L'Hydre et l'Académie

    Friedrich Nietzsche, Œuvre

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    Johnathan R. Razorback
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    Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 19 Déc - 20:28

    "Dans quelle langue parler ? Quel langage parler ? Ce sera pour Nietzsche un langage nouveau, qui signifie par écart et décalage, écart et décalage par rapport aux structures habituelles de la construction du sens que Nietzsche soupçonne d'être au service d'idéaux qui doivent être interrogés, d'idéaux d'origine morale. Il apparaîtra dès lors que ces structures et ce langage ordinaire ne signifient jamais de façon neutre mais induisent des préjugés, des croyances sournoisement véhiculées par les schèmes linguistiques et grammaticaux, il apparaîtra surtout qu'elles ne peuvent pas tout dire, et sont justement inaptes à traduire l'idéal du gai savoir. D'où les audaces, les ruptures, les brusqueries, les images inattendues, les néologismes, le lyrisme au sein de l'oralité, etc." (p.10)

    "Ce qui change avec l'intervention de Nietzsche dans le champ philosophique: le passage au premier plan des déterminations pulsionnelles et affectives comprises comme source productives des pensées." (p.12)

    "Légende tenace et navrante qui ne veut retenir du rapport de Nietzsche à la science que l'opposition." (p.17)
    -Patrick Wotling, Introduction à Nietzsche, Le Gai savoir, traduction Patrick Wotling, Paris, GF Flammarion, 2007 (1997 pour la première édition), 445 pages.

    « J’habite ma propre maison,
    N'ai jamais copié personne en rien,
    Et -me suis en outre moqué de tout maître
    Qui ne s'est pas moqué de lui-même
    . » (p.23)

    "Épicure - Oui, je suis fier de sentir le caractère d'Épicure autrement, peut-être, que tout autre, et de savourer dans tout ce que j'entends et lis de lui le bonheur de l'après-midi de l'Antiquité: -je vois son œil contempler une vaste mer blanchâtre, par-dessus les rochers de la côte sur lesquels repose le soleil pendant que des animaux petits et grands jouent dans sa lumière, sûrs et tranquilles comme cette lumière et cet œil lui-même. Seul un être continuellement souffrant a pu inventer un tel bonheur, le bonheur d'un œil face auquel la mer de l'existence s'est apaisée, et qui désormais ne peut plus se rassasier de contempler sa surface et cette peau marine chamarrée, délicate, frémissante: jamais auparavant il n'y eut une telle modestie de la volupté." (p.100-101, §45)
    -Nietzsche, Le Gai savoir, Livre I, traduction Patrick Wotling, Paris, GF Flammarion, 2007 (1997 pour la première édition), 445 pages.

    "L'ensorcellement et l'effet le plus puissant qu'exercent les femmes sont, pour le dire dans la langue des philosophes, une action à distance, une actio in distans: mais la première et la principale condition en est - la distance !" (p.115, §60)

    "Aujourd'hui et autrefois. - Qu'importe tout l'art de nos œuvres d'art si nous laissons échapper cet art supérieur, l'art des fêtes ! Autrefois, toutes les œuvres d'art se dressaient sur la grande voie triomphale de l'humanité, en marques commémoratives et témoignages de ses moments d'élévation et de félicité. Aujourd'hui, on veut, au moyen des œuvres d'art, attirer les malheureux épuisés et malades à l'écart de la grande voie des souffrances de l'humanité pour une fraction de seconde de concupiscence ; on leur offre une petite ivresse et une petite folie." (p.139, §88)
    -Nietzsche, Le Gai savoir, Livre II, traduction Patrick Wotling, Paris, GF Flammarion, 2007 (1997 pour la première édition), 445 pages.

    "Notre croyance en une virilisation de l'Europe. - C'est à Napoléon (et absolument pas à la Révolution française, qui a visé à la "fraternité" entre les peuples et à un commerce sentimental universel et fleuri) que l'on doit la possibilité aujourd'hui d'une succession de quelques siècles guerriers qui n'ont pas leurs pareils dans l'histoire, bref, notre entrée dans l'âge classique de la guerre, de la guerre savante et en même temps populaire sur la plus grande échelle (de moyens, de dons, de discipline), que tous les millénaires à venir considéreront rétrospectivement avec envie et respect comme un pan de perfection: - car le mouvement national dont sort cette gloire de la guerre n'est que le choc en retour dirigé contre Napoléon et n'existerait pas sans Napoléon. C'est donc à lui que l'on pourra attribuer un jour le fait que l'homme, en Europe, a triomphé à nouveau du commerçant et du philistin ; peut-être même de "la femme", qui a été choyée par le christianisme et l'esprit exalté du dix-huitième siècle, et plus encore par les "idées modernes". Napoléon, qui voyait dans les idées modernes et, sans détour, dans la civilisation une sorte d'ennemi personnel, a prouvé par cette hostilité qu'il était l'un des plus grands continuateurs de la Renaissance: il a ramené au jour tout un pan d'Antiquité de nature antique, peut-être le pan décisif, le pan de granit. Et qui sait si ce pan de nature antique ne finira pas aussi par triompher du mouvement national et se faire, au sens affirmatif, l'héritier et le continuateur de Napoléon: -lequel voulait l'Europe unie, comme on le sait, et ce comme maîtresse de la terre." (p.323, §362)
    -Nietzsche, Le Gai savoir, Livre V, traduction Patrick Wotling, Paris, GF Flammarion, 2007 (1997 pour la première édition), 445 pages.

    «Lorsque la détresse se met à philosopher, comme chez tous les penseurs malades — et peut-être les penseurs malades dominent-ils dans l’histoire de la philosophie : — qu’adviendra-t-il de la pensée elle-même lorsqu’elle sera mise sous la pression de la maladie ? »
    « Nous ne croyons plus que la vérité demeure vérité si on lui enlève son voile ; nous avons assez vécu pour écrire cela. »
    « LORS DU TROISIÈME CHANGEMENT DE PEAU
    Déjà ma peau se craquelle et se gerce,
    Déjà mon désir de serpent,
    Malgré la terre absorbée,
    Convoite de la terre nouvelle ;
    Déjà je rampe, parmi les pierres et l’herbe,
    Affamé, sur ma piste tortueuse,
    Pour manger, ce que j’ai toujours mangé,
    La nourriture du serpent, la terre ! »
    « LE DÉDAIGNEUX
    Puisque je répands au hasard
    Vous me traitez de dédaigneux.
    Celui qui boit dans les gobelets trop pleins
    Les laisse déborder au hasard —
    Ne pensez pas plus mal du vin. »
    « POUR LES DANSEURS
    Glace lisse,
    Un paradis,
    Pour celui qui sait bien danser. »
    « LE SOLITAIRE
    Je déteste autant de suivre que de conduire.
    Obéir ? Non ! Et gouverner jamais !
    Celui qui n’est pas terrible pour lui, n’inspire la terreur à personne :
    Et celui seul qui inspire la terreur peut conduire les autres.
    Je déteste déjà de me conduire moi-même !
    J’aime, comme les animaux des forêts et des mers,
    À me perdre pour un bon moment,
    À m'accroupir ; rêveur, dans des déserts charmants,
    À me rappeler enfin, moi-même, du lointain,
    À me séduire moi-même — vers moi-même. »
    « HÉRACLITISME
    Tout bonheur sur la terre,
    Amis, est dans la lutte !
    Oui, pour devenir amis
    Il faut la fumée de la poudre !
    Trois fois les amis sont unis :
    Frères devant la misère,
    Égaux devant l’ennemi,
    Libres — devant la mort ! »
    « ECCE HOMO
    Oui, je sais bien d’où je viens !
    Inassouvi, comme la flamme,
    J’arde pour me consumer.
    Ce que je tiens devient lumière,
    Charbon ce que je délaisse :
    Car je suis flamme assurément ! »
    « Noble et vulgaire. — Aux natures vulgaires tous les sentiments nobles et généreux paraissent impropres et, pour cela, le plus souvent invraisemblables : ils clignent de l’œil quand ils en entendent parler, et semblent vouloir dire : « il doit y avoir là un bon petit avantage, on ne peut pas regarder à travers tous les murs » : — ils se montrent envieux à l’égard de l’homme noble, comme s’il cherchait son avantage par des chemins détournés. S’ils sont convaincus avec trop de précision de l’absence d’intentions égoïstes et de gains personnels, l'homme noble devient pour eux une espèce de fou : ils le méprisent dans sa joie et se rient de ses yeux brillants. « Comment peut-on se réjouir du préjudice qui vous est causé, comment peut-on accepter un désavantage, avec les yeux ouverts ! L’affection noble doit se compliquer d’une maladie de la raison. » — Ainsi pensent-ils, et ils jettent un regard de mépris, le même qu’ils ont en voyant le plaisir que l’aliéné prend à son idée fixe. La nature vulgaire se distingue par le fait qu’elle garde sans cesse son avantage en vue et que cette préoccupation du but et de l’avantage est elle-même plus forte que l’instinct et le plus violent qu’elle a en elle : ne pas se laisser entraîner par son instinct à des actes qui ne répondent pas à un but — c’est là leur sagesse et le sentiment de leur dignité. Comparée à la nature vulgaire, la nature supérieure est la plus déraisonnable — car l’homme noble, généreux, celui qui se sacrifie, succombe en effet à ses instincts, et, dans ses meilleurs moments, sa raison fait une pause. Un animal qui protège ses petits au danger de sa vie, ou qui, lorsqu’il est en chaleur, suit la femelle jusqu’à la mort, ne songe pas au danger de la mort ; sa raison, elle aussi, fait une pause, puisque le plaisir que lui procure sa couvée ou sa femelle et la crainte d’en être privé le dominent entièrement, il devient plus bête qu’il ne l’est généralement, tout comme l’homme noble et généreux. Celui-ci éprouve quelques sensations de plaisir ou de déplaisir avec tant d’intensité que l’intellect devra se taire ou se mettre au service de ces sensations : alors son cœur lui monte au cerveau et l’on parlera dorénavant de « passion ». (Çà et là on rencontre aussi l’opposé de ce phénomène, et, en quelque sorte, le « renversement de la passion », par exemple chez Fontenelle, à qui quelqu’un mit un jour la main sur le cœur, en disant : « Ce que vous avez là, mon cher, est aussi du cerveau. ») C’est la déraison, ou la fausse raison de la passion que le vulgaire méprise chez l’homme noble, surtout lorsque cette passion se concentre sur des objets dont la valeur lui paraît être tout à fait fantasque et arbitraire. Il s’irrite contre celui qui succombe à la passion du ventre, mais il comprend pourtant l’attrait qui exerce cette tyrannie ; il ne s’explique pas, par contre, comment on peut, par exemple, pour l’amour d’une passion de la connaissance, mettre en jeu sa santé et son honneur. Le goût des natures supérieures se fixe sur les exceptions, sur les choses qui généralement laissent froid et ne semblent pas avoir de saveur ; la nature supérieure a une façon d’apprécier qui lui est particulière. Avec cela, dans son idiosyncrasie du goût, elle s’imagine généralement ne pas avoir de façon d’apprécier à elle particulière, elle fixe au contraire ses valeurs et ses non-valeurs particulières comme des valeurs et des non-valeurs universelles, et tombe ainsi dans l’incompréhensible et l’irréalisable. Il est très rare qu’une nature supérieure conserve assez de raison pour comprendre et pour traiter les hommes ordinaires en tant qu’hommes ordinaires : généralement elle a foi en sa passion, comme si chez tous elle était la passion restée cachée, et justement dans cette idée elle est pleine d’ardeur et d’éloquence. Lorsque de tels hommes d’exception ne se considèrent pas eux-mêmes comme des exceptions, comment donc seraient-ils jamais capables de comprendre les natures vulgaires et d’évaluer la règle d’une façon équitable ! — Et ainsi ils parlent, eux aussi, de la folie, de l’impropriété et de l’esprit fantasque de l’humanité, pleins d’étonnement sur la frénésie du monde qui ne veut pas reconnaître ce qui serait pour lui « la seule chose nécessaire ». — C’est là l’éternelle injustice des hommes nobles. »
    « Ce qui conserve l’espèce. — Les esprits les plus forts et les plus méchants ont jusqu’à présent fait faire les plus grands progrès à l’humanité : ils allumèrent toujours à nouveau les passions qui s’endormaient — toute société organisée endort les passions, — ils éveillèrent toujours à nouveau le sens de la comparaison, de la contradiction, le plaisir de ce qui est neuf, osé, non éprouvé, ils forcèrent l’homme à opposer des opinions aux opinions, un type idéal à un type idéal. »
    « Jusqu’à présent, tout ce qui a donné de la couleur à l’existence n’a pas encore d’histoire : où trouverait-on, par exemple, une histoire de l’amour, de l’avidité, de l’envie, de la conscience, de la piété, de la cruauté ? »
    « Du but de la science. — Comment, le dernier but de la science serait de créer à l’homme autant de plaisir et aussi peu de déplaisir que possible ? Mais comment, si le plaisir et le déplaisir étaient tellement solidement liés l’un à l’autre que celui qui voudrait goûter de l’un autant qu’il est possible, serait forcé de goûter aussi de l’autre autant qu’il est possible, — que celui qui voudrait apprendre à « jubiler jusqu’au ciel » devrait aussi se préparer à être « triste jusqu’à la mort » ? Et il en est peut-être ainsi ! Les stoïciens du moins le croyaient, et ils étaient conséquents lorsqu’ils demandaient le moins de plaisir possible pour que la vie leur causât le moins de déplaisir possible (lorsque l’on prononce la sentence « le vertueux est le plus heureux » l’on présente en même temps l’enseigne de l’école aux masses et l’on donne une subtilité casuistique pour les gens les plus subtils). Aujourd’hui encore vous avez le choix : soit aussi peu de déplaisir que possible, bref, l’absence de douleur — et, en somme, les socialistes et les politiciens de tous les partis ne devraient, honnêtement, pas promettre davantage à leurs partisans — soit autant de déplaisir que possible, comme prix pour l’augmentation d’une foule de jouissances et de plaisirs, subtils et rarement goûtés jusqu’ici ! Si vous vous décidez pour la première alternative, si vous voulez diminuer et amoindrir la souffrance des hommes, eh bien ! il vous faudra diminuer et amoindrir aussi la capacité de joie. Il est certain qu’avec la science on peut favoriser l’un et l’autre but. Peut-être connaît-on maintenant la science plutôt à cause de sa faculté de priver les hommes de leur plaisir et de les rendre plus froids, plus insensibles, plus stoïques. Mais on pourrait aussi lui découvrir des facultés de grande dispensatrice des douleurs. Et alors sa force contraire serait peut-être découverte en même temps, sa faculté immense de faire luire pour la joie un nouveau ciel étoilé ! »
    « La douleur s’informe toujours des causes, tandis que le plaisir est porté à s’en tenir à lui-même et à ne pas regarder en arrière. »
    « La pitié est le sentiment le plus agréable chez ceux qui sont peu fiers et n’ont point l’espérance d’une grande conquête : pour eux, la proie facile — et tel est celui qui souffre — est quelque chose de ravissant. On vante la pitié, comme étant la vertu des filles de joie. »
    « C’est l’amour des sexes qui se révèle de la façon la plus claire comme désir de propriété : celui qui aime veut posséder, à lui tout seul, la personne qu’il désire, il veut avoir un pouvoir absolu tant sur son âme que sur son corps, il veut être aimé uniquement et habiter l’autre âme, y dominer comme ce qu’il y a de plus élevé et de plus admirable. Si l’on considère que cela ne signifie pas autre chose que d’exclure le monde entier d’un bien précieux, d’un bonheur et d’une jouissance : si l'on considère que celui qui aime vise à l’appauvrissement et à la privation de tous les autres compétiteurs, qu’il vise à devenir le dragon de son trésor, comme le plus indiscret et le plus égoïste de tous les conquérants et exploiteurs ; si l’on considère enfin que, pour celui qui aime, tout le reste du monde semble indifférent, pâle, sans valeur et qu’il est prêt à apporter tous les sacrifices, à troubler toute espèce d’ordre, à mettre à l’arrière-plan tous les intérêts : on s’étonnera que cette sauvage avidité, cette injustice de l’amour sexuel ait été glorifiée et divinisée à un tel point et à toutes les époques, oui, que, de cet amour, on ait fait ressortir l’idée d’amour, en opposition à l’égoïsme, tandis qu’il est peut-être précisément l’expression la plus naturelle de l’égoïsme. […]
    Il y a bien çà et là, sur la terre, une espèce de continuation de l’amour où ce désir avide que deux personnes ont l’une pour l’autre fait place à un nouveau désir, à une nouvelle avidité, à une soif commune, supérieure, d’un idéal placé au-dessus d’elles : mais qui connaît cet amour ? Qui est-ce qui l’a vécu ? Son véritable nom est amitié. »
    « Un être qui n’aurait pas la libre disposition de soi et qui manquerait de loisirs, — à nos yeux, ce ne serait là nullement quelque chose de méprisable ; car ce genre de servilité adhère encore trop à chacun de nous, selon les conditions de notre ordre et de notre activité sociales, qui sont foncièrement différentes de celles des anciens. — Le philosophe grec traversait la vie avec le sentiment intime qu’il y avait beaucoup plus d’esclaves qu’on se le figurait — c’est-à-dire que chacun était esclave pour peu qu’il ne fût point philosophe ; son orgueil débordait lorsqu’il considérait que, même les plus puissants de la terre, se trouvaient parmi ses esclaves. Cette fierté, elle aussi, est devenue, pour nous, étrangère et impossible ; pas même en symbole le mot « esclave » ne possède pour nous toute son intensité. »
    « La plus active de toutes les époques — notre époque — de tout son argent et de toute son activité, ne sait pas faire autre chose que d’accumuler toujours plus d’argent et toujours plus d’activité, c’est qu’il faut plus de génie pour dépenser que pour acquérir ! — Eh bien ! nous finirons par en avoir le « dégoût » ! »
    « Que signifie vivre. — Vivre — cela signifie : repousser sans cesse quelque chose qui veut mourir. »
    « Goût changé. — Le changement du goût général est plus important que celui des opinions ; les opinions, avec toutes les preuves, les réfutations et toute la mascarade intellectuelle ne sont que des symptômes d’un changement de goût et certainement pas, ce pour quoi on les tient encore généralement, les causes de ce changement de goût. Comment se transforme le goût général ? Par le fait que des individus puissants et influents prononcent sans honte leur hoc est ridiculum, hoc est absurdum, c’est-à-dire le jugement de leur goût et de leur dégoût, et qu’ils imposent ce jugement avec tyrannie : — ils imposent ainsi une contrainte à beaucoup de gens, une contrainte qui se change peu à peu en une habitude chez plusieurs et finalement en un besoin de tout le monde. »
    «Au fond les masses sont prêtes à l’esclavage sous toutes ses formes, pourvu que celui qui est au-dessus d’eux affirme sans cesse sa supériorité, qu’il légitime le fait qu’il est né pour commander — par la noblesse de la forme ! »
    « Travail et ennui. — Dans les pays de la civilisation presque tous les hommes se ressemblent maintenant en ceci qu’ils cherchent du travail à cause du salaire ; — pour eux tout le travail est un moyen et non le but lui-même ; c’est pourquoi ils mettent peu de finesse au choix du travail, pourvu qu’il procure un gain abondant. Or il y a des hommes rares qui préfèrent périr plutôt que de travailler, sans que le travail leur procure de la joie : ils sont minutieux et difficiles à satisfaire, ils ne se contentent pas d’un gain abondant, lorsque le travail n’est pas lui-même le gain de tous les gains. De cette espèce d’hommes rares font partie les artistes et les contemplatifs de toute espèce, mais aussi ces désœuvrés qui passent leur vie à la chasse ou bien aux intrigues d’amour et aux aventures. Tous ceux-là cherchent le travail et la peine lorsqu’ils sont mêlés de plaisir, et le travail le plus difficile et le plus dur, si cela est nécessaire. Mais autrement ils sont d’une paresse décidée, quand même cette paresse devrait entraîner l’appauvrissement, le déshonneur, les dangers pour la santé et pour la vie. Ils ne craignent pas autant l’ennui que le travail sans plaisir : il leur faut même beaucoup d’ennui pour que leur travail puisse leur réussir. Pour le penseur et pour l’esprit inventif l’ennui est ce « calme plat » de l’âme qui précède la course heureuse et les vents joyeux ; il leur faut le supporter, en attendre l’effet à part eux : — c’est cela précisément que les natures moindres n’arrivent absolument pas à obtenir d’elles-mêmes ! Chasser l’ennui de n’importe quelle façon, cela est vulgaire, tout comme le travail sans plaisir est vulgaire. »
    « Pardonnez-moi, mes amis, j’ai osé crayonner au mur mon bonheur. »
    « Ce n’est que comme créateurs que nous pouvons détruire ! »
    « Le charme et l’effet le plus puissant de la femme, c’est, pour parler le langage des philosophes, leur action à distance : mais pour cela il faut d’abord et avant tout — de la distance ! […] C’était là précisément son charme de paraître foncièrement changeante et insaisissable ! »
    « Faculté de vengeance. — Ne pas pouvoir se défendre et par conséquent ne pas vouloir se défendre, ce n’est pas encore là une honte à nos yeux : mais nous méprisons celui qui ne possède ni le pouvoir ni la bonne volonté de se venger, — qu’importe s’il est homme ou femme. »
    « Cruauté sacrée. — Un homme qui tenait dans ses mains un enfant nouveau-né s’approcha d’un saint. « Que dois-je faire de l’enfant ? demanda-t-il , il est misérable, malvenu et n’a pas assez de vie pour mourir. » — « Tue-le ! s’écria le saint d’une voix terrible, tue-le et garde-le pendant trois jours et trois nuits entre tes bras, afin de te créer une mémoire : — de la sorte jamais plus tu n’engendreras d’enfant, quand pour toi le moment d’engendrer ne sera pas venu. » — Lorsque l’homme eut entendu cela il s’en alla désappointé ; et il y en eut beaucoup qui blâmèrent le saint parce qu’il avait conseillé une cruauté, car il avait conseillé de tuer l’enfant. « Mais n’est-il pas plus cruel de le laisser vivre ? » répondit le saint. »
    « C’est devenu pour nous un besoin que nous ne pouvons satisfaire dans la réalité, d’entendre, dans les situations les plus difficiles, des hommes parler bien et tout au long. »
    « Que l’on étudie donc les poètes grecs de la tragédie, pour voir ce qui a le plus excité leur esprit d’application, leur esprit inventif, leur émulation, — ce ne fut certainement pas l’intention de subjuguer le spectateur par les passions ! — L’Athénien allait au théâtre pour entendre de beaux discours ! Et c’est de beaux discours que s’occupait Sophocle ! — que l’on me pardonne cette hérésie. »
    « Traductions. — On peut évaluer le sens historique que possède une époque à la façon dont cette époque fait les traductions et cherche à s’assimiler les temps passés et les livres anciens. Les Français du temps de Corneille et encore ceux de la Révolution s’emparèrent de l’antiquité romaine avec des façons que nous n’aurions plus le courage d’avoir — grâce à notre sens historique supérieur. Et l’antiquité romaine elle-même, de quelle façon violente et naïve tout à la fois fit-elle main basse sur tout ce qui est grand et bon dans la plus ancienne antiquité grecque! […]Traduire c’était alors conquérir. »
    « Tous les cultes orgiaques veulent décharger en une seule fois la férocité d’une divinité et en faire une orgie pour qu’après cela elle se sente plus libre et plus tranquille et laisse l’homme en repos. Melos signifie, d’après sa racine, un moyen d’apaisement, non parce que le chant est doux par lui-même, mais puisque ses effets ultérieurs produisent la douceur. »
    « Qu’importe à l’homme enthousiasmé le vin ! »
    « La guerre est la mère de toutes les bonnes choses, la guerre est aussi la mère de toute bonne prose ! »
    « Et ainsi, en contemplant un tel homme, aujourd’hui comme jadis, ces paroles résonnent encore à mon oreille : « Que la passion est meilleure que le stoïcisme et l'hypocrisie, qu’être sincère, même dans le mal, vaut mieux que de se perdre soi-même dans la moralité de la tradition, qu’un homme libre peut être tant bon que méchant, mais qu’un homme assujetti est une honte pour la nature et ne participe à aucune consolation, ni divine, ni terrestre ; et enfin, que chacun de ceux qui veulent devenir libres ne pourra le devenir que par lui-même, et que la liberté ne tombe dans le sein de personne comme un présent miraculeux. » (Richard Wagner à Bayreuth). »
    « Et tant que vous aurez encore honte de vous-mêmes, en quoi que ce soit, vous ne pourrez pas être des nôtres ! »
    « Gardons-nous déjà de croire que l’univers est une machine ; il n’a certainement pas été construit en vue d’un but, en employant le mot « machine » nous lui faisons un bien trop grand honneur. »
    « Innocent et heureux comme tout ce qui est jeu. »
    « Combien nous sommes encore éloignés de voir se joindre, à la pensée scientifique, les facultés artistiques et la sagesse pratique de la vie, de voir se former un système organique supérieur par rapport auquel le savant, le médecin, l’artiste et le législateur, tels que nous les connaissons maintenant, apparaîtraient comme d’insuffisantes antiquités ! »
    « Instinct de troupeau. — Partout où nous rencontrons une morale, nous rencontrons une évaluation et un classement des actions et des instincts humains. Ces évaluations et ces classements sont toujours l’expression des besoins d’une communauté ou d’un troupeau. Ce qui, en premier lieu, est utile au troupeau — et aussi en deuxième et en troisième lieu —, est aussi la mesure supérieure pour la valeur de tous les individus. »
    « Il importe de connaître ton but, ton horizon, tes forces, tes impulsions, tes erreurs et surtout l’idéal et les fantômes de ton âme pour déterminer ce que signifie la santé, même pour ton corps. »
    « La connaissance est plus qu’un moyen. »
    « Effet de la plus ancienne religiosité. — L’homme irréfléchi se figure que seule la volonté est agissante ; vouloir serait selon lui quelque chose de simple, de prévu, d’indéductible, de compréhensible en soi. Il est convaincu, lorsqu’il fait quelque chose, par exemple lorsqu’il porte un coup, que c’est lui qui frappe, et qu’il frappe parce qu’il voulait frapper. Il ne remarque pas du tout qu’il y a là un problème, car la sensation de la volonté lui suffit, non seulement pour admettre la cause et l’effet, mais encore pour croire qu’il comprend leur rapport. Il ne sait rien du mécanisme de l’action et du centuple travail subtil qui doit s’accomplir pour qu’il en arrive à frapper, de même il ne sait rien de l’incapacité foncière de la volonté pour faire même la plus petite partie de ce travail. La volonté est pour lui une force qui agit d’une façon magique : une foi en la volonté, comme cause d’effets, est une foi en des forces agissant d’une façon magique. »
    « Principe. — Une hypothèse inévitable, à laquelle l’humanité sera toujours forcée de revenir, finit par être à la longue plus puissante que la foi la plus vivace en quelque chose qui n’est pas vrai (par exemple la foi chrétienne). À la longue, cela veut dire sur un espace de cent mille années. »
    « « Ce n’est que si tu te repens que Dieu sera miséricordieux pour toi » — de telles paroles provoqueraient chez un Grec le rire et la colère  ; il s’écrierait  : « Voilà des sentiments d’esclaves  ! » Ici l’on admet un Dieu puissant, d’une puissance suprême, et pourtant un Dieu vengeur. Sa puissance est si grande que l’on ne peut en général pas lui causer de dommage, sauf pour ce qui est de l’honneur. Tout péché est un manque de respect, un crimen læsæ majestatis divinæ — et rien de plus ! »
    « Les Grecs ont porté leur aspiration idéale précisément sur les passions, ils ont aimé, élevé, doré et divinisé les passions; il est clair que dans la passion ils se sentaient non seulement plus heureux, mais encore plus purs et plus divins qu’en temps ordinaire. »
    « L’invention de dieux, de héros, de surhumains de toutes espèces, ainsi que d’hommes conformés différemment et de soushumains, de nains, de fées, de centaures, de satyres, de démons et de diables était l’inappréciable préparation à justifier l’égoïsme et la glorification de l’individu : la liberté que l’on accordait à un dieu à l’égard des autres dieux, on finit par se l’accorder à soi-même à l’égard des lois, des mœurs et des voisins. Le monothéisme, au contraire, cette conséquence rigide de la doctrine d’un homme normal — donc la foi en un dieu normal, à côté duquel il n’y a que des faux dieux mensongers — fut peut-être jusqu’à présent le plus grand danger de l’humanité »
    « Où il y a de l’esclavage les individus sont en petit nombre, et ils ont contre eux les instincts de troupeau et la conscience. »
    « Ce qui dans les temps primitifs a conduit à admettre la réalité d’un « autre monde » ne fut cependant pas un instinct et un besoin, mais une erreur d’interprétation de certains phénomènes de la nature, un embarras de l’intelligence. »
    « Homo poeta. — « Moi-même, qui ai fait de mes propres mains cette tragédie des tragédies, jusqu’au point où elle est terminée, moi qui ai été le premier à nouer dans l’existence le nœud de la morale et qui ai tiré si fort qu’un dieu seul pourrait le défaire — car ainsi l’exige Horace ! — moi-même j’ai maintenant tué tous les dieux au quatrième acte, — par moralité ! Que doit-il advenir maintenant du cinquième ? Où prendre le dénouement tragique du conflit ! — Faut-il que je commence à songer à un dénouement comique ? »
    « Le plus influent. — Qu’un homme résiste à toute son époque, qu’il arrête cette époque à la porte pour lui faire rendre compte, forcément cela exercera de l’influence. Que cet homme le veuille, est indifférent ; qu’il le puisse, voilà le principal. »
    « Après une grande victoire. — Ce qu’il y a de mieux dans une grande victoire, c’est qu’elle enlève au vainqueur la crainte de la défaite. « Pourquoi ne serais-je pas une fois vaincu ? — se dit-il : je suis maintenant assez riche pour cela. »
    « Être profond et sembler profond. — Celui qui se sait profond s’efforce d’être clair ; celui qui voudrait sembler profond à la foule s’efforce d’être obscur. »
    « À l’écart. — Le parlementarisme, c’est-à-dire la permission publique de choisir parmi cinq opinions publiques fondamentales, s’insinue dans l’esprit de ces êtres très nombreux qui aimeraient bien paraître indépendants et individuels et lutter pour leur opinion. Mais, en définitive, il est indifférent de savoir si l’on impose une opinion au troupeau ou si on lui en permet cinq. — Celui qui diverge des cinq opinions publiques et se tient à l’écart a toujours tout le troupeau contre lui. »
    « Livres. — Qu’importe un livre qui ne sait même pas nous transporter au delà de tous les livres ? »
    « Les négateurs du hasard. — Nul vainqueur ne croit au hasard. »
    « Ce que nous faisons. — Ce que nous faisons n’est jamais compris, mais toujours seulement loué ou blâmé. »
    « Qu’est-ce qui rend héroïque ? — Aller en même temps au-devant de ses plus grandes douleurs et de ses plus au hauts espoirs. »
    « Quel est le sceau de la liberté réalisée ? — Ne plus avoir honte devant soi-même. »
    « Toi qui d’une lance de flamme
    De mon âme as brisé la glace.
    Et qui la chasses maintenant vers la mer écumante
    De ses plus hauts espoirs :
    Toujours plus clair et mieux portant.
    Libre dans une aimante contrainte :
    Ainsi elle célèbre tes miracles.
    Toi le plus beau mois de janvier. »
    « Je suis heureux de constater que les hommes se refusent absolument à concevoir l’idée de la mort et j’aimerais bien contribuer à leur rendre encore cent fois plus digne d’être pensée l’idée de la vie. »
    « Amitié d’étoiles. — Nous étions amis et nous sommes devenus l’un pour l’autre des étrangers. Mais cela est bien ainsi et nous ne voulons ni nous en taire ni nous en cacher, comme si nous devions en avoir honte. Nous sommes deux vaisseaux dont chacun a son but et sa route tracée ; nous pouvons nous croiser, peut-être, et célébrer des fêtes ensemble, comme nous l’avons déjà fait, — et ces braves vaisseaux étaient si tranquilles dans le même port, sous un même soleil, de sorte que déjà on pouvait les croire à leur but, croire qu’ils n’avaient eu qu’un seul but commun. Mais alors la force toute puissante de notre tâche nous a séparés, poussés dans des mers différentes, sous d’autres soleils, et peut-être ne nous reverrons-nous plus jamais, — peut-être aussi nous reverrons-nous, mais ne nous recon­naîtrons-nous point : la séparation des mers et des soleils nous a transformés ! Qu’il fallût que nous devenions étrangers, ainsi le voulait la loi au-dessus de nous et c’est par quoi nous nous devons du respect, par quoi sera sanctifié davantage encore le souvenir de notre amitié de jadis ! Il existe probablement une énorme courbe invisible, une route stellaire, où nos voies et nos buts différents se trouvent inscrits comme de petites étapes, — élevons-nous à cette pensée ! Mais notre vie est trop courte et notre vue trop faible pour que nous puissions être plus que des amis dans le sens de cette altière possibilité ! — Et ainsi nous voulons croire à notre amitié d’étoiles, dussions-nous être ennemis sur la terre. »
    « Architecture pour ceux qui cherchent la connaissance. — Il faudra reconnaître un jour, et bientôt peut-être, ce qui manque à nos grandes villes : des endroits silencieux, spacieux et vastes pour la méditation, pourvus de hautes et longues galeries pour le mauvais temps et le temps trop ensoleillé, où le bruit des voitures et le cri des marchands ne pénétreraient pas, où une subtile convenance interdirait, même au prêtre, la prière à haute voix : des constructions et des promenades qui exprimeraient, par leur ensemble, ce que la méditation et l’éloignement du monde ont de sublime. »
    « Car croyez-m’en ! - le secret pour moissonner l’existence la plus féconde et la plus grande jouissance de la vie, c’est de vivre dangereusement ! Construisez vos villes au pied du Vésuve ! Envoyez vos vaisseaux dans les mers inexplorées ! Vivez en guerres avec vos semblables et avec vous-mêmes ! Soyez brigands et conquérants, tant que vous ne pouvez pas être dominateurs et possesseurs, vous qui cherchez la connaissance ! »
    « Ce qu’il y aurait de tout à fait insupportable, de véritablement terrible, ce serait une vie entièrement dépourvue d’habitudes, une vie qui exigerait sans cesse l’improvisation : — ce serait pour moi l’exil, ma Sibérie. »
    « Savoir contredire. — Chacun sait maintenant que c’est un signe de haute culture que de savoir supporter la contradiction. Quelques-uns savent même que l’homme supérieur désire et provoque la contradiction pour avoir sur sa propre injustice des indications qui lui étaient demeurées inconnues jusqu’alors. »
    « Nous voulons être les poètes de notre vie, et cela avant tout dans les plus petites choses quotidiennes. »
    « L’homme supérieur devient toujours en même temps plus heureux et plus malheureux. »
    « Avoir des sens subtils et un goût fin ; être habitué aux choses de l’esprit les plus choisies et les meilleures, comme à la nourriture la plus vraie et la plus naturelle ; jouir d’une âme forte, intrépide et audacieuse ; traverser la vie d’un œil tranquille et d’un pas ferme, être toujours prêt à l’extrême comme à une fête, plein du désir de mondes et de mers inexplorés, d’hommes et de dieux inconnus ; écouter toute musique joyeuse, comme si, à l’entendre, des hommes braves, soldats et marins, se permettaient un court repos et une courte joie, et dans la profonde jouissance du moment seraient vaincus par les larmes, et par toute la pourpre mélancolie du bonheur, qui donc ne désirerait pas que tout ceci fût son partage, son état ! Ce fut le bonheur d’Homère ! L’état de celui qui a inventé pour les Grecs leurs dieux, non, qui a inventé, pour lui-même, ses propres dieux ! Mais il ne faut pas s’en faire mystère, avec ce bonheur d’Homère dans l’âme, on est aussi la créature la plus capable de souffrir sous le soleil ! »
    « En agissant nous omettons. — Au fond je n’aime pas toutes ces morales qui disent : « Ne fais pas telle chose ! Renonce ! Surmonte-toi ! » — J’aime par contre toutes ces autres morales qui me poussent à faire quelque chose, à le faire encore, et à en rêver du matin au soir et du soir au matin, à ne pas penser à autre chose qu’à : bien faire cela, aussi bien que moi seul je suis capable de le faire ! Celui qui vit ainsi dépouille continuellement l’une après l’autre les choses qui ne font pas partie d’une pareille vie ; sans haine et sans répugnance, il voit comme aujourd’hui telle chose et demain telle autre prend congé de lui, semblable à une feuille jaunie que le moindre souffle détache de l’arbre : ou bien encore il ne s’aperçoit même pas qu’elle le quitte, tant son œil regarde sévèrement son but, en avant et non à côté, en arrière ou vers en bas. « Notre activité doit déterminer ce que nous omettons : en agissant nous omettons » — voilà qui me plaît, voilà mon placitum à moi. Mais je ne veux pas tendre, les yeux ouverts, à mon appauvrissement, je n’aime pas toutes les vertus négatives, les vertus dont la négation et le renoncement sont l’essence. »

