quand la poitrine du dormeur se soulève, nous nous sentons le cœur serré, et quand le souffle diminue, presque expirant dans un silence de mort, nous nous disons : « Repose un peu, pauvre esprit tourmenté ! » Nous souhaitons à tout vivant, puisqu’il vit dans une telle oppression, un repos éternel ; la nuit invite à la mort. — Si les hommes se passaient du soleil et menaient avec le clair de lune et l’huile le combat contre la nuit, quelle philosophie les envelopperait de ses voiles ! On n’observe déjà que trop dans l’être intellectuel et moral de l’homme, combien, par cette moitié de ténèbres et d’absence du soleil qui vient voiler la vie, il est en somme rendu sombre. »
    « La théorie du libre arbitre est une invention des classes dirigeantes. »
    « Le mot et l’idée sont la cause la plus visible qui nous fait croire à cette isolation de groupes d’actions : nous ne nous en servons pas seulement pour désigner les choses, nous croyons originairement que par eux nous en saisissons l’essence. Les mots et les idées nous mènent maintenant encore à nous représenter constamment les choses comme plus simples qu’elles ne sont, séparées les unes des autres, indivisibles, ayant chacune une existence en soi et pour soi. »
    « Il faudrait des êtres plus spirituels que n’est l’homme, rien que pour goûter à fond l’humour qui réside en ce que l’homme se regarde comme la fin de tout l’univers, et que l’humanité déclare sérieusement ne pas se contenter de moins que de la perspective d’une mission universelle. Si un Dieu a créé le monde, il a créé l’homme pour être le singe de Dieu, comme un perpétuel sujet de gaîté dans ses éternités un peu trop longues. L’harmonie des sphères autour de la terre pourrait alors être les éclats de rire de tout le reste des créatures qui entourent l’homme. La douleur sert à cet immortel ennuyé à chatouiller son animal favori, pour prendre son plaisir à ses attitudes fièrement tragiques et aux explications de ses propres souffrances, surtout à l’invention intellectuelle de la plus vaine des créatures — étant l’inventeur de cet inventeur. Car celui qui imagina l’homme pour en rire avait plus d’esprit que lui, et aussi plus de plaisir à l’esprit. »
    « Peut-être la fourmi dans la forêt se figure-t-elle aussi qu’elle est le but et la fin de l’existence de la forêt, comme nous faisons lorsque, dans notre imagination, nous lions presque involontairement à la destruction de l’humanité la destruction de la terre : encore sommes-nous modestes quand nous nous en tenons là et que nous n’arrangeons pas, pour fêter les funérailles du dernier mortel, un crépuscule général du monde et des dieux. »
    « Le Diogène moderne. — Avant de chercher l’homme il faut avoir trouvé la lanterne. — Sera-ce nécessairement la lanterne du cynique ? »
    « Comme si tous les mots n’étaient pas des poches où l’on a fourré tantôt ceci, tantôt cela, tantôt plusieurs choses à la fois. »
    « Vous autres obscurantistes et sournois philosophiques, vous parlez, pour accuser la conformation de tout l’édifice du monde, du caractère redoutable des passions humaines. Comme si partout où il y a eu passion il y avait aussi terreur ! Comme si toujours en ce bas monde devait exister cette espèce de terreur ! […]nous voulons, au contraire, travailler loyalement à la tâche de transformer en joies toutes les passions des hommes. »
    « La morale est d’abord un moyen pour conserver la communauté, d’une façon générale, et pour la préserver de sa perte. »
    « Une défense dont nous ne comprenons ou n’admettons pas les raisons est presque un ordre, non seulement pour l’esprit obstiné, mais encore pour celui qui a soif de connaissance : on tient à essayer pour apprendre ainsi pourquoi l’interdiction a été faite. Les défenses morales comme celles du Décalogue ne peuvent compter que durant les époques où la raison est assujettie. Maintenant une défense comme « tu ne tueras point », « tu ne commettras point adultère », présentée ainsi sans raison, aurait plutôt un effet nuisible qu’un effet utile. »
    « L’homme qui a surmonté ses passions est entré en possession du sol le plus fécond : de même que le colon qui s’est rendu maître des forêts et des marécages. »
    « Ce ne sont que les animaux les mieux organisés et les plus actifs qui commencent à être capables d’ennui. — Quel beau sujet pour un grand poète que l’ennui de Dieu au septième jour de la création. »
    « Le chemin le plus court n’est pas le plus droit, mais celui sur lequel le vent le plus favorable gonfle notre voile : c’est ce qu’enseignent les règles de la navigation. »
    « Toi-même, pauvre être craintif, tu es l’invincible Moire qui trône au-dessus de tous les dieux ; pour tout ce qui est de l’avenir tu es la bénédiction ou la malédiction et, en tous les cas, l’entrave qui maintient l’homme même le plus fort ; en toi tout l’avenir du monde humain est déterminé d’avance, cela ne sert de rien d’être pris de terreur devant toi-même. »
    « La vertu la plus noble. — Dans la première phase de l’humanité supérieure, la bravoure est considérée comme la vertu la plus noble, dans la seconde la justice, dans la troisième la modération, dans la quatrième la sagesse. Dans quelle phase vivons-nous ? Dans laquelle vis-tu ? »
    « Le sentiment humain s’est chargé d’infiniment de douleurs, d’empiétements, de duretés, d’aliénations, de refroidissements par le fait que l’on croyait voir des contrastes où il n’y a que des transitions. »
    « Mais mieux écrire signifie en même temps penser mieux ; découvrir des choses qui sont de plus en plus dignes d’être communiquées et savoir vraiment les communiquer ; être traduisible dans la langue des voisins ; se rendre accessible à la compréhension de ces étrangers qui apprennent notre langue ; faire en sorte que tout ce qui est bien devienne universel et que tout devienne libre pour les hommes libres ; préparer enfin cet état de choses encore lointain où les bons Européens s’attelleront à leur tâche grandiose : la direction et la surveillance de la civilisation universelle sur la terre. — Celui qui prêche le contraire et qui ne se préoccupe pas de bien écrire et de bien lire — ces deux vertus grandissent et diminuent en même temps — celui-là indique en effet aux peuples la voie qui les fera devenir de plus en plus nationaux : il augmente la maladie de ce siècle et s’oppose en ennemi aux bons Européens, aux esprits libres. »
    « Le grand style naît lorsque le beau remporte la victoire sur l’énorme. »
    « Les auteurs tristes et les auteurs graves. Celui qui couche sur le papier ce qu’il souffre devient un auteur triste : mais il devient un auteur grave s’il nous dit ce qu’il a souffert et pourquoi il se repose maintenant dans la joie. »
    « Les poètes et les artistes qui souffrent d’étroitesse dans les sentiments font haleter leurs héros le plus longtemps : ils ne s’entendent pas à respirer facilement. »
    « Le style de l'immortalité. — Thucydide tout aussi bien que Tacite — en élaborant leurs œuvres, ont songé à l’immortalité : si on ne le savait pas d’une autre manière cela se devinerait déjà à leur style. L’un croyait donner de la durée à ses idées en les réduisant par l’ébullition, l’autre en y mettant du sel ; et tous deux, semble-t-il, ne se sont pas trompés. »
    « Avec les images et les symboles on persuade, mais on ne démontre pas. »
    « Hændel, lorsqu’il composait sa musique, était brave, novateur, vrai, puissant ; il se tournait vers un héroïsme semblable à celui dont un peuple est capable, — mais, lorsqu’il s’agissait d’achever son travail, il était souvent plein de contrainte, de froideur et même de dégoût de soi ; alors il se servait de quelques méthodes éprouvées dans l’exécution, il se mettait à écrire vite et beaucoup et était trop heureux d’en avoir fini, — mais ce n’était pas un contentement pareil à celui de Dieu et d’autres créateurs, au soir de leur journée féconde. »
    « En fin de compte, nous continuons à aimer la musique comme nous aimons le clair de lune. Tous deux ne veulent pas remplacer le soleil, — mais seulement illuminer nos nuits tant bien que mal. »
    « Une bouchée de bonne nourriture décide souvent si nous regardons l’avenir avec des yeux découragés ou pleins d’espoir : cela est vrai dans les choses les plus hautes et les plus intellectuelles. »
    « Chaque fois que l’on utilise et sacrifie l’homme, comme un moyen pour accomplir le but de la société, toute l’humanité supérieure en est attristée. »
    « Excès d'arrogance. — Il y a des hommes si arrogants qu’ils ne savent pas louer un grand homme qu’ils admirent, autrement qu’en le représentant comme un degré ou un passage qui mène jusqu’à eux-mêmes. »
    « L’Ancien : Veux-tu donc enseigner la méfiance de la vérité ? — Pyrrhon : Une méfiance telle qu’elle n’a jamais existé dans le monde, la méfiance à l’égard de tout et de tous. C’est là le seul chemin qui mène à la vérité. L’œil droit ne doit pas se fier à l’œil gauche et il faudra que, pendant un temps, la lumière s’appelle obscurité : c’est là le chemin qu’il vous faut suivre. Ne croyez pas qu’il vous mènera à des arbres fruitiers et auprès de saules admirables. Vous trouverez sur ce chemin de petits grains durs — ce sont les vérités : pendant des années il vous faudra avaler des mensonges par brassées pour ne pas mourir de faim : quoique vous sachiez que ce sont des mensonges. Mais ces petits grains seront semés et enfouis dans la terre et peut-être la moisson viendra-t-elle un jour : personne n’a le droit de la promettre, à moins d’être un fanatique. — L’Ancien : Ami ! ami ! Tes paroles elles aussi sont les paroles d’un fanatique ! — Pyrrhon : Tu as raison ! je veux être méfiant à l’égard de toutes les paroles. — L’Ancien : Alors il faudra que tu te taises. — Pyrrhon : Je dirai aux hommes qu’il faut que je me taise et qu’ils doivent se méfier de mon silence. — L’Ancien : Tu renonces donc à ton entreprise ? — Pyrrhon : Au contraire — tu viens de m’indiquer la porte par où il me faut entrer. — L’Ancien : Je ne sais pas trop si nous nous comprenons encore parfaitement ? — Pyrrhon : Probablement non. — L’Ancien : Pourvu que tu te comprennes bien toi-même ! — Pyrrhon : se retourne en riant. — L’Ancien : Hélas ! mon ami ! Se taire et rire — est-ce là maintenant toute ta philosophie ? — Pyrrhon : Ce ne serait pas la plus mauvaise. »
    « J’estime généralement trop bas le blâme et trop haut la louange. »
    « Il faut toujours considérer le professeur comme un mal nécessaire, tout comme on fait du commerçant. »
    « Les moyens pour arriver à la paix véritable. — Aucun gouvernement n’avoue aujourd’hui qu’il entretient son armée pour satisfaire, à l’occasion, ses envies de conquête. L’armée doit au contraire servir à la défense. Pour justifier cet état de choses, on invoque une morale qui approuve la légitime défense. On se réserve ainsi, pour sa part, la moralité, et on attribue au voisin l’immoralité, car il faut imaginer celui-ci prêt à l’attaque et à la conquête, si l’État dont on fait partie doit être dans la nécessité de songer aux moyens de défense. De plus on accuse l’autre, qui, de même que notre État, nie l’intention d’attaquer et n’entretient, lui aussi, son armée que pour des raisons de défense, pour les mêmes motifs que nous, on l’accuse, dis-je, d’être un hypocrite et un criminel rusé qui voudrait se jeter, sans aucune espèce de lutte, sur une victime inoffensive et maladroite. C’est dans ces conditions que tous les États se trouvent aujourd’hui les uns en face des autres : ils admettent les mauvaises intentions chez le voisin et se targuent de bonnes intentions. Mais c’est là une inhumanité aussi néfaste et pire encore que la guerre, c’est déjà une provocation et même un motif de guerre, car on prête l’immoralité au voisin et, par là, on semble appeler les sentiments hostiles. Il faut renier la doctrine de l’armée comme moyen de défense tout aussi catégoriquement que les désirs de conquête. Et un jour viendra peut-être, jour grandiose, où un peuple, distingué dans la guerre et la victoire, par le plus haut développement de la discipline et de l’intelligence militaires, habitué à faire les plus lourds sacrifices à ces choses, s’écriera librement : « Nous brisons l’épée ! » — détruisant ainsi toute son organisation militaire jusqu’en ses fondements. Se rendre inoffensif, tandis qu’on est le plus redoutable, guidé par l’élévation du sentiment — c’est là le moyen pour arriver à la paix véritable qui doit toujours reposer sur une disposition d’esprit paisible, tandis que ce que l’on appelle la paix armée, telle qu’elle est pratiquée maintenant dans tous les pays, répond à un sentiment de discorde, à un manque de confiance en soi et en le voisin et empêche de déposer les armes soit par haine, soit par crainte. Plutôt périr que de haïr et que de craindre, et plutôt périr deux fois que de se laisser haïr et craindre, — il faudra que ceci devienne un jour la maxime supérieure de toute société établie ! »
    « Si Platon prétend que la suppression de la propriété supprimera l’égoïsme, il faut lui répondre qu’après déduction de celui-ci ce ne seront certainement pas les vertus cardinales de l’homme qui resteront, — de même qu’il faut affirmer que la pire peste ne pourrait faire autant de mal à l’humanité que si l’on en faisait disparaître la vanité. Sans vanité et sans égoïsme — que sont donc les vertus humaines ? Par quoi je suis loin de vouloir dire que celles-ci ne sont que des masques de celles-là. La mélodie fondamentale et utopique de Platon que les socialistes continuent toujours à chanter, repose sur une connaissance imparfaite de l’homme : il ignore l’histoire des sentiments moraux, il manque de clairvoyance au sujet de l’origine des bonnes qualités utiles de l’âme humaine. De même que toute l’antiquité, il croyait au bien et au mal, comme au blanc et au noir, donc comme à une différence radicale entre les hommes bons et les hommes mauvais, les bonnes qualités et les mauvaises qualités. — Pour que, dans l’avenir, on ait plus de confiance en la propriété et que celle-ci devienne plus morale il faut ouvrir tous les moyens de travail qui mènent à la petite fortune, mais empêcher l’enrichissement facile et subit ; il faudrait retirer des mains des particuliers toutes les branches du transport et du commerce qui favorisent l’accumulation des grandes fortunes, donc avant tout le trafic d’argent — et considérer ceux qui possèdent trop comme des êtres dangereux pour la sécurité publique au même titre que ceux qui ne possèdent rien. »
    « But et moyens de la démocratie— La démocratie veut créer et garantir l’indépendance à un aussi grand nombre d’individus que possible, l’indépendance des opinions, de la façon de conduire et de gagner sa vie. Pour arriver à ce but, il lui faut contester le droit de vote tant à ceux qui ne possèdent absolument rien qu’à ceux qui sont véritablement riches : car ce sont là deux classes d’hommes qu’elle ne saurait tolérer et à la suppression desquels il lui faut sans cesse travailler, au risque de voir sa tâche remise toujours en question. De même il lui faut empêcher tout ce qui semble tendre à l’organisation de partis. Car les trois grands ennemis de l’indépendance, à ce triple point de vue, sont le pauvre diable, le riche et les partis. — Je parle de la démocratie comme de quelque chose qui existera dans l’avenir. »
    « La circonspection et le succès. — Cette grande qualité de la circonspection qui est au fond la vertu des vertus, l’ancêtre et la reine des vertus, est loin d’avoir toujours, dans la vie quotidienne, le succès de son côté : et l’amant qui n’aurait recherché cette vertu qu’à cause du succès se verrait amèrement trompé. Car, parmi les gens pratiques, on la tient en suspicion et on la confond avec la dissimulation et la subtilité hypocrite. Par contre, celui qui manque de circonspection, — l’homme qui va de l’avant et qui parfois frappe à côté, est tenu pour un compagnon loyal sur qui l’on peut compter. Donc les gens pratiques n’aiment pas l’homme circonspect et le tiennent pour dangereux. D’autre part on croit volontiers que le circonspect est craintif, embarrassé et pédant, — les gens peu pratiques et qui aiment à jouir de la vie le trouvent incommode, parce qu’il n’aime pas à vivre à la légère comme eux, qui ne songent ni à l’action ni aux devoirs : il apparaît au milieu d’eux comme leur conscience vivante, et, à leurs yeux, le jour pâlit à son approche. Si donc le succès et la popularité lui manquent qu’il se dise en manière de consolation : « C’est à ce prix que s’élèvent les contributions qu’il te faut payer pour posséder le bien le plus précieux parmi les hommes, — il en vaut la peine ! » »
    « Et in arcadia ego. — J’ai jeté un regard à mes pieds, en passant par-dessus la vague des collines, du côté de ce lac d’un vert laiteux, à travers les pins austères et les vieux sapins : autour de moi gisaient des roches aux formes variées et sur le sol multicolore croissaient des herbes et des fleurs. Un troupeau se mouvait près de moi, se développant et se ramassant tour à tour ; quelques vaches se dessinaient dans le lointain en groupes pressés, se détachant dans la lumière du soir sur la forêt de pins : d’autres, plus près, paraissaient plus sombres. Tout cela était tranquille, dans la paix du crépuscule prochain. Ma montre marquait cinq heures et demie. Le taureau du troupeau était descendu dans la blanche écume du ruisseau et il remontait lentement son cours impétueux, résistant et cédant tour à tour : ce devait être là pour lui une sorte de satisfaction farouche. Deux êtres humains à la peau brunie, d’origine bergamasque, étaient les bergers de ce troupeau : la jeune fille presque vêtue comme un garçon. À gauche des pans de rochers abrupts, au-dessus d’une large ceinture de forêt, à droite deux énormes dents de glace, nageant bien au-dessus de moi, dans un voile de brume claire, — tout cela était grand, calme et lumineux. La beauté tout entière amenait un frisson, et c’était l’adoration muette du moment de sa révélation. Involontairement, comme s’il n’y avait là rien de plus naturel, on était tenté de placer des héros grecs dans ce monde de lumière pure aux contours aigus (de ce monde qui n’avait rien de l’inquiétude et du désir, de l’attente et des regrets) ; il fallait sentir comme Poussin et ses élèves : à la fois d’une façon héroïque et idyllique. — Et c’est ainsi que certains hommes ont vécu, c’est ainsi que sans cesse ils ont évoqué le sens du monde, en eux-mêmes et hors d’eux-mêmes ; et ce fut surtout l’un d’entre eux, un des plus grands hommes qui soient, l’inventeur d’une façon de philosopher héroïque et idyllique tout à la fois : Épicure. »

