L'Hydre et l'Académie

    Friedrich Nietzsche, Œuvre

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    Johnathan R. Razorback
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    Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 19 Déc - 20:28

    "Dans quelle langue parler ? Quel langage parler ? Ce sera pour Nietzsche un langage nouveau, qui signifie par écart et décalage, écart et décalage par rapport aux structures habituelles de la construction du sens que Nietzsche soupçonne d'être au service d'idéaux qui doivent être interrogés, d'idéaux d'origine morale. Il apparaîtra dès lors que ces structures et ce langage ordinaire ne signifient jamais de façon neutre mais induisent des préjugés, des croyances sournoisement véhiculées par les schèmes linguistiques et grammaticaux, il apparaîtra surtout qu'elles ne peuvent pas tout dire, et sont justement inaptes à traduire l'idéal du gai savoir. D'où les audaces, les ruptures, les brusqueries, les images inattendues, les néologismes, le lyrisme au sein de l'oralité, etc." (p.10)

    "Ce qui change avec l'intervention de Nietzsche dans le champ philosophique: le passage au premier plan des déterminations pulsionnelles et affectives comprises comme source productives des pensées." (p.12)

    "Légende tenace et navrante qui ne veut retenir du rapport de Nietzsche à la science que l'opposition." (p.17)
    -Patrick Wotling, Introduction à Nietzsche, Le Gai savoir, traduction Patrick Wotling, Paris, GF Flammarion, 2007 (1997 pour la première édition), 445 pages.

    « J’habite ma propre maison,
    N'ai jamais copié personne en rien,
    Et -me suis en outre moqué de tout maître
    Qui ne s'est pas moqué de lui-même
    . » (p.23)

    "Épicure - Oui, je suis fier de sentir le caractère d'Épicure autrement, peut-être, que tout autre, et de savourer dans tout ce que j'entends et lis de lui le bonheur de l'après-midi de l'Antiquité: -je vois son œil contempler une vaste mer blanchâtre, par-dessus les rochers de la côte sur lesquels repose le soleil pendant que des animaux petits et grands jouent dans sa lumière, sûrs et tranquilles comme cette lumière et cet œil lui-même. Seul un être continuellement souffrant a pu inventer un tel bonheur, le bonheur d'un œil face auquel la mer de l'existence s'est apaisée, et qui désormais ne peut plus se rassasier de contempler sa surface et cette peau marine chamarrée, délicate, frémissante: jamais auparavant il n'y eut une telle modestie de la volupté." (p.100-101, §45)
    -Nietzsche, Le Gai savoir, Livre I, traduction Patrick Wotling, Paris, GF Flammarion, 2007 (1997 pour la première édition), 445 pages.

    "L'ensorcellement et l'effet le plus puissant qu'exercent les femmes sont, pour le dire dans la langue des philosophes, une action à distance, une actio in distans: mais la première et la principale condition en est - la distance !" (p.115, §60)

    "Aujourd'hui et autrefois. - Qu'importe tout l'art de nos œuvres d'art si nous laissons échapper cet art supérieur, l'art des fêtes ! Autrefois, toutes les œuvres d'art se dressaient sur la grande voie triomphale de l'humanité, en marques commémoratives et témoignages de ses moments d'élévation et de félicité. Aujourd'hui, on veut, au moyen des œuvres d'art, attirer les malheureux épuisés et malades à l'écart de la grande voie des souffrances de l'humanité pour une fraction de seconde de concupiscence ; on leur offre une petite ivresse et une petite folie." (p.139, §88)
    -Nietzsche, Le Gai savoir, Livre II, traduction Patrick Wotling, Paris, GF Flammarion, 2007 (1997 pour la première édition), 445 pages.

    "Notre croyance en une virilisation de l'Europe. - C'est à Napoléon (et absolument pas à la Révolution française, qui a visé à la "fraternité" entre les peuples et à un commerce sentimental universel et fleuri) que l'on doit la possibilité aujourd'hui d'une succession de quelques siècles guerriers qui n'ont pas leurs pareils dans l'histoire, bref, notre entrée dans l'âge classique de la guerre, de la guerre savante et en même temps populaire sur la plus grande échelle (de moyens, de dons, de discipline), que tous les millénaires à venir considéreront rétrospectivement avec envie et respect comme un pan de perfection: - car le mouvement national dont sort cette gloire de la guerre n'est que le choc en retour dirigé contre Napoléon et n'existerait pas sans Napoléon. C'est donc à lui que l'on pourra attribuer un jour le fait que l'homme, en Europe, a triomphé à nouveau du commerçant et du philistin ; peut-être même de "la femme", qui a été choyée par le christianisme et l'esprit exalté du dix-huitième siècle, et plus encore par les "idées modernes". Napoléon, qui voyait dans les idées modernes et, sans détour, dans la civilisation une sorte d'ennemi personnel, a prouvé par cette hostilité qu'il était l'un des plus grands continuateurs de la Renaissance: il a ramené au jour tout un pan d'Antiquité de nature antique, peut-être le pan décisif, le pan de granit. Et qui sait si ce pan de nature antique ne finira pas aussi par triompher du mouvement national et se faire, au sens affirmatif, l'héritier et le continuateur de Napoléon: -lequel voulait l'Europe unie, comme on le sait, et ce comme maîtresse de la terre." (p.323, §362)

    « Qu’est-ce que c’est que le romantisme ? - On se souvient peut-être, du moins parmi mes amis, que j'ai commencé par me jeter sur ce monde moderne avec quelques lourdes erreurs et surestimation, en tout cas en homme qui a une espérance. Je compris -qui sait à la suite de quelles expériences personnelles ?- le pessimisme philosophique du dix-neuvième siècle comme s'il était le symptôme d'une force de pensée plus élevée, d'une audace plus courageuse, d'une plénitude de vie plus victorieuse que celles qui ont caractérisé le dix-huitième siècle, l'époque de Hume, de Kant, de Condillac et des sensualistes: de sorte que la connaissance tragique m'apparut comme le luxe propre de notre culture, comme sa forme de prodigalité la plus somptueuse, la plus noble, la plus dangereuse, mais toutefois, en raison de sa richesse surabondante, comme un luxe qui lui était permis. De la même manière, je me fabriquai pour moi-même une interprétation de la musique allemande en voulant y voir l'expression d'une puissance dionysiaque de l'âme allemande: je crus entendre en elle le tremblement de terre par lequel une force originaire accumulée depuis des siècles finit par exploser - indifférente aux secousses qu'elle peut infliger ainsi à tout ce qu'on appelle d'ordinaire culture. On voit que je méconnus alors, aussi bien dans le pessimisme philosophique que dans la musique allemande, ce qui constitue leur caractère propre - leur romantisme. Qu’est-ce que c’est que le romantisme ? Tout art, toute philosophie peuvent être considérés comme un remède et un secours au service de la vie en croissance, en lutte : ils présupposent toujours de la souffrance et des être qui souffrent. Mais il y a deux sortes d'être qui souffrent, d’une part ceux qui souffrent de la surabondance de la vie, qui veulent un art dionysiaque et également une vision et une compréhension tragique de la vie — et ensuite ceux qui souffrent de l'appauvrissement de la vie, qui recherchent, au moyen de l’art et à la connaissance, le repos, le calme, la mer d'huile, ou bien alors l’ivresse, la convulsion, l’engourdissement, la démence. C'est au double besoin de ces derniers que correspond tout roman­tisme dans les arts et dans les connaissances, c'est à eux que répondaient (et répondent) aussi bien Schopenhauer que Richard Wagner, pour nommer les romantiques les plus célèbres et les plus expressifs, sur lesquels je me suis alors mépris — nullement à leur détriment, du reste, comme on peut me le concéder en toute équité. Celui qui est le plus riche en plénitude de vie, le dieu et l’homme dionysiaques, peut s'accorder non seulement au spectacle du terrible et du problématique, mais jusqu'à l'action terrible et jusqu'à tout luxe de destruction, de dissolution, de négation ; chez lui, le mal, le non-sens, le laid apparaissent en quelque sorte permis en conséquence d’une surabondance de forces génératrices et fécondantes capable de transformer tout désert en pays fertile et luxuriant. A l'inverse, c'est l'être le plus souffrant, le plus pauvre en vie qui aurait le plus besoin de douceur, de paix, de bonté, dans la pensée et dans l'action, si possible d’un dieu qui soit vraiment un dieu pour malades, d'un "sauveur" ; et de même de la logique, de l'intelligence conceptuelle de l’existence — car la logique rassure, donne confiance —, bref, d’une certaine étroitesse chaleureuse qui chasse la peur et d’un emprisonnement dans des horizons optimistes. C'est de cette manière que j'ai appris peu à peu à comprendre Épicure, le contraire d'un pessimiste dionysiaque, et de même le "chrétien", qui n'est en fait qu'une espèce d'épicurien et, pareil à lui, est essentiellement romantique, - et mon regard s'aiguisant devint de plus en plus apte à cette forme suprêmement difficile et insidieuse de déduction régressive qui donne lieu à la plupart des erreurs - la déduction qui remonte de l’œuvre à l'auteur, de l'action à l'agent, de l'idéal à celui pour qui il est nécessaire, de tout mode de pensée et de valorisation au besoin qui, derrière lui, commande. - A propos de toutes les valeurs esthétiques, je me sers désormais de cette distinction fondamentale: je me demande, dans chaque cas particulier, "est-ici la faim ou la surabondance qui est devenue créatrice ?" A première vue, une autre distinction pourrait sembler plus recommandable -elle est d'une évidence largement supérieure- elle consisterait à examiner attentivement si c'est l'aspiration à l'immobilisation, à l'éternisation, à l'être qui est la cause de la création, ou si c'est au contraire l'aspiration à la destruction, au changement, au nouveau, à l'avenir, au devenir. Mais si on les considère plus profondément, ces deux espèces d'aspiration s'avèrent encore ambiguës et en réalité interprétables précisément suivant le schéma présenté au préalable et auquel a été, à bon droit, me semble-t-il, donné la préférence. L'aspiration à la destruction, au changement, au devenir peut être l'expression de la force surabondante, grosse d'avenir (mon terminus pour la désigner est, comme on le sait, le terme de "dionysiaque"), mais ce peut être aussi la haine du raté, de l'indigent, du déshérité qui détruit, doit détruire, parce que ce qui subsiste, voire tout subsister, tout être même, le révolte et l'irrite -que l'on considère nos anarchistes de près pour comprendre cet affect. La volonté d'éterniser exige de même une double interprétation. Elle peut d'une part provenir de la reconnaissance et de l'amour: un art ayant cette origine sera toujours un art d'apothéose, dithyrambique peut-être avec Rubens, railleur par béatitude avec Hafiz, clair et aimable avec Goethe, et répandant sur toutes choses un éclat homérique de lumière et de gloire. Mais elle peut aussi être la volonté tyrannique d'un être souffrant profondément, luttant, torturé, qui voudrait encore frapper ce qu'il a de plus personnel, de plus singulier, de plus intime, l'idiosyncrasie propre de sa souffrance, du sceau qui en ferait une loi ayant force d'obligation et une contrainte, et qui se venge en quelque sorte de toutes choses en leur imprimant, en leur incorporant de force, en leur gravant au fer rouge son image, l'image de sa torture. Cette dernière attitude constitue le pessimisme romantique sous sa forme la plus expressive, que ce soit comme philosophie de la volonté de Schopenhauer, que ce soit comme musique wagnérienne: -le pessimisme romantique, le dernier grand événement dans le destin de notre culture. (Qu'il puisse encore y avoir un tout autre pessimisme, un pessimisme classique -ce pressentiment et cette vision m'appartiennent, comme mon bien inaliénable, comme mon proprium et ipissimum: à ceci près que le terme de "classique" répugne à mon oreille, il est bien trop usé, il est devenu bien trop rond et méconnaissable. J'appelle ce pessimisme de l'avenir -car il vient ! je le vois venir !- le pessimisme dionysiaque. » (p.332-336, §370)
    -Friedrich Nietzsche, Le Gai savoir, Livre V, traduction Patrick Wotling, Paris, GF Flammarion, 2007 (1997 pour la première édition), 445 pages.



    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Jeu 8 Nov - 12:03, édité 10 fois


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 19 Déc - 20:33

    "Y a-t-il un pessimisme de la force ? une prédilection intellectuelle pour l’âpreté, l’horreur, la cruauté, l’incertitude de l’existence due à la belle santé, à la surabondance de force vitale, à un trop-plein de vie ? Cette plénitude excessive elle-même ne comporte-t-elle pas peut-être une souffrance ?" (p.2)

    "Je ne veux pas dissimuler tout à fait l’impression désagréable qu’il me produit aujourd’hui : combien, après seize années, il se présente comme un étranger — à mes yeux plus expérimentés, cent fois plus sévères, bien qu’aucunement refroidis, et nullement enclins à se détourner de cette même tâche à laquelle ce livre téméraire osa le premier se mesurer, à savoir — de considérer la science sous l’optique de l’artiste et l’art sous l’optique de la vie…" (p.5)

    "Comment ? en dépit de toutes les « idées modernes » et des préjugés du goût démocratique, la victoire de l’optimisme, la raison, dès lors prédominante, le pratique et théorique utilitarisme, aussi bien que la démocratie elle-même, dont il est contemporain, — tout cela ne pourrait-il pas être le symptôme du déclin de la force, de l’approche de la vieillesse et de la lassitude physiologique ? Et non — le pessimisme ? L’optimiste Épicure ne fut-il pas précisément — un malade ?" (p.9)

    "J’ai appris depuis à juger sans espoir et sans pitié cette « âme allemande », et avec elle l’actuelle musique allemande, comme étant d’outre en outre pur romantisme et la plus antihellénique de toutes les formes d’art imaginables : mais, par surcroît, une machine à détraquer les nerfs de premier ordre, deux fois dangereuses pour un peuple qui aime la boisson et honore l’obscurité comme une vertu, à cause de sa double propriété de narcotique qui produit l’ivresse et enveloppe l’esprit de nébuleuses vapeurs. — En laissant naturellement de côté toutes les espérances prématurées et les inopportunes applications aux choses actuelles, qui gâtèrent alors mon premier livre, le grand point d’interrogation dionysien, même en ce qui concerne la musique, reste toujours où je l’avais placé : que devrait être une musique dont le principe originel serait, non pas le romantisme, à l’exemple de la musique allemande, — mais l’esprit dionysien ?…" (p.14-15)

    "Il vous faudrait apprendre à rire, mes jeunes amis, si toutefois vous vouliez absolument rester pessimistes ; peut-être bien qu’alors, sachant rire, vous jetteriez un jour au diable toutes les consolations métaphysiques."
    -Friedrich Nietzsche, préface de 1886 à L’origine de la tragédie, ou Hellénisme et pessimisme, trad. Jean Marnold et Jacques Morland, in Œuvres complètes de Frédéric Nietzsche, vol. 1, Mercure de France, 1906 [quatrième édition].

    "Nous aurons fait un grand pas en ce qui concerne la science esthétique, quand nous en serons arrivés non seulement à l’induction logique, mais encore à la certitude immédiate de cette pensée : que l’évolution progressive de l’art est le résultat du double caractère de l’esprit apollinien et de l’esprit dionysien, de la même manière que la dualité des sexes engendre la vie au milieu de luttes perpétuelles et par des rapprochements seulement périodiques. Ces noms, nous les empruntons aux Grecs qui ont rendu intelligible au penseur le sens occulte et profond de leur conception de l’art, non pas au moyen de notions, mais à l’aide des figures nettement significatives du monde de leurs dieux. C’est à leurs deux divinités des arts, Apollon et Dionysos, que se rattache notre conscience de l’extraordinaire antagonisme, tant d’origine que de fins, qui exista dans le monde grec entre l’art plastique apollinien et l’art dénué de formes, la musique, l’art de Dionysos. Ces deux instincts impulsifs s’en vont côte à côte, en guerre ouverte le plus souvent, et s’excitant mutuellement à des créations nouvelles, toujours plus robustes, pour perpétuer par elles le conflit de cet antagonisme que l’appellation « art », qui leur est commune, ne fait que masquer, jusqu’à ce qu’enfin, par un miracle métaphysique de la « Volonté » hellénique, ils apparaissent accouplés, et que, dans cet accouplement, ils engendrent alors l’œuvre à la fois dionysienne et apollinienne de la tragédie attique." (p.25-26)

    "Comment ce peuple aux émotions si délicates, aux désirs si impétueux, ce peuple si exceptionnellement idoine à la douleur, aurait-il pu supporter l’existence, s’il n’en avait contemplé dans ses dieux l’image plus pure et radieuse. Ce même instinct, qui réclame l’art dans la vie, comme l’ornement, le couronnement de l’existence, comme le charme qui nous entraîne à continuer de vivre, engendra aussi le monde olympien, qui fut pour la « Volonté » hellénique le miroir où sa propre image se reflétait transfigurée. Ainsi les dieux, en la vivant eux-mêmes, justifient la vie humaine, — unique théodicée satisfaisante ! Au clair soleil de ces dieux de lumière, l’existence apparaît comme digne en soi de l’effort de la vivre, et la véritable douleur des hommes homériques est alors d’être privés de cette existence et, avant tout, de penser à la mort prochaine ; de sorte qu’on peut dire maintenant, en renversant la sentence de Silène, que, « pour eux, la pire des choses est une mort rapide et, en second lieu, de devoir mourir un jour ». Après que, pour la première fois, la plainte a retenti, elle jaillit de nouveau des lèvres d’Achille aux brèves années, elle s’élève de la multitude errante des races humaines semblables aux feuilles dispersées au gré du vent, son écho remplit le déclin de l’âge héroïque. Il n’est pas indigne des plus grands héros de désirer conserver la vie, même au prix d’un travail d’esclave. Sous l’influence apollinienne, la « Volonté » désire si violemment cette existence, l’homme homérique s’identifie si complètement avec elle, que sa plainte elle-même se transforme en un hymne à la vie.

    Il faut remarquer ici que cette harmonie, si passionnément admirée par l’humanité moderne, cette identification complète de l’homme avec la nature, pour laquelle Schiller a mis en usage l’expression de « naïveté », n’est en aucune façon un phénomène si simple, si évident en lui-même, et en même temps si inévitable, que nous devions fatalement le rencontrer au seuil de toute civilisation, comme un paradis de l’humanité : ce préjugé ne pouvait avoir cours qu’à une époque où l’on cherchait le type de l’artiste dans l’Émile de Rousseau, et où l’on s’imaginait avoir trouvé en Homère un artiste de cette espèce, un Émile élevé au sein de la nature. Lorsque nous rencontrons le « naïf » dans l’art, nous avons à reconnaître l’apogée de l’action de la culture apollinienne, qui, toujours, doit d’abord renverser un empire de titans, vaincre des monstres, et, par la puissante illusion de rêves joyeux, triompher de la profonde horreur du spectacle du monde et de la plus exaspérée sensibilité à la souffrance. Mais cette naïveté, cette complète absorption dans la beauté de l’apparence, comme elle est rarement atteinte ! Ce qui fait l’inexprimable sublime d’Homère, c’est qu’il est à cette culture populaire apollienne ce que l’artiste de rêve est à la faculté de rêve du peuple et de la nature en général. La « naïveté » homérique ne doit être comprise que comme la complète victoire de l’illusion apollinienne : c’est une illusion semblable à celles suscitées si souvent par la nature pour en arriver à ses fins. Le dessein véritable est dissimulé sous une trompeuse apparence : nous tendons les bras vers cette image, et, par notre illusion, la nature atteint son but. Chez les Grecs, la « Volonté » voulait se contempler soi-même, dans la transfiguration du génie et de l’art ; pour se glorifier, il fallait que les créatures de cette « Volonté » se sentissent elles-mêmes dignes d’être glorifiées ; il fallait qu’elles se reconnussent dans une sphère supérieure, sans que la perfection de ce monde idéal agît comme une contrainte ou comme un reproche. Et c’est la sphère de beauté, dans laquelle elles voyaient les Olympiens comme leur propre image. À l’aide de ce mirage de beauté, la « Volonté » hellénique combattit cette aptitude à la souffrance, cette philosophie du mal et de la douleur, apanages corrélatifs de tout instinct artistique : et, tel un monument commémorant sa victoire, se dresse devant nous Homère, l’artiste naïf.
    " (p.42-44)

    "L’artiste subjectif n’est, à nos yeux, qu’un mauvais artiste, et que nous exigeons, dans toute manifestation artistique et à tous les degrés de l’art, avant tout et en premier lieu la victoire sur le subjectif, l’affranchissement de la tyrannie du « moi », l’abolition de toute volonté et de tout désir individuel ; parce que, sans objectivité, sans contemplation pure et désintéressée, nous ne pouvons même croire jamais à une activité créatrice véritablement artistique, fût-ce la plus infime." (p.52)

    "L’introduction du chœur est l’acte décisif par lequel fut loyalement et ouvertement déclarée la guerre à tout naturalisme dans l’art. — C’est, je crois, à cette manière de voir que notre époque soi-disant supérieure a appliqué l’épithète dédaigneuse de « pseudo-idéalisme ». Je crains qu’en revanche, avec notre actuelle vénération du naturel et du réel, nous ne soyons arrivés aux antipodes de l’idéalisme, c’est à-dire dans la région des musées de figures de cire. Dans celles-ci aussi il y a de l’art, comme il y en a dans certains romans contemporains en vogue, mais qu’on ne vienne pas nous obséder en prétendant que le « pseudo-idéalisme » de Schiller et de Goethe soit surpassé par cet art." (p.71)

    "L’homme dionysien est semblable à Hamlet : tous deux ont plongé dans l’essence des choses un regard décidé ; ils ont vu, et ils sont dégoûtés de l’action, parce que leur activité ne peut rien changer à l’éternelle essence des choses ; il leur paraît ridicule ou honteux que ce soit leur affaire de remettre d’aplomb un monde disloqué. La connaissance tue l’action, il faut à celle-ci le mirage de l’illusion — c’est là ce que nous enseigne Hamlet ; ce n’est pas cette sagesse à bon compte de Hans le rêveur, qui, par trop de réflexion, et comme par un superflu de possibilités, ne peut plus en arriver à agir ; ce n’est pas la réflexion, non ! — c’est la vraie connaissance, la vision de l’horrible vérité, qui anéantit toute impulsion, tout motif d’agir, chez Hamlet aussi bien que chez l’homme dionysien. Alors aucune consolation ne peut plus prévaloir, le désir s’élance par-dessus tout un monde vers la mort, et méprise les dieux eux-mêmes ; l’existence est reniée, et avec elle le reflet trompeur de son image dans le monde des dieux ou dans un immortel au-delà. Sous l’influence de la vérité contemplée, l’homme ne perçoit plus maintenant de toutes parts que l’horrible et l’absurde de l’existence ; il comprend maintenant ce qu’il y a de symbolique dans le sort d’Ophélie ; maintenant il reconnaît la sagesse de Silène, le dieu des forêts : le dégoût lui monte à la gorge.

    Et, en ce péril imminent de la volonté, l’art s’avance alors comme un dieu sauveur, apportant le baume secourable : lui seul a le pouvoir de transmuer ce dégoût de ce qu’il y a d’horrible et d’absurde dans l’existence en images idéales, à l’aide desquelles la vie est rendue possible. Ces images sont le sublime, où l’art dompte et assujettit l’horrible, et le comique, où l’art nous délivre du dégoût de l’absurde. Le chœur de satyres du dithyrambe fut le salut de l’art grec ; les accès de désespoir évoqués tout à l’heure s’évanouirent grâce au monde intermédiaire de ces compagnons de Dionysos.
    " (p.74-75)

    "Celui-là est dramaturge qui ressent une irrésistible impulsion à se métamorphoser soi-même, à vivre et agir par d’autres corps et d’autres âmes." (p.81)

    "L’enchantement de la métamorphose est la condition préalable de tout art dramatique." (p.81)

    "Pour que cette influence apollinienne n’immobilisât pas la forme en une rigidité et une froideur égyptiennes, afin que la préoccupation d’assigner aux vagues individuelles leur route et leur carrière ne finît pas par anéantir dans la mer tout mouvement, le puissant flux dionysien vint apporter périodiquement le trouble dans chacun de tous les petits courants où l’exclusive « Volonté » apollinienne cherchait à endiguer l’hellénisme." (p.94-95)

    "Dans les considérations qui précèdent, nous possédons d’ores et déjà tous les éléments d’une idée du monde pessimiste et profonde et en même temps aussi l’enseignement des Mystères de la Tragédie : la conception fondamentale du monisme universel, la considération de l’individuation comme cause première du mal, l’art enfin figurant l’espoir joyeux d’un affranchissement du joug de l’individuation et le pressentiment d’une unité reconquise." (p.98)

    "Euripide ne fut, lui aussi, qu’un masque : la divinité qui parlait par sa bouche n’était pas Dionysos, non plus Apollon, mais un démon qui venait d’apparaître, appelé Socrate. Tel est le nouvel antagonisme : l’instinct dionysiaque et l’esprit socratique ; et par lui périt l’œuvre d’art de la tragédie grecque." (p.112)

    "Après avoir reconnu qu’Euripide ne put réussir à donner au drame une base exclusivement apollinienne, et que sa tendance anti-dionysienne s’est bien plutôt fourvoyée dans un naturalisme anti-artistique, nous pouvons examiner de plus près la nature du socratisme esthétique. Son dogme suprême est à peu près ceci : « Tout doit être conforme à la raison pour être beau », argument parallèle à l’axiome socratique : « Celui-là seul est vertueux, qui possède la connaissance. » Armé de cet étalon, Euripide mesura tous les éléments de la tragédie, la langue, les caractères, la construction dramaturgique, la musique du chœur, et il les corrigea d’après ce principe. Ce que nous avons si fréquemment considéré chez Euripide, en comparant son œuvre avec la tragédie de Sophocle, comme un signe de pauvreté et d’infériorité poétiques, est le plus souvent le résultat de l’intrusion de cet esprit critique et aveuglément rationnel. Le prologue d’Euripide nous servira d’exemple pour montrer les conséquences de cette méthode rationaliste. Il n’y a rien de plus opposé à notre conception de la technique dramaturgique que le prologue dans le drame d’Euripide. Qu’un seul personnage, au commencement de la pièce, s’avance et raconte qui il est, ce qui précède immédiatement l’action, ce qui s’est passé antérieurement et même ce qui doit arriver au cours du drame, c’est là un procédé qui paraîtrait impardonnable à un poète de théâtre moderne, et qui équivaudrait pour lui à renoncer de propos délibéré à toute surprise, à tout effet. Si l’on sait d’avance tout ce qui doit arriver, qui voudra attendre que cela arrive vraiment ? — puisqu’il ne s’agit d’ailleurs ici en aucune façon d’un rêve prophétique qui laisserait entiers l’intérêt et l’émotion de sa réalisation future. Euripide pensait tout autrement. Dans son esprit, l’effet produit par la tragédie n’avait jamais pour cause l’anxiété épique, l’attrait de l’incertitude au sujet des péripéties éventuelles, mais bien ces grandes scènes, pleines d’un lyrisme rhétorique, où la passion et la dialectique du héros principal s’étalaient et se gonflaient comme la crue puissante d’un large fleuve. Tout devait préparer non pas à l’action, mais au pathétique, et ce qui ne préparait pas au pathétique était à rejeter. Le plus grand obstacle à un abandon entier, au plaisir sans mélange à de telles scènes, c’est l’absence d’un élément nécessaire au préalable à l’auditeur, une lacune dans la trame des évènements préliminaires. Aussi longtemps que le spectateur est obligé de supputer avec attention l’importance ou la qualité de tel ou tel personnage, les causes de tel ou tel conflit des sentiments ou des volontés, il ne peut pas être absorbé complètement par les actions et les malheurs des héros principaux, et il lui est impossible encore de compatir, haletant, à leurs souffrances et à leurs terreurs. La tragédie d’Eschyle et de Sophocle employait les moyens artistiques les plus ingénieux pour donner à l’auditeur, dès les premières scènes et comme par hasard, toutes les indications nécessaires à l’intelligence de l’intrigue : procédé par lequel s’affirme cette noble maîtrise artistique qui, tout à la fois, masque ce qui est matériellement indispensable et le révèle sous la forme d’incidents inopinés. Cependant Euripide croyait avoir remarqué que, pendant ces premières scènes, le spectateur semblait en proie à une inquiétude particulière, préoccupé qu’il était de résoudre le problème des événements antérieurs, de sorte que les beautés poétiques et le pathétique de l’exposition étaient perdus pour lui. C’est pourquoi, avant l’exposition, il plaça le prologue et le fit réciter par un personnage en qui on pouvait avoir confiance : un dieu devait souvent se porter, pour ainsi dire, garant devant le public des événements de la tragédie et lever tous les doutes sur la réalité du mythe ; procédé analogue à celui à l’aide duquel Descartes arrivait à prouver la réalité du monde empirique, en en appelant uniquement à la véracité de Dieu incapable de mentir. Cette véracité divine, Euripide l’emploie encore une fois à la fin de son drame, pour informer le public, en toute certitude, des destinées futures de ses héros ; ceci est le rôle du fameux deus ex machina." (p.115-118)

    "Il est à remarquer notamment que Socrate, en sa qualité de contempteur de l’art tragique, s’abstenait d’assister aux représentations de la tragédie et ne se mêlait aux spectateurs que lorsqu’il s’agissait d’une nouvelle œuvre d’Euripide." (p.121)

    "Quiconque veut bien songer aux conséquences les plus immédiates de cet esprit scientifique, qui va de l’avant toujours et sans trêve, comprendra aussitôt comment, grâce à lui, le mythe fut anéanti, et comment, par cet anéantissement, la poésie, dépossédée de sa patrie idéale naturelle, dut errer désormais comme un vagabond sans foyer." (p.155)

    "Tout notre monde moderne est pris dans le filet de la culture alexandrine et a pour idéal l’homme théorique, armé des moyens de connaissance les plus puissants, travaillant au service de la science, et dont le prototype et ancêtre originel est Socrate. Cet idéal est le principe et le but de toutes nos méthodes d’éducation : tout autre genre d’existence doit lutter péniblement, se développer accessoirement, non pas comme aboutissement projeté, mais comme occupation tolérée. Une disposition d’esprit presque effrayante fait qu’ici pendant un long temps, l’homme cultivé ne fut reconnu tel que sous la forme de l’homme instruit. Notre art de la poésie lui-même est né d’imitations érudites, et dans l’effet prépondérant de la rime, nous retrouvons le témoignage de la constitution de notre forme poétique à l’aide d’expérimentations artificielles sur une langue non familière, une langue bien pertinemment savante. Combien resterait incompréhensible à un véritable Grec le type, compréhensible en soi, de l’homme cultivé moderne, Faust, épuisant sans être assouvi jamais tous les domaines de la connaissance, adonné à la magie et voué au diable par la passion de savoir, ce Faust qu’il nous suffit de comparer à Socrate pour constater que l’homme moderne commence à pressentir la faillite de cet engouement socratique pour la connaissance, et qu’au milieu de l’immensité solitaire de l’océan du savoir il aspire à un rivage." (p.162-163)

    "Figurons-nous une génération grandissant avec cette intrépidité du regard, avec cette impulsion héroïque vers le monstrueux, l’extraordinaire ; imaginons l’allure hardie de ce tueur de dragons, l’orgueilleuse témérité avec laquelle ces êtres tournent le dos aux enseignements débiles de l’optimisme, pour « vivre résolument » d’une vie pleine et complète !" (p.167)

    "Il faut souhaiter que personne n’essaie d’ébranler notre foi en une renaissance imminente de l’antiquité hellénique, car c’est là notre seul espoir d’une régénération et d’une purification de l’esprit allemand aux effluves enchantés du feu de la musique. Dans la désolation et la torpeur de la culture présente, quel autre indice pourrions-nous relever d’une promesse réconfortante pour l’avenir ? Nous cherchons en vain à découvrir une seule racine ayant poussé des branches vigoureuses, un coin de terre fertile et saine : nous ne voyons partout que sable ou poussière, léthargie ou consomption. Un esprit qui se sent ici isolé, désespérément solitaire, ne se saurait choisir de meilleur symbole que le Chevalier accompagné de la Mort et du Diable, tel que nous l’a dessiné Dürer, le Chevalier couvert de son armure, à l’œil dur, au regard assuré, qui, seul avec son cheval et son chien, poursuit impassiblement son chemin d’épouvante, sans souci de ses horribles compagnons et pourtant sans espoir." (p.185-186)
    -Friedrich Nietzsche, L’origine de la tragédie, ou Hellénisme et pessimisme, trad. Jean Marnold et Jacques Morland, in Œuvres complètes de Frédéric Nietzsche, vol. 1, Mercure de France, 1906 [quatrième édition].



    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Ven 7 Déc - 21:24, édité 19 fois