    « Stoïcien et épicurien. — L’épicurien se choisit les situations, les personnes et même les événements qui cadrent avec sa constitution intellectuelle extrêmement irritable, il renonce à tout le reste — c’est-à-dire à la plupart des choses, — puisque ce serait là pour lui une nourriture trop forte et trop lourde. Le stoïcien, au contraire, s’exerce à avaler des cailloux et des vers, des tessons et des scorpions, et cela sans en avoir le dégoût ; son estomac doit finir par être indifférent à tout ce qu’offre le hasard de l’existence. »
    « En faveur de la critique. — Maintenant t’apparaît comme une erreur quelque chose que jadis tu as aimée comme une vérité ou du moins comme une probabilité : tu la repousses loin de toi et tu t’imagines que ta raison y a remporté une victoire. Mais peut-être qu’alors, quand tu étais encore un autre — tu es toujours un autre, — cette erreur t’était tout aussi nécessaire que toutes les « vérités » actuelles, en quelque sorte comme une peau qui te cachait et te voilait beaucoup de choses que tu ne devais pas voir encore. C’est ta vie nouvelle et non pas ta raison qui a tué pour toi cette opinion : tu n’en as plus besoin, et maintenant elle s’effondre sur elle-même, et la déraison en sort comme de la vermine. Lorsque nous exerçons notre esprit critique, ce n’est là rien d’arbitraire et d’impersonnel — c’est du moins très souvent une preuve qu’il y a en nous des forces vivantes et agissantes qui dépouillent une écorce. Nous nions, et il faut que nous niions puisque quelque chose en nous veut vivre et s’affirmer, quelque chose que nous ne connaissons, que nous ne voyons peut-être pas encore ! — Ceci en faveur de la critique. »
    « Hurlez de plaisir et de méchanceté. »
    « Mon chien. — J’ai donné un nom à ma souffrance et je l’appelle « chien », — elle est tout aussi fidèle, tout aussi importune et impudente, tout aussi divertissante, tout aussi avisée qu’une autre chienne — et je puis l’apostropher et passer sur elle mes mauvaises humeurs : comme font d’autres gens avec leurs chiens, leurs valets et leurs femmes. »
    « Regard en arrière. — Nous avons rarement conscience de ce que chaque période de souffrance de notre vie a de pathétique ; tant que nous nous trouvons dans cette période, nous croyons au contraire que c’est là le seul état possible désormais, un ethos et non un pathos — pour parler et pour distinguer avec les Grecs. Quelques notes de musique me rappelèrent aujourd’hui à la mémoire un hiver, une maison et une vie essentiellement solitaire et en même temps le sentiment où je vivais alors : — je croyais pouvoir continuer à vivre éternellement ainsi. Mais maintenant je comprends que c’était là uniquement du pathos et de la passion, quelque chose de comparable à cette musique douloureusement courageuse et consolante, — on ne peut pas avoir de ces sensations durant des années, ou même durant des éternités : on en deviendrait trop « éthéré » pour cette planète. »
    « Sagesse dans la douleur. — Dans la douleur il y a autant de sagesse que dans le plaisir : tous deux sont au premier chef des forces conservatrices de l’espèce. S’il n’en était pas ainsi de la douleur, il y a longtemps qu’elle aurait disparu ; qu’elle fasse mal, ce n’est pas là un argument contre elle, c’est au contraire son essence. […]Ce sont des forces de premier ordre pour conserver et faire progresser l’espèce : ne fût-ce qu’en résistant au sentiment de bien-être et en ne cachant pas leur dégoût de cette espèce de bonheur. »
    « Non seulement vivre avec bravoure, mais encore vivre avec joie, rire de joie ! Et comment s’entendrait-on à bien rire et à bien vivre, si l’on ne s’entendait pas d’abord à la guerre et à la victoire ? »
    « Il faut apprendre à aimer. »
    « Si tu écoutes tel ou tel jugement, comme la voix de ta conscience, en sorte que tu considères quelque chose comme juste, c’est peut-être parce que tu n’as jamais réfléchi sur toi-même et que tu as accepté aveuglément ce qui, depuis ton enfance, t’a été désigné comme juste, ou encore parce que le pain et les honneurs te sont venus jusqu’à présent avec ce que tu appelles ton devoir. »
    « Porter cette somme énorme de misères de toute espèce, pouvoir la porter, et être quand même le héros qui salue, au second jour de la bataille, la venue de l’aurore, la venue du bonheur, puisque l’on est l’homme qui a, devant et derrière lui, un horizon de mille années, étant l’héritier de toute noblesse, de tout esprit du passé, héritier engagé, le plus noble parmi toutes les vieilles noblesses, et, en même temps, le premier d’une noblesse nouvelle, dont aucun temps n’a jamais vu ni rêvé rien d’égal : prendre tout cela sur son âme, le plus ancien et le plus nouveau, les pertes, les espoirs, les conquêtes, les victoires de l’humanité et réunir enfin tout cela en une seule âme, le résumer en un seul sentiment — ceci, certainement, devrait avoir pour résultat un bonheur que l’homme n’a pas encore connu jusqu’ici, — le bonheur d’un dieu, plein de puissance et d’amour, plein de larmes et de rires, un bonheur qui, pareil au soleil le soir, donnerait sans cesse de sa richesse inépuisable pour la verser dans la mer, et qui, comme le soleil, ne se sentirait le plus riche que lorsque le plus pauvre pêcheur ramerait avec des rames d’or. Ce bonheur divin s’appellerait alors - humanité! »
    « Chaque fois qu’éclate maintenant une guerre quelconque, éclate en même temps, parmi les hommes les plus nobles d’un peuple, une joie, tenue secrète il est vrai : ils se jettent avec ravissement au-devant du nouveau danger de la mort, parce qu’ils croient enfin avoir trouvé, dans le sacrifice pour la patrie, cette permission longtemps cherchée — la permission d’échapper à leur but : — la guerre est pour eux un détour vers le suicide, mais un détour avec bonne conscience. »
    « Une personnalité affaiblie, mince, éteinte, qui se nie et se renie elle-même, n’est plus bonne à rien, — et, moins qu’à toute autre chose, à faire de la philosophie. »
    « Le « désintéressement » n’a point de valeur au ciel ni sur la terre ; les grands problèmes exigent tous le grand amour, et il n’y a que les esprits vigoureux, nets et sûrs qui en soient capables, les esprits à base solide. C’est une différence considérable si un penseur prend person­nellement position en face de ses problèmes, de telle sorte qu’il trouve en eux sa destinée, sa peine et aussi son plus grand bonheur, ou s’il s’approche de ses problèmes d’une façon « impersonnelle » : c’est-à-dire s’il n’y touche et ne les saisit qu’avec des pensées de froide curiosité. »
    « Nous cherchons les mots, peut-être cherchons-nous aussi les oreilles. »
    « Dès qu’un homme arrive à la conviction fondamentale qu’il faut qu’il soit commandé, il devient « croyant » ; il y aurait lieu d’imaginer par contre une joie et une force de souveraineté individuelle, une liberté du vouloir, où l’esprit abandonnerait toute foi, tout désir de certitude, exercé comme il l’est à se tenir sur les cordes légères de toutes les possibilités, à danser même au bord de l’abîme. Un tel esprit serait l’esprit libre par excellence. »
    « On n’est pas impunément l’enfant de ses parents. »
    « Le darwinisme anglais tout entier respire une atmosphère semblable à celle que produit l’excès de population des grandes villes anglaises, l’odeur de petites gens, misérablement à l’étroit. Mais lorsque l’on est naturaliste, on devrait sortir de son recoin humain, car dans la nature règne, non la détresse, mais l’abondance, et même le gaspillage jusqu’à la folie. La lutte pour la vie n’est qu’une exception, une restriction momentanée de la volonté de vivre ; la grande et la petite lutte tournent partout autour de la prépondérance, de la croissance, du développement et de la puissance, conformément à la volonté de puissance qui est précisément la volonté de vie. »
    « L’inventeur de signes est en même temps l’homme qui prend conscience de lui-même d’une façon toujours plus aiguë. »
    « La durée est sur la terre une valeur de tout premier ordre. »
    «Qui donc oserait encore entreprendre des œuvres pour l’achèvement des­quelles il faudrait pouvoir compter sur des milliers d’années ? »
    « Le « but » et l’« intention » ne sont-ils pas très souvent des prétextes enjoliveurs, un aveuglement volontaire de la vanité qui ne veut pas admettre que le vaisseau suit le courant où il est entré par hasard ? qu’il veut suivre telle direction parce qu’il faut qu’il la suive ? qu’il a bien une direction, mais, en aucune façon, un pilote ? — Il est encore besoin d’une critique de l’idée de « but ». »
    « En regard d’un livre savant. — Nous ne faisons pas partie de ceux qui n’ont de pensées que parmi les livres, sous l’impulsion des livres, — nous avons l’habitude de penser en plein air, en marchant, en sautant, en grimpant, en dansant, le plus volontiers sur les montagnes solitaires ou tout près de la mer, là-bas où les chemins même deviennent problématiques. Notre première question pour juger de la valeur d’un livre, d’un homme, d’un morceau de musique, c’est de savoir s’il y a là de la marche et, mieux encore, de la danse... Nous lisons rarement, nous n’en lisons pas plus mal, — oh ! combien nous devinons vite comment un auteur est arrivé à ses idées, si c’est assis devant son encrier, le ventre enfoncé, penché sur le papier : oh ! combien vite alors nous en avons fini de son livre ! Les intestins comprimés se devinent, on pourrait en mettre la main au feu, tout comme se devinent l’atmosphère renfermée de la chambre, le plafond de la chambre, l’étroitesse de la chambre. »
    « Qu’est-ce que c’est que le romantisme ? Tout art, toute philosophie peuvent être considérés comme des remèdes et des secours au service de la vie en croissance et en lutte : ils supposent toujours des souffrances et des souffrants. Mais il y a deux sortes de souffrants, d’abord ceux qui souffrent de la surabondance de vie, qui veulent un art dionysien et aussi une vision tragique de la vie intérieure et extérieure — et ensuite ceux qui souffrent d’un appauvrissement de la vie, qui demandent à l’art et à la philosophie le calme, le silence, une mer lisse, ou bien encore l’ivresse, les convulsions, l’engourdissement, la folie. Au double besoin de ceux-ci répond tout roman­tisme en art et en philosophie, et aussi tant Schopenhauer que Wagner, pour nommer ces deux romantiques les plus célèbres et les plus expressifs, parmi ceux que j’interpré­tais mal alors — d’ailleurs en aucune façon à leur désavantage, on me l’accordera sans peine. L’être chez qui l’abondance de vie est la plus grande, Dionysos, l’homme dionysien, se plaît non seulement au spectacle du terrible et de l’inquiétant, mais il aime le fait terrible en lui-même, et tout le luxe de destruction, de désagré­gation, de négation ; la méchanceté, l’insanité, la laideur lui semblent permises en quelque sorte, par suite d’une surabondance qui est capable de faire, de chaque désert, un pays fertile. C’est au contraire l’homme le plus souffrant, le plus pauvre en force vitale, qui aurait le plus grand besoin de douceur, d’aménité, de bonté, en pensée aussi bien qu’en action, et, si possible, d’un Dieu qui serait tout particulièrement un Dieu de malades, un Sauveur, il aurait aussi besoin de logique, d’intelligi­bilité abstraite de l’existence — car la logique tranquillise, donne de la confiance —, bref d’une certaine intimité étroite et chaude qui dissipe la crainte, et d’un emprisonnement dans des horizons optimistes. »
    «Il ne me semble pas probable que l’on nous décapite, que l’on nous enferme, que l’on nous bannisse, nos livres ne seront même pas interdits et brûlés. »
    « Ce n’est nullement encore une objection contre un livre quand il y a quelqu’un qui le trouve incompréhensible : peut-être cela faisait-il partie des intentions de l’auteur de ne pas être compris par « n’importe qui ». »
    « POUR LE MISTRAL
    UNE CHANSON À DANSER

    Vent mistral, chasseur de nuages,
    Tueur de mélancolie, balayeur du ciel,
    Toi qui mugis, comme je t’aime !
    Ne sommes-nous pas tous deux les prémices
    D’une même origine, au même sort
    Éternellement prédestinés ?

    Là, sur les glissants chemins de rochers,
    J’accours en dansant à ta rencontre,
    Dansant, selon que tu siffles et chantes :
    Toi qui sans vaisseau et sans rames,
    Libre frère de liberté,
    T’élances sur les mers sauvages.

    À peine éveillé, j’ai entendu ton appel,
    J’ai accouru vers les falaises,
    Vers les jaunes rochers au bord de la mer.
    Salut ! Déjà comme les clairs flots
    D’un torrent diamantin, tu descendais
    Victorieusement de la montagne.

    Sous les airs unis du ciel,
    J’ai vu galoper tes chevaux,
    J’ai vu le carrosse qui te porte.
    J’ai même vu le geste de la main
    Qui, sur le dos des coursiers,
    Comme l’éclair abat son fouet, —

    Je t’ai vu descendre du char,
    Afin d’accélérer ta course,
    Je t’ai vu court comme une flèche
    Pousser droit dans la vallée, —
    Comme un rayon d’or traverse
    Les roses de la première aurore.

    Danse maintenant sur mille dos,
    Sur le dos des lames, des lames perfides —
    Salut à qui crée des danses nouvelles !
    Dansons donc de mille manières,
    Que notre art soit nommé — libre !
    Qu’on appelle gai — notre savoir !

    Arrachons à chaque plante
    Une fleur à notre gloire,

    Et deux feuilles pour une couronne !
    Dansons comme des troubadours
    Parmi les saints et putains,
    La danse entre Dieu et le monde !

    Celui qui, avec le vent,
    Ne sait pas danser, qui s’enveloppe
    De foulards, tel un vieillard,
    Celui qui est hypocrite,
    Glorieux et faux vertueux,
    Qu’il quitte notre paradis.

    Chassons la poussière des routes,
    Au nez de tous les malades,
    Épouvantons les débiles,
    Purifions toute la côte
    De l’haleine des poitrines sèches
    Et des yeux sans courage !

    Chassons qui trouble le ciel,
    Noircit le monde, attire les nuages !
    Éclairons le royaume des cieux !
    Mugissons... toi le plus libre
    De tous les esprits libres, avec toi
    Mon bonheur mugit comme la tempête. —

    Et prends, pour que le souvenir
    De ce bonheur soit éternel,
    Prends l’héritage de cette couronne !
    Jette-la là-haut, jette-la plus loin,
    À l’assaut de l’échelle céleste,
    Accroche-la — aux étoiles ! »
    -Nietzsche, Le Gai Savoir.


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Lun 20 Mar - 11:30, édité 6 fois


    _________________
    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 19 Déc - 20:33

    « Y a-t-il un pessimisme de la force ? une prédilection intellectuelle pour l’âpreté, l’horreur, la cruauté, l’incertitude de l’existence due à la belle santé, à la surabondance de force vitale, à un trop-plein de vie ? Cette plénitude excessive elle-même ne comporte-t-elle pas peut-être une souffrance ?
    L’œil le plus perçant n’est-il pas possédé d’une irrésistible témérité, qui recherche le terrible, comme l’ennemi, le digne adversaire contre qui elle veut éprouver sa force ? dont elle veut apprendre ce que c’est que « la peur » ? Que signifie le mythe tragique, précisément chez les Grecs de l’époque la plus parfaite, la plus forte, la plus vaillante ? Et ce prodigieux phénomène de l’esprit dionysien ? Que signifie la tragédie, née de lui ?
    »

    « « Zarathoustra le devin, Zarathoustra le rieur, ni impatient, ni intolérant, quelqu’un qui aime les sauts et les écarts ; je me suis moi-même placé cette couronne sur la tête !
    « Cette couronne du rieur, cette couronne de roses : à vous, mes frères, je jette cette couronne ! J’ai canonisé le rire ; hommes supérieurs, apprenez donc — à rire ! »
    »
    -Friedrich Nietzsche, L’Origine de la Tragédie.


    « L’homme a attribué, à tout ce qui existe, un rapport avec la morale, jetant sur les épaules du monde le manteau d’une signification éthique. Tout cela aura un jour autant et pas plus de valeur que n’en a aujourd’hui déjà la croyance au sexe masculin ou féminin du soleil. »

    « Soyez reconnaissants ! — Le grand résultat que l’humanité a obtenu jusqu’à présent, c’est que nous n’avons plus besoin d’être dans une crainte continuelle des bêtes sauvages, des barbares, des dieux et de nos rêves. »

    « Les choses les plus « simples » sont très compliquées, — on ne peut assez s’en étonner ! »

    « Sont-ce les choses réelles ou les choses imaginées qui ont le plus contribué au bonheur humain ? »

    « L’homme libre est immoral, puisque, en toutes choses, il veut dépendre de lui-même et non d’un usage établi : dans tous les états primitifs de l’humanité « mal » est synonyme d’«  intellectuel », de « libre », d’« arbitraire », d’« inaccoutumé », d’« imprévu », d’« incalculable ». Dans ces mêmes états primitifs, toujours selon la même évaluation : si une action est exécutée, non parce que la tradition la commande, mais pour d’autres raisons (par exemple à cause de son utilité individuelle), et même pour ces mêmes raisons qui autrefois ont établi la coutume, elle est qualifiée d’immorale et considérée comme telle, même par celui qui l’exécute : car celui-ci ne s’est pas inspiré de l’obéissance envers la tradition. Qu’est-ce que la tradition ? Une autorité supérieure à laquelle on obéit, non parce qu’elle commande l’utile, mais parce qu’elle commande. — En quoi ce sentiment de la tradition se distingue-t-il d’un sentiment général de crainte ? C’est la crainte d’une intelligence supérieure qui ordonne, d’une puissance incompréhensible et indéfinie, de quelque chose qui est plus que personnel, — il y a de la superstition dans cette crainte. »

    « La victoire sur soi-même n’est pas demandée à cause des conséquences utiles qu’elle a pour l’individu, mais pour que les mœurs, la tradition apparaissent comme dominantes, malgré toutes les velléités contraires et tous les avantages individuels : l’individu doit se sacrifier — ainsi l’exige la moralité des mœurs. »

    « Toute action individuelle, toute façon de penser individuelle font frémir ; il est tout à fait impossible de déterminer ce que les esprits rares, choisis, primesautiers, ont dû souffrir au cours des temps par le fait qu’ils ont toujours été considérés comme des êtres méchants et dangereux, par le fait qu’ils se considéraient eux-mêmes comme tels. Sous la domination de la moralité des mœurs, toute espèce d’originalité avait mauvaise conscience ; l’horizon de l’élite paraissait encore plus sombre qu’il ne devait l’être. »

    « C’est la folie qui aplanit le chemin de l’idée nouvelle, qui rompt le ban d’une coutume, d’une superstition vénérée. Comprenez-vous pourquoi il fallut l’assistance de la folie ? De quelque chose qui fût aussi terrifiant et aussi incalculable, dans la voix et dans l’attitude, que les caprices démoniaques de la tempête et de la mer, et, par conséquent, de quelque chose qui fût, au même titre, digne de la crainte et du respect ? De quelque chose qui portât, autant que les convulsions et l’écume de l’épileptique, le signe visible d’une manifestation absolument involontaire ? De quelque chose qui parût imprimer à l’aliéné le sceau de quelque divinité dont il semblait être le masque et le porte-parole ? De quelque chose qui inspirât, même au promoteur d’une idée nouvelle, la vénération et la crainte de lui-même, et non plus des remords, et qui le poussât à être le prophète et le martyr de cette idée ? — Tandis que de nos jours on nous donne sans cesse à entendre que le génie possède au lieu d’un grain de bon sens un grain de folie, les hommes d’autrefois étaient bien plus près de l’idée que là où il y a de la folie il y a aussi un grain de génie et de sagesse, — quelque chose de « divin », comme on se murmurait à l’oreille. Ou plutôt, on s’exprimait plus nettement : « Par la folie, les plus grands bienfaits ont été répandus sur la Grèce, », disait Platon avec toute l’humanité antique. Avançons encore d’un pas : à tous ces hommes supérieurs poussés irrésistiblement à briser le joug d’une moralité quelconque et à proclamer des lois nouvelles, il ne resta pas autre chose à faire, lorsqu’ils n’étaient pas véritablement fous, que de le devenir ou de simuler la folie. — Et il en est ainsi de tous les novateurs sur tous les domaines, et non seulement de ceux des institutions sacerdotales et politiques. »

    « Qui osera écouter les soupirs des solitaires et des égarés : « Hélas ! accordez-moi donc la folie, puissances divines ! la folie pour que je finisse enfin par croire en moi-même ! Donnez-moi des délires et des convulsions, des heures de clarté et d’obscurité soudaines, effrayez-moi avec des frissons et des ardeurs que jamais mortel n’éprouva, entourez-moi de fracas et de fantômes ! laissez-moi hurler et gémir et ramper comme une bête : pourvu que j’obtienne la foi en moi-même ! Le doute me dévore, j’ai tué la loi et j’ai pour la loi l’horreur des vivants pour un cadavre ; à moins d’être au-dessus de la loi, je suis le plus réprouvé d’entre les réprouvés. L’esprit nouveau qui est en moi, d’où me vient-il s’il ne vient pas de vous ? Prouvez-moi donc que je vous appartiens ! — La folie seule me le démontre. » Et ce n’est que trop souvent que cette ferveur atteignit son but : à l’époque où le christianisme faisait le plus largement preuve de sa fertilité en multipliant les saints et les anachorètes, croyant ainsi s’affirmer soi-même, il y avait à Jérusalem de grands établissements d’aliénés pour les saints naufragés, pour ceux qui avaient sacrifié leur dernier grain de raison. »

    « Premier principe de la civilisation. — Chez les peuples sauvages il y a une catégorie de mœurs qui semblent viser à être une coutume générale : ce sont des ordonnances pénibles et, au fond, superflues (par exemple la coutume répandue chez les Kamtchadales de ne jamais gratter avec un couteau la neige attachée aux chaussures, de ne jamais embrocher un charbon avec un couteau, de ne jamais mettre un fer au feu — et la mort frappe celui qui contrevient à ces coutumes !) — mais ces ordonnances maintiennent sans cesse dans la conscience l’idée de la coutume, la contrainte ininterrompue d’obéir à la coutume : ceci pour renforcer le grand principe par quoi la civilisation commence : toute coutume vaut mieux que l’absence de coutumes. »

    « Rien n’a été payé plus chèrement que cette petite parcelle de raison humaine et de sentiment de la liberté dont nous sommes si fiers maintenant. »

    « La moralité s’oppose à la formation des mœurs nouvelles et meilleures : elle abêtit. »

    « Que l’on songe aux institutions et aux coutumes qui ont fait de l’abandon fougueux d’un moment une fidélité éternelle, du plaisir de la colère l’éternelle vengeance, du désespoir le deuil éternel, de la parole soudaine et unique l’éternel engagement. Par de telles transformations, beaucoup d’hypocrisie et de mensonge s’est chaque fois introduit dans le monde : chaque fois aussi, et à ce prix seulement, une conception surhumaine qui élève l’homme. »

    « De telle sorte que, sous l’empire de la moralité des mœurs, l’homme méprise premièrement les causes, en second lieu les conséquences, en troisième lieu la réalité, et il relie tous ses sentiments élevés (de vénération, de noblesse, de fierté, de reconnaissance, d’amour) à un monde imaginaire : qu’il appelle un monde supérieur. »

    « Est-il possible que le soleil répande ses rayons sur le néant et que la veille nocturne des étoiles soit gaspillée pour des mers sans voies et des régions inhabitées ? »

    « Les mots entravent notre chemin ! — Partout où les anciens des premiers âges plaçaient un mot ils croyaient avoir fait une découverte. Combien en vérité il en était autrement ! — ils avaient touché à un problème et, en croyant l’avoir résolu, ils avaient créé une entrave à la solution. — Maintenant, pour atteindre la connaissance, il faut trébucher sur des mots devenus éternels et durs comme la pierre, et on s’y cassera plutôt une jambe que de briser un mot. »

    « « Connais-toi toi-même », c’est là toute la science. — Ce n’est que lorsque l’homme aura atteint la connaissance de toute chose qu’il pourra se connaître lui-même. Car les choses ne sont que les frontières de l’homme. »

    « Quel que soit le degré de supériorité que puisse atteindre l’évolution humaine — et peut-être sera-t-elle à la fin inférieure à ce qu’elle a été au début ! — il n’y a pour elle point de passage dans un ordre supérieur, tout aussi peu que la fourmi et le perce-oreille, à la fin de leur carrière terrestre, entrent dans l’éternité et le sein de Dieu. »

    « On dit, avec raison, que Schopenhauer a de nouveau pris au sérieux les souffrances de l’humanité : où est celui qui s’avisera enfin de prendre au sérieux l’antidote contre ces souffrances et qui mettra au pilori l’inqualifiable charlatanisme dont s’est servi jusqu’à présent l’humanité pour traiter ses maladies de l’âme sous les noms les plus sublimes ? »

    « Hélas ! combien de cruauté superflues, combien de mauvais traitements sont venus des religions qui ont inventé le péché ! »

    « Le doute comme péché. — Le christianisme a fait tout ce qui lui était possible pour fermer un cercle autour de lui : il a déclaré que le doute, à lui seul, constituait un péché. On doit être précipité dans la foi sans l’aide de la raison, par un miracle, et y nager dès lors comme dans l’élément le plus clair et le moins équivoque : un regard jeté vers la terre ferme, la pensée seule que l’on pourrait peut-être ne pas exister que pour nager, le moindre mouvement de notre nature d’amphibie — suffisent pour nous faire commettre un péché ! Il faut remarquer que, de la sorte, les preuves de la foi et toute réflexion sur l’origine de la foi sont condamnables. On exige l’aveuglement et l’ivresse, et un chant éternel au-dessus des vagues où la raison s’est noyée ! »

    « Il y a maintenant peut-être dix à vingt millions d’hommes, parmi les différents peuples de l’Europe, qui « ne croient plus en Dieu », — est-ce trop demander que de vouloir qu’ils se fassent signe ? Dès qu’ils se reconnaîtront de la sorte ils se feront aussi connaître, — immédiatement, ils seront une puissance en Europe, et heureusement une puissance parmi les peuples ! parmi les castes ! parmi les riches et les pauvres ! parmi ceux qui commandent et ceux qui obéissent ! parmi les inquiets et les plus tranquilles, les plus tranquillisants ! »
    -Friedrich Nietzsche, Aurore.

    « Pour qu’un évènement soit grand, deux conditions doivent se trouver réunies : la grandeur du sentiment chez ceux qui l’accomplissent et la grandeur du sentiment chez ceux qui en sont les témoins. Aucun évènement n’est grand en lui-même ; des constellations entières peuvent disparaître et des nations périr, de vastes royaumes peuvent surgir et des guerres dévorer des forces immenses, et le vent de l’histoire passe sur de telles choses comme sur de légers flocons. »

    « Pour un grand nombre de choses, le moment est venu de mourir ; car ce nouvel art est un prophète, et il voit s’approcher une ruine qui menace plus que les arts. »
    -Friedrich Nietzsche, Richard Wagner à Bayreuth.


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Ven 6 Juil - 18:03, édité 4 fois