    « La pratique du sage. — Pour devenir sage, il faut vouloir que certaines choses arrivent dans votre vie, donc se jeter dans la gueule des événements. Il est vrai que c’est très dangereux ; bien des « sages » y ont été dévorés. »
    « « Une seule chose est nécessaire . — Lorsque l’on est intelligent, ce qui vous importe avant tout, c’est d’avoir la joie au cœur. — Hélas ! ajouta quelqu’un, lorsque l’on est intelligent, ce que l’on a de mieux à faire c’est d’être sage. »
    « Croire en soi-même. — De nos jours on se méfie toujours de celui qui croit en lui-même ; autrefois croire en soi-même cela suffisait pour que les autres croient également en vous. La recette pour trouver créance aujourd’hui c’est : « Ne te ménage pas toi-même ! Si tu veux que ton opinion soit vue sous un jour favorable, commence par allumer ta propre chaumière » ! »
    « Mais donner vaut mieux que posséder : et qu’est l’homme le plus riche lorsqu’il vit dans la solitude d’un désert ? » »
    « Mort. — Par la perspective certaine de la mort, on pourrait mêler à la vie une goutte délicieuse et parfumée d’insouciance — mais, vous autres, singuliers pharmaciens de l’âme que vous êtes, vous avez fait de cette goutte un poison infect, qui rend répugnante la vie tout entière ! »
    « Remords. — Ne jamais donner libre cours au remords, mais se dire de suite : ce serait là ajouter une seconde bêtise à la première. — Si l’on a occasionné le mal, il faut songer à faire le bien. — Si l’on est puni à cause de sa mauvaise action, il faut subir sa peine avec le sentiment que par là on fait une chose bonne : on empêche, par l’exemple, les autres de tomber dans la même folie. Tout malfaiteur puni doit se considérer comme un bienfaiteur de l’humanité. »
    « Ne touchez pas ! — Il y a des hommes néfastes qui, au lieu de résoudre un problème, l’obscurcissent pour tous ceux qui s’en occupent et le rendent encore plus difficile à résoudre. Celui qui ne s’entend pas à frapper juste doit être prié de ne pas frapper du tout. »
    « Trois bonnes choses. — La grandeur, le calme et la lumière du soleil — ces trois choses enveloppent tout ce qu’un penseur peut désirer et exiger de lui-même : ses espérances et ses devoirs, ses prétentions sur le domaine intellectuel et moral, je dirai même sa façon quotidienne de vivre et l’orientation du lieu où il habite. À ces trois choses correspondent d’une part des pensées qui élèvent, ensuite des pensées qui tranquillisent, en troisième lieu des pensées qui illuminent — mais en quatrième lieu des pensées qui participent de ces trois qualités, des pensées où tout ce qui est terrestre arrive à se transfigurer : c’est l’empire où règne la grande trinité de la joie. »
    « Qui a mis plus d’eau dans son vin que les Grecs ! La sobriété alliée à la grâce — ce fut là le privilège de noblesse des Athéniens du temps de Sophocle et de ceux qui vinrent après lui. Que celui qui le peut fasse de même ! Dans la vie et dans la création ! »
    « L’héroïsme consiste à faire de grandes choses (ou à ne pas faire quelque chose d’une façon grande), sans avoir, dans la lutte avec les autres, le sentiment d’être devant les autres. »
    -Friedrich Nietzsche, Le Voyageur et son Ombre.


