L'Hydre et l'Académie

    Frédéric Coste, Analyse du système des valeurs militaires et des caractères conservateurs des armées

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    Johnathan R. Razorback
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    Frédéric Coste, Analyse du système des valeurs militaires et des caractères conservateurs des armées

    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 9 Nov - 20:16

    http://edoctorale74.univ-lille2.fr/fileadmin/master_recherche/T_l_chargement/memoires/politique/costef02.pdf

    "Chaque armé dispose [...] de traits, structurels comme culturels, spécifiques qu'il convient d'avoir toujours à l'esprit. C'est pourquoi, notre réflexion sera essentiellement centrée sur l'organisation militaire française. Toutefois, il sera parfois fait référence aux armées d'autres nations."

    "Toutes [les armées des pays occidentaux] sont issues d'une tradition militaire commune, née entre 1500 et 1900, au moment de la conquête du monde par l'Europe. A partir de la fin du Moyen-âge, toutes les armées occidentales ont connu les mêmes évolutions, à des rythmes toutefois différents. De troupes levées ponctuellement, au gré des besoins, elles sont devenues permanentes. D'abord privées ou semi-privées, elles ont été rendues publiques ou aux ordres du souverain. Enfin, progressivement, elles se sont plus ou moins confondues avec l'Etat-Nation. La plupart de leurs caractéristiques proviennent donc de cet héritage commun qui permet, dans une certaine mesure, de les rapprocher."

    "En 1965, dans une étude particulièrement complète sur les armées, K. Lang désignait ce qu'il considérait être les trois aspects les plus spécifiques des organisations militaires. Le premier trait était le caractère "communautaire" de la vie militaire. Pour le chercheur, cet aspect communautaire signifie avant tout que le degré de contrôle de l'institution sur l'ensemble des aspects et des phases de la vie privée de ses personnels est particulièrement important. Il considérait en effet que ce contrôle était sans rapport avec ce qui se pratique dans le civil. Le second trait était l'accent mis sur l'organisation hiérarchique. Certes, toutes les bureaucraties ont tendance à employer une structure de pouvoir similaire. Mais pour Lang, cette forme organisationnelle apparaît sous son aspect le plus abouti au sein de l'institution militaire. Il considérait qu'elle pouvait même provoquer un certain autoritarisme dans les rapports humains entre militaires. Enfin, le dernier trait, étroitement lié au second, était l'aspect uniquement descendant de la chaîne de commandement. Si des informations pouvaient remonter la structure hiérarchique de la base vers le sommet, les ordres et directives ne connaissaient qu'un sens unique, le sens inverse."

    "Les études de nombreux sociologues ont montré que, chez les officiers, la particularité du métier militaire (tuer et/ou être tuer) a pour corollaire la revendication de certaines valeurs. L'abnégation, parfois poussé jusqu'au sacrifice ultime, le courage, la ténacité, la solidarité, la générosité, la rigueur et le respect de la discipline et de la hiérarchie apparaissent ainsi particulièrement valorisés dans la culture militaire. Beaucoup d'officiers (mais également de sous-officiers et de militaires du rang) perçoivent cet ensemble de valeurs comme une exclusivité de leur corps, estimant qu'aucune autre catégorie socioprofessionnelle n'en a développé de similaires.

    Dans les textes réglementaires et institutionnels, dans les écrits (en particulier les articles) et les discours des officiers et dans les différents éléments de la tradition militaire française, cet ethos est souvent rattaché au concept d'honneur. En réalité, la notion, bien que très souvent utilisée, n'a pas de définition strictement posé au sein de la communauté militaire. La signification qui lui est donnée varie parfois significativement selon les époques et les individus qui l'utilisent. Cependant, l'honneur est très souvent identifié aux différentes valeurs qui composent l'ethos militaire. Il les regroupe presque toutes. Avoir de l'honneur, c'est donc à la fois courageux, solidaire de ses camarades, persévérant, altruiste et respectueux des chefs et de leurs ordres
    ."

    "Avec l'esprit d'obéissance et le respect de la hiérarchie, le sens du service public amène parfois le militaire à préférer la réalisation de sa mission et, plus globalement, l'activité de son unité ou de son service à son propre bien être."

    "Cette valorisation de l'altruisme, de l'abnégation, au sein de l'institution a également pour conséquence le développement d'un rapport assez distant à l'argent. Tous les officiers rencontrés nous ont avoué qu'ils préféreraient que leurs soldes et les compensations financières qui leur sont liées soient plus élevées. Bien souvent, ils estimaient (sans doute avec raison) qu'à niveau de responsabilité et de qualifications égal ils pourraient percevoir des rémunérations supérieures dans d'autres secteurs d'activité. Mais aucun n'a véritablement développé de critiques à l'égard de ces aspects pécuniaires. Plus encore, certains ont exprimé l'idée que l'argent ne devrait jamais être le moteur de l'engagement dans les armées."