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 19 Déc - 20:36

    « Tu sauras que j’aime l’ombre comme j’aime la lumière. Pour qu’il y ait beauté du visage, clarté de la parole, bonté et fermeté du caractère, l’ombre est nécessaire autant que la lumière. Ce ne sont pas des adversaires : elles se tiennent plutôt amicalement par la main, et quand la lumière disparaît, l’ombre s’échappe à sa suite. »
    « « Au commencement était. » — Exalter les origines — c’est la surpousse métaphysique qui se refait jour dans la conception de l’histoire et fait penser absolument qu’au commencement de toutes choses se trouve ce qu’il y a de plus précieux et de plus essentiel. »
    « Mesure de la valeur et de la vérité. — Pour la hauteur des montagnes la peine qu’on prend à les gravir n’est nullement une unité de mesure. Et dans la science il en serait autrement ! — nous disent quelques-uns qui veulent passer pour initiés — la peine que coûte une vérité déciderait justement de la valeur de cette vérité ! Cette morale absurde part de l’idée que les « Vérités » ne sont proprement rien de plus que des appareils de gymnastique, où nous devrions bravement travailler jusqu’à la fatigue, — morale pour athlètes et gymnasiarques de l’esprit. »
    « Il y a de la raison assez et plus qu’assez, mais elle est menée dans une direction fausse et artificiellement détournée de ces choses mesquines et prochaines. Les prêtres, les professeurs, et la sublime ambition des idéalistes de toute espèce, de la grossière et de la fine, persuadent à l’enfant déjà qu’il s’agit de toute autre chose : du salut de l’âme, du service de l’État, du progrès de la science, ou bien de considération et de propriété, comme du moyen de rendre des services à l’humanité entière, au lieu que les besoins de l’individu, ses nécessités grandes et petites, dans les vingt-quatre heures du jour, sont, dit-on, quelque chose de méprisable ou d’indifférent. »
    « S’il y a des dieux, ils ne s’occupent pas de nous. »
    « Dès que la nuit commence à tomber, notre impression sur les objets familiers se transforme. Il y a le vent, qui rôde comme par des chemins interdits, chuchotant, comme s’il cherchait quelque chose, fâché de ne pas le trouver. Il y a la lueur des lampes, avec ses troubles rayons rougeâtres, sa clarté lasse, luttant à contre-cœur contre la nuit, esclave impatiente de l’homme qui veille. Il y a la respiration du dormeur, son rythme inquiétant, sur lequel un souci toujours renaissant semble sonner une mélodie, — nous ne l’entendons pas, mais quand la poitrine du dormeur se soulève, nous nous sentons le cœur serré, et quand le souffle diminue, presque expirant dans un silence de mort, nous nous disons : « Repose un peu, pauvre esprit tourmenté ! » Nous souhaitons à tout vivant, puisqu’il vit dans une telle oppression, un repos éternel ; la nuit invite à la mort. — Si les hommes se passaient du soleil et menaient avec le clair de lune et l’huile le combat contre la nuit, quelle philosophie les envelopperait de ses voiles ! On n’observe déjà que trop dans l’être intellectuel et moral de l’homme, combien, par cette moitié de ténèbres et d’absence du soleil qui vient voiler la vie, il est en somme rendu sombre. »
    « La théorie du libre arbitre est une invention des classes dirigeantes. »
    « Le mot et l’idée sont la cause la plus visible qui nous fait croire à cette isolation de groupes d’actions : nous ne nous en servons pas seulement pour désigner les choses, nous croyons originairement que par eux nous en saisissons l’essence. Les mots et les idées nous mènent maintenant encore à nous représenter constamment les choses comme plus simples qu’elles ne sont, séparées les unes des autres, indivisibles, ayant chacune une existence en soi et pour soi. »
    « Il faudrait des êtres plus spirituels que n’est l’homme, rien que pour goûter à fond l’humour qui réside en ce que l’homme se regarde comme la fin de tout l’univers, et que l’humanité déclare sérieusement ne pas se contenter de moins que de la perspective d’une mission universelle. Si un Dieu a créé le monde, il a créé l’homme pour être le singe de Dieu, comme un perpétuel sujet de gaîté dans ses éternités un peu trop longues. L’harmonie des sphères autour de la terre pourrait alors être les éclats de rire de tout le reste des créatures qui entourent l’homme. La douleur sert à cet immortel ennuyé à chatouiller son animal favori, pour prendre son plaisir à ses attitudes fièrement tragiques et aux explications de ses propres souffrances, surtout à l’invention intellectuelle de la plus vaine des créatures — étant l’inventeur de cet inventeur. Car celui qui imagina l’homme pour en rire avait plus d’esprit que lui, et aussi plus de plaisir à l’esprit. »
    « Peut-être la fourmi dans la forêt se figure-t-elle aussi qu’elle est le but et la fin de l’existence de la forêt, comme nous faisons lorsque, dans notre imagination, nous lions presque involontairement à la destruction de l’humanité la destruction de la terre : encore sommes-nous modestes quand nous nous en tenons là et que nous n’arrangeons pas, pour fêter les funérailles du dernier mortel, un crépuscule général du monde et des dieux. »
    « Le Diogène moderne. — Avant de chercher l’homme il faut avoir trouvé la lanterne. — Sera-ce nécessairement la lanterne du cynique ? »
    « Comme si tous les mots n’étaient pas des poches où l’on a fourré tantôt ceci, tantôt cela, tantôt plusieurs choses à la fois. »
    « Vous autres obscurantistes et sournois philosophiques, vous parlez, pour accuser la conformation de tout l’édifice du monde, du caractère redoutable des passions humaines. Comme si partout où il y a eu passion il y avait aussi terreur ! Comme si toujours en ce bas monde devait exister cette espèce de terreur ! […]nous voulons, au contraire, travailler loyalement à la tâche de transformer en joies toutes les passions des hommes. »
    « La morale est d’abord un moyen pour conserver la communauté, d’une façon générale, et pour la préserver de sa perte. »
    « Une défense dont nous ne comprenons ou n’admettons pas les raisons est presque un ordre, non seulement pour l’esprit obstiné, mais encore pour celui qui a soif de connaissance : on tient à essayer pour apprendre ainsi pourquoi l’interdiction a été faite. Les défenses morales comme celles du Décalogue ne peuvent compter que durant les époques où la raison est assujettie. Maintenant une défense comme « tu ne tueras point », « tu ne commettras point adultère », présentée ainsi sans raison, aurait plutôt un effet nuisible qu’un effet utile. »
    « L’homme qui a surmonté ses passions est entré en possession du sol le plus fécond : de même que le colon qui s’est rendu maître des forêts et des marécages. »
    « Ce ne sont que les animaux les mieux organisés et les plus actifs qui commencent à être capables d’ennui. — Quel beau sujet pour un grand poète que l’ennui de Dieu au septième jour de la création. »
    « Le chemin le plus court n’est pas le plus droit, mais celui sur lequel le vent le plus favorable gonfle notre voile : c’est ce qu’enseignent les règles de la navigation. »
    « Toi-même, pauvre être craintif, tu es l’invincible Moire qui trône au-dessus de tous les dieux ; pour tout ce qui est de l’avenir tu es la bénédiction ou la malédiction et, en tous les cas, l’entrave qui maintient l’homme même le plus fort ; en toi tout l’avenir du monde humain est déterminé d’avance, cela ne sert de rien d’être pris de terreur devant toi-même. »
    « La vertu la plus noble. — Dans la première phase de l’humanité supérieure, la bravoure est considérée comme la vertu la plus noble, dans la seconde la justice, dans la troisième la modération, dans la quatrième la sagesse. Dans quelle phase vivons-nous ? Dans laquelle vis-tu ? »
    « Le sentiment humain s’est chargé d’infiniment de douleurs, d’empiétements, de duretés, d’aliénations, de refroidissements par le fait que l’on croyait voir des contrastes où il n’y a que des transitions. »
    « Mais mieux écrire signifie en même temps penser mieux ; découvrir des choses qui sont de plus en plus dignes d’être communiquées et savoir vraiment les communiquer ; être traduisible dans la langue des voisins ; se rendre accessible à la compréhension de ces étrangers qui apprennent notre langue ; faire en sorte que tout ce qui est bien devienne universel et que tout devienne libre pour les hommes libres ; préparer enfin cet état de choses encore lointain où les bons Européens s’attelleront à leur tâche grandiose : la direction et la surveillance de la civilisation universelle sur la terre. — Celui qui prêche le contraire et qui ne se préoccupe pas de bien écrire et de bien lire — ces deux vertus grandissent et diminuent en même temps — celui-là indique en effet aux peuples la voie qui les fera devenir de plus en plus nationaux : il augmente la maladie de ce siècle et s’oppose en ennemi aux bons Européens, aux esprits libres. »
    « Le grand style naît lorsque le beau remporte la victoire sur l’énorme. »
    « Les auteurs tristes et les auteurs graves. Celui qui couche sur le papier ce qu’il souffre devient un auteur triste : mais il devient un auteur grave s’il nous dit ce qu’il a souffert et pourquoi il se repose maintenant dans la joie. »
    « Les poètes et les artistes qui souffrent d’étroitesse dans les sentiments font haleter leurs héros le plus longtemps : ils ne s’entendent pas à respirer facilement. »
    « Le style de l'immortalité. — Thucydide tout aussi bien que Tacite — en élaborant leurs œuvres, ont songé à l’immortalité : si on ne le savait pas d’une autre manière cela se devinerait déjà à leur style. L’un croyait donner de la durée à ses idées en les réduisant par l’ébullition, l’autre en y mettant du sel ; et tous deux, semble-t-il, ne se sont pas trompés. »
    « Avec les images et les symboles on persuade, mais on ne démontre pas. »
    « Hændel, lorsqu’il composait sa musique, était brave, novateur, vrai, puissant ; il se tournait vers un héroïsme semblable à celui dont un peuple est capable, — mais, lorsqu’il s’agissait d’achever son travail, il était souvent plein de contrainte, de froideur et même de dégoût de soi ; alors il se servait de quelques méthodes éprouvées dans l’exécution, il se mettait à écrire vite et beaucoup et était trop heureux d’en avoir fini, — mais ce n’était pas un contentement pareil à celui de Dieu et d’autres créateurs, au soir de leur journée féconde. »
    « En fin de compte, nous continuons à aimer la musique comme nous aimons le clair de lune. Tous deux ne veulent pas remplacer le soleil, — mais seulement illuminer nos nuits tant bien que mal. »
    « Une bouchée de bonne nourriture décide souvent si nous regardons l’avenir avec des yeux découragés ou pleins d’espoir : cela est vrai dans les choses les plus hautes et les plus intellectuelles. »
    « Chaque fois que l’on utilise et sacrifie l’homme, comme un moyen pour accomplir le but de la société, toute l’humanité supérieure en est attristée. »
    « Excès d'arrogance. — Il y a des hommes si arrogants qu’ils ne savent pas louer un grand homme qu’ils admirent, autrement qu’en le représentant comme un degré ou un passage qui mène jusqu’à eux-mêmes. »
    « L’Ancien : Veux-tu donc enseigner la méfiance de la vérité ? — Pyrrhon : Une méfiance telle qu’elle n’a jamais existé dans le monde, la méfiance à l’égard de tout et de tous. C’est là le seul chemin qui mène à la vérité. L’œil droit ne doit pas se fier à l’œil gauche et il faudra que, pendant un temps, la lumière s’appelle obscurité : c’est là le chemin qu’il vous faut suivre. Ne croyez pas qu’il vous mènera à des arbres fruitiers et auprès de saules admirables. Vous trouverez sur ce chemin de petits grains durs — ce sont les vérités : pendant des années il vous faudra avaler des mensonges par brassées pour ne pas mourir de faim : quoique vous sachiez que ce sont des mensonges. Mais ces petits grains seront semés et enfouis dans la terre et peut-être la moisson viendra-t-elle un jour : personne n’a le droit de la promettre, à moins d’être un fanatique. — L’Ancien : Ami ! ami ! Tes paroles elles aussi sont les paroles d’un fanatique ! — Pyrrhon : Tu as raison ! je veux être méfiant à l’égard de toutes les paroles. — L’Ancien : Alors il faudra que tu te taises. — Pyrrhon : Je dirai aux hommes qu’il faut que je me taise et qu’ils doivent se méfier de mon silence. — L’Ancien : Tu renonces donc à ton entreprise ? — Pyrrhon : Au contraire — tu viens de m’indiquer la porte par où il me faut entrer. — L’Ancien : Je ne sais pas trop si nous nous comprenons encore parfaitement ? — Pyrrhon : Probablement non. — L’Ancien : Pourvu que tu te comprennes bien toi-même ! — Pyrrhon : se retourne en riant. — L’Ancien : Hélas ! mon ami ! Se taire et rire — est-ce là maintenant toute ta philosophie ? — Pyrrhon : Ce ne serait pas la plus mauvaise. »
    « J’estime généralement trop bas le blâme et trop haut la louange. »
    « Il faut toujours considérer le professeur comme un mal nécessaire, tout comme on fait du commerçant. »
    « Les moyens pour arriver à la paix véritable. — Aucun gouvernement n’avoue aujourd’hui qu’il entretient son armée pour satisfaire, à l’occasion, ses envies de conquête. L’armée doit au contraire servir à la défense. Pour justifier cet état de choses, on invoque une morale qui approuve la légitime défense. On se réserve ainsi, pour sa part, la moralité, et on attribue au voisin l’immoralité, car il faut imaginer celui-ci prêt à l’attaque et à la conquête, si l’État dont on fait partie doit être dans la nécessité de songer aux moyens de défense. De plus on accuse l’autre, qui, de même que notre État, nie l’intention d’attaquer et n’entretient, lui aussi, son armée que pour des raisons de défense, pour les mêmes motifs que nous, on l’accuse, dis-je, d’être un hypocrite et un criminel rusé qui voudrait se jeter, sans aucune espèce de lutte, sur une victime inoffensive et maladroite. C’est dans ces conditions que tous les États se trouvent aujourd’hui les uns en face des autres : ils admettent les mauvaises intentions chez le voisin et se targuent de bonnes intentions. Mais c’est là une inhumanité aussi néfaste et pire encore que la guerre, c’est déjà une provocation et même un motif de guerre, car on prête l’immoralité au voisin et, par là, on semble appeler les sentiments hostiles. Il faut renier la doctrine de l’armée comme moyen de défense tout aussi catégoriquement que les désirs de conquête. Et un jour viendra peut-être, jour grandiose, où un peuple, distingué dans la guerre et la victoire, par le plus haut développement de la discipline et de l’intelligence militaires, habitué à faire les plus lourds sacrifices à ces choses, s’écriera librement : « Nous brisons l’épée ! » — détruisant ainsi toute son organisation militaire jusqu’en ses fondements. Se rendre inoffensif, tandis qu’on est le plus redoutable, guidé par l’élévation du sentiment — c’est là le moyen pour arriver à la paix véritable qui doit toujours reposer sur une disposition d’esprit paisible, tandis que ce que l’on appelle la paix armée, telle qu’elle est pratiquée maintenant dans tous les pays, répond à un sentiment de discorde, à un manque de confiance en soi et en le voisin et empêche de déposer les armes soit par haine, soit par crainte. Plutôt périr que de haïr et que de craindre, et plutôt périr deux fois que de se laisser haïr et craindre, — il faudra que ceci devienne un jour la maxime supérieure de toute société établie ! »
    « Si Platon prétend que la suppression de la propriété supprimera l’égoïsme, il faut lui répondre qu’après déduction de celui-ci ce ne seront certainement pas les vertus cardinales de l’homme qui resteront, — de même qu’il faut affirmer que la pire peste ne pourrait faire autant de mal à l’humanité que si l’on en faisait disparaître la vanité. Sans vanité et sans égoïsme — que sont donc les vertus humaines ? Par quoi je suis loin de vouloir dire que celles-ci ne sont que des masques de celles-là. La mélodie fondamentale et utopique de Platon que les socialistes continuent toujours à chanter, repose sur une connaissance imparfaite de l’homme : il ignore l’histoire des sentiments moraux, il manque de clairvoyance au sujet de l’origine des bonnes qualités utiles de l’âme humaine. De même que toute l’antiquité, il croyait au bien et au mal, comme au blanc et au noir, donc comme à une différence radicale entre les hommes bons et les hommes mauvais, les bonnes qualités et les mauvaises qualités. — Pour que, dans l’avenir, on ait plus de confiance en la propriété et que celle-ci devienne plus morale il faut ouvrir tous les moyens de travail qui mènent à la petite fortune, mais empêcher l’enrichissement facile et subit ; il faudrait retirer des mains des particuliers toutes les branches du transport et du commerce qui favorisent l’accumulation des grandes fortunes, donc avant tout le trafic d’argent — et considérer ceux qui possèdent trop comme des êtres dangereux pour la sécurité publique au même titre que ceux qui ne possèdent rien. »
    « But et moyens de la démocratie— La démocratie veut créer et garantir l’indépendance à un aussi grand nombre d’individus que possible, l’indépendance des opinions, de la façon de conduire et de gagner sa vie. Pour arriver à ce but, il lui faut contester le droit de vote tant à ceux qui ne possèdent absolument rien qu’à ceux qui sont véritablement riches : car ce sont là deux classes d’hommes qu’elle ne saurait tolérer et à la suppression desquels il lui faut sans cesse travailler, au risque de voir sa tâche remise toujours en question. De même il lui faut empêcher tout ce qui semble tendre à l’organisation de partis. Car les trois grands ennemis de l’indépendance, à ce triple point de vue, sont le pauvre diable, le riche et les partis. — Je parle de la démocratie comme de quelque chose qui existera dans l’avenir. »
    « La circonspection et le succès. — Cette grande qualité de la circonspection qui est au fond la vertu des vertus, l’ancêtre et la reine des vertus, est loin d’avoir toujours, dans la vie quotidienne, le succès de son côté : et l’amant qui n’aurait recherché cette vertu qu’à cause du succès se verrait amèrement trompé. Car, parmi les gens pratiques, on la tient en suspicion et on la confond avec la dissimulation et la subtilité hypocrite. Par contre, celui qui manque de circonspection, — l’homme qui va de l’avant et qui parfois frappe à côté, est tenu pour un compagnon loyal sur qui l’on peut compter. Donc les gens pratiques n’aiment pas l’homme circonspect et le tiennent pour dangereux. D’autre part on croit volontiers que le circonspect est craintif, embarrassé et pédant, — les gens peu pratiques et qui aiment à jouir de la vie le trouvent incommode, parce qu’il n’aime pas à vivre à la légère comme eux, qui ne songent ni à l’action ni aux devoirs : il apparaît au milieu d’eux comme leur conscience vivante, et, à leurs yeux, le jour pâlit à son approche. Si donc le succès et la popularité lui manquent qu’il se dise en manière de consolation : « C’est à ce prix que s’élèvent les contributions qu’il te faut payer pour posséder le bien le plus précieux parmi les hommes, — il en vaut la peine ! » »
    « Et in arcadia ego. — J’ai jeté un regard à mes pieds, en passant par-dessus la vague des collines, du côté de ce lac d’un vert laiteux, à travers les pins austères et les vieux sapins : autour de moi gisaient des roches aux formes variées et sur le sol multicolore croissaient des herbes et des fleurs. Un troupeau se mouvait près de moi, se développant et se ramassant tour à tour ; quelques vaches se dessinaient dans le lointain en groupes pressés, se détachant dans la lumière du soir sur la forêt de pins : d’autres, plus près, paraissaient plus sombres. Tout cela était tranquille, dans la paix du crépuscule prochain. Ma montre marquait cinq heures et demie. Le taureau du troupeau était descendu dans la blanche écume du ruisseau et il remontait lentement son cours impétueux, résistant et cédant tour à tour : ce devait être là pour lui une sorte de satisfaction farouche. Deux êtres humains à la peau brunie, d’origine bergamasque, étaient les bergers de ce troupeau : la jeune fille presque vêtue comme un garçon. À gauche des pans de rochers abrupts, au-dessus d’une large ceinture de forêt, à droite deux énormes dents de glace, nageant bien au-dessus de moi, dans un voile de brume claire, — tout cela était grand, calme et lumineux. La beauté tout entière amenait un frisson, et c’était l’adoration muette du moment de sa révélation. Involontairement, comme s’il n’y avait là rien de plus naturel, on était tenté de placer des héros grecs dans ce monde de lumière pure aux contours aigus (de ce monde qui n’avait rien de l’inquiétude et du désir, de l’attente et des regrets) ; il fallait sentir comme Poussin et ses élèves : à la fois d’une façon héroïque et idyllique. — Et c’est ainsi que certains hommes ont vécu, c’est ainsi que sans cesse ils ont évoqué le sens du monde, en eux-mêmes et hors d’eux-mêmes ; et ce fut surtout l’un d’entre eux, un des plus grands hommes qui soient, l’inventeur d’une façon de philosopher héroïque et idyllique tout à la fois : Épicure. »

    « La pratique du sage. — Pour devenir sage, il faut vouloir que certaines choses arrivent dans votre vie, donc se jeter dans la gueule des événements. Il est vrai que c’est très dangereux ; bien des « sages » y ont été dévorés. »
    « « Une seule chose est nécessaire . — Lorsque l’on est intelligent, ce qui vous importe avant tout, c’est d’avoir la joie au cœur. — Hélas ! ajouta quelqu’un, lorsque l’on est intelligent, ce que l’on a de mieux à faire c’est d’être sage. »
    « Croire en soi-même. — De nos jours on se méfie toujours de celui qui croit en lui-même ; autrefois croire en soi-même cela suffisait pour que les autres croient également en vous. La recette pour trouver créance aujourd’hui c’est : « Ne te ménage pas toi-même ! Si tu veux que ton opinion soit vue sous un jour favorable, commence par allumer ta propre chaumière » ! »
    « Mais donner vaut mieux que posséder : et qu’est l’homme le plus riche lorsqu’il vit dans la solitude d’un désert ? » »
    « Mort. — Par la perspective certaine de la mort, on pourrait mêler à la vie une goutte délicieuse et parfumée d’insouciance — mais, vous autres, singuliers pharmaciens de l’âme que vous êtes, vous avez fait de cette goutte un poison infect, qui rend répugnante la vie tout entière ! »
    « Remords. — Ne jamais donner libre cours au remords, mais se dire de suite : ce serait là ajouter une seconde bêtise à la première. — Si l’on a occasionné le mal, il faut songer à faire le bien. — Si l’on est puni à cause de sa mauvaise action, il faut subir sa peine avec le sentiment que par là on fait une chose bonne : on empêche, par l’exemple, les autres de tomber dans la même folie. Tout malfaiteur puni doit se considérer comme un bienfaiteur de l’humanité. »
    « Ne touchez pas ! — Il y a des hommes néfastes qui, au lieu de résoudre un problème, l’obscurcissent pour tous ceux qui s’en occupent et le rendent encore plus difficile à résoudre. Celui qui ne s’entend pas à frapper juste doit être prié de ne pas frapper du tout. »
    « Trois bonnes choses. — La grandeur, le calme et la lumière du soleil — ces trois choses enveloppent tout ce qu’un penseur peut désirer et exiger de lui-même : ses espérances et ses devoirs, ses prétentions sur le domaine intellectuel et moral, je dirai même sa façon quotidienne de vivre et l’orientation du lieu où il habite. À ces trois choses correspondent d’une part des pensées qui élèvent, ensuite des pensées qui tranquillisent, en troisième lieu des pensées qui illuminent — mais en quatrième lieu des pensées qui participent de ces trois qualités, des pensées où tout ce qui est terrestre arrive à se transfigurer : c’est l’empire où règne la grande trinité de la joie. »
    « Qui a mis plus d’eau dans son vin que les Grecs ! La sobriété alliée à la grâce — ce fut là le privilège de noblesse des Athéniens du temps de Sophocle et de ceux qui vinrent après lui. Que celui qui le peut fasse de même ! Dans la vie et dans la création ! »
    « L’héroïsme consiste à faire de grandes choses (ou à ne pas faire quelque chose d’une façon grande), sans avoir, dans la lutte avec les autres, le sentiment d’être devant les autres. »
    -Friedrich Nietzsche, Le Voyageur et son Ombre.


    _________________
    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 19 Déc - 20:40

    « La sagesse trace des limites, même à la connaissance. » (p.72, §5)

    "L'homme n'aspire pas au bonheur ; il n'y a que l'Anglais qui fait cela." (p.73, §12)

    « Les hommes posthumes — moi, par exemple — sont moins bien compris que ceux qui sont conformes à leur époque, mais on les entend mieux. Pour m’exprimer plus exactement encore : on ne nous comprend jamais — et c’est de là que vient notre autorité... » (p.73, §15)

    ""L'esprit allemand": depuis dix-huit ans une contradictio in adjecto." (p.75, §23)

    "Je me méfie de tous les gens à systèmes et je les évite. La volonté du système est un manque de loyauté." (p.75, §26)

    « Combien peu de chose il faut pour le bonheur ! Le son d'une cornemuse. - Sans musique la vie serait une erreur. » (p.77, §33)

    « Faisons-nous tort à la vertu, nous autres immoralistes ? — Tout aussi peu que les anarchistes aux princes. Ce n’est que depuis qu’on leur tire de nouveau dessus qu’ils sont solidement assis sur leurs trônes. Morale : il faut tirer sur la morale. » (p.78, §36)
    -Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, "Maximes et pointes", trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.

    « De tout temps les sages ont porté le même jugement sur la vie : elle ne vaut rien... Toujours et partout on a entendu sortir de leur bouche la même parole, — une parole pleine de doute, pleine de mélancolie, pleine de fatigue de la vie, pleine de résistance contre la vie. Socrate lui-même a dit en mourant: "Vivre - c'est être longtemps malade: je dois un coq à Esculape libérateur." Même Socrate en avait assez. - Qu'est-ce que cela démontre ? Qu'est-ce que cela montre ? - Autrefois on aurait dit (-oh! on l'a dit, et assez haut, et nos pessimistes en tête !): "Il faut bien qu'il y ait là-dedans quelque chose de vrai ! Le consensus sapientium démontre la vérité." - Parlons-nous ainsi, aujourd'hui encore ? le pouvons-nous ? "Il faut en tout les cas qu'il y ait ici quelque chose de malade", - voilà notre réponse: ces sages parmi les sages de tous les temps, il faudrait d'abord les voir de près ! Peut-être n'étaient-ils plus, tant qu'ils seront, fermes sur leurs jambes, peut-être étaient-ils en retard, chancelants, décadents peut-être ? » (p.81, §1)

    "Cette irrévérence de considérer les grands sages comme des types de décadence naquit en moi précisément dans un cas où le préjugé lettré et illetré s'y oppose avec le plus de force: j'ai reconnu en Socrate et en Platon des symptômes de décadence, des instruments de la décomposition grecque, des pseudo-grecs, des antigrecs (L'Origine de la tragédie, 1872). Ce consensus sapientium -je l'ai toujours mieux compris- ne prouve pas le moins du monde qu'ils eussent raison, là où ils s'accordaient: il prouve plutôt qu'eux-mêmes, ces sages parmi les sages, avaient entre eux quelque accord physiologique, pour prendre à l'égard de la vie cette même attitude négative -pour être tenus de la prendre. Des jugements, des appréciations de la vie, pour ou contre, ne peuvent, en dernière instance, jamais être vrais: ils n'ont d'autre valeur que celle d'être des symptômes -en soi de tels jugements sont des stupidités. Il faut donc étendre les doigts pour tâcher de saisir cette finesse extraordinaire que la valeur de la vie ne peut pas être appréciée. Ni par un vivant, parce qu'il est partie, même objet de litige, et non pas juge: ni par un mort, pour une autre raison. - De la part d'un philosophe, voir un problème dans la valeur de la vie, demeure même une objection contre lui, un point d'interrogation envers sa sagesse, un manque de sagesse. - Comment ? et tous ces grands sages - non seulement ils auraient été des décadents, mais encore ils n'auraient même pas été des sages ?"  (p.82, §2)

    "Socrate appartenait, de par son origine, au plus bas peuple: Socrate était de la populace. On sait, on voit même encore combien il était laid. Mais la laideur, objection en soi, est presque une réfutation chez les Grecs. En fin de compte, Socrate était-il un Grec ?" (p.83, §3)

    "Je tâche de comprendre de quelle idiosyncrasie a pu naître cette équation socratique: raison = vertu = bonheur: cette équation la plus bizarre qu'il y ait, et qui a contre elle, en particulier, tous les instincts des anciens Hellènes." (p.83, §4)

    « Avec Socrate, le goût grec s'altère en faveur de la dialectique : que se passe-il exactement ? Avant tout c'est un goût distingué qui est vaincu ; avec la dialectique le peuple arrive à avoir le dessus. Avant Socrate, on écartait dans la bonne société les manières dialectiques: on les tenait pour de mauvaises manières, elles étaient compromettantes. [...] Partout où l'autorité est encore de bon ton, partout où l'on ne "raisonne" pas, mais où l'on commande, le dialecticien est une sorte de polichinelle : on se rit de lui, on ne le prend pas au sérieux. — Socrate fut le polichinelle qui se fit prendre au sérieux: qu'arriva-t-il là au juste ? - » (p.83-84, §5)

    "On ne choisit la dialectique que lorsqu'on n'a pas d'autre moyen. [...] Ce n'est qu'à leur corps défendant que ceux qui n'ont plus d'autre arme emploient la dialectique." (p.84, §6)

    "L'ironie de Socrate était-elle une expression de révolte ? de ressentiment populaire ? savoure-t-il, en opprimé, sa propre férocité, dans le coup de couteau du syllogisme ? se venge-t-il des grands qu'il fascine ? [...] Le dialecticien laisse à son antagoniste le soin de faire la preuve qu'il n'est pas un idiot: il rend furieux et en même temps il prive de tout secours. [...] Quoi ? la dialectique n'est-elle qu'une forme de la vengeance chez Socrate ?" (p.84-85, §7)

    « J’ai donné à entendre comment Socrate a pu éloigner : il reste d’autant plus à expliquer comment il a pu fasciner. — En voilà la première raison : il a découvert une nouvelle espèce de combat, il fut le premier maître d’armes pour les hautes sphères d’Athènes. Il fascinait en touchant à l’instinct combatif des Hellènes, — il a apporté une variante dans la palestre entre les hommes jeunes et les jeunes gens. » (p.85, §Cool

    "Mais Socrate devina autre chose encore. Il pénétrait les sentiments de ses nobles Athéniens ; il comprenait que son cas, l'idiosyncrasie de son cas n'était déjà plus un cas exceptionnel. La même sorte de dégénérescence se préparait partout en secret: les Athéniens de la vieille roche s'éteignaient. - Et Socrate comprenait que tout le monde avait besoin de lui, de son remède, de sa cure, de sa méthode personnelle de conservation de soi... Partout les instincts étaient en anarchie ; partout on était à deux pas de l’excès : le monstrum in animo était le péril universel. « Les instincts veulent jouer au tyran : il faut inventer un contre-tyran qui l’emporte »... Lorsque le physionomiste eut dévoilé à Socrate ce qu’il était, un repaire de tous les mauvais désirs, le grand ironiste hasarda encore une parole qui donne la clef de sa nature. « Cela est vrai, dit-il, mais je me suis rendu maître de tous. »." (p.85-86, §9)

    « Ni Socrate ni ses "malades" n'étaient libres d'être raisonnables, - ce fut de rigueur, ce fut leur dernier remède. Raison = vertu = bonheur, cela veut seulement dire : il faut imiter Socrate et établir contre les appétits obscurs une lumière du jour en permanence — un jour qui serait la lumière de la raison. Il faut être à tout prix prudent, précis, clair : toute concession aux instincts et à l’inconscient ne fait qu’abaisser... » (p.86, §10)

    « Le cas de Socrate fut un malentendu ; toute la morale de perfectionnement, y compris la morale chrétienne, fut un malentendu... La plus vive lumière, la raison à tout prix, la vie claire, froide, prudente, consciente, dépourvue d’instincts, en lutte contre les instincts ne fut elle-même qu’une maladie, une nouvelle maladie — et nullement un retour à la « vertu », à la « santé », au bonheur... Être forcé de lutter contre les instincts — c’est là la formule de la décadence : tant que la vie est ascendante, bonheur et instinct sont identiques. » (p.87, §11)
    -Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, "Le problème de Socrate", trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.

    « Je mets à part avec un profond respect le nom d'Héraclite. Si le peuple des autres philosophes rejetait le témoignage des sens parce que les sens sont multiples et variables, il en rejetait le témoignage parce qu'ils présentent les choses comme si elles avaient de la durée et de l'unité. Héraclite, lui aussi, fit tort aux sens. Ceux-ci ne mentent ni à la façon qu'imaginent les Eléates ni comme il se le figurait, lui, - en général ils ne mentent pas. C'est ce que nous faisons de leur témoignage qui y met le mensonge, par exemple le mensonge de l'unité, le mensonge de la réalité, de la substance, de la durée... Si nous faussons le témoignage des sens, c'est la "raison" qui en est la cause. Les sens ne mentent pas en tant qu’ils montrent le devenir, la disparition, le changement... Mais dans son affirmation que l'être est une fiction Héraclite gardera éternellement raison. Le "monde des apparences" est le seul réel: le "monde-vérité" est seulement ajouté par le mensonge... » (p.90, §2)

    « La "raison" dans le langage: ah ! quelle vieille femme trompeuse ! Je crains bien que nous ne nous débarrassions jamais de Dieu, puisque nous croyons encore à la grammaire... » (p.93, §5)

    « Troisième proposition. Parler d’un « autre » monde que celui-ci n’a aucun sens, en admettant que nous n’ayons pas en nous un instinct dominant de calomnie, de rapetissement, de mise en suspicion de la vie : dans ce dernier cas, nous nous vengerons de la vie avec la fantasmagorie d’une vie « autre », d’une vie « meilleure ».
    Quatrième proposition. Séparer le monde en un monde « réel » et un monde des « apparences », soit à la façon du christianisme, soit à la façon de Kant (un chrétien perfide, en fin de compte), ce n’est là qu’une suggestion de la décadence, un symptôme de la vie déclinante... Le fait que l’artiste estime plus haut l’apparence que la réalité n’est pas une objection contre cette proposition. Car ici « l’apparence » signifie la réalité répétée, encore une fois, mais sous forme de sélection, de redoublement, de correction... L’artiste tragique n’est pas un pessimiste, il dit oui à tout ce qui est problématique et terrible, il est dionysien... » (p.94, §6)
    -Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, "La "Raison" dans la philosophie", trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.

    « Toutes les passions ont un temps où elles ne sont que néfastes, où elles avilissent leurs victimes avec la lourdeur de la bêtise, - et une époque tardive, beaucoup plus tardive où elles se marient à l'esprit, où elles se "spiritualisent". Autrefois, à cause de la bêtise dans la passion, on faisait la guerre à la passion elle-même: on se conjurait pour l'anéantir, - tous les anciens jugements moraux sont d'accord sur ce point, "il faut tuer les passions". La plus célèbre formule qui en ait été donnée se trouve dans le Nouveau Testament, dans ce Sermon sur la Montagne, où, soit dit en passant, les choses ne sont pas du tout vues d'une hauteur. Il y est dit par exemple avec application à la sexualité: "Si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le": heureusement qu'aucun chrétien n'agit selon ce précepte. Détruire les passions et les désirs, seulement à cause de leur bêtise, et pour prévenir les suites désagréables de leur bêtise, cela ne nous paraît être aujourd’hui qu’une forme aiguë de la bêtise. Nous n'admirons plus les dentistes qui arrachent les dents pour qu'elles ne fassent plus mal... On avouera d'autre part, avec quelque raison, que, sur le terrain où s'est développé le christianisme, l'idée d'une "spiritualisation de la passion" ne pouvait pas du tout être conçue. Car l'Église primitive luttait, comme on sait, contre les "intelligents", au bénéfice des "pauvres d'esprit": comment pouvait-on attendre d'elle une guerre intelligente contre la passion ? - L’Église combat les passions par l’extirpation radicale : sa pratique, son traitement c’est le castratisme. Elle ne demande jamais : « Comment spiritualise, embellit et divinise-t-on un désir ? » — De tous temps elle a mis le poids de la discipline sur l’extermination (— de la sensualité, de la fierté, du désir de dominer, de posséder et de se venger). — Mais attaquer la passion à sa racine, c’est attaquer la vie à sa racine : la pratique de l’Église est nuisible à la vie... » (p.97-98, §1)

    "Ce ne sont que les dégénérés qui trouvent les moyens radicaux indispensables ; la faiblesse de volonté, pour parler plus exactement, l'incapacité de ne point réagir contre une séduction n'est elle-même qu'une autre forme de la dégénérescence. L'inimitié radicale, la haine à mort contre la sensualité est un symptôme grave." (p.98, §2)

    « La spiritualisation de la sensualité s’appelle amour : elle est un grand triomphe sur le christianisme. L'inimitié est un autre triomphe de notre spiritualisation. Elle consiste à comprendre profondément l'intérêt qu'il y a à avoir des ennemis: bref, à agir et à conclure inversement que l'on agissait et concluait autrefois. L'Église voulait de tous temps l'anéantissement de ses ennemis: nous autres, immoralistes et antichrétiens, nous voyons notre avantage à ce que l'Église subsiste... Dans les choses politiques, l'inimitié est devenue maintenant aussi plus intellectuelle, plus sage, plus réfléchie, plus modérée. Chaque parti voit un intérêt de conversation de soi à ne pas laisser s'épuiser le parti adverse ; il en est de même de la grande politique. Une nouvelle création, par exemple le nouvel Empire, a plus besoin d'ennemis que d'ami: ce n'est que par le contraste qu'elle commence à se sentir nécessaire, à devenir nécessaire. Nous ne nous comportons pas autrement à l'égard de l' "ennemi intérieur": là aussi nous avons spiritualisé l'inimitié, là aussi nous avons compris sa valeur. Il faut être riche en opposition, ce n’est qu’à ce prix-là que l’on est fécond ; on ne reste jeune qu’à condition que l’âme ne se repose pas, que l’âme ne demande pas la paix. Rien n'est devenu plus étranger pour nous que ce qui faisait autrefois l'objet des désirs, la "paix de l'âme" que souhaitaient les chrétiens ; rien n'est moins l'objet de notre envie que le bétail moral et le bonheur gras de la conscience tranquille. On a renoncé à la grande vie lorsqu'on renonce à la guerre... Il est vrai que, dans beaucoup de cas, la "paix de l'âme" n'est qu'un malentendu ; elle est alors quelque chose d'autre qui ne saurait se désigner honnêtement. » (p.99, §3)

    "Tout naturalisme dans la morale, c'est-à-dire toute saine morale, est dominée par l'instinct de vie [...] La morale antinaturelle, c'est-à-dire toute morale qui jusqu'à présent a été enseigné, vénérée et prêchée, se dirige, au contraire, précisément contre les instincts vitaux -, elle est une condamnation, tantôt secrète, tantôt bruyante et effrontée, de ces instincts." (p.100, §4)

    "La morale, telle qu'on l'a entendue jusqu'à maintenant -telle qu'elle a été formulée en dernier lieu par Schopenhauer, comme "négation de la volonté de vivre" - contre morale est l'instinct de décadence même, qui se transforme en impératif: elle dit: "va à ta perte !" - elle est le jugement de ceux qui sont déjà jugés..." (p.101, §5)

    « Considérons enfin quelle naïveté il y a à dire : « L’homme devrait être fait de telle manière ! » La réalité nous montre une merveilleuse richesse de types, une exubérance dans la variété et dans la profusion des formes : et n’importe quel pitoyable moraliste des carrefours viendrait nous dire : « Non ! l’homme devrait être fait autrement » ?... Il sait même comment il devrait être, ce pauvre diable de cagot, il fait son propre portrait sur les murs et il dit : « Ecce Homo ! »... Même lorsque le moraliste ne s’adresse qu’à l’individu pour lui dire : « C’est ainsi que tu dois être! » il ne cesse pas de se rendre ridicule. L’individu, quelle que soit la façon de le considérer, fait partie de la fatalité, il est une loi de plus, une nécessité de plus pour tout ce qui est à venir. Lui dire : « Change ta nature ! » ce serait souhaiter la transformation de tout, même une transformation en arrière... [...]
    Nous autres immoralistes, au contraire, nous avons largement ouvert notre cœur à toute espèce de compréhension, d'intelligibilité et d'approbation. Nous ne nions pas facilement, nous mettons notre honneur à être
    affirmateurs. Nos yeux se sont ouverts toujours davantage pour cette économie qui a besoin, et qui sait se servir de tout ce que la sainte déraison, la raison maladive du prêtre rejette, pour cette économie dans la loi vitale qui tire son avantage même des plus répugnants spécimens de cagots, de prêtres et de pères la Vertu, - quels avantages ?- Mais nous-mêmes, nous autres immoralistes, nous sommes ici une réponse vivante... » (p.101-102, §6)
    -Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, "La morale en tant que manifestation contre nature", trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.

    « Il n’y a pas d’erreur plus dangereuse que de confondre l’effet avec la cause : j’appelle cela la véritable perversion de la raison: j'appelle cela la véritable perversion de la raison. Néanmoins cette erreur fait partie des plus anciennes et des plus récentes habitudes de l'humanité: elle est même sanctifiée parmi nous, elle porte le nom de "religion" et de "morale". Toute proposition que formule la religion et la morale renferme cette erreur ; les prêtres et les législateurs moraux sont les promoteurs de cette perversion de raison. » (p.103, §1)

    « La formule générale qui sert de base à toute religion et à toute morale s’exprime ainsi : « Fais telle ou telle chose, ne fais point telle ou telle autre chose — alors tu seras heureux ! Dans l’autre cas... » Toute morale, toute religion n’est que cet impératif — je l’appelle le grand péché héréditaire de la raison, l’immortelle déraison. Dans ma bouche cette formule se transforme en son contraire -premier exemple de ma "transmutation de toutes les valeurs": un homme bien constitué, un "homme heureux" fera forcément certaines actions et craindra instinctivement d'en commettre d'autres, il reporte le sentiment de l'ordre qu'il représente physiologiquement dans ses rapports avec les hommes et les choses. Pour m’exprimer en formule : sa vertu est la conséquence de son bonheur... [...] L'Église et la Morale disent: "Le vice et le luxe font périr une race ou un peuple". Par contre ma raison rétablie affirme: "Lorsqu'un peuple périt, dégénère physiologiquement, les vices et le luxe (c'est-à-dire le besoin d'excitants toujours plus forts et toujours plus fréquents, tels que les connaissent toutes les natures épuisées) en sont la conséquence. Ce jeune homme pâlit et se fane avant le temps. Ses amis disent: telle ou telle maladie en est la cause. Je réponds: le fait d'être tombé malade, de ne pas avoir pu résister à la maladie est déjà la conséquence d'une vie appauvrie, d'un épuisement héréditaire. Les lecteurs de journaux disent : un parti se ruine avec telle ou telle faute. Ma politique supérieure répond : un parti qui fait telle ou telle faute est à bout — il ne possède plus sa sûreté d’instinct. Toute faute, d'une façon ou d'une autre, est la conséquence d'une dégénérescence de l'instinct, d'une désagrégation de la volonté: par là on définit presque ce qui est mauvais. Tout ce qui est bon sort de l'instinct - et c'est, par conséquent, léger, nécessaire, libre. » (p.104-105, §2)

    "ERREUR D'UNE CAUSALITÉ FAUSSE. - On a cru savoir de tous temps ce que c'est qu'une cause: mais d'où prenions-nous notre savoir, ou plutôt la foi en notre savoir ? Du domaine de ces célèbres "faits intérieurs", dont aucun, jusqu'à présent, ne s'est trouvé effectif. Nous croyons être nous-mêmes en cause dans l'acte de volonté, là du moins nous pensions prendre la causalité sur le fait. De même on ne doutait pas qu'il faille chercher tous les antécédents d'une action dans la conscience, et qu'en les y cherchant on les retrouverait - comme "motifs": car autrement on n'eût été ni libre, ni responsable de cette action. Et enfin qui donc aurait mis en doute le fait qu'une pensée est occasionnée, que c'est "moi" qui suis la cause de la pensée ? ... De ces "trois faits intérieurs" par quoi la causalité semblait se garantir, le premier et le plus convaincant, c'est la volonté considéré comme cause ; la conception d'une conscience ("esprit") comme cause, et plus tard encore celle du moi (du "sujet") comme cause ne sont venues qu'après coup, lorsque, par la volonté, la causalité était déjà posée comme donnée, comme empirisme... Depuis lors nous nous sommes ravisés. Nous ne croyons plus un mot de tout cela aujourd'hui. Le "monde intérieur" est plein de mirages et de lumières trompeuses: la volonté est un de ces mirages. La volonté ne met plus en mouvement, donc elle n'explique plus non plus, -elle ne fait qu'accompagner les événements, elle peut aussi faire défaut. Ce que l'on appelle un "motif": autre erreur. Ce n'est qu'un phénomène superficiel de la conscience, un à-côté de l'action qui cache les antécédents de l'action bien plutôt qu'il ne les représente. Et si nous voulions parler du moi ! Le moi est devenu une légende, une fiction, un jeu de mots: cela a tout à fait cessé de penser, de sentir et de vouloir ! ... Qu'est-ce qui s'ensuit ? Il n'y a pas du tout de causes intellectuelles ! Tout le prétendu empirisme inventé pour cela s'en est allé au diable ! Voilà ce qui s'ensuit. - Et nous avions fait un aimable abus de cet "empirisme", en partant de là nous avions créé le monde, comme monde des causes, comme monde de la volonté, comme monde des esprits. C'est là que la plus ancienne psychologie, celle qui a duré le plus longtemps, a été à l'œuvre, elle n'a absolument fait autre chose: tout événement lui était action, toute action conséquence d'une volonté ; le monde devint pour elle une multiplicité de principes agissants (un "sujet") se substituant à tout événement. L'homme a projeté en dehors de lui ses trois "faits intérieurs", ce en quoi il croyait fermement, la volonté, l'esprit, le moi, - il déduisit d'abord la notion de l'être de la notion du moi, il a supposé les "choses" comme existantes à son image, selon sa notion du moi en tant que cause. Quoi d'étonnant si plus tard il n'a fait que retrouver toujours, dans les choses, ce qu'il avait mis en elles ? - La chose elle-même, pour le répéter encore, la notion de la chose, n'est qu'un réflexe de la croyance au moi en tant que cause... Et même votre atome, messieurs les mécanistes et physiciens, combien de psychologie rudimentaire y demeure encore ! Pour ne point parler du tout de la "chose en soi", de l'horrendum pudendum des métaphysiciens ! L'erreur de l'esprit comme cause confondu avec la réalité ! Considéré comme mesure de la réalité ! Et dénommé Dieu !" (p.105-107, §3)

    « ERREUR DU LIBRE ARBITRE [...] Partout où l’on cherche des responsabilités, c’est généralement l’instinct de punir et de juger qui est à l’œuvre. On a dégagé le devenir de son innocence lorsque l’on ramène un état de fait quelconque à la volonté, à des intentions, à des actes de responsabilité : la doctrine de la volonté a été principalement inventée à fin de punir, c’est-à-dire avec l’intention de trouver coupable. Toute l'ancienne psychologie, la psychologie de la volonté n'existe que par le fait que ses inventeurs, les prêtres, les chefs des communautés anciennes, voulurent se créer le droit d'infliger une peine - ou plutôt qu'ils voulurent créer ce droit pour Dieu... Les hommes ont été considérés comme « libres », pour pouvoir être jugés et punis, — pour pouvoir être coupables. [...] Le christianisme est une métaphysique du bourreau... » (p.110-111, §7)

    « Qu’est-ce qui peut seul être notre doctrine ? — Que personne ne donne à l’homme ses qualités, ni Dieu, ni la société, ni ses parents et ses ancêtres, ni lui-même (— le non-sens de l’ « idée », réfuté en dernier lieu, a été enseigné, sous le nom de « liberté intelligible par Kant et peut-être déjà par Platon). Personne n’est responsable du fait que l’homme existe, qu’il est conformé de telle ou telle façon, qu’il se trouve dans telles conditions, dans tel milieu. La fatalité de son être n’est pas à séparer de la fatalité de tout ce qui fut et de tout ce qui sera. L’homme n’est pas la conséquence d’une intention propre, d’une volonté, d’un but ; avec lui on ne fait pas d’essai pour atteindre un « idéal d’humanité », un « idéal de bonheur », ou bien un « idéal de moralité », — il est absurde de vouloir faire dévier son être vers un but quelconque. Nous avons inventé l’idée de « but » : dans la réalité le « but » manque... On est nécessaire, on est un morceau de destinée, on fait partie du tout, on est dans le tout, — il n’y a rien qui pourrait juger, mesurer, comparer, condamner notre existence, car ce serait là juger, mesurer, comparer et condamner le tout... Mais il n’y a rien en dehors du tout ! — Personne ne peut plus être rendu responsable, les catégories de l’être ne peuvent plus être ramenées à une cause première, le monde n’est plus une unité, ni comme monde sensible, ni comme « esprit » : cela seul est la grande délivrance, — par là l’innocence du devenir est rétablie... L’idée de « Dieu » fut jusqu’à présent la plus grande objection contre l’existence... Nous nions Dieu, nous nions la responsabilité en Dieu : par là seulement nous sauvons le monde. » (p.111-112, §Cool
    -Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, "Les quatre grandes erreurs", trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.

    « Il n'y a pas du tout de faits moraux. [...] La morale n'est qu'une interprétation de certains phénomènes, mais une fausse interprétation. Le jugement moral appartient, tout comme le jugement religieux, à un degré de l’ignorance, où la notion de la réalité, la distinction entre le réel et l’imaginaire n’existent même pas encore : en sorte que, sur un pareil degré, la « vérité » ne fait que désigner des choses que nous appelons aujourd’hui « imagination ». » (p.113, §1)

    « De tout temps on a voulu « améliorer » les hommes : c’est cela, avant tout, qui s’est appelé morale. Mais sous ce même mot « morale » se cachent les tendances les plus différentes. » (p.114, §2)

    "Le christianisme, né de racines judaïques, intelligible seulement comme une plante de ce sol, représente le mouvement d'opposition contre toute morale d'élevage, de la race et du privilège." (p.116, §4)

    « Ni Manou, ni Platon, ni Confucius, ni les maîtres juifs et chrétiens n'ont jamais douté de leur droit au mensonge. [...] Si l’on voulait s’exprimer en formule, on pourrait dire : tous les moyens par lesquels jusqu’à présent l’humanité devrait être rendue plus morale étaient foncièrement immoraux. » (p.116, §5)
    -Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, "Ceux qui veulent rendre l'humanité "meilleure" ", trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.