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 19 Déc - 20:36

    « Tu sauras que j’aime l’ombre comme j’aime la lumière. Pour qu’il y ait beauté du visage, clarté de la parole, bonté et fermeté du caractère, l’ombre est nécessaire autant que la lumière. Ce ne sont pas des adversaires : elles se tiennent plutôt amicalement par la main, et quand la lumière disparaît, l’ombre s’échappe à sa suite. »
    « « Au commencement était. » — Exalter les origines — c’est la surpousse métaphysique qui se refait jour dans la conception de l’histoire et fait penser absolument qu’au commencement de toutes choses se trouve ce qu’il y a de plus précieux et de plus essentiel. »
    « Mesure de la valeur et de la vérité. — Pour la hauteur des montagnes la peine qu’on prend à les gravir n’est nullement une unité de mesure. Et dans la science il en serait autrement ! — nous disent quelques-uns qui veulent passer pour initiés — la peine que coûte une vérité déciderait justement de la valeur de cette vérité ! Cette morale absurde part de l’idée que les « Vérités » ne sont proprement rien de plus que des appareils de gymnastique, où nous devrions bravement travailler jusqu’à la fatigue, — morale pour athlètes et gymnasiarques de l’esprit. »
    « Il y a de la raison assez et plus qu’assez, mais elle est menée dans une direction fausse et artificiellement détournée de ces choses mesquines et prochaines. Les prêtres, les professeurs, et la sublime ambition des idéalistes de toute espèce, de la grossière et de la fine, persuadent à l’enfant déjà qu’il s’agit de toute autre chose : du salut de l’âme, du service de l’État, du progrès de la science, ou bien de considération et de propriété, comme du moyen de rendre des services à l’humanité entière, au lieu que les besoins de l’individu, ses nécessités grandes et petites, dans les vingt-quatre heures du jour, sont, dit-on, quelque chose de méprisable ou d’indifférent. »
    « S’il y a des dieux, ils ne s’occupent pas de nous. »
    « Dès que la nuit commence à tomber, notre impression sur les objets familiers se transforme. Il y a le vent, qui rôde comme par des chemins interdits, chuchotant, comme s’il cherchait quelque chose, fâché de ne pas le trouver. Il y a la lueur des lampes, avec ses troubles rayons rougeâtres, sa clarté lasse, luttant à contre-cœur contre la nuit, esclave impatiente de l’homme qui veille. Il y a la respiration du dormeur, son rythme inquiétant, sur lequel un souci toujours renaissant semble sonner une mélodie, — nous ne l’entendons pas, mais quand la poitrine du dormeur se soulève, nous nous sentons le cœur serré, et quand le souffle diminue, presque expirant dans un silence de mort, nous nous disons : « Repose un peu, pauvre esprit tourmenté ! » Nous souhaitons à tout vivant, puisqu’il vit dans une telle oppression, un repos éternel ; la nuit invite à la mort. — Si les hommes se passaient du soleil et menaient avec le clair de lune et l’huile le combat contre la nuit, quelle philosophie les envelopperait de ses voiles ! On n’observe déjà que trop dans l’être intellectuel et moral de l’homme, combien, par cette moitié de ténèbres et d’absence du soleil qui vient voiler la vie, il est en somme rendu sombre. »
    « La théorie du libre arbitre est une invention des classes dirigeantes. »
    « Le mot et l’idée sont la cause la plus visible qui nous fait croire à cette isolation de groupes d’actions : nous ne nous en servons pas seulement pour désigner les choses, nous croyons originairement que par eux nous en saisissons l’essence. Les mots et les idées nous mènent maintenant encore à nous représenter constamment les choses comme plus simples qu’elles ne sont, séparées les unes des autres, indivisibles, ayant chacune une existence en soi et pour soi. »
    « Il faudrait des êtres plus spirituels que n’est l’homme, rien que pour goûter à fond l’humour qui réside en ce que l’homme se regarde comme la fin de tout l’univers, et que l’humanité déclare sérieusement ne pas se contenter de moins que de la perspective d’une mission universelle. Si un Dieu a créé le monde, il a créé l’homme pour être le singe de Dieu, comme un perpétuel sujet de gaîté dans ses éternités un peu trop longues. L’harmonie des sphères autour de la terre pourrait alors être les éclats de rire de tout le reste des créatures qui entourent l’homme. La douleur sert à cet immortel ennuyé à chatouiller son animal favori, pour prendre son plaisir à ses attitudes fièrement tragiques et aux explications de ses propres souffrances, surtout à l’invention intellectuelle de la plus vaine des créatures — étant l’inventeur de cet inventeur. Car celui qui imagina l’homme pour en rire avait plus d’esprit que lui, et aussi plus de plaisir à l’esprit. »
    « Peut-être la fourmi dans la forêt se figure-t-elle aussi qu’elle est le but et la fin de l’existence de la forêt, comme nous faisons lorsque, dans notre imagination, nous lions presque involontairement à la destruction de l’humanité la destruction de la terre : encore sommes-nous modestes quand nous nous en tenons là et que nous n’arrangeons pas, pour fêter les funérailles du dernier mortel, un crépuscule général du monde et des dieux. »
    « Le Diogène moderne. — Avant de chercher l’homme il faut avoir trouvé la lanterne. — Sera-ce nécessairement la lanterne du cynique ? »
    « Comme si tous les mots n’étaient pas des poches où l’on a fourré tantôt ceci, tantôt cela, tantôt plusieurs choses à la fois. »
    « Vous autres obscurantistes et sournois philosophiques, vous parlez, pour accuser la conformation de tout l’édifice du monde, du caractère redoutable des passions humaines. Comme si partout où il y a eu passion il y avait aussi terreur ! Comme si toujours en ce bas monde devait exister cette espèce de terreur ! […]nous voulons, au contraire, travailler loyalement à la tâche de transformer en joies toutes les passions des hommes. »
    « La morale est d’abord un moyen pour conserver la communauté, d’une façon générale, et pour la préserver de sa perte. »
    « Une défense dont nous ne comprenons ou n’admettons pas les raisons est presque un ordre, non seulement pour l’esprit obstiné, mais encore pour celui qui a soif de connaissance : on tient à essayer pour apprendre ainsi pourquoi l’interdiction a été faite. Les défenses morales comme celles du Décalogue ne peuvent compter que durant les époques où la raison est assujettie. Maintenant une défense comme « tu ne tueras point », « tu ne commettras point adultère », présentée ainsi sans raison, aurait plutôt un effet nuisible qu’un effet utile. »
    « L’homme qui a surmonté ses passions est entré en possession du sol le plus fécond : de même que le colon qui s’est rendu maître des forêts et des marécages. »
    « Ce ne sont que les animaux les mieux organisés et les plus actifs qui commencent à être capables d’ennui. — Quel beau sujet pour un grand poète que l’ennui de Dieu au septième jour de la création. »
    « Le chemin le plus court n’est pas le plus droit, mais celui sur lequel le vent le plus favorable gonfle notre voile : c’est ce qu’enseignent les règles de la navigation. »
    « Toi-même, pauvre être craintif, tu es l’invincible Moire qui trône au-dessus de tous les dieux ; pour tout ce qui est de l’avenir tu es la bénédiction ou la malédiction et, en tous les cas, l’entrave qui maintient l’homme même le plus fort ; en toi tout l’avenir du monde humain est déterminé d’avance, cela ne sert de rien d’être pris de terreur devant toi-même. »
    « La vertu la plus noble. — Dans la première phase de l’humanité supérieure, la bravoure est considérée comme la vertu la plus noble, dans la seconde la justice, dans la troisième la modération, dans la quatrième la sagesse. Dans quelle phase vivons-nous ? Dans laquelle vis-tu ? »
    « Le sentiment humain s’est chargé d’infiniment de douleurs, d’empiétements, de duretés, d’aliénations, de refroidissements par le fait que l’on croyait voir des contrastes où il n’y a que des transitions. »
    « Mais mieux écrire signifie en même temps penser mieux ; découvrir des choses qui sont de plus en plus dignes d’être communiquées et savoir vraiment les communiquer ; être traduisible dans la langue des voisins ; se rendre accessible à la compréhension de ces étrangers qui apprennent notre langue ; faire en sorte que tout ce qui est bien devienne universel et que tout devienne libre pour les hommes libres ; préparer enfin cet état de choses encore lointain où les bons Européens s’attelleront à leur tâche grandiose : la direction et la surveillance de la civilisation universelle sur la terre. — Celui qui prêche le contraire et qui ne se préoccupe pas de bien écrire et de bien lire — ces deux vertus grandissent et diminuent en même temps — celui-là indique en effet aux peuples la voie qui les fera devenir de plus en plus nationaux : il augmente la maladie de ce siècle et s’oppose en ennemi aux bons Européens, aux esprits libres. »
    « Le grand style naît lorsque le beau remporte la victoire sur l’énorme. »
    « Les auteurs tristes et les auteurs graves. Celui qui couche sur le papier ce qu’il souffre devient un auteur triste : mais il devient un auteur grave s’il nous dit ce qu’il a souffert et pourquoi il se repose maintenant dans la joie. »
    « Les poètes et les artistes qui souffrent d’étroitesse dans les sentiments font haleter leurs héros le plus longtemps : ils ne s’entendent pas à respirer facilement. »
    « Le style de l'immortalité. — Thucydide tout aussi bien que Tacite — en élaborant leurs œuvres, ont songé à l’immortalité : si on ne le savait pas d’une autre manière cela se devinerait déjà à leur style. L’un croyait donner de la durée à ses idées en les réduisant par l’ébullition, l’autre en y mettant du sel ; et tous deux, semble-t-il, ne se sont pas trompés. »
    « Avec les images et les symboles on persuade, mais on ne démontre pas. »
    « Hændel, lorsqu’il composait sa musique, était brave, novateur, vrai, puissant ; il se tournait vers un héroïsme semblable à celui dont un peuple est capable, — mais, lorsqu’il s’agissait d’achever son travail, il était souvent plein de contrainte, de froideur et même de dégoût de soi ; alors il se servait de quelques méthodes éprouvées dans l’exécution, il se mettait à écrire vite et beaucoup et était trop heureux d’en avoir fini, — mais ce n’était pas un contentement pareil à celui de Dieu et d’autres créateurs, au soir de leur journée féconde. »
    « En fin de compte, nous continuons à aimer la musique comme nous aimons le clair de lune. Tous deux ne veulent pas remplacer le soleil, — mais seulement illuminer nos nuits tant bien que mal. »
    « Une bouchée de bonne nourriture décide souvent si nous regardons l’avenir avec des yeux découragés ou pleins d’espoir : cela est vrai dans les choses les plus hautes et les plus intellectuelles. »
    « Chaque fois que l’on utilise et sacrifie l’homme, comme un moyen pour accomplir le but de la société, toute l’humanité supérieure en est attristée. »
    « Excès d'arrogance. — Il y a des hommes si arrogants qu’ils ne savent pas louer un grand homme qu’ils admirent, autrement qu’en le représentant comme un degré ou un passage qui mène jusqu’à eux-mêmes. »
    « L’Ancien : Veux-tu donc enseigner la méfiance de la vérité ? — Pyrrhon : Une méfiance telle qu’elle n’a jamais existé dans le monde, la méfiance à l’égard de tout et de tous. C’est là le seul chemin qui mène à la vérité. L’œil droit ne doit pas se fier à l’œil gauche et il faudra que, pendant un temps, la lumière s’appelle obscurité : c’est là le chemin qu’il vous faut suivre. Ne croyez pas qu’il vous mènera à des arbres fruitiers et auprès de saules admirables. Vous trouverez sur ce chemin de petits grains durs — ce sont les vérités : pendant des années il vous faudra avaler des mensonges par brassées pour ne pas mourir de faim : quoique vous sachiez que ce sont des mensonges. Mais ces petits grains seront semés et enfouis dans la terre et peut-être la moisson viendra-t-elle un jour : personne n’a le droit de la promettre, à moins d’être un fanatique. — L’Ancien : Ami ! ami ! Tes paroles elles aussi sont les paroles d’un fanatique ! — Pyrrhon : Tu as raison ! je veux être méfiant à l’égard de toutes les paroles. — L’Ancien : Alors il faudra que tu te taises. — Pyrrhon : Je dirai aux hommes qu’il faut que je me taise et qu’ils doivent se méfier de mon silence. — L’Ancien : Tu renonces donc à ton entreprise ? — Pyrrhon : Au contraire — tu viens de m’indiquer la porte par où il me faut entrer. — L’Ancien : Je ne sais pas trop si nous nous comprenons encore parfaitement ? — Pyrrhon : Probablement non. — L’Ancien : Pourvu que tu te comprennes bien toi-même ! — Pyrrhon : se retourne en riant. — L’Ancien : Hélas ! mon ami ! Se taire et rire — est-ce là maintenant toute ta philosophie ? — Pyrrhon : Ce ne serait pas la plus mauvaise. »
    « J’estime généralement trop bas le blâme et trop haut la louange. »
    « Il faut toujours considérer le professeur comme un mal nécessaire, tout comme on fait du commerçant. »
    « Les moyens pour arriver à la paix véritable. — Aucun gouvernement n’avoue aujourd’hui qu’il entretient son armée pour satisfaire, à l’occasion, ses envies de conquête. L’armée doit au contraire servir à la défense. Pour justifier cet état de choses, on invoque une morale qui approuve la légitime défense. On se réserve ainsi, pour sa part, la moralité, et on attribue au voisin l’immoralité, car il faut imaginer celui-ci prêt à l’attaque et à la conquête, si l’État dont on fait partie doit être dans la nécessité de songer aux moyens de défense. De plus on accuse l’autre, qui, de même que notre État, nie l’intention d’attaquer et n’entretient, lui aussi, son armée que pour des raisons de défense, pour les mêmes motifs que nous, on l’accuse, dis-je, d’être un hypocrite et un criminel rusé qui voudrait se jeter, sans aucune espèce de lutte, sur une victime inoffensive et maladroite. C’est dans ces conditions que tous les États se trouvent aujourd’hui les uns en face des autres : ils admettent les mauvaises intentions chez le voisin et se targuent de bonnes intentions. Mais c’est là une inhumanité aussi néfaste et pire encore que la guerre, c’est déjà une provocation et même un motif de guerre, car on prête l’immoralité au voisin et, par là, on semble appeler les sentiments hostiles. Il faut renier la doctrine de l’armée comme moyen de défense tout aussi catégoriquement que les désirs de conquête. Et un jour viendra peut-être, jour grandiose, où un peuple, distingué dans la guerre et la victoire, par le plus haut développement de la discipline et de l’intelligence militaires, habitué à faire les plus lourds sacrifices à ces choses, s’écriera librement : « Nous brisons l’épée ! » — détruisant ainsi toute son organisation militaire jusqu’en ses fondements. Se rendre inoffensif, tandis qu’on est le plus redoutable, guidé par l’élévation du sentiment — c’est là le moyen pour arriver à la paix véritable qui doit toujours reposer sur une disposition d’esprit paisible, tandis que ce que l’on appelle la paix armée, telle qu’elle est pratiquée maintenant dans tous les pays, répond à un sentiment de discorde, à un manque de confiance en soi et en le voisin et empêche de déposer les armes soit par haine, soit par crainte. Plutôt périr que de haïr et que de craindre, et plutôt périr deux fois que de se laisser haïr et craindre, — il faudra que ceci devienne un jour la maxime supérieure de toute société établie ! »
    « Si Platon prétend que la suppression de la propriété supprimera l’égoïsme, il faut lui répondre qu’après déduction de celui-ci ce ne seront certainement pas les vertus cardinales de l’homme qui resteront, — de même qu’il faut affirmer que la pire peste ne pourrait faire autant de mal à l’humanité que si l’on en faisait disparaître la vanité. Sans vanité et sans égoïsme — que sont donc les vertus humaines ? Par quoi je suis loin de vouloir dire que celles-ci ne sont que des masques de celles-là. La mélodie fondamentale et utopique de Platon que les socialistes continuent toujours à chanter, repose sur une connaissance imparfaite de l’homme : il ignore l’histoire des sentiments moraux, il manque de clairvoyance au sujet de l’origine des bonnes qualités utiles de l’âme humaine. De même que toute l’antiquité, il croyait au bien et au mal, comme au blanc et au noir, donc comme à une différence radicale entre les hommes bons et les hommes mauvais, les bonnes qualités et les mauvaises qualités. — Pour que, dans l’avenir, on ait plus de confiance en la propriété et que celle-ci devienne plus morale il faut ouvrir tous les moyens de travail qui mènent à la petite fortune, mais empêcher l’enrichissement facile et subit ; il faudrait retirer des mains des particuliers toutes les branches du transport et du commerce qui favorisent l’accumulation des grandes fortunes, donc avant tout le trafic d’argent — et considérer ceux qui possèdent trop comme des êtres dangereux pour la sécurité publique au même titre que ceux qui ne possèdent rien. »
    « But et moyens de la démocratie— La démocratie veut créer et garantir l’indépendance à un aussi grand nombre d’individus que possible, l’indépendance des opinions, de la façon de conduire et de gagner sa vie. Pour arriver à ce but, il lui faut contester le droit de vote tant à ceux qui ne possèdent absolument rien qu’à ceux qui sont véritablement riches : car ce sont là deux classes d’hommes qu’elle ne saurait tolérer et à la suppression desquels il lui faut sans cesse travailler, au risque de voir sa tâche remise toujours en question. De même il lui faut empêcher tout ce qui semble tendre à l’organisation de partis. Car les trois grands ennemis de l’indépendance, à ce triple point de vue, sont le pauvre diable, le riche et les partis. — Je parle de la démocratie comme de quelque chose qui existera dans l’avenir. »
    « La circonspection et le succès. — Cette grande qualité de la circonspection qui est au fond la vertu des vertus, l’ancêtre et la reine des vertus, est loin d’avoir toujours, dans la vie quotidienne, le succès de son côté : et l’amant qui n’aurait recherché cette vertu qu’à cause du succès se verrait amèrement trompé. Car, parmi les gens pratiques, on la tient en suspicion et on la confond avec la dissimulation et la subtilité hypocrite. Par contre, celui qui manque de circonspection, — l’homme qui va de l’avant et qui parfois frappe à côté, est tenu pour un compagnon loyal sur qui l’on peut compter. Donc les gens pratiques n’aiment pas l’homme circonspect et le tiennent pour dangereux. D’autre part on croit volontiers que le circonspect est craintif, embarrassé et pédant, — les gens peu pratiques et qui aiment à jouir de la vie le trouvent incommode, parce qu’il n’aime pas à vivre à la légère comme eux, qui ne songent ni à l’action ni aux devoirs : il apparaît au milieu d’eux comme leur conscience vivante, et, à leurs yeux, le jour pâlit à son approche. Si donc le succès et la popularité lui manquent qu’il se dise en manière de consolation : « C’est à ce prix que s’élèvent les contributions qu’il te faut payer pour posséder le bien le plus précieux parmi les hommes, — il en vaut la peine ! » »
    « Et in arcadia ego. — J’ai jeté un regard à mes pieds, en passant par-dessus la vague des collines, du côté de ce lac d’un vert laiteux, à travers les pins austères et les vieux sapins : autour de moi gisaient des roches aux formes variées et sur le sol multicolore croissaient des herbes et des fleurs. Un troupeau se mouvait près de moi, se développant et se ramassant tour à tour ; quelques vaches se dessinaient dans le lointain en groupes pressés, se détachant dans la lumière du soir sur la forêt de pins : d’autres, plus près, paraissaient plus sombres. Tout cela était tranquille, dans la paix du crépuscule prochain. Ma montre marquait cinq heures et demie. Le taureau du troupeau était descendu dans la blanche écume du ruisseau et il remontait lentement son cours impétueux, résistant et cédant tour à tour : ce devait être là pour lui une sorte de satisfaction farouche. Deux êtres humains à la peau brunie, d’origine bergamasque, étaient les bergers de ce troupeau : la jeune fille presque vêtue comme un garçon. À gauche des pans de rochers abrupts, au-dessus d’une large ceinture de forêt, à droite deux énormes dents de glace, nageant bien au-dessus de moi, dans un voile de brume claire, — tout cela était grand, calme et lumineux. La beauté tout entière amenait un frisson, et c’était l’adoration muette du moment de sa révélation. Involontairement, comme s’il n’y avait là rien de plus naturel, on était tenté de placer des héros grecs dans ce monde de lumière pure aux contours aigus (de ce monde qui n’avait rien de l’inquiétude et du désir, de l’attente et des regrets) ; il fallait sentir comme Poussin et ses élèves : à la fois d’une façon héroïque et idyllique. — Et c’est ainsi que certains hommes ont vécu, c’est ainsi que sans cesse ils ont évoqué le sens du monde, en eux-mêmes et hors d’eux-mêmes ; et ce fut surtout l’un d’entre eux, un des plus grands hommes qui soient, l’inventeur d’une façon de philosopher héroïque et idyllique tout à la fois : Épicure. »

    « La pratique du sage. — Pour devenir sage, il faut vouloir que certaines choses arrivent dans votre vie, donc se jeter dans la gueule des événements. Il est vrai que c’est très dangereux ; bien des « sages » y ont été dévorés. »
    « « Une seule chose est nécessaire . — Lorsque l’on est intelligent, ce qui vous importe avant tout, c’est d’avoir la joie au cœur. — Hélas ! ajouta quelqu’un, lorsque l’on est intelligent, ce que l’on a de mieux à faire c’est d’être sage. »
    « Croire en soi-même. — De nos jours on se méfie toujours de celui qui croit en lui-même ; autrefois croire en soi-même cela suffisait pour que les autres croient également en vous. La recette pour trouver créance aujourd’hui c’est : « Ne te ménage pas toi-même ! Si tu veux que ton opinion soit vue sous un jour favorable, commence par allumer ta propre chaumière » ! »
    « Mais donner vaut mieux que posséder : et qu’est l’homme le plus riche lorsqu’il vit dans la solitude d’un désert ? » »
    « Mort. — Par la perspective certaine de la mort, on pourrait mêler à la vie une goutte délicieuse et parfumée d’insouciance — mais, vous autres, singuliers pharmaciens de l’âme que vous êtes, vous avez fait de cette goutte un poison infect, qui rend répugnante la vie tout entière ! »
    « Remords. — Ne jamais donner libre cours au remords, mais se dire de suite : ce serait là ajouter une seconde bêtise à la première. — Si l’on a occasionné le mal, il faut songer à faire le bien. — Si l’on est puni à cause de sa mauvaise action, il faut subir sa peine avec le sentiment que par là on fait une chose bonne : on empêche, par l’exemple, les autres de tomber dans la même folie. Tout malfaiteur puni doit se considérer comme un bienfaiteur de l’humanité. »
    « Ne touchez pas ! — Il y a des hommes néfastes qui, au lieu de résoudre un problème, l’obscurcissent pour tous ceux qui s’en occupent et le rendent encore plus difficile à résoudre. Celui qui ne s’entend pas à frapper juste doit être prié de ne pas frapper du tout. »
    « Trois bonnes choses. — La grandeur, le calme et la lumière du soleil — ces trois choses enveloppent tout ce qu’un penseur peut désirer et exiger de lui-même : ses espérances et ses devoirs, ses prétentions sur le domaine intellectuel et moral, je dirai même sa façon quotidienne de vivre et l’orientation du lieu où il habite. À ces trois choses correspondent d’une part des pensées qui élèvent, ensuite des pensées qui tranquillisent, en troisième lieu des pensées qui illuminent — mais en quatrième lieu des pensées qui participent de ces trois qualités, des pensées où tout ce qui est terrestre arrive à se transfigurer : c’est l’empire où règne la grande trinité de la joie. »
    « Qui a mis plus d’eau dans son vin que les Grecs ! La sobriété alliée à la grâce — ce fut là le privilège de noblesse des Athéniens du temps de Sophocle et de ceux qui vinrent après lui. Que celui qui le peut fasse de même ! Dans la vie et dans la création ! »
    « L’héroïsme consiste à faire de grandes choses (ou à ne pas faire quelque chose d’une façon grande), sans avoir, dans la lutte avec les autres, le sentiment d’être devant les autres. »
    -Friedrich Nietzsche, Le Voyageur et son Ombre.


    _________________
    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Johnathan R. Razorback
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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 19 Déc - 20:40

    « La sagesse trace des limites, même à la connaissance. » (p.72, §5)

    "L'homme n'aspire pas au bonheur ; il n'y a que l'Anglais qui fait cela." (p.73, §12)

    « Les hommes posthumes — moi, par exemple — sont moins bien compris que ceux qui sont conformes à leur époque, mais on les entend mieux. Pour m’exprimer plus exactement encore : on ne nous comprend jamais — et c’est de là que vient notre autorité... » (p.73, §15)

    ""L'esprit allemand": depuis dix-huit ans une contradictio in adjecto." (p.75, §23)

    "Je me méfie de tous les gens à systèmes et je les évite. La volonté du système est un manque de loyauté." (p.75, §26)

    « Combien peu de chose il faut pour le bonheur ! Le son d'une cornemuse. - Sans musique la vie serait une erreur. » (p.77, §33)

    « Faisons-nous tort à la vertu, nous autres immoralistes ? — Tout aussi peu que les anarchistes aux princes. Ce n’est que depuis qu’on leur tire de nouveau dessus qu’ils sont solidement assis sur leurs trônes. Morale : il faut tirer sur la morale. » (p.78, §36)
    -Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, "Maximes et pointes", trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.

    « De tout temps les sages ont porté le même jugement sur la vie : elle ne vaut rien... Toujours et partout on a entendu sortir de leur bouche la même parole, — une parole pleine de doute, pleine de mélancolie, pleine de fatigue de la vie, pleine de résistance contre la vie. Socrate lui-même a dit en mourant: "Vivre - c'est être longtemps malade: je dois un coq à Esculape libérateur." Même Socrate en avait assez. - Qu'est-ce que cela démontre ? Qu'est-ce que cela montre ? - Autrefois on aurait dit (-oh! on l'a dit, et assez haut, et nos pessimistes en tête !): "Il faut bien qu'il y ait là-dedans quelque chose de vrai ! Le consensus sapientium démontre la vérité." - Parlons-nous ainsi, aujourd'hui encore ? le pouvons-nous ? "Il faut en tout les cas qu'il y ait ici quelque chose de malade", - voilà notre réponse: ces sages parmi les sages de tous les temps, il faudrait d'abord les voir de près ! Peut-être n'étaient-ils plus, tant qu'ils seront, fermes sur leurs jambes, peut-être étaient-ils en retard, chancelants, décadents peut-être ? » (p.81, §1)

    "Cette irrévérence de considérer les grands sages comme des types de décadence naquit en moi précisément dans un cas où le préjugé lettré et illetré s'y oppose avec le plus de force: j'ai reconnu en Socrate et en Platon des symptômes de décadence, des instruments de la décomposition grecque, des pseudo-grecs, des antigrecs (L'Origine de la tragédie, 1872). Ce consensus sapientium -je l'ai toujours mieux compris- ne prouve pas le moins du monde qu'ils eussent raison, là où ils s'accordaient: il prouve plutôt qu'eux-mêmes, ces sages parmi les sages, avaient entre eux quelque accord physiologique, pour prendre à l'égard de la vie cette même attitude négative -pour être tenus de la prendre. Des jugements, des appréciations de la vie, pour ou contre, ne peuvent, en dernière instance, jamais être vrais: ils n'ont d'autre valeur que celle d'être des symptômes -en soi de tels jugements sont des stupidités. Il faut donc étendre les doigts pour tâcher de saisir cette finesse extraordinaire que la valeur de la vie ne peut pas être appréciée. Ni par un vivant, parce qu'il est partie, même objet de litige, et non pas juge: ni par un mort, pour une autre raison. - De la part d'un philosophe, voir un problème dans la valeur de la vie, demeure même une objection contre lui, un point d'interrogation envers sa sagesse, un manque de sagesse. - Comment ? et tous ces grands sages - non seulement ils auraient été des décadents, mais encore ils n'auraient même pas été des sages ?"  (p.82, §2)

    "Socrate appartenait, de par son origine, au plus bas peuple: Socrate était de la populace. On sait, on voit même encore combien il était laid. Mais la laideur, objection en soi, est presque une réfutation chez les Grecs. En fin de compte, Socrate était-il un Grec ?" (p.83, §3)

    "Je tâche de comprendre de quelle idiosyncrasie a pu naître cette équation socratique: raison = vertu = bonheur: cette équation la plus bizarre qu'il y ait, et qui a contre elle, en particulier, tous les instincts des anciens Hellènes." (p.83, §4)

    « Avec Socrate, le goût grec s'altère en faveur de la dialectique : que se passe-il exactement ? Avant tout c'est un goût distingué qui est vaincu ; avec la dialectique le peuple arrive à avoir le dessus. Avant Socrate, on écartait dans la bonne société les manières dialectiques: on les tenait pour de mauvaises manières, elles étaient compromettantes. [...] Partout où l'autorité est encore de bon ton, partout où l'on ne "raisonne" pas, mais où l'on commande, le dialecticien est une sorte de polichinelle : on se rit de lui, on ne le prend pas au sérieux. — Socrate fut le polichinelle qui se fit prendre au sérieux: qu'arriva-t-il là au juste ? - » (p.83-84, §5)

    "On ne choisit la dialectique que lorsqu'on n'a pas d'autre moyen. [...] Ce n'est qu'à leur corps défendant que ceux qui n'ont plus d'autre arme emploient la dialectique." (p.84, §6)

    "L'ironie de Socrate était-elle une expression de révolte ? de ressentiment populaire ? savoure-t-il, en opprimé, sa propre férocité, dans le coup de couteau du syllogisme ? se venge-t-il des grands qu'il fascine ? [...] Le dialecticien laisse à son antagoniste le soin de faire la preuve qu'il n'est pas un idiot: il rend furieux et en même temps il prive de tout secours. [...] Quoi ? la dialectique n'est-elle qu'une forme de la vengeance chez Socrate ?" (p.84-85, §7)

    « J’ai donné à entendre comment Socrate a pu éloigner : il reste d’autant plus à expliquer comment il a pu fasciner. — En voilà la première raison : il a découvert une nouvelle espèce de combat, il fut le premier maître d’armes pour les hautes sphères d’Athènes. Il fascinait en touchant à l’instinct combatif des Hellènes, — il a apporté une variante dans la palestre entre les hommes jeunes et les jeunes gens. » (p.85, §Cool

    "Mais Socrate devina autre chose encore. Il pénétrait les sentiments de ses nobles Athéniens ; il comprenait que son cas, l'idiosyncrasie de son cas n'était déjà plus un cas exceptionnel. La même sorte de dégénérescence se préparait partout en secret: les Athéniens de la vieille roche s'éteignaient. - Et Socrate comprenait que tout le monde avait besoin de lui, de son remède, de sa cure, de sa méthode personnelle de conservation de soi... Partout les instincts étaient en anarchie ; partout on était à deux pas de l’excès : le monstrum in animo était le péril universel. « Les instincts veulent jouer au tyran : il faut inventer un contre-tyran qui l’emporte »... Lorsque le physionomiste eut dévoilé à Socrate ce qu’il était, un repaire de tous les mauvais désirs, le grand ironiste hasarda encore une parole qui donne la clef de sa nature. « Cela est vrai, dit-il, mais je me suis rendu maître de tous. »." (p.85-86, §9)

    « Ni Socrate ni ses "malades" n'étaient libres d'être raisonnables, - ce fut de rigueur, ce fut leur dernier remède. Raison = vertu = bonheur, cela veut seulement dire : il faut imiter Socrate et établir contre les appétits obscurs une lumière du jour en permanence — un jour qui serait la lumière de la raison. Il faut être à tout prix prudent, précis, clair : toute concession aux instincts et à l’inconscient ne fait qu’abaisser... » (p.86, §10)

    « Le cas de Socrate fut un malentendu ; toute la morale de perfectionnement, y compris la morale chrétienne, fut un malentendu... La plus vive lumière, la raison à tout prix, la vie claire, froide, prudente, consciente, dépourvue d’instincts, en lutte contre les instincts ne fut elle-même qu’une maladie, une nouvelle maladie — et nullement un retour à la « vertu », à la « santé », au bonheur... Être forcé de lutter contre les instincts — c’est là la formule de la décadence : tant que la vie est ascendante, bonheur et instinct sont identiques. » (p.87, §11)
    -Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, "Le problème de Socrate", trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.

    « Je mets à part avec un profond respect le nom d'Héraclite. Si le peuple des autres philosophes rejetait le témoignage des sens parce que les sens sont multiples et variables, il en rejetait le témoignage parce qu'ils présentent les choses comme si elles avaient de la durée et de l'unité. Héraclite, lui aussi, fit tort aux sens. Ceux-ci ne mentent ni à la façon qu'imaginent les Eléates ni comme il se le figurait, lui, - en général ils ne mentent pas. C'est ce que nous faisons de leur témoignage qui y met le mensonge, par exemple le mensonge de l'unité, le mensonge de la réalité, de la substance, de la durée... Si nous faussons le témoignage des sens, c'est la "raison" qui en est la cause. Les sens ne mentent pas en tant qu’ils montrent le devenir, la disparition, le changement... Mais dans son affirmation que l'être est une fiction Héraclite gardera éternellement raison. Le "monde des apparences" est le seul réel: le "monde-vérité" est seulement ajouté par le mensonge... » (p.90, §2)

    « La "raison" dans le langage: ah ! quelle vieille femme trompeuse ! Je crains bien que nous ne nous débarrassions jamais de Dieu, puisque nous croyons encore à la grammaire... » (p.93, §5)

    « Troisième proposition. Parler d’un « autre » monde que celui-ci n’a aucun sens, en admettant que nous n’ayons pas en nous un instinct dominant de calomnie, de rapetissement, de mise en suspicion de la vie : dans ce dernier cas, nous nous vengerons de la vie avec la fantasmagorie d’une vie « autre », d’une vie « meilleure ».
    Quatrième proposition. Séparer le monde en un monde « réel » et un monde des « apparences », soit à la façon du christianisme, soit à la façon de Kant (un chrétien perfide, en fin de compte), ce n’est là qu’une suggestion de la décadence, un symptôme de la vie déclinante... Le fait que l’artiste estime plus haut l’apparence que la réalité n’est pas une objection contre cette proposition. Car ici « l’apparence » signifie la réalité répétée, encore une fois, mais sous forme de sélection, de redoublement, de correction... L’artiste tragique n’est pas un pessimiste, il dit oui à tout ce qui est problématique et terrible, il est dionysien... » (p.94, §6)
    -Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, "La "Raison" dans la philosophie", trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.

    « Toutes les passions ont un temps où elles ne sont que néfastes, où elles avilissent leurs victimes avec la lourdeur de la bêtise, - et une époque tardive, beaucoup plus tardive où elles se marient à l'esprit, où elles se "spiritualisent". Autrefois, à cause de la bêtise dans la passion, on faisait la guerre à la passion elle-même: on se conjurait pour l'anéantir, - tous les anciens jugements moraux sont d'accord sur ce point, "il faut tuer les passions". La plus célèbre formule qui en ait été donnée se trouve dans le Nouveau Testament, dans ce Sermon sur la Montagne, où, soit dit en passant, les choses ne sont pas du tout vues d'une hauteur. Il y est dit par exemple avec application à la sexualité: "Si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le": heureusement qu'aucun chrétien n'agit selon ce précepte. Détruire les passions et les désirs, seulement à cause de leur bêtise, et pour prévenir les suites désagréables de leur bêtise, cela ne nous paraît être aujourd’hui qu’une forme aiguë de la bêtise. Nous n'admirons plus les dentistes qui arrachent les dents pour qu'elles ne fassent plus mal... On avouera d'autre part, avec quelque raison, que, sur le terrain où s'est développé le christianisme, l'idée d'une "spiritualisation de la passion" ne pouvait pas du tout être conçue. Car l'Église primitive luttait, comme on sait, contre les "intelligents", au bénéfice des "pauvres d'esprit": comment pouvait-on attendre d'elle une guerre intelligente contre la passion ? - L’Église combat les passions par l’extirpation radicale : sa pratique, son traitement c’est le castratisme. Elle ne demande jamais : « Comment spiritualise, embellit et divinise-t-on un désir ? » — De tous temps elle a mis le poids de la discipline sur l’extermination (— de la sensualité, de la fierté, du désir de dominer, de posséder et de se venger). — Mais attaquer la passion à sa racine, c’est attaquer la vie à sa racine : la pratique de l’Église est nuisible à la vie... » (p.97-98, §1)

    "Ce ne sont que les dégénérés qui trouvent les moyens radicaux indispensables ; la faiblesse de volonté, pour parler plus exactement, l'incapacité de ne point réagir contre une séduction n'est elle-même qu'une autre forme de la dégénérescence. L'inimitié radicale, la haine à mort contre la sensualité est un symptôme grave." (p.98, §2)

    « La spiritualisation de la sensualité s’appelle amour : elle est un grand triomphe sur le christianisme. L'inimitié est un autre triomphe de notre spiritualisation. Elle consiste à comprendre profondément l'intérêt qu'il y a à avoir des ennemis: bref, à agir et à conclure inversement que l'on agissait et concluait autrefois. L'Église voulait de tous temps l'anéantissement de ses ennemis: nous autres, immoralistes et antichrétiens, nous voyons notre avantage à ce que l'Église subsiste... Dans les choses politiques, l'inimitié est devenue maintenant aussi plus intellectuelle, plus sage, plus réfléchie, plus modérée. Chaque parti voit un intérêt de conversation de soi à ne pas laisser s'épuiser le parti adverse ; il en est de même de la grande politique. Une nouvelle création, par exemple le nouvel Empire, a plus besoin d'ennemis que d'ami: ce n'est que par le contraste qu'elle commence à se sentir nécessaire, à devenir nécessaire. Nous ne nous comportons pas autrement à l'égard de l' "ennemi intérieur": là aussi nous avons spiritualisé l'inimitié, là aussi nous avons compris sa valeur. Il faut être riche en opposition, ce n’est qu’à ce prix-là que l’on est fécond ; on ne reste jeune qu’à condition que l’âme ne se repose pas, que l’âme ne demande pas la paix. Rien n'est devenu plus étranger pour nous que ce qui faisait autrefois l'objet des désirs, la "paix de l'âme" que souhaitaient les chrétiens ; rien n'est moins l'objet de notre envie que le bétail moral et le bonheur gras de la conscience tranquille. On a renoncé à la grande vie lorsqu'on renonce à la guerre... Il est vrai que, dans beaucoup de cas, la "paix de l'âme" n'est qu'un malentendu ; elle est alors quelque chose d'autre qui ne saurait se désigner honnêtement. » (p.99, §3)

    "Tout naturalisme dans la morale, c'est-à-dire toute saine morale, est dominée par l'instinct de vie [...] La morale antinaturelle, c'est-à-dire toute morale qui jusqu'à présent a été enseigné, vénérée et prêchée, se dirige, au contraire, précisément contre les instincts vitaux -, elle est une condamnation, tantôt secrète, tantôt bruyante et effrontée, de ces instincts." (p.100, §4)

    "La morale, telle qu'on l'a entendue jusqu'à maintenant -telle qu'elle a été formulée en dernier lieu par Schopenhauer, comme "négation de la volonté de vivre" - contre morale est l'instinct de décadence même, qui se transforme en impératif: elle dit: "va à ta perte !" - elle est le jugement de ceux qui sont déjà jugés..." (p.101, §5)

    « Considérons enfin quelle naïveté il y a à dire : « L’homme devrait être fait de telle manière ! » La réalité nous montre une merveilleuse richesse de types, une exubérance dans la variété et dans la profusion des formes : et n’importe quel pitoyable moraliste des carrefours viendrait nous dire : « Non ! l’homme devrait être fait autrement » ?... Il sait même comment il devrait être, ce pauvre diable de cagot, il fait son propre portrait sur les murs et il dit : « Ecce Homo ! »... Même lorsque le moraliste ne s’adresse qu’à l’individu pour lui dire : « C’est ainsi que tu dois être! » il ne cesse pas de se rendre ridicule. L’individu, quelle que soit la façon de le considérer, fait partie de la fatalité, il est une loi de plus, une nécessité de plus pour tout ce qui est à venir. Lui dire : « Change ta nature ! » ce serait souhaiter la transformation de tout, même une transformation en arrière... [...]
    Nous autres immoralistes, au contraire, nous avons largement ouvert notre cœur à toute espèce de compréhension, d'intelligibilité et d'approbation. Nous ne nions pas facilement, nous mettons notre honneur à être
    affirmateurs. Nos yeux se sont ouverts toujours davantage pour cette économie qui a besoin, et qui sait se servir de tout ce que la sainte déraison, la raison maladive du prêtre rejette, pour cette économie dans la loi vitale qui tire son avantage même des plus répugnants spécimens de cagots, de prêtres et de pères la Vertu, - quels avantages ?- Mais nous-mêmes, nous autres immoralistes, nous sommes ici une réponse vivante... » (p.101-102, §6)
    -Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, "La morale en tant que manifestation contre nature", trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.

