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    Henri Sée, Les origines du capitalisme moderne

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    Johnathan R. Razorback
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    Henri Sée, Les origines du capitalisme moderne

    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 13 Nov - 16:53

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_S%C3%A9e

    http://socserv.mcmaster.ca/econ/ugcm/3ll3/see/see_origine_capitalisme.pdf

    https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Origines_du_capitalisme_moderne

    "La sociologie [...] ne tient qu’un compte secondaire de l’espace et du temps ; elle a surtout pour objet de décrire l’organisation des sociétés in abstracto." (p.1-2)

    "Dans les premiers siècles du Moyen âge, tout au moins depuis l’époque carolingienne, l’économie a un caractère presque uniquement rural ; les villes ne sont plus guère que des refuges et des forteresses : il n’y a plus trace de capitalisme. Puis, les croisades, en étendant les relations des pays avec l’Orient, en provoquant un grand mouvement commercial, ont permis aux Génois, aux Pisans et surtout aux Vénitiens d’accumuler de grands capitaux ; ainsi s’expliquent les premières manifestations du capitalisme dans les républiques italiennes. Mais on ne saurait, en aucune façon, parler de régime capitaliste, au sens moderne du mot.

    Quels sont, en effet, les caractères essentiels de la société capitaliste, telle que nous la connaissons aujourd’hui ? C’est, non seulement l’expansion du grand commerce international, mais aussi l’épanouissement de la grande industrie, le triomphe du machinisme, la prépondérance de plus en plus marquée des grandes puissances financières. En un mot, c’est l’union de tous ces phénomènes qui constitue véritablement le capitalisme moderne.

    Aussi les origines lointaines de ce régime ne remontent-elles pas plus haut que l’époque, où, dans les régions économiquement les plus actives, comme l’Italie et les Pays-Bas, le capitalisme commence à exercer son emprise sur l’industrie : nous voulons dire le XIIIe siècle. Il s’agit encore surtout, et presque uniquement, d’un capitalisme commercial, mais qui commence à « contrôler » l’activité industrielle. Ce n’est encore, on le verra, qu’un humble début. Cependant, il y a là, quelque chose de nouveau, l’aurore d’un mouvement qui finira par bouleverser tout le monde économique.

    En fin de compte, pour éviter toute confusion, il faut prendre le soin de distinguer nettement le capital et le capitalisme. Nous plaçant au point de vue strictement historique, nous n’avons pas, comme les économistes, à prendre dans toute son étendue le sens du mot capital. Sans doute, la terre, les instruments de production sont, comme les valeurs mobilières, des capitaux, producteurs de richesses. Mais c’est comme valeur mobilière que le capital a joué le grand rôle dont nous essaierons de déterminer l’évolution.

    Dans la pratique, le mot capital est né assez tard et il a uniquement désigné la somme destinée à être placée (invested, comme disent les Anglais) et à rapporter un intérêt. C’est sans doute par extension que les économistes ont donné au mot le sens qui a prévalu dans la science économique.

    En réalité, le capital est né du jour où la richesse mobilière s’est développée, principalement sous la forme d’espèces monnayées. L’accumulation des capitaux a été une condition nécessaire de la genèse du capitalisme, et elle s’est accentuée de plus en plus, à partir du XVIe siècle, mais elle n’a pas suffi pour achever la formation de la société capitaliste. Ce sont les formes du capitalisme commercial et du capitalisme financier qui se sont dessinées les premières. Mais, pour que l’évolution fût achevée, il a fallu une transformation de toute l’organisation du travail, des relations entre employeurs et employés, laquelle a eu pour effet d’exercer sur les classes sociales l’action la plus profonde qu’on ait jamais pu observer jusqu’alors. Aussi le triomphe de l’organisation capitaliste n’est-il pas antérieur au XIXe siècle, et même, presque partout, à la seconde moitié de ce siècle
    ." (p.5-7)

    "Dans l’Empire romain, comme en Grèce et dans les États hellénistiques[1], c’est la propriété foncière qui joue le rôle prédominant. L’économie domestique et l’esclavage rendent impossible la grande industrie.