    "Il en coûte beaucoup d'arriver au pouvoir: le pouvoir abêtit... Les Allemands - on appelait autrefois un peuple de penseurs: je me demande si, d'une façon générale, ils pensent encore aujourd'hui ?" (p.120, §1)

    « Si l'on se dépense pour la puissance, la grande politique, l'économie, le commerce international, le parlementarisme, les intérêts militaires, - si l'on dissipe de ce côté la dose de raison, de sérieux, de volonté, de domination de soi que l'on possède, l'autre côté s'en ressentira. La Culture et l’État — qu’on ne s’y trompe pas — sont antagonistes : « État civilisé », ce n’est là qu’une idée moderne. L’un vit de l’autre, l’un prospère au détriment de l’autre. Toutes les grandes époques de culture sont des époques de décadence politique. » (p.122, §4)

    « Ce que les « écoles supérieures » allemandes atteignent en effet, c’est un dressage brutal pour rendre utilisable, exploitable pour le service de l’État, une légion de jeunes gens avec une perte de temps aussi minime que possible. [...] -à trente ans l'on est, au sens de la haute culture, un commençant, un enfant. [...] Nos lycées débordants, nos professeurs de lycée surchargés et abêtis sont un scandale. » (p.124, §5)

    "Tout acte antispirituel et toute vulgarité reposent sur l'incapacité de résister à une séduction: - on se croit obligé de réagir, on suit toutes les impulsions." (p.125, §6)

    "L'art de penser doit être appris, comme la danse, comme une espèce de danse..." (p.126, §7)
    -Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, "Ce que les Allemands sont en train de perdre", trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.

    « Toutes les espèces d'ivresses, fussent-elles conditionnés le plus diversement possible, ont puissance d'art: avant tout l'ivresse de l'excitation sexuelle, cette forme de l'ivresse la plus ancienne et la plus primitive. De même l'ivresse qui accompagne tous les grands désirs, toutes les grandes émotions ; l'ivresse de la fête, de la lutte, de l'acte de bravoure, de la victoire, de tous les mouvements extrêmes ; l'ivresse de la cruauté ; l'ivresse de la destruction, l'ivresse sous certaines influences météorologiques, par exemple l'ivresse du printemps, ou bien sous l'influence des narcotiques ; enfin l'ivresse de la volonté, l'ivresse d'une volonté accumulée et dilatée. - L’essentiel dans l’ivresse c’est le sentiment de la force accrue et de la plénitude. Sous l’empire de ce sentiment on s’abandonne aux choses, on les force à prendre de nous, on les violente, — on appelle ce processus : idéaliser. » (p.132, §8 )

    "Dans cet état on enrichit tout de sa propre plénitude: ce que l'on voit, ce que l'on veut, on le voit gonflé, serré, vigoureux, surchargé de force. L'homme ainsi conditionné transforme les choses jusqu'à ce qu'elles reflètent sa puissance, - jusqu'à ce qu'elles deviennent des reflets de sa perfection. Cette transformation forcée, cette transformation en ce qui est parfait, c'est - de l'art. [...] Dans l'art, l'homme jouit de sa personne en tant que perfection." (p.133, §9)

    « Que signifie les oppositions d’idées entre apollinien et dionysien, que j’ai introduites dans l’esthétique, toutes deux considérées comme des catégories de l’ivresse ? — L’ivresse apollinienne produit avant tout l’irritation de l’œil qui donne à l’œil la faculté de vision. Le peintre, le sculpteur, le poète épique sont des visionnaires par excellence. Dans l’état dionysien, par contre, tout le système émotif est irrité et amplifié : en sorte qu’il décharge d’un seul coup tous ses moyens d’expression, en expulsant sa force d’imitation, de reproduction, de transfiguration, de métamorphose, toute espèce de mimique et d’art d’imitation. » (p.133-134, §10)

    "L'architecture est une sorte d'éloquence du pouvoir par les formes." (p.135, §11)

    "C'est aux âmes les plus spirituelles, en admettant qu'elles soient les plus courageuses, qu'il est donné de vivre les tragédies les plus douloureuses: mais c'est bien pour cela qu'elles tiennent la vie en honneur, parce qu'elle leur oppose son plus grand antagonisme." (p.138, §17)

    "Au point de vue physiologique, tout ce qui est laid affaiblit et attriste l'homme. Cela le fait songer à la décomposition, au danger, à l'impuissance. Il y perd décidément de la force. [...] En général, lorsque l'homme éprouve un état d'affaissement, il flaire l'approche de quelque chose de "laid". Son sentiment de puissance, sa volonté de puissance, son courage, sa fierté - tout ceci s'abaisse avec le laid et monte avec le beau... [...] Ici une haine jaillit: qui l'homme hait-il ici ? Mais il n'y a à cela aucune doute: l'abaissement de son type. Il hait du fond de son plus profond instinct de l'espèce ; dans cette haine il y a un frémissement, de la prudence, de la profondeur, de la clairvoyance -, c'est la haine la plus profonde qu'il y ait. C'est à cause d'elle que l'art est profond..." (p.140-141, §20)

    "Schopenhauer, le dernier Allemand qui entre en ligne de compte (- qui est un événement européen, comme Goethe, comme Hegel, comme Henri Heine, et non pas seulement un événement local, "national"), Schopenhauer est pour le psychologue un cas de premier ordre: je veux dire en tant que tentative méchamment géniale de faire entrer en campagne, en faveur d'une dépréciation complète et nihiliste de la vie, les instances contraires [...] Si l'on regarde de plus près, il n'est en cela que l'héritier de l'interprétation chrétienne." (p.141-142, §21)

    "Lorsque l'on a exclu de l'art le but de moraliser et d'améliorer les hommes, il ne s'ensuit pas encore que l'art doive être absolument sans fin, sans but et dépourvu de sens, en un mot, l'art pour l'art -un serpent qui se mord la queue. "Etre plutôt sans but, que d'avoir un but moral!" ainsi parle la passion pure. Un psychologue demande au contraire: que fait toute espèce d'art ? ne loue-t-elle point ? ne glorifie-t-elle point ? n'isole-t-elle point ? Avec tout cela l'art fortifie ou affaiblit certaines évaluations... N'est-ce là qu'un accessoire, un hasard ? Quelque chose à quoi l'instinct de l'artiste ne participerait pas du tout ? Ou bien la faculté de pouvoir de l'artiste n'est-elle pas la condition première de l'art ? L'instinct le plus profond de l'artiste va-t-il à l'art, ou bien n'est-ce pas plutôt au sens de l'art, à la vie, à un désir de vie ? - L'art est le grand stimulant à la vie: comment pourrait-on l'appeler sans fin, sans but, comment pourrait-on l'appeler l'art pour l'art ? - Il reste une question: l'art ne fait-il pas paraître beaucoup de choses qu'il emprunte à la vie, laides, dures, douteuses ? Ne semble-t-il pas, par là, vouloir éteindre la passion de la vie ? - Et en effet il y a eu des philosophes qui lui prêtèrent ce sens: "s'affranchir de la volonté", voilà l'intention que Schopenhauer prêtait à l'art, "disposer à la résignation", voilà pour lui la grande utilité de la tragédie qu'il vénérait. - Mais ceci - je l'ai déjà donné à entendre - c'est l'optique d'un pessimiste, c'est le "mauvais œil" - il faut en appeler aux artistes eux-mêmes. L'artiste tragique, que nous communique-t-il de lui même ? N'affirme-t-il pas précisément l'absence de crainte devant ce qui est terrible et incertain ? - Cet état lui-même est un désir supérieur ; celui qui le connaît l'honore des plus grands hommages. Il le communique, il faut qu'il le communique, en admettant qu'il soit artiste, génie de la confidence. La bravoure et la liberté du sentiment, devant un ennemi puissant, devant un sublime revers, devant un problème qui éveille l'épouvante - c'est cet état victorieux que l'artiste tragique choisit, qu'il glorifie. Devant le tragique, la cour martiale de notre âme célèbre ses saturnales ; celui qui est habitué à la souffrance, celui qui cherche la souffrance, l'homme héroïque, célèbre son existence dans la tragédie -c'est seulement à sa propre vie que l'artiste tragique offre la coupe de cette cruauté, la plus douce." (p.144-145, §24)

    "CRITIQUE DE LA MORALE DE "DÉCADENCE". - Une morale "altruiste", une morale où s'étiole l'amour de soi -est, de toute façon, un mauvais signe. Cela est vrai des individus, cela est vrai, avant tout, des peuples. Le meilleur fait défaut quand l'égoïsme commence à faire défaut. Choisir instinctivement ce qui est nuisible, se laisser séduire par des motifs "désintéressés", voilà presque la formule de la décadence. "Ne pas chercher son intérêt" - c'est là simplement la feuille de vigne morale pour une réalité toute différente, je veux dire physiologique: "Je ne sais plus trouver mon intérêt..." Désagrégation des instincts ! - C'en est fini de l'homme quand il devient altruiste. - Au lieu de dire naïvement: "Je ne vaux plus rien", le mensonge moral dit, dans la bouche du décadent: "Il n'y a rien qui vaille, - la vie ne vaut rien..." Un tel jugement finit par devenir un grand danger, il a une action contagieuse, - sur tout le sol morbide de la société abonde une végétation tropicale d'idées, tantôt sous forme de religion (christianisme), tantôt sous forme de philosophie (schopenhauérisme). Il arrive qu'une telle végétation d'arbres venimeux, nés de la pourriture, empoisonne la vie par ses émanations, durant des siècles." (p.150-151, §35)

    "Mourir fièrement lorsqu'il n'est plus possible de vivre fièrement. La mort choisie librement, la mort en temps voulu, avec lucidité et d'un cœur joyeux, accomplie au milieu d'enfants et de témoins, alors qu'un adieu réel est encore possible, alors que celui qui nous quitte existe encore et qu'il est véritablement capable d'évaluer ce qu'il a voulu, ce qu'il a atteint, de récapituler sa vie. - Tout cela en opposition avec la pitoyable comédie que joue le christianisme à l'heure de la mort. Jamais on ne pardonnera au christianisme d'avoir abusé de la faiblesse du mourant comme prétexte à un jugement sur l'homme et son passé." (p.151-152, §36)

    "A dire à l'oreille des conservateurs. - [...] Une formation en arrière, une régression, en un sens quelconque, n'est pas du tout possible. [...] Il y a aujourd'hui encore des partis qui rêvent de faire marcher les choses à reculons, à la manière des écrevisses. Mais personne n'est libre d'être écrevisse. On n'y peut rien: il faut aller de l'avant, je veux dire s'avancer pas à pas plus avant dans la décadence (- c'est là ma définition du "progrès" moderne...). On peut entraver ce développement et, en l'entravant, créer une résurrection de la dégénérescence, la concentrer, la rendre plus véhémente et plus soudaine: voilà tout ce qu'on peut faire.." (p.161-162, §43)

    "Le danger qu'il y a dans les grands hommes et dans les grandes époques est extraordinaire ; l'épuisement sous toutes ses formes, la stérilité les suit pas à pas. Le grand homme est une fin ; la grande époque, la Renaissance par exemple, est une fin." (p.163, §44)

    "Dostoïewski le seul psychologue dont, soit dit en passant, j'ai eu quelque chose à apprendre ; il fait partie des hasards les plus heureux de ma vie." (p.164, §45)

    « Mais Rousseau –où vraiment voulait-il en venir ? Rousseau ce premier homme moderne, idéaliste et canaille en une seule personne, qui avait besoin de « la dignité morale » pour supporter son propre aspect, malade d’un dégoût effréné, d’un mépris effréné de lui-même. Cet avorton qui s’est campé au seuil des temps nouveaux, voulait lui aussi le « retour à la nature » -encore une fois, où voulait-il revenir ? –Je hais encore Rousseau dans la Révolution ; elle est l’expression historique de cet être à deux faces, idéalistes et canaille. La farce sanglante qui se joua alors, « l’immoralité » de la Révolution, tout cela m’est égal ; ce que je hais, c’est sa moralité à la Rousseau, les soi-disant « vérités » de la Révolution par lesquelles elle exerce encore son action et sa persuasion sur tout ce qui est plat et médiocre. La doctrine de l’égalité ! … Mais il n’y a pas de poison plus vénéneux : car elle paraît prêchée par la justice même, alors qu’elle est la fin de toute justice… » (p.167-168, §48)
    -Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, "Flâneries inactuelles", trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.

    "Jusqu'à présent aucun poète ne m'a procuré le même ravissement artistique que celui que j'ai éprouvé dès l'abord à la lecture d'une ode d'Horace. [...] Tout cela est romain, et, si l'on veut m'en croire, noble par excellence." (p.171-172, §1)

    « Thucydide et peut-être le Prince de Machiavel me ressemblent le plus par la volonté absolue de ne pas s'en faire accroire et de voir la raison dans la réalité, -et non dans la "raison", encore moins dans la "morale"... [...] Il faut le suivre ligne par ligne et lire ses arrière-pensées avec autant d'attention que ses phrases: il y a peu de penseurs si riches en arrière-pensées. En lui la culture des Sophistes, je veux dire la culture des réalistes, atteint son expression la plus complète: un mouvement inappréciable, au milieu de la charlatanerie morale et idéale de l'école socratique qui se déchaînait alors de tous les côtés. La philosophie grecque est la décadence de l'instinct grec ; Thucydide est la grande somme, la dernière révélation de cet esprit des réalités fort, sévère et dur que les anciens Hellènes avaient dans l'instinct. Le courage devant la réalité distingue en dernière instance des natures comme Thucydide et Platon: Platon est lâche devant la réalité, — par conséquent il se réfugie dans l’idéal ; Thucydide est maître de soi, donc il est aussi maître des choses... » (p.173, §2)
    -Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, "Ce que je dois aux anciens", trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.

    "Quelle est la première et la dernière exigence d'un philosophe vis-à-vis de lui-même ? Vaincre son temps et se mettre "en dehors du temps". Avec qui devra-t-il donc soutenir le plus rude combat ? Avec ce par quoi il est l'enfant de son temps. Or ça ! je suis aussi bien que Wagner l'enfant de cette époque-ci, je veux dire un décadent: avec cette différence que je m'en suis rendu compte et que je me suis mis en état de défense. Le philosophe en moi protestait contre le décadent." (p.185)

    "On comprendra ce qui se cache sous [l]es noms les plus sacrés et [l]es formules d'évaluation les plus saintes: la vie appauvrie, la volonté de périr, la grande lassitude." (p.186)

    "[Le philosophe] doit être la mauvaise conscience de son temps, - c'est pourquoi il lui faut connaître son temps." (p.186)

    "Wagner, durant la moitié de sa vie, a cru à la Révolution, comme seul un Français pourrait y croire. Il suivait ses traces dans les caractères runiques de la mythologie, il croyait découvrir en Siegfried le révolutionnaire typique. - "D'où vient tout le malheur dans le monde ?" s'est demandé Wagner. "D'anciennes conventions", répondit-il, comme tous les idéologues révolutionnaires." (p.196)

    "Wagner est-il vraiment un homme ? N'est-il pas plutôt une maladie ? [...] Que l'on se soit également abusé sur Wagner à Paris, où l'on n'est pour ainsi dire plus autre chose que psychologue. Et à Saint-Pétersbourg !" (p.198)

    "On porte aux lèvres ce qui mène encore plus vite à l'abîme." (p.198)

    "Par quoi toute décadence littéraire est-elle caractérisée ? Par le fait que la vie ne réside plus dans l'ensemble. Le mot devient souverain et fait un saut hors de la phrase, la phrase grossit et obscurcit le sens de la page, la page prend vie au dépens de l'ensemble, -l'ensemble n'est plus un ensemble. Mais c'est là le signe pour tout style de décadence ; à chaque fois anarchie des atomes, désagrégation de la volonté, "liberté de l'individu", pour parler le langage de la morale, -et pour en faire une théorie politique: "droits égaux pour tous"." (p.204)

    "Ce n'est pas le public de Corneille que Wagner a dû ménager: il n'a affaire qu'au XIXe siècle. [...] Le drame exige une dure logique: mais qu'importait à Wagner la logique !" (p.209)

    "Victor Hugo et Richard Wagner – ils signifient une seule et même chose : que dans les civilisations de décadence, partout où le pouvoir souverain tombe aux mains des masses, l'authenticité devient superflue, nuisible, elle met à l'écart. Le comédien seul éveille encore le grand enthousiasme." (p.214)

    "La morale noble, au contraire, la morale de Maîtres, a ses racines dans une triomphante affirmation de soi, — c’est une affirmation de la vie par elle-même, une glorification de la vie par elle-même, elle a également besoin de symboles et de pratiques sublimes, mais seulement « parce que son cœur déborde ». Toute la beauté de l’art, tout le grand art émane de cette morale : leur essence commune est la reconnaissance." (p.235)
    -Friedrich Nietzsche, Le Cas Wagner. Un problème musical, in Le Crépuscule des idoles, trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Mar 9 Oct - 15:32, édité 36 fois


    _________________
    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 19 Déc - 20:45

    « Le monde [...] n'a jamais commencé à devenir. »

    "On voit que ce que je combats, c'est l'optimisme économique: comme si, avec les dépenses croissantes de tous, l'utilité de tous devait aussi croître nécessairement. Le contraire me semble être le cas: les dépenses de tous se résument en un déficit général: l'homme s'amoindrit - de sorte que l'on finit par ne plus savoir à quoi a bien pu servir cet énorme processus. Un pourquoi ? un nouveau pourquoi ? - c'est là ce dont l'humanité a besoin."

    "La première question qu'il faut poser, pour ce qui concerne la hiérarchie, c'est de savoir jusqu'à quel point quelqu'un a des instincts solitaires ou des instincts de troupeau."

    "Il faut que les plus forts soient attachés le plus solidement, il faut qu'ils soient surveillés et mis en chaîne: ainsi le veut l'instinct du troupeau. Il faut les soumettre à un régime de contrainte, de réclusion ascétique ou leur imposer le " devoir " dans un travail qui use et qui ne permet plus de revenir à soi-même."

    "Qu'est-ce qui diminue ? - La volonté d'être responsable, signe que l'autonomie diminue; la capacité de porter les armes, aussi au point de vue intellectuel: la force de commander; le sens du respect, de la subordination, la faculté de se taire; la grande passion, la grande tâche, la tragédie, la sérénité."

    "Les grands hommes sont des êtres dangereux, créés par le hasard, des exceptions et des tempêtes; ils sont assez forts pour remettre en question ce qui a été lentement fondé et édifié."

    "Il faut [...] des adversaires vigoureux, pour devenir fort."

    "Nous autres, que nous soyons un petit ou un grand nombre, nous qui osons vivre dans un monde dépouillé de morale, nous autres païens selon la foi: nous sommes probablement aussi les premiers qui comprenions ce que c'est qu'une foi païenne: - être forcé de s'imaginer des êtres supérieurs à l'homme, mais situer ces êtres par-delà le bien et le mal; être forcé aussi de considérer toute supériorité comme immorale."

    "Qu'est-ce qui fait donc la supériorité de la culture sur l'inculture ? De la Renaissance par exemple sur le Moyen Âge? - Rien qu'une seule chose: la grande quantité d'immoralité que l'on concède. Il s'ensuit nécessairement que tous les sommets de l'évolution humaine doivent apparaître, à l'œil du fanatique moral, comme un non plus ultra de la corruption ( - il suffit de songer au jugement de Savonarole sur Florence, au jugement de Platon sur l'Athènes de Périclès."

    "En politique: nous voyons des problèmes de puissance, une quantité de puissance opposée à une autre quantité. Nous ne croyons pas à un droit qui ne repose pas sur le pouvoir de le faire respecter: nous considérons tous les droits comme des conquêtes."

    "Nous tous, nous cherchons des conditions où la morale bourgeoise n'a plus son mot à dire, et encore moins la morale ecclésiastique."

    "Je voudrais que l'on commençât par s'estimer soi-même: tout le reste découle de là. Il est vrai qu'ainsi on cesse d'exister pour les autres: car c'est la dernière chose qu'ils vous pardonnent. " Comment ? Un homme qui s'estime lui-même ? "."

    "Il faut s'opposer au grand nombre, non par des paroles, mais par des actes."

    "Les actes d'amour, d'héroïsme, sont si peu " désintéressés " qu'ils sont justement la preuve d'un " moi " très fort et très riche."

    "En résumé, il faut dominer les passions et non point les affaiblir ou les extirper !"

    "Malgré les efforts de trois siècles, nous n'avons plus pu atteindre de nouveau l'homme de la Renaissance."

    "Rien n'est isolé, ni en nous-mêmes, ni dans les choses: et, si notre âme a frémi de bonheur et résonné comme les cordes d'une lyre, ne fût-ce qu'une seule fois, toutes les éternités étaient nécessaires pour provoquer ce seul événement, et, dans ce seul moment de notre affirmation, toute éternité était approuvée, délivrée, justifiée et affirmée."

    "Les passions qui disent " oui ". - La fierté, la joie, la santé, l'amour des sexes, l'inimitié et la guerre, la vénération, les belles attitudes, les bonnes manières, la volonté forte, la discipline de l'intellectualité supérieure, la volonté de puissance, la reconnaissance à l'égard de la terre et de la vie - tout ce qui est riche et veut donner, et gratifier la vie, la dorer, l'éterniser et la diviniser, - toute cette puissance des vertus qui transfigurent - tout ce qui approuve, affirme et agit par affirmation."

    "Le type païen n'est-il pas une forme de la reconnaissance et de l'affirmation de la vie ? Son type le plus élevé ne devrait-il pas donner une apologie et une divinisation de la vie ? Le type d'un esprit bien venu et débordant dans le ravissement ! Le type d'un esprit qui accueille les contradictions et les problèmes de la vie et qui les résout ! C'est là que je place le Dionysos des Grecs: l'affirmation religieuse de la vie totale, non point reniée et morcelée - (il est typique que l'acte sexuel éveille des idées de profondeur, de mystère, de respect)."

    "Et combien de Dieux nouveaux sont encore possibles !"
    -Friedrich Nietzsche, La Volonté de puissance.

    « La culture de l'esprit est morte, complètement extirpée. La hâte, la baisse de la vie religieuse, les luttes nationales ; la science fragmentaire et dissolvante, le règne méprisable du plaisir et de l'argent dans les classes cultivées, leur absence de vie affective et de grandeur. Les intellectuels eux-mêmes participent à cette tendance et je m'en aperçois avec une clarté croissante. Ils s'appauvrissent de jour en jour en pensée et en tendresse. Tout est au service de la barbarie qui vient, l'art comme la science. Où porter les yeux ? Le grand raz de marée de la barbarie est à nos portes. »
    -Nietzsche en 1873.

    « Socrate, il me faut l'avouer, m'est si proche que je suis constamment en lutte avec lui. »
    -Nietzsche en 1875.

    "Je ne pourrais pas tolérer de manquer à ma parole ou de tuer ; je languirais plus ou moins longtemps, puis j'en mourrais, tel serait mon sort."
    -Nietzsche (1881-1882).

    « Il y a une fausse appréciation de la gaîté, contre laquelle on ne peut rien ; mais celui qui l'adopte n'a finalement qu'à s'en contenter. Nous qui nous sommes réfugiés dans le bonheur, nous qui avons besoin, en quelque sorte, du midi et d'une folle surabondance de soleil, nous qui nous asseyons sur le bord de la route pour voir passer la vie, pareille à un cortège de masques, à un spectacle qui fait perdre le sens ; nous qui exigeons cela justement du bonheur, qu'il nous fasse perdre le sens ; ne semble-t-il pas que nous ayons conscience d'une chose que nous redoutons ? Il y a quelque chose en nous qui se brise aisément. Craindrions-nous les mains puériles et destructives ? Est-ce pour éviter le hasard que nous nous réfugions dans la vie ? Dans son éclat, dans sa fausseté, sans sa superficialité, dans son mensonge chatoyant ? Si nous semblons gais, est-ce parce que nous sommes immensément tristes ? Nous sommes graves, nous connaissons l'abîme – est-ce pour cela que nous nous défendons contre tout ce qui est grave ? Nous sourions en nous-mêmes des gens aux goûts mélancoliques chez lesquels nous devinons un manque de profondeur ; hélas ! Nous les envions tout en nous raillant d'eux – car nous ne sommes pas assez heureux pour pouvoir nous permettre leur délicate tristesse. Il nous faut fuir jusqu'à l'ombre de la tristesse : notre enfer et nos ténèbres sont toujours trop proches de nous. Nous savons une chose que nous redoutons, avec laquelle nous ne voulons pas demeurer en tête-à-tête ; nous avons une croyance dont le poids nous fait trembler, dont le chuchotement nous fait pâlir, – ceux qui n'y croient pas nous semblent heureux. Nous nous détournons des spectacles tristes, nous bouchons nos oreilles aux plaintes de ce qui souffre ; la pitié nous briserait si nous ne savions nous endurcir. Reste vaillamment à nos côtés, insouciance railleuse ! Nous ne prendrons plus rien à cœur, nous choisirons le masque pour divinité suprême et pour rédempteur. »

    « Quiconque tire argument de la souffrance contre la vie, je le juge superficiel : ainsi nos pessimistes. De même quiconque voit une fin dans le bien-être. »
    -Nietzsche (1885-1886).

    https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Ant%C3%A9christ_(Nietzsche)

    "Après-demain seulement m’appartiendra. Quelques-uns naissent posthumes."

    "Nous sommes malades de cette modernité, — malades de cette paix malsaine, de cette lâche compromission, de toute cette vertueuse malpropreté du moderne oui et non. Cette tolérance et cette largeur du cœur, qui « pardonne » tout, puisqu’elle « comprend » tout, est pour nous quelque chose comme un sirocco. Plutôt vivre parmi les glaces qu’au milieu de vertus modernes et d’autres vents du sud !… Nous avons été assez courageux, nous n’avons ménagé ni d’autres, ni nous-mêmes : mais longtemps nous n’avons pas su où mettre notre bravoure. Nous devenions sombres et on nous appelait fatalistes. Notre fatalité — c’était la plénitude, la tension, la surrection des forces. Nous avions soif d’éclairs et d’actions, nous restions bien loin du bonheur des débiles, bien loin de la « résignation »…" (p.88)

    "Quel type d’homme doit-on élever, doit-on vouloir, quel type aura la plus grande valeur, sera le plus digne de vivre, le plus certain d’un avenir ?

    Ce type de valeur supérieure s’est déjà vu fréquemment : mais comme un hasard, une exception, jamais comme type
    voulu. Au contraire, c’est lui qu’on a le plus craint ; jusqu’à présent il fut presque le redoutable ; — et cette crainte engendra le type contraire, voulu, dressé, atteint : la bête domestique, la bête du troupeau, la bête malade qu’est l’homme, — le chrétien…" (p.89)

    "Le « progrès » n’est qu’une idée moderne, c’est-à-dire une idée fausse. Dans sa valeur l’Européen d’aujourd’hui reste bien loin au-dessous de l’Européen de la Renaissance." (p.89)

    "Le christianisme a pris parti pour tout ce qui est faible, bas, manqué, il a fait un idéal de l’opposition envers les instincts de conservation de la vie forte, il a gâté même la raison des natures les plus intellectuellement fortes en enseignant que les valeurs supérieures de l’intellectualité ne sont que péchés, égarements et tentations. Le plus lamentable exemple, c’est la corruption de Pascal qui croyait à la perversion de sa raison par le péché original, tandis qu’elle n’était pervertie que par son christianisme !" (p.90)

    "La pitié entrave en somme la loi de l’évolution qui est celle de la sélection. Elle comprend ce qui est mûr pour la disparition, elle se défend en faveur des déshérités et des condamnés de la vie. Par le nombre et la variété des choses manquées qu’elle retient dans la vie, elle donne à la vie elle-même un aspect sombre et douteux. On a eu le courage d’appeler la pitié une vertu (— dans toute morale noble elle passe pour une faiblesse —) ; on est allé plus loin, on a fait d’elle la vertu, le terrain et l’origine de toutes les vertus. Mais il ne faut jamais oublier que c’était du point de vue d’une philosophie qui était nihiliste, qui inscrivait sur son bouclier la négation de la vie. [...]
    Schopenhauer était l’ennemi de la vie, c’est pourquoi la pitié devint pour lui une vertu… On sait qu’Aristote voyait dans la pitié un état maladif et dangereux qu’on faisait bien de déraciner de temps en temps au moyen d’un purgatif : la tragédie, pour lui, était ce purgatif. Pour protéger l’instinct de vie, il faudrait en effet chercher un moyen de porter un coup à une si dangereuse et si maladive accumulation de pitié comme elle est représentée par le cas de Schopenhauer (et malheureusement aussi par celui de toute notre
    décadence littéraire et artistique, de Saint-Pétersbourg à Paris, de Tolstoï à Wagner), afin de la faire éclater… Rien n’est plus malsain, au milieu de notre modernité malsaine, que la pitié chrétienne." (p.91-92)

    "Ce qu’un théologien éprouve comme vrai, doit être faux : c’est presque un critérium de la vérité." (p.93)

    "Le succès de Kant n’est qu’un succès de théologien ; Kant n’était, comme Luther, comme Leibnitz, qu’un frein de plus à l’intégrité allemande déjà si peu solide." (p.94)

    "Un mot encore contre Kant en tant que moraliste. Une vertu doit être notre invention, notre défense et notre nécessité personnelle : dans tout autre sens elle n’est qu’un danger. Ce qui n’est pas une condition vitale, est nuisible à la vie : une vertu qui n’existe qu’à cause d’un sentiment de respect pour l’idée de « vertu », comme Kant la voulait, est dangereuse. La « vertu », le « devoir », le « bien en soi », le bien avec le caractère de l’impersonnalité, de la valeur générale — des chimères où s’exprime la dégénérescence, le dernier affaiblissement de la vie, la chinoiserie de Koenigsberg. Les plus profondes lois de la conservation et de la croissance demandent le contraire : que chacun s’invente sa vertu, son impératif catégorique. Un peuple périt quand il confond son devoir avec la conception générale du devoir. Rien ne ruine plus profondément, plus intérieurement que le devoir impersonnel, le sacrifice devant le dieu Moloch de l’abstraction. — Que l’on n’ait pas trouvé dangereux l’impératif catégorique de Kant !… Seul l’instinct théologique a pu le prendre sous sa protection ! — Une action qu’exige l’instinct de vie a dans la joie sa preuve d’être une action véritable, et ce nihiliste aux entrailles chrétiennes dogmatiques considérait la joie comme une objection… Qu’est-ce qui débilite plus vite que de travailler, de penser, de sentir sans nécessité intérieure, sans une profonde élection personnelle, sans joie, comme un automate du « devoir » ? C’est en quelque sorte la recette pour la décadence, même pour l’imbécillité… Kant devint imbécile. — Et c’était là le contemporain de Goethe ! Cette araignée par destination était considérée comme le philosophe allemand par excellence — et l’est encore !… Je me garde bien de dire ce que je pense des Allemands… Kant ne voyait-il pas dans la Révolution française le passage de la forme inorganique de l’État à la forme organique ? Ne s’est-il pas demandé s’il existe un événement qui ne peut pas être expliqué autrement que par une aptitude morale de l’humanité, en sorte que, par cet événement, serait prouvé, une fois pour toutes, « la tendance de l’humanité vers le bien » ? Réponse de Kant : « C’est la Révolution. » L’instinct qui se méprend en toutes choses, l’instinct contre nature, la décadence allemande en tant que philosophie — voilà Kant !" (p.94, § 11)

    "Qui donc a seul des raisons pour sortir de la réalité par un mensonge ? Celui qu’elle fait souffrir. Mais souffrir, dans ce cas là, signifie être soi-même une réalité manquée…" (p.97, § 15)

    "Par ma condamnation du christianisme, je ne voudrais pas avoir fait tort à une religion parente qui le dépasse même par le nombre de ses croyants : le bouddhisme. Tous les deux vont ensemble en tant que religions nihilistes — ce sont des religions de décadence." (p.100, § 20)

    "On ne peut comprendre le christianisme qu’en le considérant sur le terrain où il a grandi, — il n’est point un mouvement de réaction contre l’instinct sémitique, il en est la conséquence même, une conclusion de plus dans sa terrifiante logique [...]
    Les juifs sont le peuple le plus remarquable de l’histoire universelle, puis­que, placés devant la question de l’être et du non-être, ils ont préféré l’être
    a tout prix, avec un sentiment de conscience tout à fait inquiétant : ce prix était la falsification radicale de tout ce qui est nature, naturel, réalité, du monde intérieur tout entier, autant que du monde extérieur. Ils se barrica­dèrent contre toutes les conditions qui permettaient jusqu’à présent à un peuple de vivre, ils créèrent une idée contraire aux conditions naturelles, — ils ont retourné, l’un après l’autre, la religion, le culte, la morale, l’histoire, la psychologie, pour en faire, d’une façon irrémédiable, le con­traire de ce qui étaient leurs valeurs naturelles. Nous rencontrons encore une fois le même phénomène, élevé à des proportions indicibles, et malgré cela, ce n’en est qu’une copie : il manque à l’église chrétienne, en compa­raison du « peuple des élus », toute prétention à l’originalité. C’est par cela même que les juifs sont le peuple le plus fatal de l’histoire universelle." (p.208-209, § 24)

    "Vérifiés psychologiquement, dans toute société organisée sacerdotalement, les « péchés » deviennent indispensables, ils sont proprement les instru­ments de la puissance, le prêtre vit par les péchés, il a besoin que l’on « pèche »… Dernier axiome : « Dieu pardonne à celui qui fait pénitence », autrement dit : à celui qui se soumet au prêtre." (p.212, § 26)

    "Je ne vois pas contre qui était dirigée l’insurrection dont Jésus a été interprété, ou mal interprété, comme le promoteur, si cette insurrection n’était pas dirigée contre l’Église juive, Église pris exactement dans le sens que nous donnons aujourd’hui à ce mot. C’était une insurrection contre « les bons et les justes », contre les « saints d’Israël », contre la hiérarchie de la société, non contre sa corruption, mais contre la caste, le privilège, l’ordre, la formule, le manque de foi en les « hommes supérieurs », un non prononcé contre tout ce qui était prêtre et théologien. Mais la hiérarchie qui, par ce fait, était mise en question, ne fût-ce que pour un instant, était l’habitation sur pilotis qui seul permettait au peuple juif d’exister au milieu « de l’eau », la possibilité de survivre péniblement atteinte, le résidu de son existence politique autonome : une attaque contre elle était une attaque contre son plus profond instinct populaire, contre la plus tenace volonté de vivre d’un peuple qu’il y ait jamais eu sur la terre. Ce saint anarchiste qui appelait le plus bas peuple, les réprouvés et les pécheurs, les Tchândâla du judaïsme, à la résistance contre l’ordre établi, avec un langage qui, main­tenant encore, mènerait en Sibérie, si l’on peut en croire les Évangiles, cet anarchiste était un criminel politique, autant du moins qu’un criminel poli­tique était possible dans une communauté absurdement impolitique. Ceci le conduisit à la croix." (p.213, § 27)

    "Si une chose n’est pas évangélique c’est bien l’idée de héros. Le contraire de toute lutte, de tout sen­timent d’être au combat, s’est précisément transformé ici en instinct : L’incapacité de résistance, se transforme en morale (« ne résiste pas au mal », la plus profonde parole des évangiles, en quelque sorte leur clef), la béatitude dans la paix, dans la douceur, dans l’incapacité d’être ennemi." (p.214, § 29)

    "L’épicuréisme, la doctrine de rédemption du paganisme, lui reste proche parent, quoique surchargé d’une forte dose de vitalité grecque et d’énergie nerveuse. Épicure un décadent typique : Pour la première fois reconnu comme tel par moi. La crainte de la douleur, même de la douleur infiniment petite, elle ne peut finir autrement que dans une religion de l’amour…" (p.215, § 30)

    "Le « salut de l’âme », autrement dit : « le monde tourne autour de moi… » Le poison de la doctrine « des droits égaux pour tous » — ce poison le christianisme l’a semé par principe ; le christianisme a détruit notre bonheur sur la terre… Accorder l’immortalité à Pierre et à Paul fut jusqu’à présent l’attentat le plus énorme, le plus méchant contre l’humanité noble. — Et n’estimons pas à une trop faible valeur la fatalité qui du christianisme s’est glissée jusque dans la politique ! Personne aujourd’hui n’a plus l’audace des privilèges, des droits de domination, du sentiment de respect envers soi et son prochain — au pathos de la distance. Notre politique est malade de ce manque de courage ! L’aristocratisme de sentiment a été le plus souterrainement miné par le mensonge de l’égalité des âmes, et si la foi en les « droits du plus grand nombre » fait des révolu­tions, et fera des révolutions, c’est, n’en doutons pas, le christianisme, ce sont les appréciations chrétiennes qui transforment toute révolution en sang et en crime !"
    (p.394-395, § 43)

    "Contre l’ennui, les Dieux mêmes luttent en vain." (§ 48)

    "Païens sont tous ceux qui disent oui à la vie, pour qui « Dieu » est le mot pour le grand oui à l’égard de toutes choses." (§ 57)

    "Pour le médiocre, être médiocre est un bonheur ; la maîtrise en une seule chose, la spécialisation lui est un instinct naturel. Il serait tout à fait indigne d’un esprit profond de voir une objection dans la médiocrité même. Elle est la première nécessité pour qu’il puisse y avoir des exceptions : une haute culture dépend d’elle. Si l’homme d’exception traite précisément le médiocre avec plus de douceur que lui même et ses égaux, ce n’est pas seulement politesse de cœur, — c’est tout simplement son devoir... Qui est-ce que je hais le mieux parmi la racaille d’aujourd’hui ? La racaille socialiste, les apôtres de Tchândâla qui minent l’instinct, le plaisir, le sentiment de contentement de l’ouvrier à petite existence, — qui le rendent envieux, qui lui enseignent la vengeance... L’injus­tice ne se trouve jamais dans les droits inégaux, elle se trouve dans la prétention à des droits « égaux ».. Qu’est-ce qui est mauvais ? Je l’ai déjà dit : Tout ce qui a son origine dans la faiblesse, l’envie, la vengeance. — L’anarchiste et le chrétien sont d’une même origine..." (§ 57)

    "L'Empire romain, la plus grandiose forme d'organisation, sous des conditions difficiles, qui ait jamais été atteinte, tellement grandiose que, comparé à elle, tout ce qui l'a précédé et tout ce qui l'a suivi n'a été que dilettantisme, chose imparfaite et gâchée, — ces saints anarchistes se sont fait une « piété » de détruire « le monde » c'est-à-dire l'Empire romain, jusqu'à ce qu'il n'en restât plus pierre sur pierre, — jusqu'à ce que les Germains mêmes et d'autres lourdauds aient pu s'en rendre maître... Le chrétien et l'anarchiste sont décadents tous deux, tous deux incapables d'agir autrement que d'une façon dissolvante, veni­meuse, étiolante, partout ils épuisent le sang, ils ont tous deux, par ins­tinct, une haine à mort contre tout ce qui existe, tout ce qui est grand, tout ce qui a de la durée, tout ce qui promet de l'avenir à la vie... Le christianisme a été le vampire de l'Empire romain."

    "Qu'on lise Lucrèce pour comprendre ce à quoi Épicure a fait la guerre, ce n'était point le paganisme, mais le « christianisme », je veux dire la corruption de l'âme par l'idée du péché, de la pénitence et de l'immortalité. — Il combat­tit les cultes souterrains, tout le christianisme latent, — en ce temps-là nier l'immortalité était déjà une véritable rédemption. — Et Épicure eût été victorieux, tout esprit respectable de l'Empire romain était épicurien : alors parut saint Paul..." (§ 58)

    "Grecs! Romains! La noblesse de l’instinct, le goût, la recherche méthodique, le génie de l’organisation et de l’administration, la foi, la volonté d’un avenir humain, le grand « oui » à tout, tout cela visible et perceptible à tous les sens, le grand style, non plus seulement en art, mais devenu réalité, vérité, vie… Et cela, non pas réduit en cendres, instantanément, par un cataclysme naturel! Non pas foulé aux pieds par des Germains et d’autres pédestres balourds! Mais mis à mal par de rusés, de furtifs, d’invisibles et d’anémiques vampires! Non pas vaincu — seulement vidé de son sang!… Maîtres de la place, le désir rentré de vengeance, la mesquine envie!…" (§ 59)

    "Le christianisme nous a frustrés de la moisson de la culture antique, et, plus tard, il nous a encore frustrés de celle de la culture islamique. La merveilleuse civilisation maure d’Espagne, au fond plus proche de nous, parlant plus à nos sens et à notre goût que Rome et la Grèce, a été foulée aux pieds (et je préfère ne pas penser par quels pieds!) – Pourquoi? Parce qu’elle devait le jour à des instincts aristocratiques, à des instincts virils, parce qu’elle disait oui à la vie, avec en plus, les exquis raffinements de la vie maure!… Les croisés combattirent plus tard quelque chose devant quoi ils auraient mieux fait de se prosterner dans la poussière — une civilisation qui ferait paraître notre XIXe siècle très pauvre et très « tardif ». — Il est vrai qu'ils voulaient faire du butin : l'Orient était riche . . . Soyons donc impartiaux ! Les croisades – de la haute piraterie, rien de plus! La noblesse allemande, au fond une noblesse de Vikings, y était dans son élément: l’Eglise ne savait que trop bien comment on tient la noblesse allemande… La noblesse allemande, toujours les « suisses » de l'Église, toujours au service des mauvais instincts de l'Église, — mais bien payés . . . C'est avec l'aide de l'épée allemande, du sang et du courage allemands que l'Église a mené sa guerre à mort contre tout ce qui est noble sur la terre ! On pourrait poser ici bien des questions douloureuses. La noblesse allemande est à peu près absente de l’histoire de la culture supérieure: on en devine la cause… Le christianisme, l’alcool – les deux grands moyens de corruption… En soi, on ne devrait même pas avoir à choisir entre l’islam et le christianisme, pas plus qu’entre un Arabe et un Juif. La réponse est donnée d’avance: ici, nul ne peut choisir librement. Soit on est un tchandala, soit on ne l’est pas. « Guerre à outrance avec Rome! Paix et amitié avec l’Islam. » C’est ce qu’a senti, c’est ce qu’a fait ce grand esprit fort, le seul génie parmi les empereurs allemands, Frédéric II." (§ 60)

    "Les Allemands ont empêché en Europe la dernière grande moisson de culture qu'il était possible de récolter, — la Renaissance. Comprend-on enfin, veut-on enfin comprendre, ce qu'était la Renaissance ? la transmutation des valeurs chrétiennes, l'essai de donner la victoire, avec tous les instincts, avec tout le génie, aux valeurs contraires, aux valeurs nobles... Il n'y eut jusqu'à présent que cette seule grande guerre, il n'y eut jusqu'à présent pas de problème plus concluant que celui de la Renaissance, — mon problème est le même que le sien — : il n'y a jamais eu de forme d'attaque plus fondamentale, plus droite, plus sévère, dirigée contre le centre sur toute la ligne. Attaquer à l'endroit décisif au siège même du christianisme, mettre sur le trône papal les valeurs nobles, c'est-à-dire introduire ces valeurs dans les instincts, dans les besoins et les désirs infé­rieurs de ceux qui étaient au pouvoir... [...]
    Et Luther
    rétablit l'Eglise : il l'attaqua... La Renaissance, un événement dépourvu de sens, un grand en vain ! Ah, ces Allemands, ce qu'ils nous ont déjà coûté ! En vain — c'est ce qui fut toujours l'œuvre des Allemands. — La Réforme ; Leibnitz ; Kant et ce qu'on appelle la philosophie allemande ; les guerres de « liberté » contre Napoléon Ier ; le nouvel Empire allemand — chaque fois un en vain pour quelque chose qui était déjà là, pour quelque chose d'irréparable... Ce sont mes ennemis, je l'avoue, ces Allemands : je méprise en eux toute espèce de malpropreté d'idées et de valeurs, de lâcheté devant la probité de chaque oui et non. Depuis près de mille ans ils ont épaissi et embrouillé tout ce qu'ils ont touché de leurs doigts, ils ont sur la conscience toutes les demi-mesures, tous les compromis dont est malade l'Europe, — ils ont également sur la conscience l'espèce la plus malpropre de christianisme qu'il y ait, la plus incurable, la plus irréfutable, le pro­testantisme... Si on n'arrive pas à en finir du christianisme, les Allemands en seront cause..." (§ 61)
    -Friedrich Nietzsche, L’Antéchrist. Essai de critique du christianisme, (rédigé en 1888, 1895 pour la première édition allemande), traduction Henri Albert.