    « Il n’y a pas d’erreur plus dangereuse que de confondre l’effet avec la cause : j’appelle cela la véritable perversion de la raison: j'appelle cela la véritable perversion de la raison. Néanmoins cette erreur fait partie des plus anciennes et des plus récentes habitudes de l'humanité: elle est même sanctifiée parmi nous, elle porte le nom de "religion" et de "morale". Toute proposition que formule la religion et la morale renferme cette erreur ; les prêtres et les législateurs moraux sont les promoteurs de cette perversion de raison. » (p.103, §1)

    « La formule générale qui sert de base à toute religion et à toute morale s’exprime ainsi : « Fais telle ou telle chose, ne fais point telle ou telle autre chose — alors tu seras heureux ! Dans l’autre cas... » Toute morale, toute religion n’est que cet impératif — je l’appelle le grand péché héréditaire de la raison, l’immortelle déraison. Dans ma bouche cette formule se transforme en son contraire -premier exemple de ma "transmutation de toutes les valeurs": un homme bien constitué, un "homme heureux" fera forcément certaines actions et craindra instinctivement d'en commettre d'autres, il reporte le sentiment de l'ordre qu'il représente physiologiquement dans ses rapports avec les hommes et les choses. Pour m’exprimer en formule : sa vertu est la conséquence de son bonheur... [...] L'Église et la Morale disent: "Le vice et le luxe font périr une race ou un peuple". Par contre ma raison rétablie affirme: "Lorsqu'un peuple périt, dégénère physiologiquement, les vices et le luxe (c'est-à-dire le besoin d'excitants toujours plus forts et toujours plus fréquents, tels que les connaissent toutes les natures épuisées) en sont la conséquence. Ce jeune homme pâlit et se fane avant le temps. Ses amis disent: telle ou telle maladie en est la cause. Je réponds: le fait d'être tombé malade, de ne pas avoir pu résister à la maladie est déjà la conséquence d'une vie appauvrie, d'un épuisement héréditaire. Les lecteurs de journaux disent : un parti se ruine avec telle ou telle faute. Ma politique supérieure répond : un parti qui fait telle ou telle faute est à bout — il ne possède plus sa sûreté d’instinct. Toute faute, d'une façon ou d'une autre, est la conséquence d'une dégénérescence de l'instinct, d'une désagrégation de la volonté: par là on définit presque ce qui est mauvais. Tout ce qui est bon sort de l'instinct - et c'est, par conséquent, léger, nécessaire, libre. » (p.104-105, §2)

    "ERREUR D'UNE CAUSALITÉ FAUSSE. - On a cru savoir de tous temps ce que c'est qu'une cause: mais d'où prenions-nous notre savoir, ou plutôt la foi en notre savoir ? Du domaine de ces célèbres "faits intérieurs", dont aucun, jusqu'à présent, ne s'est trouvé effectif. Nous croyons être nous-mêmes en cause dans l'acte de volonté, là du moins nous pensions prendre la causalité sur le fait. De même on ne doutait pas qu'il faille chercher tous les antécédents d'une action dans la conscience, et qu'en les y cherchant on les retrouverait - comme "motifs": car autrement on n'eût été ni libre, ni responsable de cette action. Et enfin qui donc aurait mis en doute le fait qu'une pensée est occasionnée, que c'est "moi" qui suis la cause de la pensée ? ... De ces "trois faits intérieurs" par quoi la causalité semblait se garantir, le premier et le plus convaincant, c'est la volonté considéré comme cause ; la conception d'une conscience ("esprit") comme cause, et plus tard encore celle du moi (du "sujet") comme cause ne sont venues qu'après coup, lorsque, par la volonté, la causalité était déjà posée comme donnée, comme empirisme... Depuis lors nous nous sommes ravisés. Nous ne croyons plus un mot de tout cela aujourd'hui. Le "monde intérieur" est plein de mirages et de lumières trompeuses: la volonté est un de ces mirages. La volonté ne met plus en mouvement, donc elle n'explique plus non plus, -elle ne fait qu'accompagner les événements, elle peut aussi faire défaut. Ce que l'on appelle un "motif": autre erreur. Ce n'est qu'un phénomène superficiel de la conscience, un à-côté de l'action qui cache les antécédents de l'action bien plutôt qu'il ne les représente. Et si nous voulions parler du moi ! Le moi est devenu une légende, une fiction, un jeu de mots: cela a tout à fait cessé de penser, de sentir et de vouloir ! ... Qu'est-ce qui s'ensuit ? Il n'y a pas du tout de causes intellectuelles ! Tout le prétendu empirisme inventé pour cela s'en est allé au diable ! Voilà ce qui s'ensuit. - Et nous avions fait un aimable abus de cet "empirisme", en partant de là nous avions créé le monde, comme monde des causes, comme monde de la volonté, comme monde des esprits. C'est là que la plus ancienne psychologie, celle qui a duré le plus longtemps, a été à l'œuvre, elle n'a absolument fait autre chose: tout événement lui était action, toute action conséquence d'une volonté ; le monde devint pour elle une multiplicité de principes agissants (un "sujet") se substituant à tout événement. L'homme a projeté en dehors de lui ses trois "faits intérieurs", ce en quoi il croyait fermement, la volonté, l'esprit, le moi, - il déduisit d'abord la notion de l'être de la notion du moi, il a supposé les "choses" comme existantes à son image, selon sa notion du moi en tant que cause. Quoi d'étonnant si plus tard il n'a fait que retrouver toujours, dans les choses, ce qu'il avait mis en elles ? - La chose elle-même, pour le répéter encore, la notion de la chose, n'est qu'un réflexe de la croyance au moi en tant que cause... Et même votre atome, messieurs les mécanistes et physiciens, combien de psychologie rudimentaire y demeure encore ! Pour ne point parler du tout de la "chose en soi", de l'horrendum pudendum des métaphysiciens ! L'erreur de l'esprit comme cause confondu avec la réalité ! Considéré comme mesure de la réalité ! Et dénommé Dieu !" (p.105-107, §3)

    « ERREUR DU LIBRE ARBITRE [...] Partout où l’on cherche des responsabilités, c’est généralement l’instinct de punir et de juger qui est à l’œuvre. On a dégagé le devenir de son innocence lorsque l’on ramène un état de fait quelconque à la volonté, à des intentions, à des actes de responsabilité : la doctrine de la volonté a été principalement inventée à fin de punir, c’est-à-dire avec l’intention de trouver coupable. Toute l'ancienne psychologie, la psychologie de la volonté n'existe que par le fait que ses inventeurs, les prêtres, les chefs des communautés anciennes, voulurent se créer le droit d'infliger une peine - ou plutôt qu'ils voulurent créer ce droit pour Dieu... Les hommes ont été considérés comme « libres », pour pouvoir être jugés et punis, — pour pouvoir être coupables. [...] Le christianisme est une métaphysique du bourreau... » (p.110-111, §7)

    « Qu’est-ce qui peut seul être notre doctrine ? — Que personne ne donne à l’homme ses qualités, ni Dieu, ni la société, ni ses parents et ses ancêtres, ni lui-même (— le non-sens de l’ « idée », réfuté en dernier lieu, a été enseigné, sous le nom de « liberté intelligible par Kant et peut-être déjà par Platon). Personne n’est responsable du fait que l’homme existe, qu’il est conformé de telle ou telle façon, qu’il se trouve dans telles conditions, dans tel milieu. La fatalité de son être n’est pas à séparer de la fatalité de tout ce qui fut et de tout ce qui sera. L’homme n’est pas la conséquence d’une intention propre, d’une volonté, d’un but ; avec lui on ne fait pas d’essai pour atteindre un « idéal d’humanité », un « idéal de bonheur », ou bien un « idéal de moralité », — il est absurde de vouloir faire dévier son être vers un but quelconque. Nous avons inventé l’idée de « but » : dans la réalité le « but » manque... On est nécessaire, on est un morceau de destinée, on fait partie du tout, on est dans le tout, — il n’y a rien qui pourrait juger, mesurer, comparer, condamner notre existence, car ce serait là juger, mesurer, comparer et condamner le tout... Mais il n’y a rien en dehors du tout ! — Personne ne peut plus être rendu responsable, les catégories de l’être ne peuvent plus être ramenées à une cause première, le monde n’est plus une unité, ni comme monde sensible, ni comme « esprit » : cela seul est la grande délivrance, — par là l’innocence du devenir est rétablie... L’idée de « Dieu » fut jusqu’à présent la plus grande objection contre l’existence... Nous nions Dieu, nous nions la responsabilité en Dieu : par là seulement nous sauvons le monde. » (p.111-112, §Cool
    -Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, "Les quatre grandes erreurs", trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.

    « Il n'y a pas du tout de faits moraux. [...] La morale n'est qu'une interprétation de certains phénomènes, mais une fausse interprétation. Le jugement moral appartient, tout comme le jugement religieux, à un degré de l’ignorance, où la notion de la réalité, la distinction entre le réel et l’imaginaire n’existent même pas encore : en sorte que, sur un pareil degré, la « vérité » ne fait que désigner des choses que nous appelons aujourd’hui « imagination ». » (p.113, §1)

    « De tout temps on a voulu « améliorer » les hommes : c’est cela, avant tout, qui s’est appelé morale. Mais sous ce même mot « morale » se cachent les tendances les plus différentes. » (p.114, §2)

    "Le christianisme, né de racines judaïques, intelligible seulement comme une plante de ce sol, représente le mouvement d'opposition contre toute morale d'élevage, de la race et du privilège." (p.116, §4)

    « Ni Manou, ni Platon, ni Confucius, ni les maîtres juifs et chrétiens n'ont jamais douté de leur droit au mensonge. [...] Si l’on voulait s’exprimer en formule, on pourrait dire : tous les moyens par lesquels jusqu’à présent l’humanité devrait être rendue plus morale étaient foncièrement immoraux. » (p.116, §5)
    -Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, "Ceux qui veulent rendre l'humanité "meilleure" ", trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.

    "Il en coûte beaucoup d'arriver au pouvoir: le pouvoir abêtit... Les Allemands - on appelait autrefois un peuple de penseurs: je me demande si, d'une façon générale, ils pensent encore aujourd'hui ?" (p.120, §1)

    « Si l'on se dépense pour la puissance, la grande politique, l'économie, le commerce international, le parlementarisme, les intérêts militaires, - si l'on dissipe de ce côté la dose de raison, de sérieux, de volonté, de domination de soi que l'on possède, l'autre côté s'en ressentira. La Culture et l’État — qu’on ne s’y trompe pas — sont antagonistes : « État civilisé », ce n’est là qu’une idée moderne. L’un vit de l’autre, l’un prospère au détriment de l’autre. Toutes les grandes époques de culture sont des époques de décadence politique. » (p.122, §4)

    « Ce que les « écoles supérieures » allemandes atteignent en effet, c’est un dressage brutal pour rendre utilisable, exploitable pour le service de l’État, une légion de jeunes gens avec une perte de temps aussi minime que possible. [...] -à trente ans l'on est, au sens de la haute culture, un commençant, un enfant. [...] Nos lycées débordants, nos professeurs de lycée surchargés et abêtis sont un scandale. » (p.124, §5)

    "Tout acte antispirituel et toute vulgarité reposent sur l'incapacité de résister à une séduction: - on se croit obligé de réagir, on suit toutes les impulsions." (p.125, §6)

    "L'art de penser doit être appris, comme la danse, comme une espèce de danse..." (p.126, §7)
    -Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, "Ce que les Allemands sont en train de perdre", trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.

    « Toutes les espèces d'ivresses, fussent-elles conditionnés le plus diversement possible, ont puissance d'art: avant tout l'ivresse de l'excitation sexuelle, cette forme de l'ivresse la plus ancienne et la plus primitive. De même l'ivresse qui accompagne tous les grands désirs, toutes les grandes émotions ; l'ivresse de la fête, de la lutte, de l'acte de bravoure, de la victoire, de tous les mouvements extrêmes ; l'ivresse de la cruauté ; l'ivresse de la destruction, l'ivresse sous certaines influences météorologiques, par exemple l'ivresse du printemps, ou bien sous l'influence des narcotiques ; enfin l'ivresse de la volonté, l'ivresse d'une volonté accumulée et dilatée. - L’essentiel dans l’ivresse c’est le sentiment de la force accrue et de la plénitude. Sous l’empire de ce sentiment on s’abandonne aux choses, on les force à prendre de nous, on les violente, — on appelle ce processus : idéaliser. » (p.132, §8 )

    "Dans cet état on enrichit tout de sa propre plénitude: ce que l'on voit, ce que l'on veut, on le voit gonflé, serré, vigoureux, surchargé de force. L'homme ainsi conditionné transforme les choses jusqu'à ce qu'elles reflètent sa puissance, - jusqu'à ce qu'elles deviennent des reflets de sa perfection. Cette transformation forcée, cette transformation en ce qui est parfait, c'est - de l'art. [...] Dans l'art, l'homme jouit de sa personne en tant que perfection." (p.133, §9)

    « Que signifie les oppositions d’idées entre apollinien et dionysien, que j’ai introduites dans l’esthétique, toutes deux considérées comme des catégories de l’ivresse ? — L’ivresse apollinienne produit avant tout l’irritation de l’œil qui donne à l’œil la faculté de vision. Le peintre, le sculpteur, le poète épique sont des visionnaires par excellence. Dans l’état dionysien, par contre, tout le système émotif est irrité et amplifié : en sorte qu’il décharge d’un seul coup tous ses moyens d’expression, en expulsant sa force d’imitation, de reproduction, de transfiguration, de métamorphose, toute espèce de mimique et d’art d’imitation. » (p.133-134, §10)

    "L'architecture est une sorte d'éloquence du pouvoir par les formes." (p.135, §11)

    "C'est aux âmes les plus spirituelles, en admettant qu'elles soient les plus courageuses, qu'il est donné de vivre les tragédies les plus douloureuses: mais c'est bien pour cela qu'elles tiennent la vie en honneur, parce qu'elle leur oppose son plus grand antagonisme." (p.138, §17)

    "Au point de vue physiologique, tout ce qui est laid affaiblit et attriste l'homme. Cela le fait songer à la décomposition, au danger, à l'impuissance. Il y perd décidément de la force. [...] En général, lorsque l'homme éprouve un état d'affaissement, il flaire l'approche de quelque chose de "laid". Son sentiment de puissance, sa volonté de puissance, son courage, sa fierté - tout ceci s'abaisse avec le laid et monte avec le beau... [...] Ici une haine jaillit: qui l'homme hait-il ici ? Mais il n'y a à cela aucune doute: l'abaissement de son type. Il hait du fond de son plus profond instinct de l'espèce ; dans cette haine il y a un frémissement, de la prudence, de la profondeur, de la clairvoyance -, c'est la haine la plus profonde qu'il y ait. C'est à cause d'elle que l'art est profond..." (p.140-141, §20)

    "Schopenhauer, le dernier Allemand qui entre en ligne de compte (- qui est un événement européen, comme Goethe, comme Hegel, comme Henri Heine, et non pas seulement un événement local, "national"), Schopenhauer est pour le psychologue un cas de premier ordre: je veux dire en tant que tentative méchamment géniale de faire entrer en campagne, en faveur d'une dépréciation complète et nihiliste de la vie, les instances contraires [...] Si l'on regarde de plus près, il n'est en cela que l'héritier de l'interprétation chrétienne." (p.141-142, §21)

    "Lorsque l'on a exclu de l'art le but de moraliser et d'améliorer les hommes, il ne s'ensuit pas encore que l'art doive être absolument sans fin, sans but et dépourvu de sens, en un mot, l'art pour l'art -un serpent qui se mord la queue. "Etre plutôt sans but, que d'avoir un but moral!" ainsi parle la passion pure. Un psychologue demande au contraire: que fait toute espèce d'art ? ne loue-t-elle point ? ne glorifie-t-elle point ? n'isole-t-elle point ? Avec tout cela l'art fortifie ou affaiblit certaines évaluations... N'est-ce là qu'un accessoire, un hasard ? Quelque chose à quoi l'instinct de l'artiste ne participerait pas du tout ? Ou bien la faculté de pouvoir de l'artiste n'est-elle pas la condition première de l'art ? L'instinct le plus profond de l'artiste va-t-il à l'art, ou bien n'est-ce pas plutôt au sens de l'art, à la vie, à un désir de vie ? - L'art est le grand stimulant à la vie: comment pourrait-on l'appeler sans fin, sans but, comment pourrait-on l'appeler l'art pour l'art ? - Il reste une question: l'art ne fait-il pas paraître beaucoup de choses qu'il emprunte à la vie, laides, dures, douteuses ? Ne semble-t-il pas, par là, vouloir éteindre la passion de la vie ? - Et en effet il y a eu des philosophes qui lui prêtèrent ce sens: "s'affranchir de la volonté", voilà l'intention que Schopenhauer prêtait à l'art, "disposer à la résignation", voilà pour lui la grande utilité de la tragédie qu'il vénérait. - Mais ceci - je l'ai déjà donné à entendre - c'est l'optique d'un pessimiste, c'est le "mauvais œil" - il faut en appeler aux artistes eux-mêmes. L'artiste tragique, que nous communique-t-il de lui même ? N'affirme-t-il pas précisément l'absence de crainte devant ce qui est terrible et incertain ? - Cet état lui-même est un désir supérieur ; celui qui le connaît l'honore des plus grands hommages. Il le communique, il faut qu'il le communique, en admettant qu'il soit artiste, génie de la confidence. La bravoure et la liberté du sentiment, devant un ennemi puissant, devant un sublime revers, devant un problème qui éveille l'épouvante - c'est cet état victorieux que l'artiste tragique choisit, qu'il glorifie. Devant le tragique, la cour martiale de notre âme célèbre ses saturnales ; celui qui est habitué à la souffrance, celui qui cherche la souffrance, l'homme héroïque, célèbre son existence dans la tragédie -c'est seulement à sa propre vie que l'artiste tragique offre la coupe de cette cruauté, la plus douce." (p.144-145, §24)

    "CRITIQUE DE LA MORALE DE "DÉCADENCE". - Une morale "altruiste", une morale où s'étiole l'amour de soi -est, de toute façon, un mauvais signe. Cela est vrai des individus, cela est vrai, avant tout, des peuples. Le meilleur fait défaut quand l'égoïsme commence à faire défaut. Choisir instinctivement ce qui est nuisible, se laisser séduire par des motifs "désintéressés", voilà presque la formule de la décadence. "Ne pas chercher son intérêt" - c'est là simplement la feuille de vigne morale pour une réalité toute différente, je veux dire physiologique: "Je ne sais plus trouver mon intérêt..." Désagrégation des instincts ! - C'en est fini de l'homme quand il devient altruiste. - Au lieu de dire naïvement: "Je ne vaux plus rien", le mensonge moral dit, dans la bouche du décadent: "Il n'y a rien qui vaille, - la vie ne vaut rien..." Un tel jugement finit par devenir un grand danger, il a une action contagieuse, - sur tout le sol morbide de la société abonde une végétation tropicale d'idées, tantôt sous forme de religion (christianisme), tantôt sous forme de philosophie (schopenhauérisme). Il arrive qu'une telle végétation d'arbres venimeux, nés de la pourriture, empoisonne la vie par ses émanations, durant des siècles." (p.150-151, §35)

    "Mourir fièrement lorsqu'il n'est plus possible de vivre fièrement. La mort choisie librement, la mort en temps voulu, avec lucidité et d'un cœur joyeux, accomplie au milieu d'enfants et de témoins, alors qu'un adieu réel est encore possible, alors que celui qui nous quitte existe encore et qu'il est véritablement capable d'évaluer ce qu'il a voulu, ce qu'il a atteint, de récapituler sa vie. - Tout cela en opposition avec la pitoyable comédie que joue le christianisme à l'heure de la mort. Jamais on ne pardonnera au christianisme d'avoir abusé de la faiblesse du mourant comme prétexte à un jugement sur l'homme et son passé." (p.151-152, §36)

    "A dire à l'oreille des conservateurs. - [...] Une formation en arrière, une régression, en un sens quelconque, n'est pas du tout possible. [...] Il y a aujourd'hui encore des partis qui rêvent de faire marcher les choses à reculons, à la manière des écrevisses. Mais personne n'est libre d'être écrevisse. On n'y peut rien: il faut aller de l'avant, je veux dire s'avancer pas à pas plus avant dans la décadence (- c'est là ma définition du "progrès" moderne...). On peut entraver ce développement et, en l'entravant, créer une résurrection de la dégénérescence, la concentrer, la rendre plus véhémente et plus soudaine: voilà tout ce qu'on peut faire.." (p.161-162, §43)

    "Le danger qu'il y a dans les grands hommes et dans les grandes époques est extraordinaire ; l'épuisement sous toutes ses formes, la stérilité les suit pas à pas. Le grand homme est une fin ; la grande époque, la Renaissance par exemple, est une fin." (p.163, §44)

    "Dostoïewski le seul psychologue dont, soit dit en passant, j'ai eu quelque chose à apprendre ; il fait partie des hasards les plus heureux de ma vie." (p.164, §45)

    « Mais Rousseau –où vraiment voulait-il en venir ? Rousseau ce premier homme moderne, idéaliste et canaille en une seule personne, qui avait besoin de « la dignité morale » pour supporter son propre aspect, malade d’un dégoût effréné, d’un mépris effréné de lui-même. Cet avorton qui s’est campé au seuil des temps nouveaux, voulait lui aussi le « retour à la nature » -encore une fois, où voulait-il revenir ? –Je hais encore Rousseau dans la Révolution ; elle est l’expression historique de cet être à deux faces, idéalistes et canaille. La farce sanglante qui se joua alors, « l’immoralité » de la Révolution, tout cela m’est égal ; ce que je hais, c’est sa moralité à la Rousseau, les soi-disant « vérités » de la Révolution par lesquelles elle exerce encore son action et sa persuasion sur tout ce qui est plat et médiocre. La doctrine de l’égalité ! … Mais il n’y a pas de poison plus vénéneux : car elle paraît prêchée par la justice même, alors qu’elle est la fin de toute justice… » (p.167-168, §48)
    -Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, "Flâneries inactuelles", trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.

    "Jusqu'à présent aucun poète ne m'a procuré le même ravissement artistique que celui que j'ai éprouvé dès l'abord à la lecture d'une ode d'Horace. [...] Tout cela est romain, et, si l'on veut m'en croire, noble par excellence." (p.171-172, §1)

    « Thucydide et peut-être le Prince de Machiavel me ressemblent le plus par la volonté absolue de ne pas s'en faire accroire et de voir la raison dans la réalité, -et non dans la "raison", encore moins dans la "morale"... [...] Il faut le suivre ligne par ligne et lire ses arrière-pensées avec autant d'attention que ses phrases: il y a peu de penseurs si riches en arrière-pensées. En lui la culture des Sophistes, je veux dire la culture des réalistes, atteint son expression la plus complète: un mouvement inappréciable, au milieu de la charlatanerie morale et idéale de l'école socratique qui se déchaînait alors de tous les côtés. La philosophie grecque est la décadence de l'instinct grec ; Thucydide est la grande somme, la dernière révélation de cet esprit des réalités fort, sévère et dur que les anciens Hellènes avaient dans l'instinct. Le courage devant la réalité distingue en dernière instance des natures comme Thucydide et Platon: Platon est lâche devant la réalité, — par conséquent il se réfugie dans l’idéal ; Thucydide est maître de soi, donc il est aussi maître des choses... » (p.173, §2)
    -Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, "Ce que je dois aux anciens", trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.

    "Quelle est la première et la dernière exigence d'un philosophe vis-à-vis de lui-même ? Vaincre son temps et se mettre "en dehors du temps". Avec qui devra-t-il donc soutenir le plus rude combat ? Avec ce par quoi il est l'enfant de son temps. Or ça ! je suis aussi bien que Wagner l'enfant de cette époque-ci, je veux dire un décadent: avec cette différence que je m'en suis rendu compte et que je me suis mis en état de défense. Le philosophe en moi protestait contre le décadent." (p.185)

    "On comprendra ce qui se cache sous [l]es noms les plus sacrés et [l]es formules d'évaluation les plus saintes: la vie appauvrie, la volonté de périr, la grande lassitude." (p.186)

    "[Le philosophe] doit être la mauvaise conscience de son temps, - c'est pourquoi il lui faut connaître son temps." (p.186)

    "On porte aux lèvres ce qui mène encore plus vite à l'abîme." (p.198)
    -Friedrich Nietzsche, Le Cas Wagner. Un problème musical, in Le Crépuscule des idoles, trad. Henri Albert, GF-Flammarion, 1985 (1889 pour la première édition allemande), 250 pages.


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Jeu 8 Fév - 18:40, édité 31 fois


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 19 Déc - 20:45

    « Le monde [...] n'a jamais commencé à devenir. »

    "On voit que ce que je combats, c'est l'optimisme économique: comme si, avec les dépenses croissantes de tous, l'utilité de tous devait aussi croître nécessairement. Le contraire me semble être le cas: les dépenses de tous se résument en un déficit général: l'homme s'amoindrit - de sorte que l'on finit par ne plus savoir à quoi a bien pu servir cet énorme processus. Un pourquoi ? un nouveau pourquoi ? - c'est là ce dont l'humanité a besoin."

    "La première question qu'il faut poser, pour ce qui concerne la hiérarchie, c'est de savoir jusqu'à quel point quelqu'un a des instincts solitaires ou des instincts de troupeau."

    "Il faut que les plus forts soient attachés le plus solidement, il faut qu'ils soient surveillés et mis en chaîne: ainsi le veut l'instinct du troupeau. Il faut les soumettre à un régime de contrainte, de réclusion ascétique ou leur imposer le " devoir " dans un travail qui use et qui ne permet plus de revenir à soi-même."

    "Qu'est-ce qui diminue ? - La volonté d'être responsable, signe que l'autonomie diminue; la capacité de porter les armes, aussi au point de vue intellectuel: la force de commander; le sens du respect, de la subordination, la faculté de se taire; la grande passion, la grande tâche, la tragédie, la sérénité."

    "Les grands hommes sont des êtres dangereux, créés par le hasard, des exceptions et des tempêtes; ils sont assez forts pour remettre en question ce qui a été lentement fondé et édifié."

    "Il faut [...] des adversaires vigoureux, pour devenir fort."

    "Nous autres, que nous soyons un petit ou un grand nombre, nous qui osons vivre dans un monde dépouillé de morale, nous autres païens selon la foi: nous sommes probablement aussi les premiers qui comprenions ce que c'est qu'une foi païenne: - être forcé de s'imaginer des êtres supérieurs à l'homme, mais situer ces êtres par-delà le bien et le mal; être forcé aussi de considérer toute supériorité comme immorale."

    "Qu'est-ce qui fait donc la supériorité de la culture sur l'inculture ? De la Renaissance par exemple sur le Moyen Âge? - Rien qu'une seule chose: la grande quantité d'immoralité que l'on concède. Il s'ensuit nécessairement que tous les sommets de l'évolution humaine doivent apparaître, à l'œil du fanatique moral, comme un non plus ultra de la corruption ( - il suffit de songer au jugement de Savonarole sur Florence, au jugement de Platon sur l'Athènes de Périclès."

    "En politique: nous voyons des problèmes de puissance, une quantité de puissance opposée à une autre quantité. Nous ne croyons pas à un droit qui ne repose pas sur le pouvoir de le faire respecter: nous considérons tous les droits comme des conquêtes."

    "Nous tous, nous cherchons des conditions où la morale bourgeoise n'a plus son mot à dire, et encore moins la morale ecclésiastique."

    "Je voudrais que l'on commençât par s'estimer soi-même: tout le reste découle de là. Il est vrai qu'ainsi on cesse d'exister pour les autres: car c'est la dernière chose qu'ils vous pardonnent. " Comment ? Un homme qui s'estime lui-même ? "."

    "Il faut s'opposer au grand nombre, non par des paroles, mais par des actes."

    "Les actes d'amour, d'héroïsme, sont si peu " désintéressés " qu'ils sont justement la preuve d'un " moi " très fort et très riche."

    "En résumé, il faut dominer les passions et non point les affaiblir ou les extirper !"

    "Malgré les efforts de trois siècles, nous n'avons plus pu atteindre de nouveau l'homme de la Renaissance."

    "Rien n'est isolé, ni en nous-mêmes, ni dans les choses: et, si notre âme a frémi de bonheur et résonné comme les cordes d'une lyre, ne fût-ce qu'une seule fois, toutes les éternités étaient nécessaires pour provoquer ce seul événement, et, dans ce seul moment de notre affirmation, toute éternité était approuvée, délivrée, justifiée et affirmée."

    "Les passions qui disent " oui ". - La fierté, la joie, la santé, l'amour des sexes, l'inimitié et la guerre, la vénération, les belles attitudes, les bonnes manières, la volonté forte, la discipline de l'intellectualité supérieure, la volonté de puissance, la reconnaissance à l'égard de la terre et de la vie - tout ce qui est riche et veut donner, et gratifier la vie, la dorer, l'éterniser et la diviniser, - toute cette puissance des vertus qui transfigurent - tout ce qui approuve, affirme et agit par affirmation."

    "Le type païen n'est-il pas une forme de la reconnaissance et de l'affirmation de la vie ? Son type le plus élevé ne devrait-il pas donner une apologie et une divinisation de la vie ? Le type d'un esprit bien venu et débordant dans le ravissement ! Le type d'un esprit qui accueille les contradictions et les problèmes de la vie et qui les résout ! C'est là que je place le Dionysos des Grecs: l'affirmation religieuse de la vie totale, non point reniée et morcelée - (il est typique que l'acte sexuel éveille des idées de profondeur, de mystère, de respect)."

    "Et combien de Dieux nouveaux sont encore possibles !"
    -Friedrich Nietzsche, La Volonté de puissance.

    « La culture de l'esprit est morte, complètement extirpée. La hâte, la baisse de la vie religieuse, les luttes nationales ; la science fragmentaire et dissolvante, le règne méprisable du plaisir et de l'argent dans les classes cultivées, leur absence de vie affective et de grandeur. Les intellectuels eux-mêmes participent à cette tendance et je m'en aperçois avec une clarté croissante. Ils s'appauvrissent de jour en jour en pensée et en tendresse. Tout est au service de la barbarie qui vient, l'art comme la science. Où porter les yeux ? Le grand raz de marée de la barbarie est à nos portes. »
    -Nietzsche en 1873.

    « Socrate, il me faut l'avouer, m'est si proche que je suis constamment en lutte avec lui. »
    -Nietzsche en 1875.

    "Je ne pourrais pas tolérer de manquer à ma parole ou de tuer ; je languirais plus ou moins longtemps, puis j'en mourrais, tel serait mon sort."
    -Nietzsche (1881-1882).

    « Il y a une fausse appréciation de la gaîté, contre laquelle on ne peut rien ; mais celui qui l'adopte n'a finalement qu'à s'en contenter. Nous qui nous sommes réfugiés dans le bonheur, nous qui avons besoin, en quelque sorte, du midi et d'une folle surabondance de soleil, nous qui nous asseyons sur le bord de la route pour voir passer la vie, pareille à un cortège de masques, à un spectacle qui fait perdre le sens ; nous qui exigeons cela justement du bonheur, qu'il nous fasse perdre le sens ; ne semble-t-il pas que nous ayons conscience d'une chose que nous redoutons ? Il y a quelque chose en nous qui se brise aisément. Craindrions-nous les mains puériles et destructives ? Est-ce pour éviter le hasard que nous nous réfugions dans la vie ? Dans son éclat, dans sa fausseté, sans sa superficialité, dans son mensonge chatoyant ? Si nous semblons gais, est-ce parce que nous sommes immensément tristes ? Nous sommes graves, nous connaissons l'abîme – est-ce pour cela que nous nous défendons contre tout ce qui est grave ? Nous sourions en nous-mêmes des gens aux goûts mélancoliques chez lesquels nous devinons un manque de profondeur ; hélas ! Nous les envions tout en nous raillant d'eux – car nous ne sommes pas assez heureux pour pouvoir nous permettre leur délicate tristesse. Il nous faut fuir jusqu'à l'ombre de la tristesse : notre enfer et nos ténèbres sont toujours trop proches de nous. Nous savons une chose que nous redoutons, avec laquelle nous ne voulons pas demeurer en tête-à-tête ; nous avons une croyance dont le poids nous fait trembler, dont le chuchotement nous fait pâlir, – ceux qui n'y croient pas nous semblent heureux. Nous nous détournons des spectacles tristes, nous bouchons nos oreilles aux plaintes de ce qui souffre ; la pitié nous briserait si nous ne savions nous endurcir. Reste vaillamment à nos côtés, insouciance railleuse ! Nous ne prendrons plus rien à cœur, nous choisirons le masque pour divinité suprême et pour rédempteur. »

    « Quiconque tire argument de la souffrance contre la vie, je le juge superficiel : ainsi nos pessimistes. De même quiconque voit une fin dans le bien-être. »
    -Nietzsche (1885-1886).

    "Il est des esprits libres et insolents qui voudraient cacher et nier qu’ils sont des cœurs brisés, fiers et incurablement blessés."
    -Nietzsche en 1886.

    « Une volonté tendue à travers les siècles, une sélection d'états et de valeurs qui permettent de disposer de la suite des siècles à venir – tout cela est éminemment antimoderne
    -Nietzsche (1887-1888).


    https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Ant%C3%A9christ_(Nietzsche)

    "Qu'est-ce qui est bon ? Tout ce qui exalte en l'homme le sentiment de puissance, la volonté de puissance, la puissance même. Qu'est-ce qui est mauvais ? Tout ce qui vient de la faiblesse. Qu'est-ce que le bonheur ? Le sentiment que la puissance croît, qu'une résistance est en voie d'être surmontée. Non d'être satisfait, mais d'avoir davantage de puissance. Non pas la paix, mais la guerre. Non la vertu, mais la valeur (vertu dans le sens de la Renaissance, virtu, une vertu « garantie sans moraline »). Périssent les faibles et les ratés ! Premier principe de notre philanthropie. Et il faut même les y aider. Qu'est-ce qui est plus nuisible qu'aucun vice ? La compassion active pour tous les ratés et les faibles — le christianisme..."
    -Friedrich Nietzsche,L’Antéchrist, éd. Gallimard, coll. Folio Essais, 2006 (rédigé en 1888, 1895 pour la première édition allemande), Aphorisme 2, p. 16.