    Sans doute, l’antiquité n’a pas ignoré le grand commerce et, en particulier, le commerce maritime ; mais l’on ne sait pas exactement jusqu’à quel point il était important. L’accumulation des capitaux mobiliers était surtout le résultat de la ferme des impôts, du commerce des biens et de l’usure que pratiquaient les publicains. Sans doute, dans le monde romain, il existait des sociétés financières, des banques, des changeurs de monnaie, qui opéraient de grosses opérations financières. Mais les
    argentarii ne peuvent se comparer aux banquiers modernes, dont les capitaux immenses alimentent l’industrie, le commerce, « contrôlent » tout le mouvement économique. Comme le montre fort bien l’excellent ouvrage de Salvioli sur Le capitalisme dans le monde antique, les Romains n’ont pas connu l’organisation du crédit, les lettres de change, les valeurs mobilières. En admettant même que le capitalisme se soit manifesté dans quelques grands centres commerciaux, l’immense majorité de l’Empire a échappé à son emprise. La vie urbaine n’a qu’assez peu d’importance ; les classes riches habitent surtout leurs domaines ruraux. On ne saurait parler d’ouvriers salariés, car leur fonction est surtout remplie par la main-d’œuvre servile. En somme, c’est l’économie naturelle, qui prédomine, et, lorsque l’Empire s’effondre, c’est la propriété foncière qui, seule, reste debout." (p.9-10)

    "C'est la vie urbaine qui va permettre les premières manifestations du capitalisme au Moyen âge, du moins sous sa forme purement commerciale. On les voit apparaître principalement dans deux régions favorisées au point de vue économique, dans les républiques municipales de l’Italie et aux Pays-Bas. Pourquoi ces deux régions ont-elles été les premiers champs d’élection du capitalisme ? C’est que le commerce maritime avec l’Orient, — à la suite des Croisades —, a doté les républiques italiennes d’une grande masse de capitaux. C’est que les Pays-Bas ont été l’un des principaux entrepôts entre l’Orient et le nord de l’Europe. Dès le Moyen âge, semble-t-il, c’est le grand commerce qui est la source essentielle du capitalisme.

    D’ailleurs, si l’on veut voir comment le capitalisme a pris naissance et s’est développé en Italie, on peut prendre comme exemple la grande cité de Florence.

    À Florence, les métiers se divisent en trois catégories les Arts majeurs, les Arts moyens et les Arts mineurs. Or, les premiers se composent surtout de marchands :
    l’arte di Calimala (vendeurs et finisseurs de draps d’outre-monts) ; l’arte della lana (fabricants de draps) ; l’arte di Por Santa Maria (marchands de nouveautés et de soieries). Le grand commerce florentin, qui sert d’intermédiaire entre l’Occident et l’Orient, a pris de bonne heure un caractère capitaliste, et en particulier l’arte di Calimala. Les maîtres du métier opèrent les ventes en gros ; ils ont des comptoirs dans le Levant et fréquentent aussi les foires européennes, notamment celles de Brie et de Champagne, où ils achètent des draps de France, de Flandre et d’Angleterre. Ils tiennent dans leur dépendance une quantité considérable de sottoposti (comptables, commis et artisans, tels que teinturiers, apprêteurs et tondeurs). Réglant leurs comptes par lettres de change, ils se livrent naturellement à des opérations de banque.

    Toutefois, de bonne heure, on trouve à Florence des changeurs et des banquiers, qui sont spécialisés dans cette sorte d’affaires. Ils s’occupent, tout à la fois, de transactions commerciales, du change et de l’envoi des métaux précieux, reçoivent des dépôts, effectuent des prêts sur gages et hypothèques, émettent des lettres de change et de crédit, commanditent des entreprises, assurent des navires. Mais ce sont surtout les opérations relatives aux finances publiques qui enrichissent les banques. Considérons que le Saint-Siège a des revenus dans tous les pays de la chrétienté : des dîmes, le denier de Saint Pierre, en Angleterre ; qu’il reçoit partout des legs et des donations. Les banques, grâce à leurs succursales, peuvent percevoir aisément ces revenus et avancer de l’argent à la cour pontificale. Celle-ci s’adresse à diverses banques, dans diverses villes, à des maisons de Sienne, de Lucques, de Pistoie, puis de Florence, quand les Florentins, en 1263, arrivent à supplanter les Siennois, sous le pontificat d’Urbain IV.