    "Qu'est-ce qui est bon ? Tout ce qui exalte en l'homme le sentiment de puissance, la volonté de puissance, la puissance même. Qu'est-ce qui est mauvais ? Tout ce qui vient de la faiblesse. Qu'est-ce que le bonheur ? Le sentiment que la puissance croît, qu'une résistance est en voie d'être surmontée. Non d'être satisfait, mais d'avoir davantage de puissance. Non pas la paix, mais la guerre. Non la vertu, mais la valeur (vertu dans le sens de la Renaissance, virtu, une vertu « garantie sans moraline »). Périssent les faibles et les ratés ! Premier principe de notre philanthropie. Et il faut même les y aider. Qu'est-ce qui est plus nuisible qu'aucun vice ? La compassion active pour tous les ratés et les faibles — le christianisme..."
    -Friedrich Nietzsche,L’Antéchrist, éd. Gallimard, coll. Folio Essais, 2006 (rédigé en 1888, 1895 pour la première édition allemande), Aphorisme 2, p. 16.



    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Ven 7 Sep - 18:33, édité 14 fois


    _________________
    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 21 Oct - 15:17

    "Ligne fondamentale qui se retrouve partout: c'est l'idée du commander et de l'obéir comme modèle d'intelligibilité de la vie pulsionnelle, et au-delà, de la réalité tout entière, qui se voit contester par ces idées modernes. [...] Ce schème court sans rupture à travers toute l’œuvre, et se transmet depuis le niveau de l'analyse des pulsions et instincts jusqu'au niveau que l'on pourrait dire macroscopique, celui des complexes de culture et des types d'organisations sociale. Il y a bien à cet égard un continuisme nietzschéen, qui explique sans doute largement [...] les options qu'il défend en matière d'organisation sociale et politique." -Patrick Wotling, introduction à Friedrich Nietzsche, Par-delà bien et mal, traduction Patrick Wotling, Paris, GF Flammarion, 2000 (1886 pour la première édition allemande), 385 pages, p.20.

    "La pire, la plus durable et la plus dangereuse de toutes les erreurs jusqu'à présent a été l'erreur d'un dogmatique, à savoir l'invention par Platon de l'esprit pur et du bien en soi." (p.44)

    "Le christianisme est du platonisme pour le "peuple"." (p.45)

    "La "conscience" ne s'oppose pas [...] de manière décisive à l'instinctif, -la plus grande part de la pensée consciente d'un philosophe est clandestinement guidée et poussée dans des voies déterminées par ses instincts. Derrière toute logique aussi et son apparente souveraineté de mouvement se trouvent des évaluations, pour parler plus clairement, des exigences physiologiques liées à la conservation d'une espèce déterminée de vie." (pp.49-50, §3)

    "La fausseté d'un jugement ne suffit pas à constituer à nos yeux une objection contre un jugement ; c'est en cela peut-être que notre nouveau langage rend le son le plus étrange. La question est de savoir jusqu'à quel point il favorise la vie, conserve la vie, conserve l'espèce, et peut-être permet l'élevage de l'espèce ; et nous sommes fondamentalement portés à affirmer que les jugements les plus faux (dont font partie les jugements synthétiques a priori) sont pour nous les plus indispensables, que sans tenir pour valides les fictions logiques, sans un étalon de mesure de la réalité référé au monde purement inventé de l'inconditionné, de l'identique à soi, sans une falsification constante du monde par le biais du nombre, l'homme ne pourrait vivre, -que renoncer aux jugements faux serait renoncer à la vie, nier la vie." (pp.49-50, §3)

    "[Les philosophes] défendent au fond, avec des raisons cherchées après coup, un principe posé d'avance, un caprice, une "illumination", la plupart du temps un vœu de leur cœur rendu abstrait et passé au tamis." (p.51, §5)

    "Peu à peu s'est révélé à moi ce que fut toute grande philosophie jusqu'à présent: à savoir l'autoconfession de son auteur et des sortes de mémoires involontaires et inaperçues ; et encore le fait que les intentions morales (ou immorales), en toute philosophie, ont constitué le véritable germe vital à partir duquel, à chaque fois, la plante a poussé tout entière. En effet, pour expliquer comment au juste se sont constituées les affirmations métaphysiques les plus poussées d'un philosophe, il est bon (et prudent) de toujours commencer par se demander: à quelle morale veut-on (veut-il) en venir ?" (p.52, §6)

    "Le stoïcisme, c'est la tyrannie de soi." (p.55, §9)

    "Comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles ? se demanda Kant, -et que répondit-il au juste ? En vertu d'une faculté: pas en trois mots, hélas, mais de manière si vétilleuse, si vénérable, et avec une telle débauche de profondeur et de contorsion allemandes que l'on ne prit pas garde à la distrayante niaiserie allemande d'une telle réponse." (p.57, §11)

    "Pour ce qui est de l'atomisme matérialiste: il fait partie des choses les mieux réfutées qui soient ; et peut-être n'y a-t-il, aujourd'hui en Europe, parmi les savants, plus personne d'assez peu savant pour lui prêter encore une portée sérieuse [...] ce que l'on doit avant tout à ce Polonais, Boscovich, qui, avec le Polonais Copernic, fut jusqu'à présent le plus grand et le plus victorieux adversaire de l'apparence sensible. En effet, alors que Copernic nous a persuadés de croire, à l'encontre de tous les sens, que la terre n'est pas immobile, Boscovich a enseigné à abjurer la croyance au dernier bout de terre qui "demeurait immobile", la croyance à la "substance", à la "matière", à l'atome-résidu-de-terre et à l'atome-caillot: ce fut le plus grand triomphe sur ls sens que l'on ait remporté jusqu'à présent. - Mais il faut aller encore plus loin, et déclarer aussi la guerre, une guerre sans merci, à l'arme blanche, -au "besoin atomiste", qui n'en finit pas de survivre dangereusement dans des domaines où personne ne le soupçonne, pareil au "besoin métaphysique", plus célèbre: -on doit également commencer par porter le coup de grâce à cet autre atomisme, plus néfaste, celui que le christianisme a le mieux et le plus longuement enseigné, l'atomisme de l'âme. Qu'on me permette de désigner par ce terme la croyance qui tient l'âme pour quelque chose d'indestructible, d'éternel, d'indivisible, pour une monade, pour un atomon: voilà la croyance qu'il faut expulser de la science ! [...] La voie est libre pour de nouvelles versions et des affinements de l'hypothèse de l'âme: et des concepts tels qu' "âme mortelle", "âme-multiplicité du sujet" et "âme-structure sociale des pulsions et des affects" veulent désormais avoir droit de cité dans la science." (p.59-60, §12)

    "La vie elle-même est volonté de puissance -: l'autoconservation n'en est qu'une conséquence indirecte extrêmement fréquente, parmi d'autres." (p.60, §13)

    "Il reste toujours d'inoffensifs observateurs de soi pour croire qu'il y a des "certitudes immédiates", par exemple "je pense", ou, conformément à la superstition de Schopenhauer, "je veux": comme si, en quelque sorte, il était donné au connaître de saisir ici son objet pur et nu, comme "chose en soi", et sans qu'intervienne de falsification ni du côté du sujet, ni du côté de l'objet. Mais que "certitude immédiate", tout comme "connaissance absolue" et "chose en soi", enferme une contradictio in adjecto, c'est une chose que je répéterai cent fois: il faudrait tout de même en finir un jour avec la séduction des mots ! Le peuple peut bien croire que connaître, c'est savoir à fond, le philosophe doit se dire: "si je décompose le processus exprimé par la proposition "je pense", je trouve une série d'affirmations téméraires qu'il est difficile, peut-être impossible de fonder, -par exemple que c'est moi qui pense, qu'il doit y avoir de manière générale un quelque chose qui pense, que penser est une activité et un effet exercé par un être que l'on pense comme cause, qu'il y a un "je", et enfin que ce que désigne penser est déjà fermement établi, -que je sais ce que c'est que penser. Car si je n'avais pas déjà tranché ces questions par moi-même, en fonction de quel critère devais-je déterminer si ce qui se produit exactement ne serait pas du "vouloir" ou du "sentir" ? Bref, ce "je pense" présuppose que je compare mon état du moment à d'autres états que je connais en moi pour établir ainsi ce qu'il est: du fait de ce renvoi à un "savoir" autre, il n'offre en tout cas pas pour moi de "certitude" immédiate. - A la place de cette "certitude immédiate" à laquelle le peuple peut bien croire dans le cas présent, le philosophe trouve une série de questions de métaphysique, authentiques cas de conscience de l'intellect, qui sont les suivantes: "D'où est-ce que je tire le concept de penser ? Pourquoi est-ce que je crois à la cause et à l'effet ? Qu'est-ce qui me donne le droit de parler d'un je, plus encore d'un je cause, et finalement encore d'un je cause des pensées ?"." (p.62-63, §16)

    "Pour ce qui est de la superstition des logiciens: je ne me lasserai pas de souligner sans relâche un tout petit fait que ces superstitieux rechignent à admettre, -à savoir qu'une pensée vient quand "elle" veut, et non pas quand "je" veux ; de sorte que c'est une falsification de l'état de fait que de dire: le sujet "je" est la condition du prédicat "pense". Ça pense: mais que ce "ça" soit précisément le fameux vieux "je", c'est, pour parler avec modération, simplement une supposition, une affirmation, surtout pas une "certitude immédiate". En fin de compte, il y a déjà trop dans ce "ça pense": ce "ça" enferme déjà une interprétation du processus et ne fait pas partie du processus lui-même. On raisonne ici en fonction de l'habitude grammaticale: "penser est une action, toute action implique quelqu'un qui agit, par conséquent-". C'est à peu près en fonction du même schéma que l'atomisme antique chercha, pour l'adjoindre à la "force" qui exerce des effets, ce caillot de matière qui en est le siège, à partir duquel elle exerce des effets, l'atome ; des têtes plus rigoureuses enseignèrent finalement à se passer de ce "résidu de terre", et peut-être un jour s'habituera-t-on, chez les logiciens aussi, à se passer de petit "ça" (forme sous laquelle s'est sublimé l'honnête et antique je)." (p.64, §17)

    "Les philosophes ont l'habitude de parler de la volonté comme si elle était la chose la mieux connue au monde ; Schopenhauer a même donné à entendre que la volonté est à proprement parler la seule chose que nous connaissions, que nous connaissions intégralement et complètement, sans perte ni ajout. Mais je ne cesse d'avoir le sentiment que Schopenhauer n'a fait dans ce cas aussi que ce que les philosophes ont l'habitude de faire: qu'il a repris et exagéré un préjugé du peuple. Le vouloir me semble avant tout quelque chose de compliqué, quelque chose qui n'a d'unité que verbale, -et c'est justement l'unité du mot qui abrite le préjugé du peuple qui a vaincu la prudence, perpétuellement bien mince, des philosophes. Soyons donc plus prudents, soyons "non philosophes"-, disons: dans tout vouloir, il y a d'abord une pluralité de sentiments, à savoir le sentiment de l'état dont on part, le sentiment de l'état vers lequel on va, le sentiment de ce "dont on part" et de ce "vers lequel on va" eux-mêmes, et encore un sentiment musculaire concomitant qui commence à entrer en jeu, par une sorte d'habitude, dès que nous "voulons", quand bien même nous n'agitons pas "bras et jambes". De même qu'il faut reconnaître du sentir et plus précisément plusieurs genres de sentir comme ingrédient de la volonté, de même en second lieu il faut encore du penser: dans tout acte de volonté, il y a une pensée qui commande ; -et on ne doit certes pas croire que l'on puisse séparer cette pensée du "vouloir", comme si alors la volonté demeurait encore ! En troisième lieu, la volonté n'est pas seulement un complexe de sentir et de penser, mais encore et surtout un affect: et plus précisément cet affect qu'est celui du commandement. Ce que l'on appelle "liberté de la volonté" est essentiellement l'affect de supériorité à l'égard de celui qui doit obéir: "je suis libre, "il" doit obéir" -cette conscience habite toute volonté, et de la même manière cette attention tendue, ce regard droit qui fixe un point unique à l'exclusion de toute autre chose, cette évaluation inconditionnée "c'est désormais telle chose et rien d'autre qui est nécessaire", cette certitude intime qu'on sera obéi, et tout ce qui fait encore partie de l'état de celui qui ordonne. Un homme qui veut-, donne un ordre à un quelque chose en lui qui obéit, ou dont il croit qu'il obéit. Mais que l'on prête attention à présent à ce qu'il y a de plus singulier dans la volonté -dans cette chose si multiple pour laquelle le peuple n'a qu'un mot unique: dans la mesure où, dans le cas qui nous occupe, nous sommes simultanément ceux qui ordonnent et ceux qui obéissent, et qu'en tant que nous obéissons, nous connaissons les sentiments de contrainte, de pression, d'oppression, de résistance, de mouvement qui d'ordinaire se déclenchent immédiatement à la suite de l'acte de volonté ; dans la mesure où nous avons l'habitude d'autre part de passer outre cette dualité et de nous abuser nous-mêmes à son sujet grâce au concept synthétique "je", toute une chaîne de conclusions erronées, et par conséquent de fausses évaluations au sujet de la volonté elle-même, s'est encore agrégée au vouloir, -de sorte que celui qui veut croit de bonne foi que vouloir suffi à l'action. Comme dans la plupart des cas, on n'a voulu que là où on était en droit d'attendre l'effet de l'ordre, donc l'obéissance, donc l'action, l'apparence d'une nécessité de l'effet s'est traduite dans le sentiment ; bref, celui qui veut croit avec un haut degré de certitude que volonté et action sont en quelque façon une seule et même chose -, il attribue encore le succès, l'exécution du vouloir à la volonté elle-même et jouit à cette occasion d'une augmentation du sentiment de puissance qui accompagne tout succès. "Liberté de la volonté" -voilà le mot dont on désigne cet état de plaisir multiplie de celui qui veut, qui ordonne et simultanément se pose comme identique à celui qui exécute, -qui, en tant que tel, jouit de triompher des résistances, mais juge par-devers soi que c'est sa volonté elle-même qui a véritablement surmonté ces obstacles." (p.65-67, §17)

    "La causa sui est la plus belle contradiction interne que l'on ait conçue jusqu'à présent, une sorte de viol et de dénaturation de la logique: mais l'orgueil sans frein de l'homme en est arrivé à s'empêtrer de manière profonde et effroyable précisément dans cette ineptie. L'aspiration à la "liberté de la volonté", en cette acceptation métaphysique superlative qui n'en finit hélas jamais de régner dans la tête des demi-instruits [...] n'est en effet rien de moins que l'aspiration à être justement cette causa sui [...]
    C'est
    nous seuls qui avons inventé les causes, la succession, la réciprocité, la relativité, la contrainte, le nombre, la loi, la liberté, le fondement, le but ; et quand nous projetons ce monde de signes dans les choses pour l'y mêler sous forme d' "en soi", nous nous comportons une fois de plus comme nous nous sommes toujours comportés, à savoir de manière mythologique." (p.68-69, §21)

    "Nul ne ment autant que l'homme indigné." (p.77, §26)

    "Mais comment la langue allemande parviendrait-elle, fût-ce dans la prose d'un Lessing, à imiter le tempo de Machiavel, qui dans son Principe nous fait respirer l'air sec, raffiné de Florence et ne peut s'empêcher de présenter l'affaire la plus sérieuse en un allegrissimo déchaîné: non sans un malicieux sentiment artistique, peut-être, de l'opposition à laquelle il se risque, -des pensées longues, difficiles, dures, dangereuses, et un tempo galopant, de la meilleure et plus espiègle humeur." (p.79, §28)

    "Que la vérité vaille plus que l'apparence, ce n'est rien de plus qu'un préjugé moral ; c'est même la supposition la plus mal prouvée au monde. Qu'on se l'avoue donc: il n'y aurait absolument aucune vie si elle ne reposait sur des appréciations perspectivistes et des apparences ; et si l'on voulait, avec l'enthousiasme vertueux et la balourdise de bien des philosophes, abolir complètement le "monde apparent", eh bien, à supposer que vous en soyez capables, -dans ce cas du moins, il ne resterait rien non plus de votre "vérité" ! Après tout, qu'est-ce qui nous force de manière générale à admettre qu'il existe une opposition d'essence entre "vrai" et "faux" ? Ne suffit-il pas d'admettre des degrés d'apparence et comme des ombres et des tonalités générales plus claires et plus sombres de l'apparence, -différentes valeurs, pour parler le langage des peintres ? Pourquoi le monde qui nous concerne -ne pourrait-il pas être une fiction ?" (p.86, §34)

    "A supposer que rien d'autre ne soit "donné" comme réel que notre monde de désirs et de passions, que nous ne puissions descendre ou monter vers aucune autre "réalité" que celle, précisément, de nos pulsions -car la pensée n'est qu'un rapport de ces pulsions les unes avec les autres-: n'est-il pas licite de faire la tentative et de poser la question suivantes: est-ce que ce donné ne suffit pas à comprendre aussi, à partir de son semblable, le monde que l'on appelle mécanique (ou "matériel") ? Je veux dire non pas en tant qu'illusion, qu' "apparence", que "représentation" (au sens de Berkeley et de Schopenhauer), mais au contraire en tant que possédant le même degré de réalité que notre affect lui-même, -comme étant une forme plus primitive du monde des affects, dans laquelle tout ce qui se ramifie et se développe par la suite dans le processus organique (et aussi, comme de juste, s'adoucit et s'affaiblit-), est encore enclos en une puissante unité, comme étant une espèce de vie pulsionnelle dans laquelle l'ensemble des fonctions organiques, avec leur autorégulation, leur assimilation, leur nutrition, leur excrétion, leur métabolisme, seraient encore synthétiquement liées les unes aux autres, -comme étant une préforme de la vie ? [...] Le monde vu du dedans, le monde déterminé et désigné par son "caractère intelligible" -il serait précisément "volonté de puissance" et rien d'autre." (p.87-88, §36)

    "La Révolution française, cette bouffonnerie horrible et, jugée de près, superficielle." (p.89, §38)

    "Il ne fait aucun doute que, pour découvrir certaines parties de la vérité, les méchants et les malheureux sont dans une situation plus favorable et possèdent une probabilité de réussite plus grande ; pour ne rien dire des méchants qui sont heureux, -espèce dont les moralistes ne disent mot." (p.90, §39)

    "Dans tous les pays d'Europe, et aussi en Amérique, il y a aujourd'hui quelque chose qui abuse de ce nom [d'esprit libre], une espèce d'esprits très étroits, captifs, tenus en chaînes, qui veulent quasiment le contraire de ce qui habite nos intentions et nos instincts, -pour ne pas mentionner le fait qu'ils seront à plus forte raison, à l'égard de ces nouveaux philosophes qui se lèvent, des fenêtres closes et des portes cadenassées. Ils font partie, pour tout dire méchamment, des niveleurs, ces "libres esprits" mal nommés -en ce qu'ils sont des esclaves éloquents et polygraphes du goût démocratique et de ses "idées modernes": tous autant qu'ils sont, des hommes sans solitude, sans solitude à eux, de bons petits lourdauds auxquels on ne doit contester ni courage ni mœurs respectables, si ce n'est qu'ils sont justement le contraire de libres, et risiblement superficiels, surtout par leur penchant fondamental à voir dans les formes de la société ancienne telle qu'elle a existé jusqu'à présent, en gros la cause unique de toute misère et de tout échec de l'homme: en quoi ils réussissent avec brio à mettre la vérité à l'envers. Ce à quoi ils aimeraient tendre de toutes leurs forces, c'est la généralisation du bonheur du troupeau dans sa verte prairie, avec pour tout le monde sécurité, absence de danger, bien-être, allègement de la vie ; les deux chansonnettes et doctrines qu'ils entonnent le plus généreusement s'appellent "égalité des droits" et "compassion pour tout ce qui souffre", -et ils tiennent la souffrance elle-même pour quelque chose qu'il faut abolir. Nous, qui incarnons l'inverse, et qui avons ouvert l’œil et la conscience pour voir où et comment jusqu'à présent la plante "homme" a poussé et s'est élevée le plus vigoureusement, nous sommes d'avis que cela s'est produit à tout coup dans les conditions inverses, qu'il a fallu pour cela que le danger de sa situation commence par croître jusqu'à prendre des proportions formidables, qu'à la faveur d'une longue pression et d'une longue contrainte, sa faculté d'invention et de dissimulation (son "esprit"-) se développe jusqu'à la finesse et la témérité, que sa volonté de vie s'intensifie jusqu'à se faire volonté de puissance inconditionnée: -nous sommes d'avis que la dureté, la violence, l'esclavage, le danger dans la rue et dans le cœur, le repli dans la clandestinité, le stoïcisme, l'art de la tentative et de la tentation ainsi que l'astuce diabolique en tout genre, que tout ce qui est méchant, terrible, tyrannique, tout ce qui en l'homme relève de la bête de proie et du serpent sert tout autant à l'élévation de l'espèce "homme" que son contraire: - nous n'en disons même pas assez en ne disant que tout cela, et nous trouvons quoi qu'il en soit, en parlant et en gardant le silence ici, à l'extrémité opposée de toute idéologie moderne et de tout désir de troupeau: pour être leurs antipodes peut-être ?" (p.94-95, §44)

    "Ne pas rester lié à une patrie: et ce quand bien même elle serait en proie à la plus grande souffrance et aurait le plus besoin d'aide." (p.92, §41)

    "La foi qu'exigeait le premier christianisme et qu'il a obtenue un nombre de fois non négligeable, au beau milieu d'un monde sceptique à la liberté d'esprit méridionale, qui avait derrière lui, et portait en lui, un long combat séculaire entre les écoles philosophiques, à quoi il faut ajouter l'éducation à la tolérance que dispensait l'imperium romanum, -cette foi n'est pas la foi ingénue et hargneuse des sujets, avec laquelle quelqu'un comme Luther ou comme Cromwell par exemple, ou quelque autre barbare nordique de l'esprit, s'est agrippé à son Dieu et à son christianisme ; c'était bien plutôt encore la foi de Pascal, qui ressemble de manière terrifiante à un continuel suicide de la raison, -d'une raison coriace, à la vie tenace, qui tient du ver, que l'on ne peut tuer en une seule fois et d'un seul coup. La foi chrétienne est dès le départ sacrifice: sacrifice de toute liberté, de tout orgueil, de toute confiance en soi de l'esprit ; et en même temps asservissement et auto-dérision, automutilation. Il y a de la cruauté et du phénicisme religieux dans cette foi que l'on exige d'une conscience plus que mûre, multiple, au goût très difficile: elle présuppose que la sujétion de l'esprit fait mal à un point indescriptible, que tout le passé et l'habitude d'un tel esprit se défendent de cet absurdissimum, forme sous laquelle la "foi" se présente à lui. Les hommes modernes, sourds à toute la nomenclature chrétienne, ne sentent plus la nuance horriblement superlative attachée, pour un goût antique, au paradoxe de la formule de "Dieu mis en croix". Jamais et nulle part encore, jusqu'à présent, il ne s'est trouvé d'audace aussi grande dans le retournement, de chose aussi terrible, riche en questions et problématique que cette formule: elle promettait un renversement de toutes les valeurs antiques. - C'est l'orient, l'orient profond, c'est l'esclave oriental qui se vengeait de la sorte de Rome et de sa tolérance noble et frivole, du "catholicisme" romain de la foi: -et ce ne fut jamais la foi, mais au contraire la liberté à l'égard de la foi, ce détachement semi-stoïcien et moqueur envers le sérieux de la foi qui a révolté les esclaves chez leurs maîtres, contre leurs maîtres. Les "Lumières" révoltent: car l'esclave veut de l'inconditionné, il ne comprend que le tyrannique, dans la morale également, il aime comme il hait, sans nuance, à fond, jusqu'à la douleur, jusqu'à la maladie -son énorme souffrance cachée se révolte avec indignation contre le goût noble, qui semble nier la souffrance. Le scepticisme envers la souffrance, une simple attitude, au fond, que se donne la morale aristocratique, n'a pas non plus été pour rien dans l'apparition du dernier grand soulèvement d'esclaves, qui a commencé avec la Révolution française." (p.98-99, §46)

    "Aux hommes ordinaires enfin, à la plupart, qui n'existent que pour servir et pour l'utilité générale et n'ont le droit d'exister que dans cette mesure, la religion donne l'inestimable aptitude à se satisfaire de leur situation et de leur nature, une paix de l'âme multiple, un ennoblissement de l'obéissance, un bonheur et une peine de plus partagés avec leurs semblables et une sorte de transfiguration et d'embellissement, une sorte de justification de tout le quotidien, de toute l'humilité, de toute la pauvreté à demi animale de leur âme. [...] Peut-être n'y a-t-il rien de plus vénérable dans le christianisme et le bouddhisme que leur art d'apprendre même aux plus humbles à s'insérer, grâce à la piété, dans une apparence d'ordre de chose supérieur et par là, à persister à se contenter de l'ordre réel au sein duquel ils mènent une vie passablement dure, -dureté qui est nécessaire, précisément !" (p.113, §61)

    "Le prix à payer est toujours lourd, terrible, lorsque des religions ne sont pas des moyens d'élevage et d'éducation entre les mains des philosophes, mais qu'au contraire elles règnent par elles-mêmes et de manière souveraine, lorsqu'elles veulent être elles-mêmes des fins ultimes et non des moyens parmi d'autres moyens. L'homme connaît, comme toute autre espèce animale, une surabondance de ratés, de malades, d'être en dégénérescence, d'infirmes, nécessairement en proie à la souffrance ; les cas de réussite sont toujours l'exception, chez l'homme aussi et même, eu égard au fait que l'homme est l'animal qui n'est pas encore fixé de manière stable, l'exception rarement vérifiée. Mais il y a pire encore: plus le type que représente un homme est élevé, et plus sa réussite est également improbable: le hasard, la loi d'absurdité régissant l'économie d'ensemble de l'humanité se montre sous son jour le plus terrifiant dans l'action destructrice qu'elle exerce sur les hommes supérieurs dont les conditions de vie sont subtiles, multiples et difficiles à calculer. Quelle est, à présent, l'attitude des deux plus grandes religions, que nous avons nommées, face à cette surabondance de cas d'échec ? Elles cherchent à conserver, à maintenir en vie tout ce qui peut être conservé, elles prennent même fondamentalement parti pour eux, en tant que religions pour ceux qui souffrent, elles donnent raison à tous ceux qui souffrent de la vie comme d'une maladie, et aimeraient faire en sorte que tout autre sentiment relatif à la vie passe pour faux et devienne impossible. [...] Que ne leur fallut-il accomplir encore pour travailler avec bonne conscience, et donc radicalement, à conserver tous les malades et les souffrants, c'est-à-dire en fait, et pour dire la vérité, à faire empirer la race européenne ? Mettre toutes les évaluations à l'envers -voilà ce qu'il leur fallut faire ! Et briser les forts, contaminer les grands espoirs, faire du bonheur pris à la beauté un objet de soupçon, faire plier tout ce qui est souverain, viril, conquérant, tyrannique, tous les instincts propres au type d'homme le plus haut et le plus réussi, pour le changer en insécurité, détresse de la conscience, autodestruction, et même retourner tout l'amour pour le terrestre et la domination sur terre en haine de la terre et du terrestre - Voilà la tâche que l'Église s'est donnée [...] Des hommes pas assez nobles pour voir la hiérarchie et le clivage hiérarchique d'une diversité abysmale entre l'homme et l'homme: -ce sont de tels hommes qui, avec leur "égaux face à Dieu" ont régné jusqu'à présent sur le destin de l'Europe, jusqu'à ce qu'ils aient fini par élever une espèce rapetissée, presque risible, un animal de troupeau, quelque chose de docile, maladif et médiocre, l'Européen d'aujourd'hui..." (p.114-116, §62)

    "Il n'y a pas de phénomènes moraux du tout, mais seulement une interprétation morale de phénomènes..." (p.125, §108)

    "Plus la vérité que tu veux enseigner est abstraite, plus il te faut séduire les sens à son profit." (p.128, §128)

    "Que celui qui lutte avec des monstres veille à ce que cela ne le transforme pas en monstre. Et si tu regardes longtemps au fond d'un abîme, l'abîme aussi regarde au fond de toi." (p.132, §146)

    "L'objection, l'écart, la gaie méfiance, le sarcasme sont signes de santé: tout inconditionné relève de la pathologie." (p.133, §154)

    "La pensée du suicide est un vigoureux réconfort: elle aide à bien traverser plus d'une mauvaise nuit." (p.134, §157)

    "Le caractère essentiel et inappréciable de toute morale est d'être une longue contrainte: pour comprendre le stoïcisme, ou Port-Royal, ou le puritanisme, on se rappellera la contraire à la faveur de laquelle toute langue a conquis jusqu'à présent force et liberté, -la contrainte métrique, la tyrannie de la rime et du rythme. [...] Le fait singulier est que tout ce que la terre porte et a porté de liberté, de finesse, de hardiesse, de danse et d'assurance magistrale, que ce soit dans la pensée elle-même, ou dans le gouvernement, ou dans l'art de parler et de persuader, dans les arts aussi bien que dans les moralités, ne s'est développé que grâce à la "tyrannie de ces lois arbitraires" ; et très sérieusement, il n'est pas du tout improbable que ce soit cela, cela précisément, la "nature" et le "naturel" -et non pas le laisser-aller évoqué précédemment ! Tout artiste sait à quel point son état "le plus naturel", la liberté avec laquelle, dans ses moments d' "inspiration", il organise, place, dispose, donne forme, est éloigné du sentiment du laisser-aller [...] Ce qui est essentiel "au ciel comme sur terre" semble-t-il, c'est, pour le dire une fois encore, que l'on obéisse longuement et dans une seule et même direction: cela  finit toujours et a toujours fini par produire à la longue quelque chose qui fait que la vie sur terre mérite d'être vécue, par exemple vertu, art, musique, danse, raison, spiritualité -quelque chose de transfigurant, de raffiné, de fou et de divin." (p.142, §188)

    "Il y a dans la morale de Platon quelque chose qui n'appartient pas en propre à Platon, mais qui au contraire ne se trouve dans sa philosophie, pourrait-on dire, que malgré Platon: à savoir le socratisme, pour lequel il était véritablement trop noble. "Nul ne veut se nuire à lui-même, donc tout mal survient de manière involontaire. Car l'homme mauvais se nuit à lui-même: il ne le ferait pas si d'aventure il savait que le mal est mal. Par conséquent, le mauvais n'est mauvais que par erreur ; si on lui ôte son erreur, on le rend nécessairement -bon." - Cette manière de raisonner respire la plèbe, qui dans le fait de mal agir ne saisit que les conséquences déplaisantes et porte en réalité ce jugement: "il est stupide de mal agir" ; en identifiant sans autre forme de procès 'bon" à "utile et agréable". Face à tout utilitarisme de la morale, on est d'emblée en droit de supputer cette même origine et de se fier à son nez: on se fourvoiera rarement." (p.145-146, §190)

    "Descartes, le père du rationalisme (et par conséquent le grand-père de la Révolution), qui ne reconnaissait d'autorité qu'à la seule raison [...] était superficiel." (p.147, §191)

    "Les Juifs -un peuple "né pour l'esclavage", comme le dit Tacite et tout le monde antique [...] leurs prophètes ont fait fusionner jusqu'à les unifier "riche", "sans dieu", "méchant", "violent", "sensuel" et ont les premiers donné au mot "monde" une valeur infamante. [...] C'est dans ce retournement des valeurs [...] que réside l'importance du peuple juif: avec lui commence le soulèvement des esclaves en morale." (p.151-152, §195)

    "[Les morales] exhalent l'odeur de renfermé propre aux vieux remèdes de bonnes femmes et à la sagesse de petites vieilles ; toutes autant qu'elles sont, baroques et irrationnelles dans leur forme -parce qu'elles s'adressent à "tous", parce qu'elles généralisent là où l'on n'a pas le droit de généraliser." (p.153, §198)

    "Le premier européen conforme à mon goût, Frédéric II Hohenstaufen." (p.156, §200).

    "Tant que l'utilité qui régit les jugements de valeur moraux est seulement l'utilité du troupeau, tant que l'on a les yeux uniquement tournés vers la conservation de la communauté, et qu'on ne cherche précisément et exclusivement l'immoral que dans ce qui semble dangereux à la survie de la communauté: durant tout ce temps, il ne peut pas encore y avoir de "morale de l'amour du prochain". A supposer que l'on voit là aussi la pratique permanente d'un peu d'attention, de pitié, d'équité, de douceur, d'assistance réciproque, à supposer que dans cet état de la société aussi s'exercent déjà toutes les pulsions qui recevront plus tard la désignation honorifique de "vertus" et qui finissent presque par ne plus faire qu'un avec le concept de "moralité": à cette époque, elles ne font encore nullement partie du royaume des évaluations morales -elles sont encore extra-morales. Une action dictée par la pitié, par exemple, n'est qualifiée, à la meilleure époque des Romains, ni de bonne ni de mauvaise, ni de morale, ni d'immorale ; et quand bien même on en fait l'éloge, cet éloge s'accompagne encore, en mettant les choses au mieux, d'une espèce de dédain irrité sitôt qu'on la confronte à une quelconque action servant à l'avancement du tout, de la res publica. En fin de compte, "l'amour du prochain" est toujours un à-côté, en partie conventionnel, arbitraire et illusoire par rapport à la peur du prochain. Une fois que la structure de la société dans son ensemble paraît fermement assise et protégée des dangers extérieurs, c'est cette peur du prochain qui crée une fois encore de nouvelles perspectives d'évaluation morale. Certaines pulsions fortes et dangereuses, comme la soif d'initiative, la folle audace, la passion de la vengeance, l'astuce, la rapacité, le despotisme, qu'il fallait jusqu'à alors non seulement honorer en raison de leur utilité pour la communauté -sous d'autres noms que ceux choisis ici, comme de juste-, mais encore cultiver et élever avec vigueur (car on avait constamment besoin d'elles afin que la communauté fasse peser un danger sur ses ennemis) font désormais éprouver leur caractère dangereux avec une intensité redoublée -, maintenant que les conduits d'évacuation font défaut- et peu à peu, elles se voient stigmatisées comme immorales et livrées en pâture à la calomnie. Les pulsions et inclinations contraires accèdent alors aux honneurs moraux ; l'instinct grégaire tire ses conclusions pas à pas. Quelle quantité, grande ou petite, de danger pour la communauté, de danger pour l'égalité comporte une opinion, un état et un affect, une volonté, un talent, voilà à présent la perspective morale: ici aussi, la peur est une nouvelle fois la mère de la morale. Lorsque les pulsions les plus hautes et les plus fortes, faisant irruption avec passion, propulsent l'individu bien au-delà et au-dessus de la moyenne et du bas niveau de la conscience du troupeau, elles anéantissent l'estime que la communauté se porte à elle-même, sa foi en elle-même, et lui brisent en quelque sorte les reins: il en résulte que ce sont précisément ces pulsions que l'on stigmatise et calomnie le mieux. On ressent déjà la spiritualité élevée et indépendante, la volonté d'être seul, la grande raison comme un danger ; tout ce qui élève l'individu au-dessus du troupeau et fait peur au prochain est à partir de ce moment qualifié de mal ; la mentalité équitable, modeste, qui rentre dans le rang, qui recherche la conformité, la médiocrité des désirs accède aux désignations morales et aux honneurs moraux. Enfin, dans des situations très pacifiques, l'occasion et la nécessité d'éduquer son sentiment à la sévérité et à la dureté viennent toujours davantage à manquer ; et désormais toute sévérité, même en matière de justice, commence à troubler les consciences ; une noblesse et une responsabilité envers soi-même élevées et dures sont presque blessantes et éveillent la méfiance, "l'agneau", plus encore que "le mouton" gagnent en considération. Il y a dans l'histoire de la société un point d'amollissement et d'adoucissement maladifs où celle-ci va jusqu'à prendre elle-même parti pour celui qui lui porte atteinte, pour le criminel, et ce avec sérieux et honnêteté. Punir: voilà qui lui semble d'une certaine manière injuste, -il est certain que l'idée de "punition" et d' "obligation de punir" lui font mal, lui font peur. "Ne suffit-il pas de le mettre hors d'état de nuire ? A quoi bon punir par surcroît ? Punir est en soi une chose effroyable !" -par cette question, la morale du troupeau, la morale de la pusillanimité, tire son ultime conséquence. A supposer que l'on puisse abolir le danger en général, la raison d'avoir peur, on aurait aboli cette morale du même coup: elle ne serait plus nécessaire, elle ne se tiendrait plus elle-même pour nécessaire ! -Qui sonde la conscience de l'Européen d'aujourd'hui finira toujours par extraire des mille replis et cachettes de la morale le même impératif, l'impératif de la pusillanimité du troupeau: "nous voulons qu'un beau jour, il n'y ait plus à avoir peur de rien !". Un beau jour -la volonté et le chemin qui y mènent s'appellent aujourd'hui, partout en Europe, le "progrès"."  (p.157-159, §201)

    "Le mouvement démocratique constitue l'héritage du mouvement chrétien." (p.160, §202)

    "J'insiste pour que l'on cesse enfin de confondre les ouvriers de la philosophie et les hommes de science en général avec les philosophes, -pour que sur ce point précis, on donne avec rigueur "à chacun ce qui est à lui" et non pas trop aux uns et bien trop peu aux autres. Il est peut-être nécessaire à l'éducation du véritable philosophe qu'il ait lui-même parcouru une fois tous les degrés auxquels s'arrêtent, -doivent nécessairement s'arrêter ses serviteurs, les ouvriers scientifiques de la philosophie ; il lui faut peut-être avoir été lui-même critique, sceptique, dogmatique, historien et en outre poète, collectionneur, voyageur, devineur d'énigmes, moraliste, prophète, "esprit libre", et presque toute chose pour balayer le spectre des valeurs et des sentiments de valeur humains et pour pouvoir regarder avec toutes sortes d'yeux et de conscience, d'en haut en direction des horizons lointains, depuis les profondeurs en direction de toute hauteur, depuis son recoin en direction de toutes les étendues. Mais toutes ces choses ne sont que des conditions préparatoires à sa tâche: cette tâche elle-même veut quelque chose d'autre, -elle exige qu'il crée des valeurs. Ces ouvriers philosophiques répondant au noble modèle de Kant et de Hegel ont à établir et réduire en formules tous les grands faits relatifs aux évaluations -c'est-à-dire aux fixations de valeurs, aux créations de valeurs opérées autrefois, qui en sont venues à dominer et ont été appelées pour quelque temps "vérités" -, que ce soit dans le domaine du logique, ou du politique (du moral), ou de l'artistique. Il incombe à ces chercheurs de permettre d'embrasser du regard, d'embrasser par la pensée, de saisir, de manipuler tout ce qui s'est produit et a été apprécié jusqu'à présent, d'abréger tout ce qui est long, jusqu'au "temps" lui-même, et se rendre maîtres de tout le passé: tâche formidable et prodigieuse au service de laquelle tout orgueil subtil, toute volonté opiniâtre pourra à coup sûr trouver de quoi se satisfaire. Mais les philosophes véritables sont des hommes qui commandent et qui légifèrent: ils disent "il en sera ainsi!", ils déterminent en premier lieu le vers où ? et le pour quoi faire ? de l'homme et disposent à cette occasion du travail préparatoire de tous les ouvriers philosophiques, de tous ceux qui se sont rendus maîtres du passé ,-ils tendent une main créatrice pour s'emparer de l'avenir et tout ce qui est et fut devient pour eux, ce faisant, moyen, instrument, marteau. Leur "connaître" est un créer, leur créer un légiférer, leur volonté de vérité est -volonté de puissance. Existe-t-il de tels philosophes aujourd'hui ? A-t-il déjà existé de tels philosophes ? Ne faut-il pas nécessairement qu'existent de tels philosophes ? ..." (p.180-182, §211)