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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 19 Déc - 20:40

    « La sagesse trace des limites, même à la connaissance. » (p.72, §5)

    "L'homme n'aspire pas au bonheur ; il n'y a que l'Anglais qui fait cela." (p.73, §12)

    « Les hommes posthumes — moi, par exemple — sont moins bien compris que ceux qui sont conformes à leur époque, mais on les entend mieux. Pour m’exprimer plus exactement encore : on ne nous comprend jamais — et c’est de là que vient notre autorité... » (p.73, §15)

    ""L'esprit allemand": depuis dix-huit ans une contradictio in adjecto." (p.75, §23)

    "Je me méfie de tous les gens à systèmes et je les évite. La volonté du système est un manque de loyauté." (p.75, §26)

    « Combien peu de chose il faut pour le bonheur ! Le son d'une cornemuse. - Sans musique la vie serait une erreur. » (p.77, §33)

    « Faisons-nous tort à la vertu, nous autres immoralistes ? — Tout aussi peu que les anarchistes aux princes. Ce n’est que depuis qu’on leur tire de nouveau dessus qu’ils sont solidement assis sur leurs trônes. Morale : il faut tirer sur la morale. » (p.78, §36)
    -Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, "Maximes et pointes", trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.

    « De tout temps les sages ont porté le même jugement sur la vie : elle ne vaut rien... Toujours et partout on a entendu sortir de leur bouche la même parole, — une parole pleine de doute, pleine de mélancolie, pleine de fatigue de la vie, pleine de résistance contre la vie. Socrate lui-même a dit en mourant: "Vivre - c'est être longtemps malade: je dois un coq à Esculape libérateur." Même Socrate en avait assez. - Qu'est-ce que cela démontre ? Qu'est-ce que cela montre ? - Autrefois on aurait dit (-oh! on l'a dit, et assez haut, et nos pessimistes en tête !): "Il faut bien qu'il y ait là-dedans quelque chose de vrai ! Le consensus sapientium démontre la vérité." - Parlons-nous ainsi, aujourd'hui encore ? le pouvons-nous ? "Il faut en tout les cas qu'il y ait ici quelque chose de malade", - voilà notre réponse: ces sages parmi les sages de tous les temps, il faudrait d'abord les voir de près ! Peut-être n'étaient-ils plus, tant qu'ils seront, fermes sur leurs jambes, peut-être étaient-ils en retard, chancelants, décadents peut-être ? » (p.81, §1)

    "Cette irrévérence de considérer les grands sages comme des types de décadence naquit en moi précisément dans un cas où le préjugé lettré et illetré s'y oppose avec le plus de force: j'ai reconnu en Socrate et en Platon des symptômes de décadence, des instruments de la décomposition grecque, des pseudo-grecs, des antigrecs (L'Origine de la tragédie, 1872). Ce consensus sapientium -je l'ai toujours mieux compris- ne prouve pas le moins du monde qu'ils eussent raison, là où ils s'accordaient: il prouve plutôt qu'eux-mêmes, ces sages parmi les sages, avaient entre eux quelque accord physiologique, pour prendre à l'égard de la vie cette même attitude négative -pour être tenus de la prendre. Des jugements, des appréciations de la vie, pour ou contre, ne peuvent, en dernière instance, jamais être vrais: ils n'ont d'autre valeur que celle d'être des symptômes -en soi de tels jugements sont des stupidités. Il faut donc étendre les doigts pour tâcher de saisir cette finesse extraordinaire que la valeur de la vie ne peut pas être appréciée. Ni par un vivant, parce qu'il est partie, même objet de litige, et non pas juge: ni par un mort, pour une autre raison. - De la part d'un philosophe, voir un problème dans la valeur de la vie, demeure même une objection contre lui, un point d'interrogation envers sa sagesse, un manque de sagesse. - Comment ? et tous ces grands sages - non seulement ils auraient été des décadents, mais encore ils n'auraient même pas été des sages ?"  (p.82, §2)

    "Socrate appartenait, de par son origine, au plus bas peuple: Socrate était de la populace. On sait, on voit même encore combien il était laid. Mais la laideur, objection en soi, est presque une réfutation chez les Grecs. En fin de compte, Socrate était-il un Grec ?" (p.83, §3)

    "Je tâche de comprendre de quelle idiosyncrasie a pu naître cette équation socratique: raison = vertu = bonheur: cette équation la plus bizarre qu'il y ait, et qui a contre elle, en particulier, tous les instincts des anciens Hellènes." (p.83, §4)

    « Avec Socrate, le goût grec s'altère en faveur de la dialectique : que se passe-il exactement ? Avant tout c'est un goût distingué qui est vaincu ; avec la dialectique le peuple arrive à avoir le dessus. Avant Socrate, on écartait dans la bonne société les manières dialectiques: on les tenait pour de mauvaises manières, elles étaient compromettantes. [...] Partout où l'autorité est encore de bon ton, partout où l'on ne "raisonne" pas, mais où l'on commande, le dialecticien est une sorte de polichinelle : on se rit de lui, on ne le prend pas au sérieux. — Socrate fut le polichinelle qui se fit prendre au sérieux: qu'arriva-t-il là au juste ? - » (p.83-84, §5)

    "On ne choisit la dialectique que lorsqu'on n'a pas d'autre moyen. [...] Ce n'est qu'à leur corps défendant que ceux qui n'ont plus d'autre arme emploient la dialectique." (p.84, §6)

    "L'ironie de Socrate était-elle une expression de révolte ? de ressentiment populaire ? savoure-t-il, en opprimé, sa propre férocité, dans le coup de couteau du syllogisme ? se venge-t-il des grands qu'il fascine ? [...] Le dialecticien laisse à son antagoniste le soin de faire la preuve qu'il n'est pas un idiot: il rend furieux et en même temps il prive de tout secours. [...] Quoi ? la dialectique n'est-elle qu'une forme de la vengeance chez Socrate ?" (p.84-85, §7)

    « J’ai donné à entendre comment Socrate a pu éloigner : il reste d’autant plus à expliquer comment il a pu fasciner. — En voilà la première raison : il a découvert une nouvelle espèce de combat, il fut le premier maître d’armes pour les hautes sphères d’Athènes. Il fascinait en touchant à l’instinct combatif des Hellènes, — il a apporté une variante dans la palestre entre les hommes jeunes et les jeunes gens. » (p.85, §Cool

    "Mais Socrate devina autre chose encore. Il pénétrait les sentiments de ses nobles Athéniens ; il comprenait que son cas, l'idiosyncrasie de son cas n'était déjà plus un cas exceptionnel. La même sorte de dégénérescence se préparait partout en secret: les Athéniens de la vieille roche s'éteignaient. - Et Socrate comprenait que tout le monde avait besoin de lui, de son remède, de sa cure, de sa méthode personnelle de conservation de soi... Partout les instincts étaient en anarchie ; partout on était à deux pas de l’excès : le monstrum in animo était le péril universel. « Les instincts veulent jouer au tyran : il faut inventer un contre-tyran qui l’emporte »... Lorsque le physionomiste eut dévoilé à Socrate ce qu’il était, un repaire de tous les mauvais désirs, le grand ironiste hasarda encore une parole qui donne la clef de sa nature. « Cela est vrai, dit-il, mais je me suis rendu maître de tous. »." (p.85-86, §9)

    « Ni Socrate ni ses "malades" n'étaient libres d'être raisonnables, - ce fut de rigueur, ce fut leur dernier remède. Raison = vertu = bonheur, cela veut seulement dire : il faut imiter Socrate et établir contre les appétits obscurs une lumière du jour en permanence — un jour qui serait la lumière de la raison. Il faut être à tout prix prudent, précis, clair : toute concession aux instincts et à l’inconscient ne fait qu’abaisser... » (p.86, §10)

    « Le cas de Socrate fut un malentendu ; toute la morale de perfectionnement, y compris la morale chrétienne, fut un malentendu... La plus vive lumière, la raison à tout prix, la vie claire, froide, prudente, consciente, dépourvue d’instincts, en lutte contre les instincts ne fut elle-même qu’une maladie, une nouvelle maladie — et nullement un retour à la « vertu », à la « santé », au bonheur... Être forcé de lutter contre les instincts — c’est là la formule de la décadence : tant que la vie est ascendante, bonheur et instinct sont identiques. » (p.87, §11)
    -Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, "Le problème de Socrate", trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.

    « Je mets à part avec un profond respect le nom d'Héraclite. Si le peuple des autres philosophes rejetait le témoignage des sens parce que les sens sont multiples et variables, il en rejetait le témoignage parce qu'ils présentent les choses comme si elles avaient de la durée et de l'unité. Héraclite, lui aussi, fit tort aux sens. Ceux-ci ne mentent ni à la façon qu'imaginent les Eléates ni comme il se le figurait, lui, - en général ils ne mentent pas. C'est ce que nous faisons de leur témoignage qui y met le mensonge, par exemple le mensonge de l'unité, le mensonge de la réalité, de la substance, de la durée... Si nous faussons le témoignage des sens, c'est la "raison" qui en est la cause. Les sens ne mentent pas en tant qu’ils montrent le devenir, la disparition, le changement... Mais dans son affirmation que l'être est une fiction Héraclite gardera éternellement raison. Le "monde des apparences" est le seul réel: le "monde-vérité" est seulement ajouté par le mensonge... » (p.90, §2)

    « La "raison" dans le langage: ah ! quelle vieille femme trompeuse ! Je crains bien que nous ne nous débarrassions jamais de Dieu, puisque nous croyons encore à la grammaire... » (p.93, §5)

    « Troisième proposition. Parler d’un « autre » monde que celui-ci n’a aucun sens, en admettant que nous n’ayons pas en nous un instinct dominant de calomnie, de rapetissement, de mise en suspicion de la vie : dans ce dernier cas, nous nous vengerons de la vie avec la fantasmagorie d’une vie « autre », d’une vie « meilleure ».
    Quatrième proposition. Séparer le monde en un monde « réel » et un monde des « apparences », soit à la façon du christianisme, soit à la façon de Kant (un chrétien perfide, en fin de compte), ce n’est là qu’une suggestion de la décadence, un symptôme de la vie déclinante... Le fait que l’artiste estime plus haut l’apparence que la réalité n’est pas une objection contre cette proposition. Car ici « l’apparence » signifie la réalité répétée, encore une fois, mais sous forme de sélection, de redoublement, de correction... L’artiste tragique n’est pas un pessimiste, il dit oui à tout ce qui est problématique et terrible, il est dionysien... » (p.94, §6)
    -Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, "La "Raison" dans la philosophie", trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.