    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Dim 26 Nov - 10:31, édité 1 fois


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 21 Oct - 15:17

    "Descartes, le père du rationalisme (et par conséquent le grand-père de la Révolution), qui ne reconnaissait d'autorité qu'à la seule raison [...] était superficiel." (p.147, §191)

    "Les Juifs -un peuple "né pour l'esclavage", comme le dit Tacite et tout le monde antique [...] leurs prophètes ont fait fusionner jusqu'à les unifier "riche", "sans dieu", "méchant", "violent", "sensuel" et ont les premiers donné au mot "monde" une valeur infamante. [...] C'est dans ce retournement des valeurs [...] que réside l'importance du peuple juif: avec lui commence le soulèvement des esclaves en morale." (p.151-152, §195)

    "Le premier européen conforme à mon goût, Frédéric II Hohenstaufen." (p.156, §200).

    "Tant que l'utilité qui régit les jugements de valeur moraux est seulement l'utilité du troupeau, tant que l'on a les yeux uniquement tournés vers la conservation de la communauté, et qu'on ne cherche précisément et exclusivement l'immoral que dans ce qui semble dangereux à la survie de la communauté: durant tout ce temps, il ne peut pas encore y avoir de "morale de l'amour du prochain". A supposer que l'on voit là aussi la pratique permanente d'un peu d'attention, de pitié, d'équité, de douceur, d'assistance réciproque, à supposer que dans cet état de la société aussi s'exercent déjà toutes les pulsions qui recevront plus tard la désignation honorifique de "vertus" et qui finissent presque par ne plus faire qu'un avec le concept de "moralité": à cette époque, elles ne font encore nullement partie du royaume des évaluations morales -elles sont encore extra-morales. Une action dictée par la pitié, par exemple, n'est qualifiée, à la meilleure époque des Romains, ni de bonne ni de mauvaise, ni de morale, ni d'immorale ; et quand bien même on en fait l'éloge, cet éloge s'accompagne encore, en mettant les choses au mieux, d'une espèce de dédain irrité sitôt qu'on la confronte à une quelconque action servant à l'avancement du tout, de la res publica. En fin de compte, "l'amour du prochain" est toujours un à-côté, en partie conventionnel, arbitraire et illusoire par rapport à la peur du prochain. Une fois que la structure de la société dans son ensemble paraît fermement assise et protégée des dangers extérieurs, c'est cette peur du prochain qui crée une fois encore de nouvelles perspectives d'évaluation morale. Certaines pulsions fortes et dangereuses, comme la soif d'initiative, la folle audace, la passion de la vengeance, l'astuce, la rapacité, le despotisme, qu'il fallait jusqu'à alors non seulement honorer en raison de leur utilité pour la communauté -sous d'autres noms que ceux choisis ici, comme de juste-, mais encore cultiver et élever avec vigueur (car on avait constamment besoin d'elles afin que la communauté fasse peser un danger sur ses ennemis) font désormais éprouver leur caractère dangereux avec une intensité redoublée -, maintenant que les conduits d'évacuation font défaut- et peu à peu, elles se voient stigmatisées comme immorales et livrées en pâture à la calomnie. Les pulsions et inclinations contraires accèdent alors aux honneurs moraux ; l'instinct grégaire tire ses conclusions pas à pas. Quelle quantité, grande ou petite, de danger pour la communauté, de danger pour l'égalité comporte une opinion, un état et un affect, une volonté, un talent, voilà à présent la perspective morale: ici aussi, la peur est une nouvelle fois la mère de la morale. Lorsque les pulsions les plus hautes et les plus fortes, faisant irruption avec passion, propulsent l'individu bien au-delà et au-dessus de la moyenne et du bas niveau de la conscience du troupeau, elles anéantissent l'estime que la communauté se porte à elle-même, sa foi en elle-même, et lui brisent en quelque sorte les reins: il en résulte que ce sont précisément ces pulsions que l'on stigmatise et calomnie le mieux. On ressent déjà la spiritualité élevée et indépendante, la volonté d'être seul, la grande raison comme un danger ; tout ce qui élève l'individu au-dessus du troupeau et fait peur au prochain est à partir de ce moment qualifié de mal ; la mentalité équitable, modeste, qui rentre dans le rang, qui recherche la conformité, la médiocrité des désirs accède aux désignations morales et aux honneurs moraux. Enfin, dans des situations très pacifiques, l'occasion et la nécessité d'éduquer son sentiment à la sévérité et à la dureté viennent toujours davantage à manquer ; et désormais toute sévérité, même en matière de justice, commence à troubler les consciences ; une noblesse et une responsabilité envers soi-même élevées et dures sont presque blessantes et éveillent la méfiance, "l'agneau", plus encore que "le mouton" gagnent en considération. Il y a dans l'histoire de la société un point d'amollissement et d'adoucissement maladifs où celle-ci va jusqu'à prendre elle-même parti pour celui qui lui porte atteinte, pour le criminel, et ce avec sérieux et honnêteté. Punir: voilà qui lui semble d'une certaine manière injuste, -il est certain que l'idée de "punition" et d' "obligation de punir" lui font mal, lui font peur. "Ne suffit-il pas de le mettre hors d'état de nuire ? A quoi bon punir par surcroît ? Punir est en soi une chose effroyable !" -par cette question, la morale du troupeau, la morale de la pusillanimité, tire son ultime conséquence. A supposer que l'on puisse abolir le danger en général, la raison d'avoir peur, on aurait aboli cette morale du même coup: elle ne serait plus nécessaire, elle ne se tiendrait plus elle-même pour nécessaire ! -Qui sonde la conscience de l'Européen d'aujourd'hui finira toujours par extraire des mille replis et cachettes de la morale le même impératif, l'impératif de la pusillanimité du troupeau: "nous voulons qu'un beau jour, il n'y ait plus à avoir peur de rien !". Un beau jour -la volonté et le chemin qui y mènent s'appellent aujourd'hui, partout en Europe, le "progrès"."  (p.157-159, §201)

    "J'insiste pour que l'on cesse enfin de confondre les ouvriers de la philosophie et les hommes de science en général avec les philosophes, -pour que sur ce point précis, on donne avec rigueur "à chacun ce qui est à lui" et non pas trop aux uns et bien trop peu aux autres. Il est peut-être nécessaire à l'éducation du véritable philosophe qu'il ait lui-même parcouru une fois tous les degrés auxquels s'arrêtent, -doivent nécessairement s'arrêter ses serviteurs, les ouvriers scientifiques de la philosophie ; il lui faut peut-être avoir été lui-même critique, sceptique, dogmatique, historien et en outre poète, collectionneur, voyageur, devineur d'énigmes, moraliste, prophète, "esprit libre", et presque toute chose pour balayer le spectre des valeurs et des sentiments de valeur humains et pour pouvoir regarder avec toutes sortes d'yeux et de conscience, d'en haut en direction des horizons lointains, depuis les profondeurs en direction de toute hauteur, depuis son recoin en direction de toutes les étendues. Mais toutes ces choses ne sont que des conditions préparatoires à sa tâche: cette tâche elle-même veut quelque chose d'autre, -elle exige qu'il crée des valeurs. Ces ouvriers philosophiques répondant au noble modèle de Kant et de Hegel ont à établir et réduire en formules tous les grands faits relatifs aux évaluations -c'est-à-dire aux fixations de valeurs, aux créations de valeurs opérées autrefois, qui en sont venues à dominer et ont été appelées pour quelque temps "vérités" -, que ce soit dans le domaine du logique, ou du politique (du moral), ou de l'artistique. Il incombe à ces chercheurs de permettre d'embrasser du regard, d'embrasser par la pensée, de saisir, de manipuler tout ce qui s'est produit et a été apprécié jusqu'à présent, d'abréger tout ce qui est long, jusqu'au "temps" lui-même, et se rendre maîtres de tout le passé: tâche formidable et prodigieuse au service de laquelle tout orgueil subtil, toute volonté opiniâtre pourra à coup sûr trouver de quoi se satisfaire. Mais les philosophes véritables sont des hommes qui commandent et qui légifèrent: ils disent "il en sera ainsi!", ils déterminent en premier lieu le vers où ? et le pour quoi faire ? de l'homme et disposent à cette occasion du travail préparatoire de tous les ouvriers philosophiques, de tous ceux qui se sont rendus maîtres du passé ,-ils tendent une main créatrice pour s'emparer de l'avenir et tout ce qui est et fut devient pour eux, ce faisant, moyen, instrument, marteau. Leur "connaître" est un créer, leur créer un légiférer, leur volonté de vérité est -volonté de puissance. Existe-t-il de tels philosophes aujourd'hui ? A-t-il déjà existé de tels philosophes ? Ne faut-il pas nécessairement qu'existent de tels philosophes ? ..." (p.180-182, §211)

    §212

    "Du fait du clivage maladif que la démence nationaliste à instaurer entre les peuples de l'Europe, du fait également des politiques à la vue basse et à la main leste qui, grâce à elle, occupent aujourd'hui le haut du pavé et ne soupçonnent pas le moins du monde à quel point la politique de désunion qu'ils pratiquent ne peut être, de toute nécessité, qu'une politique d'entracte, -du fait de toutes ces choses et de bien d'autres, aujourd'hui tout à fait inexprimables, on néglige ou réinterprète de manière arbitraire et mensongère les signes les moins équivoques à travers lesquels s'exprime le fait que l'Europe veut devenir une. Pour ce qui est de tous les hommes plus profonds et plus amples de ce siècle, la véritable orientation générale du travail mystérieux de leur âme consista à préparer la voie à cette synthèse nouvelle et à faire advenir par anticipation, à titre expérimental, l'Européen de l'avenir: c'est seulement dans leurs aspects superficiels, ou à leurs heures de plus grande faiblesse, par exemple avec l'âge, qu'ils appartinrent aux "patries", -ils ne firent que se reposer d'eux-mêmes en devenant "patriotes". Je songe à des hommes comme Napoléon, Goethe, Beethoven, Stendhal, Heinrich Heine, Schopenhauer: que l'on ne m'en veuille pas de ranger également parmi eux Richard Wagner." (p.240, §256)
    -Friedrich Nietzsche, Par-delà bien et mal, traduction Patrick Wotling, Paris, GF Flammarion, 2000 (1886 pour la première édition allemande), 385 pages.


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Sam 9 Juin - 20:05, édité 1 fois


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 3 Sep - 17:26

    "Il va de soi que je connais tout ce qu'on nomme les souffrances infligées au génie: la méconnaissance, la négligence, la superficialité à tous les degrés, la suspicion, la perfidie: je sais comment certains croient nous faire du bien quand ils essayent de nous mettre dans des situations "plus confortables", de nous faire connaître des gens normaux, des gens "sur qui on peut compter" ; j'ai admiré l'instinct de destruction inconscient que la médiocrité sous toutes ses formes exerce contre nous, en croyant de la meilleure foi du monde qu'elle en a le droit. Dans quelques cas vraiment trop étonnants, j'ai eu recours à un mot qui me console depuis longtemps: c'est -pour parler français- la bêtise humaine, une chose qui au fond m'a toujours plus amusé qu'attristé. Elle fait partie de la grande bouffonnerie dont le spectacle, nous autres, esprits supérieurs, nous attache à la vie. Et si mon regard ne se trompe pas, il y a dans toute activité humaine cent fois plus de bêtise qu'on ne croit. Mais aussi bien, le spectacle de l'hypocrisie, de la profonde et fine et si sûre d'elle-même et en même temps si complètement inconsciente hypocrisie, ayant cours entre tous ces bons gros braves gens, est pour celui qui peut le voir un objet de délectation: et à la différence de la bêtise humaine, c'est ce qu'il y a ici d'inconsciemment malin qui est délectable." (Printemps 1884. 25 [9], p.22-23)

    "Comme jamais et nulle part encore avant nous, des vues nous sont offertes de tous côtés, on n'en voit nulle part la fin. Nous en retirons un sentiment nouveau de l'immensité, mais aussi d'un vide immense: et le génie inventif de tous les hommes supérieurs de ce siècle s'emploie à franchir ce terrible sentiment du désert." (Printemps 1884. 25 [13], p.24)

    "Quand la meilleure époque de la Grèce eut pris fin vinrent les philosophes de la morale: à partir de Socrate, en effet, tous les philosophes grecs sont avant tout et au plus profond d'eux-mêmes des philosophes de la morale. Cela veut dire qu'ils cherchent le bonheur -et il est déjà fâcheux qu'ils aient eu à le chercher ! La philosophie, c'est, à partir de Socrate, cette forme suprême de l'intelligence infaillible dans les questions du bonheur personnel. En ont-ils eux-mêmes profité, au moins ? [...]
    Et Épicure: quelle était sa jouissance à lui sinon la
    cessation de la douleur ? -c'est le bonheur d'un homme souffrant et sans doute malade aussi." (Printemps 1884. 25 [17], p.26)

    "Machiavel a la luminosité de l'Antiquité." (Printemps 1884. 25 [38], p.32)

    "Juger un homme d'après ses intentions ! Ce serait comme si on estimait un artiste non d'après son tableau mais d'après sa vision ! Qui n'a pas tué sa mère, trahi sa femme, si on s'en tient aux pensées !" (Printemps 1884. 25 [119], p.56)

    "Jadis on cherchait dans l'histoire les intentions de Dieu: puis une finalité inconsciente, par exemple dans l'histoire d'un peuple un développement d'idées etc. C'est seulement aujourd'hui par l'étude de l'histoire des animaux qu'on a commencé à se faire une vue plus juste de l'histoire de l'humanité: et la première découverte est l'absence jusqu'ici de tout plan, qu'il s'agisse de l'homme ou d'un peuple." (Printemps 1884. 25 [127], p.59)

    "[L'art] est la force créatrice d'idéal -manifestation visible des espoirs et des vœux les plus intimes." (Printemps 1884. 25 [136], p.62)

    "Les Perses sont les premiers à avoir pensé l'histoire en grand." (Printemps 1884. 25 [148], p.65)

    "Les hommes supérieurs souffrent le plus de l'existence -mais ils ont aussi les plus grandes forces de résistance." (Printemps 1884. 25 [157], p.67)

    "Premier principe: il n'y a pas de Dieu. Il est aussi bien réfuté qu'une chose peut l'être. Il faut se réfugier dans l' "incompréhensible" pour imposer la thèse de son existence. Par conséquent c'est désormais un mensonge ou une faiblesse que de croire en Dieu." (Printemps 1884. 25 [157], p.96)

    "Homère est pour moi la plus grande victoire sur le Christianisme et les cultures chrétiennes." (Printemps 1884. 25 [293], p.101)

    "Il faut ressentir le mensonge de l'Église, pas seulement sa non-vérité: répandre les lumières dans le peuple, assez pour que les prêtres aient tous mauvaise conscience à devenir prêtres.
    Il faut faire la même chose avec l'Etat. C'est la TACHE de l'AUFKLARUNG de montrer aux princes et aux hommes d'Etat que toutes leurs allures sont un mensonge prémédité, leur ôter leur bonne conscience." (Printemps 1884. 25 [294], p.101-102)

    "La nouvelle Aufklärung. Contre les Églises et les prêtres
    contre les hommes d'Etat
    contre les bons coeurs, les compatissants
    ." (Printemps 1884. 25 [296], p.102)

    ""Non-égoïste" n'est absolument pas possible." (Printemps 1884. 25 [309], p.107)

    "Tous les jugements esthétiques contiennent des options morales." (Printemps 1884. 25 [320], p.110)

    "On parle si sottement de l'orgueil -et le Christianisme a même fait en sorte qu'on l'éprouve comme un péché ! En réalité: celui qui exige et obtient de lui de grandes choses, celui-là doit se sentir très loin de ceux qui ne font pas comme lui- cette distance est interprétée par eux comme "opinion avantageuse de soi": mais lui ne la connaît que sous la forme continue du travail, de la guerre, de la victoire, jour et nuit: de tout cela les autres ne savent rien !" (Printemps 1884. 25 [350], p.120-121)

    "La simplicité dans la vie, l'habillement, l'habitat, la nourriture est en même temps le signe du goût suprême: les natures les plus élevées ont besoin du meilleur, de là leur simplicité !
    Les gens portés sur le confort et le luxe, et de même, ceux qui aiment le faste, sont loin d'être aussi indépendanys: c'est qu'ils ne trouvent pas non plus en eux-mêmes une compagnie qui leur suffise
    ." (Printemps 1884. 25 [353], p.121)

    "La condamnation du corps est typique du mélange raté, et de même la condamnation de la vie: signe auquel on reconnaît les vaincus." (Printemps 1884. 25 [385], p.129)

    "Par le haschisch et par les rêves on sait que la vitesse des processus mentaux est énorme. Manifestement la plus grande partie nous en est épargnée, nous n'en prenons pas conscience." (Printemps 1884. 25 [401], p.133)

    "Avec la fin de sa vie R[ichard] W[agner] s'est rayé lui-même: il a fait l'aveu involontaire qu'il désespérait et qu'il se prosternait devant le Christianisme." (Printemps 1884. 25 [416], p.138)

    "La hiérarchie s'est établie par la victoire du plus fort et l'impossibilité pour le plus fort de se passer du plus faible comme pour le plus faible du plus fort -c'est là que prennent naissance des fonctions séparées." (Printemps 1884. 25 [430], p.143)

    "Nous pouvons considérer tout ce qu'il faut faire pour conserver l'organisme comme une "exigence morale"." (Printemps 1884. 25 [432], p.143)

    "On devrait tout de même respecter cette morale INCARNÉE de la conservation de soi ! Elle est de loin le plus fin système de la morale !
    La moralité
    effective de l'homme dans la vie de son corps est cent fois plus grande et plus fine que toute moralisation relevant du concept ne l'a jamais été. [...]
    [L'activité de juger] se déploie réellement avec plus bien de variété et de finesse dans l'organisme -le jugement moral n'en est qu'un prolongement, l'acte final.
    " (Printemps 1884. 25 [437], p.145-146)

    "Nous voulons tenir fermement à nos sens et à la foi que nous avons en eux -et les penser jusqu'au bout ! L'hostilité aux sens que la philosophie a montré jusqu'ici, comme le plus grand contresens commis par l'homme." (Printemps 1884. 25 [437], p.146)

    "Pourquoi est-ce l'éthique qui est restée le plus en arrière ? Car enfin, les plus récents systèmes célèbres sont encore des naïvetés ! De même les Grecs !" (Printemps 1884. 25 [441], p.147)

    ""Bon" et "méchant" ont leur fondement dans l'égoïsme." (Printemps 1884. 25 [495], p.162)

    "Il faut nier l'être." (Printemps 1884. 25 [513], p.166)

    "[Le christianisme] finit même par gâter jusqu'à la figure de l'artiste: il fait passer sur Raphaël l'hypocrisie des timides." (Été 1884. 26 [513], p.166)

    "Les passions aussi demandent à être éduquées, élevées, l'amour aussi bien que le goût de la domination et l'égoïsme." (Été 1884. 26 [59], p.187)

    "Le destin de l'humanité tient à la réussite de son plus haut modèle. - J'ai depuis mon plus jeune âge réfléchi aux conditions d'existence du sage ; et je ne tairai pas ma joyeuse conviction qu'il est aujourd'hui en Europe de nouveau possible -peut-être seulement pour une brève période." (Été-automne 1884. 26 [75], p.192)

    "Nos plus grands efforts d'attention et de prudence font eux-mêmes partie du fatum de toutes choses ; et chaque sottise également. Celui qui se terre pour ne pas voir cette idée est, à sa façon, fatum comme le reste. Il n'y a pas de refuge contre la pensée de la nécessité." (Été-automne 1884. 26 [82], p.193)

    "Comme la haine, le penchant, le désir, la colère, le besoin de dominer etc. sont encore là, on peut supposer qu'ils ont leurs fonctions de conservation. Et "l'homme bon" -sans les puissants affects de la haine, de l'indignation, du dégoût, sans l'hostilité, est un phénomène de dégénérescence ou une illusion qu'on se donne." (Été-automne 1884. 26 [95], p.198-199)

    "Avant tout: à quel signe reconnaît-on que quelqu'un est bon ou méchant ? Est ce un comportement en soi ? Ou à l’égard des autres ?" (Été-automne 1884. 26 [110], p.203)
    -Friedrich Nietzsche, Œuvres philosophiques complètes, X, Fragments posthumes. Printemps-automne 1884, Gallimard, NRF, 1982, 386 pages.



    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Sam 28 Oct - 22:11, édité 3 fois


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    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 28 Oct - 10:31

    "Je vous en conjure, mes frères, restez fidèles à la terre et ne croyez pas ceux qui vous parlent d'espérances supraterrestres ! Ce sont des empoisonneurs qu'ils le sachent ou non." (p.22)

    "Sur mon honneur, ami, répondit Zarathoustra, cela n'existe pas, ce dont tu parles: il n'existe ni diable, ni enfer." (p.29)

    "Je veux apprendre aux hommes le sens de leur existence: qui est le surhumain, la foudre issue du sombre nuage humain." (p.30)

    "En détourner beaucoup du troupeau, -c'est à cette fin que je suis venu. Que la foule et le troupeau soient en colère contre moi: ce que veut Zarathoustra, c'est que les bergers l'appellent brigand." (p.32-33)

    "Il y eut toujours une foule de malades parmi ceux qui rêvent et désirent Dieu ; ivres de colères ils haïssent celui qui accède à la connaissance, ils haïssent avec fureur la plus jeune de toutes les vertus, qui se nomme: probité.
    Ils ne cessent de regarder en arrière vers des temps obscurs: alors, certes, illusion et foi étaient autre chose ; le délire de la raison rendait semblable au dieu, et le doute était péché.
    Je les connais par trop bien ceux-là, semblables à Dieu: ils veulent qu'on croie en eux, ils veulent que le doute soit péché. Je ne sais trop bien, aussi, ce en quoi ils croient le plus.
    En vérité, ce n'est pas aux mondes de l'au-delà ni aux gouttes de sang rédemptrices qu'ils croient: mais c'est au corps qu'eux aussi croient le plus, et leur propre corps ils le considèrent comme leur chose.
    Mais il leur paraît un objet malade: et volontiers ils sortiraient de leur propre peau. C'est pourquoi ils écoutent les prédicateurs de la mort et c'est pourquoi eux-mêmes se font prédicateurs des mondes de l'au-delà
    ." (p.47-48)

    "Que tout un chacun ait le droit d'apprendre à lire, voilà qui à la longue va gâter non seulement l'écriture mais aussi la pensée." (p.55)

    "La guerre et le courage ont fait plus de grandes choses que l'amour du prochain." (p.63)

    "L'Etat, qu'est-ce que c'est ? Allons ! Maintenant ouvrez vos oreilles, car je vais vous dire ce que j'ai à vous dire de la mort des peuples.
    L'Etat c'est ainsi que s'appelle le plus froid des monstres froids et il ment froidement, et le mensonge que voici sort de sa bouche: "Moi, l'Etat, je suis le peuple."
    C'est un mensonge ! Des créateurs, ce furent ceux qui créèrent les peuples et qui accrochèrent une foi et un amour au-dessus d'eux: c'est ainsi qu'ils servirent la vie.
    Des destructeurs sont ceux qui tendent des pièges pour des multitudes et les appellent l'Etat: ils suspendent au-dessus d'eux un glaive et cent appétits.
    Là où le peuple existe encore, il ne comprend pas l'Etat et il le hait comme un mauvais œil et comme un péché contre les coutumes et les droits.
    Je vous donne le signe que voici: chaque peuple parle sa langue quand au bien et au mal: le voisin ne la comprend pas. Sa langue, il se l'est inventée dans les coutumes et le droit.
    Mais l'Etat, lui, ment dans tous les idiomes du bien et du mal ; et quoi qu'il dise, il ment -et ce qu'il possède, il l'a volé.
    Tout est faux en lui ; il mord avec des dents volées, lui qui mord si volontiers. Fausses sont même ses entrailles.
    Confusion des langues du bien et mal: ce signe, je vous le donne comme signe de l'Etat. A la vérité, c'est la volonté de mort qu'indique ce signe ! En vérité, il appelle les prédicateurs de la mort.
    Il naît beaucoup trop d'humains: pour ceux qui sont en trop, on a inventé l'Etat !
    Regardez donc comme il les attire, ces trop-nombreux ! Comme il les ingurgite, et mâche et remâche !
    "Sur terre il n'est rien de plus grand que moi: je suis le doigt qui crée l'ordre, le doigt de Dieu", voilà ce que hurle le monstre. Et ce ne sont pas seulement ceux qui ont les oreilles longues et la vue courte qui tombent à genoux !
    Hélas, en vous aussi, ô grandes âmes, il susurre ses sombres mensonges ! Hélas, il devine les cœurs riches qui aiment à se dépenser !
    Oui, vous aussi il vous devine, vous, vainqueurs du dieu ancien ! Vous vous êtes fatigués au combat et maintenant votre fatigue, de plus, sert à la nouvelle idole.
    Elle aimerait disposer autour d'elle héros et hommes d'honneur, la nouvelle idole. Il aime à se chauffer au soleil des bonnes consciences -ce monstre froid !
    Elle veut tout
    vous donner pourvu que vous l'adoriez, la nouvelle idole: aussi achète-t-elle l'éclat de vos vertus et le fier regard de vos yeux !
    Elle veut se servir de vous pour appâter ceux qui sont en surnombre ! Oui, il est vrai, on a fait là une trouvaille d'une diabolique habileté: un cheval de mort, tout cliquetant des oripeaux d'honneurs divins.
    Oui, l'on a inventé là une mort pour les multitudes, une mort qui se vante d'être la vie: en vérité, un fier service rendu à tous les prédicateurs de mort !
    J'appelle Etat le lieu où sont tous ceux qui boivent du poison, qu'ils soient bons ou mauvais ; Etat, l'endroit où ils se perdent tous, les bons et les méchants ; Etat, le lieu où le lent suicide de tous s'appelle - "la vie".
    Regardez-les-moi, ces superflus, ils volent les œuvres des inventeurs et les trésors des sages: leur vol, ils l'appellent culture -et tout leur devient maladie et revers !
    Regardez-les-moi, ces superflus ! Toujours ils sont malades, ils vomissent leur bile et c'est ce qu'ils appellent leurs journaux. Ils s'entre-dévorent et ne sont pas même capables de se digérer.
    Regardez-les-moi donc, ces superflus ! Ils acquièrent des richesses et en deviennent plus pauvres. Ils veulent la puissance et avant tout le levier de la puissance, ils veulent beaucoup d'argent, ces impuissants !
    Regardez-les grimper, ces singes agiles ! Ils grimpent les uns par-dessus les autres et ainsi s'entraînent dans la boue et l'abîme.
    Tous, ils veulent accéder au trône: c'est leur folie -comme si le bonheur était assis sur le trône ! C'est souvent la boue qui est sur le trône -et souvent aussi le trône est sur la boue.
    Tous, ils m'apparaissent des fous, des singes qui grimpent, des surexcités. Leur idole sent mauvais, ce monstre froid: tous autant qu'ils sont, ils sentent mauvais, ces idolâtres.
    Mes frères, voulez-vous donc étouffer dans les émanations de leurs gueules et de leurs appétits ? Brisez plutôt les fenêtres et sautez dehors, à l'air libre.
    Écartez-vous donc de la mauvaise odeur. Fuyez l'idolâtrie des superflus !
    Écartez-vous donc de la mauvaise odeur ! Fuyez donc les vapeurs de ces sacrifices humains !
    Pour de grandes âmes, la terre est encore à leur disposition. Bien des endroits sont encore vides pour que viennent s'y établir les ermites, seuls ou à deux ; l'odeur de mers tranquilles les entoure.
    Une vie libre est encore ouverte aux grandes âmes. En vérité, celui qui possède peu est d'autant moins possédé: louée soit la petite pauvreté.
    Là où cesse l'Etat, c'est là que commence l'homme, celui qui n'est pas superflu: là commence le chant de ce qui est nécessaire, la mélodie unique et irremplaçable.
    Là où cesse l'Etat, -regardez donc, mes frères ! Ne les voyez-vous pas, l'arc-en-ciel et les ponts du surhumain ?"

    Ainsi parlait Zarathoustra
    ." (p.65-69)

    "Le peuple comprend bien peu ce qui est grand, c'est-à-dire: ce qui est créateur, mais il a un flair pour tous les metteurs en scène et pour tous les comédiens des grandes causes.
    C'est autour des inventeurs de valeurs nouvelles que tourne le monde, -il tourne de façon invisible. Mais la foule et la gloire tournent autour des comédiens: tel est le cours du monde
    ." (p.69)

    "C'est à l'écart du marché et de la gloire que se passe tout ce qui est grand: c'est à l'écart de la place du marché et de la gloire qu'ont, de tout temps, habité les inventeurs de valeurs nouvelles." (p.70)

    "Tu ne peux t'habiller assez bien pour ton ami: car tu dois être pour lui une flèche et un désir vers le surhumain. [...]
    Est-tu pour ton ami, air pur, solitude et pain et médicament ? Il en est qui ne peuvent se libérer de leurs propres chaînes et pourtant ils sont des libérateurs pour leurs amis.
    " (p.75)

    "En vérité, les hommes se sont donné tout leur bien et leur mal.
    En vérité, ils ne le prirent pas, ils ne le trouvèrent pas, ils ne le reçurent pas comme une voix tombée du ciel. Ce n'est que l'homme qui a donné une valeur aux choses, afin de se conserver, -c'est lui qui a donné aux choses leur sens, un sens d'humain. C'est pourquoi il se nomme "l'humain", c'est-à-dire, celui qui évalue
    ." (p.77-78)

    "Tout, dans la femme, est énigme, et tout dans la femme a une solution: elle s'appelle grossesse.
    L'homme pour la femme est un moyen: le but, c'est toujours l'enfant. Mais qu'est la femme pour l'homme ?
    L'homme véritable veut deux choses: le danger et le jeu. C'est pourquoi il veut la femme comme le jouet le plus dangereux.
    Il faut que l'homme soit éduqué pour la guerre et la femme pour le repos du guerrier: tout le reste est sottise
    ." (p.85)

    "Il existe mille chemins qui n'ont encore jamais été empruntés, mille santés, mille îles secrètes de la vie. L'homme et la terre de l'homme ne sont toujours pas épuisés et toujours pas découverts.
    Veillez et écoutez, vous les solitaires ! Il vient de l'avenir des souffles de vent aux secrets battements d'ailes et, pour qui a l'ouïe fine, il y a de bonnes nouvelles
    ." (p.98)

    "On paie mal un maître en ne restant toujours que l'élève." (p.99)

    "Créer, -voilà la grande délivrance de la souffrance, voilà ce qui rend la vie légère. Mais pour qu'existe celui qui créé il faut beaucoup de souffrance et de métamorphose. [...]
    Vouloir libère: telle est la véritable leçon de la volonté et de la liberté, -c'est elle que Zarathoustra vous enseigne.
    Ne-plus-vouloir et ne-plus-jauger et ne-plus-créer, que cette grande lassitude-là reste à tout jamais loin de moi ! [...]
    Cette volonté m'attira loin de Dieu et des dieux ; qu'y aurait-il donc à créer s'il y avait des dieux ?
    " (p.108)

    "Je vous parle donc par paraboles, qui vous feront tournoyer l'âme, prédicateurs de l'égalité que vous êtes ! Vous n'êtes que des tarentules et, en secret, vous êtes assoiffés de vengeance. [...]
    Vous, prédicateurs de l'égalité, la folie tyrannique de l'impuissance réclame à cor et à cri chez vous l' "égalité": vos plus secrètes convoitises de tyrannie s'emmitouflent donc de paroles de vertu.
    " (p.123)

    "Je ne veux pas qu'on me mêle à ces prêcheurs de l'égalité et que l'on me confonde avec eux. Car c'est ainsi que la justice me parle à moi: "Les hommes ne sont pas égaux".
    Et il ne faut pas non plus qu'ils le deviennent
    ." (p.125)

    "Celui qui est haï du peuple comme un loup l'est des chiens: c'est l'esprit libre, l'ennemi des liens, celui qui ne vénère pas, celui qui habite les forêts. [...]
    J'appelle véridique, celui qui s'en va dans des déserts d'où Dieu est absent et qui a brisé son cœur vénérateur. [...]
    Mais sa soif ne parvient pas à le convaincre de devenir comme ces satisfaits par le bien-être: car là où il y a des oasis, il y a aussi des idoles
    ." (p.127)

    "Oui, il y a en moi quelque chose d'invulnérable, que rien ne saurait recouvrir, quelque chose qui fait éclater les rochers: cela a pour nom ma volonté, quelque chose qui marche en silence et immuable à travers les années." (p.138)

    "Où j'ai trouvé du vivant, j'ai trouvé de la volonté de puissance ; et même dans la volonté du servant je trouvais la volonté de devenir maître.
    Que ce qui est plus faible serve ce qui est fort, ce qui l'en persuade c'est sa volonté d'être à son tour le maître de ce qui est plus faible encore: c'est le seul plaisir auquel il ne veuille pas renoncer.
    " (p.141)

    "Ce n'est que là où est de la vie qu'est aussi la volonté: mais non volonté de vie, mais, -tel est mon enseignement, -volonté de puissance !
    Pour le vivant bien des choses comptent plus que la vie elle-même ; mais ce qui parle dans cette estimation, c'est la volonté de puissance ! [...]
    En vérité, je vous le dis, du bien et du mal qui seraient impérissables, -cela n'existe pas ! Ils sont contraints de se surmonter, de se surpasser sans cesse eux-mêmes
    ." (p.142)

    "La grâce fait partie de la générosité d'âme de ceux qui ont l'esprit tourné vers les grandes choses." (p.144-145)

    "Où y-a-t-il beauté ? Là où il me faut vouloir avec toute ma volonté ; là où je veux aimer et sombrer pour qu'une image ne reste pas seulement une image." (p.150)

    "Mais voici le conseil que je donne aux rois, aux Églises et à tout ce qui est affaibli par l'âge et la vertu, -laissez-vous donc renverser ! Pour que vous reveniez à la vie et que la vertu vous revienne !" (p.160-161)
    -Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra. Un livre pour tous et pour personne, Première Partie, "De la nouvelle idole", trad. Georges-Arthur Goldschmidt, Librairie générale française, coll. Le Livre de poche classique, 1983, 410 pages.



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 18 Déc - 17:16

    http://archives.skafka.net/alice69/doc/nietzsche_etatchezlesGrecs.htm

    "Pour que l’art puisse se développer sur un terrain fertile, vaste et profond, l’immense majorité doit être soumise à l’esclavage et à une vie de contrainte au service de la minorité et bien au-delà des besoins limités de sa propre existence. Elle doit à ses dépends et par son sur-travail dispenser cette classe privilégiée de la lutte pour l’existence afin que cette dernière puisse alors produire et satisfaire un nouveau monde de besoins.