    "Jusqu'à présent, tous ces extraordinaires promoteurs de l'homme que l'on appelle des philosophes et qui se sentent eux-mêmes rarement amis de la sagesse, mais plutôt bouffons déplaisants et points d'interrogation dangereux -, ont trouvé leur tâche, leur dure tâche, non voulue, inéluctable, mais finalement la grandeur de leur tâche dans le fait d'être la mauvaise conscience de leur temps. En soumettant précisément les vertus de leur temps à la vivisection et en leur plaçant le scalpel sur la poitrine, ils trahirent ce qui était leur propre secret: découvrir une nouvelle grandeur de l'homme, un chemin nouveau, jamais foulé, menant à l'accroissement de sa grandeur. A chaque fois, ils dévoilèrent combien d'hypocrisie, de commodité paresseuse, de laisser-aller et d'avachissement, combien de mensonge se dissimulait sous le type que la moralité de leur temps vénérait le plus, combien de vertu avait fait son temps [...] Aujourd'hui le goût de l'époque et la vertu de l'époque affaiblissent et amenuisent la volonté, rien n'est aussi rigoureusement actuel que la faiblesse de la volonté: dans l'idéal du philosophe, ce sont donc précisément la vigueur de la volonté, la dureté et l'aptitude aux décisions à long terme qui doivent être comprises dans le concept de "grandeur" [...] Aujourd'hui où, en Europe, seul l'animal de troupeau accède aux honneurs et décerne les honneurs, où l' "égalité des droits" pourrait fort aisément se renverser en égalité dans l'injustice: je veux dire en guerre de tous contre tout ce qui est rare, étranger, privilégié, contre l'homme supérieur, l'âme supérieure, le devoir supérieur, la responsabilité supérieure, la plénitude de puissance créatrice et la souveraineté -aujourd'hui, c'est le fait d'être noble, de vouloir être à part, de pouvoir être autre, de rester seul et de devoir vivre en ne dépendant que de soi-même qu'implique le concept de "grandeur"." (p.182-184, §212)

    "Chez un homme qui, par exemple, serait destiné à commander et fait pour commander, la négation de soi et l'effacement modeste ne seraient pas une vertu mais le gaspillage d'une vertu: c'est ainsi que je vois les choses. [...] Il faut contraindre les morales à s'incliner avant tout devant la hiérarchie, il faut leur enfoncer leur présomption en travers de la conscience, -jusqu'à ce qu'elles finissent de manière unanime par comprendre clairement qu'il est immoral de dire: "ce qui est bon pour l'un est juste pour l'autre"." (p.192, §221)

    "Le sens historique (ou la capacité à deviner rapidement la hiérarchie d'évaluations selon laquelle ont vécu un peuple, une société, un homme, l' "instinct divinatoire" saisissant les relations entre ces évaluations, le rapport entre l'autorité des valeurs et l'autorité des forces en exercice): ce sens historique que nous, Européens, revendiquons comme notre spécificité, nous a été donné à la suite de la demi-barbarie ensorcelante et démente dans laquelle le brassage démocratique des classes et des races a précipité l'Europe, -seul le dix-neuvième siècle connaît ce sens, son sixième sens. Le passé de toute forme et de tout mode de vie, de cultures qui auparavant étaient strictement juxtaposées, rangées les unes au-dessus des autres, déferle en nous, "âmes modernes", du fait de ce mélange, nos instincts se précipitent désormais en tout sens pour rétrograder, nous sommes nous-mêmes une espèce de chaos -: finalement, comme on l'a dit, "l'esprit" sait y trouver son avantage. Notre demi-barbarie de corps et de désir nous livre des accès secrets à toute chose, comme nulle époque n'en posséda, et surtout l'accès au labyrinthe des cultures inachevées et à toute demi-barbarie ayant jamais existé sur terre ; et comme précisément la partie la plus considérable de la culture humaine a été jusqu'à présent de la demi-barbarie, le "sens historique" signifie à peu de choses près le sens et l'instinct de toute chose, le goût et la langue appréciant toute chose: ce qui indique d'emblée qu'il est un sens non noble. Nous apprécions de nouveau Homère, par exemple: peut-être est-ce là notre avantage le plus heureux que d'exceller à sentir Homère, que les hommes d'une culture noble (par exemple les Français du dix-septième siècle, comme Saint-Évremond, qui lui reproche son esprit vaste, et même encore leur ultime écho, Voltaire) ne savent et ne savaient pas s'approprier si aisément, -qu'ils se permettaient à peine d'apprécier. Le oui et le non tranchés de leur palais, leur dégoût prompt à se déclencher, leur réserve hésitante à l'égard de tout ce qui est étranger, leur appréhension face à l'absence de goût propre à la curiosité vivace, et surtout cette mauvaise volonté de toute culture noble et qui se suffit à elle-même, réticente à s'avouer une convoitise nouvelle, une insatisfaction à l'égard de ce que l'on possède en propre, une admiration pour ce qui est étranger: tout cela la porte et la dispose à considérer d'un œil défavorable jusqu'aux meilleures choses au monde quand elles ne sont pas sa propriété et ne peuvent pas devenir une proie pour elle, - et pour de tels hommes, il n'est pas de sens plus incompréhensible que le sens historique, précisément, et sa curiosité servile de plébéien. Il n'en va pas autrement pour Shakespeare, cette étonnante synthèse de goût espagnole-mauresque-saxonne qui eût fait mourir de rire ou bien de fureur un Athénien de la vieille école, du cercle d'Eschyle: mais nous- nous acceptons justement ce bariolage inculte, cet entremêlement des éléments les plus délicats, les plus grossiers et les plus artificiels avec familiarité et cordialité, nous apprécions en lui le raffinement artistique qui nous est spécifiquement réservé, et nous ne nous sentons pas davantage incommodés par les relents repoussants et la proximité de la plèbe anglaise, où vivent l'art et le goût de Shakespeare, que par exemple dans la Chiaia, à Naples: où nous allons notre chemin, abandonnés à tous nos sens, enchantés et dociles, en dépit des cloaques des quartiers populaires qui se répandent dans l'air. Nous, hommes du "sens historique": comme tels, nous avons nos vertus, cela n'est pas contestable, -nous sommes dénués de prétention, désintéressés, modestes, courageux, amplement capables de dépassement de soi, pleins de dévouement, très reconnaissants, très patients, très conciliants: -malgré tout cela, nous n'avons peut-être guère de "goût". Reconnaissons-le en fin de compte: ce que nous avons le plus de mal à saisir, à sentir, à goûter et aimer durablement, nous, hommes du "sens historique", ce qui nous trouve au fond prévenus et presque hostiles, c'est justement la perfection et la pleine maturité de toute culture et de tout art, la véritable noblesse des œuvres et des hommes, leur instant de mer d'huile et d'autosuffisance alcyonienne, l'aspect doré et froid que montrent toutes les choses parvenues à leur accomplissement. Peut-être notre grande vertu, le sens historique, s'oppose-t-elle nécessairement au bon goût, à tout le moins au meilleur de tous les goûts, et c'est seulement à grand-peine, en hésitant, à force de contrainte, que nous parvenons à restituer en nous ces petits, brefs, et suprêmes coups de chance transfigurant la vie humaine qui resplendissent soudain ici ou là: ces moments de prodigue où une grande force s'est arrêtée volontairement face au démesuré et à l'illimité, -où l'on a joui d'une profusion de plaisir subtil à se dompter et s'immobiliser sur un sol encore vacillant. La mesure nous est étrangère, reconnaissons-le ; notre démangeaison, c'est justement la démangeaison de l'infini, de l'immense. Pareils au cavalier emporté par un coursier écumant, nous lâchons les rênes face à l'infini, nous, hommes modernes, nous, demi-barbares- et nous ne connaissons notre béatitude que là où nous sommes aussi le plus -exposés au danger." (p.194-196, §224)

    "La discipline de la souffrance, de la grande souffrance -ne savez-vous pas que c'est cette discipline seule qui a produit toutes les élévations de l'homme jusqu'à présent ? Cette tension de l'âme dans le malheur qui élève en elle la vigueur, son horreur à la vue de la grande destruction, son inventivité et son courage lorsqu'il s'agit de supporter le malheur, d'y garder patience, de l'interpréter, de l'utiliser, et tout ce qui lui a été donné de profondeur, de mystère, de masque, d'esprit, de ruse, de grandeur: -cela n'a-t-il pas été donné par la souffrance, par la discipline de la grande souffrance ?" (p.197-198, §225)

    "Il y a une hiérarchie entre homme et homme, par conséquent aussi entre morale et morale." (p.201, §228)

    "Presque tout ce que nous appelons "culture supérieure" repose sur la spiritualisation et l'approfondissement de la cruauté -voilà ma thèse. [...]
    La souffrance que l'on éprouve soi-même, le fait de se faire souffrir soi-même procurent aussi une jouissance abondante, surabondante
    ." (p.202-203, §229)

    "Se méprendre sur le problème fondamental "de l'homme et de la femme", nier ici l'antagonisme le plus abysmal et la nécessité d'une tension pénétrée d'éternelle hostilité, rêver ici, peut-être, de droits égaux, d'éducation égale, de titres égaux et d'obligations égales: voilà un signe typique de platitude intellectuelle." (p.212, §238)

    "Ce que l'Europe doit aux Juifs ? - Bien des choses, en bien et en mal, et surtout une, qui participe à la fois du meilleur et du pire: le grand style en morale, le caractère terrible et majestueux d'exigences infinies, de significations infinies, tout le romantisme et la sublimité des aspects problématiques de la morale -et donc la part qui est justement la plus attirante, la plus insidieuse et la plus recherchée de ces jeux de couleurs et de ces séductions au profit de la vie aux ultimes lueurs desquels s'embrase aujourd'hui -en se consumant peut-être- le ciel de notre culture européenne, son cel de crépuscule. Nous, artistes parmi les spectateurs et les philosophes, nous en concevons pour les Juifs -de la reconnaissance." (p.230-231, §250)

    "Il ne faut pas s'étonner si, lorsqu'un peuple souffre, veut souffrir de fièvre nerveuse nationale et d'ambition politique-, toutes sortes de nuages et de dérangements couvrent son esprits, bref, de petits accès d'abêtissement: par exemple, chez les Allemands aujourd'hui, tantôt la bêtise antifrançaise, tantôt la bêtise antijuive, tantôt l'antipolonaise, tantôt la christiano-romantique, tantôt la wagnérienne, tantôt la teutonne, tantôt la prusienne (que l'on considère donc ces pauvres historiens, les Sybel et les Treitzschke et leurs têtes comprimées par d'épais bandages-), et quel que soit le nom que l'on peut encore donner à ces petits embrumements de l'esprit allemand et de la conscience allemande. Qu'on me pardonne si moi non plus, à l'occasion d'un séjour bref et risqué dans cette région très infectée, je n'ai pas été tout à fait épargné par la maladie et si j'ai commencé, comme tout le monde, à concevoir des pensées sur des choses qui ne me regardent pas: premier signe de l'infection politique. Par exemple sur les Juifs: qu'on prête l'oreille. - Je n'ai pas encore rencontrée un seul Allemand qui ait été bien disposé envers les Juifs ; et quand bien même tout les esprits prudents et politiques rejettent inconditionnellement le véritable antisémitisme, cette prudence et cet esprit politique ne visent pas ce genre de sentiment lui-même, mais seulement sa dangereuse démesure, en particulier l'expression repoussante et honteuse de ce sentiment sous sa forme démesurée, -il ne faut pas se bercer d'illusions à ce sujet. Que l'Allemagne ait largement assez de Juifs, que l'estomac allemand, le sang allemand aient grand-peine (et ils auront grand-peine encore longtemps) à venir à bout de cette quantité de "juif" -comme l'Italien, le Français, l'Anglais en sont venus à bout, du fait d'une digestion plus vigoureuse-: ce sont l'expression et le langage clairs d'un instinct général que l'on est forcé d'écouter, selon lequel on est forcé d'agir. "Ne plus laisser entrer de Juifs nouveaux ! Et en particulier, verrouiller les portes à l'est (en Autriche également) !": voilà ce que commande l'instinct d'un peuple dont l'espèce est encore faible et indéterminée, de sorte qu'elle pourrait être aisément effacée, aisément éteinte par une race plus forte. Or les Juifs sont sans nul doute la race la plus forte, la plus opiniâtre et la plus pure qui vive aujourd'hui en Europe ; ils sont passés maître dans l'art de triompher jusque dans les pires conditions (mieux, même, que dans des conditions favorables), du fait de vertus auxquelles on aimerait aujourd'hui accrocher l'étiquette de vices, -grâce, avant tout, à une foi résolue qui n'a pas à avoir honte aux "idées modernes" ; s'ils changent, ce n'est jamais qu'à la manière dont l'Empire russe fait ses conquêtes, -en empire qui a tout son temps et qui date pas d'hier: -à savoir suivant le principe "aussi lentement que possible!". Un penseur qui se fait une affaire de conscience de l'avenir de l'Europe, tiendra compte, dans tous les projets qu'il fait par-devers soi à propos de cet avenir, des Juifs comme des Russes, en ce qu'ils sont pour l'heure les facteurs les plus sûrs et les plus probables du grand jeu et du grand combat des forces. Ce qu'on appelle aujourd'hui en Europe une "nation" et qui, à proprement parler, est plutôt un res facta que nata (et ressemble parfois à s'y méprendre à une res ficta et picta-) est en tout cas une chose en devenir, quelque chose de jeune, que l'on peut modifier aisément, pas encore une race, et bien moins encore un aere perennius comme l'est l'espèce juive: ces "nations" devraient se garder soigneusement de toute rivalité et hostilité emportées ! Il est incontestable que les Juifs, s'ils le voulaient -ou, si on les y forçait, comme les antisémites semblent le vouloir-, pourraient dès aujourd'hui détenir la prépondérance, voire littéralement la domination en Europe ; et tout aussi incontestable qu'ils n'y travaillent pas et ne font pas de plans pour cela. Pour l'instant, ils veulent et souhaitent bien plutôt, même avec une certaine insistance, être absorbés et assimilés dans l'Europe, par l'Europe, ils ont soif d'être enfin fixés, admis, respectés quelque part, et de mettre un terme à leur vie de nomades, au "Juif errant"- ; et l'on devrait être extrêmement attentif à cette tendance et cette inclination (qui exprime peut-être déjà une inflexion des instincts juifs) et se montrer accueillant à son égard: et à cette fin, il serait peut-être utile et juste d'expulser de ce pays les gueulards antisémites. Accueillant de manière prudente, sélective ; à peu près comme le fait la noblesse anglaise. Il va de soi que les types relativement forts, d'ores et déjà fermement trempés de la germanité nouvelle pourraient sans la moindre inquiétude se lier à eux, par exemple l'officier noble de la Marche ; il serait intéressant à plus d'un titre de voir si à l'art héréditaire de commander et d'obéir -pour ces deux choses, le pays que je viens de nommer est aujourd'hui le pays classique- ne pourrait pas s'adjoindre, s'ajouter par élevage le génie de l'argent et de la patience (et avant tout un peu d'esprit et de spiritualité, ce dont manque cruellement le lieu mentionné). Mais il convient d'interrompre ici ma gaie teutomanie et mon discours édifiant: car je touche déjà à mon affaire sérieuse, au "problème européen" tel que je le comprends, à l'élevage d'une caste nouvelle dirigeant l'Europe." (p.231-233, §251)

    "Ce n'est pas une race philosophique -que ces Anglais: Bacon signifie une attaque contre l'esprit philosophique en général, Hobbes, Hume et Locke un abaissement et une diminution de valeur du concept de "philosophe" pour plus d'un siècle. C'est contre Hume que Kant s'est insurgé et élevé ; c'est de Locke que Schelling pouvait dire: "je méprise Locke" ; Hegel et Schopenhauer (avec Goethe) s'accordèrent dans la lutte contre la balourde compréhension mécaniste du monde à la manière anglaise, Hegel et Schopenhauer, ces deux frères ennemis de génie en philosopgie, qui aspirèrent à gagner, chacun de son côté, les pôles opposés de l'esprit allemand, et en cela se firent tort l'un à l'autre comme deux frères seuls se font tort. -Ce dont manque et a toujours manqué l'Angleterre, ce demi-comédien et rhéteur, cet esprit confus et inepte de Carlyle le savait bien, lui qui chercha à cacher sous des grimaces passionnées ce qu'il savait de lui-même: à savoir ce qui manquait à Carlyle- la véritable puissance de l'esprit, la véritable profondeur du regard spirituel, bref la philosophie. - Il est caractéristique d'une telle race non philosophique qu'elle s'agrippe fermement au christianisme: elle a besoin de sa discipline pour se "moraliser" et s'humaniser. L'Anglais, plus sombre, plus sensuel, doué d'une volonté plus forte, et plus brutal que l'Allemand -est par là aussi, étant le plus commun des deux, plus pieux que l'Allemand: il a justement encore plus besoin du christianisme." (p.233-234, §252)

    "Enfin, il ne faut pas oublier, pour ce qui est des Anglais, qu'ils ont déjà causé une fois, par leur caractère profondément moyen, une dépression globale de l'esprit européen: ce que l'on appelle "les idées modernes", ou "les idées du dix-huitième siècle", ou encore "les idées françaises" -donc ce contre quoi l'esprit allemand s'est élevé avec un profond dégoût -, était d'origine anglaise, cela ne fait aucun doute. Les Français n'ont fait que singer et mettre en scène ces idées, ils en ont été les meilleurs soldats aussi, de même, hélas, que leurs premières et leurs plus radicales victimes ; car cette maudite anglomanie des "idées modernes" a fini par rendre l'âme française si mince et si émaciée qu'aujourd'hui, on se rappelle presque avec incrédulité son seizième et son dix-septième siècles, sa force profonde et passionnée, sa noblesse inventive. Il faut toutefois s'agripper à ce principe d'équité historique sans lâcher prise et le défendre contre le moment présent et l'apparence: la noblesse européenne -de sentiment, de goût, de mœurs, bref à tous les sens élevés du terme- est l’œuvre et l'invention de la France, ce qu'il y a de commun en Europe, le plébéisme des idées modernes -celle de l'Angleterre."(p.236, §253)
    -Friedrich Nietzsche, Par-delà bien et mal, traduction Patrick Wotling, Paris, GF Flammarion, 2000 (1886 pour la première édition allemande), 385 pages.


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Ven 7 Sep - 12:05, édité 32 fois
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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 3 Sep - 17:26

    "La France est aujourd'hui encore le siège de la culture la plus spirituelle et la plus raffinée d'Europe et la plus haute école du goût: mais il faut savoir trouver cette "France du goût". Ceux qui en font partie sont bien cachés: -il se peut que ceux en qui elle s'incarne et vit soient en petit nombre, et peut-être en outre ne tiennent-ils pas très solidement debout, étant pour une part des fatalistes, des assombris, des malades, pour une part des délicats et des affectés, de ceux qui ont pour ambition de se cacher. Ils ont tous quelque chose en commun: ils se bouchent les oreilles face à la stupidité déchaînée et aux déclamations tonitruantes du bourgeois démocrate. Et de fait, c'est une France tournée à la stupidité et à la grossièreté qui se pavane aujourd'hui sur le devant de la scène, -elle a récemment célébré, à l'occasion des obsèques de Victor Hugo, une véritable orgie de mauvais goût et simultanément d'auto-admiration. Ils ont encore autre chose en commun: une disposition à se défendre de la germanisation spirituelle -et une incapacité, disposition meilleure encore, à y parvenir ! Peut-être Schopenhauer est-il dès aujourd'hui plus chez lui et mieux acclimaté dans cette France de l'esprit, qui est aussi une France du pessimisme qu'il ne l'a jamais été en Allemagne ; pour ne rien dire de Heinrich Heine, qui s'est depuis longtemps déjà fait chair et sang chez les poètes lyriques les plus subtils et les plus exigeants de Paris, ou de Hegel, qui exerce aujourd'hui par l'intermédiaire de Taine -c'est-à-dire du premier des historiens vivants- une influence presque tyrannique. Et quand à Richard Wagner: plus la musique française apprendra à se façonner conformément aux véritables besoins de l'âme moderne, plus elle "wagnérisera", on peut le prédire, -elle le fait déjà bien assez ! Il y a toujours trois choses que les Français peuvent aujourd'hui encore désigner avec orgueil comme leur héritage et leur bien propre, et comme témoignage persistant d'une vieille supériorité culturelle sur l'Europe malgré toute la germanisation et la plébéisation du goût, volontaires ou involontaires: d'abord l'aptitude aux passions artistiques, à s'adonner à la "forme", pour laquelle on a inventé, entre mille autres, l'expression l'art pour l'art: -la France n'en a pas manqué depuis trois siècles et elle a constamment rendu possible, en vertu de la vénération du "petit nombre", une sorte de musique de chambre en littérature que l'on cherche vainement dans le reste de l'Europe -. La deuxième chose sur laquelle les Français peuvent fonder une supériorité sur l'Europe est leur vieille culture moraliste diversifiée qui fait qu'en moyenne, même chez les petits romanciers de journaux et chez les occasionnels boulevardiers de Paris, on trouve une excitabilité et une curiosité psychologique dont en Allemagne par exemple, on n'a pas idée (pour ne pas parler d'avoir la chose elle-même !). Il manque pour cela aux Allemands quelques siècles d'activité moraliste que la France, ainsi qu'on l'a dit, ne s'est pas épargnés ; qui qualifie pour cette raison les Allemands de "naïfs" maquille une déficience en éloge. (A titre d'opposé de l'inexpérience et de l'innocence allemandes in voluptate psychologica, auxquelles est étroitement apparenté l'ennui que suscite la fréquentation des Allemands, -et à titre d'expression la plus aboutie d'une curiosité et d'un talent d'invention authentiquement français dans ce royaume de frissons délicats, on peut faire valoir Henri Beyle, cet homme remarquable, ce pionnier considérablement en avance, qui traversa son Europe, plusieurs siècles d'âme européenne, sur un tempo napoléonien, en débusquant et découvrant cette âme: -il a fallu deux générations pour le rattraper en quelque manière, pour deviner après coup quelques-unes des énigmes qui le tourmentèrent et le ravirent, ce singulier épicurien et cet homme-point d'interrogations qui fut le dernier grand psychologue de la France-). Il y a encore un troisième titre de supériorité: la nature française renferme une synthèse relativement réussie du Nord et du Sud qui lui fait saisir bien des choses et lui commande d'en faire d'autres qu'un Anglais ne saisira jamais ; son tempérament qui périodiquement penche vers le Sud et s'en détourne, où bouillonne de temps à autre le sang provençal et ligure, le protège de l'effroyable grisaille du Nord, de l'univers conceptuel fantomatique et du sang anémié qui ignorent le soleil, -notre maladie allemande du goût dont on combat actuellement l'excès en se prescrivant avec une ferme résolution le sang et le fer, c'est-à-dire: la "grande politique" [selon Bismarck] (en vertu d'une technique médicale dangereuse qui m'apprend à attendre et attendre sans fin, mais pas encore pour le moment à garder espoir-). Même aujourd'hui, la France sait encore comprendre d'avance et accueillir ces hommes fort rares et rarement assouvis qui sont trop amples pour se satisfaire de quelque patriotardise que ce soit et savent aimer le Sud dans le Nord, le Nord dans le Sud, -pour ces méditerranéens-nés, les "bons Européens". - C'est pour eux que Bizet a composé sa musique, lui, le dernier génie qui ait vu une beauté et une séduction nouvelles, -qui ait découvert un fragment de Sud en musique." (p.236-239, §254)

    "Du fait du clivage maladif que la démence nationaliste à instaurer entre les peuples de l'Europe, du fait également des politiques à la vue basse et à la main leste qui, grâce à elle, occupent aujourd'hui le haut du pavé et ne soupçonnent pas le moins du monde à quel point la politique de désunion qu'ils pratiquent ne peut être, de toute nécessité, qu'une politique d'entracte, -du fait de toutes ces choses et de bien d'autres, aujourd'hui tout à fait inexprimables, on néglige ou réinterprète de manière arbitraire et mensongère les signes les moins équivoques à travers lesquels s'exprime le fait que l'Europe veut devenir une. Pour ce qui est de tous les hommes plus profonds et plus amples de ce siècle, la véritable orientation générale du travail mystérieux de leur âme consista à préparer la voie à cette synthèse nouvelle et à faire advenir par anticipation, à titre expérimental, l'Européen de l'avenir: c'est seulement dans leurs aspects superficiels, ou à leurs heures de plus grande faiblesse, par exemple avec l'âge, qu'ils appartinrent aux "patries", -ils ne firent que se reposer d'eux-mêmes en devenant "patriotes". Je songe à des hommes comme Napoléon, Goethe, Beethoven, Stendhal, Heinrich Heine, Schopenhauer: que l'on ne m'en veuille pas de ranger également parmi eux Richard Wagner." (p.240, §256)

    "Toute élévation du type "homme" fut jusqu'à présent l’œuvre d'une société aristocratique -et il ne cessera d'en être ainsi: en ce qu'elle est une société qui croit à une vaste échelle hiérarchique ainsi qu'à une différence de valeur entre l'homme et l'homme, et qui a besoin de l'esclavage en quelque sens. Sans le pathos de la distance que suscite la différence incarnée des positions, le regard avec lequel la caste dominante considère constamment d'en haut les soumis et les instruments ainsi que l'exercice tout aussi constant de l'obéissance et du commandement, de l'activité consistant à maintenir en bas et à distance, cet autre pathos plus mystérieux ne pourrait absolument pas naître, cette aspiration à un incessant accroissement de distance au sein de l'âme elle-même, l'élaboration d'états toujours plus élevés, plus rares, plus lointains, plus étendus, plus amples, bref justement l'élévation du type "homme", le continuel "dépassement de soi de l'homme", pour prendre une formule morale en un sens supra-moral." (p.245, §257)

    "La corruption, comme expression du fait qu'au sein des instincts, l'anarchie menace, et que la structure fondamentale d'affects qui s'appelle "vie" est ébranlée: la corruption est quelque chose de fondamentalement différent selon la configuration vitale où elle se fait jour. Lorsque, par exemple, une aristocratie comme celle de la France au début de la Révolution se dépouille de ses privilèges avec un dégoût sublime et se sacrifie de ses privilèges avec une débauche de son sentiment moral, on a affaire à de la corruption: -ce ne fut en réalité que le dernier acte de cette corruption séculaire qui l'avait poussée pas à pas à abandonner ses prérogatives de domination et à s'abaisser au rang de fonction de la monarchie (et à finir même par en devenir l'ornement et le costume d'apparat)." (p.246, §258)

    "La vie même est essentiellement appropriation, atteinte, conquête de ce qui est étranger et plus faible, oppression, dureté, imposition de ses formes propres, incorporation et à tout le moins, dans les cas les plus tempérés, exploitation." (p.247, §259)

    "La capacité et le devoir de longue reconnaissance et de longue vengeance -l'un et l'autre uniquement au sein du cercle de ses égaux-, la subtilité dans la rétorsion, le raffinement de l'idée d'amitié, une certaine nécessité d'avoir des ennemis (comme conduits d'évacuation, en quelque sorte, pour les affects d'envie, de passion de l'affrontement, d'arrogance, -pour pouvoir, au fond, être ami comme il convient): autant de caractères typiques de la morale noble, qui, ainsi qu'on l'a indiqué, n'est pas la morale des "idées modernes" [...] L'aspiration à la liberté, l'instinct du bonheur et les raffinements du sentiment de liberté, cela appartient aussi nécessairement en propre à la morale et à la moralité d'esclaves." (p.251-252, §260)

    "On ne peut effacer de l'âme d'un homme ce que ses ancêtres ont fait le plus volontiers et le plus constamment [...] Il est absolument impossible qu'un homme n'ait pas dans le corps les qualités et les préférences de ses parents et de ses aïeux." (p.259, §264)

    "L'égoïsme appartient à l'essence de l'âme noble." (p.260, §265)

    "Il y a des esprits libres et insolents qui aimeraient cacher et nier qu'ils sont des cœurs brisés, orgueilleux et incurables." (p.266, §270)

    "Il y a de bonnes raisons de supposer qu'à certains égards, les dieux dans leur ensemble pourraient se mettre à notre école à nous, hommes." (p.280, §295)
    -Friedrich Nietzsche, Par-delà bien et mal, traduction Patrick Wotling, Paris, GF Flammarion, 2000 (1886 pour la première édition allemande), 385 pages.

    "Il va de soi que je connais tout ce qu'on nomme les souffrances infligées au génie: la méconnaissance, la négligence, la superficialité à tous les degrés, la suspicion, la perfidie: je sais comment certains croient nous faire du bien quand ils essayent de nous mettre dans des situations "plus confortables", de nous faire connaître des gens normaux, des gens "sur qui on peut compter" ; j'ai admiré l'instinct de destruction inconscient que la médiocrité sous toutes ses formes exerce contre nous, en croyant de la meilleure foi du monde qu'elle en a le droit. Dans quelques cas vraiment trop étonnants, j'ai eu recours à un mot qui me console depuis longtemps: c'est -pour parler français- la bêtise humaine, une chose qui au fond m'a toujours plus amusé qu'attristé. Elle fait partie de la grande bouffonnerie dont le spectacle, nous autres, esprits supérieurs, nous attache à la vie. Et si mon regard ne se trompe pas, il y a dans toute activité humaine cent fois plus de bêtise qu'on ne croit. Mais aussi bien, le spectacle de l'hypocrisie, de la profonde et fine et si sûre d'elle-même et en même temps si complètement inconsciente hypocrisie, ayant cours entre tous ces bons gros braves gens, est pour celui qui peut le voir un objet de délectation: et à la différence de la bêtise humaine, c'est ce qu'il y a ici d'inconsciemment malin qui est délectable." (Printemps 1884. 25 [9], p.22-23)

    "Comme jamais et nulle part encore avant nous, des vues nous sont offertes de tous côtés, on n'en voit nulle part la fin. Nous en retirons un sentiment nouveau de l'immensité, mais aussi d'un vide immense: et le génie inventif de tous les hommes supérieurs de ce siècle s'emploie à franchir ce terrible sentiment du désert." (Printemps 1884. 25 [13], p.24)

    "Quand la meilleure époque de la Grèce eut pris fin vinrent les philosophes de la morale: à partir de Socrate, en effet, tous les philosophes grecs sont avant tout et au plus profond d'eux-mêmes des philosophes de la morale. Cela veut dire qu'ils cherchent le bonheur -et il est déjà fâcheux qu'ils aient eu à le chercher ! La philosophie, c'est, à partir de Socrate, cette forme suprême de l'intelligence infaillible dans les questions du bonheur personnel. En ont-ils eux-mêmes profité, au moins ? [...]
    Et Épicure: quelle était sa jouissance à lui sinon la
    cessation de la douleur ? -c'est le bonheur d'un homme souffrant et sans doute malade aussi." (Printemps 1884. 25 [17], p.26)

    "Machiavel a la luminosité de l'Antiquité." (Printemps 1884. 25 [38], p.32)

    "Juger un homme d'après ses intentions ! Ce serait comme si on estimait un artiste non d'après son tableau mais d'après sa vision ! Qui n'a pas tué sa mère, trahi sa femme, si on s'en tient aux pensées !" (Printemps 1884. 25 [119], p.56)

    "Jadis on cherchait dans l'histoire les intentions de Dieu: puis une finalité inconsciente, par exemple dans l'histoire d'un peuple un développement d'idées etc. C'est seulement aujourd'hui par l'étude de l'histoire des animaux qu'on a commencé à se faire une vue plus juste de l'histoire de l'humanité: et la première découverte est l'absence jusqu'ici de tout plan, qu'il s'agisse de l'homme ou d'un peuple." (Printemps 1884. 25 [127], p.59)

    "[L'art] est la force créatrice d'idéal -manifestation visible des espoirs et des vœux les plus intimes." (Printemps 1884. 25 [136], p.62)

    "Les Perses sont les premiers à avoir pensé l'histoire en grand." (Printemps 1884. 25 [148], p.65)

    "Les hommes supérieurs souffrent le plus de l'existence -mais ils ont aussi les plus grandes forces de résistance." (Printemps 1884. 25 [157], p.67)

    "Premier principe: il n'y a pas de Dieu. Il est aussi bien réfuté qu'une chose peut l'être. Il faut se réfugier dans l' "incompréhensible" pour imposer la thèse de son existence. Par conséquent c'est désormais un mensonge ou une faiblesse que de croire en Dieu." (Printemps 1884. 25 [157], p.96)

    "Homère est pour moi la plus grande victoire sur le Christianisme et les cultures chrétiennes." (Printemps 1884. 25 [293], p.101)

    "Il faut ressentir le mensonge de l'Église, pas seulement sa non-vérité: répandre les lumières dans le peuple, assez pour que les prêtres aient tous mauvaise conscience à devenir prêtres.
    Il faut faire la même chose avec l'Etat. C'est la TACHE de l'AUFKLARUNG de montrer aux princes et aux hommes d'Etat que toutes leurs allures sont un mensonge prémédité, leur ôter leur bonne conscience." (Printemps 1884. 25 [294], p.101-102)

    "La nouvelle Aufklärung. Contre les Églises et les prêtres
    contre les hommes d'Etat
    contre les bons coeurs, les compatissants
    ." (Printemps 1884. 25 [296], p.102)

    ""Non-égoïste" n'est absolument pas possible." (Printemps 1884. 25 [309], p.107)

    "Tous les jugements esthétiques contiennent des options morales." (Printemps 1884. 25 [320], p.110)

    "On parle si sottement de l'orgueil -et le Christianisme a même fait en sorte qu'on l'éprouve comme un péché ! En réalité: celui qui exige et obtient de lui de grandes choses, celui-là doit se sentir très loin de ceux qui ne font pas comme lui- cette distance est interprétée par eux comme "opinion avantageuse de soi": mais lui ne la connaît que sous la forme continue du travail, de la guerre, de la victoire, jour et nuit: de tout cela les autres ne savent rien !" (Printemps 1884. 25 [350], p.120-121)

    "La simplicité dans la vie, l'habillement, l'habitat, la nourriture est en même temps le signe du goût suprême: les natures les plus élevées ont besoin du meilleur, de là leur simplicité !
    Les gens portés sur le confort et le luxe, et de même, ceux qui aiment le faste, sont loin d'être aussi indépendanys: c'est qu'ils ne trouvent pas non plus en eux-mêmes une compagnie qui leur suffise
    ." (Printemps 1884. 25 [353], p.121)

    "La condamnation du corps est typique du mélange raté, et de même la condamnation de la vie: signe auquel on reconnaît les vaincus." (Printemps 1884. 25 [385], p.129)

    "Par le haschisch et par les rêves on sait que la vitesse des processus mentaux est énorme. Manifestement la plus grande partie nous en est épargnée, nous n'en prenons pas conscience." (Printemps 1884. 25 [401], p.133)

    "Avec la fin de sa vie R[ichard] W[agner] s'est rayé lui-même: il a fait l'aveu involontaire qu'il désespérait et qu'il se prosternait devant le Christianisme." (Printemps 1884. 25 [416], p.138)

    "La hiérarchie s'est établie par la victoire du plus fort et l'impossibilité pour le plus fort de se passer du plus faible comme pour le plus faible du plus fort -c'est là que prennent naissance des fonctions séparées." (Printemps 1884. 25 [430], p.143)

    "Nous pouvons considérer tout ce qu'il faut faire pour conserver l'organisme comme une "exigence morale"." (Printemps 1884. 25 [432], p.143)

    "On devrait tout de même respecter cette morale INCARNÉE de la conservation de soi ! Elle est de loin le plus fin système de la morale !
    La moralité
    effective de l'homme dans la vie de son corps est cent fois plus grande et plus fine que toute moralisation relevant du concept ne l'a jamais été. [...]
    [L'activité de juger] se déploie réellement avec plus bien de variété et de finesse dans l'organisme -le jugement moral n'en est qu'un prolongement, l'acte final.
    " (Printemps 1884. 25 [437], p.145-146)

    "Nous voulons tenir fermement à nos sens et à la foi que nous avons en eux -et les penser jusqu'au bout ! L'hostilité aux sens que la philosophie a montré jusqu'ici, comme le plus grand contresens commis par l'homme." (Printemps 1884. 25 [437], p.146)

    "Pourquoi est-ce l'éthique qui est restée le plus en arrière ? Car enfin, les plus récents systèmes célèbres sont encore des naïvetés ! De même les Grecs !" (Printemps 1884. 25 [441], p.147)

    ""Bon" et "méchant" ont leur fondement dans l'égoïsme." (Printemps 1884. 25 [495], p.162)

    "Il faut nier l'être." (Printemps 1884. 25 [513], p.166)

    "[Le christianisme] finit même par gâter jusqu'à la figure de l'artiste: il fait passer sur Raphaël l'hypocrisie des timides." (Été 1884. 26 [513], p.166)

    "Les passions aussi demandent à être éduquées, élevées, l'amour aussi bien que le goût de la domination et l'égoïsme." (Été 1884. 26 [59], p.187)

    "Le destin de l'humanité tient à la réussite de son plus haut modèle. - J'ai depuis mon plus jeune âge réfléchi aux conditions d'existence du sage ; et je ne tairai pas ma joyeuse conviction qu'il est aujourd'hui en Europe de nouveau possible -peut-être seulement pour une brève période." (Été-automne 1884. 26 [75], p.192)

    "Nos plus grands efforts d'attention et de prudence font eux-mêmes partie du fatum de toutes choses ; et chaque sottise également. Celui qui se terre pour ne pas voir cette idée est, à sa façon, fatum comme le reste. Il n'y a pas de refuge contre la pensée de la nécessité." (Été-automne 1884. 26 [82], p.193)

    "Comme la haine, le penchant, le désir, la colère, le besoin de dominer etc. sont encore là, on peut supposer qu'ils ont leurs fonctions de conservation. Et "l'homme bon" -sans les puissants affects de la haine, de l'indignation, du dégoût, sans l'hostilité, est un phénomène de dégénérescence ou une illusion qu'on se donne." (Été-automne 1884. 26 [95], p.198-199)

    "Avant tout: à quel signe reconnaît-on que quelqu'un est bon ou méchant ? Est ce un comportement en soi ? Ou à l’égard des autres ?" (Été-automne 1884. 26 [110], p.203)
    -Friedrich Nietzsche, Œuvres philosophiques complètes, X, Fragments posthumes. Printemps-automne 1884, Gallimard, NRF, 1982, 386 pages.



    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Ven 7 Sep - 19:02, édité 12 fois


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 28 Oct - 10:31

    "Je vous en conjure, mes frères, restez fidèles à la terre et ne croyez pas ceux qui vous parlent d'espérances supraterrestres ! Ce sont des empoisonneurs qu'ils le sachent ou non." (p.22)

    "Sur mon honneur, ami, répondit Zarathoustra, cela n'existe pas, ce dont tu parles: il n'existe ni diable, ni enfer." (p.29)

    "Je veux apprendre aux hommes le sens de leur existence: qui est le surhumain, la foudre issue du sombre nuage humain." (p.30)

    "En détourner beaucoup du troupeau, -c'est à cette fin que je suis venu. Que la foule et le troupeau soient en colère contre moi: ce que veut Zarathoustra, c'est que les bergers l'appellent brigand." (p.32-33)

    "Il y eut toujours une foule de malades parmi ceux qui rêvent et désirent Dieu ; ivres de colères ils haïssent celui qui accède à la connaissance, ils haïssent avec fureur la plus jeune de toutes les vertus, qui se nomme: probité.
    Ils ne cessent de regarder en arrière vers des temps obscurs: alors, certes, illusion et foi étaient autre chose ; le délire de la raison rendait semblable au dieu, et le doute était péché.
    Je les connais par trop bien ceux-là, semblables à Dieu: ils veulent qu'on croie en eux, ils veulent que le doute soit péché. Je ne sais trop bien, aussi, ce en quoi ils croient le plus.
    En vérité, ce n'est pas aux mondes de l'au-delà ni aux gouttes de sang rédemptrices qu'ils croient: mais c'est au corps qu'eux aussi croient le plus, et leur propre corps ils le considèrent comme leur chose.
    Mais il leur paraît un objet malade: et volontiers ils sortiraient de leur propre peau. C'est pourquoi ils écoutent les prédicateurs de la mort et c'est pourquoi eux-mêmes se font prédicateurs des mondes de l'au-delà
    ." (p.47-48)

    "Que tout un chacun ait le droit d'apprendre à lire, voilà qui à la longue va gâter non seulement l'écriture mais aussi la pensée." (p.55)

    "La guerre et le courage ont fait plus de grandes choses que l'amour du prochain." (p.63)

    "L'Etat, qu'est-ce que c'est ? Allons ! Maintenant ouvrez vos oreilles, car je vais vous dire ce que j'ai à vous dire de la mort des peuples.
    L'Etat c'est ainsi que s'appelle le plus froid des monstres froids et il ment froidement, et le mensonge que voici sort de sa bouche: "Moi, l'Etat, je suis le peuple."
    C'est un mensonge ! Des créateurs, ce furent ceux qui créèrent les peuples et qui accrochèrent une foi et un amour au-dessus d'eux: c'est ainsi qu'ils servirent la vie.
    Des destructeurs sont ceux qui tendent des pièges pour des multitudes et les appellent l'Etat: ils suspendent au-dessus d'eux un glaive et cent appétits.
    Là où le peuple existe encore, il ne comprend pas l'Etat et il le hait comme un mauvais œil et comme un péché contre les coutumes et les droits.
    Je vous donne le signe que voici: chaque peuple parle sa langue quand au bien et au mal: le voisin ne la comprend pas. Sa langue, il se l'est inventée dans les coutumes et le droit.
    Mais l'Etat, lui, ment dans tous les idiomes du bien et du mal ; et quoi qu'il dise, il ment -et ce qu'il possède, il l'a volé.
    Tout est faux en lui ; il mord avec des dents volées, lui qui mord si volontiers. Fausses sont même ses entrailles.
    Confusion des langues du bien et mal: ce signe, je vous le donne comme signe de l'Etat. A la vérité, c'est la volonté de mort qu'indique ce signe ! En vérité, il appelle les prédicateurs de la mort.
    Il naît beaucoup trop d'humains: pour ceux qui sont en trop, on a inventé l'Etat !
    Regardez donc comme il les attire, ces trop-nombreux ! Comme il les ingurgite, et mâche et remâche !
    "Sur terre il n'est rien de plus grand que moi: je suis le doigt qui crée l'ordre, le doigt de Dieu", voilà ce que hurle le monstre. Et ce ne sont pas seulement ceux qui ont les oreilles longues et la vue courte qui tombent à genoux !
    Hélas, en vous aussi, ô grandes âmes, il susurre ses sombres mensonges ! Hélas, il devine les cœurs riches qui aiment à se dépenser !
    Oui, vous aussi il vous devine, vous, vainqueurs du dieu ancien ! Vous vous êtes fatigués au combat et maintenant votre fatigue, de plus, sert à la nouvelle idole.
    Elle aimerait disposer autour d'elle héros et hommes d'honneur, la nouvelle idole. Il aime à se chauffer au soleil des bonnes consciences -ce monstre froid !
    Elle veut tout
    vous donner pourvu que vous l'adoriez, la nouvelle idole: aussi achète-t-elle l'éclat de vos vertus et le fier regard de vos yeux !
    Elle veut se servir de vous pour appâter ceux qui sont en surnombre ! Oui, il est vrai, on a fait là une trouvaille d'une diabolique habileté: un cheval de mort, tout cliquetant des oripeaux d'honneurs divins.
    Oui, l'on a inventé là une mort pour les multitudes, une mort qui se vante d'être la vie: en vérité, un fier service rendu à tous les prédicateurs de mort !
    J'appelle Etat le lieu où sont tous ceux qui boivent du poison, qu'ils soient bons ou mauvais ; Etat, l'endroit où ils se perdent tous, les bons et les méchants ; Etat, le lieu où le lent suicide de tous s'appelle - "la vie".
    Regardez-les-moi, ces superflus, ils volent les œuvres des inventeurs et les trésors des sages: leur vol, ils l'appellent culture -et tout leur devient maladie et revers !
    Regardez-les-moi, ces superflus ! Toujours ils sont malades, ils vomissent leur bile et c'est ce qu'ils appellent leurs journaux. Ils s'entre-dévorent et ne sont pas même capables de se digérer.
    Regardez-les-moi donc, ces superflus ! Ils acquièrent des richesses et en deviennent plus pauvres. Ils veulent la puissance et avant tout le levier de la puissance, ils veulent beaucoup d'argent, ces impuissants !
    Regardez-les grimper, ces singes agiles ! Ils grimpent les uns par-dessus les autres et ainsi s'entraînent dans la boue et l'abîme.
    Tous, ils veulent accéder au trône: c'est leur folie -comme si le bonheur était assis sur le trône ! C'est souvent la boue qui est sur le trône -et souvent aussi le trône est sur la boue.
    Tous, ils m'apparaissent des fous, des singes qui grimpent, des surexcités. Leur idole sent mauvais, ce monstre froid: tous autant qu'ils sont, ils sentent mauvais, ces idolâtres.
    Mes frères, voulez-vous donc étouffer dans les émanations de leurs gueules et de leurs appétits ? Brisez plutôt les fenêtres et sautez dehors, à l'air libre.
    Écartez-vous donc de la mauvaise odeur. Fuyez l'idolâtrie des superflus !
    Écartez-vous donc de la mauvaise odeur ! Fuyez donc les vapeurs de ces sacrifices humains !
    Pour de grandes âmes, la terre est encore à leur disposition. Bien des endroits sont encore vides pour que viennent s'y établir les ermites, seuls ou à deux ; l'odeur de mers tranquilles les entoure.
    Une vie libre est encore ouverte aux grandes âmes. En vérité, celui qui possède peu est d'autant moins possédé: louée soit la petite pauvreté.
    Là où cesse l'Etat, c'est là que commence l'homme, celui qui n'est pas superflu: là commence le chant de ce qui est nécessaire, la mélodie unique et irremplaçable.
    Là où cesse l'Etat, -regardez donc, mes frères ! Ne les voyez-vous pas, l'arc-en-ciel et les ponts du surhumain ?"