    Les banquiers florentins exercent aussi leur champ d’action dans le royaume de Naples : Charles d’Anjou, qui a contracté auprès d’eux de gros emprunts, leur accorde d’importants privilèges commerciaux, des monopoles d’État, portant sur l’exportation du blé et du vin, sur les mines de fer, les gabelles, etc. On ne s’étonnera donc pas que les sociétaires de la banque Peruzzi aient touché des dividendes de 40 %, et ces gros dividendes s’expliquent d’autant mieux que le taux d’intérêt, qui était couramment de 14 à 25 %, s’élevait assez souvent à 45 ou 50 %, par an, quand les prêts n’étaient pas contractés au mois ou à la semaine. La chute des Templiers accroît encore l’importance de la banque florentine, au XIV siècle. Au XVe siècle, les Médicis, qui ont pris le pas sur les Spini, les Spigliati, les Bardi, les Pulci, les Alfani, deviennent si puissants qu’ils finissent par se faire donner un pouvoir princier.

    La puissance financière des capitalistes italiens devient si grande qu’ils exercent leur emprise sur tout l’Occident chrétien, en France, en Espagne, en Portugal, en Angleterre. Seigneurs, prélats, villes et rois, partout, ont recours aux banquiers florentins et lombards ; Biche (Biccio) et Mouche (Musciatto) ont été les hommes à tout faire de Philippe le Bel. On inquiète parfois ces financiers florentins comme usuriers, on les traite parfois comme on le fait des Cahorsins et des Juifs, mais on ne peut se passer d’eux. Les Italiens, en réalité, ont été les premiers détenteurs du capitalisme financier.

    Ils ont été aussi les premiers, avec les gens des Pays-Bas, à soumettre l’industrie à la domination du capitalisme. Les fabricants drapiers, qui, à Florence, constituent l’
    arte della lana, après avoir acheté la laine à l’étranger, la font travailler par de nombreux artisans de la, ville et de la campagne : tisserands, foulons, teinturiers, qui se trouvent sous leur complète dépendance, C’est que l’industrie lainière travaille en gros pour l’exportation. Voilà un premier exemplaire de l’industrie domestique, qui, partout, doit jouer un si grand rôle dans l’évolution du capitalisme. Lorsque l’arte di Calimala tombe en décadence, au XIVe siècle, c’est l’arle della lana qui la supplante et qui restera florissante jusqu’au milieu du XVe siècle ; puis, c’est l’arte della seta, l’industrie de la soie, qui passera au premier plan, jusque vers la fin du XVIe siècle, jusqu’au moment où la France lui fera une redoutable concurrence. La vie économique s’affaiblit, en effet, en Italie, dès cette époque ; ce sont les puissances maritimes de l’Occident qui déjà tiennent le premier rang." (p.12-15)

    "Aux Pays-Bas, comme en Italie, le capitalisme commence à s’appliquer à l’industrie, tout en gardant sa forme commerciale. Dans toutes les villes, on trouve des artisans, comme les boulangers, tailleurs, menuisiers, qui travaillent pour le marché local. Mais il est aussi des industries, comme la fabrication des draps et du laiton, qui travaillent pour des marchés lointains. Les artisans, dans ces métiers, ne se trouvent pas en contact avec le public. Ils subissent la domination du négociant exportateur, du drapier, qui souvent achète lui-même la laine, la fait travailler, se charge en tout cas du finissage, puis vend le drap fabriqué. Ce drapier est un capitaliste, et les artisans ne sont que des salariés, fort nombreux dans les centres de l’industrie de la laine ; ainsi, à Gand, on en compte 4 000 sur une population totale de 50 000 habitants. C’est là une organisation économique vraiment nouvelle, reposant sur ce que l’on a appelé l’industrie domestique, et qui annonce la grande industrie moderne. Toutefois, même aux Pays-Bas, les industries à forme capitaliste ne se sont développées que dans un nombre assez restreint de villes et elles n’ont pas donné naissance à de grandes agglomérations  : Ypres, au XVe siècle, n’a pas une population supérieure à 10 000 âmes, Gand et Bruges, à 50 000 et 40 000 ; Louvain, Bruxelles et Liège n’ont pas plus de 20 à 30 000 habitants. Ce ne sont que des îlots clairsemés et peu denses.

    La conséquence de cette forme nouvelle d’organisation du travail, c’est que, comme le montre M. G. des Marez clans son Étude sur la propriété foncière dans les villes au Moyen âge, la population urbaine se différencie en plusieurs classes économiques, nettement tranchées : il y a opposition des riches et des pauvres ; il se constitue un patriciat urbain composé de marchands enrichis et de rentiers, possédant des biens-fonds et des maisons.