    Nous ne pouvons par conséquent que tomber d’accord pour avancer cette vérité cruelle à entendre :
    l’esclavage appartient à l’essence d’une civilisation ; vérité qui ne laisse à vrai dire subsister aucun doute quant à la valeur absolue de l’existence. C’est elle le vautour qui ronge le foi du pionnier prométhéen de la civilisation. La misère des hommes qui vivent péniblement doit être encore accrue pour permettre à un nombre restreint d’olympiens de produire le monde de l’art. Voilà d’où provient ce ressentiment qu’ont entretenu de tout temps les communistes et les socialistes, ainsi que leurs pâles rejetons, la blanche race des « libéraux », à l’encontre des arts, mais aussi à l’encontre de l’Antiquité classique. Si la civilisation était réellement laissée au gré d’un peuple, si d’inexorables puissances n’y régnaient qui soient à l’individu lois et limites, on verrait alors le mépris de la civilisation, la glorification de la pauvreté d’esprit, la destruction iconoclaste des exigences artistiques, ce serait bien plus qu’une insurrection des masses opprimées contre quelques frelons oisifs : ce serait un cri de compassion qui renverserait les murs de la civilisation ; l’instinct de justice, le besoin d’égalité dans la souffrance submergeraient toutes les autres représentations. Une compassion débordante a parfois ici et là, pour de brèves périodes, rompu effectivement toutes les digues élevées par la vie civilisée. Un arc-en-ciel d’amour compatissant et de paix est apparu à l’aube du christianisme et sous ses rayons naquit son plus beau fruit : l’Evangile selon Saint-Jean. Mais d’autres exemples montrent que de puissantes religions figent un degré déterminé de civilisation sur de longues périodes et fauchent impitoyablement tout ce qui est encore vigoureux et veut continuer de croître. N’oublions pas en effet que cette même cruauté que nous avons rencontrée au principe de toute civilisation appartient aussi à l’essence de toute religion puissante et surtout à la nature même du pouvoir qui est toujours mauvais ; aussi comprenons-nous également qu’une civilisation détruise la forteresse trop arrogante des prétentions religieuses au cri de liberté ou du moins de justice. Ce qui veut vivre c’est-à-dire ce qui ne peut vivre dans cette effroyable situation, est, au fondement de son essence, le reflet de la souffrance et de la contradiction originelles, et ne peut apparaître à nos yeux — instruments de mesure du monde et de l’univers — que comme l’insatiable avidité d’exister et l’éternel contradiction dans la forme du temps, et par suite comme devenir. Chaque instant dévore le précédent, chaque naissance est la mort d’êtres innombrables. La procréation, la vie et le meurtre sont une seule et même chose. Voilà pourquoi nous pouvons aussi comparer la glorieuse civilisation au vainqueur blessé et sanglant qui dans le cortège de son triomphe traîne avec lui en esclaves les vaincus enchaînés à son char : comme si une puissance lénifiante les avait aveuglés au point que, déjà presque broyés par les roues du char, ils continuent néanmoins à crier : « Dignité du travail ! » « Dignité de l’homme ! ». La brillante civilisation, comme Cléopâtre, continue à jeter les perles les plus inestimables dans sa coupe d’or : ces perles sont les larmes de compassion versées sur les esclaves et leur misère. Les gigantesques crises sociales proviennent de l’amollissement de l’homme moderne et non pas de la miséricorde véritable et profonde pour cette misère, et s’il devait s’avérer que les Grecs ont péris à cause de l’esclavage, il est bien plus certain que c’est du manque d’esclavage que nous périrons : esclavage qui n’a jamais paru choquant et encore moins répréhensible aux premiers chrétiens et aux Germains."

    "L’homme qui peut réfléchir sans mélancolie sur la configuration de notre société et qui a appris à la comprendre comme l’enfantement douloureux et continuel de ces libres représentants de la civilisation au service desquels tous les autres doivent s’épuiser — cet homme-là sans doute ne sera plus trompé par l’éclat mensonger dont les modernes ont voilé l’origine et la signification de l’Etat. Que signifie en effet pour nous l’Etat, sinon l’instrument par lequel le processus social précédemment décrit est mis en marche et reçoit la garantie d’une continuité ininterrompue. Quelle que soit, chez l’individu, la puissance de son instinct de sociabilité, seule la poigne de fer de l’Etat peut contraindre les plus grandes masses à se fondre de sorte que se produise alors nécessairement cette séparation chimique de la société qu’accompagne sa nouvelle structure pyramidale. Mais d’où surgit cette soudaine puissance de l’Etat dont le but dépasse de loin la compréhension et l’égoïsme de chacun ? Comment est né l’esclave, taupe aveugle de la civilisation ? Les Grecs nous l’ont révélé à travers l’instinct qu’ils avaient du droit des gens qui même à l’apogée de leur moralité et de leur humanité n’a pas cessé de proclamer de sa voix d’airain des maximes comme celles-ci : « Au vainqueur appartient le vaincu avec femme et enfant, corps et biens », « La force donne le premier droit » et « Il n’y a pas de droit qui, en son principe, ne soit abus, usurpation, violence. »

    Nous voyons là de nouveau avec quelle impitoyable opiniâtreté la nature s’est forgé — pour parvenir à la société — le cruel instrument qu’est l’Etat, c’est-à-dire ce conquérant à la main de fer qui n’est rien d’autre que l’objectivation de l’instinct que nous venons de décrire. Si l’on considère la grandeur et la puissance illimitées de tels conquérants, on devine qu’ils ne sont que les instruments d’un dessein qui se révèle à travers eux et pourtant se dissimule à leurs propres yeux. Tout comme si une volonté magique émanait d’eux, des forces plus faibles s’y rallient avec une mystérieuse rapidité et, devant le déferlement soudain de ces avalanches de violence et sous le charme de ce noyau créateur, elles se métamorphosent miraculeusement en une affinité inconnue jusqu’alors.

    On s’aperçoit alors combien ceux qui viennent d’être asservis se préoccupent peu de l’effroyable origine de l’Etat : il n’y a au fond aucune espèce d’événement sur lequel l’histoire nous renseigne plus mal que sur l’apparition de ces usurpations soudaines, violentes et sanglantes, qui, sur un point au moins, restent inexpliquées. Bien plus, face au caractère magique de la formation de l’Etat, les cœurs s’enflamment involontairement, pressentant une intention profonde et invisible là où l’entendement calculateur n’est capable de voir qu’une addition de forces ; aujourd’hui, l’Etat est considéré avec la même ferveur comme le but et la fin suprême des sacrifices et obligations de chaque individu. Tout cela exprime la formidable nécessité de l’Etat ; sans lui, la nature ne saurait parvenir, par le biais de la société, à sa libération dans l’éclat et le rayonnement du génie. De quelles connaissances le désir instinctif de l’Etat ne triomphe-t-il pas ! Nous devrions pourtant songer qu’un être qui a perçu le secret de la genèse de l’Etat n’aurait plus dès lors qu’à chercher, rempli d’horreur, son salut dans l’exil. Où ne voit-on pas les monuments commémoratifs de sa naissance : pays ravagés, villes détruites, hommes devenus sauvages, haines nationales dévastatrices ! L’Etat, né dans l’ignominie, source jamais tarie de tourments pour la plupart des hommes, brandon qui périodiquement ne cesse de dévorer le genre humain, et pourtant voix aux accents de laquelle nous nous oublions, cri de guerre qui a exalté d’innombrables actions de véritable héroïsme, objet peut-être le plus élevé, le plus digne de respect pour la masse aveugle et égoïste qui ne porte sur son visage qu’aux époques monstrueuses de l’histoire politique l’étrange expression de la grandeur !
    "

    "Conception du monde libérale et optimiste dont la doctrine remonte à la philosophie des Lumières et à la Révolution française, c’est-à-dire à une philosophie non métaphysique, purement plate et latine, absolument non germanique. Je ne peux pas m’empêcher de voir avant tout dans le mouvement actuellement dominant des nationalités et dans l’extension du suffrage universel qui l’accompagne, les effets de la peur de la guerre et, à l’arrière-plan de ces mouvements, d’apercevoir les vrais poltrons, les ermites de la finance, véritablement apatrides et cosmopolites, qui par manque d’instinct de l’Etat ont appris à faire de la politique l’instrument de la Bourse et à utiliser abusivement l’appareil étatique et la société comme moyens de s’enrichir. Contre cette déviation — redoutable de ce point de vue — de l’instinct d’Etat en instinct financier, il n’y a d’autre parade que la guerre et encore la guerre. Dans l’excitation guerrière, il apparaît à tout le moins évident que l’Etat n’est pas fondé sur la peur du démon de la guerre comme une institution qui protégerait les intérêts égoïstes des individus ; en revanche, dans l’amour du prince et de la patrie, l’Etat tire de lui-même un élan éthique qui révèle une destination bien plus élevée. Si donc je tiens pour dangereuse cette caractéristique de la situation politique actuelle qu’est l’utilisation de la pensée révolutionnaire au service d’une aristocratie d’argent égoïste et dénuée du sens de l’Etat, si du même coup, je comprends l’immense extension de l’optimisme libéral comme le résultat de l’économie moderne tombée en d’étranges mains et si j’examine tous les malheurs sociaux y compris la nécessaire décadence des arts — qu’elle naisse de ces maux ou qu’elle croisse avec eux — on ne pourra nullement me tenir rigueur d’entonner à cette occasion un péan en l’honneur de la guerre. Son arc d’argent rend un son effroyable : Apollon surgit soudain comme la nuit, et c’est pourtant lui le vrai dieu de la consécration et de la purification de l’Etat. Comme il est écrit au début de l’Iliade, c’est contre les mulets et les chiens qu’il décoche son premier trait. Puis ce sont les hommes qu’il transperce et partout flambent les cadavres sur les bûchers. Que donc cela soit dit : la guerre est aussi nécessaire à l’Etat que l’esclave à la société. Et qui pourrait vraiment se dérober à de telles réflexions s’il s’interroge honnêtement sur les fondements de la perfection inégalée de l’art grec ?"

    "L’ « homme en soi », l’homme en général n’a dignité ni droits ni devoirs. Il ne peut justifier son existence que comme un être déterminé de façon absolue à servir des buts dont il n’est pas conscient."

    "Que Platon n’ait pas placé le génie — dans son acception universelle — au sommet de sa cité parfaite mais seulement le génie de la sagesse et du savoir, qu’il ait surtout exclu de son Etat le génie artistique, c’est là une dure conséquence du jugement socratique sur l’art, jugement que Platon avait fait sien non sans avoir lutté avec lui-même. Cette lacune superficielle et presque contingente ne doit pas nous empêcher de reconnaître, dans la conception d’ensemble de l’Etat platonicien, le hiéroglyphe extraordinaire d’une doctrine ésotérique sur la relation entre l’Etat et le génie, doctrine profonde et qui restera toujours à déchiffrer."
    -Friedrich Nietzsche, L'état chez les Grecs, In Cinq préfaces à cinq livres qui n’ont pas été écrits, Opc, Ecrits posthumes, 1870-1873, tome 1**, nrf, Gallimard, 1975, Traduction de Michel Haar et Marc B. De Launay.

    https://fr.wikisource.org/wiki/La_G%C3%A9n%C3%A9alogie_de_la_morale

    "L’ « État » primitif a dû entrer en scène avec tout le caractère d’une effroyable tyrannie, d’un rouage meurtrier et impitoyable, et continuer à se manifester ainsi, jusqu’à ce qu’enfin une telle matière brute d’un peuple encore plongé dans l’animalité soit non seulement pétrie et rendue maniable, mais encore façonnée. J’ai employé le mot « État » : il est aisé de concevoir ce que j’entends par là — une horde quelconque de blondes bêtes de proie, une race de conquérants et de maîtres qui, avec son organisation guerrière doublée de la force d’organiser, laisse, sans scrupules, tomber ses formidables griffes sur une population peut-être infiniment supérieure en nombre, mais encore inorganique et errante. Telle est bien l’origine de l’ « État » sur la terre : je pense qu’on a fait justice de cette rêverie qui faisait remonter cette origine à un « contrat ». Celui qui sait commander, celui dont la nature a fait un « maître », celui qui se montre puissant dans son œuvre et dans son geste — qu’importe à celui-là les traités ! Avec de tels éléments on ne peut pas compter, ils arrivent comme la destinée, sans cause, sans raison, sans égard, sans prétexte, ils sont là avec la rapidité de l’éclair, trop terribles, trop soudains, trop convaincants, trop « autres » pour être même un objet de haine. Leur œuvre consiste à créer instinctivement des formes, à frapper des empreintes, ils sont les artistes les plus involontaires et les plus inconscients qui soient : — là où ils apparaissent, en peu de temps il y a quelque chose de neuf, un rouage souverain qui est vivant, où chaque partie et chaque fonction est délimitée et déterminée, où rien ne trouve place qui n’ait d’abord sa « signification » par rapport à l’ensemble. Ils ne savent pas, ces organisateurs de naissance, ce que c’est que la faute, la responsabilité, la déférence ; en eux règne cet effrayant égoïsme de l’artiste au regard d’airain, et qui se sait justifié d’avance dans son « œuvre », en toute éternité, comme la mère dans son enfant. Ce n’est point chez eux, on le devine, qu’a germé la mauvaise conscience, — mais sans eux elle n’aurait point levé, cette plante horrible, elle n’existerait pas, si, sous le choc de leurs coups de marteau, de leur tyrannie d’artistes, une prodigieuse quantité de liberté n’avait disparu du monde, ou du moins disparu à tous les yeux, contrainte de passer à l’état latent. Cet instinct de liberté rendu latent par la force, resserré, refoulé, rentré à l’intérieur, ne trouvant plus dès lors qu’à s’exercer et à s’épancher en lui-même, cet instinct, rien que cet instinct — nous l’avons déjà compris — fut au début la mauvaise conscience." (p.140-142)
    -Friedrich Nietzsche, La Généalogie de la Morale. Un écrit polémique, Deuxième Dissertation: La « faute », la « mauvaise conscience », et ce qui leur ressemble, in Œuvres complètes de Frédéric Nietzsche, vol. 11, Mercure de France, 1900, Traduction par Henri Albert.




    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Mar 19 Déc - 22:18, édité 2 fois


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    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 18 Déc - 17:18

    https://fr.wikisource.org/wiki/De_l%E2%80%99utilit%C3%A9_et_de_l%E2%80%99inconv%C3%A9nient_des_%C3%A9tudes_historiques_pour_la_vie

    "Celui qui ne sait pas se reposer sur le seuil du moment, oubliant tout le passé, celui qui ne sait pas se dresser, comme le génie de la victoire, sans vertige et sans crainte, ne saura jamais ce que c’est que le bonheur, et, ce qui pis est, il ne fera jamais rien qui puisse rendre heureux les autres. Imaginez l’exemple le plus complet : un homme qui serait absolument dépourvu de la faculté d’oublier et qui serait condamné à voir, en toute chose, le devenir. Un tel homme ne croirait plus à son propre être, ne croirait plus en lui-même. Il verrait toutes choses se dérouler en une série de points mouvants, il se perdrait dans cette mer du devenir. En véritable élève d’Héraclite il finirait par ne plus oser lever un doigt. Toute action exige l’oubli, comme tout organisme a besoin, non seulement de lumière, mais encore d’obscurité. Un homme qui voudrait ne sentir que d’une façon purement historique ressemblerait à quelqu’un que l’on aurait forcé de se priver de sommeil, ou bien à un animal qui serait condamné à ruminer sans cesse les mêmes aliments. Il est donc possible de vivre sans presque se souvenir, de vivre même heureux, à l’exemple de l’animal, mais il est absolument impossible de vivre sans oublier. Si je devais m’exprimer, sur ce sujet, d’une façon plus simple encore, je dirais : il y a un degré d’insomnie, de rumination, de sens historique qui nuit à l’être vivant et finit par l’anéantir, qu’il s’agisse d’un homme, d’un peuple ou d’une civilisation.

    Pour pouvoir déterminer ce degré et, par celui-ci, les limites où le passé doit être oublié sous peine de devenir le fossoyeur du présent, il faudrait connaître exactement la force plastique d’un homme, d’un peuple, d’une civilisation, je veux dire cette force qui permet de se développer hors de soi-même, d’une façon qui vous est propre, de transformer et d’incorporer les choses du passé, de guérir et de cicatriser des blessures, de remplacer ce qui est perdu, de refaire par soi-même des formes brisées. Il y a des hommes qui possèdent cette force à un degré si minime qu’un seul événement, une seule douleur, parfois même une seule légère petite injustice les fait périr irrémédiablement, comme si tout leur sang s’écoulait par une petite blessure. Il y en a, d’autre part, que les accidents les plus sauvages et les plus épouvantables de la vie touchent si peu, sur lesquels les effets de leur propre méchanceté ont si peu de prise qu’au milieu de la crise la plus violente, ou aussitôt après cette crise, ils parviennent à un bien-être passable, à une façon de conscience tranquille. Plus la nature intérieure d’un homme possède de fortes racines, plus il s’appropriera de parcelles du passé. Et, si l’on voulait imaginer la nature la plus puissante et la plus formidable, on la reconnaîtrait à ceci qu’elle ignorerait les limites où le sens historique pourrait agir d’une façon nuisible ou parasitaire. Cette nature attirerait à elle tout ce qui appartient au passé, que ce soit au sien propre ou à l’histoire, elle l’absorberait pour le transmuer en quelque sorte en sang. Ce qu’une pareille nature ne maîtrise pas, elle sait l’oublier. Ce qu’elle oublie n’existe plus. L’horizon est fermé et forme un tout. Rien ne pourrait faire souvenir qu’au-delà de cet horizon il y a des hommes, des passions, des doctrines et des buts. Ceci est une loi universelle : tout ce qui est vivant ne peut devenir sain, fort et fécond que dans les limites d’un horizon déterminé. Si l’organisme est incapable de tracer autour de lui un horizon, s’il est d’autre part trop poussé vers des fins personnelles pour donner à ce qui est étranger un caractère individuel, il s’achemine, stérile ou hâtif, vers un rapide déclin. La sérénité, la bonne conscience, l’activité joyeuse, la confiance en l’avenir — tout cela dépend, chez l’individu comme chez le peuple, de l’existence d’une ligne de démarcation qui sépare ce qui est clair, ce que l’on peut embrasser du regard, de ce qui est obscur et hors de vue, dépend de la faculté d’oublier au bon moment aussi bien que, lorsque cela est nécessaire, de se souvenir au bon moment, dépend de l’instinct vigoureux que l’on met à sentir si et quand il est nécessaire de voir les choses au point de vue historique, si et quand il est nécessaire de voir les choses au point de vue non historique. Et voici précisément la proposition que le lecteur est invité à considérer : le point de vue historique aussi bien que le point de vue non historique sont nécessaires à la santé d’un individu, d’un peuple et d’une civilisation." (p.126-129)

    "La faculté de pouvoir sentir, en une certaine mesure, d’une façon non historique devra donc être tenue par nous pour la faculté la plus importante, pour une faculté primordiale, en tant qu’elle renferme le fondement sur lequel peut seul s’édifier quelque chose de solide, de bien portant et de grand, quelque chose de véritablement humain." (p.130)

    "La vie a besoin des services de l’histoire, il est aussi nécessaire de s’en convaincre que de cette autre proposition qu’il faudra démontrer plus tard, à savoir que l’excès d’études historiques est nuisible aux vivants." (p.138)

    "L’histoire appartient avant tout à l’actif et au puissant, à celui qui participe à une grande lutte et qui, ayant besoin de maîtres, d’exemples, de consolateurs, ne saurait les trouver parmi ses compagnons et dans le présent." (p.138)

    "Que les grands moments dans la lutte des individus forment une chaîne, que les sommets de l’humanité s’unissent dans les hauteurs à travers des milliers d’années, que pour moi ce qu’il y a de plus élevé dans un de ces moments passés depuis longtemps soit encore vivant, clair et grand — c’est là l’idée fondamentale cachée dans la foi en l’humanité, l’idée qui s’exprime par la revendication d’une histoire monumentale." (p.139-140)

    "Sous cette forme transfigurée, la gloire est autre chose que l’exquise pâture de notre amour-propre, comme l’a appelée Schopenhauer ; elle est la foi en l’homogénéité et la continuité de ce qui est sublime dans tous les temps." (p.141)

    "Tant que l’âme des études historiques résidera dans les grandes impulsions qu’un homme puissant peut recevoir d’elles, tant que le passé devra être décrit comme s’il était digne d’être imité, comme s’il était imitable et possible une seconde fois, ce passé courra le risque d’être déformé, enjolivé, détourné de sa signification et, par là même, sa description ressemblera à de la poésie librement imaginée. Il y a même des époques qui ne sont pas capables de distinguer un passé monumental d’une fiction mythique, car les mêmes impulsions peuvent être empruntées à l’un comme à l’autre. Donc, quand la considération monumentale du passé domine les autres façons de considérer les choses, je veux dire les façons antiquaire et critique, le passé lui-même en pâtit. On oublie des périodes tout entières, on les méprise, on les laisse s’écouler comme un grand flot gris dont seuls émergent quelques faits semblables à des îlots parés. Les rares personnages qui deviennent visibles ont quelque chose d’artificiel et de merveilleux, quelque chose qui ressemble à cette hanche dorée que les disciples de Pythagore croyaient reconnaître chez leur maître. L’histoire monumentale trompe par les analogies. Par de séduisantes assimilations, elle pousse l’homme courageux à des entreprises téméraires, l’enthousiaste au fanatisme. Et si l’on imagine cette façon d’histoire entre les mains de génies égoïstes, de fanatiques malfaisants, des empires seront détruits, des princes assassinés, des guerres et des révolutions fomentées et le nombre de ces effets historiques « en soi », c’est-à-dire d’effets sans causes suffisantes, sera encore augmenté. Il suffit de ces indications pour faire souvenir des dommages que peut causer l’histoire monumentale parmi les hommes puissants et actifs, qu’ils soient bons ou mauvais. Combien plus néfastes sont encore ses effets quand les impuissants et les inactifs s’emparent d’elle et s’en servent." (p.144-145)

    "L’histoire appartient donc en second lieu à celui qui conserve et vénère, à celui qui, avec fidélité et amour, tourne les regards vers l’endroit d’où il vient, où il s’est formé. Par cette piété, il s’acquitte en quelque sorte d’une dette de reconnaissance qu’il a contractée envers sa propre vie. En cultivant d’une main délicate ce qui a existé de tout temps, il veut conserver les conditions sous lesquelles il est né, pour ceux qui viendront après lui, et c’est ainsi qu’il sert la vie. Le patrimoine des ancêtres, dans une âme semblable, reçoit une nouvelle interprétation de la propriété, car c’est maintenant lui le propriétaire. Ce qui est petit, restreint, vieilli, prêt à tomber en poussière, tient son caractère de dignité, d’intangibilité du fait que l’âme conservatrice et vénératrice de l’homme antiquaire s’y transporte et y élit domicile. L’histoire de sa ville devient pour lui l’histoire de lui-même. Le mur d’enceinte, la porte de sa vieille tour, les ordonnances municipales, les fêtes populaires, tout cela c’est pour lui une sorte de chronique illustrée de sa propre jeunesse et c’est dans tout cela qu’il se retrouve lui-même, qu’il retrouve sa force, son activité, sa joie, son jugement, sa folie et son inconduite. C’est là qu’il faisait bon vivre, se dit-il, car il fait bon vivre ; ici nous allons nous laisser vivre, car nous sommes tenaces et on ne nous brisera pas en une nuit. Avec ce « nous », il regarde par-delà la vie individuelle, périssable et singulière, et il se sent lui-même l’âme du foyer, de la race et de la cité. Il lui arrive aussi parfois de saluer, par-dessus les siècles obscurcis et confus, l’esprit de son peuple, comme s’il était son propre esprit." (p.148-149)

    "Le sens antiquaire d’un homme, d’une cité, d’un peuple tout entier est toujours limité à un horizon très restreint. Il ne saurait percevoir les généralités et le peu qu’il voit lui apparaît de trop près et d’une façon isolée. Il est incapable de s’en tenir aux mesures et à cause de cela il accorde à tout une égale importance et à chaque détail une importance trop grande. Alors, pour les choses du passé, les différences de valeur et les proportions n’existent plus, qui sauraient rendre justice aux choses, les unes par rapport aux autres ; les mesures et les évaluations des choses ne se font plus que par rapport à l’individu ou au peuple qui veut regarder en arrière, au point de vue antiquaire. Il y a toujours un danger qui est tout près. Tout ce qui est ancien, tout ce qui appartient au passé et que l’horizon peut embrasser, finit par être considéré comme également vénérable ; par contre, tout ce qui ne reconnaît pas le caractère vénérable de toutes ces choses d’autrefois, donc tout ce qui est nouveau, tout ce qui est dans son devenir, est rejeté et combattu. [...] Quand le sens d’un peuple s’endurcit tellement, quand l’histoire sert la vie passée au point qu’elle mine la vie présente et surtout la vie supérieure, quand le sens historique ne conserve plus la vie, mais qu’il la momifie, c’est alors que l’arbre se meurt, et il se meurt d’une façon qui n’est pas naturelle, en commençant par les branches pour descendre jusqu’à la racine, en sorte que la racine finit elle-même par périr. Il en est de même de l’histoire antiquaire qui dégénère elle aussi, du moment que l’air vivifiant du présent ne l’anime et ne l’inspire plus. Dès lors la piété dessèche, l’habitude pédante acquise se prolonge et tourne, pleine d’égoïsme et de suffisance, dans le même cercle. On assiste alors au spectacle répugnant d’une aveugle soif de collection, d’une accumulation infatigable de tous les vestiges d’autrefois." (p.152-153)
    -Friedrich Nietzsche, Considérations inactuelles, II, "De l’utilité et de l’inconvénient des études historiques pour la vie", traduction Henri Albert, 1874.

    https://fr.wikisource.org/wiki/Aurore_(Nietzsche)

    https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Ant%C3%A9christ_(trad._Henri_Albert)



    _________________
    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Johnathan R. Razorback
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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 6 Juil - 18:08

    « Tout a évolué ; il n’y a point de faits éternels : de même qu’il n’y a pas de vérités absolues. » (p.35)
    « Méconnaissancedu rêve – Dans le rêve, aux premiers âges d’une civilisation informe et rudimentaire, l’homme a cru découvrir un second monde réel ; là est l’origine de toute métaphysique. Sans le rêve, on n’aurait pas trouvé l’occasion de scinder le monde. La séparation de l’âme et du corps se rattache aussi à la plus archaïque conception du rêve, de même que la supposition d’un simulacre corporel de l’âme, tout comme l’origine de la croyance aux esprits et, vraisemblablement aussi, de la croyance aux dieux. « Le mort continue à vivre ; car il apparaît aux vivants dans le rêve » : c’est ainsi qu’on raisonna jadis, durant des milliers d’années. » (p.37)
    « Tout ce qui […] a jusqu’ici rendu les hypothèses métaphysiques, précieuses, redoutables, plaisantes, ce qui les a créées, c’est passion, erreur et duperie de soi-même ; ce sont les pires méthodes de connaissance, et non les meilleures, qui ont enseigné à y croire. Dès qu’on a dévoilé ces méthodes comme le fondement de toutes les religions et métaphysiques existantes, on les a réfutées. » (p.39)
    « La logique aussi repose sur des postulats auxquels rien ne répond dans le monde réel, par exemple sur le postulat de l’égalité des choses, de l’identité de la même chose en divers points du temps. » (p.40-41)
    « La croyance forte ne prouve que sa force, non la vérité de ce que l’on croit. » (p.45)
    « Un désavantage essentiel qu’emporte avec soi la disparition de vues métaphysiques consiste en ce que l’individu restreint trop son regard à sa courte existence et ne ressent plus de fortes impulsions à travailler à des institutions durables, établies pour des siècles ; il veut cueillir lui-même les fruits de l’arbre qu’il plante, et partant il ne plante plus ces arbres qui exigent une culture régulière durant des siècles et qui sont destinés à couvrir de leur ombre de longues suites de générations. Car les vues métaphysiques donnent la croyance qu’en elles est donné le dernier fondement valable sur lequel tout l’avenir de l’humanité est désormais contraint de s’établir et de s’édifier ; l’individu avance son salut, lorsque par exemple il fonde une église, un monastère ; cela lui sera, pense-t-il, compté et mis en avoir dans l’éternelle persistance des âmes, c’est travailler au salut éternel des âmes. – La science peut-elle aussi éveiller une pareille croyance en ses résultats ? […] En attendant, le contraste de notre existence éphémère agitée avec le repos de longue haleine des âges métaphysiques agit encore trop fort, parce que les deux époques sont encore trop voisines ; l’homme isolé lui-même parcourt aujourd’hui trop d’évolutions intérieures et extérieures pour qu’il ose s’établir, rien que pour sa propre existence, d’une façon durable et une fois pour toutes. Un homme tout à fait moderne, qui veut par exemple se bâtir une maison, éprouve à ce propos le même sentiment que s’il voulait s’emmurer vivant dans un mausolée. » (p.52-53)
    « L’époque de la comparaison. – […] Pour qui y a-t-il actuellement encore une obligation stricte de se lier, soi et sa descendance, à une localité ? Pour qui y-a-t-il, d’une façon générale, encore quelque lien étroit ? De même que tous les styles d’art sont imités les uns à côté des autres, de même aussi tous les degrés et les genres de moralité, de coutumes, de civilisation. – Une pareille époque tient sa signification de ce qu’en elle les diverses conceptions du monde, coutumes, civilisations, peuvent être comparées et vécues les unes à côté des autres : ce qui jadis, lors de la domination toujours localisée de chaque civilisation, n’était pas possible, par suite du rattachement de tous les genres de style artistique au lieu et au temps. […] C’est l’époque de la comparaison ! C’est son orgueil, - mais fort justement aussi sa souffrance. Faisons-nous plutôt du devoir que nous impose cette époque une idée aussi grande que nous le pouvons : ainsi la postérité nous bénira, -une postérité qui se saura aussi bien supérieure aux civilisations nationales originales, fermées, qu’à la civilisation de la comparaison, mais regardera avec reconnaissance les deux sortes de civilisation comme de respectables antiquités. » (p.53-54)
    « Possibilité du progrès. - […] Les hommes peuvent décider en toute conscience de se développer dorénavant pour une culture nouvelle, tandis qu’auparavant, c’est inconsciemment et au hasard qu’ils se développaient : ils peuvent maintenant créer des conditions meilleures pour la procréation des hommes, leur alimentation, leur éducation, leur instruction, administrer économiquement l’ensemble de la terre, peser et ordonner les forces des hommes en général les unes à l’égard des autres. Cette civilisation nouvelle, consciente, tue l’ancienne, qui, considérée dans son ensemble, a mené une vie inconsciente d’animal et de végétal ; elle tue aussi la défiance envers le progrès, -il est possible. Je veux dire : c’est juger précipitamment et de façon presque absurde de croire que le progrès doive nécessairement réussir ; mais comment pourrait-on nier qu’il soit possible ? » (§24, p.54-55)
    « La Réaction comme Progrès. – Parfois apparaissent des esprits rébarbatifs, violents et entraînant, mais malgré tout arriérés, qui par des conjurations évoquent une fois encore une phase révolue de l’humanité : ils servent de preuve que les tendances nouvelles, contre lesquelles ils agissent, ne sont pas encore suffisamment fortes, qu’il leur manque quelque chose : autrement elles tiendraient mieux la tête à ces conjurateurs. Ainsi, par exemple, la Réforme de Luther témoigne, dans son siècle, que tous les courants naissants de la liberté de l’esprit étaient encore peu sûrs, tendres, juvéniles ; la science ne pouvait pas encore dresser la tête ; oui, dans l’ensemble de la Renaissance apparaît comme un premier printemps qui sera presque anéanti sous la neige. Mais aussi dans le présent siècle, la métaphysique de Schopenhauer a prouvé qu’actuellement encore l’esprit scientifique n’est pas assez fort : c’est ainsi que toute la conception du monde, l’idée de l’humanité moyen-âgeuse et chrétienne, encore une fois, et malgré l’anéantissement dès longtemps achevé de tous les dogmes chrétiens, a pu célébrer sa résurrection dans la philosophie de Schopenhauer. […] Aujourd’hui personne ne réussirait aisément, sans l’aide de Schopenhauer, à rendre justice au christianisme et à ses frères asiatiques : chose particulièrement impossible sur le terrain encore actuel du christianisme. Ce n’est qu’après ce grand succès de la justice, après avoir corrigé sur un point si essentiel la conception historique que l’âge des lumières menait avec soi, qu’il nous est permis de porter de nouveau plus loin la bannière des lumières –bannière à trois noms : Pétrarque, Erasme, Voltaire. Nous aurons fait de la réaction un progrès. » (§26, p.56-57)
    « Même l’être le plus raisonnable a besoin, de temps en temps, de retourner à la nature, c’est-à-dire à sa relation fondamentale illogique avec toutes choses. » (§30, p.60)
    « Toute aversion est liée à une appréciation, aussi bien que toute inclination. » (§32, p.62)
    « La valeur de la vie pour l’homme ordinaire commun ne repose que sur le fait qu’il attribue plus d’importance à soi qu’au monde. Le grand manque d’imagination dont il souffre l’empêche de pénétrer par le sentiment dans d’autres êtres, c’est pourquoi il prend aussi peu de part que possible à leur sort et à leurs souffrances. Celui au contraire qui pourrait véritablement y prendre part, devrait désespérer de la valeur de la vie ; s’il réussissait à comprendre et à sentir en soi la conscience totale de l’humanité, il éclaterait en malédiction contre l’existence, car l’humanité n’a dans l’ensemble aucun but, et conséquemment l’homme, en examinant sa marche totale, ne peut y trouver sa consolation ni son repos, mais bien sa désespérance. » (§33, p.62)
    « Un homme affranchi des liens accoutumés de la vie, à tel point qu’il ne continue à vivre qu’en vue d’améliorer sans cesse sa connaissance, doit renoncer, sans envie ni dépit, à beaucoup de choses : presque à tout ce qui a de la valeur chez les autres hommes ; il doit être saisfait comme de la situation la plus souhaitable, de planer ainsi librement, sans crainte, au-dessus des hommes, des mœurs, des lois et des évaluations traditionnelles des choses. » (§34, p.64)
    « L’homme cultivé qui a lu La Rochefoucauld et ses parents en esprit et en art, est rare à trouver en Europe ; et plus rare encore de beaucoup celui qui les connaît et ne les dédaigne. » (§35, p.66)
    « [L]es individus et [l]es peuples trop sérieux ont besoin de frivolités, comme d’autres, trop mobiles et excitables, ont de temps en temps besoin pour leur santé de lourds fardeaux qui les dépriment. » (§38, p.70)
    « L’homme n’est à rendre responsable de rien, ni de son être, ni de ses motifs, ni de ses actes, ni de son influence. […] L’histoire des évaluations morales est aussi l’histoire d’une erreur, de l’erreur de la responsabilité : et cela, parce qu’elle repose sur l’erreur du libre-arbitre. » (§39, p.70-71)
    « Il y a des cas où la compassion est plus forte que la passion elle-même. Nous ressentons par exemple plus de chagrin quand un de nos amis se rend coupable de quelque ignominie, que quand nous la commettons nous-mêmes. C’est que, d’abord, nous avons plus de foi que lui en la pureté de son caractère ; puis, notre amour pour lui est, sans doute, à cause justement de cette foi, plus fort que l’amour qu’il a pour lui-même. » (§46, p.75-76)
    « La cordialité, l’affabilité, la politesse de cœur sont des dérivations toujours jaillissantes de l’instinct non égoïste et ont contribué bien plus puissamment à la civilisation que ces manifestations beaucoup plus fameuses du même instinct que l’on appelle sympathie, miséricorde et sacrifice. » (§49, p.77)
    « On pourra assurément mettre encore plus fortement en garde contre ce sentiment de pitié si, au lieu de concevoir ce besoin des malheureux, non pas comme une sottise et un défaut d’intelligence, comme une espèce de dérangement d’esprit que le malheur porte en soi (et c’est ainsi que La Rochefoucauld semble le concevoir), on y voit quelque chose de tout autre et de plus digne de réflexion. Que l’on observe plutôt des enfants qui pleurent et crient afin d’être objets de pitié, et pour cela guettent le moment où leur situation peut tomber sous les yeux ; qu’on vive dans l’entourage de malades et d’esprits déprimés et qu’on se demande alors si les plaintes et les phrases de lamentation, la mise en vue de l’infortune, ne poursuivent pas au fond le but de faire mal à ceux qui les entourent ; la pitié que ceux-ci expriment alors représente une consolation pour les faibles et les souffrants en tant qu’ils y reconnaissent avoir au moins encore un pouvoir, en dépit de leur faiblesse : le pouvoir de faire mal. Le malheureux prend une espèce de plaisir à ce sentiment de supériorité dont lui donne conscience le témoignage de pitié ; son imagination s’exalte, il est toujours assez puissant encore pour causer de la douleur au monde. Ainsi, la soif de pitié est une soif de jouissance de soi-même, et cela aux dépens des semblables. » (§50, p.78)
    « Mais y aura-t-il beaucoup d’honnêtes gens pour confesser qu’il y a plaisir à faire mal ? » (§50, p.79)
    « Quand on veut pendant très longtemps et avec entêtement paraître quelque chose, il devient à la fin difficile d’être autre chose. » (§51, p.79)
    « Aucune puissance ne peut se soutenir, si elle n’a pour représentants que des hypocrites ; l’Eglise catholique a beau posséder encore bien des éléments « séculiers », sa force réside dans ces natures de prêtres, encore nombreuses aujourd’hui, qui se font la vie dure et en donnent un sens profond, et dont l’aspect et le corps miné parlent de veilles, de jeünes, de prières ardentes, peut-être même de flagellations ; ce sont eux qui ébranlent les gens et leur causent une inquiétude : et pourquoi ? s’il était nécessaire de vivre de la sorte ? –telle est l’affreuse question que leur vue met sur la langue. […] On parle de la malice et de l’art exécrable des jésuites, mais […] on ne voit pas quelle maîtrise de soi s’impose individuellement chaque jésuite et le fait que la pratique de la vie facilitée, prêché par les manuels jésuitiques, ne doit pas leur profiter, mais bien à la société laïque. On peut même se demander si nous, les partisans des lumières, nous ferions, avec une tactique et une organisation toutes semblables, d’aussi bons instruments, aussi admirables de victoire sur soi-même, d’infatigabilité, de dévouement. » (§55, p.81-82)
    « Celui qui ne demande aux choses rien de plus que de les connaître arrive aisément à vivre en paix avec son âme, et c’est tout au plus par ignorance, mais difficilement par concupiscence, qu’il errera […] Il ne voudra plus excommunier et extirper les appétits ; mais le but unique qui le domine entièrement, de connaître à tout moment aussi bien que possible, lui donnera du sang-froid et adoucira tout ce qu’il y a de sauvage dans sa nature. En outre, il s’est affranchi d’une foule d’idées torturantes, il n’est plus impressionné par les mots de peines de l’enfer, d’état de péché, d’incapacité au bien : il n’y reconnaît que les ombres évanescentes de conceptions du monde et de la vie, qui sont fausses. » (§56, p.82-83.)
    « Un bon auteur, qui met réellement du cœur à son sujet, souhaite que quelqu’un vienne le réduire lui-même à néant, en exposant plus clairement le même sujet et en donnant une réponse définitive à tous les problèmes qu’il comporte. La jeune fille amoureuse souhaite mettre à l’épreuve de l’infidélité de l’aimé la fidélité dévouée de son propre amour. Le soldat souhaite de tomber sur le champ de bataille pour sa patrie victorieuse car, dans le triomphe de la patrie, il trouve le triomphe de son vœu suprême. La mère donne à l’enfant ce qu’elle-même se refuse, le sommeil, la meilleure nourriture, dans certaines circonstances sa santé, sa fortune. – Mais sont-ce là des états d’âme altruistes ? Ces actes de moralité sont-ils des miracles, parce que, suivant l’expression de Schopenhauer, ils sont « impossibles et cependant réels » ? Dans ces quatre cas, n’est-il pas plus clair que l’homme a plus d’amour pour une part de lui-même, une idée, un désir, une créature, que pour une autre part de lui-même et que par conséquent il sélectionne son être et fait d’une partie le sacrifice à l’autre ? Est-ce quelque chose d’essentiellement différent, lorsqu’une mauvaise tête dit : « J’aime mieux être culbuté que de céder à cet homme-là un pas de mon chemin ? » - L’inclination à quelque chose (souhait, instinct, désir) se trouve impliquée dans chacun de ces quatre cas ; y céder, avec toutes les conséquences, n’est pas en tout cas « altruiste ». En morale, l’homme ne se traite pas comme un individuum, mais comme un dividuum. » (§57, p.83-84)
    « La passion ne veut pas attendre ; dans la vie des grands hommes, le tragique réside souvent, non pas dans leur conflit avec leur époque et la bassesse de leurs contemporains, mais dans leur incapacité à différer leur œuvre d’une année, de deux années ; ils ne savent pas attendre. » (§61, p.85)
    « Aujourd’hui encore bien des hommes cultivés pensent que la victoire du christianisme sur la philosophie grecque est une preuve de la vérité plus grande du premier, -bien qu’en ce cas il n’y eu que triomphe de la grossièreté et de la violence sur l’intelligence et la délicatesse. » (§68, p.88)
    « La méchanceté est rare. – La plupart des hommes sont bien trop occupés d’eux-mêmes pour être méchants. » (§85, p.93)
    « Nous souffrons tous encore du trop peu de respect de la personnalité en nous, elle est mal éduquée, -il faut nous l’avouer : on a plutôt violemment détourné d’elle notre pensée, pour l’offrir en sacrifice à l’Etat, à la Science, à Celui-qui-a-besoin-d’aide, comme si elle était l’élément mauvais qui devait être sacrifié. » (§95, p.98).