    Ainsi parlait Zarathoustra
    ." (p.65-69)

    "Le peuple comprend bien peu ce qui est grand, c'est-à-dire: ce qui est créateur, mais il a un flair pour tous les metteurs en scène et pour tous les comédiens des grandes causes.
    C'est autour des inventeurs de valeurs nouvelles que tourne le monde, -il tourne de façon invisible. Mais la foule et la gloire tournent autour des comédiens: tel est le cours du monde
    ." (p.69)

    "C'est à l'écart du marché et de la gloire que se passe tout ce qui est grand: c'est à l'écart de la place du marché et de la gloire qu'ont, de tout temps, habité les inventeurs de valeurs nouvelles." (p.70)

    "Tu ne peux t'habiller assez bien pour ton ami: car tu dois être pour lui une flèche et un désir vers le surhumain. [...]
    Est-tu pour ton ami, air pur, solitude et pain et médicament ? Il en est qui ne peuvent se libérer de leurs propres chaînes et pourtant ils sont des libérateurs pour leurs amis.
    " (p.75)

    "En vérité, les hommes se sont donné tout leur bien et leur mal.
    En vérité, ils ne le prirent pas, ils ne le trouvèrent pas, ils ne le reçurent pas comme une voix tombée du ciel. Ce n'est que l'homme qui a donné une valeur aux choses, afin de se conserver, -c'est lui qui a donné aux choses leur sens, un sens d'humain. C'est pourquoi il se nomme "l'humain", c'est-à-dire, celui qui évalue
    ." (p.77-78)

    "Tout, dans la femme, est énigme, et tout dans la femme a une solution: elle s'appelle grossesse.
    L'homme pour la femme est un moyen: le but, c'est toujours l'enfant. Mais qu'est la femme pour l'homme ?
    L'homme véritable veut deux choses: le danger et le jeu. C'est pourquoi il veut la femme comme le jouet le plus dangereux.
    Il faut que l'homme soit éduqué pour la guerre et la femme pour le repos du guerrier: tout le reste est sottise
    ." (p.85)

    "Il existe mille chemins qui n'ont encore jamais été empruntés, mille santés, mille îles secrètes de la vie. L'homme et la terre de l'homme ne sont toujours pas épuisés et toujours pas découverts.
    Veillez et écoutez, vous les solitaires ! Il vient de l'avenir des souffles de vent aux secrets battements d'ailes et, pour qui a l'ouïe fine, il y a de bonnes nouvelles
    ." (p.98)

    "On paie mal un maître en ne restant toujours que l'élève." (p.99)

    "Créer, -voilà la grande délivrance de la souffrance, voilà ce qui rend la vie légère. Mais pour qu'existe celui qui créé il faut beaucoup de souffrance et de métamorphose. [...]
    Vouloir libère: telle est la véritable leçon de la volonté et de la liberté, -c'est elle que Zarathoustra vous enseigne.
    Ne-plus-vouloir et ne-plus-jauger et ne-plus-créer, que cette grande lassitude-là reste à tout jamais loin de moi ! [...]
    Cette volonté m'attira loin de Dieu et des dieux ; qu'y aurait-il donc à créer s'il y avait des dieux ?
    " (p.108)

    "Je vous parle donc par paraboles, qui vous feront tournoyer l'âme, prédicateurs de l'égalité que vous êtes ! Vous n'êtes que des tarentules et, en secret, vous êtes assoiffés de vengeance. [...]
    Vous, prédicateurs de l'égalité, la folie tyrannique de l'impuissance réclame à cor et à cri chez vous l' "égalité": vos plus secrètes convoitises de tyrannie s'emmitouflent donc de paroles de vertu.
    " (p.123)

    "Je ne veux pas qu'on me mêle à ces prêcheurs de l'égalité et que l'on me confonde avec eux. Car c'est ainsi que la justice me parle à moi: "Les hommes ne sont pas égaux".
    Et il ne faut pas non plus qu'ils le deviennent
    ." (p.125)

    "Celui qui est haï du peuple comme un loup l'est des chiens: c'est l'esprit libre, l'ennemi des liens, celui qui ne vénère pas, celui qui habite les forêts. [...]
    J'appelle véridique, celui qui s'en va dans des déserts d'où Dieu est absent et qui a brisé son cœur vénérateur. [...]
    Mais sa soif ne parvient pas à le convaincre de devenir comme ces satisfaits par le bien-être: car là où il y a des oasis, il y a aussi des idoles
    ." (p.127)

    "Oui, il y a en moi quelque chose d'invulnérable, que rien ne saurait recouvrir, quelque chose qui fait éclater les rochers: cela a pour nom ma volonté, quelque chose qui marche en silence et immuable à travers les années." (p.138)

    "Où j'ai trouvé du vivant, j'ai trouvé de la volonté de puissance ; et même dans la volonté du servant je trouvais la volonté de devenir maître.
    Que ce qui est plus faible serve ce qui est fort, ce qui l'en persuade c'est sa volonté d'être à son tour le maître de ce qui est plus faible encore: c'est le seul plaisir auquel il ne veuille pas renoncer.
    " (p.141)

    "Ce n'est que là où est de la vie qu'est aussi la volonté: mais non volonté de vie, mais, -tel est mon enseignement, -volonté de puissance !
    Pour le vivant bien des choses comptent plus que la vie elle-même ; mais ce qui parle dans cette estimation, c'est la volonté de puissance ! [...]
    En vérité, je vous le dis, du bien et du mal qui seraient impérissables, -cela n'existe pas ! Ils sont contraints de se surmonter, de se surpasser sans cesse eux-mêmes
    ." (p.142)

    "La grâce fait partie de la générosité d'âme de ceux qui ont l'esprit tourné vers les grandes choses." (p.144-145)

    "Où y-a-t-il beauté ? Là où il me faut vouloir avec toute ma volonté ; là où je veux aimer et sombrer pour qu'une image ne reste pas seulement une image." (p.150)

    "Mais voici le conseil que je donne aux rois, aux Églises et à tout ce qui est affaibli par l'âge et la vertu, -laissez-vous donc renverser ! Pour que vous reveniez à la vie et que la vertu vous revienne !" (p.160-161)
    -Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra. Un livre pour tous et pour personne, Première Partie, "De la nouvelle idole", trad. Georges-Arthur Goldschmidt, Librairie générale française, coll. Le Livre de poche classique, 1983, 410 pages.



    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Sam 14 Juil - 22:54, édité 9 fois


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Johnathan R. Razorback
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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 18 Déc - 17:16

    http://archives.skafka.net/alice69/doc/nietzsche_etatchezlesGrecs.htm

    "Pour que l’art puisse se développer sur un terrain fertile, vaste et profond, l’immense majorité doit être soumise à l’esclavage et à une vie de contrainte au service de la minorité et bien au-delà des besoins limités de sa propre existence. Elle doit à ses dépends et par son sur-travail dispenser cette classe privilégiée de la lutte pour l’existence afin que cette dernière puisse alors produire et satisfaire un nouveau monde de besoins.

    Nous ne pouvons par conséquent que tomber d’accord pour avancer cette vérité cruelle à entendre :
    l’esclavage appartient à l’essence d’une civilisation ; vérité qui ne laisse à vrai dire subsister aucun doute quant à la valeur absolue de l’existence. C’est elle le vautour qui ronge le foi du pionnier prométhéen de la civilisation. La misère des hommes qui vivent péniblement doit être encore accrue pour permettre à un nombre restreint d’olympiens de produire le monde de l’art. Voilà d’où provient ce ressentiment qu’ont entretenu de tout temps les communistes et les socialistes, ainsi que leurs pâles rejetons, la blanche race des « libéraux », à l’encontre des arts, mais aussi à l’encontre de l’Antiquité classique. Si la civilisation était réellement laissée au gré d’un peuple, si d’inexorables puissances n’y régnaient qui soient à l’individu lois et limites, on verrait alors le mépris de la civilisation, la glorification de la pauvreté d’esprit, la destruction iconoclaste des exigences artistiques, ce serait bien plus qu’une insurrection des masses opprimées contre quelques frelons oisifs : ce serait un cri de compassion qui renverserait les murs de la civilisation ; l’instinct de justice, le besoin d’égalité dans la souffrance submergeraient toutes les autres représentations. Une compassion débordante a parfois ici et là, pour de brèves périodes, rompu effectivement toutes les digues élevées par la vie civilisée. Un arc-en-ciel d’amour compatissant et de paix est apparu à l’aube du christianisme et sous ses rayons naquit son plus beau fruit : l’Evangile selon Saint-Jean. Mais d’autres exemples montrent que de puissantes religions figent un degré déterminé de civilisation sur de longues périodes et fauchent impitoyablement tout ce qui est encore vigoureux et veut continuer de croître. N’oublions pas en effet que cette même cruauté que nous avons rencontrée au principe de toute civilisation appartient aussi à l’essence de toute religion puissante et surtout à la nature même du pouvoir qui est toujours mauvais ; aussi comprenons-nous également qu’une civilisation détruise la forteresse trop arrogante des prétentions religieuses au cri de liberté ou du moins de justice. Ce qui veut vivre c’est-à-dire ce qui ne peut vivre dans cette effroyable situation, est, au fondement de son essence, le reflet de la souffrance et de la contradiction originelles, et ne peut apparaître à nos yeux — instruments de mesure du monde et de l’univers — que comme l’insatiable avidité d’exister et l’éternel contradiction dans la forme du temps, et par suite comme devenir. Chaque instant dévore le précédent, chaque naissance est la mort d’êtres innombrables. La procréation, la vie et le meurtre sont une seule et même chose. Voilà pourquoi nous pouvons aussi comparer la glorieuse civilisation au vainqueur blessé et sanglant qui dans le cortège de son triomphe traîne avec lui en esclaves les vaincus enchaînés à son char : comme si une puissance lénifiante les avait aveuglés au point que, déjà presque broyés par les roues du char, ils continuent néanmoins à crier : « Dignité du travail ! » « Dignité de l’homme ! ». La brillante civilisation, comme Cléopâtre, continue à jeter les perles les plus inestimables dans sa coupe d’or : ces perles sont les larmes de compassion versées sur les esclaves et leur misère. Les gigantesques crises sociales proviennent de l’amollissement de l’homme moderne et non pas de la miséricorde véritable et profonde pour cette misère, et s’il devait s’avérer que les Grecs ont péris à cause de l’esclavage, il est bien plus certain que c’est du manque d’esclavage que nous périrons : esclavage qui n’a jamais paru choquant et encore moins répréhensible aux premiers chrétiens et aux Germains."

    "L’homme qui peut réfléchir sans mélancolie sur la configuration de notre société et qui a appris à la comprendre comme l’enfantement douloureux et continuel de ces libres représentants de la civilisation au service desquels tous les autres doivent s’épuiser — cet homme-là sans doute ne sera plus trompé par l’éclat mensonger dont les modernes ont voilé l’origine et la signification de l’Etat. Que signifie en effet pour nous l’Etat, sinon l’instrument par lequel le processus social précédemment décrit est mis en marche et reçoit la garantie d’une continuité ininterrompue. Quelle que soit, chez l’individu, la puissance de son instinct de sociabilité, seule la poigne de fer de l’Etat peut contraindre les plus grandes masses à se fondre de sorte que se produise alors nécessairement cette séparation chimique de la société qu’accompagne sa nouvelle structure pyramidale. Mais d’où surgit cette soudaine puissance de l’Etat dont le but dépasse de loin la compréhension et l’égoïsme de chacun ? Comment est né l’esclave, taupe aveugle de la civilisation ? Les Grecs nous l’ont révélé à travers l’instinct qu’ils avaient du droit des gens qui même à l’apogée de leur moralité et de leur humanité n’a pas cessé de proclamer de sa voix d’airain des maximes comme celles-ci : « Au vainqueur appartient le vaincu avec femme et enfant, corps et biens », « La force donne le premier droit » et « Il n’y a pas de droit qui, en son principe, ne soit abus, usurpation, violence. »

    Nous voyons là de nouveau avec quelle impitoyable opiniâtreté la nature s’est forgé — pour parvenir à la société — le cruel instrument qu’est l’Etat, c’est-à-dire ce conquérant à la main de fer qui n’est rien d’autre que l’objectivation de l’instinct que nous venons de décrire. Si l’on considère la grandeur et la puissance illimitées de tels conquérants, on devine qu’ils ne sont que les instruments d’un dessein qui se révèle à travers eux et pourtant se dissimule à leurs propres yeux. Tout comme si une volonté magique émanait d’eux, des forces plus faibles s’y rallient avec une mystérieuse rapidité et, devant le déferlement soudain de ces avalanches de violence et sous le charme de ce noyau créateur, elles se métamorphosent miraculeusement en une affinité inconnue jusqu’alors.

    On s’aperçoit alors combien ceux qui viennent d’être asservis se préoccupent peu de l’effroyable origine de l’Etat : il n’y a au fond aucune espèce d’événement sur lequel l’histoire nous renseigne plus mal que sur l’apparition de ces usurpations soudaines, violentes et sanglantes, qui, sur un point au moins, restent inexpliquées. Bien plus, face au caractère magique de la formation de l’Etat, les cœurs s’enflamment involontairement, pressentant une intention profonde et invisible là où l’entendement calculateur n’est capable de voir qu’une addition de forces ; aujourd’hui, l’Etat est considéré avec la même ferveur comme le but et la fin suprême des sacrifices et obligations de chaque individu. Tout cela exprime la formidable nécessité de l’Etat ; sans lui, la nature ne saurait parvenir, par le biais de la société, à sa libération dans l’éclat et le rayonnement du génie. De quelles connaissances le désir instinctif de l’Etat ne triomphe-t-il pas ! Nous devrions pourtant songer qu’un être qui a perçu le secret de la genèse de l’Etat n’aurait plus dès lors qu’à chercher, rempli d’horreur, son salut dans l’exil. Où ne voit-on pas les monuments commémoratifs de sa naissance : pays ravagés, villes détruites, hommes devenus sauvages, haines nationales dévastatrices ! L’Etat, né dans l’ignominie, source jamais tarie de tourments pour la plupart des hommes, brandon qui périodiquement ne cesse de dévorer le genre humain, et pourtant voix aux accents de laquelle nous nous oublions, cri de guerre qui a exalté d’innombrables actions de véritable héroïsme, objet peut-être le plus élevé, le plus digne de respect pour la masse aveugle et égoïste qui ne porte sur son visage qu’aux époques monstrueuses de l’histoire politique l’étrange expression de la grandeur !
    "

    "Conception du monde libérale et optimiste dont la doctrine remonte à la philosophie des Lumières et à la Révolution française, c’est-à-dire à une philosophie non métaphysique, purement plate et latine, absolument non germanique. Je ne peux pas m’empêcher de voir avant tout dans le mouvement actuellement dominant des nationalités et dans l’extension du suffrage universel qui l’accompagne, les effets de la peur de la guerre et, à l’arrière-plan de ces mouvements, d’apercevoir les vrais poltrons, les ermites de la finance, véritablement apatrides et cosmopolites, qui par manque d’instinct de l’Etat ont appris à faire de la politique l’instrument de la Bourse et à utiliser abusivement l’appareil étatique et la société comme moyens de s’enrichir. Contre cette déviation — redoutable de ce point de vue — de l’instinct d’Etat en instinct financier, il n’y a d’autre parade que la guerre et encore la guerre. Dans l’excitation guerrière, il apparaît à tout le moins évident que l’Etat n’est pas fondé sur la peur du démon de la guerre comme une institution qui protégerait les intérêts égoïstes des individus ; en revanche, dans l’amour du prince et de la patrie, l’Etat tire de lui-même un élan éthique qui révèle une destination bien plus élevée. Si donc je tiens pour dangereuse cette caractéristique de la situation politique actuelle qu’est l’utilisation de la pensée révolutionnaire au service d’une aristocratie d’argent égoïste et dénuée du sens de l’Etat, si du même coup, je comprends l’immense extension de l’optimisme libéral comme le résultat de l’économie moderne tombée en d’étranges mains et si j’examine tous les malheurs sociaux y compris la nécessaire décadence des arts — qu’elle naisse de ces maux ou qu’elle croisse avec eux — on ne pourra nullement me tenir rigueur d’entonner à cette occasion un péan en l’honneur de la guerre. Son arc d’argent rend un son effroyable : Apollon surgit soudain comme la nuit, et c’est pourtant lui le vrai dieu de la consécration et de la purification de l’Etat. Comme il est écrit au début de l’Iliade, c’est contre les mulets et les chiens qu’il décoche son premier trait. Puis ce sont les hommes qu’il transperce et partout flambent les cadavres sur les bûchers. Que donc cela soit dit : la guerre est aussi nécessaire à l’Etat que l’esclave à la société. Et qui pourrait vraiment se dérober à de telles réflexions s’il s’interroge honnêtement sur les fondements de la perfection inégalée de l’art grec ?"

    "L’ « homme en soi », l’homme en général n’a dignité ni droits ni devoirs. Il ne peut justifier son existence que comme un être déterminé de façon absolue à servir des buts dont il n’est pas conscient."

    "Que Platon n’ait pas placé le génie — dans son acception universelle — au sommet de sa cité parfaite mais seulement le génie de la sagesse et du savoir, qu’il ait surtout exclu de son Etat le génie artistique, c’est là une dure conséquence du jugement socratique sur l’art, jugement que Platon avait fait sien non sans avoir lutté avec lui-même. Cette lacune superficielle et presque contingente ne doit pas nous empêcher de reconnaître, dans la conception d’ensemble de l’Etat platonicien, le hiéroglyphe extraordinaire d’une doctrine ésotérique sur la relation entre l’Etat et le génie, doctrine profonde et qui restera toujours à déchiffrer."
    -Friedrich Nietzsche, L'Etat chez les Grecs, In Cinq préfaces à cinq livres qui n’ont pas été écrits, Opc, Ecrits posthumes, 1870-1873, tome 1**, nrf, Gallimard, 1975, Traduction de Michel Haar et Marc B. De Launay.

    https://fr.wikisource.org/wiki/La_G%C3%A9n%C3%A9alogie_de_la_morale

    "L’ « État » primitif a dû entrer en scène avec tout le caractère d’une effroyable tyrannie, d’un rouage meurtrier et impitoyable, et continuer à se manifester ainsi, jusqu’à ce qu’enfin une telle matière brute d’un peuple encore plongé dans l’animalité soit non seulement pétrie et rendue maniable, mais encore façonnée. J’ai employé le mot « État » : il est aisé de concevoir ce que j’entends par là — une horde quelconque de blondes bêtes de proie, une race de conquérants et de maîtres qui, avec son organisation guerrière doublée de la force d’organiser, laisse, sans scrupules, tomber ses formidables griffes sur une population peut-être infiniment supérieure en nombre, mais encore inorganique et errante. Telle est bien l’origine de l’ « État » sur la terre : je pense qu’on a fait justice de cette rêverie qui faisait remonter cette origine à un « contrat ». Celui qui sait commander, celui dont la nature a fait un « maître », celui qui se montre puissant dans son œuvre et dans son geste — qu’importe à celui-là les traités ! Avec de tels éléments on ne peut pas compter, ils arrivent comme la destinée, sans cause, sans raison, sans égard, sans prétexte, ils sont là avec la rapidité de l’éclair, trop terribles, trop soudains, trop convaincants, trop « autres » pour être même un objet de haine. Leur œuvre consiste à créer instinctivement des formes, à frapper des empreintes, ils sont les artistes les plus involontaires et les plus inconscients qui soient : — là où ils apparaissent, en peu de temps il y a quelque chose de neuf, un rouage souverain qui est vivant, où chaque partie et chaque fonction est délimitée et déterminée, où rien ne trouve place qui n’ait d’abord sa « signification » par rapport à l’ensemble. Ils ne savent pas, ces organisateurs de naissance, ce que c’est que la faute, la responsabilité, la déférence ; en eux règne cet effrayant égoïsme de l’artiste au regard d’airain, et qui se sait justifié d’avance dans son « œuvre », en toute éternité, comme la mère dans son enfant. Ce n’est point chez eux, on le devine, qu’a germé la mauvaise conscience, — mais sans eux elle n’aurait point levé, cette plante horrible, elle n’existerait pas, si, sous le choc de leurs coups de marteau, de leur tyrannie d’artistes, une prodigieuse quantité de liberté n’avait disparu du monde, ou du moins disparu à tous les yeux, contrainte de passer à l’état latent. Cet instinct de liberté rendu latent par la force, resserré, refoulé, rentré à l’intérieur, ne trouvant plus dès lors qu’à s’exercer et à s’épancher en lui-même, cet instinct, rien que cet instinct — nous l’avons déjà compris — fut au début la mauvaise conscience." (p.140-142)
    -Friedrich Nietzsche, La Généalogie de la Morale. Un écrit polémique, Deuxième Dissertation: La « faute », la « mauvaise conscience », et ce qui leur ressemble, in Œuvres complètes de Frédéric Nietzsche, vol. 11, Mercure de France, 1900, Traduction par Henri Albert.




    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Sam 1 Sep - 17:49, édité 3 fois


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 18 Déc - 17:18

    https://fr.wikisource.org/wiki/De_l%E2%80%99utilit%C3%A9_et_de_l%E2%80%99inconv%C3%A9nient_des_%C3%A9tudes_historiques_pour_la_vie

    "Celui qui ne sait pas se reposer sur le seuil du moment, oubliant tout le passé, celui qui ne sait pas se dresser, comme le génie de la victoire, sans vertige et sans crainte, ne saura jamais ce que c’est que le bonheur, et, ce qui pis est, il ne fera jamais rien qui puisse rendre heureux les autres. Imaginez l’exemple le plus complet : un homme qui serait absolument dépourvu de la faculté d’oublier et qui serait condamné à voir, en toute chose, le devenir. Un tel homme ne croirait plus à son propre être, ne croirait plus en lui-même. Il verrait toutes choses se dérouler en une série de points mouvants, il se perdrait dans cette mer du devenir. En véritable élève d’Héraclite il finirait par ne plus oser lever un doigt. Toute action exige l’oubli, comme tout organisme a besoin, non seulement de lumière, mais encore d’obscurité. Un homme qui voudrait ne sentir que d’une façon purement historique ressemblerait à quelqu’un que l’on aurait forcé de se priver de sommeil, ou bien à un animal qui serait condamné à ruminer sans cesse les mêmes aliments. Il est donc possible de vivre sans presque se souvenir, de vivre même heureux, à l’exemple de l’animal, mais il est absolument impossible de vivre sans oublier. Si je devais m’exprimer, sur ce sujet, d’une façon plus simple encore, je dirais : il y a un degré d’insomnie, de rumination, de sens historique qui nuit à l’être vivant et finit par l’anéantir, qu’il s’agisse d’un homme, d’un peuple ou d’une civilisation.

    Pour pouvoir déterminer ce degré et, par celui-ci, les limites où le passé doit être oublié sous peine de devenir le fossoyeur du présent, il faudrait connaître exactement la force plastique d’un homme, d’un peuple, d’une civilisation, je veux dire cette force qui permet de se développer hors de soi-même, d’une façon qui vous est propre, de transformer et d’incorporer les choses du passé, de guérir et de cicatriser des blessures, de remplacer ce qui est perdu, de refaire par soi-même des formes brisées. Il y a des hommes qui possèdent cette force à un degré si minime qu’un seul événement, une seule douleur, parfois même une seule légère petite injustice les fait périr irrémédiablement, comme si tout leur sang s’écoulait par une petite blessure. Il y en a, d’autre part, que les accidents les plus sauvages et les plus épouvantables de la vie touchent si peu, sur lesquels les effets de leur propre méchanceté ont si peu de prise qu’au milieu de la crise la plus violente, ou aussitôt après cette crise, ils parviennent à un bien-être passable, à une façon de conscience tranquille. Plus la nature intérieure d’un homme possède de fortes racines, plus il s’appropriera de parcelles du passé. Et, si l’on voulait imaginer la nature la plus puissante et la plus formidable, on la reconnaîtrait à ceci qu’elle ignorerait les limites où le sens historique pourrait agir d’une façon nuisible ou parasitaire. Cette nature attirerait à elle tout ce qui appartient au passé, que ce soit au sien propre ou à l’histoire, elle l’absorberait pour le transmuer en quelque sorte en sang. Ce qu’une pareille nature ne maîtrise pas, elle sait l’oublier. Ce qu’elle oublie n’existe plus. L’horizon est fermé et forme un tout. Rien ne pourrait faire souvenir qu’au-delà de cet horizon il y a des hommes, des passions, des doctrines et des buts. Ceci est une loi universelle : tout ce qui est vivant ne peut devenir sain, fort et fécond que dans les limites d’un horizon déterminé. Si l’organisme est incapable de tracer autour de lui un horizon, s’il est d’autre part trop poussé vers des fins personnelles pour donner à ce qui est étranger un caractère individuel, il s’achemine, stérile ou hâtif, vers un rapide déclin. La sérénité, la bonne conscience, l’activité joyeuse, la confiance en l’avenir — tout cela dépend, chez l’individu comme chez le peuple, de l’existence d’une ligne de démarcation qui sépare ce qui est clair, ce que l’on peut embrasser du regard, de ce qui est obscur et hors de vue, dépend de la faculté d’oublier au bon moment aussi bien que, lorsque cela est nécessaire, de se souvenir au bon moment, dépend de l’instinct vigoureux que l’on met à sentir si et quand il est nécessaire de voir les choses au point de vue historique, si et quand il est nécessaire de voir les choses au point de vue non historique. Et voici précisément la proposition que le lecteur est invité à considérer : le point de vue historique aussi bien que le point de vue non historique sont nécessaires à la santé d’un individu, d’un peuple et d’une civilisation." (p.126-129)

    "La faculté de pouvoir sentir, en une certaine mesure, d’une façon non historique devra donc être tenue par nous pour la faculté la plus importante, pour une faculté primordiale, en tant qu’elle renferme le fondement sur lequel peut seul s’édifier quelque chose de solide, de bien portant et de grand, quelque chose de véritablement humain." (p.130)

    "La vie a besoin des services de l’histoire, il est aussi nécessaire de s’en convaincre que de cette autre proposition qu’il faudra démontrer plus tard, à savoir que l’excès d’études historiques est nuisible aux vivants." (p.138)

    "L’histoire appartient avant tout à l’actif et au puissant, à celui qui participe à une grande lutte et qui, ayant besoin de maîtres, d’exemples, de consolateurs, ne saurait les trouver parmi ses compagnons et dans le présent." (p.138)

    "Que les grands moments dans la lutte des individus forment une chaîne, que les sommets de l’humanité s’unissent dans les hauteurs à travers des milliers d’années, que pour moi ce qu’il y a de plus élevé dans un de ces moments passés depuis longtemps soit encore vivant, clair et grand — c’est là l’idée fondamentale cachée dans la foi en l’humanité, l’idée qui s’exprime par la revendication d’une histoire monumentale." (p.139-140)

    "Sous cette forme transfigurée, la gloire est autre chose que l’exquise pâture de notre amour-propre, comme l’a appelée Schopenhauer ; elle est la foi en l’homogénéité et la continuité de ce qui est sublime dans tous les temps." (p.141)

    "Tant que l’âme des études historiques résidera dans les grandes impulsions qu’un homme puissant peut recevoir d’elles, tant que le passé devra être décrit comme s’il était digne d’être imité, comme s’il était imitable et possible une seconde fois, ce passé courra le risque d’être déformé, enjolivé, détourné de sa signification et, par là même, sa description ressemblera à de la poésie librement imaginée. Il y a même des époques qui ne sont pas capables de distinguer un passé monumental d’une fiction mythique, car les mêmes impulsions peuvent être empruntées à l’un comme à l’autre. Donc, quand la considération monumentale du passé domine les autres façons de considérer les choses, je veux dire les façons antiquaire et critique, le passé lui-même en pâtit. On oublie des périodes tout entières, on les méprise, on les laisse s’écouler comme un grand flot gris dont seuls émergent quelques faits semblables à des îlots parés. Les rares personnages qui deviennent visibles ont quelque chose d’artificiel et de merveilleux, quelque chose qui ressemble à cette hanche dorée que les disciples de Pythagore croyaient reconnaître chez leur maître. L’histoire monumentale trompe par les analogies. Par de séduisantes assimilations, elle pousse l’homme courageux à des entreprises téméraires, l’enthousiaste au fanatisme. Et si l’on imagine cette façon d’histoire entre les mains de génies égoïstes, de fanatiques malfaisants, des empires seront détruits, des princes assassinés, des guerres et des révolutions fomentées et le nombre de ces effets historiques « en soi », c’est-à-dire d’effets sans causes suffisantes, sera encore augmenté. Il suffit de ces indications pour faire souvenir des dommages que peut causer l’histoire monumentale parmi les hommes puissants et actifs, qu’ils soient bons ou mauvais. Combien plus néfastes sont encore ses effets quand les impuissants et les inactifs s’emparent d’elle et s’en servent." (p.144-145)

    "L’histoire appartient donc en second lieu à celui qui conserve et vénère, à celui qui, avec fidélité et amour, tourne les regards vers l’endroit d’où il vient, où il s’est formé. Par cette piété, il s’acquitte en quelque sorte d’une dette de reconnaissance qu’il a contractée envers sa propre vie. En cultivant d’une main délicate ce qui a existé de tout temps, il veut conserver les conditions sous lesquelles il est né, pour ceux qui viendront après lui, et c’est ainsi qu’il sert la vie. Le patrimoine des ancêtres, dans une âme semblable, reçoit une nouvelle interprétation de la propriété, car c’est maintenant lui le propriétaire. Ce qui est petit, restreint, vieilli, prêt à tomber en poussière, tient son caractère de dignité, d’intangibilité du fait que l’âme conservatrice et vénératrice de l’homme antiquaire s’y transporte et y élit domicile. L’histoire de sa ville devient pour lui l’histoire de lui-même. Le mur d’enceinte, la porte de sa vieille tour, les ordonnances municipales, les fêtes populaires, tout cela c’est pour lui une sorte de chronique illustrée de sa propre jeunesse et c’est dans tout cela qu’il se retrouve lui-même, qu’il retrouve sa force, son activité, sa joie, son jugement, sa folie et son inconduite. C’est là qu’il faisait bon vivre, se dit-il, car il fait bon vivre ; ici nous allons nous laisser vivre, car nous sommes tenaces et on ne nous brisera pas en une nuit. Avec ce « nous », il regarde par-delà la vie individuelle, périssable et singulière, et il se sent lui-même l’âme du foyer, de la race et de la cité. Il lui arrive aussi parfois de saluer, par-dessus les siècles obscurcis et confus, l’esprit de son peuple, comme s’il était son propre esprit." (p.148-149)

    "Le sens antiquaire d’un homme, d’une cité, d’un peuple tout entier est toujours limité à un horizon très restreint. Il ne saurait percevoir les généralités et le peu qu’il voit lui apparaît de trop près et d’une façon isolée. Il est incapable de s’en tenir aux mesures et à cause de cela il accorde à tout une égale importance et à chaque détail une importance trop grande. Alors, pour les choses du passé, les différences de valeur et les proportions n’existent plus, qui sauraient rendre justice aux choses, les unes par rapport aux autres ; les mesures et les évaluations des choses ne se font plus que par rapport à l’individu ou au peuple qui veut regarder en arrière, au point de vue antiquaire. Il y a toujours un danger qui est tout près. Tout ce qui est ancien, tout ce qui appartient au passé et que l’horizon peut embrasser, finit par être considéré comme également vénérable ; par contre, tout ce qui ne reconnaît pas le caractère vénérable de toutes ces choses d’autrefois, donc tout ce qui est nouveau, tout ce qui est dans son devenir, est rejeté et combattu. [...] Quand le sens d’un peuple s’endurcit tellement, quand l’histoire sert la vie passée au point qu’elle mine la vie présente et surtout la vie supérieure, quand le sens historique ne conserve plus la vie, mais qu’il la momifie, c’est alors que l’arbre se meurt, et il se meurt d’une façon qui n’est pas naturelle, en commençant par les branches pour descendre jusqu’à la racine, en sorte que la racine finit elle-même par périr. Il en est de même de l’histoire antiquaire qui dégénère elle aussi, du moment que l’air vivifiant du présent ne l’anime et ne l’inspire plus. Dès lors la piété dessèche, l’habitude pédante acquise se prolonge et tourne, pleine d’égoïsme et de suffisance, dans le même cercle. On assiste alors au spectacle répugnant d’une aveugle soif de collection, d’une accumulation infatigable de tous les vestiges d’autrefois." (p.152-153)
    -Friedrich Nietzsche, Considérations inactuelles, II, "De l’utilité et de l’inconvénient des études historiques pour la vie", traduction Henri Albert, 1874.

    https://fr.wikisource.org/wiki/Aurore_(Nietzsche)

    https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Ant%C3%A9christ_(trad._Henri_Albert)



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    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 6 Juil - 18:08

    « Tout a évolué ; il n’y a point de faits éternels : de même qu’il n’y a pas de vérités absolues. » (p.35)

    « Méconnaissance du rêve – Dans le rêve, aux premiers âges d’une civilisation informe et rudimentaire, l’homme a cru découvrir un second monde réel ; là est l’origine de toute métaphysique. Sans le rêve, on n’aurait pas trouvé l’occasion de scinder le monde. La séparation de l’âme et du corps se rattache aussi à la plus archaïque conception du rêve, de même que la supposition d’un simulacre corporel de l’âme, tout comme l’origine de la croyance aux esprits et, vraisemblablement aussi, de la croyance aux dieux. « Le mort continue à vivre ; car il apparaît aux vivants dans le rêve » : c’est ainsi qu’on raisonna jadis, durant des milliers d’années. » (p.37)

    « Tout ce qui […] a jusqu’ici rendu les hypothèses métaphysiques, précieuses, redoutables, plaisantes, ce qui les a créées, c’est passion, erreur et duperie de soi-même ; ce sont les pires méthodes de connaissance, et non les meilleures, qui ont enseigné à y croire. Dès qu’on a dévoilé ces méthodes comme le fondement de toutes les religions et métaphysiques existantes, on les a réfutées. » (p.39)

    « La logique aussi repose sur des postulats auxquels rien ne répond dans le monde réel, par exemple sur le postulat de l’égalité des choses, de l’identité de la même chose en divers points du temps. » (p.40-41)

    « La croyance forte ne prouve que sa force, non la vérité de ce que l’on croit. » (p.45)

    « Un désavantage essentiel qu’emporte avec soi la disparition de vues métaphysiques consiste en ce que l’individu restreint trop son regard à sa courte existence et ne ressent plus de fortes impulsions à travailler à des institutions durables, établies pour des siècles ; il veut cueillir lui-même les fruits de l’arbre qu’il plante, et partant il ne plante plus ces arbres qui exigent une culture régulière durant des siècles et qui sont destinés à couvrir de leur ombre de longues suites de générations. Car les vues métaphysiques donnent la croyance qu’en elles est donné le dernier fondement valable sur lequel tout l’avenir de l’humanité est désormais contraint de s’établir et de s’édifier ; l’individu avance son salut, lorsque par exemple il fonde une église, un monastère ; cela lui sera, pense-t-il, compté et mis en avoir dans l’éternelle persistance des âmes, c’est travailler au salut éternel des âmes. – La science peut-elle aussi éveiller une pareille croyance en ses résultats ? […] En attendant, le contraste de notre existence éphémère agitée avec le repos de longue haleine des âges métaphysiques agit encore trop fort, parce que les deux époques sont encore trop voisines ; l’homme isolé lui-même parcourt aujourd’hui trop d’évolutions intérieures et extérieures pour qu’il ose s’établir, rien que pour sa propre existence, d’une façon durable et une fois pour toutes. Un homme tout à fait moderne, qui veut par exemple se bâtir une maison, éprouve à ce propos le même sentiment que s’il voulait s’emmurer vivant dans un mausolée. » (p.52-53)

    « L’époque de la comparaison. – […] Pour qui y a-t-il actuellement encore une obligation stricte de se lier, soi et sa descendance, à une localité ? Pour qui y-a-t-il, d’une façon générale, encore quelque lien étroit ? De même que tous les styles d’art sont imités les uns à côté des autres, de même aussi tous les degrés et les genres de moralité, de coutumes, de civilisation. – Une pareille époque tient sa signification de ce qu’en elle les diverses conceptions du monde, coutumes, civilisations, peuvent être comparées et vécues les unes à côté des autres : ce qui jadis, lors de la domination toujours localisée de chaque civilisation, n’était pas possible, par suite du rattachement de tous les genres de style artistique au lieu et au temps. […] C’est l’époque de la comparaison ! C’est son orgueil, - mais fort justement aussi sa souffrance. Faisons-nous plutôt du devoir que nous impose cette époque une idée aussi grande que nous le pouvons : ainsi la postérité nous bénira, -une postérité qui se saura aussi bien supérieure aux civilisations nationales originales, fermées, qu’à la civilisation de la comparaison, mais regardera avec reconnaissance les deux sortes de civilisation comme de respectables antiquités. » (p.53-54)

    « Possibilité du progrès. - […] Les hommes peuvent décider en toute conscience de se développer dorénavant pour une culture nouvelle, tandis qu’auparavant, c’est inconsciemment et au hasard qu’ils se développaient : ils peuvent maintenant créer des conditions meilleures pour la procréation des hommes, leur alimentation, leur éducation, leur instruction, administrer économiquement l’ensemble de la terre, peser et ordonner les forces des hommes en général les unes à l’égard des autres. Cette civilisation nouvelle, consciente, tue l’ancienne, qui, considérée dans son ensemble, a mené une vie inconsciente d’animal et de végétal ; elle tue aussi la défiance envers le progrès, -il est possible. Je veux dire : c’est juger précipitamment et de façon presque absurde de croire que le progrès doive nécessairement réussir ; mais comment pourrait-on nier qu’il soit possible ? » (§24, p.54-55)