    "Le modèle du guerrier aristocratique, qui combattait seul, a disparu dès la fin du Moyen-âge. Il fondait en partie l'ethos militaire. Avec l'apparition des formations réunissant nombre de combattants, la solidarité a pleinement intégré ce système de valeurs.
    Au combat, la solidarité prend une signification particulière. En effet, les risques de mort rendent les combattants véritablement dépendants les uns des autres. La solidarité implique le fait de protéger physiquement ses camarades. Elle s'enrichit donc des expériences opérationnelles. C'est pourquoi, elle apparaît parfois dans les propos des officiers mais également dans les éléments de la culture militaire (en particulier dans les chants) sous une forme quasi charnelle. L'armée est ainsi assimilée à une famille
    ."

    "Lorsque le caractère disciplinaire tend à s'affirmer dans le fonctionnement d'une institution bureaucratique comme l'armée, la seconde conséquence peut être le développement d'un certain conformisme et la disparition des capacités d'initiative. Le règlement encadrant tous les aspects de la vie quotidienne, les individus agissent mécaniquement, se référant à des normes qui, bien souvent, leur sont imposées. Le risque est que, étroitement ligoté par les divers règlements et directives, l'officier perde peu à peu l'habitude d'agir et de penser seul. Surtout, en intériorisant le rôle que l'institution veut qu'il joue, il en viendra à développer une peur des responsabilités, à se dérober devant les initiatives et à ne plus vouloir développer son imagination. A tous les niveaux, le rôle du soldat se réduit à l'application mécanique des ordres qu'il reçoit.
    Dans ce cadre, l'imagination et l'esprit critique sont mal perçus. Encore aujourd'hui, une certaine défiance semble exister vis à vis de ses traits de personnalité qui, dans d'autres secteurs d'activité, sont au contraire valorisés. L'auteur de la présence étude a encore en mémoire le récit d'un ami amené il y a quelques années à faire son service national. Alors qu'il recevait un ordre, il propose au sous-officier qui le lui avait confié une méthode d'exécution rapide et efficace. Le cadre la refusa, revenant au règlement et aux habitudes, en lui assénant la phrase: "Réfléchir, c'est désobéir". La pertinence de la proposition n'était pas en jeu. Ce qui lui avait été refusé par le supérieur était le simple fait de l'avoir formuler et surtout d'avoir réfléchi par lui-même. Cet adage n'est en fait que la reprise du
    Nicht raisonniren des sous-officiers prussiens du XIXème siècle. Cet exemple n'est que l'une des multiples illustrations du comportement dénué d'initiative qui peut se développer lorsque l'aspect disciplinaire est mis en avant. Lorsque le règlement est omniprésent et que les actes réflexes tendent à dominer, dans la plupart des esprits, le travail intellectuel connaît un préjugé défavorable. La réflexion personnelle et l'esprit critique sont parfois rapidement assimilés aux fondements de l'insubordination."

    "Dans certains cas, lorsque l'aspect disciplinaire de l'institution est poussé à l'extrême, ce conformisme peut même se muer en résistance au changement. Dans l'histoire militaire française, les exemples sont nombreux d'officiers ayant refusé un nouveau matériel, de nouvelles tactiques ou doctrines, qui pourtant auraient pu leur donner un avantage significatif sur le champ de bataille, au prétexte qu'ils allaient changer leurs méthodes et leurs habitudes. L'historien Marc Bloch, dans sa description de la campagne de France, nous a laissé un témoignage posthume particulièrement intéressant sur les ravages que ce type d'attitude peut avoir sur les chances de réussite au cours d'un conflit. Il a ainsi décrit l'état d'esprit des officiers français à la veille et au début du conflit, assurés que leur stratégie défensive, pourtant héritée de la première guerre mondiale, continuait d'être la meilleure."

    "Dans le feu de l'action, les combattants ont ainsi toujours besoin d'une certaine capacité d'improvisation et parfois, d'une certaine autonomie. Or, le système disciplinaire entre en contradiction avec cette logique." (p.26)

    "Dans nombre d'écrits militaires français actuels, apparaît encore cette vision du chef idéal, exemplaire et aimé de ses hommes, qui pourrait tout leur demander."

    "La plus grande force du chef charismatique lui vient en effet de sa dualité: il donne l'impression d'être à la fois pleinement membre du groupe, comme les autres, mais également au-dessus de ceux-ci."

    "Culture et valeurs, sont en effet de puissants facteurs permettant de renforcer la cohésion des troupes, cohésion indispensable à la fois à la survie des hommes et à la réussite des missions qui leur sont confiées." (p.30)


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    « Et comment peut-il être bon, lui qui n’a pas même de sévérité contre les méchants ! »  
    -Archélaos de Sparte.


    « Agir par vertu n’est autre chose en nous qu’agir et vivre, conduits par la raison, et conserver son être, et d’après ce fondement de la vertu qu’il faut rechercher sa propre utilité. » .
    -Spinoza, Éthique, IV, 24, 1677.


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