    « Ne jugez point. – On doit se garder, en considérant des époques anciennes, de s’engager dans un blâme injuste. L’injustice dans l’esclavage, la cruauté dans la sujétion de personnes et de peuples ne doivent pas se mesurer à notre mesure. Car en ce temps-là l’instinct de la justice n’était pas aussi développé. Qui osera reprocher au Genevois Calvin d’avoir fait brûler le médecin Servet ? » (§101, p.104)
    « Le soleil d’un Evangile nouveau jette son premier rayon sur les plus hauts sommets dans les âmes de ces individus : là, les nuages s’accumulent plus épais que partout ailleurs, et côte à côte règnent la clarté la plus pure et le plus sombre crépuscule. Tout est nécessité – ainsi l’affirme la connaissance nouvelle : et cette connaisance elle-même est nécessaire. Tout est innocence : et la connaissance est la voie qui mène à pénètrer cette innocence. » (§107, p.111)
    « Frivolité et mélancolie vaut mieux, à tous les degrés, qu’une rechute romantique et une désertion, un rapprochement avec le christianisme. » (§109, p.115)
    « Ce qui n’est pas Grec dans le christianisme. – Les Grecs ne voyaient pas les dieux homériques au-dessus d’eux comme des maîtres, ni eux-mêmes au-dessous des dieux comme des valets, ainsi que les Juifs. Ils ne voyaient en eux que le reflet des exemplaires les plus réussis de leur propre caste, partant un idéal, et non le contraire de leur propre être. On se sent parents les uns des autres, il se forme un intérêt réciproque, une espèce de symmachie. L’homme conçoit une noble idée de soi quand il se donne de pareils dieux, il se place dans une relation semblable à celle de la petite noblesse à la grande ; alors que les peuples italiens ont une vraie religion de paysans, dans une angoisse permanente vis-à-vis de puissances malignes et capricieuses et d’esprits-bourreaux. Là où les dieux olympiens reculaient, la vie grecque aussi était plus sombre et plus angoissé. – Le christianisme, au contraire, écrasait et brisait l’homme complètement et l’enfouissait dans un bourbier profond : dans le sentiment d’une entière abjection, il faisait alors tout à coup briller l’éclat d’une miséricorde divine, si bien que l’homme surpris, étourdi de la grâce, poussait un cri de ravissement et pour un instant croyait porter en soi le ciel tout entier. C’est à cet excès maladif du sentiment, à la profonde corruption de tête et de cœur qu’il nécessite, qu’oeuvrent toutes les inventions psychologiques du christianisme : il veut anéantir, briser, étourdir, enivrer, il n’y a qu’une chose qu’il ne veut point : la mesure, et c’est pourquoi il est, au sens le plus profond, barbare, asiatique, sans noblese, non-grec. » (§114, p.123-124)
    « Jamais encore, sans les disciples aveugles, l’influence d’un homme et de son œuvre n’a pu s’étendre. Aider au triomphe d’une idée n’a souvent d’autre sens que celui-ci : l’associer si fraternellement à la sottise que le poids de la seconde remporte la victoire pour la première. » (§122, p.126)
    « Un être qui serait capable exclusivement d’actions pures de tout égoïsme est plus fabuleux encore que l’oiseau phénix ; il n’est même pas représentable clairement pour la bonne raison déjà que toute l’idée d’ « action non égoïste » s’évanouit en fumée sous l’analyse exacte. » (§133, p.132).
    « Le poète, adoucisseur de la vie. – Les poètes, puisque eux aussi veulent adoucir la vie des humains, détournent leur regard des vicissitudes du présent ou aident le présent à prendre, par une lueur qu’ils font briller du passé, des couleurs nouvelles. Pour y réussir, il leur faut être eux-mêmes à beaucoup d’égards des êtres tournés vers le passé : en sorte qu’ils peuvent servir de pont pour mener à des époques et des idées très lointaines, à des religions mourantes ou mortes. » (§148, p.149)
    « L’improvisation artistique est à un niveau fort bas en comparaison des idées d’art choisies sérieusement et avec peine. Tous les grands hommes sont de grands travailleurs, infatigables non seulement à inventer, mais encore à rejeter, passer au crible, modifier, arranger. » (§155, p.152)
    « Trop près et trop loin. – Le lecteur et l’auteur ne se comprennent pas toujours parce que l’auteur connaît trop bien son thème et le trouve presque fastidieux, si bien qu’il se dispense des exemples qu’il connaît par centaines ; mais le lecteur est étranger au sujet et le trouve facilement mal justifié si les exemples lui sont supprimés. » (§202, p.173)
    « La nature du Français est beaucoup plus parente de la grecque que la nature de l’Allemand. »
    « Depuis [Voltaire], l’esprit moderne, avec son inquiétude, sans haine contre la mesure et les entraves, est parvenu à l’empire dans tous les domaines, d’abord déchaîné par la fièvre de la Révolution, et reprenant ensuite le frein, lorsque l’y poussaient l’inquiétude et l’horreur de lui-même, -mais ce fut le frein de la froide logique, non plus celui de la mesure artistique. »
    « On a rejeté les liens « déraisonnables » de l’art gréco-français, mais insensiblement on s’est accoutumé à trouver déraisonnables tous les liens, toutes les limitations ; et ainsi l’art marche contre sa sauvegarde. » (§221, p.186)
    « Durant des milliers d’années, [l’art] a enseigné à considérer avec intérêt et plaisir la vie sous toutes ses formes et à pousser si loin notre sensibilité que nous finissons par nous écrier : « Quoi que soit enfin la vie, elle est bonne ». » (§222, p.189)
    « L’homme de science est une forme ultérieure de l’artiste. » (§222, p.190)
    « Ennoblissement par dégénérescence. – On peut apprendre de l’histoire que la lignée d’un peuple qui se conserve le mieux, c’est celle où la plupart des hommes ont un vif sentiment commun, par suite de l’identité de leurs principes essentiels accoutumés et indiscutables, donc de leur croyance commune. C’est là que se fortifient les bonnes et honnêtes mœurs, là qu’on apprend la subordination de l’individu, que le caractère reçoit d’abord la fixité rien que ses attaches et l’accroît ensuite constamment par l’éducation. Le danger de ces communautés fondées sur des individus caractéristiques d’une même sorte est l’abêtissement, peu à peu accru par hérédité, lequel suit d’ailleurs toujours la stabilité ainsi que son ombre. C’est de ces individus plus indépendants, moins sûrs et moralement plus faibles, que dépend, dans de telles communautés, le progrès intellectuel, ce sont les hommes qui recherchent la nouveauté et surtout la diversité. Un nombre infini d’hommes de cette espèce périssent, à cause de leur faiblesse, sans action visible ; mais en somme, surtout s’ils ont des descendants, ils servent d’ameublissement et portent de temps en temps un coup à l’élément stable d’une communauté. A cet endroit blessé et affaibli, quelque élément neuf s’inocule en quelque sorte à l’ensemble de l’être ; mais il faut que sa force générale soit assez grande pour recevoir en son sang cet élément neuf et l’assimiler. Les natures en dégénérescence sont d’une extrême utilité partout où doit s’accomplir un progrès. Tout progrès en somme doit être précédé d’un affaiblissement partiel. Les natures les plus fortes conservent le type fixe, les natures les plus faibles contribuent à le développer. […] Dans ces conditions, la fameuse « lutte pour l’existence » me paraît n’être pas le seul point de vue d’où peut être expliqué le progrès ou l’accroissement de la force d’un individu, d’une race. Il y a plutôt concours de la force stable par l’union des esprits dans la communauté de croyance et de sentiment ; puis, la possibilité d’atteindre des fins plus hautes par le fait qu’il apparaît des natures en dégénérescence, et par suite des affaiblissements et des lésions de cette force stable ; étant la plus délicate et la plus indépendante, c’est précisément la nature la plus faible qui rend tout progrès généralement possible. Un peuple qui devient sur un point gangrené et faible, mais dans l’ensemble est encore robuste et sain, est capable de recevoir l’infection de l’élément neuf et de se l’incoporer à son avantage. Quant à l’individu, la tâche de l’éducation est de lui faire une assiette si ferme et si sûre qu’il ne puisse plus du tout être détourné de sa route. Mais alors le devoir de l’éducateur est de lui faire des blessures ou de mettre à profit les blessures faites par la destinée et, quand ainsi la douleur et le besoin sont nés, alors il peut y avoir, aux endroits blessés, inoculation de quelque chose de neuf et de noble. Toute sa nature l’accueillera en elle et laissera plus tard l’ennoblissement marquer ses fruits. – En ce qui concerne l’Etat, Machiavel dit que « la forme des gouvernements est de fort peu d’importance, quoique des gens à demi cultivés pensent autrement. Le but principal de l’art de la politique devrait être la durée, qui l’emporte sur toute autre qualité, étant de beaucoup plus précieuse que la liberté ». Ce n’est que dans une grande durée solidement fondée et assumée qu’une constante évolution et une inoculation ennoblissante sont en somme possibles. A la vérité, d’ordinaire la dangereuse compagne de toute durée, l’autorité, s’y opposera. » (§224, p.190-193)
    « Il n’est pas de l’essence de l’esprit libre d’avoir des vues plus justes, mais seulement de s’être affranchi des traditions, que ce soit avec bonheur ou avec insuccès. Mais d’ordinaire il aura la vérité, ou du moins l’esprit de la recherche de la vérité, de son côté : il cherche des raisons, les autres une croyance. » (§225, 193-194)
    « L’accoutumance à des principes intellectuels sans raisons est ce qu’on nomme croyance. » (§226, p.194)
    « Tous les états et ordres de la société : les classes, le mariage, l’éducation, le droit, tout cela n’a sa force et sa durée que dans la croyance des esprits serfs, -partant dans l’absence de raisons, au moins dans le fait qu’on écarte les questions touchant leurs raisons. C’est ce que les esprits serfs n’aiment pas à concéder, et ils sentent bien que c’est un pudendum. Le christianisme, qui fut fort innocent dans ses fantaisies intellectuelles, ne remarqua rien que de la foi, repoussant avec passion la demande de raisons justificatives ; il attirait l’attention sur la conséquence de la foi : Vous allez dès à présent sentir l’avantage de la foi, expliquait-il, par elle vous aurez la félicité. En fait, ainsi se conduit l’Etat, et tout père élève son fils de la même façon. Tiens seulement cela pour vrai, dit-il, tu sentiras comme cela fait du bien. Mais cela signifie que de l’uilité personnelle que rapporte une opinion, on est censé tirer la preuve de sa vérité ; le rapport d’une théorie passe pour en garantir certitude et justification intellectuelles. C’est comme si le prévenu disait devant le tribunal : Mon défenseur dit la vérité, car regardez seulement ce qui suit de son discours : je serais acquitté. » (§226, p.195)
    « Esprit fort. – Comparé avec celui qui a la tradition de son côté et n’a pas besoin de raisons pour fonder sa conduite, l’esprit libre est toujours faible, notamment dans l’action ; car il connaît trop de motifs et de points de vue et sa main en est hésitante, inexercée. Or quel moyen y a-t-il de le rendre pourtant relativement fort, pour qu’il puisse au moins se soutenir et ne pas périr sans effet ? Comment naît l’esprit fort (der starke Geist) ? C’est pour un cas individuel, le problème de la production du génie. D’où vient l’énergie, la force inflexible, la persistance avec laquelle l’individu, contre la tradition, tâche d’acquérir une connaissance tout individuelle du monde ? » (§230, p.195)
    « Génie et Etat idéal en contradiction. – Les socialistes désirent établir le bien-être pour le plus grand nombre possible. Si la patrie durable de ce bien-être, l’Etat parfait, était réellement atteinte, le bien-être détruirait le terrain d’où naissent la grande intelligence et généralement l’individualité puissante : je veux dire la puissante énergie. L’humanité serait trop inerte, une fois cet Etat réalisé, pour pouvoir produire encore le génie. Ne faudrait-il donc pas souhaiter que la vie conserve sa violence, et que forces et énergies sauvages soient sans cesse de nouveau incitées à naître ? […] Le sage doit s’opposer à ces souhaits extravagants de la bonté inintelligente parce qu’il s’agit pour lui de la persistance de son type et de la production finale de l’intelligence supérieure ; du moins, il n’aura pas le désir de voir se fonder l’ « Etat parfait », étant donné que des individus inertes seuls y auront place. […] L’Etat est une habile organisation pour la protection des individus les uns contre les autres : si on exagère son ennoblissement, il arrivera enfin que l’individu sera affaibli par lui, voire dissous –qu’ainsi le but original de l’Etat sera anéanti de la façon la plus radicale. » (§235, p.200-201)
    « Pour nous l’existence de la zone tempérée [actuelle] de la civilisation est par elle-même un progrès. » (§236, p.202)
    « La Renaissance italienne cachait en elle toutes les forces positives qui sont dus à la civilisation moderne : par exempl, l’affranchissement de la pensée, le mépris des autorités, le triomphe de la culture sur l’orgueil de la lignée, l’enthousiasme pour la science et le passé scientifique des hommes, la libération de l’individu, la flamme de la pensée véridique et l’aversion pour l’apparence et le faux-semblant (laquelle ardeur éclatait dans une multitude de caractères artistiques qui, avec une pureté hautement morale, exigeaient d’eux-mêmes la perfection et rien que la perfection dans leurs œuvres) ; bien plus, la Renaissance avait des forces positives, qui, dans notre civilisation moderne, ne sont pas jusqu’ici parvenues de nouveau à la même puissance. Ce fut l’âge d’or de ce millénaire, en dépit de toutes ses taches et de tous ses vices. Contre elle, s’élève alors la Réforme allemande comme une protestation énergique d’esprits attardés qui n’étaient pas encore rassasiés de la conception médiévale de l’univers et à qui les signes de la décomposition, l’aplatissement et l’aliénation extraordinaire de la vie religieuse, au lieu de les faire palpiter de joie comme il convient, donnaient un sentiment de profond chagrin. Avec leur énergie et leur témérité septentrionale, ils renversèrent l’orientation des hommes, produisirent la contre-Réforme, c’est-à-dire un christianisme catholique de défense avec les mesures coercitives d’un état de siège et retardèrent, pour deux ou trois siècles, le plein réveil et le règne des sciences, de même qu’ils rendirent peut-être à jamais impossible la fusion de l’esprit antique et de l’esprit moderne. La grande tâche de la Renaissance ne put être menée à bonne fin, la protestation de l’être allemand demeura en arrière (lequel avait eu au Moyen-âge assez de raison pour passer toujours et toujours de nouveau les Alpes pour son salut), y mit obstacle. Il tint au hasard d’une extraordinaire constellation de la politique que Luther fût alors préservé et que cette protestation prît de la force : car l’Empereur le protégea pour employer son innovation contre le pape comme instrument d’oppression, et le pape également le favorisa en secret pour utiliser les princes protestants comme contrepoids à l’Empereur. Sans ce singulier concours de vues, Luther eût été brulé comme Hus –et l’aurore des lumières se serait levée peut-être un peu plus tôt et avec un plus bel éclat que nous ne pouvons aujourd’hui le pressentir. » (§237, p.202-203)
    « Consolation d’un progrès désespéré. – Notre temps fait l’effet d’une situation intérimaire ; les vieilles conceptions du monde, les vieilles civilisations, existent encore partiellement, les nouvelles ne sont encore ni assurées ni tournées en habitude et ainsi manquent de décision et de conséquence. Mais il en va de même du soldat lorsqu’il apprend à marcher : il est, pour un temps, plus incertain et plus maladroit qu’auparavant parce que ses muscles se meuvent encore, tantôt selon l’ancien système, tantôt suivant le nouveau, sans qu’aucun ne prétende encore définitivement à la victoire. Nous hésitons, mais il est nécessaire de ne pas en prendre d’inquiétude ni de lâcher pour autant le nouvel acquis. En outre, nous ne pouvons plus revenir à l’ancien, nous avons brûlé nos vaisseaux. » (§248, p.202-203)
    « Manières. – Les bonnes manières dsparaissent à mesure que l’influence de la cour et d’une aristocratie fermée perd du terrain : on peut observer clairement cette décroissance de siècle en siècle, quand on considère les actes publics : le fait est qu’ils deviennent de plus en plus populaciers. Personne ne sait plus rendre hommage et flatter d’une manière spirituelle […] Faut-il croire qu’il y aura sans cesse décadence dans les manières ? Il me semble plutôt que les manières décrivent une courbe profonde et que nous approchons de son point le plus bas. […] Il est vrai qu’à ce propos, on pourrait penser avec quelque ironie à nos savants : eux qui veulent pourtant être les précurseurs de la civilisation nouvelle, se distinguent-ils en fait par de meilleures manières ? » (§250, p.210-211)
    « Le plaisir de connaître. – Qu’est-ce qui fait que la connaissance, élément du chercheur et du philosophe, soit liée à du plaisir ? D’abord, avant tout, c’est qu’on y prend conscience de sa force, partant, pour la même raison, que les exercices gymnastiques, même sans spectacteurs, donnent du plaisir. Secondairement, c’est qu’au cours de la recherche, on dépasse d’anciennes conceptions et leurs représentations, on en est vainqueur ou du moins on croit l’être. Troisièmement, c’est que par une connaissance nouvelle, si minime qu’elle soit, nous nous élevons au-dessus de tous et nous nous sentons alors les seuls qui sachions la vérité sur ce point. » (§ 252, p.212)
    « Les natures scientifiques savent […] que le don d’avoir toutes sortes d’idées doit être réfréné de la façon la plus sévère par l’esprit de la science : ce n’est pas ce qui du brillant, de l’apparence, de l’effet, mais c’est la vérité souvent sans apparence qui est le fruit qu’il désire faire tomber de l’arbre de la connaissance. […] Partout il ne tire sa joie que du réel, du certain, du vrai. […] D’où […] [l]es gens d’esprit ont souvent une antipathie contre la science : comme par exemple presque tous les artistes. » (§ 264, p.221-222)
    « La Raison dans l’école. – L’école n’a pas de plus important devoir que d’enseigner la pensée sévère, le jugement prudent, le raisonnement conséquent : elle doit donc faire abstraction de tout ce qui n’a pas de valeur pour ces opérations, par exemple de la religion. Elle peut compter que l’humaine confusion, l’accoutumance et le besoin ne manqueront pas plus tard de détendre l’arc de la pensée trop roide. Mais tant que son influence s’exerce, elle doit arriver à produire ce qui est le plus essentiel et le plus caractéristique dans l’homme : « la raison et la science, les plus élevées de toutes les vertus humaines », du moins, au jugement de Goethe. – Le grand naturaliste von Baer trouve la supériorité de tous les Européens sur les Asiatiques dans la capacité apprise de pouvoir donner des raisons de tout ce qu’ils croient, ce dont les autres sont totalement incapables. L’Europe est allée à l’école de la pensée logique et critique, l’Asie ne sait toujours pas distinguer entre vérité et poésie et ne se rend pas compte si ses convictions dérivent de l’observation appropriée et du raisonnement méthodique ou de l’imagination. – C’est la raison dans l’école qui a fait que l’Europe est ce qu’elle est : au Moyen Age, elle était en train de redevenir une province et une annexe de l’Asie, -par conséquent, de perdre le sens scientifique qu’elle devait à la Grèce. » (§ 266, p.222-223)
    « Le plus grand progrès qu’aient fait les hommes consiste à avoir appris à raisonner juste. […] Le raisonnement faux est, dans les temps anciens, la règle. » (§ 271, p.225-226)
    « Il est dans l’essence de la culture supérieure, à plusieurs cordes, d’être toujours interprétée à faux par l’inférieure ; c’est ce qui arrive, par exemple, quand l’art passe pour une forme déguisée de la religiosité. Il y a même des gens, qui ne sont que religieux, qui vont jusqu’à entendre la science comme une recherche du sentiment religieux, tout comme les sourds-muets ignorent ce qu’est la musique, sinon un mouvement visible. » (§ 281, p.232)
    « Comme le temps manque pour penser et garder le calme dans la pensée, on n’étudie plus les opinions divergentes : on se contente de les haïr. Dans l’énorme précipitation de la vie, l’esprit et l’œil sont accoutumés à une vision et à un jugement incomplets et faux, et chacun ressemble aux voyageurs qui font connaissance avec le pays et la population sans quitter le chemin de fer. » (§282, p.232)
    « L’inquiétude moderne. […] Par manque de repos, notre civilisation court à une nouvelle barbarie. En aucun temps les gens actifs, c’est-à-dire les gens sans repos, n’ont été plus estimés. Il y a donc lieu de mettre au nombre des corrections nécessaires, que l’on doit apporter au caractère de l’humanité, la tâche de fortifier dans une large mesure l’élément contemplatif. Mais, dès à pésent, tout individu calme et constant de cœur et de tête a le droit de croire qu’il possèe non seulement un bon tempérament, mais une vertu d’utilité générale et qu’en conservant cette vertu il remplit même un devoir fort élevé. » (§285, p.234)
    « Importance de la maladie. – L’homme que la maladie tient au lit arrive parfois à trouver qu’à l’ordinaire il est malade de son emploi, de ses affaires ou de sa société, et que par elles il a perdu toute connaissance raisonnée de soi-même : il gagne cette sagesse au loisir où le contraint sa maladie. » (§289, p.236)
    « Moyen de défense. – Dans la lutte avec la sottise, les plus modérés et les plus doux des hommes finissent par être brutaux. Peut-être sont-ils par là dans la véritable voie de défense ; car au front stupide, l’argument qui convient de droit est le poing fermé. Mais parce que, comme j’ai dit, leur caractère est doux et modéré, par ce moyen de défense légitime ils souffrent plus qu’ils ne font souffrir. » (§362, p.254)
    « Exagérations sans lesquelles il n’y eut jamais de grandeur. » (§365, p.254)
    « Tête-à-tête. – Le tête-à-tête est la conversation parfaite, parce que tout ce que dit l’un reçoit sa nuance déterminée, son timbre, le geste qui l’accompagne, uniquement par rapport à l’autre interlocuteur, par conséquent d’une façon analogue à ce qui arrive dans la correspondance, à savoir qu’une seule et même personne montre des aspects d’expression de son âme, selon qu’elle écrit tantôt à l’autre. Dans le tête-à-tête, ne prévaut qu’une seule réfraction de la pensée : celle que produit l’interlocuteur comme le miroir dans lequel nous voulons voir nos idées reflétées aussi belles que possible. » (§374, p.259)
    « Le caractère démagogique et le dessein d’agir sur les masses est actuellement commun à tous les partis politiques ; tous sont dans la nécessité, en raison dudit dessein, de transformer leurs principes en grandes niaiseries à fresque et de les peindre ainsi sur les murailles. C’est chose où il n’y a plus rien à changer, et il est même superflu de lever seulement un doigt là contre ; car en cette matière s’applique le mot de Voltaire : Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu. Depuis que cela s’est fait, il faut s’adapter aux conditions nouvelles, comme on s’y adapte lorsqu’un tremblement de terre a bouleversé les délimitations et les bornes anciennes de la configuration du sol, et modifié la valeur de la propriété. En outre, il s’agit désormais dans toute politique de rendre la vie supportable au plus grand nombre possible, c’est affaire aussi toujours à ce plus grand nombre de déterminer ce qu’il entend par une vie supportable ; s’il se croit l’intelligence suffisante pour trouver les vrais moyens de conduire à ce but, à quoi servirait-il d’en douter ? Ils veulent dorénavant être les artisans de leur bonheur et de leur malheur ; et si ce sentiment de maîtrise de soi, l’orgueil des cinq ou dix idées que leur tête renferme et met au jour, leur rend en effet la vie si agréable qu’ils supportent volontiers les conséquences fatales de leur étroitesse d’esprit, il n’y a guère d’objections à faire, pourvu que cette étroitesse n’aille pas jusqu’à exiger que tout soit de la politique en ce sens que chacun doive vivre et agir suivant ce critère. Premièrement, plus que jamais, il faut qu’il soit permis à quelques-uns de se retirer de la politique et de marcher un peu en marge : c’est où les pousse, eux aussi, le plaisir d’être maîtres de soi, et il peut y avoir aussi une petite fierté à se taire quand trop ou seulement beaucoup parlent. Puis on doit pardonner à ces quelques-uns, de ne pas prendre tellement au sérieux le bonheur du grand nombre, que l’on entende par là des peuples ou des classes dans un peuple, et de se permettre çà et là une grimace ironique ; car leur sérieux est ailleurs, leur bonheur est une autre conception. » (§438, p.283-284)
    « Civilisation et Caste. – Une civilisation supérieure ne peut naître que là où il y a deux castes distinctes de la société ; celle des travailleurs et celle des oisifs, capables d’un loisir véritable ; ou en termes plus forts, la caste du travail forcé et la caste du travail libre. Le point de vue du partage du bonheur n’est pas essentiel, quand il s’agit de la création d’une civilisation supérieure ; mais en tout cas la caste des oisifs est la plus capable de souffrances, la plus souffrante, son contentement de l’existence est moindre, son devoir plus grand. Que s’il se produit un échange entre les deux castes, de sorte que les familles les plus basses, les moins intelligentes, tombent de la caste supérieure dans la caste inférieure et qu’au rebours les hommes les plus libres de celle-ci réclament l’accès à la caste supérieure, alors un état se trouve atteint au-delà duquel on ne voit plus que la mer ouverte des vœux illimités. – Ainsi nous parle la voix expirante des temps antiques ; mais où y a-t-il maintenant des oreilles pour l’entendre. » (§439, 284-285)
    « Armées nationales – Le plus grand inconvénient des armées nationales tant vantées de nos jours consiste dans le gaspille d’hommes de la civilisation
    (§442, p.286)
    « Pour des hommes qui en toute chose considèrent l’utilité supérieure, il n’y a pas dans le socialisme, au cas où il serait réellement le soulèvement des hommes opprimés, abaissés durant des siècles contre leurs oppresseurs, un problème de droit (impliquant cette question ridicule : « dans quelle mesure doit-on céder à ses exigences ? ») ; c’est par conséquent comme s’il s’agissait d’une force naturelle, par exemple de la vapeur, qui ou bien est contrainte par l’homme à le servir, comme un génie des machines, ou bien, lorsqu’il y a des fautes dans la machine, c’est-à-dire des fautes de calcul humain dans sa construction, met en pièces la machine et l’homme en même temps. Pour résoudre cette question de puissance, il faut savoir quelle est la force du socialisme, sous quelle forme, dans le jeu actuel des forces politiques, il peut être utilisé en qualité de ressort puissant : dans certaines conditions il faudrait même tout faire pour le fortifier. A propos de toute grande force –fût-ce la plus dangereuse- l’humanité doit penser à s’en faire un outil pour servir ses desseins. » (§446, p.287-288)
    -Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain, trad. Angèle Kremer-Marietti, Librairie Générale Française, 1995 (1878 pour la première édition allemande), 768 pages.