    « La Réaction comme Progrès. – Parfois apparaissent des esprits rébarbatifs, violents et entraînant, mais malgré tout arriérés, qui par des conjurations évoquent une fois encore une phase révolue de l’humanité : ils servent de preuve que les tendances nouvelles, contre lesquelles ils agissent, ne sont pas encore suffisamment fortes, qu’il leur manque quelque chose : autrement elles tiendraient mieux la tête à ces conjurateurs. Ainsi, par exemple, la Réforme de Luther témoigne, dans son siècle, que tous les courants naissants de la liberté de l’esprit étaient encore peu sûrs, tendres, juvéniles ; la science ne pouvait pas encore dresser la tête ; oui, dans l’ensemble de la Renaissance apparaît comme un premier printemps qui sera presque anéanti sous la neige. Mais aussi dans le présent siècle, la métaphysique de Schopenhauer a prouvé qu’actuellement encore l’esprit scientifique n’est pas assez fort : c’est ainsi que toute la conception du monde, l’idée de l’humanité moyen-âgeuse et chrétienne, encore une fois, et malgré l’anéantissement dès longtemps achevé de tous les dogmes chrétiens, a pu célébrer sa résurrection dans la philosophie de Schopenhauer. […] Aujourd’hui personne ne réussirait aisément, sans l’aide de Schopenhauer, à rendre justice au christianisme et à ses frères asiatiques : chose particulièrement impossible sur le terrain encore actuel du christianisme. Ce n’est qu’après ce grand succès de la justice, après avoir corrigé sur un point si essentiel la conception historique que l’âge des lumières menait avec soi, qu’il nous est permis de porter de nouveau plus loin la bannière des lumières –bannière à trois noms : Pétrarque, Erasme, Voltaire. Nous aurons fait de la réaction un progrès. » (§26, p.56-57)

    « Même l’être le plus raisonnable a besoin, de temps en temps, de retourner à la nature, c’est-à-dire à sa relation fondamentale illogique avec toutes choses. » (§30, p.60)

    « Toute aversion est liée à une appréciation, aussi bien que toute inclination. » (§32, p.62)

    « La valeur de la vie pour l’homme ordinaire commun ne repose que sur le fait qu’il attribue plus d’importance à soi qu’au monde. Le grand manque d’imagination dont il souffre l’empêche de pénétrer par le sentiment dans d’autres êtres, c’est pourquoi il prend aussi peu de part que possible à leur sort et à leurs souffrances. Celui au contraire qui pourrait véritablement y prendre part, devrait désespérer de la valeur de la vie ; s’il réussissait à comprendre et à sentir en soi la conscience totale de l’humanité, il éclaterait en malédiction contre l’existence, car l’humanité n’a dans l’ensemble aucun but, et conséquemment l’homme, en examinant sa marche totale, ne peut y trouver sa consolation ni son repos, mais bien sa désespérance. » (§33, p.62)

    « Un homme affranchi des liens accoutumés de la vie, à tel point qu’il ne continue à vivre qu’en vue d’améliorer sans cesse sa connaissance, doit renoncer, sans envie ni dépit, à beaucoup de choses : presque à tout ce qui a de la valeur chez les autres hommes ; il doit être saisfait comme de la situation la plus souhaitable, de planer ainsi librement, sans crainte, au-dessus des hommes, des mœurs, des lois et des évaluations traditionnelles des choses. » (§34, p.64)

    « L’homme cultivé qui a lu La Rochefoucauld et ses parents en esprit et en art, est rare à trouver en Europe ; et plus rare encore de beaucoup celui qui les connaît et ne les dédaigne. » (§35, p.66)

    « [L]es individus et [l]es peuples trop sérieux ont besoin de frivolités, comme d’autres, trop mobiles et excitables, ont de temps en temps besoin pour leur santé de lourds fardeaux qui les dépriment. » (§38, p.70)

    « L’homme n’est à rendre responsable de rien, ni de son être, ni de ses motifs, ni de ses actes, ni de son influence. […] L’histoire des évaluations morales est aussi l’histoire d’une erreur, de l’erreur de la responsabilité : et cela, parce qu’elle repose sur l’erreur du libre-arbitre. » (§39, p.70-71)

    « Il y a des cas où la compassion est plus forte que la passion elle-même. Nous ressentons par exemple plus de chagrin quand un de nos amis se rend coupable de quelque ignominie, que quand nous la commettons nous-mêmes. C’est que, d’abord, nous avons plus de foi que lui en la pureté de son caractère ; puis, notre amour pour lui est, sans doute, à cause justement de cette foi, plus fort que l’amour qu’il a pour lui-même. » (§46, p.75-76)

    « La cordialité, l’affabilité, la politesse de cœur sont des dérivations toujours jaillissantes de l’instinct non égoïste et ont contribué bien plus puissamment à la civilisation que ces manifestations beaucoup plus fameuses du même instinct que l’on appelle sympathie, miséricorde et sacrifice. » (§49, p.77)

    « On pourra assurément mettre encore plus fortement en garde contre ce sentiment de pitié si, au lieu de concevoir ce besoin des malheureux, non pas comme une sottise et un défaut d’intelligence, comme une espèce de dérangement d’esprit que le malheur porte en soi (et c’est ainsi que La Rochefoucauld semble le concevoir), on y voit quelque chose de tout autre et de plus digne de réflexion. Que l’on observe plutôt des enfants qui pleurent et crient afin d’être objets de pitié, et pour cela guettent le moment où leur situation peut tomber sous les yeux ; qu’on vive dans l’entourage de malades et d’esprits déprimés et qu’on se demande alors si les plaintes et les phrases de lamentation, la mise en vue de l’infortune, ne poursuivent pas au fond le but de faire mal à ceux qui les entourent ; la pitié que ceux-ci expriment alors représente une consolation pour les faibles et les souffrants en tant qu’ils y reconnaissent avoir au moins encore un pouvoir, en dépit de leur faiblesse : le pouvoir de faire mal. Le malheureux prend une espèce de plaisir à ce sentiment de supériorité dont lui donne conscience le témoignage de pitié ; son imagination s’exalte, il est toujours assez puissant encore pour causer de la douleur au monde. Ainsi, la soif de pitié est une soif de jouissance de soi-même, et cela aux dépens des semblables. » (§50, p.78)

    « Mais y aura-t-il beaucoup d’honnêtes gens pour confesser qu’il y a plaisir à faire mal ? » (§50, p.79)

    « Quand on veut pendant très longtemps et avec entêtement paraître quelque chose, il devient à la fin difficile d’être autre chose. » (§51, p.79)

    « Aucune puissance ne peut se soutenir, si elle n’a pour représentants que des hypocrites ; l’Eglise catholique a beau posséder encore bien des éléments « séculiers », sa force réside dans ces natures de prêtres, encore nombreuses aujourd’hui, qui se font la vie dure et en donnent un sens profond, et dont l’aspect et le corps miné parlent de veilles, de jeünes, de prières ardentes, peut-être même de flagellations ; ce sont eux qui ébranlent les gens et leur causent une inquiétude : et pourquoi ? s’il était nécessaire de vivre de la sorte ? –telle est l’affreuse question que leur vue met sur la langue. […] On parle de la malice et de l’art exécrable des jésuites, mais […] on ne voit pas quelle maîtrise de soi s’impose individuellement chaque jésuite et le fait que la pratique de la vie facilitée, prêché par les manuels jésuitiques, ne doit pas leur profiter, mais bien à la société laïque. On peut même se demander si nous, les partisans des lumières, nous ferions, avec une tactique et une organisation toutes semblables, d’aussi bons instruments, aussi admirables de victoire sur soi-même, d’infatigabilité, de dévouement. » (§55, p.81-82)

    « Celui qui ne demande aux choses rien de plus que de les connaître arrive aisément à vivre en paix avec son âme, et c’est tout au plus par ignorance, mais difficilement par concupiscence, qu’il errera […] Il ne voudra plus excommunier et extirper les appétits ; mais le but unique qui le domine entièrement, de connaître à tout moment aussi bien que possible, lui donnera du sang-froid et adoucira tout ce qu’il y a de sauvage dans sa nature. En outre, il s’est affranchi d’une foule d’idées torturantes, il n’est plus impressionné par les mots de peines de l’enfer, d’état de péché, d’incapacité au bien : il n’y reconnaît que les ombres évanescentes de conceptions du monde et de la vie, qui sont fausses. » (§56, p.82-83.)

    « Un bon auteur, qui met réellement du cœur à son sujet, souhaite que quelqu’un vienne le réduire lui-même à néant, en exposant plus clairement le même sujet et en donnant une réponse définitive à tous les problèmes qu’il comporte. La jeune fille amoureuse souhaite mettre à l’épreuve de l’infidélité de l’aimé la fidélité dévouée de son propre amour. Le soldat souhaite de tomber sur le champ de bataille pour sa patrie victorieuse car, dans le triomphe de la patrie, il trouve le triomphe de son vœu suprême. La mère donne à l’enfant ce qu’elle-même se refuse, le sommeil, la meilleure nourriture, dans certaines circonstances sa santé, sa fortune. – Mais sont-ce là des états d’âme altruistes ? Ces actes de moralité sont-ils des miracles, parce que, suivant l’expression de Schopenhauer, ils sont « impossibles et cependant réels » ? Dans ces quatre cas, n’est-il pas plus clair que l’homme a plus d’amour pour une part de lui-même, une idée, un désir, une créature, que pour une autre part de lui-même et que par conséquent il sélectionne son être et fait d’une partie le sacrifice à l’autre ? Est-ce quelque chose d’essentiellement différent, lorsqu’une mauvaise tête dit : « J’aime mieux être culbuté que de céder à cet homme-là un pas de mon chemin ? » - L’inclination à quelque chose (souhait, instinct, désir) se trouve impliquée dans chacun de ces quatre cas ; y céder, avec toutes les conséquences, n’est pas en tout cas « altruiste ». En morale, l’homme ne se traite pas comme un individuum, mais comme un dividuum. » (§57, p.83-84)

    « La passion ne veut pas attendre ; dans la vie des grands hommes, le tragique réside souvent, non pas dans leur conflit avec leur époque et la bassesse de leurs contemporains, mais dans leur incapacité à différer leur œuvre d’une année, de deux années ; ils ne savent pas attendre. » (§61, p.85)

    « Aujourd’hui encore bien des hommes cultivés pensent que la victoire du christianisme sur la philosophie grecque est une preuve de la vérité plus grande du premier, -bien qu’en ce cas il n’y eu que triomphe de la grossièreté et de la violence sur l’intelligence et la délicatesse. » (§68, p.88)

    « La méchanceté est rare. – La plupart des hommes sont bien trop occupés d’eux-mêmes pour être méchants. » (§85, p.93)

    « Nous souffrons tous encore du trop peu de respect de la personnalité en nous, elle est mal éduquée, -il faut nous l’avouer : on a plutôt violemment détourné d’elle notre pensée, pour l’offrir en sacrifice à l’Etat, à la Science, à Celui-qui-a-besoin-d’aide, comme si elle était l’élément mauvais qui devait être sacrifié. » (§95, p.98).

    « Ne jugez point. – On doit se garder, en considérant des époques anciennes, de s’engager dans un blâme injuste. L’injustice dans l’esclavage, la cruauté dans la sujétion de personnes et de peuples ne doivent pas se mesurer à notre mesure. Car en ce temps-là l’instinct de la justice n’était pas aussi développé. Qui osera reprocher au Genevois Calvin d’avoir fait brûler le médecin Servet ? » (§101, p.104)

    « Le soleil d’un Evangile nouveau jette son premier rayon sur les plus hauts sommets dans les âmes de ces individus : là, les nuages s’accumulent plus épais que partout ailleurs, et côte à côte règnent la clarté la plus pure et le plus sombre crépuscule. Tout est nécessité – ainsi l’affirme la connaissance nouvelle : et cette connaisance elle-même est nécessaire. Tout est innocence : et la connaissance est la voie qui mène à pénètrer cette innocence. » (§107, p.111)

    « Frivolité et mélancolie vaut mieux, à tous les degrés, qu’une rechute romantique et une désertion, un rapprochement avec le christianisme. » (§109, p.115)

    « Ce qui n’est pas Grec dans le christianisme. – Les Grecs ne voyaient pas les dieux homériques au-dessus d’eux comme des maîtres, ni eux-mêmes au-dessous des dieux comme des valets, ainsi que les Juifs. Ils ne voyaient en eux que le reflet des exemplaires les plus réussis de leur propre caste, partant un idéal, et non le contraire de leur propre être. On se sent parents les uns des autres, il se forme un intérêt réciproque, une espèce de symmachie. L’homme conçoit une noble idée de soi quand il se donne de pareils dieux, il se place dans une relation semblable à celle de la petite noblesse à la grande ; alors que les peuples italiens ont une vraie religion de paysans, dans une angoisse permanente vis-à-vis de puissances malignes et capricieuses et d’esprits-bourreaux. Là où les dieux olympiens reculaient, la vie grecque aussi était plus sombre et plus angoissé. – Le christianisme, au contraire, écrasait et brisait l’homme complètement et l’enfouissait dans un bourbier profond : dans le sentiment d’une entière abjection, il faisait alors tout à coup briller l’éclat d’une miséricorde divine, si bien que l’homme surpris, étourdi de la grâce, poussait un cri de ravissement et pour un instant croyait porter en soi le ciel tout entier. C’est à cet excès maladif du sentiment, à la profonde corruption de tête et de cœur qu’il nécessite, qu’oeuvrent toutes les inventions psychologiques du christianisme : il veut anéantir, briser, étourdir, enivrer, il n’y a qu’une chose qu’il ne veut point : la mesure, et c’est pourquoi il est, au sens le plus profond, barbare, asiatique, sans noblese, non-grec. » (§114, p.123-124)

    « Jamais encore, sans les disciples aveugles, l’influence d’un homme et de son œuvre n’a pu s’étendre. Aider au triomphe d’une idée n’a souvent d’autre sens que celui-ci : l’associer si fraternellement à la sottise que le poids de la seconde remporte la victoire pour la première. » (§122, p.126)

    « Un être qui serait capable exclusivement d’actions pures de tout égoïsme est plus fabuleux encore que l’oiseau phénix ; il n’est même pas représentable clairement pour la bonne raison déjà que toute l’idée d’ « action non égoïste » s’évanouit en fumée sous l’analyse exacte. » (§133, p.132).

    « Le poète, adoucisseur de la vie. – Les poètes, puisque eux aussi veulent adoucir la vie des humains, détournent leur regard des vicissitudes du présent ou aident le présent à prendre, par une lueur qu’ils font briller du passé, des couleurs nouvelles. Pour y réussir, il leur faut être eux-mêmes à beaucoup d’égards des êtres tournés vers le passé : en sorte qu’ils peuvent servir de pont pour mener à des époques et des idées très lointaines, à des religions mourantes ou mortes. » (§148, p.149)

    « L’improvisation artistique est à un niveau fort bas en comparaison des idées d’art choisies sérieusement et avec peine. Tous les grands hommes sont de grands travailleurs, infatigables non seulement à inventer, mais encore à rejeter, passer au crible, modifier, arranger. » (§155, p.152)

    « Trop près et trop loin. – Le lecteur et l’auteur ne se comprennent pas toujours parce que l’auteur connaît trop bien son thème et le trouve presque fastidieux, si bien qu’il se dispense des exemples qu’il connaît par centaines ; mais le lecteur est étranger au sujet et le trouve facilement mal justifié si les exemples lui sont supprimés. » (§202, p.173)

    « La nature du Français est beaucoup plus parente de la grecque que la nature de l’Allemand. »

    « Depuis [Voltaire], l’esprit moderne, avec son inquiétude, sans haine contre la mesure et les entraves, est parvenu à l’empire dans tous les domaines, d’abord déchaîné par la fièvre de la Révolution, et reprenant ensuite le frein, lorsque l’y poussaient l’inquiétude et l’horreur de lui-même, -mais ce fut le frein de la froide logique, non plus celui de la mesure artistique. »

    « On a rejeté les liens « déraisonnables » de l’art gréco-français, mais insensiblement on s’est accoutumé à trouver déraisonnables tous les liens, toutes les limitations ; et ainsi l’art marche contre sa sauvegarde. » (§221, p.186)

    « Durant des milliers d’années, [l’art] a enseigné à considérer avec intérêt et plaisir la vie sous toutes ses formes et à pousser si loin notre sensibilité que nous finissons par nous écrier : « Quoi que soit enfin la vie, elle est bonne ». » (§222, p.189)

    « L’homme de science est une forme ultérieure de l’artiste. » (§222, p.190)

    « Ennoblissement par dégénérescence. – On peut apprendre de l’histoire que la lignée d’un peuple qui se conserve le mieux, c’est celle où la plupart des hommes ont un vif sentiment commun, par suite de l’identité de leurs principes essentiels accoutumés et indiscutables, donc de leur croyance commune. C’est là que se fortifient les bonnes et honnêtes mœurs, là qu’on apprend la subordination de l’individu, que le caractère reçoit d’abord la fixité rien que ses attaches et l’accroît ensuite constamment par l’éducation. Le danger de ces communautés fondées sur des individus caractéristiques d’une même sorte est l’abêtissement, peu à peu accru par hérédité, lequel suit d’ailleurs toujours la stabilité ainsi que son ombre. C’est de ces individus plus indépendants, moins sûrs et moralement plus faibles, que dépend, dans de telles communautés, le progrès intellectuel, ce sont les hommes qui recherchent la nouveauté et surtout la diversité. Un nombre infini d’hommes de cette espèce périssent, à cause de leur faiblesse, sans action visible ; mais en somme, surtout s’ils ont des descendants, ils servent d’ameublissement et portent de temps en temps un coup à l’élément stable d’une communauté. A cet endroit blessé et affaibli, quelque élément neuf s’inocule en quelque sorte à l’ensemble de l’être ; mais il faut que sa force générale soit assez grande pour recevoir en son sang cet élément neuf et l’assimiler. Les natures en dégénérescence sont d’une extrême utilité partout où doit s’accomplir un progrès. Tout progrès en somme doit être précédé d’un affaiblissement partiel. Les natures les plus fortes conservent le type fixe, les natures les plus faibles contribuent à le développer. […] Dans ces conditions, la fameuse « lutte pour l’existence » me paraît n’être pas le seul point de vue d’où peut être expliqué le progrès ou l’accroissement de la force d’un individu, d’une race. Il y a plutôt concours de la force stable par l’union des esprits dans la communauté de croyance et de sentiment ; puis, la possibilité d’atteindre des fins plus hautes par le fait qu’il apparaît des natures en dégénérescence, et par suite des affaiblissements et des lésions de cette force stable ; étant la plus délicate et la plus indépendante, c’est précisément la nature la plus faible qui rend tout progrès généralement possible. Un peuple qui devient sur un point gangrené et faible, mais dans l’ensemble est encore robuste et sain, est capable de recevoir l’infection de l’élément neuf et de se l’incoporer à son avantage. Quant à l’individu, la tâche de l’éducation est de lui faire une assiette si ferme et si sûre qu’il ne puisse plus du tout être détourné de sa route. Mais alors le devoir de l’éducateur est de lui faire des blessures ou de mettre à profit les blessures faites par la destinée et, quand ainsi la douleur et le besoin sont nés, alors il  peut y avoir, aux endroits blessés, inoculation de quelque chose de neuf et de noble. Toute sa nature l’accueillera en elle et laissera plus tard l’ennoblissement marquer ses fruits. – En ce qui concerne l’Etat, Machiavel dit que « la forme des gouvernements est de fort peu d’importance, quoique des gens à demi cultivés pensent autrement. Le but principal de l’art de la politique devrait être la durée, qui l’emporte sur toute autre qualité, étant de beaucoup plus précieuse que la liberté ». Ce n’est que dans une grande durée solidement fondée et assumée qu’une constante évolution et une inoculation ennoblissante sont en somme possibles. A la vérité, d’ordinaire la dangereuse compagne de toute durée, l’autorité, s’y opposera. » (§224, p.190-193)

    « Il n’est pas de l’essence de l’esprit libre d’avoir des vues plus justes, mais seulement de s’être affranchi des traditions, que ce soit avec bonheur ou avec insuccès. Mais d’ordinaire il aura la vérité, ou du moins l’esprit de la recherche de la vérité, de son côté : il cherche des raisons, les autres une croyance. » (§225, 193-194)

    « L’accoutumance à des principes intellectuels sans raisons est ce qu’on nomme croyance. » (§226, p.194)

    « Tous les états et ordres de la société : les classes, le mariage, l’éducation, le droit, tout cela n’a sa force et sa durée que dans la croyance des esprits serfs, -partant dans l’absence de raisons, au moins dans le fait qu’on écarte les questions touchant leurs raisons. C’est ce que les esprits serfs n’aiment pas à concéder, et ils sentent bien que c’est un pudendum. Le christianisme, qui fut fort innocent dans ses fantaisies intellectuelles, ne remarqua rien que de la foi, repoussant avec passion la demande de raisons justificatives ; il attirait l’attention sur la conséquence de la foi : Vous allez dès à présent sentir l’avantage de la foi, expliquait-il, par elle vous aurez la félicité. En fait, ainsi se conduit l’Etat, et tout père élève son fils de la même façon. Tiens seulement cela pour vrai, dit-il, tu sentiras comme cela fait du bien. Mais cela signifie que de l’uilité personnelle que rapporte une opinion, on est censé tirer la preuve de sa vérité ; le rapport d’une théorie passe pour en garantir certitude et justification intellectuelles. C’est comme si le prévenu disait devant le tribunal : Mon défenseur dit la vérité, car regardez seulement ce qui suit de son discours : je serais acquitté. » (§226, p.195)

    « Esprit fort. – Comparé avec celui qui a la tradition de son côté et n’a pas besoin de raisons pour fonder sa conduite, l’esprit libre est toujours faible, notamment dans l’action ; car il connaît trop de motifs et de points de vue et sa main en est hésitante, inexercée. Or quel moyen y a-t-il de le rendre pourtant relativement fort, pour qu’il puisse au moins se soutenir et ne pas périr sans effet ? Comment naît l’esprit fort (der starke Geist) ? C’est pour un cas individuel, le problème de la production du génie. D’où vient l’énergie, la force inflexible, la persistance avec laquelle l’individu, contre la tradition, tâche d’acquérir une connaissance tout individuelle du monde ? » (§230, p.195)

    « Génie et Etat idéal en contradiction. – Les socialistes désirent établir le bien-être pour le plus grand nombre possible. Si la patrie durable de ce bien-être, l’Etat parfait, était réellement atteinte, le bien-être détruirait le terrain d’où naissent la grande intelligence et généralement l’individualité puissante : je veux dire la puissante énergie. L’humanité serait trop inerte, une fois cet Etat réalisé, pour pouvoir produire encore le génie. Ne faudrait-il donc pas souhaiter que la vie conserve sa violence, et que forces et énergies sauvages soient sans cesse de nouveau incitées à naître ? […] Le sage doit s’opposer à ces souhaits extravagants de la bonté inintelligente parce qu’il s’agit pour lui de la persistance de son type et de la production finale de l’intelligence supérieure ; du moins, il n’aura pas le désir de voir se fonder l’ « Etat parfait », étant donné que des individus inertes seuls y auront place. […] L’Etat est une habile organisation pour la protection des individus les uns contre les autres : si on exagère son ennoblissement, il arrivera enfin que l’individu sera affaibli par lui, voire dissous –qu’ainsi le but original de l’Etat sera anéanti de la façon la plus radicale. » (§235, p.200-201)

    « Pour nous l’existence de la zone tempérée [actuelle] de la civilisation est par elle-même un progrès. » (§236, p.202)

    « La Renaissance italienne cachait en elle toutes les forces positives qui sont dus à la civilisation moderne : par exempl, l’affranchissement de la pensée, le mépris des autorités, le triomphe de la culture sur l’orgueil de la lignée, l’enthousiasme pour la science et le passé scientifique des hommes, la libération de l’individu, la flamme de la pensée véridique et l’aversion pour l’apparence et le faux-semblant (laquelle ardeur éclatait dans une multitude de caractères artistiques qui, avec une pureté hautement morale, exigeaient d’eux-mêmes la perfection et rien que la perfection dans leurs œuvres) ; bien plus, la Renaissance avait des forces positives, qui, dans notre civilisation moderne, ne sont pas jusqu’ici parvenues de nouveau à la même puissance. Ce fut l’âge d’or de ce millénaire, en dépit de toutes ses taches et de tous ses vices. Contre elle, s’élève alors la Réforme allemande comme une protestation énergique d’esprits attardés qui n’étaient pas encore rassasiés de la conception médiévale de l’univers et à qui les signes de la décomposition, l’aplatissement et l’aliénation extraordinaire de la vie religieuse, au lieu de les faire palpiter de joie comme il convient, donnaient un sentiment de profond chagrin. Avec leur énergie et leur témérité septentrionale, ils renversèrent l’orientation des hommes, produisirent la contre-Réforme, c’est-à-dire un christianisme catholique de défense avec les mesures coercitives d’un état de siège et retardèrent, pour deux ou trois siècles, le plein réveil et le règne des sciences, de même qu’ils rendirent peut-être à jamais impossible la fusion de l’esprit antique et de l’esprit moderne. La grande tâche de la Renaissance ne put être menée à bonne fin, la protestation de l’être allemand demeura en arrière (lequel avait eu au Moyen-âge assez de raison pour passer toujours et toujours de nouveau les Alpes pour son salut), y mit obstacle. Il tint au hasard d’une extraordinaire constellation de la politique que Luther fût alors préservé et que cette protestation prît de la force : car l’Empereur le protégea pour employer son innovation contre le pape comme instrument d’oppression, et le pape également le favorisa en secret pour utiliser les princes protestants comme contrepoids à l’Empereur. Sans ce singulier concours de vues, Luther eût été brulé comme Hus –et l’aurore des lumières se serait levée peut-être un peu plus tôt et avec un plus bel éclat que nous ne pouvons aujourd’hui le pressentir.  » (§237, p.202-203)

    « Consolation d’un progrès désespéré. – Notre temps fait l’effet d’une situation intérimaire ; les vieilles conceptions du monde, les vieilles civilisations, existent encore partiellement, les nouvelles ne sont encore ni assurées ni tournées en habitude et ainsi manquent de décision et de conséquence. Mais il en va de même du soldat lorsqu’il apprend à marcher : il est, pour un temps, plus incertain et plus maladroit qu’auparavant parce que ses muscles se meuvent encore, tantôt selon l’ancien système, tantôt suivant le nouveau, sans qu’aucun ne prétende encore définitivement à la victoire. Nous hésitons, mais il est nécessaire de ne pas en prendre d’inquiétude ni de lâcher pour autant le nouvel acquis. En outre, nous ne pouvons plus revenir à l’ancien, nous avons brûlé nos vaisseaux. » (§248, p.202-203)

    « Manières. – Les bonnes manières dsparaissent à mesure que l’influence de la cour et d’une aristocratie fermée perd du terrain : on peut observer clairement cette décroissance de siècle en siècle, quand on considère les actes publics : le fait est qu’ils deviennent de plus en plus populaciers. Personne ne sait plus rendre hommage et flatter d’une manière spirituelle […] Faut-il croire qu’il y aura sans cesse décadence dans les manières ? Il me semble plutôt que les manières décrivent une courbe profonde et que nous approchons de son point le plus bas. […] Il est vrai qu’à ce propos, on pourrait penser avec quelque ironie à nos savants : eux qui veulent pourtant être les précurseurs de la civilisation nouvelle, se distinguent-ils en fait par de meilleures manières ? » (§250, p.210-211)

    « Le plaisir de connaître. – Qu’est-ce qui fait que la connaissance, élément du chercheur et du philosophe, soit liée à du plaisir ? D’abord, avant tout, c’est qu’on y prend conscience de sa force, partant, pour la même raison, que les exercices gymnastiques, même sans spectacteurs, donnent du plaisir. Secondairement, c’est qu’au cours de la recherche, on dépasse d’anciennes conceptions et leurs représentations, on en est vainqueur ou du moins on croit l’être. Troisièmement, c’est que par une connaissance nouvelle, si minime qu’elle soit, nous nous élevons au-dessus de tous et nous nous sentons alors les seuls qui sachions la vérité sur ce point. » (§ 252, p.212)

    « Les natures scientifiques savent […] que le don d’avoir toutes sortes d’idées doit être réfréné de la façon la plus sévère par l’esprit de la science : ce n’est pas ce qui du brillant, de l’apparence, de l’effet, mais c’est la vérité souvent sans apparence qui est le fruit qu’il désire faire tomber de l’arbre de la connaissance. […] Partout il ne tire sa joie que du réel, du certain, du vrai. […] D’où […] [l]es gens d’esprit ont souvent une antipathie contre la science : comme par exemple presque tous les artistes. » (§ 264, p.221-222)

    « La Raison dans l’école. – L’école n’a pas de plus important devoir que d’enseigner la pensée sévère, le jugement prudent, le raisonnement conséquent : elle doit donc faire abstraction de tout ce qui n’a pas de valeur pour ces opérations, par exemple de la religion. Elle peut compter que l’humaine confusion, l’accoutumance et le besoin ne manqueront pas plus tard de détendre l’arc de la pensée trop roide. Mais tant que son influence s’exerce, elle doit arriver à produire ce qui est le plus essentiel et le plus caractéristique dans l’homme : « la raison et la science, les plus élevées de toutes les vertus humaines », du moins, au jugement de Goethe. – Le grand naturaliste von Baer trouve la supériorité de tous les Européens sur les Asiatiques dans la capacité apprise de pouvoir donner des raisons de tout ce qu’ils croient, ce dont les autres sont totalement incapables. L’Europe est allée à l’école de la pensée logique et critique, l’Asie ne sait toujours pas distinguer entre vérité et poésie et ne se rend pas compte si ses convictions dérivent de l’observation appropriée et du raisonnement méthodique ou de l’imagination. – C’est la raison dans l’école qui a fait que l’Europe est ce qu’elle est : au Moyen Age, elle était en train de redevenir une province et une annexe de l’Asie, -par conséquent, de perdre le sens scientifique qu’elle devait à la Grèce. » (§ 266, p.222-223)

    « Le plus grand progrès qu’aient fait les hommes consiste à avoir appris à raisonner juste. […] Le raisonnement faux est, dans les temps anciens, la règle. » (§ 271, p.225-226)

    "Microcosme et Macrocosme de la civilisation. - C'est en lui-même que l'homme fait les meilleures découvertes sur la culture, quand il s'y trouve agissantes deux puissances hétérogènes. Supposé qu'un homme vive autant dans l'amour de l'art plastique ou de la musique qu'il est transporté par l'esprit de la science, et qu'il considère comme impossible de faire disparaître cette contradiction par la suppression de l'un et l'affranchissement complet de l'autre: il ne lui reste qu'à faire de lui-même un édifice de culture, si vaste qu'il soit possible à ces deux puissances de cohabiter, serait-ce à des extrémités éloignées, tandis qu'entre elles des puissances conciliatrices éliront leur domicile, pourvues d'une force prééminente pour aplanir en cas de nécessité la lutte qui s'élèverait. Or, un tel édifice de culture dans l'individu isolé aura la plus grande ressemblance avec l'édifice de la culture d'époques entières et fournira par analogie des leçons inépuisables à son sujet. Car, partout où s'est développée la grande architecture de la culture, sa tâche a consisté à forcer à l'entente les puissances opposées par le moyen d'une très forte coalition des autres forces moins irréconciliables, sans pourtant les assujettir ni les charger de chaînes." (§ 276, p.229-230)

    « Il est dans l’essence de la culture supérieure, à plusieurs cordes, d’être toujours interprétée à faux par l’inférieure ; c’est ce qui arrive, par exemple, quand l’art passe pour une forme déguisée de la religiosité. Il y a même des gens, qui ne sont que religieux, qui vont jusqu’à entendre la science comme une recherche du sentiment religieux, tout comme les sourds-muets ignorent ce qu’est la musique, sinon un mouvement visible. » (§ 281, p.232)

    « Comme le temps manque pour penser et garder le calme dans la pensée, on n’étudie plus les opinions divergentes : on se contente de les haïr. Dans l’énorme précipitation de la vie, l’esprit et l’œil sont accoutumés à une vision et à un jugement incomplets et faux, et chacun ressemble aux voyageurs qui font connaissance avec le pays et la population sans quitter le chemin de fer. » (§282, p.232)

    « L’inquiétude moderne. […] Par manque de repos, notre civilisation court à une nouvelle barbarie. En aucun temps les gens actifs, c’est-à-dire les gens sans repos, n’ont été plus estimés. Il y a donc lieu de mettre au nombre des corrections nécessaires, que l’on doit apporter au caractère de l’humanité, la tâche de fortifier dans une large mesure l’élément contemplatif. Mais, dès à pésent, tout individu calme et constant de cœur et de tête a le droit de croire qu’il possèe non seulement un bon tempérament, mais une vertu d’utilité générale et qu’en conservant cette vertu il remplit même un devoir fort élevé. » (§285, p.234)

    « Importance de la maladie. – L’homme que la maladie tient au lit arrive parfois à trouver qu’à l’ordinaire il est malade de son emploi, de ses affaires ou de sa société, et que par elles il a perdu toute connaissance raisonnée de soi-même : il gagne cette sagesse au loisir où le contraint sa maladie. » (§289, p.236)

    « Moyen de défense. – Dans la lutte avec la sottise, les plus modérés et les plus doux des hommes finissent par être brutaux. Peut-être sont-ils par là dans la véritable voie de défense ; car au front stupide, l’argument qui convient de droit est le poing fermé. Mais parce que, comme j’ai dit, leur caractère est doux et modéré, par ce moyen de défense légitime ils souffrent plus qu’ils ne font souffrir. » (§362, p.254)

    « Exagérations sans lesquelles il n’y eut jamais de grandeur. » (§365, p.254)

    « Tête-à-tête. – Le tête-à-tête est la conversation parfaite, parce que tout ce que dit l’un reçoit sa nuance déterminée, son timbre, le geste qui l’accompagne, uniquement par rapport à l’autre interlocuteur, par conséquent d’une façon analogue à ce qui arrive dans la correspondance, à savoir qu’une seule et même personne montre des aspects d’expression de son âme, selon qu’elle écrit tantôt à l’autre. Dans le tête-à-tête, ne prévaut qu’une seule réfraction de la pensée : celle que produit l’interlocuteur comme le miroir dans lequel nous voulons voir nos idées reflétées aussi belles que possible. » (§374, p.259)

    « Le caractère démagogique et le dessein d’agir sur les masses est actuellement commun à tous les partis politiques ; tous sont dans la nécessité, en raison dudit dessein, de transformer leurs principes en grandes niaiseries à fresque et de les peindre ainsi sur les murailles. C’est chose où il n’y a plus rien à changer, et il est même superflu de lever seulement un doigt là contre ; car en cette matière s’applique le mot de Voltaire : Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu. Depuis que cela s’est fait, il faut s’adapter aux conditions nouvelles, comme on s’y adapte lorsqu’un tremblement de terre a bouleversé les délimitations et les bornes anciennes de la configuration du sol, et modifié la valeur de la propriété. En outre, il s’agit désormais dans toute politique de rendre la vie supportable au plus grand nombre possible, c’est affaire aussi toujours à ce plus grand nombre de déterminer ce qu’il entend par une vie supportable ; s’il se croit l’intelligence suffisante pour trouver les vrais moyens de conduire à ce but, à quoi servirait-il d’en douter ? Ils veulent dorénavant être les artisans de leur bonheur et de leur malheur ; et si ce sentiment de maîtrise de soi, l’orgueil des cinq ou dix idées que leur tête renferme et met au jour, leur rend en effet la vie si agréable qu’ils supportent volontiers les conséquences fatales de leur étroitesse d’esprit, il n’y a guère d’objections à faire, pourvu que cette étroitesse n’aille pas jusqu’à exiger que tout soit de la politique en ce sens que chacun doive vivre et agir suivant ce critère. Premièrement, plus que jamais, il faut qu’il soit permis à quelques-uns de se retirer de la politique et de marcher un peu en marge : c’est où les pousse, eux aussi, le plaisir d’être maîtres de soi, et il peut y avoir aussi une petite fierté à se taire quand trop ou seulement beaucoup parlent. Puis on doit pardonner à ces quelques-uns, de ne pas prendre tellement au sérieux le bonheur du grand nombre, que l’on entende par là des peuples ou des classes dans un peuple, et de se permettre çà et là une grimace ironique ; car leur sérieux est ailleurs, leur bonheur est une autre conception. » (§438, p.283-284)

    « Civilisation et Caste. – Une civilisation supérieure ne peut naître que là où il y a deux castes distinctes de la société ; celle des travailleurs et celle des oisifs, capables d’un loisir véritable ; ou en termes plus forts, la caste du travail forcé et la caste du travail libre. Le point de vue du partage du bonheur n’est pas essentiel, quand il s’agit de la création d’une civilisation supérieure ; mais en tout cas la caste des oisifs est la plus capable de souffrances, la plus souffrante, son contentement de l’existence est moindre, son devoir plus grand. Que s’il se produit un échange entre les deux castes, de sorte que les familles les plus basses, les moins intelligentes, tombent de la caste supérieure dans la caste inférieure et qu’au rebours les hommes les plus libres de celle-ci réclament l’accès à la caste supérieure, alors un état se trouve atteint au-delà duquel on ne voit plus que la mer ouverte des vœux illimités. – Ainsi nous parle la voix expirante des temps antiques ; mais où y a-t-il maintenant des oreilles pour l’entendre. » (§439, 284-285)

    « Pour des hommes qui en toute chose considèrent l’utilité supérieure, il n’y a pas dans le socialisme, au cas où il serait réellement le soulèvement des hommes opprimés, abaissés durant des siècles contre leurs oppresseurs, un problème de droit (impliquant cette question ridicule : « dans quelle mesure doit-on céder à ses exigences ? ») ; c’est par conséquent comme s’il s’agissait d’une force naturelle, par exemple de la vapeur, qui ou bien est contrainte par l’homme à le servir, comme un génie des machines, ou bien, lorsqu’il y a des fautes dans la machine, c’est-à-dire des fautes de calcul humain dans sa construction, met en pièces la machine et l’homme en même temps. Pour résoudre cette question de puissance, il faut savoir quelle est la force du socialisme, sous quelle forme, dans le jeu actuel des forces politiques, il peut être utilisé en qualité de ressort puissant : dans certaines conditions il faudrait même tout faire pour le fortifier. A propos de toute grande force –fût-ce la plus dangereuse- l’humanité doit penser à s’en faire un outil pour servir ses desseins. » (§446, p.287-288)

    "Propriété et justice. [...] Ce n'est pas de nouveaux partages par la violence, mais de transformations graduelles des idées qu'on a besoin ; il faut que chez tous la justice devienne plus forte, l'instinct de violence plus faible." (§452, p.291)

    "Un homme d'Etat allemand sait bien que l'Eglise catholique n'aura jamais des desseins identiques à ceux de la Russie, que même elle s'unirait aux Turcs plutôt qu'à elle ; il sait d'autre part, que tout danger d'alliance entre France et Russie est une menace pour l'Allemagne. S'il peut alors arriver à faire de la France le foyer et le rempart de l'Eglise catholique, il se trouve avoir pour longtemps écarté ce danger. Il a, par conséquent, un intérêt à montrer de la haine contre les catholiques et, par des hostilités de toute nature, à faire de ceux qui reconnaissent l'autorité du pape une puissance politique passionnée, qui sera hostile à la politique allemande et naturellement s’amalgamera avec la France, en qualité d'adversaire de l'Allemagne: il a pour but la catholicisation de la France aussi nécessairement que Mirabeau voyait dans la décatholicisation le salut de sa patrie." (§453, p.292)

    "Superstition de Rousseau, qui croit à une bonté de l'humaine nature merveilleuse, originelle, mais pour ainsi dire enterrée et met au compte des institutions de civilisation, dans la société, l'Etat, l'éducation, toute la responsabilité de cet enterrement. [...] Par lui l'esprit des lumières et de l'évolution progressive a été banni pour longtemps." (§463, p.297)

    "Les sociétés privées tireront à elles pas à pas les affaires de l'Etat: même la pièce la plus solide qui restera du vieux travail de gouvernement (cette fonction, par exemple, qui doit garantir les particuliers contre les particuliers) sera finalement un jour assurée par des entrepreneurs privés. Le décri, la décadence et la mort de l'Etat, l'affranchissement de la personne privée (je n'ai garde de dire: de l'individu) est la conséquence de l'idée démocratique de l'Etat ; en cela consiste sa mission. [...] La croyance à un ordre divin des choses politiques, à un mystère dans l'existence de l'Etat, est d'origine religieuse: la religion disparaît-elle, l'Etat perd inévitablement son antique voile d'Isis et n'éveille plus le respect. [...] Quand l'Etat ne répondra plus aux exigences de ces forces, ce ne sera pas le moins du monde le chaos qui lui succédera, mais une invention mieux appropriée encore que n'était l'Etat triomphera de l'Etat." (§472, p.303-304)

    "Le socialisme est le fantastique frère cadet du despotisme presque défunt, dont il veut recueillir l'héritage ; ses efforts sont donc, au sens le plus profond, réactionnaires. Car il désire une plénitude de puissance de l'Etat, telle que le despotisme seul ne l'a jamais eue, il dépasse même tout ce que montre le passé, parce qu'il travaille à l'anéantissement formel de l'individu: c'est que celui-ci lui apparaît comme un luxe injustifiable de la nature, qui doit  être par lui corrigé en un organe utile de la communauté. Par suite de cette parenté, il se montre toujours dans le voisinage de tous les déploiements excessifs de puissance, comme le vieux socialiste type, Platon, à la cour du tyran de Sicile ; il souhaite (il exige à l'occasion) le despotisme césarien de ce siècle, parce que, comme j'ai dis, il voudrait en être l'héritier. Mais cet héritage même ne suffirait pas à ses fins, il lui faut l'asservissement complet de tous les citoyens à l'Etat absolu, tel qu'il n'en a jamais existé de pareil ; et comme il n'a plus le moindre droit de compter sur la vieille piété religieuse envers l'Etat, qu'au contraire il doit, bon gré mal gré, travailler constamment à sa suppression -puisqu'en effet il travaille à la suppression de tous les Etats existants-, il ne peut avoir d'espoir d'une existence future que pour de courtes périodes, ça et là, grâce au plus extrême terrorisme. C'est pourquoi il se prépare silencieusement à la domination par la terreur et enfonce aux masses à demi cultivées, comme un clou dans la tête, le mot de "Justice", afin de leur enlever toute intelligence (après que cette intelligence a déjà bien souffert de la demi-culture) et de leur procurer, pour le vilain jeu qu'elles auront à jouer, une bonne conscience. - Le socialisme peut servir à enseigner de façon brutale et frappante le danger de toutes les accumulations de puissance dans l'Etat, et en ce sens insinuer une méfiance envers l'Etat même. Quand sa rude voix se mêlera au cri de guerre: "Le plus d'Etat possible", ce cri en deviendra d'abord plus bruyant que jamais ; mais bientôt éclatera avec non moins de force le cri opposé: "Le moins d'Etat possible"." (§473, p.304-305)

    "La Guerre indispensable. - C'est une vaine idée d'utopiste et de belles âmes que d'attendre beaucoup encore (ou même: beaucoup seulement alors) de l'humanité, quand elle aura désappris de faire la guerre. En attendant, nous ne connaissons pas d'autre moyen qui puisse rendre aux peuples fatigués cette rude énergie du champ de bataille, cette profonde haine impersonnelle, ce sang-froid dans le meurtre uni à une bonne conscience, cette ardeur commune organisatrice dans l'anéantissement de l'ennemi, cette fière indifférence aux grandes pertes, à sa propre vie et à celle des gens qu'on aime, cet ébranlement sourd des âmes comparable aux tremblements de terre, avec autant de force et de sûreté que ne fait n'importe quelle grande guerre: les ruisseaux et les torrents, qui se font jour alors, roulant il est vrai dans leur cours des pierres et des fanges de toute sorte et ruinant les près des cultures un peu délicates, remettent ensuite en mouvement dans des circonstances favorables, les rouages des ateliers de l'esprit, qui se reprennent à tourner avec une force nouvelle. La civilisation ne peut absolument pas se passer des passions, des vices et des méchancetés. [...] L'Europe, a besoin non seulement des guerres, mais des plus terribles -partant de retours momentanés à la barbarie." (§477, p.309-310)

    "Les personnes qui ont embrassé une cause dans toute sa profondeur lui restent rarement fidèles à jamais. Justement, elles ont mis au jour la profondeur. Il y a toujours beaucoup de mauvais à voir." (§489, p.316)

    "Nous sommes d'un temps dont la civilisation est en danger de périr par les moyens de civilisation." (§520, p.321)
    -Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain, trad. Angèle Kremer-Marietti, Librairie Générale Française, 1995 (1878 pour la première édition allemande), 768 pages.