    « Toutes les passions ont un temps où elles ne sont que néfastes, où elles avilissent leurs victimes avec la lourdeur de la bêtise, - et une époque tardive, beaucoup plus tardive où elles se marient à l'esprit, où elles se "spiritualisent". Autrefois, à cause de la bêtise dans la passion, on faisait la guerre à la passion elle-même: on se conjurait pour l'anéantir, - tous les anciens jugements moraux sont d'accord sur ce point, "il faut tuer les passions". La plus célèbre formule qui en ait été donnée se trouve dans le Nouveau Testament, dans ce Sermon sur la Montagne, où, soit dit en passant, les choses ne sont pas du tout vues d'une hauteur. Il y est dit par exemple avec application à la sexualité: "Si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le": heureusement qu'aucun chrétien n'agit selon ce précepte. Détruire les passions et les désirs, seulement à cause de leur bêtise, et pour prévenir les suites désagréables de leur bêtise, cela ne nous paraît être aujourd’hui qu’une forme aiguë de la bêtise. Nous n'admirons plus les dentistes qui arrachent les dents pour qu'elles ne fassent plus mal... On avouera d'autre part, avec quelque raison, que, sur le terrain où s'est développé le christianisme, l'idée d'une "spiritualisation de la passion" ne pouvait pas du tout être conçue. Car l'Église primitive luttait, comme on sait, contre les "intelligents", au bénéfice des "pauvres d'esprit": comment pouvait-on attendre d'elle une guerre intelligente contre la passion ? - L’Église combat les passions par l’extirpation radicale : sa pratique, son traitement c’est le castratisme. Elle ne demande jamais : « Comment spiritualise, embellit et divinise-t-on un désir ? » — De tous temps elle a mis le poids de la discipline sur l’extermination (— de la sensualité, de la fierté, du désir de dominer, de posséder et de se venger). — Mais attaquer la passion à sa racine, c’est attaquer la vie à sa racine : la pratique de l’Église est nuisible à la vie... » (p.97-98, §1)

    "Ce ne sont que les dégénérés qui trouvent les moyens radicaux indispensables ; la faiblesse de volonté, pour parler plus exactement, l'incapacité de ne point réagir contre une séduction n'est elle-même qu'une autre forme de la dégénérescence. L'inimitié radicale, la haine à mort contre la sensualité est un symptôme grave." (p.98, §2)

    « La spiritualisation de la sensualité s’appelle amour : elle est un grand triomphe sur le christianisme. L'inimitié est un autre triomphe de notre spiritualisation. Elle consiste à comprendre profondément l'intérêt qu'il y a à avoir des ennemis: bref, à agir et à conclure inversement que l'on agissait et concluait autrefois. L'Église voulait de tous temps l'anéantissement de ses ennemis: nous autres, immoralistes et antichrétiens, nous voyons notre avantage à ce que l'Église subsiste... Dans les choses politiques, l'inimitié est devenue maintenant aussi plus intellectuelle, plus sage, plus réfléchie, plus modérée. Chaque parti voit un intérêt de conversation de soi à ne pas laisser s'épuiser le parti adverse ; il en est de même de la grande politique. Une nouvelle création, par exemple le nouvel Empire, a plus besoin d'ennemis que d'ami: ce n'est que par le contraste qu'elle commence à se sentir nécessaire, à devenir nécessaire. Nous ne nous comportons pas autrement à l'égard de l' "ennemi intérieur": là aussi nous avons spiritualisé l'inimitié, là aussi nous avons compris sa valeur. Il faut être riche en opposition, ce n’est qu’à ce prix-là que l’on est fécond ; on ne reste jeune qu’à condition que l’âme ne se repose pas, que l’âme ne demande pas la paix. Rien n'est devenu plus étranger pour nous que ce qui faisait autrefois l'objet des désirs, la "paix de l'âme" que souhaitaient les chrétiens ; rien n'est moins l'objet de notre envie que le bétail moral et le bonheur gras de la conscience tranquille. On a renoncé à la grande vie lorsqu'on renonce à la guerre... Il est vrai que, dans beaucoup de cas, la "paix de l'âme" n'est qu'un malentendu ; elle est alors quelque chose d'autre qui ne saurait se désigner honnêtement. » (p.99, §3)

    "Tout naturalisme dans la morale, c'est-à-dire toute saine morale, est dominée par l'instinct de vie [...] La morale antinaturelle, c'est-à-dire toute morale qui jusqu'à présent a été enseigné, vénérée et prêchée, se dirige, au contraire, précisément contre les instincts vitaux -, elle est une condamnation, tantôt secrète, tantôt bruyante et effrontée, de ces instincts." (p.100, §4)

    "La morale, telle qu'on l'a entendue jusqu'à maintenant -telle qu'elle a été formulée en dernier lieu par Schopenhauer, comme "négation de la volonté de vivre" - contre morale est l'instinct de décadence même, qui se transforme en impératif: elle dit: "va à ta perte !" - elle est le jugement de ceux qui sont déjà jugés..." (p.101, §5)

    « Considérons enfin quelle naïveté il y a à dire : « L’homme devrait être fait de telle manière ! » La réalité nous montre une merveilleuse richesse de types, une exubérance dans la variété et dans la profusion des formes : et n’importe quel pitoyable moraliste des carrefours viendrait nous dire : « Non ! l’homme devrait être fait autrement » ?... Il sait même comment il devrait être, ce pauvre diable de cagot, il fait son propre portrait sur les murs et il dit : « Ecce Homo ! »... Même lorsque le moraliste ne s’adresse qu’à l’individu pour lui dire : « C’est ainsi que tu dois être! » il ne cesse pas de se rendre ridicule. L’individu, quelle que soit la façon de le considérer, fait partie de la fatalité, il est une loi de plus, une nécessité de plus pour tout ce qui est à venir. Lui dire : « Change ta nature ! » ce serait souhaiter la transformation de tout, même une transformation en arrière... [...]
    Nous autres immoralistes, au contraire, nous avons largement ouvert notre cœur à toute espèce de compréhension, d'intelligibilité et d'approbation. Nous ne nions pas facilement, nous mettons notre honneur à être
    affirmateurs. Nos yeux se sont ouverts toujours davantage pour cette économie qui a besoin, et qui sait se servir de tout ce que la sainte déraison, la raison maladive du prêtre rejette, pour cette économie dans la loi vitale qui tire son avantage même des plus répugnants spécimens de cagots, de prêtres et de pères la Vertu, - quels avantages ?- Mais nous-mêmes, nous autres immoralistes, nous sommes ici une réponse vivante... » (p.101-102, §6)
    -Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, "La morale en tant que manifestation contre nature", trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.

    « Il n’y a pas d’erreur plus dangereuse que de confondre l’effet avec la cause : j’appelle cela la véritable perversion de la raison: j'appelle cela la véritable perversion de la raison. Néanmoins cette erreur fait partie des plus anciennes et des plus récentes habitudes de l'humanité: elle est même sanctifiée parmi nous, elle porte le nom de "religion" et de "morale". Toute proposition que formule la religion et la morale renferme cette erreur ; les prêtres et les législateurs moraux sont les promoteurs de cette perversion de raison. » (p.103, §1)

    « La formule générale qui sert de base à toute religion et à toute morale s’exprime ainsi : « Fais telle ou telle chose, ne fais point telle ou telle autre chose — alors tu seras heureux ! Dans l’autre cas... » Toute morale, toute religion n’est que cet impératif — je l’appelle le grand péché héréditaire de la raison, l’immortelle déraison. Dans ma bouche cette formule se transforme en son contraire -premier exemple de ma "transmutation de toutes les valeurs": un homme bien constitué, un "homme heureux" fera forcément certaines actions et craindra instinctivement d'en commettre d'autres, il reporte le sentiment de l'ordre qu'il représente physiologiquement dans ses rapports avec les hommes et les choses. Pour m’exprimer en formule : sa vertu est la conséquence de son bonheur... [...] L'Église et la Morale disent: "Le vice et le luxe font périr une race ou un peuple". Par contre ma raison rétablie affirme: "Lorsqu'un peuple périt, dégénère physiologiquement, les vices et le luxe (c'est-à-dire le besoin d'excitants toujours plus forts et toujours plus fréquents, tels que les connaissent toutes les natures épuisées) en sont la conséquence. Ce jeune homme pâlit et se fane avant le temps. Ses amis disent: telle ou telle maladie en est la cause. Je réponds: le fait d'être tombé malade, de ne pas avoir pu résister à la maladie est déjà la conséquence d'une vie appauvrie, d'un épuisement héréditaire. Les lecteurs de journaux disent : un parti se ruine avec telle ou telle faute. Ma politique supérieure répond : un parti qui fait telle ou telle faute est à bout — il ne possède plus sa sûreté d’instinct. Toute faute, d'une façon ou d'une autre, est la conséquence d'une dégénérescence de l'instinct, d'une désagrégation de la volonté: par là on définit presque ce qui est mauvais. Tout ce qui est bon sort de l'instinct - et c'est, par conséquent, léger, nécessaire, libre. » (p.104-105, §2)

    "ERREUR D'UNE CAUSALITÉ FAUSSE. - On a cru savoir de tous temps ce que c'est qu'une cause: mais d'où prenions-nous notre savoir, ou plutôt la foi en notre savoir ? Du domaine de ces célèbres "faits intérieurs", dont aucun, jusqu'à présent, ne s'est trouvé effectif. Nous croyons être nous-mêmes en cause dans l'acte de volonté, là du moins nous pensions prendre la causalité sur le fait. De même on ne doutait pas qu'il faille chercher tous les antécédents d'une action dans la conscience, et qu'en les y cherchant on les retrouverait - comme "motifs": car autrement on n'eût été ni libre, ni responsable de cette action. Et enfin qui donc aurait mis en doute le fait qu'une pensée est occasionnée, que c'est "moi" qui suis la cause de la pensée ? ... De ces "trois faits intérieurs" par quoi la causalité semblait se garantir, le premier et le plus convaincant, c'est la volonté considéré comme cause ; la conception d'une conscience ("esprit") comme cause, et plus tard encore celle du moi (du "sujet") comme cause ne sont venues qu'après coup, lorsque, par la volonté, la causalité était déjà posée comme donnée, comme empirisme... Depuis lors nous nous sommes ravisés. Nous ne croyons plus un mot de tout cela aujourd'hui. Le "monde intérieur" est plein de mirages et de lumières trompeuses: la volonté est un de ces mirages. La volonté ne met plus en mouvement, donc elle n'explique plus non plus, -elle ne fait qu'accompagner les événements, elle peut aussi faire défaut. Ce que l'on appelle un "motif": autre erreur. Ce n'est qu'un phénomène superficiel de la conscience, un à-côté de l'action qui cache les antécédents de l'action bien plutôt qu'il ne les représente. Et si nous voulions parler du moi ! Le moi est devenu une légende, une fiction, un jeu de mots: cela a tout à fait cessé de penser, de sentir et de vouloir ! ... Qu'est-ce qui s'ensuit ? Il n'y a pas du tout de causes intellectuelles ! Tout le prétendu empirisme inventé pour cela s'en est allé au diable ! Voilà ce qui s'ensuit. - Et nous avions fait un aimable abus de cet "empirisme", en partant de là nous avions créé le monde, comme monde des causes, comme monde de la volonté, comme monde des esprits. C'est là que la plus ancienne psychologie, celle qui a duré le plus longtemps, a été à l'œuvre, elle n'a absolument fait autre chose: tout événement lui était action, toute action conséquence d'une volonté ; le monde devint pour elle une multiplicité de principes agissants (un "sujet") se substituant à tout événement. L'homme a projeté en dehors de lui ses trois "faits intérieurs", ce en quoi il croyait fermement, la volonté, l'esprit, le moi, - il déduisit d'abord la notion de l'être de la notion du moi, il a supposé les "choses" comme existantes à son image, selon sa notion du moi en tant que cause. Quoi d'étonnant si plus tard il n'a fait que retrouver toujours, dans les choses, ce qu'il avait mis en elles ? - La chose elle-même, pour le répéter encore, la notion de la chose, n'est qu'un réflexe de la croyance au moi en tant que cause... Et même votre atome, messieurs les mécanistes et physiciens, combien de psychologie rudimentaire y demeure encore ! Pour ne point parler du tout de la "chose en soi", de l'horrendum pudendum des métaphysiciens ! L'erreur de l'esprit comme cause confondu avec la réalité ! Considéré comme mesure de la réalité ! Et dénommé Dieu !" (p.105-107, §3)