    Toutefois, dans les villes des Pays-Bas, l’expansion du capitalisme est gênée, à la fin du Moyen âge, par les révoltes des « gens du commun » contre l’exclusivisme de plus en plus étroit du patriarcat urbain, qui gouvernait les villes. N’empêche que, dès le Moyen âge, on voit s’y former une économie industrielle, qui ne se développera pleinement ailleurs qu’au XVIIIe siècle.

    Quant aux cités épiscopales des Pays-Bas, leur situation économique se distingue par un caractère particulier, que M. Pirenne a admirablement mis en lumière. On n’y trouve pas de gros marchands exportateurs ; mais, comme l’évêque est entouré d’une cour nombreuse, il y a là une clientèle toute trouvée pour de nombreux fournisseurs, artisans et marchands. En outre, les besoins financiers, — souvent considérables -, des établissements ecclésiastiques déterminent la formation d’une classe de changeurs, d’hommes de finance, qui créent un véritable capitalisme financier.

    À considérer les Pays-Bas du Nord (Hollande et Zélande), on peut prévoir, dès le Moyen âge, qu’ils deviendront la terre élue du capitalisme commercial. Le grand commerce s’y est développé de bonne heure, précisément parce que la nature ne leur fournissait pas tout ce qui était nécessaire à leur vie économique. De bonne heure, la pêche (surtout la pêche du hareng) y avait été très florissante et leur permettait une importante exportation. Mais la Hollande et la Zélande, pays de pâturages et de petite culture maraîchère, ne produisent pas la quantité de grains nécessaire à leur subsistance ; elles doivent les faire venir d’abord des riches plaines picardes, puis des pays de la Baltique, et c’est ainsi qu’ils constitueront un entrepôt, où se fourniront plusieurs pays de l’Europe. Les Pays-Bas du Nord ne possèdent aussi ni assez de bois pour leurs constructions maritimes, ni les métaux dont ils ont besoin. Ainsi naît un puissant mouvement d’échanges, qui ne fera que se développer au cours du XVe et du XVIe siècle, pour s’épanouir merveilleusement au XVIIe siècle. La vie urbaine y a joué, de bonne heure, un rôle prépondérant : c’est à Middelbourg, à Dordrecht, à Rotterdam, puis à Amsterdam que s’est concentrée toute la vie économique du pays
    ." (p.17-19)

    "Louis XI, beaucoup plus encore que ses prédécesseurs, s’efforce de favoriser le développement du commerce, d’introduire en France des industries de luxe. Il obéit déjà à une conception « mercantiliste », car il considère que l’achat d’étoffes précieuses à l’étranger diminue le stock monétaire du royaume ; c’est la raison essentielle pour laquelle il tenta d’implanter l’industrie de la soie à Lyon, malgré la répugnance des habitants, qui firent échouer son projet, puis à Tours, où elle prospéra dès son règne. On voit déjà que la grande industrie, en France, pendant longtemps, ne produira guère que des objets de luxe, qu’elle devra son existence à l’initiative et aux encouragements de l’État. C’est un fait significatif que Louis XI ait voulu créer une grande compagnie de commerce privilégiée, une « Compagnie du Levant », annonçant ainsi les créations de Colbert." (p.21)

    "C’est aussi dès le Moyen âge, en Italie surtout, qu’on voit apparaître des sociétés commerciales, annonçant les futures sociétés par actions, qui joueront un si grand rôle, dans la genèse du capitalisme. Telle, la société en commandite, qui permet dû donner une plus grande envergure aux opérations commerciales. Telle aussi, la société en nom collectif, qui se rattache peut-être à la communauté familiale. Quant aux sociétés par actions, elles ne se développeront véritablement qu’à partir du XVIIe siècle.

    C’est encore au Moyen âge, en Italie, qu’on voit naître le prêt à la grosse aventure et l’assurance maritime, qui se rattachent si étroitement à l’histoire du capitalisme
    ." (p.26-27)

    "La société capitaliste ne pouvait naître que de l’accumulation des capitaux. La question qui se pose tout d’abord, c’est donc de savoir d’où pouvait provenir cette accumulation à l’aurore des temps modernes." (p.34)
    -Henri Sée, Les origines du capitalisme moderne, Armand Collin, 1926, 206 pages.




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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point." -Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol II, Quatrième Partie : Chapitre VI, 1840.


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