    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Lun 16 Juil - 10:44, édité 1 fois


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Mar 10 Juil - 16:19

    "Vouloir rendre l’humanité « meilleure », ce serait la dernière chose que je promettrais. Je n’érige pas de nouvelles idoles ; que les anciennes apprennent donc ce qu’il en coûte d’avoir des pieds d’argile ! Renverser des idoles — j’appelle ainsi toute espèce d’idéal — c’est déjà bien plutôt mon affaire. Dans la même mesure où l’on a imaginé par un mensonge le monde idéal, on a enlevé à la réalité sa valeur, sa signification, sa véridicité… Le «  monde-vérité  » et le «  monde-apparence », traduisez : le monde inventé et la réalité… Le mensonge de l’idéal a été jusqu’à présent la malédiction suspendue au-dessus de la réalité. L’humanité elle-même, à force de se pénétrer de ce mensonge, a été faussée et falsifiée jusque dans ses instincts les plus profonds, jusqu’à l’adoration des valeurs opposées à celles qui garantiraient le déve­loppement, l’avenir, le droit supérieur à l’avenir." (p.199)

    "La philosophie, telle que je l’ai vécue, telle que je l’ai entendue jusqu’à présent, c’est l’existence volontaire au milieu des glaces et des hautes montagnes — la recherche de tout ce qui est étrange et problématique dans la vie, de tout ce qui, jusqu’à présent, a été mis au ban par la morale." (p.199)

    "Toute conquête, chaque pas en avant dans le domaine de la connaissance a son origine dans le courage, dans la dureté à l’égard de soi-même, dans la propreté vis-à-vis de soi-même." (p.199)

    "Dans mon œuvre, mon Zarathoustra tient une place à part. Avec lui j’ai fait à l’humanité le plus beau présent qui lui fut jamais fait." (p.199)

    "J’ai pour les symptômes d’une évolution ascendante ou d’une évolution descendante un flair plus subtil que n’importe qui. Dans ce domaine, je suis par excellence un maître. Je les connais toutes deux, je les incarne toutes deux." (p.202)

    "Observer des conceptions et des va­leurs plus saines, en se plaçant à un point de vue de malade, et, inversement, conscient de la plénitude et du sentiment de soi que possède la vie plus abondante, abaisser son regard vers le laboratoire secret des instincts de décadence — ce fut là la pratique à quoi je me suis le plus longuement exercé, c’est en cela que je possède une véritable expérience, et, si en quelque chose j’ai atteint la maîtrise, c’est bien en cela." (p.203)

    "A quoi reconnaît-on en somme la bonne conformation ? Un homme bien con­formé est un objet qui plaît à nos sens ; il est fait d’un bois à la fois dur, tendre et parfumé. Il ne trouve du goût qu’à ce qui lui fait du bien. Son plaisir, sa joie cessent dès lors qu’il dépasse la mesure de ce qui lui convient. Il devine les remèdes contre ce qui lui est préjudiciable ; il fait tourner à son avantage les mau­vais hasards ; ce qui ne le fait pas périr le rend plus fort. De tout ce qu’il voit et entend, de tout ce qui lui arrive, il sait tirer une somme conforme à sa nature : il est lui-même un principe de sélection ; il laisse passer bien des choses sans les retenir. Il se plaît toujours dans sa propre société, quoi qu’il puisse fré­quenter, des livres, des hommes ou des paysages : il honore en choisissant, en acceptant, en faisant confiance. Il réagit lentement à toutes les excitations, avec cette lenteur qu’il tient, par discipline, d’une longue circonspection et d’une fierté voulue. Il examine la séduction qui s’approche, il se garde bien d’aller à sa rencontre. Il ne croit ni à la « mauvaise chance », ni à la « faute » : il sait en finir avec lui-même, avec les autres, il sait oublier. Il est assez fort pour que tout tourne, nécessai­rement, à son avantage.

    Eh bien ! je suis le contraire d’un décadent, car c’est moi que je viens de décrire ainsi.
    " (p.204-205)

    "Mes origines déjà m’auto­risent à jeter un regard au delà de toutes les perspectives pure­ment locales, purement nationales ; il ne m’en coûte point d’être un « bon Européen ». D’autre part, je suis peut-être plus Allemand que ne peuvent l’être les Allemands d’aujourd’hui, les Allemands qui ne sont que des Allemands de l’empire, moi qui suis le dernier Allemand antipolitique.

    Cependant mes ancêtres étaient des gentilshommes polo­nais. Je tiens d’eux beaucoup d’instinct de race, qui sait ? peut-être même le liberum veto. Quand je songe combien de fois il m’est arrivé, en voyage, de me voir adresser la parole en polonais même par des Polonais ; quand je songe combien rarement j’ai été pris pour un Allemand, il pourrait me sem­bler que je suis seulement moucheté de germanisme.
    " (p.205)

    "Je ne voudrais pas que l’on estime trop bas l’im­pertinence ; elle est de beaucoup la forme la plus humaine de la contradiction et, au milieu de l’excès de faiblesse moderne, une de nos premières vertus. Elle peut même être un véritable bonheur quand on est assez riche pour cela." (p.209)

    "Le penchant à être agressif fait partie de la force aussi rigoureusement que le sentiment de vengeance et de ran­cune appartient à la faiblesse. La femme, par exemple, est rancunière ; cela tient à sa faiblesse, tout aussi bien que sa sensibilité devant la misère étrangère." (p.211)

    "L’athéisme n’est pas chez moi le résultat de quelque chose et encore moins un événement de ma vie : chez moi il va de soi, il est une chose instinctive. Je suis trop curieux, trop incrédule, trop pétulant pour permettre que l’on me pose une question grosse comme le poing. Dieu est une question grosse comme le poing, un manque de délicatesse à l’égard de nous autres penseurs. Je dirai même qu’il n’est, en somme, qu’une interdiction grosse comme le poing : Il est défendu de penser !

    Une autre question m’intéresse bien davantage et le salut de l’humanité en dépend bien plus que d’une quelconque curiosité pour théologiens, c’est la question de la nutrition.
    " (p.398-399)

    "Une petite paresse des intestins qui s’est transformée en mauvaise habitude suffit amplement pour faire d’un génie quelque chose de médiocre, quelque chose d’« allemand ». Le climat de l’Allemagne est suffisant à lui seul pour décourager de fortes entrailles et même celles qui sont portées à l’héroïsme. L’allure de l’assimilation est en rapport direct avec la mobilité ou la paralysie des organes de l’esprit. L’« esprit » lui-même n’est, en fin de compte, qu’une forme dans l’évolution de la matière. Groupez les lieux où il y eut de tous temps des hommes spirituels, où l’esprit, le raffine­ment, la malice faisaient partie du bonheur ; où le génie se sentait presque nécessairement chez lui ; ils jouissent tous d’un air merveilleusement sec. Paris, la Provence, Florence, Jérusalem, Athènes — ces noms démontrent quelque chose. Le génie est conditionné par un air sec, par un ciel clair, — c’est-à -dire par une rapide assimilation et désassimilation, par la possibilité de se procurer sans cesse de grandes et même d’énormes quantités de force." (p.402)

    "C’est vers un petit nombre de vieux auteurs français que je retourne toujours à nouveau. Je ne crois qu’à la civilisation française et tout le reste que l’on appelle en Europe culture me semble un malentendu, pour ne rien dire de la civilisation allemande...
    Si je lis Pascal, si je l’aime comme la victime la plus inté­ressante du christianisme, lequel a lentement assassiné d’abord son corps, puis son âme, comme le résultat logique de cette forme la plus effroyable de la cruauté inhumaine ; si j’ai quel­que chose de la fantaisie capricieuse de Montaigne dans l’esprit et — qui sait — peut-être dans le corps ; si mon goût artistique défend — et non sans une certaine âpreté — les noms de Molière, de Corneille et de Racine contre un génie inculte comme Shakespeare : cela ne m’empêche nullement de trouver aussi un très grand charme dans la compagnie des tout derniers venus d’entre les Français. Je lie vois pas dans quel siècle de l’histoire on pourrait réunir, par un plus beau coup defilet, des psychologues si curieux et en même temps si délicats que dans le Paris actuel : je nomme au hasard — car leur nombre est considérable — MM. Paul Bourget, Pierre Loti, Gyp, Meilhac, Anatole France, Jules Lemaître et pour en distinguer un autre, de ceux de la forte race, un vrai latin que j’aime particulière­ment, Guy de Maupassant. Je préfère, entre nous soit dit, cette génération même à ses maîtres qui ont été corrompus par la philosophie allemande. Partout où atteint l’Allemagne elle corrompt la culture. Ce n’est que depuis la Guerre que l’esprit a été « libéré » en France...

    Stendhal est un des plus beaux hasards de ma vie, car tout ce qui fait époque chez moi m’a été amené par le hasard et nullement par des recommandations.
    " (p.403-404)

    "Je dois avoir une parenté intime avec le Manfred de Byron. Tous les gouffres de son âme je les ai trouvés au fond de moi-même. À treize ans, j’étais mûr pour cette œuvre. Je ne perds pas un mot, à peine un regard pour ceux qui, en présence de Manfred, osent parler de Faust. Les Allemands sont incapables de concevoir le sublime, sous quelque forme que ce soit : témoin Schumann !" (p.405)

    "Il nous est impossible d’être autre chose que des révolutionnaires ; nous n’admettons pas un état de choses où les tartufes ont la haute main. Qu’ils aient arboré aujourd’hui d’autres couleurs, qu’ils soient vêtus d’écarlate ou qu’ils paradent en uniforme de hussard, cela m’est parfaitement indifférent... Eh bien ! Wagner était un révolutionnaire ! Il avait pris la fuite devant les Allemands... En tant qu’artiste, on ne saurait avoir, en Europe, d’autre patrie que Paris." (p.407)

    "S’abstenir de voir certaines choses, de les entendre, de les laisser venir à vous, premier commandement de la sagesse, première démonstration que l’on n’est pas un objet du hasard, mais une nécessité. Le mot courant pour cet instinct de défense s’appelle le goût." (p.410)

    "Dès la première heure du matin, quand le jour se lève, quand l’esprit possède toute sa fraîcheur, quand la force est à son aurore, lire alors un livre, j’appelle cela du vice !" (p.411)

    "Je ne connais pas d’autre manière, dans les rapports avec les grandes tâches, que le jeu. Ceci est la condition essentielle pour reconnaître la grandeur." (p.414)

    "En ce qui me concerne personnellement, je ne suis pas encore d’actualité. Quelques-uns naissent d’une façon posthume." (p.617)

    "Cet été encore, à une époque où, par l’accent sérieux, beaucoup trop sérieux de ma littérature, j’étais capable de déplacer l’équilibre de tout le reste de la littérature, un professeur de l’Université de Berlin me donna à entendre, avec bienveillance, que je ferais mieux de me servir d’une autre forme car, me disait-il, ce que je fais personne ne le lit." (p.618)

    "Le mot « Surhumain », par exemple, qui désigne un type de perfection absolue, en opposition avec l’homme « moderne », l’homme « bon », avec les chrétiens et d’autres nihilistes, lorsqu’il se trouve dans la bouche d’un Zarathoustra, le destructeur de la morale, prend un sens qui donne beaucoup à réfléchir. Presque partout, en toute innocence, on lui a donné une signification qui le met en contradiction absolue avec les valeurs qui ont été affirmées par le personnage de Zarathoustra, je veux dire qu’on en a fait le type « idéaliste » d’une espèce supérieure d’hommes, à moitié « saint », à moitié « génie »..... D’autres bêtes à cornes savantes, à cause de ce mot, m’ont suspecté de darwinisme ; on a même voulu y retrouver le « culte des héros » de ce grand faux monnayeur inconscient qu’était Carlyle, ce culte que j’ai si malicieusement rejeté. " (p.619)

    "Il n’y a ni actions égoïstes ni actions non-égoïstes. Les deux idées sont des contre-sens psychologiques. Il en est de même des maximes « L’homme aspire au bonheur. » Ou bien : « Le bonheur est la récompense de la vertu. » Ou bien encore : « Le plaisir et la peine sont des antithèses »… La morale, cette Circé de l’humanité, a faussé, a envahi de son essence, tout ce qui est psychologie, jusqu’à formuler ce non-sens que l’amour est quelque chose de « non-égoïste ». Il faut presque être assis sur soi-même, il faut se tenir bravement sur ses deux jambes, autrement on ne saurait être capable d’aimer." (p.624)

    "Une petite femme qui court après sa vengeance renverserait même la destinée. La femme est infiniment plus méchante que l’homme, elle est aussi plus maligne. Chez la femme la bonté est déjà une forme de la dégénérescence. Toutes celles que l’on appelle des « belles âmes » souffrent au fond d’elles-mêmes d’un inconvénient physiologique." (p.624)

    "La lutte pour les droits égaux est déjà un symptôme de maladie." (p.624)

    "« Émancipation de la femme », c’est le nom que prend la haine instinctive de la femme manquée, c’est-à-dire incapable d’enfantement, contre la femme d’une bonne venue. La lutte contre l’« homme » n’est jamais qu’un moyen, un prétexte, une tactique. En s’élevant elles-mêmes, sous le nom de «femme en soi », de « femme supérieure », de « femme idéaliste », ces femmes tendent à abaisser le niveau général de la femme ; il n’y a pas de plus sûr moyen pour cela que l’éducation des lycées, les culottes et les droits politiques de la bête électorale. Au fond, les femmes émancipées sont les anarchistes dans le monde de l’éternel féminin »." (p.625)

    "Admettons que mon attentat contre vingt siècles de contre-nature et de violation de l’humanité réussisse. Ce nouveau parti, qui sera le parti de la vie et qui prendra en mains la plus belle de toutes les tâches, la discipline et le perfectionnement de l’humanité, y compris la destruction impitoyable du tout ce qui présente des caractères dégénérés et parasitaires, ce parti rendra de nouveau possible la présence sur terre de cet excédent de vie, d’où sortira certainement de nouveau la condition dionysienne. Je promets la venue d’une époque tragique." (p.630)

    "Les quatre Considérations inactuelles sont absolument combatives. Elles démontrent que je n’étais pas un rêvasseur, que je prends plaisir à tirer l’épée, — peut-être aussi que je suis doué d’une singulière habileté du poignet. La première attaque (1873) fut dirigée contre la culture allemande que je considérais alors déjà avec un mépris sans ménagements. Pour moi elle était dépourvue de signification, sans substance et sans but. Elle ne représentait qu’une « opinion publique ». Il n’y a pas de plus dangereux malentendu que de croire que le grand succès des armées allemandes prouve quelque chose qui soit en faveur de cette culture, que ce succès signifie même la victoire de cette culture sur la France." (p.632)

    "Je sépare mon idée du « philosophe », par une distance de plusieurs lieues, de la notion que renferme encore la personnalité de Kant, pour ne rien dire du tout des « ruminants » académiques et autres professeurs de philosophie." (p.636)

    "Humain, trop humain, avec ses deux continuations, est le monument commémoratif d’une crise. Je l’ai intitulé un livre pour les esprits libres, et presque chacune de ses phrases exprime une victoire; en l’écrivant je me suis débarrassé de tout ce qu’il y avait en moi d’étranger à ma vraie nature. Tout idéalisme m’est étranger. Le titre de mon livre veut dire ceci « Là où vous voyez des choses idéales, moi je vois... des choses humaines, hélas ! trop humaines ! » — Je connais mieux l’homme. — Un « esprit libre » ne signifie pas autre chose qu’un esprit affranchi, un esprit qui a repris possession de lui-même." (p.637)

    "Les Chants du prince « Vogelfrei », composés pour une 
 bonne partie en Sicile, rappellent très expressément la conception provençale de la Gaya Scienza, avec cette unité du ménes
trel, du chevalier et de l’esprit libre qui différencie cette merveilleuse civilisation précoce des Provençaux de toutes les
 cultures équivoques. Le dernier poème, en particulier, Pour le
 Mistral, une exubérante chanson à danser, où, avec votre permission, on danse par-dessus la morale, est parfaitement dans 
l’esprit provençal." (p.56)

    "Le livre (1886) est dans ses parties essentielles une critique de la modernité, les sciences modernes, les arts modernes, sans en exclure la politique moderne. Je donne également des indications au sujet du type contraire qui est aussi peu moderne que possible, un type noble, un type affirmatif. Considéré ainsi, mon livre est l’école du gentilhomme, le mot pris dans un sens plus intellectuel et plus radical qu’il n’a été fait jusqu’à présent."

    "À vrai dire, il me reste aussi à tenter une attaque contre la nation allemande qui, dans les choses de l’esprit, devient de plus en plus paresseuse et pauvre dans ses instincts, de plus en plus honorable, cette nation allemande qui continue, avec un appétit enviable, à se nourrir de contradic­tions, qui avale la « foi » aussi bien que la science, la « cha­rité chrétienne » aussi bien que l’antisémitisme, la volonté de puissance (de l’« Empire ») aussi bien que l’évangile des humbles, sans en éprouver le moindre trouble de digestion. Ne jamais prendre fait et cause au milieu des contradictions ! Quelle neu­tralité romantique ! Quel désintéressement ! Quel sens juste du gosier germanique qui confère à toutes choses des droits égaux, qui trouve que tout a du goût !"

    "Rien ne m’empêchera d’être brutal et de dire aux Allemands quelques dures vérités : qui donc le ferait autrement ? Je parle de leur impudicité en matière histori­que. Non seulement les historiens allemands ont perdu complètement le coup d’œil vaste pour l’allure et pour la valeur de la culture, non seulement ils sont tous des pantins de la politique (ou de l’église), — ils vont même jusqu’à proscrire ce coup d’œil vaste. Il faut être avant tout « allemand », il faut être de la « race », alors seulement on a le droit de décider de toutes les valeurs et de toutes les non-valeurs en matière historique — on les détermine… « Alle­mand », c’est là un argument ; « l’Allemagne, l’Allemagne par-dessus tout », c’est un principe ; les Germains sont « l’or­dre moral » dans l’histoire ; par rapport à l’Empire romain ils sont les dépositaires de la liberté ; par rapport au XVIII­e siècle les restaurateurs de la morale, de l’« impératif catégorique »… Il y a une façon d’écrire l’histoire conforme à l’Alle­magne de l’Empire ; il y a, je le crains, une façon antisémite d’écrire l’histoire, — il y a une façon d’écrire l’histoire pour la Cour, et M. de Treitschke n’a pas honte…"

    "Enfin, lorsque, sur le pont entre deux siècles de décadence, une force majeure de génie et de volonté apparut enfin, une force assez grande pour faire de l’Europe une unité politique et économique qui eût dominé le monde, les Allemands ont, avec leurs « guerres d ’indépendance », frustré l’Europe de la signification merveilleuse que recélait l’existence de Napoléon. De ce fait, ils ont sur la conscience tout ce qui est venu depuis lors, tout ce qui existe aujourd’hui ; ils ont sur la conscience cette maladie, cette déraison, la plus contraire à la culture qu’il y ait, le nationalisme, cette névrose nationale dont l’Europe est malade, cette prolongation à l’in­fini des petits États en Europe, de la petite politique. Ils ont enlevé à l’Europe sa signification et sa raison, ils l’ont poussée dans un cul-de-sac."

    "Les Allemands n’ont jamais traversé un dix-septième siècle de sévère examen de soi-même, comme les Français. Un La Rochefoucauld, un Descartes sont cent fois supérieurs en loyauté aux premiers d’entre eux." (p.252)

    "Et pourquoi n’irais-je pas jusqu’au bout ? J’aime à faire table rase. Je m’enorgueillis même de passer pour le contem­pteur des Allemands par excellence. La méfiance que m’inspi­rait le caractère allemand je l’ai déjà exprimée à l’âge de vingt-six ans (troisième Considération inactuelle, page 71). Les Allemands sont pour moi quelque chose d’impossible. Quand je veux imaginer une espèce d’homme absolument con­traire à tous mes instincts, c’est toujours un Allemand qui se présente à mon esprit. La première chose que je me demande, lorsque je scrute un homme jusqu’au fond de son âme, c’est s’il possède le sentiment de la distance, s’il observe partout le rang, le degré, la hiérarchie d’homme à homme, s’il sait distinguer. Par là on est gentilhomme. Dans tout autre cas on appartient sans rémission à la catégorie si large et si débon­naire de la canaille. Or, les Allemands sont canaille — hélas ! ils sont si débonnaires… On s’amoindrit par la fréquentation des Allemands : les Allemands placent sur le même niveau."

    "Je connais ma destinée. Un jour s’attachera à mon nom le souvenir de quelque chose de formidable, — le souvenir d’une crise comme il n’y en eut jamais sur terre, le souvenir de la plus profonde collision des consciences, le souvenir d’un juge­ ment prononcé contre tout ce qui jusqu’à présent a été cru, exigé, sanctifié. Je ne suis pas un homme, je suis de la dynamite. Et, avec cela, il n’y a en moi rien d’un fondateur de religion. Les religions sont les affaires de la populace. J’ai besoin de me laver les mains, après avoir été en contact avec des hommes religieux… Je ne veux pas de « croyants », je crois que je suis trop méchant pour cela, je ne crois même pas en moi-même. Je ne parle jamais aux masses… J’ai une peur épouvantable qu’on ne veuille un jour me canoniser. On devinera pourquoi je publie d’abord ce livre ; il doit éviter qu’on se serve de moi pour faire du scandale…" (p.255)
    -Friedrich Nietzsche, Ecce Homo. Comment on devient ce que l’on est, rédigé en 1888, Traduction par Henri Albert publiée au Mercure de France, nov. 1908 - janv. 1909.



    _________________
    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.

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    Johnathan R. Razorback
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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 16 Juil - 10:58

    "Le scepticisme, la critique des idéaux et des convictions, la mise en cause des coutumes invétérées et des impératifs antiques, des idoles et des valeurs contemporaines (l' "intempestif"), l'examen critique, la libération de la pensée, les analyses historiques et psychologiques des moeurs (la "psychologie de la "foi", des "croyants"), la dédicace d'Humain, trop humain "en mémoire de Voltaire, pour le centième anniversaire de sa mort, le 30 mai 1778", tout cela place les écrits de cette période, et en particulier Aurore, sous le signe des Lumières, représentés par exemple par Voltaire, Chamfort, Kant et Herder. Nietzsche le déclare explicitement dans le troisième livre d'Aurore (§197): "Ce travail des Lumières [Aufklärung], il nous faut maintenant le continuer."." (p.19)
    -Éric Blondel, introduction à Friedrich Nietzsche, Aurore. Pensées sur les préjugés moraux, trad. Éric Blondel et all., Paris, GF Flammarion, 2012 (1881 pour la première édition allemande), 419 pages.

    « Dans ce livre, on assiste au travail d’un « être souterrain », qui perce, qui creuse, qui sape. A condition d’avoir des yeux pour scruter un tel travail de fond, on voit comme il avance lentement, avec circonspection, avec une douceur impitoyable, sans trahir trop manifestement la détresse que provoque toute longue privation d’air et de lumière ; on pourrait même le dire satisfait de son travail des ténèbres. » (§1, p.29)

    « Jusqu’à présent c’est à la question du bien et du mal qu’on a le plus pauvrement réfléchi : l’affaire a toujours été par trop dangereuse. La conscience, la bonne réputation, l’enfer, parfois même la police ne permettaient, ne permettent encore aucune impartialité ; en présence de la morale, comme face à toute espèce d’autorité, on ne doit justement pas penser, et encore moins parler : là, il ne s’agit que d’ « obéir » ! Depuis que le monde existe, aucune autorité n’a encore été disposée à se soumettre à la critique ; quand à critiquer la morale, à considérer la morale comme problème, comme problématique : comment cela ? N’était-ce pas –n’est-ce pas immoral ? Or la morale dispose non seulement de toutes sortes de moyens de dissuasion pour se protéger des manipulations et des instruments de torture de la critique ; mais sa sécurité repose encore plus sur un certain art de l’enchantement auquel elle s’entend à merveille, elle sait « enthousiasmer ». Elle réussit, souvent d’un seul regard, à paralyser la volonté critique, voire à la capter à son profit ; au demeurant, il y a des cas où elle sait la retourner contre elle-même : en sorte qu’alors, à l’instar du scorpion, elle enfonce le dard dans sa propre chair. C’est que la morale s’entend de toute Antiquité à tous les tours de passe-passe de l’art de persuader : il n’y a pas d’orateur, y compris aujourd’hui, qui ne l’appelle à son secours (que l’on écoute donc, par exemple, les discours de nos anarchistes : tant de discours moraux pour persuader ! Et pour finir, ils vont jusqu’à s’intituler « les bons et les justes »). Depuis qu’on discourt et qu’on persuade sur terre, la morale s’est toujours montrée comme le plus grand maître en séduction et, en ce qui nous concerne, nous autres philosophes, comme la véritable Circé des philosophes. D’où vient donc que depuis Platon tous les architectes philosophes d’Europe ont construit en vain ? Que tout ce qu’ils considéraient avec respect et sérieux comme aere perennius menace de s’effondrer ou même est déjà en ruine ? Comme elle est fausse, la réponse à cette question que l’on continue de tenir prête : « Parce qu’ils avaient tous omis la prémisse, l’examen du fondement, une critique de la raison tout entière » -cette réponse, lourde de conséquences, de Kant qui, ce faisant, ne nous a certes pas amenés, nous autres philosophes modernes, sur un terrain plus ferme et moins trompeur ! (Question après coup : n’était-il pas un peu étrange d’exiger qu’un instrument doive critiquer sa propre pertinence et sa propre validité ? que l’intellect lui-même doive « connaître » sa valeur, sa force, ses limites ? N’était-ce pas même un peu absurde ?). La bonne réponse aurait plutôt été que tous les philosophes, dans leurs constructions, ont succombé à la séduction de la morale, Kant y compris, que leur intention visait en apparence la certitude, la « vérité », mais en fait de « majestueux édifices moraux » : pour nous servir encore une fois du langage naïf de Kant, qui estime sa tâche et son travail « certes modestes et cependant méritoires » consistent à « aplanir le terrain pour établir solidement ces majestueux édifices moraux » (Critique de la raison pure, II, p.257). Hélas ! voilà qui ne lui a pas réussi, au contraire ! Il faut aujourd’hui l’avouer. Une intention aussi exaltée faisait de Kant un authentique fils de son siècle que, entre tous, on peut appeler le siècle de l’exaltation : comme il l’est demeuré heureusement en ce qui concerne ses plus précieux aspects (par exemple avec cette bonne part de sensualisme qu’il a intégrée dans sa théorie de la connaissance). Lui aussi avait été mordu par la tarentule morale Rousseau, lui aussi gardait au fond de son âme la pensée du fanatisme moral, dont un autre disciple de Rousseau, à savoir Robespierre, se sentait et se reconnaissait le continuateur, en vue « de fonder sur la terre l’empire de la sagesse, de la justice et de la vertu » (discours du 7 juin 1794). Au demeurant, avec un tel fanatisme de Français rivé au cœur, on ne pouvait se conduire d’une façon moins française, plus profonde, plus laborieuse, plus allemande –si l’épithète « allemand » est encore aujourd’hui permise en ce sens- que ne l’a fait Kant. Pour faire plus de place à son « règne moral », Kant se voyait obligé d’introduire un monde indémontrable, un « par-delà » logique : voilà pourquoi il avait besoin de sa Critique de la raison pure ! Pour le dire autrement : il n’en aurait pas eu besoin, s’il n’y avait pas eu pour lui une seule chose plus importante que tout, à savoir rendre le « règne moral » inattaquable, voire plutôt insaisissable par la raison : il ne voyait que trop la fragilité, aux yeux de la raison, d’un ordre moral des choses ! Car tant du point de vue de la nature que de celui de l’histoire, du point de vue de l’immoralité radicale de la nature et de l’histoire, Kant, à l’instar de tout bon Allemand de toujours, était un pessimiste ; il croyait à la morale, non pas parce qu’elle était démontrée par la nature et par l’histoire, mais en dépit du fait que la nature et l’histoire y contredisent constamment. Pour comprendre ce « en dépit du fait », on peut sans doute se souvenir d’un trait analogue chez Luther ; cet autre grand pessimiste n’hésita pas, un jour, avec toute sa témérité luthérienne, à dire à ses amis : « Si l’on pouvait saisir par le moyen de la raison comment Dieu peut être miséricordieux et juste, Lui qui manifeste tant de colère et de méchanceté, à quoi servirait alors la foi ? ». En effet, rien n’a jamais fait plus profonde impression sur l’âme allemande, rien ne l’a plus « induite en tentation » que cette conséquence dangereuse entre toutes qui est pour tout bon Latin un péché contre l’esprit : Credo qui absurdum est. Avec cette conséquence, la logique allemande a fait sa première apparition dans l’histoire du dogme chrétien ; mais aujourd’hui encore, un millénaire plus tard, nous autres Allemands d’aujourd’hui, Allemands tard venus à tous égards, nous pressentons une parcelle de vérité, de possibilité de vérité derrière la célèbre proposition fondamentale de la dialectique de la réalité au moyen de laquelle Hegel, en son temps, permit à l’esprit allemand de remporter la victoire en Europe : « La contradiction meut le monde, toutes choses se contredisent entre elles. » Jusque dans la logique, nous sommes bien des pessimistes. » (§3, p.30-33)

    « Nous aussi, nous obéissons encore à une loi sévère au-dessus de nous, et c’est là l’ultime morale qui nous est encore audible, l’ultime morale que nous savons encore vivre ; c’est sur ce point tout spécialement que nous aussi, nous sommes encore des hommes de conscience. C’est que nous ne voulons pas revenir à ce qui nous paraît dépassé et vermoulu, à je ne sais quel « objet incroyable », qu’il s’agisse de Dieu, de la vertu, de la vérité, de la justice, de l’amour du prochain ; c’est que nous ne nous permettons aucune échappatoire vers les vieux idéaux ; que nous sommes radicalement hostiles à tout ce qui, en nous, viserait la conciliation et l’amalgame ; hostiles à toute espèce actuelle de foi et de christianisme ; hostiles au romantisme et au patriotardisme inconsistant ; hostiles également à l’artiste jouisseur et dépourvu de conscience, qui voudrait nous persuader d’adorer là où nous ne croyons plus –car nous sommes des artistes ; hostiles en un mot à tout le féminisme européen (ou idéalisme, pour qui préfère ce terme), qui éternellement nous « attire vers le haut », et qui du même coup, éternellement, nous « fait chuter ». C’est seulement comme humains doués de cette conscience que nous nous sentons encore apparentés à la probité et à la piété millénaire des Allemands (dont au demeurant nous sommes les descendants ultimes et très problématiques), nous autres immoralistes, nous autres sans-dieu d’aujourd’hui et même, en un certain sens, leurs héritiers, comme les exécuteurs de leur plus intime volonté, volonté pessimiste, je le répète, qui n’a pas peur de se renier elle-même parce qu’elle nie avec volupté ! En nous s’accomplit, si tant est qu’on veuille une formule, l’autodépassement de la morale. » (§4, p.33-34)

    « L’homme libre est immoral, parce qu’en tout il veut dépendre de lui-même et non d’un principe reçu. » (§9, p.39)

    « L’homme cruel est délicieusement chatouillé par le sentiment de la puissance. » (§18, p.47)

    « Les sentiments et leur origine dans les jugements. « Fie-toi à ton sentiment ! ». Mais les sentiments n’ont rien d’ultime, d’originaire, derrière eux se trouvent des jugements et des évaluations, dont nous héritons sous la forme de sentiments (inclinations, répulsions). L’inspiration qui nait du sentiment descend directement d’un jugement –souvent faux ! Et certainement pas du tien ! Se fier à son sentiment, cela signifie obéir plus à son grand-père, à sa grand-mère et à leurs grands-parents qu’aux dieux qui sont en nous : notre raison et notre expérience. » (§35, p.58-59)

    « Le penseur a besoin de l’imagination, de l’élan, de l’abstraction, du détachement des sens, de l’invention, du pressentiment, de l’induction, de la dialectique, de la déduction, de la critique, de la recherche des éléments, du mode de pensée impersonnel, de la contemplation et de la vision d’ensemble, et plus encore de justice et d’amour à l’égard de tout ce qui existe. » (§43, p.64-65)

    « Oh ! combien de cruauté et de mauvais traitements superflus ont découlé des religions qui ont inventé le péché ! » (§53, p.70)

    « Nous avons perdu un intérêt : l’ « après-la-mort » ne nous concerne plus ! Bienfait sans nom, trop récent encore pour être ressenti universellement comme tel. Et c’est de nouveau le triomphe d’Épicure ! » (§72, p.83)

    « Ni européen, ni distingué. Il y a quelque chose d’oriental et de féminin dans le christianisme ; cela se trahit dans cette idée : « Celui que Dieu aime, il le châtie » ; car les femmes en Orient considèrent les châtiments, ainsi qu’une rigoureuse séparation de leur personne d’avec le monde, comme le signe de l’amour de l’homme, et elles se plaignent lorsque ces signes font défaut. » (§75, p.84)

    « Proposition. Si notre moi est toujours haïssable d’après Pascal et d’après le christianisme, comment pourrions-nous seulement permettre et accepter que d’autres l’aiment, que ce soit Dieu ou l’homme ! Il irait contre toute bienséance de se laisser aimer tout en sachant très bien qu’on ne mérite que haine, sans parler d’autres sentiment de rejet. « Mais c’est là justement le règne de la grâce. » Votre amour du prochain est donc une grâce à vos yeux ? Et votre pitié est une grâce ? Eh bien, si vous en êtes capables, faites donc un pas de plus : faites-vous la grâce de vous aimer vous-mêmes, et alors vous n’aurez plus besoin de votre Dieu, et tout le drame de la chute et de la rédemption ira jusqu’à son dénuement en vous-mêmes ! » (§79, p.88)

    « Il y a maintenant quelque dix à vingt millions d’hommes dans les divers peuples d’Europe qui ne « croient plus en Dieu » ; est-ce trop demander qu’ils se fassent signe ? Dès qu’ils se seront reconnus de la sorte, ils se feront aussi connaître, ils seront immédiatement une puissance en Europe et, par chance, une puissance entre les peuples ! entre les Etats ! entre riches et pauvres ! entre dominants et dominés ! entre les hommes les plus agités et les hommes les plus tranquilles, les plus apaisants ! » (§96, p.97)

    « Je nie également l’immoralité : non pas que d’innombrables hommes se sentent immoraux, mais je nie le fait qu’il y ait en vérité une raison de se sentir tel. Je ne nie pas, cela va de soi –à moins d’être fou-, que de nombreuses actions, dites immorales, doivent être évitées et combattues ; de même que nombre de celles qui sont dites morales doivent être accomplies et encouragées ; mais selon moi, dans les deux cas, pour d’autres raisons que jusqu’à présent. Nous avons à réformer notre façon de penser et enfin, pour aller plus loin, peut-être dans très longtemps, à réformer notre façon de sentir. » (§103, p.101)

    « Ce n’est pas le danger qui menace les agents que les détenteurs de la morale autoritaire ont à l’esprit, mais le danger pour eux, la perte possible de puissance et de crédit, dès lors que le droit d’agir arbitrairement et sottement selon sa propre raison, petite ou grande, est accordée à tous ; car ils font pour eux-mêmes un usage irréfléchi du droit à l’arbitraire et à la sottise, ils commandent, même lorsqu’il est incertain ou passablement difficile de pouvoir répondre aux questions « comment dois-je agir ? Pourquoi dois-je agir ? » Et si la raison de l’humanité croît de manière si extraordinairement lente qu’on a souvent dénié cette croissance à l’ensemble de la marche de l’humanité, à qui la faute, sinon à cette présence solennelle, voire à cette omniprésence des commandements moraux qui interdisent totalement d’exprimer la question individuelle du pourquoi et du comment ? » (§107, p.104)
    -Friedrich Nietzsche, Aurore. Pensées sur les préjugés moraux, trad. Éric Blondel et all., Paris, GF Flammarion, 2012 (1881 pour la première édition allemande), 419 pages.



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.


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    Re: Friedrich Nietzsche, Œuvre

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