    « ERREUR DU LIBRE ARBITRE [...] Partout où l’on cherche des responsabilités, c’est généralement l’instinct de punir et de juger qui est à l’œuvre. On a dégagé le devenir de son innocence lorsque l’on ramène un état de fait quelconque à la volonté, à des intentions, à des actes de responsabilité : la doctrine de la volonté a été principalement inventée à fin de punir, c’est-à-dire avec l’intention de trouver coupable. Toute l'ancienne psychologie, la psychologie de la volonté n'existe que par le fait que ses inventeurs, les prêtres, les chefs des communautés anciennes, voulurent se créer le droit d'infliger une peine - ou plutôt qu'ils voulurent créer ce droit pour Dieu... Les hommes ont été considérés comme « libres », pour pouvoir être jugés et punis, — pour pouvoir être coupables. [...] Le christianisme est une métaphysique du bourreau... » (p.110-111, §7)

    « Qu’est-ce qui peut seul être notre doctrine ? — Que personne ne donne à l’homme ses qualités, ni Dieu, ni la société, ni ses parents et ses ancêtres, ni lui-même (— le non-sens de l’ « idée », réfuté en dernier lieu, a été enseigné, sous le nom de « liberté intelligible par Kant et peut-être déjà par Platon). Personne n’est responsable du fait que l’homme existe, qu’il est conformé de telle ou telle façon, qu’il se trouve dans telles conditions, dans tel milieu. La fatalité de son être n’est pas à séparer de la fatalité de tout ce qui fut et de tout ce qui sera. L’homme n’est pas la conséquence d’une intention propre, d’une volonté, d’un but ; avec lui on ne fait pas d’essai pour atteindre un « idéal d’humanité », un « idéal de bonheur », ou bien un « idéal de moralité », — il est absurde de vouloir faire dévier son être vers un but quelconque. Nous avons inventé l’idée de « but » : dans la réalité le « but » manque... On est nécessaire, on est un morceau de destinée, on fait partie du tout, on est dans le tout, — il n’y a rien qui pourrait juger, mesurer, comparer, condamner notre existence, car ce serait là juger, mesurer, comparer et condamner le tout... Mais il n’y a rien en dehors du tout ! — Personne ne peut plus être rendu responsable, les catégories de l’être ne peuvent plus être ramenées à une cause première, le monde n’est plus une unité, ni comme monde sensible, ni comme « esprit » : cela seul est la grande délivrance, — par là l’innocence du devenir est rétablie... L’idée de « Dieu » fut jusqu’à présent la plus grande objection contre l’existence... Nous nions Dieu, nous nions la responsabilité en Dieu : par là seulement nous sauvons le monde. » (p.111-112, §Cool
    -Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, "Les quatre grandes erreurs", trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.

    « Il n'y a pas du tout de faits moraux. [...] La morale n'est qu'une interprétation de certains phénomènes, mais une fausse interprétation. Le jugement moral appartient, tout comme le jugement religieux, à un degré de l’ignorance, où la notion de la réalité, la distinction entre le réel et l’imaginaire n’existent même pas encore : en sorte que, sur un pareil degré, la « vérité » ne fait que désigner des choses que nous appelons aujourd’hui « imagination ». » (p.113, §1)

    « De tout temps on a voulu « améliorer » les hommes : c’est cela, avant tout, qui s’est appelé morale. Mais sous ce même mot « morale » se cachent les tendances les plus différentes. » (p.114, §2)

    "Le christianisme, né de racines judaïques, intelligible seulement comme une plante de ce sol, représente le mouvement d'opposition contre toute morale d'élevage, de la race et du privilège." (p.116, §4)

    « Ni Manou, ni Platon, ni Confucius, ni les maîtres juifs et chrétiens n'ont jamais douté de leur droit au mensonge. [...] Si l’on voulait s’exprimer en formule, on pourrait dire : tous les moyens par lesquels jusqu’à présent l’humanité devrait être rendue plus morale étaient foncièrement immoraux. » (p.116, §5)
    -Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, "Ceux qui veulent rendre l'humanité "meilleure" ", trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.

    "Il en coûte beaucoup d'arriver au pouvoir: le pouvoir abêtit... Les Allemands - on appelait autrefois un peuple de penseurs: je me demande si, d'une façon générale, ils pensent encore aujourd'hui ?" (p.120, §1)

    « Si l'on se dépense pour la puissance, la grande politique, l'économie, le commerce international, le parlementarisme, les intérêts militaires, - si l'on dissipe de ce côté la dose de raison, de sérieux, de volonté, de domination de soi que l'on possède, l'autre côté s'en ressentira. La Culture et l’État — qu’on ne s’y trompe pas — sont antagonistes : « État civilisé », ce n’est là qu’une idée moderne. L’un vit de l’autre, l’un prospère au détriment de l’autre. Toutes les grandes époques de culture sont des époques de décadence politique. » (p.122, §4)

    « Ce que les « écoles supérieures » allemandes atteignent en effet, c’est un dressage brutal pour rendre utilisable, exploitable pour le service de l’État, une légion de jeunes gens avec une perte de temps aussi minime que possible. [...] -à trente ans l'on est, au sens de la haute culture, un commençant, un enfant. [...] Nos lycées débordants, nos professeurs de lycée surchargés et abêtis sont un scandale. » (p.124, §5)

    "Tout acte antispirituel et toute vulgarité reposent sur l'incapacité de résister à une séduction: - on se croit obligé de réagir, on suit toutes les impulsions." (p.125, §6)

    "L'art de penser doit être appris, comme la danse, comme une espèce de danse..." (p.126, §7)
    -Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, "Ce que les Allemands sont en train de perdre", trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.

    « Toutes les espèces d'ivresses, fussent-elles conditionnés le plus diversement possible, ont puissance d'art: avant tout l'ivresse de l'excitation sexuelle, cette forme de l'ivresse la plus ancienne et la plus primitive. De même l'ivresse qui accompagne tous les grands désirs, toutes les grandes émotions ; l'ivresse de la fête, de la lutte, de l'acte de bravoure, de la victoire, de tous les mouvements extrêmes ; l'ivresse de la cruauté ; l'ivresse de la destruction, l'ivresse sous certaines influences météorologiques, par exemple l'ivresse du printemps, ou bien sous l'influence des narcotiques ; enfin l'ivresse de la volonté, l'ivresse d'une volonté accumulée et dilatée. - L’essentiel dans l’ivresse c’est le sentiment de la force accrue et de la plénitude. Sous l’empire de ce sentiment on s’abandonne aux choses, on les force à prendre de nous, on les violente, — on appelle ce processus : idéaliser. » (p.132, §8 )

    "Dans cet état on enrichit tout de sa propre plénitude: ce que l'on voit, ce que l'on veut, on le voit gonflé, serré, vigoureux, surchargé de force. L'homme ainsi conditionné transforme les choses jusqu'à ce qu'elles reflètent sa puissance, - jusqu'à ce qu'elles deviennent des reflets de sa perfection. Cette transformation forcée, cette transformation en ce qui est parfait, c'est - de l'art. [...] Dans l'art, l'homme jouit de sa personne en tant que perfection." (p.133, §9)

    « Que signifie les oppositions d’idées entre apollinien et dionysien, que j’ai introduites dans l’esthétique, toutes deux considérées comme des catégories de l’ivresse ? — L’ivresse apollinienne produit avant tout l’irritation de l’œil qui donne à l’œil la faculté de vision. Le peintre, le sculpteur, le poète épique sont des visionnaires par excellence. Dans l’état dionysien, par contre, tout le système émotif est irrité et amplifié : en sorte qu’il décharge d’un seul coup tous ses moyens d’expression, en expulsant sa force d’imitation, de reproduction, de transfiguration, de métamorphose, toute espèce de mimique et d’art d’imitation. » (p.133-134, §10)

    "L'architecture est une sorte d'éloquence du pouvoir par les formes." (p.135, §11)

    "C'est aux âmes les plus spirituelles, en admettant qu'elles soient les plus courageuses, qu'il est donné de vivre les tragédies les plus douloureuses: mais c'est bien pour cela qu'elles tiennent la vie en honneur, parce qu'elle leur oppose son plus grand antagonisme." (p.138, §17)

    "Au point de vue physiologique, tout ce qui est laid affaiblit et attriste l'homme. Cela le fait songer à la décomposition, au danger, à l'impuissance. Il y perd décidément de la force. [...] En général, lorsque l'homme éprouve un état d'affaissement, il flaire l'approche de quelque chose de "laid". Son sentiment de puissance, sa volonté de puissance, son courage, sa fierté - tout ceci s'abaisse avec le laid et monte avec le beau..." (p.140-141, §20)

    "Schopenhauer, le dernier Allemand qui entre en ligne de compte (- qui est un événement européen, comme Goethe, comme Hegel, comme Henri Heine, et non pas seulement un événement local, "national"), Schopenhauer est pour le psychologue un cas de premier ordre: je veux dire en tant que tentative méchamment géniale de faire entrer en campagne, en faveur d'une dépréciation complète et nihiliste de la vie, les instances contraires [...] Si l'on regarde de plus près, il n'est en cela que l'héritier de l'interprétation chrétienne." (p.141-142, §21)

    "CRITIQUE DE LA MORALE DE "DÉCADENCE". - Une morale "altruiste", une morale où s'étiole l'amour de soi -est, de toute façon, un mauvais signe. Cela est vrai des individus, cela est vrai, avant tout, des peuples. Le meilleur fait défaut quand l'égoïsme commence à faire défaut. Choisir instinctivement ce qui est nuisible, se laisser séduire par des motifs "désintéressés", voilà presque la formule de la décadence. "Ne pas chercher son intérêt" - c'est là simplement la feuille de vigne morale pour une réalité toute différente, je veux dire physiologique: "Je ne sais plus trouver mon intérêt..." Désagrégation des instincts ! - C'en est fini de l'homme quand il devient altruiste. - Au lieu de dire naïvement: "Je ne vaux plus rien", le mensonge moral dit, dans la bouche du décadent: "Il n'y a rien qui vaille, - la vie ne vaut rien..." Un tel jugement finit par devenir un grand danger, il a une action contagieuse, - sur tout le sol morbide de la société abonde une végétation tropicale d'idées, tantôt sous forme de religion (christianisme), tantôt sous forme de philosophie (schopenhauérisme). Il arrive qu'une telle végétation d'arbres venimeux, nés de la pourriture, empoisonne la vie par ses émanations, durant des siècles." (p.150-151, §35)