    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Sam 6 Oct - 10:59, édité 13 fois


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Mar 10 Juil - 16:19

    "Vouloir rendre l’humanité « meilleure », ce serait la dernière chose que je promettrais. Je n’érige pas de nouvelles idoles ; que les anciennes apprennent donc ce qu’il en coûte d’avoir des pieds d’argile ! Renverser des idoles — j’appelle ainsi toute espèce d’idéal — c’est déjà bien plutôt mon affaire. Dans la même mesure où l’on a imaginé par un mensonge le monde idéal, on a enlevé à la réalité sa valeur, sa signification, sa véridicité… Le «  monde-vérité  » et le «  monde-apparence », traduisez : le monde inventé et la réalité… Le mensonge de l’idéal a été jusqu’à présent la malédiction suspendue au-dessus de la réalité. L’humanité elle-même, à force de se pénétrer de ce mensonge, a été faussée et falsifiée jusque dans ses instincts les plus profonds, jusqu’à l’adoration des valeurs opposées à celles qui garantiraient le déve­loppement, l’avenir, le droit supérieur à l’avenir." (p.199)

    "La philosophie, telle que je l’ai vécue, telle que je l’ai entendue jusqu’à présent, c’est l’existence volontaire au milieu des glaces et des hautes montagnes — la recherche de tout ce qui est étrange et problématique dans la vie, de tout ce qui, jusqu’à présent, a été mis au ban par la morale." (p.199)

    "Toute conquête, chaque pas en avant dans le domaine de la connaissance a son origine dans le courage, dans la dureté à l’égard de soi-même, dans la propreté vis-à-vis de soi-même." (p.199)

    "Dans mon œuvre, mon Zarathoustra tient une place à part. Avec lui j’ai fait à l’humanité le plus beau présent qui lui fut jamais fait." (p.199)

    "J’ai pour les symptômes d’une évolution ascendante ou d’une évolution descendante un flair plus subtil que n’importe qui. Dans ce domaine, je suis par excellence un maître. Je les connais toutes deux, je les incarne toutes deux." (p.202)

    "Observer des conceptions et des va­leurs plus saines, en se plaçant à un point de vue de malade, et, inversement, conscient de la plénitude et du sentiment de soi que possède la vie plus abondante, abaisser son regard vers le laboratoire secret des instincts de décadence — ce fut là la pratique à quoi je me suis le plus longuement exercé, c’est en cela que je possède une véritable expérience, et, si en quelque chose j’ai atteint la maîtrise, c’est bien en cela." (p.203)

    "A quoi reconnaît-on en somme la bonne conformation ? Un homme bien con­formé est un objet qui plaît à nos sens ; il est fait d’un bois à la fois dur, tendre et parfumé. Il ne trouve du goût qu’à ce qui lui fait du bien. Son plaisir, sa joie cessent dès lors qu’il dépasse la mesure de ce qui lui convient. Il devine les remèdes contre ce qui lui est préjudiciable ; il fait tourner à son avantage les mau­vais hasards ; ce qui ne le fait pas périr le rend plus fort. De tout ce qu’il voit et entend, de tout ce qui lui arrive, il sait tirer une somme conforme à sa nature : il est lui-même un principe de sélection ; il laisse passer bien des choses sans les retenir. Il se plaît toujours dans sa propre société, quoi qu’il puisse fré­quenter, des livres, des hommes ou des paysages : il honore en choisissant, en acceptant, en faisant confiance. Il réagit lentement à toutes les excitations, avec cette lenteur qu’il tient, par discipline, d’une longue circonspection et d’une fierté voulue. Il examine la séduction qui s’approche, il se garde bien d’aller à sa rencontre. Il ne croit ni à la « mauvaise chance », ni à la « faute » : il sait en finir avec lui-même, avec les autres, il sait oublier. Il est assez fort pour que tout tourne, nécessai­rement, à son avantage.

    Eh bien ! je suis le contraire d’un décadent, car c’est moi que je viens de décrire ainsi.
    " (p.204-205)

    "Mes origines déjà m’auto­risent à jeter un regard au delà de toutes les perspectives pure­ment locales, purement nationales ; il ne m’en coûte point d’être un « bon Européen ». D’autre part, je suis peut-être plus Allemand que ne peuvent l’être les Allemands d’aujourd’hui, les Allemands qui ne sont que des Allemands de l’empire, moi qui suis le dernier Allemand antipolitique.

    Cependant mes ancêtres étaient des gentilshommes polo­nais. Je tiens d’eux beaucoup d’instinct de race, qui sait ? peut-être même le liberum veto. Quand je songe combien de fois il m’est arrivé, en voyage, de me voir adresser la parole en polonais même par des Polonais ; quand je songe combien rarement j’ai été pris pour un Allemand, il pourrait me sem­bler que je suis seulement moucheté de germanisme.
    " (p.205)

    "Je ne voudrais pas que l’on estime trop bas l’im­pertinence ; elle est de beaucoup la forme la plus humaine de la contradiction et, au milieu de l’excès de faiblesse moderne, une de nos premières vertus. Elle peut même être un véritable bonheur quand on est assez riche pour cela." (p.209)

    "Le penchant à être agressif fait partie de la force aussi rigoureusement que le sentiment de vengeance et de ran­cune appartient à la faiblesse. La femme, par exemple, est rancunière ; cela tient à sa faiblesse, tout aussi bien que sa sensibilité devant la misère étrangère." (p.211)

    "L’athéisme n’est pas chez moi le résultat de quelque chose et encore moins un événement de ma vie : chez moi il va de soi, il est une chose instinctive. Je suis trop curieux, trop incrédule, trop pétulant pour permettre que l’on me pose une question grosse comme le poing. Dieu est une question grosse comme le poing, un manque de délicatesse à l’égard de nous autres penseurs. Je dirai même qu’il n’est, en somme, qu’une interdiction grosse comme le poing : Il est défendu de penser !

    Une autre question m’intéresse bien davantage et le salut de l’humanité en dépend bien plus que d’une quelconque curiosité pour théologiens, c’est la question de la nutrition.
    " (p.398-399)

    "Une petite paresse des intestins qui s’est transformée en mauvaise habitude suffit amplement pour faire d’un génie quelque chose de médiocre, quelque chose d’« allemand ». Le climat de l’Allemagne est suffisant à lui seul pour décourager de fortes entrailles et même celles qui sont portées à l’héroïsme. L’allure de l’assimilation est en rapport direct avec la mobilité ou la paralysie des organes de l’esprit. L’« esprit » lui-même n’est, en fin de compte, qu’une forme dans l’évolution de la matière. Groupez les lieux où il y eut de tous temps des hommes spirituels, où l’esprit, le raffine­ment, la malice faisaient partie du bonheur ; où le génie se sentait presque nécessairement chez lui ; ils jouissent tous d’un air merveilleusement sec. Paris, la Provence, Florence, Jérusalem, Athènes — ces noms démontrent quelque chose. Le génie est conditionné par un air sec, par un ciel clair, — c’est-à -dire par une rapide assimilation et désassimilation, par la possibilité de se procurer sans cesse de grandes et même d’énormes quantités de force." (p.402)

    "C’est vers un petit nombre de vieux auteurs français que je retourne toujours à nouveau. Je ne crois qu’à la civilisation française et tout le reste que l’on appelle en Europe culture me semble un malentendu, pour ne rien dire de la civilisation allemande...
    Si je lis Pascal, si je l’aime comme la victime la plus inté­ressante du christianisme, lequel a lentement assassiné d’abord son corps, puis son âme, comme le résultat logique de cette forme la plus effroyable de la cruauté inhumaine ; si j’ai quel­que chose de la fantaisie capricieuse de Montaigne dans l’esprit et — qui sait — peut-être dans le corps ; si mon goût artistique défend — et non sans une certaine âpreté — les noms de Molière, de Corneille et de Racine contre un génie inculte comme Shakespeare : cela ne m’empêche nullement de trouver aussi un très grand charme dans la compagnie des tout derniers venus d’entre les Français. Je lie vois pas dans quel siècle de l’histoire on pourrait réunir, par un plus beau coup defilet, des psychologues si curieux et en même temps si délicats que dans le Paris actuel : je nomme au hasard — car leur nombre est considérable — MM. Paul Bourget, Pierre Loti, Gyp, Meilhac, Anatole France, Jules Lemaître et pour en distinguer un autre, de ceux de la forte race, un vrai latin que j’aime particulière­ment, Guy de Maupassant. Je préfère, entre nous soit dit, cette génération même à ses maîtres qui ont été corrompus par la philosophie allemande. Partout où atteint l’Allemagne elle corrompt la culture. Ce n’est que depuis la Guerre que l’esprit a été « libéré » en France...

    Stendhal est un des plus beaux hasards de ma vie, car tout ce qui fait époque chez moi m’a été amené par le hasard et nullement par des recommandations.
    " (p.403-404)

    "Je dois avoir une parenté intime avec le Manfred de Byron. Tous les gouffres de son âme je les ai trouvés au fond de moi-même. À treize ans, j’étais mûr pour cette œuvre. Je ne perds pas un mot, à peine un regard pour ceux qui, en présence de Manfred, osent parler de Faust. Les Allemands sont incapables de concevoir le sublime, sous quelque forme que ce soit : témoin Schumann !" (p.405)

    "Il nous est impossible d’être autre chose que des révolutionnaires ; nous n’admettons pas un état de choses où les tartufes ont la haute main. Qu’ils aient arboré aujourd’hui d’autres couleurs, qu’ils soient vêtus d’écarlate ou qu’ils paradent en uniforme de hussard, cela m’est parfaitement indifférent... Eh bien ! Wagner était un révolutionnaire ! Il avait pris la fuite devant les Allemands... En tant qu’artiste, on ne saurait avoir, en Europe, d’autre patrie que Paris." (p.407)

    "S’abstenir de voir certaines choses, de les entendre, de les laisser venir à vous, premier commandement de la sagesse, première démonstration que l’on n’est pas un objet du hasard, mais une nécessité. Le mot courant pour cet instinct de défense s’appelle le goût." (p.410)

    "Dès la première heure du matin, quand le jour se lève, quand l’esprit possède toute sa fraîcheur, quand la force est à son aurore, lire alors un livre, j’appelle cela du vice !" (p.411)

    "Je ne connais pas d’autre manière, dans les rapports avec les grandes tâches, que le jeu. Ceci est la condition essentielle pour reconnaître la grandeur." (p.414)

    "En ce qui me concerne personnellement, je ne suis pas encore d’actualité. Quelques-uns naissent d’une façon posthume." (p.617)

    "Cet été encore, à une époque où, par l’accent sérieux, beaucoup trop sérieux de ma littérature, j’étais capable de déplacer l’équilibre de tout le reste de la littérature, un professeur de l’Université de Berlin me donna à entendre, avec bienveillance, que je ferais mieux de me servir d’une autre forme car, me disait-il, ce que je fais personne ne le lit." (p.618)

    "Le mot « Surhumain », par exemple, qui désigne un type de perfection absolue, en opposition avec l’homme « moderne », l’homme « bon », avec les chrétiens et d’autres nihilistes, lorsqu’il se trouve dans la bouche d’un Zarathoustra, le destructeur de la morale, prend un sens qui donne beaucoup à réfléchir. Presque partout, en toute innocence, on lui a donné une signification qui le met en contradiction absolue avec les valeurs qui ont été affirmées par le personnage de Zarathoustra, je veux dire qu’on en a fait le type « idéaliste » d’une espèce supérieure d’hommes, à moitié « saint », à moitié « génie »..... D’autres bêtes à cornes savantes, à cause de ce mot, m’ont suspecté de darwinisme ; on a même voulu y retrouver le « culte des héros » de ce grand faux monnayeur inconscient qu’était Carlyle, ce culte que j’ai si malicieusement rejeté. " (p.619)

    "Il n’y a ni actions égoïstes ni actions non-égoïstes. Les deux idées sont des contre-sens psychologiques. Il en est de même des maximes « L’homme aspire au bonheur. » Ou bien : « Le bonheur est la récompense de la vertu. » Ou bien encore : « Le plaisir et la peine sont des antithèses »… La morale, cette Circé de l’humanité, a faussé, a envahi de son essence, tout ce qui est psychologie, jusqu’à formuler ce non-sens que l’amour est quelque chose de « non-égoïste ». Il faut presque être assis sur soi-même, il faut se tenir bravement sur ses deux jambes, autrement on ne saurait être capable d’aimer." (p.624)

    "Une petite femme qui court après sa vengeance renverserait même la destinée. La femme est infiniment plus méchante que l’homme, elle est aussi plus maligne. Chez la femme la bonté est déjà une forme de la dégénérescence. Toutes celles que l’on appelle des « belles âmes » souffrent au fond d’elles-mêmes d’un inconvénient physiologique." (p.624)

    "La lutte pour les droits égaux est déjà un symptôme de maladie." (p.624)

    "« Émancipation de la femme », c’est le nom que prend la haine instinctive de la femme manquée, c’est-à-dire incapable d’enfantement, contre la femme d’une bonne venue. La lutte contre l’« homme » n’est jamais qu’un moyen, un prétexte, une tactique. En s’élevant elles-mêmes, sous le nom de «femme en soi », de « femme supérieure », de « femme idéaliste », ces femmes tendent à abaisser le niveau général de la femme ; il n’y a pas de plus sûr moyen pour cela que l’éducation des lycées, les culottes et les droits politiques de la bête électorale. Au fond, les femmes émancipées sont les anarchistes dans le monde de l’éternel féminin »." (p.625)

    "Admettons que mon attentat contre vingt siècles de contre-nature et de violation de l’humanité réussisse. Ce nouveau parti, qui sera le parti de la vie et qui prendra en mains la plus belle de toutes les tâches, la discipline et le perfectionnement de l’humanité, y compris la destruction impitoyable du tout ce qui présente des caractères dégénérés et parasitaires, ce parti rendra de nouveau possible la présence sur terre de cet excédent de vie, d’où sortira certainement de nouveau la condition dionysienne. Je promets la venue d’une époque tragique." (p.630)

    "Les quatre Considérations inactuelles sont absolument combatives. Elles démontrent que je n’étais pas un rêvasseur, que je prends plaisir à tirer l’épée, — peut-être aussi que je suis doué d’une singulière habileté du poignet. La première attaque (1873) fut dirigée contre la culture allemande que je considérais alors déjà avec un mépris sans ménagements. Pour moi elle était dépourvue de signification, sans substance et sans but. Elle ne représentait qu’une « opinion publique ». Il n’y a pas de plus dangereux malentendu que de croire que le grand succès des armées allemandes prouve quelque chose qui soit en faveur de cette culture, que ce succès signifie même la victoire de cette culture sur la France." (p.632)

    "Je sépare mon idée du « philosophe », par une distance de plusieurs lieues, de la notion que renferme encore la personnalité de Kant, pour ne rien dire du tout des « ruminants » académiques et autres professeurs de philosophie." (p.636)

    "Humain, trop humain, avec ses deux continuations, est le monument commémoratif d’une crise. Je l’ai intitulé un livre pour les esprits libres, et presque chacune de ses phrases exprime une victoire; en l’écrivant je me suis débarrassé de tout ce qu’il y avait en moi d’étranger à ma vraie nature. Tout idéalisme m’est étranger. Le titre de mon livre veut dire ceci « Là où vous voyez des choses idéales, moi je vois... des choses humaines, hélas ! trop humaines ! » — Je connais mieux l’homme. — Un « esprit libre » ne signifie pas autre chose qu’un esprit affranchi, un esprit qui a repris possession de lui-même." (p.637)

    "Les Chants du prince « Vogelfrei », composés pour une 
 bonne partie en Sicile, rappellent très expressément la conception provençale de la Gaya Scienza, avec cette unité du ménes
trel, du chevalier et de l’esprit libre qui différencie cette merveilleuse civilisation précoce des Provençaux de toutes les
 cultures équivoques. Le dernier poème, en particulier, Pour le
 Mistral, une exubérante chanson à danser, où, avec votre permission, on danse par-dessus la morale, est parfaitement dans 
l’esprit provençal." (p.56)

    "Le livre (1886) est dans ses parties essentielles une critique de la modernité, les sciences modernes, les arts modernes, sans en exclure la politique moderne. Je donne également des indications au sujet du type contraire qui est aussi peu moderne que possible, un type noble, un type affirmatif. Considéré ainsi, mon livre est l’école du gentilhomme, le mot pris dans un sens plus intellectuel et plus radical qu’il n’a été fait jusqu’à présent."

    "À vrai dire, il me reste aussi à tenter une attaque contre la nation allemande qui, dans les choses de l’esprit, devient de plus en plus paresseuse et pauvre dans ses instincts, de plus en plus honorable, cette nation allemande qui continue, avec un appétit enviable, à se nourrir de contradic­tions, qui avale la « foi » aussi bien que la science, la « cha­rité chrétienne » aussi bien que l’antisémitisme, la volonté de puissance (de l’« Empire ») aussi bien que l’évangile des humbles, sans en éprouver le moindre trouble de digestion. Ne jamais prendre fait et cause au milieu des contradictions ! Quelle neu­tralité romantique ! Quel désintéressement ! Quel sens juste du gosier germanique qui confère à toutes choses des droits égaux, qui trouve que tout a du goût !"

    "Rien ne m’empêchera d’être brutal et de dire aux Allemands quelques dures vérités : qui donc le ferait autrement ? Je parle de leur impudicité en matière histori­que. Non seulement les historiens allemands ont perdu complètement le coup d’œil vaste pour l’allure et pour la valeur de la culture, non seulement ils sont tous des pantins de la politique (ou de l’église), — ils vont même jusqu’à proscrire ce coup d’œil vaste. Il faut être avant tout « allemand », il faut être de la « race », alors seulement on a le droit de décider de toutes les valeurs et de toutes les non-valeurs en matière historique — on les détermine… « Alle­mand », c’est là un argument ; « l’Allemagne, l’Allemagne par-dessus tout », c’est un principe ; les Germains sont « l’or­dre moral » dans l’histoire ; par rapport à l’Empire romain ils sont les dépositaires de la liberté ; par rapport au XVIII­e siècle les restaurateurs de la morale, de l’« impératif catégorique »… Il y a une façon d’écrire l’histoire conforme à l’Alle­magne de l’Empire ; il y a, je le crains, une façon antisémite d’écrire l’histoire, — il y a une façon d’écrire l’histoire pour la Cour, et M. de Treitschke n’a pas honte…"

    "Enfin, lorsque, sur le pont entre deux siècles de décadence, une force majeure de génie et de volonté apparut enfin, une force assez grande pour faire de l’Europe une unité politique et économique qui eût dominé le monde, les Allemands ont, avec leurs « guerres d ’indépendance », frustré l’Europe de la signification merveilleuse que recélait l’existence de Napoléon. De ce fait, ils ont sur la conscience tout ce qui est venu depuis lors, tout ce qui existe aujourd’hui ; ils ont sur la conscience cette maladie, cette déraison, la plus contraire à la culture qu’il y ait, le nationalisme, cette névrose nationale dont l’Europe est malade, cette prolongation à l’in­fini des petits États en Europe, de la petite politique. Ils ont enlevé à l’Europe sa signification et sa raison, ils l’ont poussée dans un cul-de-sac."

    "Les Allemands n’ont jamais traversé un dix-septième siècle de sévère examen de soi-même, comme les Français. Un La Rochefoucauld, un Descartes sont cent fois supérieurs en loyauté aux premiers d’entre eux." (p.252)

    "Et pourquoi n’irais-je pas jusqu’au bout ? J’aime à faire table rase. Je m’enorgueillis même de passer pour le contem­pteur des Allemands par excellence. La méfiance que m’inspi­rait le caractère allemand je l’ai déjà exprimée à l’âge de vingt-six ans (troisième Considération inactuelle, page 71). Les Allemands sont pour moi quelque chose d’impossible. Quand je veux imaginer une espèce d’homme absolument con­traire à tous mes instincts, c’est toujours un Allemand qui se présente à mon esprit. La première chose que je me demande, lorsque je scrute un homme jusqu’au fond de son âme, c’est s’il possède le sentiment de la distance, s’il observe partout le rang, le degré, la hiérarchie d’homme à homme, s’il sait distinguer. Par là on est gentilhomme. Dans tout autre cas on appartient sans rémission à la catégorie si large et si débon­naire de la canaille. Or, les Allemands sont canaille — hélas ! ils sont si débonnaires… On s’amoindrit par la fréquentation des Allemands : les Allemands placent sur le même niveau."

    "Je connais ma destinée. Un jour s’attachera à mon nom le souvenir de quelque chose de formidable, — le souvenir d’une crise comme il n’y en eut jamais sur terre, le souvenir de la plus profonde collision des consciences, le souvenir d’un juge­ment prononcé contre tout ce qui jusqu’à présent a été cru, exigé, sanctifié. Je ne suis pas un homme, je suis de la dynamite. Et, avec cela, il n’y a en moi rien d’un fondateur de religion. Les religions sont les affaires de la populace. J’ai besoin de me laver les mains, après avoir été en contact avec des hommes religieux… Je ne veux pas de « croyants », je crois que je suis trop méchant pour cela, je ne crois même pas en moi-même. Je ne parle jamais aux masses… J’ai une peur épouvantable qu’on ne veuille un jour me canoniser. On devinera pourquoi je publie d’abord ce livre ; il doit éviter qu’on se serve de moi pour faire du scandale…" (p.255)
    -Friedrich Nietzsche, Ecce Homo. Comment on devient ce que l’on est, rédigé en 1888, Traduction par Henri Albert publiée au Mercure de France, nov. 1908 - janv. 1909.



    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Sam 1 Sep - 15:50, édité 1 fois


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 16 Juil - 10:58

    "Le scepticisme, la critique des idéaux et des convictions, la mise en cause des coutumes invétérées et des impératifs antiques, des idoles et des valeurs contemporaines (l' "intempestif"), l'examen critique, la libération de la pensée, les analyses historiques et psychologiques des moeurs (la "psychologie de la "foi", des "croyants"), la dédicace d'Humain, trop humain "en mémoire de Voltaire, pour le centième anniversaire de sa mort, le 30 mai 1778", tout cela place les écrits de cette période, et en particulier Aurore, sous le signe des Lumières, représentés par exemple par Voltaire, Chamfort, Kant et Herder. Nietzsche le déclare explicitement dans le troisième livre d'Aurore (§197): "Ce travail des Lumières [Aufklärung], il nous faut maintenant le continuer."." (p.19)
    -Éric Blondel, introduction à Friedrich Nietzsche, Aurore. Pensées sur les préjugés moraux, trad. Éric Blondel et all., Paris, GF Flammarion, 2012 (1881 pour la première édition allemande), 419 pages.

    « Dans ce livre, on assiste au travail d’un « être souterrain », qui perce, qui creuse, qui sape. A condition d’avoir des yeux pour scruter un tel travail de fond, on voit comme il avance lentement, avec circonspection, avec une douceur impitoyable, sans trahir trop manifestement la détresse que provoque toute longue privation d’air et de lumière ; on pourrait même le dire satisfait de son travail des ténèbres. » (§1, p.29)

    « Jusqu’à présent c’est à la question du bien et du mal qu’on a le plus pauvrement réfléchi : l’affaire a toujours été par trop dangereuse. La conscience, la bonne réputation, l’enfer, parfois même la police ne permettaient, ne permettent encore aucune impartialité ; en présence de la morale, comme face à toute espèce d’autorité, on ne doit justement pas penser, et encore moins parler : là, il ne s’agit que d’ « obéir » ! Depuis que le monde existe, aucune autorité n’a encore été disposée à se soumettre à la critique ; quand à critiquer la morale, à considérer la morale comme problème, comme problématique : comment cela ? N’était-ce pas –n’est-ce pas immoral ? Or la morale dispose non seulement de toutes sortes de moyens de dissuasion pour se protéger des manipulations et des instruments de torture de la critique ; mais sa sécurité repose encore plus sur un certain art de l’enchantement auquel elle s’entend à merveille, elle sait « enthousiasmer ». Elle réussit, souvent d’un seul regard, à paralyser la volonté critique, voire à la capter à son profit ; au demeurant, il y a des cas où elle sait la retourner contre elle-même : en sorte qu’alors, à l’instar du scorpion, elle enfonce le dard dans sa propre chair. C’est que la morale s’entend de toute Antiquité à tous les tours de passe-passe de l’art de persuader : il n’y a pas d’orateur, y compris aujourd’hui, qui ne l’appelle à son secours (que l’on écoute donc, par exemple, les discours de nos anarchistes : tant de discours moraux pour persuader ! Et pour finir, ils vont jusqu’à s’intituler « les bons et les justes »). Depuis qu’on discourt et qu’on persuade sur terre, la morale s’est toujours montrée comme le plus grand maître en séduction et, en ce qui nous concerne, nous autres philosophes, comme la véritable Circé des philosophes. D’où vient donc que depuis Platon tous les architectes philosophes d’Europe ont construit en vain ? Que tout ce qu’ils considéraient avec respect et sérieux comme aere perennius menace de s’effondrer ou même est déjà en ruine ? Comme elle est fausse, la réponse à cette question que l’on continue de tenir prête : « Parce qu’ils avaient tous omis la prémisse, l’examen du fondement, une critique de la raison tout entière » -cette réponse, lourde de conséquences, de Kant qui, ce faisant, ne nous a certes pas amenés, nous autres philosophes modernes, sur un terrain plus ferme et moins trompeur ! (Question après coup : n’était-il pas un peu étrange d’exiger qu’un instrument doive critiquer sa propre pertinence et sa propre validité ? que l’intellect lui-même doive « connaître » sa valeur, sa force, ses limites ? N’était-ce pas même un peu absurde ?). La bonne réponse aurait plutôt été que tous les philosophes, dans leurs constructions, ont succombé à la séduction de la morale, Kant y compris, que leur intention visait en apparence la certitude, la « vérité », mais en fait de « majestueux édifices moraux » : pour nous servir encore une fois du langage naïf de Kant, qui estime sa tâche et son travail « certes modestes et cependant méritoires » consistent à « aplanir le terrain pour établir solidement ces majestueux édifices moraux » (Critique de la raison pure, II, p.257). Hélas ! voilà qui ne lui a pas réussi, au contraire ! Il faut aujourd’hui l’avouer. Une intention aussi exaltée faisait de Kant un authentique fils de son siècle que, entre tous, on peut appeler le siècle de l’exaltation : comme il l’est demeuré heureusement en ce qui concerne ses plus précieux aspects (par exemple avec cette bonne part de sensualisme qu’il a intégrée dans sa théorie de la connaissance). Lui aussi avait été mordu par la tarentule morale Rousseau, lui aussi gardait au fond de son âme la pensée du fanatisme moral, dont un autre disciple de Rousseau, à savoir Robespierre, se sentait et se reconnaissait le continuateur, en vue « de fonder sur la terre l’empire de la sagesse, de la justice et de la vertu » (discours du 7 juin 1794). Au demeurant, avec un tel fanatisme de Français rivé au cœur, on ne pouvait se conduire d’une façon moins française, plus profonde, plus laborieuse, plus allemande –si l’épithète « allemand » est encore aujourd’hui permise en ce sens- que ne l’a fait Kant. Pour faire plus de place à son « règne moral », Kant se voyait obligé d’introduire un monde indémontrable, un « par-delà » logique : voilà pourquoi il avait besoin de sa Critique de la raison pure ! Pour le dire autrement : il n’en aurait pas eu besoin, s’il n’y avait pas eu pour lui une seule chose plus importante que tout, à savoir rendre le « règne moral » inattaquable, voire plutôt insaisissable par la raison : il ne voyait que trop la fragilité, aux yeux de la raison, d’un ordre moral des choses ! Car tant du point de vue de la nature que de celui de l’histoire, du point de vue de l’immoralité radicale de la nature et de l’histoire, Kant, à l’instar de tout bon Allemand de toujours, était un pessimiste ; il croyait à la morale, non pas parce qu’elle était démontrée par la nature et par l’histoire, mais en dépit du fait que la nature et l’histoire y contredisent constamment. Pour comprendre ce « en dépit du fait », on peut sans doute se souvenir d’un trait analogue chez Luther ; cet autre grand pessimiste n’hésita pas, un jour, avec toute sa témérité luthérienne, à dire à ses amis : « Si l’on pouvait saisir par le moyen de la raison comment Dieu peut être miséricordieux et juste, Lui qui manifeste tant de colère et de méchanceté, à quoi servirait alors la foi ? ». En effet, rien n’a jamais fait plus profonde impression sur l’âme allemande, rien ne l’a plus « induite en tentation » que cette conséquence dangereuse entre toutes qui est pour tout bon Latin un péché contre l’esprit : Credo qui absurdum est. Avec cette conséquence, la logique allemande a fait sa première apparition dans l’histoire du dogme chrétien ; mais aujourd’hui encore, un millénaire plus tard, nous autres Allemands d’aujourd’hui, Allemands tard venus à tous égards, nous pressentons une parcelle de vérité, de possibilité de vérité derrière la célèbre proposition fondamentale de la dialectique de la réalité au moyen de laquelle Hegel, en son temps, permit à l’esprit allemand de remporter la victoire en Europe : « La contradiction meut le monde, toutes choses se contredisent entre elles. » Jusque dans la logique, nous sommes bien des pessimistes. » (§3, p.30-33)

    « Nous aussi, nous obéissons encore à une loi sévère au-dessus de nous, et c’est là l’ultime morale qui nous est encore audible, l’ultime morale que nous savons encore vivre ; c’est sur ce point tout spécialement que nous aussi, nous sommes encore des hommes de conscience. C’est que nous ne voulons pas revenir à ce qui nous paraît dépassé et vermoulu, à je ne sais quel « objet incroyable », qu’il s’agisse de Dieu, de la vertu, de la vérité, de la justice, de l’amour du prochain ; c’est que nous ne nous permettons aucune échappatoire vers les vieux idéaux ; que nous sommes radicalement hostiles à tout ce qui, en nous, viserait la conciliation et l’amalgame ; hostiles à toute espèce actuelle de foi et de christianisme ; hostiles au romantisme et au patriotardisme inconsistant ; hostiles également à l’artiste jouisseur et dépourvu de conscience, qui voudrait nous persuader d’adorer là où nous ne croyons plus –car nous sommes des artistes ; hostiles en un mot à tout le féminisme européen (ou idéalisme, pour qui préfère ce terme), qui éternellement nous « attire vers le haut », et qui du même coup, éternellement, nous « fait chuter ». C’est seulement comme humains doués de cette conscience que nous nous sentons encore apparentés à la probité et à la piété millénaire des Allemands (dont au demeurant nous sommes les descendants ultimes et très problématiques), nous autres immoralistes, nous autres sans-dieu d’aujourd’hui et même, en un certain sens, leurs héritiers, comme les exécuteurs de leur plus intime volonté, volonté pessimiste, je le répète, qui n’a pas peur de se renier elle-même parce qu’elle nie avec volupté ! En nous s’accomplit, si tant est qu’on veuille une formule, l’autodépassement de la morale. » (§4, p.33-34)

    « L’homme libre est immoral, parce qu’en tout il veut dépendre de lui-même et non d’un principe reçu. » (§9, p.39)

    « L’homme cruel est délicieusement chatouillé par le sentiment de la puissance. » (§18, p.47)

    « Les sentiments et leur origine dans les jugements. « Fie-toi à ton sentiment ! ». Mais les sentiments n’ont rien d’ultime, d’originaire, derrière eux se trouvent des jugements et des évaluations, dont nous héritons sous la forme de sentiments (inclinations, répulsions). L’inspiration qui nait du sentiment descend directement d’un jugement –souvent faux ! Et certainement pas du tien ! Se fier à son sentiment, cela signifie obéir plus à son grand-père, à sa grand-mère et à leurs grands-parents qu’aux dieux qui sont en nous : notre raison et notre expérience. » (§35, p.58-59)

    « Le penseur a besoin de l’imagination, de l’élan, de l’abstraction, du détachement des sens, de l’invention, du pressentiment, de l’induction, de la dialectique, de la déduction, de la critique, de la recherche des éléments, du mode de pensée impersonnel, de la contemplation et de la vision d’ensemble, et plus encore de justice et d’amour à l’égard de tout ce qui existe. » (§43, p.64-65)

    « Oh ! combien de cruauté et de mauvais traitements superflus ont découlé des religions qui ont inventé le péché ! » (§53, p.70)

    « Nous avons perdu un intérêt : l’ « après-la-mort » ne nous concerne plus ! Bienfait sans nom, trop récent encore pour être ressenti universellement comme tel. Et c’est de nouveau le triomphe d’Épicure ! » (§72, p.83)

    « Ni européen, ni distingué. Il y a quelque chose d’oriental et de féminin dans le christianisme ; cela se trahit dans cette idée : « Celui que Dieu aime, il le châtie » ; car les femmes en Orient considèrent les châtiments, ainsi qu’une rigoureuse séparation de leur personne d’avec le monde, comme le signe de l’amour de l’homme, et elles se plaignent lorsque ces signes font défaut. » (§75, p.84)

    « Proposition. Si notre moi est toujours haïssable d’après Pascal et d’après le christianisme, comment pourrions-nous seulement permettre et accepter que d’autres l’aiment, que ce soit Dieu ou l’homme ! Il irait contre toute bienséance de se laisser aimer tout en sachant très bien qu’on ne mérite que haine, sans parler d’autres sentiment de rejet. « Mais c’est là justement le règne de la grâce. » Votre amour du prochain est donc une grâce à vos yeux ? Et votre pitié est une grâce ? Eh bien, si vous en êtes capables, faites donc un pas de plus : faites-vous la grâce de vous aimer vous-mêmes, et alors vous n’aurez plus besoin de votre Dieu, et tout le drame de la chute et de la rédemption ira jusqu’à son dénuement en vous-mêmes ! » (§79, p.88)

    « Il y a maintenant quelque dix à vingt millions d’hommes dans les divers peuples d’Europe qui ne « croient plus en Dieu » ; est-ce trop demander qu’ils se fassent signe ? Dès qu’ils se seront reconnus de la sorte, ils se feront aussi connaître, ils seront immédiatement une puissance en Europe et, par chance, une puissance entre les peuples ! entre les Etats ! entre riches et pauvres ! entre dominants et dominés ! entre les hommes les plus agités et les hommes les plus tranquilles, les plus apaisants ! » (§96, p.97)

    « Je nie également l’immoralité : non pas que d’innombrables hommes se sentent immoraux, mais je nie le fait qu’il y ait en vérité une raison de se sentir tel. Je ne nie pas, cela va de soi –à moins d’être fou-, que de nombreuses actions, dites immorales, doivent être évitées et combattues ; de même que nombre de celles qui sont dites morales doivent être accomplies et encouragées ; mais selon moi, dans les deux cas, pour d’autres raisons que jusqu’à présent. Nous avons à réformer notre façon de penser et enfin, pour aller plus loin, peut-être dans très longtemps, à réformer notre façon de sentir. » (§103, p.101)

    « Ce n’est pas le danger qui menace les agents que les détenteurs de la morale autoritaire ont à l’esprit, mais le danger pour eux, la perte possible de puissance et de crédit, dès lors que le droit d’agir arbitrairement et sottement selon sa propre raison, petite ou grande, est accordée à tous ; car ils font pour eux-mêmes un usage irréfléchi du droit à l’arbitraire et à la sottise, ils commandent, même lorsqu’il est incertain ou passablement difficile de pouvoir répondre aux questions « comment dois-je agir ? Pourquoi dois-je agir ? » Et si la raison de l’humanité croît de manière si extraordinairement lente qu’on a souvent dénié cette croissance à l’ensemble de la marche de l’humanité, à qui la faute, sinon à cette présence solennelle, voire à cette omniprésence des commandements moraux qui interdisent totalement d’exprimer la question individuelle du pourquoi et du comment ? » (§107, p.104)
    -Friedrich Nietzsche, Aurore. Pensées sur les préjugés moraux, trad. Éric Blondel et all., Paris, GF Flammarion, 2012 (1881 pour la première édition allemande), 419 pages.



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Johnathan R. Razorback
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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 15 Oct - 14:51

    https://fr.wikisource.org/wiki/La_Volont%C3%A9_de_puissance/Esquisse_d%E2%80%99un_avant-propos

    "2. Ce que je raconte, c’est l’histoire des deux siècles qui vont venir. Je décris ce qui va venir, ce qui ne saurait plus venir autrement : la montée du nihilisme. Cette page d’histoire peut être contée dès maintenant : car, dans le cas présent, la nécessité elle-même est à l’œuvre. Cet avenir parle déjà par la voix de cent signes et présages, cette fatalité s’annonce partout ; pour entendre cette musique de l’avenir toutes les oreilles sont déjà tendues. Notre civilisation européenne tout entière s’agite depuis longtemps sous une pression qui va jusqu’à la torture, une angoisse qui grandit de dix ans en dix ans, comme si elle voulait provoquer une catastrophe : inquiète, violente, emportée, semblable à un fleuve qui veut arriver au terme de son cours, qui ne réfléchit plus, qui craint de réfléchir."

    "4. Car il ne faut pas se méprendre sur le sens du titre que veut prendre l’évangile de l’avenir. " La Volonté de Puissance. Essai d’une transmutation de toutes les valeurs " — dans cette formule s’exprime un contre-mouvement, par rapport au principe et à la tâche ; un mouvement qui, dans un avenir quelconque, remplacera ce nihilisme complet ; mais qui en admet la nécessité, logique et psychologique ; et ne peut absolument venir qu’après lui et par lui. Car pourquoi la venue du nihilisme est-elle dès lors nécessaire ? Parce que ce sont nos valeurs elles-mêmes, celles qui ont eu cours jusqu’à présent, qui, dans le nihilisme, tirent leurs dernières conséquences ; parce que le nihilisme est le dernier aboutissant logique de nos grandes valeurs et de notre idéal ; parce qu’il nous faut d’abord traverser le nihilisme, pour nous rendre compte de la vraie valeur de ces " valeurs " dans le passé… Quel que soit ce mouvement, nous aurons un jour besoin de valeurs nouvelles…"

    "I. 2 A:
    Que signifie le nihilisme ? Que les valeurs supérieures se déprécient.

    Il peut être un signe de force, la vigueur de l’esprit peut s’être accrue au point que les fins que celui-ci voulut atteindre jusqu’à présent ("convictions ", " articles de foi ") paraissent impropres ( — : car une foi exprime généralement la nécessité de conditions d’existence, une soumission à l’autorité d’un ordre de choses qui fait prospérer et croître un être, lui fait acquérir de la force… ) ; d’autre part le signe d’une force insuffisante à s’ériger un but, une raison d’être, une foi.

    Il atteint le maximum de sa force relative comme force violente de destruction : comme nihilisme actif. Son opposé pourrait être le nihilisme fatigué qui n’attaque plus : sa forme la plus célèbre est le bouddhisme, qui est un nihilisme passif, avec des signes de faiblesse ; l’activité de l’esprit peut être fatiguée, épuisée, en sorte que les fins et les valeurs préconisées jusqu’à présent paraissent impropres et ne trouvent plus créance, en sorte que la synthèse des valeurs et des fins (sur quoi repose toute culture solide) se décompose et que les différentes valeurs se font la guerre : une désagrégation… ; alors tout ce qui soulage, guérit, tranquillise, engourdit, vient au premier plan, sous des travestissements divers, religieux ou moraux, politiques ou esthétiques, etc.

    Le nihilisme représente un état pathologique intermédiaire ( — pathologique est l’énorme généralisation, la conclusion qui n’aboutit à aucun sens — ) : soit que les forces productrices ne soient pas encore assez solides, — soit que la décadence hésite encore et qu’elle n’ait pas encore inventé ses moyens.
    "
    -Friedrich Nietzsche, La Volonté de puissance. Essai d'une transmutation de toutes les valeurs, Traduit par Henri Albert.



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.


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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

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