    "Mourir fièrement lorsqu'il n'est plus possible de vivre fièrement. La mort choisie librement, la mort en temps voulu, avec lucidité et d'un cœur joyeux, accomplie au milieu d'enfants et de témoins, alors qu'un adieu réel est encore possible, alors que celui qui nous quitte existe encore et qu'il est véritablement capable d'évaluer ce qu'il a voulu, ce qu'il a atteint, de récapituler sa vie. - Tout cela en opposition avec la pitoyable comédie que joue le christianisme à l'heure de la mort. Jamais on ne pardonnera au christianisme d'avoir abusé de la faiblesse du mourant comme prétexte à un jugement sur l'homme et son passé." (p.151-152, §36)

    "Il y a aujourd'hui encore des partis qui rêvent de faire marcher les choses à reculons, à la manière des écrevisses. Mais personne n'est libre d'être écrevisse. On n'y peut rien: il faut aller de l'avant, je veux dire s'avancer pas à pas plus avant dans la décadence (- c'est là ma définition du "progrès" moderne...)." (p.161-162, §43)

    "Le danger qu'il y a dans les grands hommes et dans les grandes époques est extraordinaire ; l'épuisement sous toutes ses formes, la stérilité les suit pas à pas. Le grand homme est une fin ; la grande époque, la Renaissance par exemple, est une fin." (p.163, §44)

    "Dostoïewski le seul psychologue dont, soit dit en passant, j'ai eu quelque chose à apprendre ; il fait partie des hasards les plus heureux de ma vie." (p.164, §45)

    « Mais Rousseau –où vraiment voulait-il en venir ? Rousseau ce premier homme moderne, idéaliste et canaille en une seule personne, qui avait besoin de « la dignité morale » pour supporter son propre aspect, malade d’un dégoût effréné, d’un mépris effréné de lui-même. Cet avorton qui s’est campé au seuil des temps nouveaux, voulait lui aussi le « retour à la nature » -encore une fois, où voulait-il revenir ? –Je hais encore Rousseau dans la Révolution ; elle est l’expression historique de cet être à deux faces, idéalistes et canaille. La farce sanglante qui se joua alors, « l’immoralité » de la Révolution, tout cela m’est égal ; ce que je hais, c’est sa moralité à la Rousseau, les soi-disant « vérités » de la Révolution par lesquelles elle exerce encore son action et sa persuasion sur tout ce qui est plat et médiocre. La doctrine de l’égalité ! … Mais il n’y a pas de poison plus vénéneux : car elle paraît prêchée par la justice même, alors qu’elle est la fin de toute justice… » (p.167-168, §48)
    -Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, "Flâneries inactuelles", trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.

    "Jusqu'à présent aucun poète ne m'a procuré le même ravissement artistique que celui que j'ai éprouvé dès l'abord à la lecture d'une ode d'Horace. [...] Tout cela est romain, et, si l'on veut m'en croire, noble par excellence." (p.171-172, §1)

    « Thucydide et peut-être le Prince de Machiavel me ressemblent le plus par la volonté absolue de ne pas s'en faire accroire et de voir la raison dans la réalité, -et non dans la "raison", encore moins dans la "morale"... [...] Il faut le suivre ligne par ligne et lire ses arrière-pensées avec autant d'attention que ses phrases: il y a peu de penseurs si riches en arrière-pensées. En lui la culture des Sophistes, je veux dire la culture des réalistes, atteint son expression la plus complète: un mouvement inappréciable, au milieu de la charlatanerie morale et idéale de l'école socratique qui se déchaînait alors de tous les côtés. La philosophie grecque est la décadence de l'instinct grec ; Thucydide est la grande somme, la dernière révélation de cet esprit des réalités fort, sévère et dur que les anciens Hellènes avaient dans l'instinct. Le courage devant la réalité distingue en dernière instance des natures comme Thucydide et Platon: Platon est lâche devant la réalité, — par conséquent il se réfugie dans l’idéal ; Thucydide est maître de soi, donc il est aussi maître des choses... » (p.173, §2)
    -Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, "Ce que je dois aux anciens", trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.

    "Quelle est la première et la dernière exigence d'un philosophe vis-à-vis de lui-même ? Vaincre son temps et se mettre "en dehors du temps". Avec qui devra-t-il donc soutenir le plus rude combat ? Avec ce par quoi il est l'enfant de son temps. Or ça ! je suis aussi bien que Wagner l'enfant de cette époque-ci, je veux dire un décadent: avec cette différence que je m'en suis rendu compte et que je me suis mis en état de défense. Le philosophe en moi protestait contre le décadent." (p.185)

    "On comprendra ce qui se cache sous [l]es noms les plus sacrés et [l]es formules d'évaluation les plus saintes: la vie appauvrie, la volonté de périr, la grande lassitude." (p.186)

    "[Le philosophe] doit être la mauvaise conscience de son temps, - c'est pourquoi il lui faut connaître son temps." (p.186)

    "On porte aux lèvres ce qui mène encore plus vite à l'abîme." (p.198)
    -Friedrich Nietzsche, Le Cas Wagner. Un problème musical, in Le Crépuscule des idoles, trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Mar 16 Mai - 15:53, édité 29 fois


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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 19 Déc - 20:45

    « Le monde [...] n'a jamais commencé à devenir. »

    "On voit que ce que je combats, c'est l'optimisme économique: comme si, avec les dépenses croissantes de tous, l'utilité de tous devait aussi croître nécessairement. Le contraire me semble être le cas: les dépenses de tous se résument en un déficit général: l'homme s'amoindrit - de sorte que l'on finit par ne plus savoir à quoi a bien pu servir cet énorme processus. Un pourquoi ? un nouveau pourquoi ? - c'est là ce dont l'humanité a besoin."

    "La première question qu'il faut poser, pour ce qui concerne la hiérarchie, c'est de savoir jusqu'à quel point quelqu'un a des instincts solitaires ou des instincts de troupeau."

    "Il faut que les plus forts soient attachés le plus solidement, il faut qu'ils soient surveillés et mis en chaîne: ainsi le veut l'instinct du troupeau. Il faut les soumettre à un régime de contrainte, de réclusion ascétique ou leur imposer le " devoir " dans un travail qui use et qui ne permet plus de revenir à soi-même."

    "Qu'est-ce qui diminue ? - La volonté d'être responsable, signe que l'autonomie diminue; la capacité de porter les armes, aussi au point de vue intellectuel: la force de commander; le sens du respect, de la subordination, la faculté de se taire; la grande passion, la grande tâche, la tragédie, la sérénité."

    "Les grands hommes sont des êtres dangereux, créés par le hasard, des exceptions et des tempêtes; ils sont assez forts pour remettre en question ce qui a été lentement fondé et édifié."

    "Il faut [...] des adversaires vigoureux, pour devenir fort."

    "Nous autres, que nous soyons un petit ou un grand nombre, nous qui osons vivre dans un monde dépouillé de morale, nous autres païens selon la foi: nous sommes probablement aussi les premiers qui comprenions ce que c'est qu'une foi païenne: - être forcé de s'imaginer des êtres supérieurs à l'homme, mais situer ces êtres par-delà le bien et le mal; être forcé aussi de considérer toute supériorité comme immorale."

    "Qu'est-ce qui fait donc la supériorité de la culture sur l'inculture ? De la Renaissance par exemple sur le Moyen Âge? - Rien qu'une seule chose: la grande quantité d'immoralité que l'on concède. Il s'ensuit nécessairement que tous les sommets de l'évolution humaine doivent apparaître, à l'œil du fanatique moral, comme un non plus ultra de la corruption ( - il suffit de songer au jugement de Savonarole sur Florence, au jugement de Platon sur l'Athènes de Périclès."

    "En politique: nous voyons des problèmes de puissance, une quantité de puissance opposée à une autre quantité. Nous ne croyons pas à un droit qui ne repose pas sur le pouvoir de le faire respecter: nous considérons tous les droits comme des conquêtes."

    "Nous tous, nous cherchons des conditions où la morale bourgeoise n'a plus son mot à dire, et encore moins la morale ecclésiastique."

    "Je voudrais que l'on commençât par s'estimer soi-même: tout le reste découle de là. Il est vrai qu'ainsi on cesse d'exister pour les autres: car c'est la dernière chose qu'ils vous pardonnent. " Comment ? Un homme qui s'estime lui-même ? "."

    "Il faut s'opposer au grand nombre, non par des paroles, mais par des actes."

    "Les actes d'amour, d'héroïsme, sont si peu " désintéressés " qu'ils sont justement la preuve d'un " moi " très fort et très riche."

    "En résumé, il faut dominer les passions et non point les affaiblir ou les extirper !"

    "Malgré les efforts de trois siècles, nous n'avons plus pu atteindre de nouveau l'homme de la Renaissance."

    "Rien n'est isolé, ni en nous-mêmes, ni dans les choses: et, si notre âme a frémi de bonheur et résonné comme les cordes d'une lyre, ne fût-ce qu'une seule fois, toutes les éternités étaient nécessaires pour provoquer ce seul événement, et, dans ce seul moment de notre affirmation, toute éternité était approuvée, délivrée, justifiée et affirmée."

    "Les passions qui disent " oui ". - La fierté, la joie, la santé, l'amour des sexes, l'inimitié et la guerre, la vénération, les belles attitudes, les bonnes manières, la volonté forte, la discipline de l'intellectualité supérieure, la volonté de puissance, la reconnaissance à l'égard de la terre et de la vie - tout ce qui est riche et veut donner, et gratifier la vie, la dorer, l'éterniser et la diviniser, - toute cette puissance des vertus qui transfigurent - tout ce qui approuve, affirme et agit par affirmation."

    "Le type païen n'est-il pas une forme de la reconnaissance et de l'affirmation de la vie ? Son type le plus élevé ne devrait-il pas donner une apologie et une divinisation de la vie ? Le type d'un esprit bien venu et débordant dans le ravissement ! Le type d'un esprit qui accueille les contradictions et les problèmes de la vie et qui les résout ! C'est là que je place le Dionysos des Grecs: l'affirmation religieuse de la vie totale, non point reniée et morcelée - (il est typique que l'acte sexuel éveille des idées de profondeur, de mystère, de respect)."

    "Et combien de Dieux nouveaux sont encore possibles !"
    -Friedrich Nietzsche, La Volonté de puissance.

    « La culture de l'esprit est morte, complètement extirpée. La hâte, la baisse de la vie religieuse, les luttes nationales ; la science fragmentaire et dissolvante, le règne méprisable du plaisir et de l'argent dans les classes cultivées, leur absence de vie affective et de grandeur. Les intellectuels eux-mêmes participent à cette tendance et je m'en aperçois avec une clarté croissante. Ils s'appauvrissent de jour en jour en pensée et en tendresse. Tout est au service de la barbarie qui vient, l'art comme la science. Où porter les yeux ? Le grand raz de marée de la barbarie est à nos portes. »
    -Nietzsche en 1873.

    « Socrate, il me faut l'avouer, m'est si proche que je suis constamment en lutte avec lui. »
    -Nietzsche en 1875.

    "Je ne pourrais pas tolérer de manquer à ma parole ou de tuer ; je languirais plus ou moins longtemps, puis j'en mourrais, tel serait mon sort."
    -Nietzsche (1881-1882).

    « Il y a une fausse appréciation de la gaîté, contre laquelle on ne peut rien ; mais celui qui l'adopte n'a finalement qu'à s'en contenter. Nous qui nous sommes réfugiés dans le bonheur, nous qui avons besoin, en quelque sorte, du midi et d'une folle surabondance de soleil, nous qui nous asseyons sur le bord de la route pour voir passer la vie, pareille à un cortège de masques, à un spectacle qui fait perdre le sens ; nous qui exigeons cela justement du bonheur, qu'il nous fasse perdre le sens ; ne semble-t-il pas que nous ayons conscience d'une chose que nous redoutons ? Il y a quelque chose en nous qui se brise aisément. Craindrions-nous les mains puériles et destructives ? Est-ce pour éviter le hasard que nous nous réfugions dans la vie ? Dans son éclat, dans sa fausseté, sans sa superficialité, dans son mensonge chatoyant ? Si nous semblons gais, est-ce parce que nous sommes immensément tristes ? Nous sommes graves, nous connaissons l'abîme – est-ce pour cela que nous nous défendons contre tout ce qui est grave ? Nous sourions en nous-mêmes des gens aux goûts mélancoliques chez lesquels nous devinons un manque de profondeur ; hélas ! Nous les envions tout en nous raillant d'eux – car nous ne sommes pas assez heureux pour pouvoir nous permettre leur délicate tristesse. Il nous faut fuir jusqu'à l'ombre de la tristesse : notre enfer et nos ténèbres sont toujours trop proches de nous. Nous savons une chose que nous redoutons, avec laquelle nous ne voulons pas demeurer en tête-à-tête ; nous avons une croyance dont le poids nous fait trembler, dont le chuchotement nous fait pâlir, – ceux qui n'y croient pas nous semblent heureux. Nous nous détournons des spectacles tristes, nous bouchons nos oreilles aux plaintes de ce qui souffre ; la pitié nous briserait si nous ne savions nous endurcir. Reste vaillamment à nos côtés, insouciance railleuse ! Nous ne prendrons plus rien à cœur, nous choisirons le masque pour divinité suprême et pour rédempteur. »

    « Quiconque tire argument de la souffrance contre la vie, je le juge superficiel : ainsi nos pessimistes. De même quiconque voit une fin dans le bien-être. »
    -Nietzsche (1885-1886).

    "Il est des esprits libres et insolents qui voudraient cacher et nier qu’ils sont des cœurs brisés, fiers et incurablement blessés."
    -Nietzsche en 1886.

    « Une volonté tendue à travers les siècles, une sélection d'états et de valeurs qui permettent de disposer de la suite des siècles à venir – tout cela est éminemment antimoderne
    -Nietzsche (1887-1888).

    « C'est le courage qui marque la différence entre Platon et Thucydide : Platon est un lâche – par conséquent il se réfugie dans l'idéal – Thucydide se maîtrise, par conséquent il maîtrise aussi les choses. »

    « Le goût aristocratique fixe des limites à la connaissance aussi. Il y a bien des choses qu'il veut, une fois pour toutes, ne pas savoir. »
    -Nietzsche en 1888.


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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 21 Oct - 15:17

    "Descartes, le père du rationalisme (et par conséquent le grand-père de la Révolution), qui ne reconnaissait d'autorité qu'à la seule raison [...] était superficiel."
    (p.147, §191)

    "Le premier européen conforme à mon goût, Frédéric II Hohenstaufen." (p.156, §200).

    "Tant que l'utilité qui régit les jugements de valeur moraux est seulement l'utilité du troupeau, tant que l'on a les yeux uniquement tournés vers la conservation de la communauté, et qu'on ne cherche précisément et exclusivement l'immoral que dans ce qui semble dangereux à la survie de la communauté: durant tout ce temps, il ne peut pas encore y avoir de "morale de l'amour du prochain". A supposer que l'on voit là aussi la pratique permanente d'un peu d'attention, de pitié, d'équité, de douceur, d'assistance réciproque, à supposer que dans cet état de la société aussi s'exercent déjà toutes les pulsions qui recevront plus tard la désignation honorifique de "vertus" et qui finissent presque par ne plus faire qu'un avec le concept de "moralité": à cette époque, elles ne font encore nullement partie du royaume des évaluations morales -elles sont encore extra-morales. Une action dictée par la pitié, par exemple, n'est qualifiée, à la meilleure époque des Romains, ni de bonne ni de mauvaise, ni de morale, ni d'immorale ; et quand bien même on en fait l'éloge, cet éloge s'accompagne encore, en mettant les choses au mieux, d'une espèce de dédain irrité sitôt qu'on la confronte à une quelconque action servant à l'avancement du tout, de la res publica. En fin de compte, "l'amour du prochain" est toujours un à-côté, en partie conventionnel, arbitraire et illusoire par rapport à la peur du prochain. Une fois que la structure de la société dans son ensemble paraît fermement assise et protégée des dangers extérieurs, c'est cette peur du prochain qui crée une fois encore de nouvelles perspectives d'évaluation morale. Certaines pulsions fortes et dangereuses, comme la soif d'initiative, la folle audace, la passion de la vengeance, l'astuce, la rapacité, le despotisme, qu'il fallait jusqu'à alors non seulement honorer en raison de leur utilité pour la communauté -sous d'autres noms que ceux choisis ici, comme de juste-, mais encore cultiver et élever avec vigueur (car on avait constamment besoin d'elles afin que la communauté fasse peser un danger sur ses ennemis) font désormais éprouver leur caractère dangereux avec une intensité redoublée -, maintenant que les conduits d'évacuation font défaut- et peu à peu, elles se voient stigmatisées comme immorales et livrées en pâture à la calomnie. Les pulsions et inclinations contraires accèdent alors aux honneurs moraux ; l'instinct grégaire tire ses conclusions pas à pas. Quelle quantité, grande ou petite, de danger pour la communauté, de danger pour l'égalité comporte une opinion, un état et un affect, une volonté, un talent, voilà à présent la perspective morale: ici aussi, la peur est une nouvelle fois la mère de la morale. Lorsque les pulsions les plus hautes et les plus fortes, faisant irruption avec passion, propulsent l'individu bien au-delà et au-dessus de la moyenne et du bas niveau de la conscience du troupeau, elles anéantissent l'estime que la communauté se porte à elle-même, sa foi en elle-même, et lui brisent en quelque sorte les reins: il en résulte que ce sont précisément ces pulsions que l'on stigmatise et calomnie le mieux. On ressent déjà la spiritualité élevée et indépendante, la volonté d'être seul, la grande raison comme un danger ; tout ce qui élève l'individu au-dessus du troupeau et fait peur au prochain est à partir de ce moment qualifié de mal ; la mentalité équitable, modeste, qui rentre dans le rang, qui recherche la conformité, la médiocrité des désirs accède aux désignations morales et aux honneurs moraux. Enfin, dans des situations très pacifiques, l'occasion et la nécessité d'éduquer son sentiment à la sévérité et à la dureté viennent toujours davantage à manquer ; et désormais toute sévérité, même en matière de justice, commence à troubler les consciences ; une noblesse et une responsabilité envers soi-même élevées et dures sont presque blessantes et éveillent la méfiance, "l'agneau", plus encore que "le mouton" gagnent en considération. Il y a dans l'histoire de la société un point d'amollissement et d'adoucissement maladifs où celle-ci va jusqu'à prendre elle-même parti pour celui qui lui porte atteinte, pour le criminel, et ce avec sérieux et honnêteté. Punir: voilà qui lui semble d'une certaine manière injuste, -il est certain que l'idée de "punition" et d' "obligation de punir" lui font mal, lui font peur. "Ne suffit-il pas de le mettre hors d'état de nuire ? A quoi bon punir par surcroît ? Punir est en soi une chose effroyable !" -par cette question, la morale du troupeau, la morale de la pusillanimité, tire son ultime conséquence. A supposer que l'on puisse abolir le danger en général, la raison d'avoir peur, on aurait aboli cette morale du même coup: elle ne serait plus nécessaire, elle ne se tiendrait plus elle-même pour nécessaire ! -Qui sonde la conscience de l'Européen d'aujourd'hui finira toujours par extraire des mille replis et cachettes de la morale le même impératif, l'impératif de la pusillanimité du troupeau: "nous voulons qu'un beau jour, il n'y ait plus à avoir peur de rien !". Un beau jour -la volonté et le chemin qui y mènent s'appellent aujourd'hui, partout en Europe, le "progrès"."  (p.157-159, §201)

    "J'insiste pour que l'on cesse enfin de confondre les ouvriers de la philosophie et les hommes de science en général avec les philosophes, -pour que sur ce point précis, on donne avec rigueur "à chacun ce qui est à lui" et non pas trop aux uns et bien trop peu aux autres. Il est peut-être nécessaire à l'éducation du véritable philosophe qu'il ait lui-même parcouru une fois tous les degrés auxquels s'arrêtent, -doivent nécessairement s'arrêter ses serviteurs, les ouvriers scientifiques de la philosophie ; il lui faut peut-être avoir été lui-même critique, sceptique, dogmatique, historien et en outre poète, collectionneur, voyageur, devineur d'énigmes, moraliste, prophète, "esprit libre", et presque toute chose pour balayer le spectre des valeurs et des sentiments de valeur humains et pour pouvoir regarder avec toutes sortes d'yeux et de conscience, d'en haut en direction des horizons lointains, depuis les profondeurs en direction de toute hauteur, depuis son recoin en direction de toutes les étendues. Mais toutes ces choses ne sont que des conditions préparatoires à sa tâche: cette tâche elle-même veut quelque chose d'autre, -elle exige qu'il crée des valeurs. Ces ouvriers philosophiques répondant au noble modèle de Kant et de Hegel ont à établir et réduire en formules tous les grands faits relatifs aux évaluations -c'est-à-dire aux fixations de valeurs, aux créations de valeurs opérées autrefois, qui en sont venues à dominer et ont été appelées pour quelque temps "vérités" -, que ce soit dans le domaine du logique, ou du politique (du moral), ou de l'artistique. Il incombe à ces chercheurs de permettre d'embrasser du regard, d'embrasser par la pensée, de saisir, de manipuler tout ce qui s'est produit et a été apprécié jusqu'à présent, d'abréger tout ce qui est long, jusqu'au "temps" lui-même, et se rendre maîtres de tout le passé: tâche formidable et prodigieuse au service de laquelle tout orgueil subtil, toute volonté opiniâtre pourra à coup sûr trouver de quoi se satisfaire. Mais les philosophes véritables sont des hommes qui commandent et qui légifèrent: ils disent "il en sera ainsi!", ils déterminent en premier lieu le vers où ? et le pour quoi faire ? de l'homme et disposent à cette occasion du travail préparatoire de tous les ouvriers philosophiques, de tous ceux qui se sont rendus maîtres du passé ,-ils tendent une main créatrice pour s'emparer de l'avenir et tout ce qui est et fut devient pour eux, ce faisant, moyen, instrument, marteau. Leur "connaître" est un créer, leur créer un légiférer, leur volonté de vérité est -volonté de puissance. Existe-t-il de tels philosophes aujourd'hui ? A-t-il déjà existé de tels philosophes ? Ne faut-il pas nécessairement qu'existent de tels philosophes ? ..." (p.180-182, §211)

    §212

    "Du fait du clivage maladif que la démence nationaliste à instaurer entre les peuples de l'Europe, du fait également des politiques à la vue basse et à la main leste qui, grâce à elle, occupent aujourd'hui le haut du pavé et ne soupçonnent pas le moins du monde à quel point la politique de désunion qu'ils pratiquent ne peut être, de toute nécessité, qu'une politique d'entracte, -du fait de toutes ces choses et de bien d'autres, aujourd'hui tout à fait inexprimables, on néglige ou réinterprète de manière arbitraire et mensongère les signes les moins équivoques à travers lesquels s'exprime le fait que l'Europe veut devenir une. Pour ce qui est de tous les hommes plus profonds et plus amples de ce siècle, la véritable orientation générale du travail mystérieux de leur âme consista à préparer la voie à cette synthèse nouvelle et à faire advenir par anticipation, à titre expérimental, l'Européen de l'avenir: c'est seulement dans leurs aspects superficiels, ou à leurs heures de plus grande faiblesse, par exemple avec l'âge, qu'ils appartinrent aux "patries", -ils ne firent que se reposer d'eux-mêmes en devenant "patriotes". Je songe à des hommes comme Napoléon, Goethe, Beethoven, Stendhal, Heinrich Heine, Schopenhauer: que l'on ne m'en veuille pas de ranger également parmi eux Richard Wagner." (p.240, §256)
    -Nietzsche, Par-delà bien et mal, traduction Patrick Wotling, Paris, GF Flammarion, 2000 (1886 pour la première édition allemande), 385 pages.


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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 3 Sep - 17:26

    "Il va de soi que je connais tout ce qu'on nomme les souffrances infligées au génie: la méconnaissance, la négligence, la superficialité à tous les degrés, la suspicion, la perfidie: je sais comment certains croient nous faire du bien quand ils essayent de nous mettre dans des situations "plus confortables", de nous faire connaître des gens normaux, des gens "sur qui on peut compter" ; j'ai admiré l'instinct de destruction inconscient que la médiocrité sous toutes ses formes exerce contre nous, en croyant de la meilleure foi du monde qu'elle en a le droit. Dans quelques cas vraiment trop étonnants, j'ai eu recours à un mot qui me console depuis longtemps: c'est -pour parler français- la bêtise humaine, une chose qui au fond m'a toujours plus amusé qu'attristé. Elle fait partie de la grande bouffonnerie dont le spectacle, nous autres, esprits supérieurs, nous attache à la vie. Et si mon regard ne se trompe pas, il y a dans toute activité humaine cent fois plus de bêtise qu'on ne croit. Mais aussi bien, le spectacle de l'hypocrisie, de la profonde et fine et si sûre d'elle-même et en même temps si complètement inconsciente hypocrisie, ayant cours entre tous ces bons gros braves gens, est pour celui qui peut le voir un objet de délectation: et à la différence de la bêtise humaine, c'est ce qu'il y a ici d'inconsciemment malin qui est délectable." (Printemps 1884. 25 [9], p.22-23)

    "Comme jamais et nulle part encore avant nous, des vues nous sont offertes de tous côtés, on n'en voit nulle part la fin. Nous en retirons un sentiment nouveau de l'immensité, mais aussi d'un vide immense: et le génie inventif de tous les hommes supérieurs de ce siècle s'emploie à franchir ce terrible sentiment du désert." (Printemps 1884. 25 [13], p.24)

    "Quand la meilleure époque de la Grèce eut pris fin vinrent les philosophes de la morale: à partir de Socrate, en effet, tous les philosophes grecs sont avant tout et au plus profond d'eux-mêmes des philosophes de la morale. Cela veut dire qu'ils cherchent le bonheur -et il est déjà fâcheux qu'ils aient eu à le chercher ! La philosophie, c'est, à partir de Socrate, cette forme suprême de l'intelligence infaillible dans les questions du bonheur personnel. En ont-ils eux-mêmes profité, au moins ? [...]
    Et Épicure: quelle était sa jouissance à lui sinon la
    cessation de la douleur ? -c'est le bonheur d'un homme souffrant et sans doute malade aussi." (Printemps 1884. 25 [17], p.26)

    "Machiavel a la luminosité de l'Antiquité." (Printemps 1884. 25 [38], p.32)

    "Juger un homme d'après ses intentions ! Ce serait comme si on estimait un artiste non d'après son tableau mais d'après sa vision ! Qui n'a pas tué sa mère, trahi sa femme, si on s'en tient aux pensées !" (Printemps 1884. 25 [119], p.56)

    "Jadis on cherchait dans l'histoire les intentions de Dieu: puis une finalité inconsciente, par exemple dans l'histoire d'un peuple un développement d'idées etc. C'est seulement aujourd'hui par l'étude de l'histoire des animaux qu'on a commencé à se faire une vue plus juste de l'histoire de l'humanité: et la première découverte est l'absence jusqu'ici de tout plan, qu'il s'agisse de l'homme ou d'un peuple." (Printemps 1884. 25 [127], p.59)

    "[L'art] est la force créatrice d'idéal -manifestation visible des espoirs et des vœux les plus intimes." (Printemps 1884. 25 [136], p.62)

    "Les Perses sont les premiers à avoir pensé l'histoire en grand." (Printemps 1884. 25 [148], p.65)

    "Les hommes supérieurs souffrent le plus de l'existence -mais ils ont aussi les plus grandes forces de résistance." (Printemps 1884. 25 [157], p.67)

    "Premier principe: il n'y a pas de Dieu. Il est aussi bien réfuté qu'une chose peut l'être. Il faut se réfugier dans l' "incompréhensible" pour imposer la thèse de son existence. Par conséquent c'est désormais un mensonge ou une faiblesse que de croire en Dieu." (Printemps 1884. 25 [157], p.96)

    "Homère est pour moi la plus grande victoire sur le Christianisme et les cultures chrétiennes." (Printemps 1884. 25 [293], p.101)

    "Il faut ressentir le mensonge de l'Église, pas seulement sa non-vérité: répandre les lumières dans le peuple, assez pour que les prêtres aient tous mauvaise conscience à devenir prêtres.
    Il faut faire la même chose avec l'Etat. C'est la TACHE de l'AUFKLARUNG de montrer aux princes et aux hommes d'Etat que toutes leurs allures sont un mensonge prémédité, leur ôter leur bonne conscience." (Printemps 1884. 25 [294], p.101-102)

    "La nouvelle Aufklärung. Contre les Églises et les prêtres
    contre les hommes d'Etat
    contre les bons coeurs, les compatissants
    ." (Printemps 1884. 25 [296], p.102)

    ""Non-égoïste" n'est absolument pas possible." (Printemps 1884. 25 [309], p.107)

    "Tous les jugements esthétiques contiennent des options morales." (Printemps 1884. 25 [320], p.110)

    "On parle si sottement de l'orgueil -et le Christianisme a même fait en sorte qu'on l'éprouve comme un péché ! En réalité: celui qui exige et obtient de lui de grandes choses, celui-là doit se sentir très loin de ceux qui ne font pas comme lui- cette distance est interprétée par eux comme "opinion avantageuse de soi": mais lui ne la connaît que sous la forme continue du travail, de la guerre, de la victoire, jour et nuit: de tout cela les autres ne savent rien !" (Printemps 1884. 25 [350], p.120-121)

    "La simplicité dans la vie, l'habillement, l'habitat, la nourriture est en même temps le signe du goût suprême: les natures les plus élevées ont besoin du meilleur, de là leur simplicité !
    Les gens portés sur le confort et le luxe, et de même, ceux qui aiment le faste, sont loin d'être aussi indépendanys: c'est qu'ils ne trouvent pas non plus en eux-mêmes une compagnie qui leur suffise
    ." (Printemps 1884. 25 [353], p.121)

    "La condamnation du corps est typique du mélange raté, et de même la condamnation de la vie: signe auquel on reconnaît les vaincus." (Printemps 1884. 25 [385], p.129)

    "Par le haschisch et par les rêves on sait que la vitesse des processus mentaux est énorme. Manifestement la plus grande partie nous en est épargnée, nous n'en prenons pas conscience." (Printemps 1884. 25 [401], p.133)

    "Avec la fin de sa vie R[ichard] W[agner] s'est rayé lui-même: il a fait l'aveu involontaire qu'il désespérait et qu'il se prosternait devant le Christianisme." (Printemps 1884. 25 [416], p.138)

    "La hiérarchie s'est établie par la victoire du plus fort et l'impossibilité pour le plus fort de se passer du plus faible comme pour le plus faible du plus fort -c'est là que prennent naissance des fonctions séparées." (Printemps 1884. 25 [430], p.143)

    "Nous pouvons considérer tout ce qu'il faut faire pour conserver l'organisme comme une "exigence morale"." (Printemps 1884. 25 [432], p.143)

    "On devrait tout de même respecter cette morale INCARNÉE de la conservation de soi ! Elle est de loin le plus fin système de la morale !
    La moralité
    effective de l'homme dans la vie de son corps est cent fois plus grande et plus fine que toute moralisation relevant du concept ne l'a jamais été. [...]
    [L'activité de juger] se déploie réellement avec plus bien de variété et de finesse dans l'organisme -le jugement moral n'en est qu'un prolongement, l'acte final.
    " (Printemps 1884. 25 [437], p.145-146)

    "Nous voulons tenir fermement à nos sens et à la foi que nous avons en eux -et les penser jusqu'au bout ! L'hostilité aux sens que la philosophie a montré jusqu'ici, comme le plus grand contresens commis par l'homme." (Printemps 1884. 25 [437], p.146)

    "Pourquoi est-ce l'éthique qui est restée le plus en arrière ? Car enfin, les plus récents systèmes célèbres sont encore des naïvetés ! De même les Grecs !" (Printemps 1884. 25 [441], p.147)

    ""Bon" et "méchant" ont leur fondement dans l'égoïsme." (Printemps 1884. 25 [495], p.162)

    "Il faut nier l'être." (Printemps 1884. 25 [513], p.166)

    "[Le christianisme] finit même par gâter jusqu'à la figure de l'artiste: il fait passer sur Raphaël l'hypocrisie des timides." (Été 1884. 26 [513], p.166)

    "Les passions aussi demandent à être éduquées, élevées, l'amour aussi bien que le goût de la domination et l'égoïsme." (Été 1884. 26 [59], p.187)
    -Friedrich Nietzsche, Œuvres philosophiques complètes, X, Fragments posthumes. Printemps-automne 1884, Gallimard, NRF, 1982, 386 pages.



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